LIVRE III
tesque ; le loup tenait dans sa gueule un cadavre hu- 1066 main dégouttant de sang, et quand il avait achevé de le dévorer, la femme lui en donnait un autre â. Un second soldat rêva que la flotte partait, et qu'une foule d'aigles, de vautours, de corbeaux et d'autres oiseaux de proie étaient perchés sur les mâts et à l'arrière des vaisseaux : sur un rocher voisin était une femme assise, tenant un sabre nu, regardant et comptant les navires : « Allez, disait-elle, oiseaux « du carnage, allez avec bon espoir, vous aurez à « manger, vous aurez à choisir, car je serai là, j'y « serai, je vais avec eux2. » On remarqua, non sans effroi, qu'au moment où Harolcl mit le pied sur sa chaloupe royale, le poids de son corps la fit enfoncer beaucoup plus que de coutume 3.
Malgré ces présages sinistres, l'expédition se mit en route vers le sud-ouest, sous la conduite du roi et de son fils Olaf. Avant d'aborder en Angleterre, ils relâchèrent aux Orcades, îles peuplées d'hommes de race Scandinave , et deux chefs, ainsi que l'évèque de ces îles, se joignirent à eux. Ils côtoyèrent ensuite le rivage oriental de l'Ecosse, et c'est là qu'ils rencontrèrent Tosti et ses vaisseaux. Ils firent voile ensemble, et attaquèrent, en passant, la ville maritime de Scarborough. Voyant les habitants disposés à se dé-
1 Saga af Haraldi Hardrada, cap. lxxxiv ; Snorre's Heimskringla, t. III, p. 151.
2. Potest jam stragium avis eligere, expectat ea multum sibimet escœ... prorœ insidens, me seinper comité, prorœ insidens , me semper comité. (Saga af Haraldi Hardrada, cap. Lxxxm; Snorre's Heimskringla, t. III, p. 150 et 151.)
3. Ibid., cap. lxxxv ; Snorre's Heimskringla, t. III, p. 152. — TorfaiHist. rer. norveg., pars III, lib. V, cap. vu, p. 251.
1066 fendre opiniâtrement, ils s'emparèrent d'un rocher à pic qui dominait la ville, y élevèrent un bûcher énorme de troncs d'arbres, de branches et de chaume, qu'ils firent rouler sur les maisons ; puis, à la faveur de l'incendie, ils forcèrent les portes de la ville et la pillèrent '. Relevés, par ce premier succès, de leurs terreurs superstitieuses, ils doublèrent gaiement la pointe de Holderness, à l'embouchure de l'Humber, et remontèrent le cours du fleuve.
De l'Humber ils passèrent dans l'Ouse, qui s'y jette et coule près d'York. Tosti, qui dirigeait le plan de campagne des Norvégiens, voulait, avant tout, reconquérir avec leur aide cette capitale de son ancien gouvernement, afin de s'y installer de nouveau. Morkar, son successeur, Edwin, frère de celui-ci, et le jeune Walteof, fils de Siward, chef delà province de Huntingdon, rassemblèrent les habitants de toute la contrée voisine, et livrèrent bataille aux étrangers, au sud d'York, sur la rive de l'Humber ; d'abord vainqueurs, ensuite forcés à la retraite, ils se renfermèrent dans la ville, où les Norvégiens les assiégèrent. Tosti prit le titre de chef du Northum* berland, et fit des proclamations datées du camp des étrangers : quelques hommes faibles le reconnurent, et un petit nombre d'aventuriers ou de mécontents se rendit à son appel 2.
Pendant que ces choses se passaient dans le nord, le roi des Anglo-Saxons se tenait avec toutes ses forces sur les côtes du sud pour observer les mou-
1. Torfaei Hist. rer. 7iorveg., pars III, lib. V, cap. vu, p. 351.
2. Ibid. , p. 352. — Saga af Haraldi Hardrada , cap. t.xxxvil ; Snorre's Heimskringla , t. III, p. 156.
vements de Guillaume, dont l'invasion, à laquelle on s'attendait depuis longtemps, causait d'avance beaucoup d'alarmes '. Harold avait passé tout l'été sur ses gardes, près des lieux de débarquement les plus voisins de la Normandie2; mais le retard de l'expédition commençait à faire croire qu'elle ne serait point prête avant l'hiver. D'ailleurs les périls étaient plus grands de la part des ennemis du nord, déjà maîtres d'une partie du territoire anglais, que de la part de l'autre ennemi, qui n'avait point encore mis le pied en Angleterre ; et le fils de Godwin, hardi et vif dans ses projets, espérait, en peu de jours, avoir chassé les Norvégiens et être de retour à son poste pour recevoir les Normands. Il partit à grandes journées, à la tête de ses meilleures troupes, et arriva de nuit sous les murs d'York, au moment où la ville venait de capituler pour se rendre aux alliés de Tosti. Les Norvégiens n'y avaient pas encore fait leur entrée; mais, sur la parole des habitants, et dans leur conviction de l'impossibilité où l'on était de rétracter cette parole, ils avaient rompu les lignes de siège et fait reposer leurs soldats. De leur côté, les habitants d'York ne songeaient qu'à recevoir le lendemain même Tosti et le roi de Norvège, qui devaient tenir dans la ville un grand conseil, y régler le gouvernement de toute la province, et distribuer aux étran-
1. Heraldus interea promptus ad decernendum prœlio, sive terrestri sive navali, plerumque cum immain exercitu ad littus marinum operiens. (Guill. Pictav., apud Script, rer. nortnann., p. 197.)
2. Tota œstate et autumno adventum illius observabat. (Roger de Hoved. Annal., pars I, apud Rer. anylic. Script., p. 44H, éd. Savile.)
1066 gers et aux transfuges les terres des Anglais rebelles '.
L'arrivée imprévue du roi saxon, qui avait marché de manière à éviter les postes ennemis, changea toutes ces dispositions. Les citoyens d'York reprirent les armes, et les portes de la ville furent fermées et gardées de façon qu'aucun homme ne pût en sortir pour se rendre au camp des Norvégiens. Le jour suivant fut un de ces jours d'automne où le soleil se montre encore dans toute sa force ; la portion de l'armée norvégienne qui sortit du camp sur l'Humber pour accompagner son roi vers York, ne croyant point avoir d'adversaires à combattre, vint sans cottes de mailles, à cause de la chaleur, et ne garda pour armes défensives que des casques et des boucliers.
A quelque distance de la ville, les Norvégiens aperçurent tout à coup un grand nuage de poussière, et sous ce nuage, quelque chose de brillant comme l'éclat du fer au soleil. « Quels sont ces hommes qui « marchent vers nous ? dit le roi à Tosti. — Ce ne peut « être, répondit le Saxon, que des Anglais qui vien- « nent demander grâce et implorer notre amitié2. » La masse d'hommes qui s'avançait, grandissant à mesure, parut bientôt comme une armée nombreuse, rangée en ordre de bataille. « L'ennemi ! l'ennemi ! » crièrent les Norvégiens, et ils détachèrent trois ca-
1. Saga af Haraldi Hardrada, cap. lxxxix ; Snorre's Heimskringia, t. III, p. 156. — Roger de Hoved. Annal., pars I, apud lier, anglic. Script., p. 448, éd. Savile.
2. Saga af Haraldi Hardrada, cap. ex ; Snorre's Heimskringla, t. III, p. 158 et 159.