LIVRE II
Une fois dispersés, les Danois ne se rallièrent plus, 878 et Godrun, leur roi, fit ce que faisaient souvent dans le péril les gens de sa nation : il promit, si les vainqueurs voulaient renoncer à le poursuivre, de se faire baptiser, lui et les siens, et de se retirer sur ses terres d'Est-Anglie, pour y habiter paisiblement. Le roi saxon, qui n'était point assez fort pour faire la guerre à outrance, accepta ces offres de paix. Godrun et les autres capitaines païens jurèrent, sur un bra- s: 9 celet consacré à leurs dieux1, de recevoir fidèlement le baptême. Le roi Alfred servit de père spirituel au chef danois, qui endossa sur sa cotte de mailles la robe blanche des néophytes, etrepartit avec les débris de ses troupes pour le pajs d'où il était venu, et d'où il s'engageait à ne plus sortir. Les limites des deux " populations furent fixées par un traité définitif, juré, 8f-3 comme porte son préambule, par Alfred roi, Godrun roi, tous les sages anglo-saxons et tout le peuple danois2. Ces limites étaient, au sud, le cours de la Tamise jusqu'à la petite rivière de l'Ea, qui s'y jette en avant de Londres ; au nord et à l'est, la rivière d'Ouse et la grande voie construite par les Bretons, et reconstruite de nouveau par les Romains, que les Saxons nommaient Wetlinga- street, le chemin des fils deWetla3.
1. ... On tham halgan beage. (Chron. Saxon., éd. Gibson, p. 83.)
2. iElfred cyning and Gydlirun cyning and ealles Angelcynnes witan, and eal seo theod tlie on east-englum beodh. (Wilkins, Leges anglo-saxon., p. 47.) — Dans quelques actes latins, Alfred traduit son titre de kining par le mot dur. Ego Elfred dux. (Cbarta sub anno 888, Gloss. saxon., éd. Lye.)
3. ... Strata quam rilii Wetble régis, ab orientali mari usque ad occidentale, per Angliam straverunt. (Rogerii de Hoveden. Annal., pars I,
883 Les Danois cantonnés dans les villes de la Mercie et sur le pays au nord de l'Humber ne se crurent point liés parle pacte d'Alfred et de Godrun. Ainsi la guerre ne cessa point sur la frontière septentrionale du territoire de West-sex. Les anciens royaumes de Suth-sex* et de Kent, délivrés de la servitude étrangère, proclamèrent tous les deux Alfred comme libérateur et comme roi. Nulle voix ne s'éleva contre lui, ni dans son propre pays, où son ancienne impopularité était effacée par ses nouveaux services, ni dans ceux que ses prédécesseurs avaient soumis par conquête à leur domination2. La partie de l'Angleterre que les Danois n'occupaient point forma dès lors un seul État; et ainsi disparut pour jamais l'ancienne division du peuple anglais en plusieurs peuples, en autant de peuples qu'il y avait eu de bans d'émigrés partis des îles et des rivages de la Germanie. Le flot des invasions danoises avait renversé pour jamais les lignes de forteresses qui s'élevaient auparavant entre chaque royaume et les royaumes voisins; à un isolement quelquefois hostile succéda l'union que produisent des malheurs communs et des espérances communes.
583 Du moment que fut abolie la grande séparation du fc85 pays anglo-saxon en royaumes, les autres divisions
apud Ber. anglic. Script., p. 432, éd. Savile.) — Le mot avait en apparence cette signification ; mais il est plus probable que ivetlinghestreet n'était que la corruption saxonne du breton Gicydelinsam, qui signifie le chemin des Gaëls (des Irlandais), nom fort convenable à une route qui conduisait de Douvres à la côte de Chester.
1. Alias Suth*seaxna-land, Suth-seax; par corruption, Susses.
2. ... Hune ut redemptorem suscepere cuncti. (Ethelwerdi Hist., lib. III, apud Rer. anglic. Script., p. 846, éd. Savile.)
territoriales prirent une importance qu'elles n'a- 883 vaient point eue jusque-là ; et c'est en effet depuis ce 885 temps que les historiens commencent à faire mention des skires, scires, shires, ou fractions de royaumes *, des centaines et des dizaines de familles2, circonscriptions locales aussi vieilles en Angleterre que l'établissement des Saxons et des Angles, mais qui durent être peu remarquées tant qu'il se trouva au-dessus d'elles une plus large circonscription politique. L'usage de compter les familles comme de simples unités, et de les agréger ensemble par collection de dix ou de cent, pour former des districts et des cantons, se retrouve chez tous les peuples d'origine teutonique. Si cette institution joue un grand rôle dans les lois qui portent le nom d'Alfred, ce n'est point qu'il l'ait inventée ; c'est, au contraire, que la trouvant enracinée au sol de l'Angleterre, et presque uniformément répandue sur tous les pays qu'il réunit sans violence au royaume de West-sex, il y eut pour lui nécessité d'en faire la principale base de ses dispositions d'ordre public. Il n'établit, à proprement parler, ni les dizaines et les centaines de familles, ni les chefs municipaux, appelés dizainiers et centainiers 3, ni même cette forme de procédure qui, modifiée par l'action du temps, a donné naissance au jury. Tout cela existait chez les Saxons et les Angles antérieurement à leur émigration.
Le roi de West-sex acquit, depuis son second avé-
1. Skeren, schseren, scheren; en anglais moderne, to share, couper, diviser.