LIVRE PREMIER
s'accomplit avec une effrayante exactitude sur ceux- 601 là mêmes qui avaient pu l'entendre de sa bouche, eoi Quatre ans après cette inutile conférence entre l'ar- go: chevêque des Anglo-Saxons et les chefs de l'Église bretonne, le petit-fils du conquérant de la Bretagne septentrionale \ Ethelfrith, roi des Angles, qui, maître du pays au nord del'Humber, harcelait sans cesse les Bretons sur sa frontière de l'ouest et du sud-ouest, fit de ce côté une de ses invasions les plus formidables2. La province qu'il attaqua fut celle de Gwined, qui avait le titre de royaume et dont la capitale était la ville romaine qu'on nomme aujourd'hui Chester 3. L'alarme de cette irruption fut portée dans toute la Cambrie, et, de tous les cantoriSj des troupes armées* sous la conduite des chefs de clans, se mirent en marche vers le territoire envahi. On sentait qu'il y avait là un grand péril national, contre lequel on devait réunir non-seulement toutes les forces militaires, mais encore toutes les forces morales de la race bretonne. Aussi, pendant que se faisait la levée en masse des hommes capables de porter les
1. Ida, surnommé le Porte- fldirirne. Voyez plus haut, page 35.
2. ... Rex fortissinlus et gloriîe eupidissiriius Ethelfridus, qui plus omnibus Anglorum primatibtis geiltem vastabat Britonum... (BëflSN Mit. ecclesiast. gentis Âtiglôr., lib. I, cap. xxxiv, p. 103.)
3. ... Rex Anglorum [fortissimus] Ethelfridus, collecto grandi ox<tcitu, ad eivitatem Legionum [quae a geute Anglorum Legacester, a Britonibus autem rectius Carlegion appellatur] ... (Ibid., lib. II, cap. n, p. 112, et Chrtm. saton.. éd. Gibson, sub anno b'f!7.) — Venedothm quas nunc Norciwallia, id est Borealis Wallia, dicitur. (Girald. Cambrens. Descriptio CàthMiae, apud Câiiïdeii; Aivjlirn, .Xnrmaunica. etc., p. 8<i2.) — L'ancien nom de Chester, en langue bretonne, était Oa.-rleon sur la Dee ; ce nom lui venait de la légion vîclèHikh rn!,i,. Voyez ibift.j p. 498;
637 armes, des hommes de religion, prêtres nt moines, se levaient de toutes parts et se rendaient à Chester, la ville menacée par l'invasion, afin de prier, disent les chroniques bretonnes, pour leur nation et leur race1.
Des deux mille cénobites qui peuplaient le grand monastère de Bangor, la moitié se trouvèrent à ce rendez-vous patriotique où, par une malheureuse fatalité, l'arrivée des gens de religion précéda celle des gens de guerre'-. Lorsque le roi Ethelfrith parut aux environs de Chester avec une puissante armée, il n'y avait, pour couvrir la capitale du royaume du nord, que les troupes de la province orientale de Powis venues les premières à cause de la proximité des lieux. Le chef de cette province, nommé Brocmail, s'établit, à ce qu'il semble, clans un camp formé près des murs de Chester, et pour encourager ses hommes durant le combat, il réunit les prêtres et les religieux en vue du camp, sur une hauteur fortifiée qui faisait partie des défenses de la ville 3. L'attaque des païens fut terrible, et le premier choc
1. Brut Griffith ab Arthur, Myvyrian archaioloyy, t. II, p. 365. — Vénérant autem ad eamdem civitatem ex diversis Britonum provinciis innumerabiles monachi et eremita% et maxime de civitate Bangor , ut pro sainte populi sui orarent. (Galfruli Monumetheusis Hist. reg. Britcmn., lib. XI, cap. xni, p. 210.)
2. ... Erant autem plurimi eorum de monasterio Bangor... (Be<lse Hist. ecclesiast. gentis Anglor., lib. II. cap. u, p. 113.) — ... Ad memoratam aciem, peracto jejunio triduano, cum aliis oraudi causa convenerunt... (Ibid.)
3. Cumque... videret sacerdotes eorum, qui ad exorandum Deum pro milite bellum agente convenerant, seorsum in tutiore loco consistere... (Ibid.) — ... Habentes defensorem nomine Brocmahum qui eos intentos precibus a Barbarorum gladiis protegeret. (Ibid.j
vaillamment soutenu par les Bretons ; ils firent éprou- 607 ver de grandes pertes aux assaillants; mais ceux-ci, ég ux en courage et de beaucoup supérieurs en nombre, eurent bientôt le dessus; Brocmail, dont les troupes lâchaient pied, fut contraint d'abandonner le camp et de faire sa retraite en désordre '. Un petit nombre seulement des clercs et des moines réunis sous sa garde, cinquante, à ce qu'on raconte, purent le suivre ; tous les autres restèrent glacés de terreur et implorant le ciel sur le monticule où ils se trouvaient parqués 2.
Prêt à forcer l'entrée de la ville de Chester, le roi Ethelfritli aperçut avec surprise ces hommes singulièrement vêtus et sans armes, les uns debout, les autres agenouillés; il demanda qui ils étaient et ce qu'ils faisaient là3. On lui dit que c'étaient des gens du grand monastère et qu'ils priaient pour le salut des leurs. « S'ils croient à leur Dieu contre moi, « répliqua le roi païen, ils combattent contre moi « quoique sans armes. » Et, par une plaisanterie barbare, il fit donner de ce côté le premier assaut
1 . Edelfridus rex Northanhumbrorum prœlium inivit cum Brocmail : q*û pauciori numéro militum resistens, ad nltimum relicta civitate, sed prius maximà strage hostibus illata , diffugit. (Galfrïdi .Monumetbensis Hist . reg . Britann. , lib . XI, cap. xm, p. 210.)
- 2. Brocmail ad primum hostium adventum cum suis terga vertens, cos quos defendere debuerat, inermes ac nudos ferientibus gladiis reliquat. (Beda? Hist. ecclesiast. gentU Anglor., lib. II, cap. n, p. 113\
— Le récit de Bède, plus circonstancié que les chroniques bretonnes, est inexact pour ce qui regarde le personnage et la conduite de Brocmail.
3. ... Sciscitabatur qui essent ii quidve acturi illo convenissent. (Ibid.)
oot avec ordre de tout massacrer1! Douze cents prêtres et moines* dont la plupart étaient venus de Bangorj furent passés au fil de l'épée; mais ni cet horrible exploit, ni la prise de la ville ne profitèrent au roi des Angles2. En s'avançant vers l'ouest, il rencontra l'armée bretonne tout entière sous la conduite des deux rois de la Cambrie et du chef indépendant de Cornouailles3. Vaincu cette fois dans une bataille où dix mille des siens périrent et où lui-même fut blessé, il s'enfuit devant les Bretons, qui le poursuivirent jusqu'à la frontière de son royaume \
La mort de tant d'hommes d'église massacrés ensemble frappa vivement et d'une façon bien opposée les nouveaux convertis et les vieux chrétiens de la Bretagne. Les premiers y virent un signe manifeste
1. ... Rex Etbelfridus ait : Ergo si adversum nos ad Deum suum clamant, profecto et ipsi, quamvis arma non ferant, contra nos pugnant... Itaqne in hos primivm arma verti jubet. (Bedre Hist. ecclesiast. geuli* Angior., lib. II, cap. u, p. 113.)
2. Extinctos in ea pugna ferunt [de his qui ad orandum venerunt] viros circiter mille ducentos, et solum quinquaginta fiiga esse lapsos. (Ibid.) — ... Jussit in eos primum arma verti, et sic mille ducenti eorum in ipsa die martyrio decorati, regni cœlestis adepti sunt sedem. (Galfridi Monumethensis Hist. reg. Britann., lib. XI, cap. xiii.)
3. Cum praxlictus Saxonum. tyrannus Bangornensium urbem petei-et... venerunt undique obviam illi duces Britonum, Bledericus videlicet dux Cornubiœ, et Margadud rex Demetorum , Caduanus, Venedotorum. (Ibid." — Brut Tysilio, Myvyrian archaiology, t. II, p. 365. — Il y avait dans le pays de Galles deux royaumes, celui du nord ou Gwined, et celui du sud ou Divet, et deux principautés, celle de Powis. à Test, et celle de Cornouailles, au sud-ouest.
4. ... Conserto prœlio, ipsum vulneratum in fugam propulerunt : sed e-d tantum numerum exercitus ejus peremerunt, ita quod decem millia circiter, et sexaginta sex corruerunt. (Galfridi Monumet. Hist, reg. Britann., lib. XI, cap. xm.)
de la sainteté de leur évêque et de la vengeance di- eo7 vine sur les faux docteurs qui avaient rejeté ses conseils i ; les seconds, rattachant, comme l'effet à sa cause, le massacre des prêtres et des moines au synode où ils avaient paru, firent des deux événements un seul drame. « Dès qu'Ethelbert, roi du « pays de Kent, dit le célèbre compilateur des tradi- « tions cambriennes, vit que les Bretons dédaignaient h de se soumettre à Augustin et méprisaient sa prédi- « cation, il en fut extrêmement courroucé. Dans son « dépit, il provoqua Ethelfrith, roi du Northumber- « land, à lever une grande armée pour marcher contre « la ville de Bangor et y faire périr Dinot, abbé du « monastère, et les clercs qui s'étaient moqués de la « puissance des Saxons'2. » D'autres chroniques de même origine imputent à Augustin un ressentiment personnel et le désir d'être vengé \ Quoique faux évidemment, ce soupçon d'une nation malheureuse et indignée semble avoir pesé comme un embarras sur l'historien de l'Église anglo-saxonne, à qui le moyen
1. ... Ut etiam temporalis intentas ultionem sentirent perfidi; quod oblata sibi perpetuœ salutis consilia spreverant. (Bedae Hist. ecclesiast. gentis Anglor., lib. II , cap. il, p. 114.) — L'impression fut tout autre en Irlande, comme le prouvent ces mots d'une ancienne chronique : Cath Cairelegion ubi sancti occisi sunt. (Tigernachi Annales, apud Monumenta hislorica britannica, in-f°, 1843, t. I, p. 832, à la note.)
2- Ethelbertus ergo rex Cantiorum, ut vidit Britones dedignantes subjectionem Augustino facere, et eosdem prœdicationem suam spernere : hoc gravissime ferens... (Galfridi Monumet. Hist. reg. Britann., ïib. XI, cap. xm, p. 209.)
3. N'i pot Sains Aùgustins plus prandre, N'altre cose n'i pot aprandre ; Al roi Aldebar le mostra Et si forment se corroza.
{Li Romans de Brut, par Wace, t. II, p. 257.)
eo7 âge a décerné le titre de Vénérable. Bède termine son récit du massacre des clercs bretons par cette phrase qui serait vide de sens si elle n'était pas une sorte de précaution oratoire : « Ainsi s'accomplit la « prédiction du saint pontife Augustin, quoique lui- « même, déjà depuis longtemps, eût passé de ce «monde au royaume céleste1. » Augustin vivait encore en 605, deux années seulement avant la bataille de Chester, et rien ne prouve qu'il eût cessé de vivre au temps de l'exécution militaire qu'il avait si exactement prédite'2.
608 A sa mort, Laurentius, qu'il avait désigné d'avance 6i6 pour son successeur, prit le titre d'archevêque; Mellitus et Justus étaient encore évèques, l'un à Londres et l'autre à Rochester. Le premier avait, comme on l'a vu, gagné au christianisme Sighebert, roi des Saxons orientaux, qui, plein de zèle, entourait son clergé naissant d'honneurs et d'autorité. Mais cela ne fut pas de longue durée : à ce roi fervent succédèrent des princes tièdes ou malveillants pour le nouveau culte ; et quand les trois fils de Sighebert, qu'on
1. Sicque completura est prsesagium sancti pontificis Augustini, rquamvis ipso jam multo ante tempore ad cœlestia régna sublato]... (Bedœ Hist. ecciesiast. gentis Anglor., lib. II, cap. n, p. 114.) — Cette parenthèse manque dans la traduction anglo-saxonne de Y Histoire ecclésiastique de Bède, ce qui a fait croire à plusieurs savants modernes qu'il y avait là une interpolation.
2. La date de la mort d'Augustin varie entre les limites extrêmes de 605 et 608: Mabillon se prononce pour 607. La date de la bataille de Chester, que la chronique saxonne fixe à l'année 007, est marquée à Tan 613 dans les annales bretonnes du dixième siècle; si on les suit, un trouve entre les deux faits dont il s'agit un intervalle de huit ans au plus et de deux au moins. La chronique saxonne que j'ai suivie est., pour ce qui regarde le septième siècle, plus ancienne que ces annales.