LIVRE PREMIER (H
qu'il y avait de particulier dans la discipline de leur 507 Église. Leur christianisme, entouré de formes loca- 590 les provenant d'usages nationaux, se mêlait d'une manière intime à leur vie de passion, de lutte et d'espérance politiques, et la haine de religion était pour eux un mobile.de patriotisme.
Il semble en effet que, décidés à n'avoir aucune paix avec les ennemis de leur race et les conquérants de leur sol natal, les Bretons aient aimé que ces conquérants fussent païens pour les détester davantage, et pouvoir être, dans le mal qu'ils leur feraient, sans scrupule et sans remords. L'idée de travailler à convertir les Anglo- Saxons au christianisme, impliquant celle d'absoudre leur conquête et de reconnaître leur droit de possession sur la meilleure part du sol, ne pouvait s'offrir et ne s'offrit pas aux indigènes dépossédés *. Leur patriotisme sauvage et nourri d'amertume autant que de résolution leur faisait sentir par instinct qu'ils agiraient contre euxmêmes en touchant à la barrière d'aversion mortelle qui les séparait de leurs ennemis. Ce ne fut pas du sein de la Bretagne subjuguée, ce fut d'ailleurs que ■ sortit, vers la fin du sixième siècle, le noble projet de faire entrer dans la société chrétienne les Germains dominateurs du pays.
Dans ce temps, la ville de Rome, grande par les 5P0 souvenirs de sa puissance et parce qu'elle se nom- ^
1. Qnin inter alia inenarrabilium scelernm facta, quse historiens eorum Gildas flebili sermone describit, et hoc addebat, ut numquam genti Saxonum sive Anglorum secum Britanniam incolenti, verbura fidei predicando coramitterent. (Bedœ Historia ecclesiastica gentis Anglorum, lib. I, cap. xxn, p. 73.)
590 mait le siège de saint Pierre l, avait pour évêque un 596 homme de race sénatoriale, en qui la tendresse d'âme et le zèle de la foi chrétienne se mêlaient à l'esprit d'action et à l'habileté politique du vieux patriciat romain ~. Grégoire, fils de Gordien, de la riche et illustre famille des Anicius, renonça jeune à son immense fortune et aux plus hautes dignités pour embrasser l'état monastique. Il paraît que dans cette nouvelle vie, l'instinct de sa nature active le portait en imagination vers des pèlerinages lointains et des entreprises périlleuses, telles que la conversion des tribus encore païennes dont la présence, au delà des Franks ou parmi eux, à l'extrémité du territoire enlevé à l'empire, avait rendu plus étroites les limites du monde chrétien. Sa pensée, qui peut-être aimait errer au nord de la Gaule et aux confins occidentaux de la Germanie, fut, par un incident fortuit, attirée sur la Bretagne anglo-saxonne et s'y fixa de manière à ne pouvoir plus s'en détacher.
Un jour que le moine patricien traversait le marché de Rome, il vit parmi les choses exposées en vente de jeunes esclaves étrangers, dont les cheveux blonds de la nuance la plus claire, la blancheur et la beauté le frappèrent vivement. Touché d'admiration et d'intérêt, il demanda au marchand d'esclaves
î, ... Seclis apostolicrc primatum sancti Pétri meritum... et Romance dignitatis civitatis... (Decretum imperat. Theodosii et Valentiniani, sub anno 445, apud Script, rer. cjcillicet francic, t. I, p. 768.)
2. Gregorius, génère Romanus... Gorcliani. viri clarissimi, et beatœ Silvia> filins... Iste senatoria stirpe progenitus, tam nobilissimam quam etiam religiosissimam genealogiam duxit... (S. Gregorii Magni papx Ivita, auctore Johanne diacono, apud S. Gregorii Opéra omnia, 4 vol. in-fol., 1705, t. IV, col. 23.)