LIVRE PREMIER
de quel pays ces enfants avaient été amenés1. «C'est, 590 « répondit celui-ci, de l'île de Bretagne, où les hom- 590 « mes ont le teint aussi blanc et les cheveux de la « même couleur. — Sont-ils chrétiens, reprit Grèce goire, ou encore enveloppés dans les erreurs du pa- « ganisme ?» A la réponse du marchand : « Ils sont « païens, » Grégoire s'écria : « Quel malheur que de « si charmants visages soient sous la main du prince « des ténèbres, que de si beaux fronts couvrent une « âme encore vide de la grâce de Dieu ! » S'adressant une troisième fois à son interlocuteur, il le pria de nommer la nation à laquelle les jeunes esclaves appartenaient. Le marchand répondit : « Ils sont de « la nation des Angles. » Et Grégoire, jouant sur ce nom, répliqua : « Des anges, très-bien dit, car « puisqu'ils ont une figure angélique, c'est chose « convenable qu'ils puissent devenir un jour conci- « toyens des anges dans le ciel2. » Cette impression de vive sympathie et les idées d'apostolat chrétien qui en avaient été la suite accompagnèrent le descendant des Anicius à son retour au monastère qu'il avait fondé sur le mont Aventin, dans le palais même de ses ancêtres5. Usant de tout son crédit auprès
1. ... Qui cernens inter alia pueros corpore candidos, forma pulcherrimos, vultu venustos, capillorum quoque nitore perspicuos esse vénales , interrogavit mercatorem , de qua patria illos attulisset. (S. Gregorii magnipapa I vita, auctove Johanne diacono, apud S. Gregorii Opéra omnia, 4 vol. in-fol., 1705, t. IV, col. 29 et 30.)
2. Rursum interrogavit, qnod esset vocabulum gentis illius. Mercator respondit : « Angli vocantur. » At ille : « Bene, inquit, Angli quasi angeli : quia et angelicos vultus habent, et taies in cœlis angelorum decet esse concives. » (Ibid., col. 30.)
3. Septiinum, intra Romanœ urbis raœnia... ad clivum Scauri, monasterium in pruprio domate fabricavit. (Ibid.. col. 24.)
.i9o du pape Benoît Ier, Grégoire l'invita instamment à 5ub envoyer des missionnaires chargés de prêcher l'Évangile aux païens de l'île de Bretagne, et il demanda pour lui-même la grâce de faire partie de cette mission. Benoît Ier y consentit, et le départ eut lieu. Mais les citoyens de Rome regrettaient l'absence de Grégoire qu'ils vénéraient et que déjà peut-être ils destinaient à la dignité pontificale; peu de jours après, le peuple en troupe fit sur le passage du pape des démonstrations de mécontentement, et le pape effrayé rappela Grégoire, dont le retour mit fin au projet de mission en Bretagne *.
Devenu chef de l'Église romaine, Grégoire songea de nouveau à l'entreprise qui avait été le plus cher de ses rêves 2. Il confia la tâche d'aller outre-mer évangéliser les Anglo-Saxons à quarante religieux :,9G de son monastère du mont Aventin, et il mit à leur tête, avec des pouvoirs spéciaux, Augustin, prieur de ce monastère. Le chef de la mission était désigné d'avance comme évèque de l'Angleterre et autorisé à se faire consacrer sous ce titre, s'il était reçu dans le pays 3. Ses compagnons le suivirent au delà des Alpes, jusqu'à la ville d'Aix en Provence; mais arrivés
1. De cujus absentia Romani plurimum perturbati, deliberato consilio trifarie per loca vise contigua , unde pontifex ad beati Pétri basilicam profecturus erat, partkmtur : eumque turmatim taliter alloquuntur : Petrum offendisti, Romam destruxisti, quia Gregorium dimisisti. (S. Gregorii magni papa? I vita, auctore Johanne diacono, apnd S. Gregorii Opéra omnia, 4 vol. in-fol., 1705, t. IV, col. 30.)
2. Mox ut ipse pontificatus officio functus est, perfecit opus diu desideratum. (Bedœ Hist . ecclesiast., lib. II, cap. i, p. 109.)
3. ... Augustinum, quem eis episcopum consecrandum, si ab Anglis ëxciperentur, indixerat. .. (Vita S. Gregorii Magni, auctore Jobanne diacono, apud S. Gregorii Opéra omnia, t. IV, col, 55.)