LIVRE III
chefs saxons conseillèrent à leur roi d'éviter le jow combat et de faire sa retraite vers Londres, en ravageant tout le pays, pour affamer les envahisseurs. « Moi, répondit Harold, que je ravage le « pays qui m'a été donné en garde ! Par ma foi, «ce serait trahison, et je dois tenter plutôt les « chances de la bataille avec le peu d'hommes que «j'ai, mon courage et ma bonne cause1. »
Le duc normand, que son caractère entièrement opposé portait, en toute circonstance, à ne négliger aucun moyen, et à mettre l'intérêt au-dessus de la fierté personnelle, profita de la position défavorable où il voyait son adversaire, pour lui renouveler ses demandes et ses sommations. Un moine appelé Dom Hugues Maigrot vint inviter, au nom de Guillaume, le roi saxon à faire de trois choses l'une : ou se démettre de la royauté en faveur du duc de Normandie, ou s'en rapporter à l'arbitrage du pape pour décider qui des deux devait être roi, ou enfin remettre cette décision à la chance d'un combat singulier. Harold répondit brusquement : « Je ne me « démettrai point de mon titre, ne m'en rapporterai « point au pape et n'accepterai point le combat^. » Sans se rebuter de ces refus positifs, Guillaume envoya de nouveau le moine normand, auquel il dicta ses instructions dans les termes suivants : « Va dire a à Harold que, s'il veut tenir son ancien pacte avec
1. Par foy, dit Hérault, je ne détruiray pas le pays que j'ay à garder. {Chronique de Normandie ; Recueil deshist. de la France, t. XIII p. 229.)
2. Ibid., p. 230. — GuilL Pictav., apud Script, rer. normann., p. 201.
« moi, je lui laisserai tout le pays qui est au delà a du fleuve de l'Humber, et que je donnerai à son « frère Gurth toute la terre que tenait Godwin ; que « s'il s'obstine à ne point prendre ce que je lui offre, « tu lui diras, devant ses gens, qu'il est parjure et « menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront « sont excommuniés de la bouche du pape, et que «j'en ai la bulle1. »
Dom Hugues Maigrot prononça ce message d'un ton solennel, et la chronique normande dit qu'au mot d'excommunication, les chefs anglais s'entreregardèrent comme en présence d'un grand péril. L'un d'eux prit alors la parole : « Nous devons cornet battre, dit-il, quel que soit pour nous le danger; « car il ne s'agit pas ici d'un nouveau seigneur à « recevoir comme si notre roi était mort; il s'agit de « bien autre chose. Le duc de Normandie a donné « nos terres à ses barons, à ses chevaliers, à tous ses « gens; et la plus grande partie lui en ont déjà fait « hommage; ils voudront tous avoir leur don, si le « duc devient notre roi ; et lui-même sera tenu de « leur livrer nos biens, nos femmes et nos filles ; car « tout leur est promis d'avance. Ils ne viennent pas « seulement pour nous ruiner, mais pour ruiner « aussi nos descendants, pour nous enlever le pays « de nos ancêtres ; et que ferons-nous, où irons-nous, « quand nous n'aurons plus de pays2? » Les Anglais promirent, d'un serment unanime, de ne faire ni paix,
1. Chronique de Normandie: Recueil des hist. de la France, t. XIII, p. 231.