LIVRE II
« comme néant * . » Aussi quand, sept années après m son élection, ce roi lettré, devenu odieux sans le savoir et sans le vouloir, eut à repousser une invasion formidable des Danois, et qu'il appela son peuple à la défense du pays, il fut effrayé de trouver des hommes mal disposés à lui obéir et même peu soucieux du péril commun. Ce fut en vain qu'il envoya par les villes et les hameaux son messager de guerre, portant une flèche et une épée nue, et qu'il publia cette vieille proclamation nationale, à laquelle nul Saxon en état de porter les armes n'avait jamais résisté : « Que quiconque n'est pas un homme de rien, « soit dans les villes, soit dans la campagne, sorte de « sa maison et vienne2. » Peu d'hommes vinrent; et Alfred se trouva presque seul, entouré du petit nombre d'amis qui admiraient son savoir, et qu'il touchait quelquefois jusqu'aux larmes par la lecture de ses écrits 3.
A la faveur de cette indifférence de la nation pour le chef qu'elle-même avait choisi, l'ennemi s'avançait
1. Ille vero noluit eos audire, nec aliquod auxilium impendebat sed omnino eos nihili pendebat. (Asserius Menevensis, de Allfredi rébus gestis, apud Camden, Anglica, Hibernica, etc., p. 10.)
2. That œlc raan the vœre un-nithing sceel de euman... of porte and of iippo land. (Chron. scuon., éd. Gibson, p. 195.) — Ut quicumque foret unithing, sive in burgo, sive extra, veniret... (Annal, waverl., apud Ducange, Glossar., verbo Nithing.) — Nithing, nidering, nichtig, nietig, en anglais moderne, nougthy ; nequam, nihilinm, nibilura. — Angli... nibil miserais sestimant quam hujusmodi dedecore vocabuli notari. (Matbœus Paris. Variantes lectiones, ad pag. 14, t. I, ad initium.)
3. Ut audientibus... lacbrymosus quodammodo suscitaretur motus. (Etbelwerdi Hist., lib. IV, apud lier, anglic. Script., p. 847, éd. Savile.)
8;s rapidement. Alfred, délaissé par les siens l, à son tour les délaissa, et prit la fuite, dit un vieil historien, abandonnant ses guerriers, ses capitaines, tout son peuple, pour sauver sa vie 2. Il alla, se cachant par les bois et les déserts, jusqu'aux limites du territoire anglais et. de la terre des Bretons de Cornouailles, au confluent des deux rivières de Tone et de Parret. Là se trouvait une presqu'île entourée de marais : le roi saxon s'y réfugia, et habita, sous un faux nom, la cabane d'un pécheur, obligé de cuire lui-même le pain dont la pauvre famille de ses hôtes voulait bien lui donner sa part. Peu de gens dans son royaume savaient ce qui était arrivé de lui 3, et l'armée danoise y entra sans résistance. Beaucoup d'habitants s'embarquèrent sur les côtes de l'ouest pour chercher un refuge, soit en Gaule, soit en Irlande ; le reste se soumit à payer le tribut et à labourer pour les Danois. Ils ne tardèrent pas à trouver les maux de la conquête mille fois pires que ceux du règne d'Alfred, qui, dans le moment de la souffrance, leur avaient paru insupportables ; ils regrettèrent leur premier état et le despotisme d'un roi né parmi eux4.
De son côté, le roi Alfred réfléchissait dans le malheur, et méditait sur les moyens de sauver le peuple,
1. ... Despectu suorum... (Asser. Menev., de JElfredi rébus gestis, apud Camden, Anglica, Hibemica, etc., p. 9.) — ... Certo suorum dissidio. {Chron. Johan. "Wailingford, apud Her. anglic. Script., t. III, p. 537, éd. Gale.)
2. His cempen ealle forlet, and his heretogen, and eall his the ode. Ms. in the Britisli Musaeum. Vesp., D. 14.)
3. ... Ubi esset, vel quo devenisset... (Asser. Menev., de /Elfredi rébus gestis, apud Camden, Anglica, Hibemica, etc , p. 10.)