LIVRE IV. — CHAPITRE V
d'État devant lesquelles le droit trop souvent fléchit.
Louis de Germanie , dit Charles , est menacé d'une mort prochaine; ses trois fils vont affaiblir son royaume en le partageant entreux; tandis que moi , je n'ai qu'un fils , toute ma puissance passera à cet héritier; et, avec ma puissance , je lui léguerai mon amour et mon dévouement pour le Saint-Siège dont il sera le plus ferme appui.
Ces raisons, ce langage, furent appuyés par la présence d'une armée française ; mais la menace était superflue : Jean VIII opposa d'autant moins de résistance, que Charles déclara hautement recevoir l'empire comme un présent du pontife (1)... Le pape le proclama solennellement empereur, le 25 décembre, jour de Noël.
(1) « Les continuateurs d'Eutrope, dit le président Hé- » nault , et non Eutrope , comme le prétend le père Daniel, » sont les seuls de tous les écrivains qui avancent que ce » prince, pour prix de son couronnement, renonça, en fa- » veur du pape, aux droits qu il avait sur la partie de l'Ita- » lie dépendante de l'empire d'Occident , telle que les du- » chés de Bénévent et de Spoletti, ainsi qu'au droit de » présidence aux élections des papes. Il est vrai, ajoute le » président Hénault, qu'il consentit à ne compter les années » de son empire que du jour de son couronnement par les » papes.
» Concession dont les papes ont depuis tiré un grand » avantage. »
Charles profite de la première disposition des esprits : sans s'inquiéter d'une invasion de Louisle-Germanique en France , et des ravages qu'y commet l'armée de son rival , il songe d'abord à consolider sa nouvelle puissance en Italie , et à la cimenter le plus solidement possible. Il convoque (1), à Pavie, une diète que préside Ansperto , archevêque de Milan , les évêques et abbés du royaume d'Italie , dix-huit vicomtes, dix comtes, et le fameux Bosoîi, frère de Richilde , femme de Charles-le-Chauve , assistent à cette assemblée.
On voit, dans l'acte rédigé par la diète de Pavie, que le clergé sut immédiatement constater et mettre à profit les concessions qu'avait faites aux prérogatives des pontifes romains et des évêques, l'impatiente ambition de Charlesle-Chauve. « Puisque la bonté divine , » est-il dit dans cet acte , « par les mérites des saints » apôtres et par leur vicaire , le seigneur Jean, » vous a élevé à l'empire , nous vous élisons » pour notre protecteur et seigneur. » Ces paroles sont significatives ; elles énoncent clairement et tendent à établir le double droit, pour Rome, de donner l'empire , et , pour les diètes , d'élire
(1) GinuM, février, 876.
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les rois. Pour combattre les conséquences forcées qu'on voulut plus tard en tirer à Rome , les rois de la troisième race ont adopté , dans la suite, cette fameuse formule si décriée par notre époque, qui dénature et blâme toutes les choses du passé. Nos monarques se dirent dans leurs ordonnances, rois par la grâce de Dieu, non seulement par piété , mais encore, comme le dit le président de Hénault, pour marquer leur indépendance des papes , qui s'arrogeaient alors le droit de disposer des couronnes (1). Ainsi, les esprits forts de nos jours n'ont fait qu'un grossier contre-sens dans l'interprétation de cette noble formule. Pépin et Charlemagne ne se disaient-ils pas, eux aussi, rois par la clémence de Dieu! Or, on doit se rappeler que, lorsqu'en 813 il associa l'aîné de ses fils à l'empire , Charlemagne s' étant agenouillé avec Louis au pied du sanctuaire , et ayant déposé la couronne impériale sur l'autel , ordonna au jeune prince de la prendre et de se la poser lui-même sur la tête. . - Quel put être le but du grand homme , si ce n'est de bien expliquer aux seigneurs de son empire, aux évêques et aux pontifes de Rome,
(1) Hist. de France, par le président RENAULT, T. Ier; 2e race, Gharles-le-Chauve.
le vrai sens de la pieuse qualification que lui et son glorieux père avaient prise !
Le clergé ne fut pas seul à profiter des fautes deCharles-le-Chauve. Des seigneurs laïques assistaient également à la diète de Pavie , et le génie féodal qui déjà avait conquis tant de puissance sur les peuples par la protection qu'il leur avait offerte naguère contre les calamiteuses invasions des Sarrasins , vit ses prétentions à dominer en quelque sorte les rois eux-mêmes , sanctionnées par l'empressement de Charles à recevoir la couronne de Lombardie comme un don de la diète. Ansperto , président de l'assemblée en sa qualité de métropolitain de Milan, saisit habilement cette occasion de relever l'éclat de sa dignité. Il proclame, il couronne de sa main le nouveau roi de Lombardie qui le comble de présens et de faveurs en témoignage de sa reconnaissance (1).
Charles avait prodigué ses trésors à Rome , à Pavie , à Milan; il avait comme acheté l'empire et la royauté de Lombardie : croyant avoir mieux affermi ses droits par ce double couronnement de Pavie et de Rome , il songe à punir Louis de son invasion dans ses États de France. Avant de repasser les Alpes, et par mesure de sûreté,
(1) GlULINI.