LIVRE III
sentit à ces paroles tout le péril où il était, et où, i065 sans le savoir, il avait mis ses deux jeunes parents. Pour sortir d'embarras, il acquiesça de bouche à toutes les demandes du Normand ' ; et celui qui avait deux fois pris les armes pour chasser les étrangers de son pays, promit de livrer à un étranger la principale forteresse de ce même pays. Il se réservait de manquer plus tard à cet indigne engagement, croyant acheter par un mensonge son salut et son repos. Guillaume n'insista plus ; mais il ne laissa pas longtemps le Saxon en paix sur ce point.
Arrivé au château de Bayeux, le duc Guillaume tint sa cour, et y convoqua le grand conseil des hauts barons de Normandie 2. Selon de vieux récits , la veille du jour fixé pour l'assemblée, Guillaume fit prendre, dans les églises de la ville et dans celles du voisinage, tout ce qui s'y trouvait de reliques. Les ossements tirés de leurs châsses et des corps entiers de saints furent mis, par son ordre, dans une grande huche ou une cuve qu'on plaça, couverte d'un riche drap d'or, dans la salle du conseil 3. Quand le duc se fut assis dans son siège de cérémonie, tenant à la main une épée nue, couronné d'un cercle à fleurons,
1. Sensit Haroldus in his periculum undique, nec intellexit quo evaderet. (Eadmeri Hist. nov., lib. I, p. 5, éd. Selden.) — Roger de Hoved. Annal., p. 449, éd. Savile.)
2. Ce château, situé Lors de la ville, et maison de plaisance des ducs, se nommait le Bourg.
3. Chronique de Normandie ; Recueil des hist. de la France, t. XIII, p. 223. —
Tut une cuve en fist emplir, Pois d'un paele les fist covrir, Ke Héraut ne sout ne ne vit.
(Roman de Rou> t. II, p. 113.) i. 17
1065 et entouré de la foule des seigneurs normands, parmi lesquels était le Saxon, on apporta deux petits reliquaires, et on les posa sur le drap d'or qui couvrait et cachait la cuve pleine de reliques '. « Harold, dit « alors Guillaume, je te requiers, devant cette noble « assemblée , de confirmer, par serment , les pro- « messes que tu m'as faites ; savoir : de m'aider à « obtenir le royaume d'Angleterre après la mort du « roi Edward, d'épouser ma fille Adelize, et de m'en- « voyer ta sœur pour que je la marie à l'un des miens2. » L'Anglais, pris une seconde fois au dépourvu, et n'osant renier ses propres paroles, s'approcha des deux reliquaires, étendit la main au-dessus, et jura d'exécuter, selon son pouvoir, ses conventions avec le duc, pourvu qu'il vécût et que Dieu l'y aidât. Toute l'assemblée répéta : Que Dieu l'aide^. Aussitôt Guillaume fit un signe; le drap d'or fut levé, et l'on découvrit les ossements et les corps saints dont la cuve était remplie , et sur lesquels le fils de Godwin avait juré sans se douter de leur présence. On dit qu'à cette vue il tressaillit et changea de visage, effrayé d'avoir fait le plus redoutable des serments4. Les fiançailles de Harold avec la fille de Guillaume
se firent devant la même assemblée, et la jeune fille,
1. Hic Willelm venitBagias ubi Harold sacramextim fecit Willelmo duci; Tapisserie de Baveux.
2. Roman de Rou, t. II, p. 113. — Eadmeri But. no©., lib. I, p. 5,
el. Selden. — Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 191.