LIVRE Ie*. — CHAPITRE Ier
Mais à peine sorti de ce péril, le pape en vit surgir un plus imminent, plus redoutable encore. Les Sarrasins reparurent aux portes de Rome. A la veille d'une ruine inévitable, Jean VIII , qui n'avait ni le génie ni les ressources de Léon IV, fit , mais avec moins de honte qu'un roi de France , ce qu'avait fait naguère Charles-le-Chauve : il traita avec les infidèles pour arracher aux dernières horreurs la ville de Rome , qu'il n'était ni dans sa puissance , ni dans sa mission de défendre par les armes ; et il convint de payer aux bandes musulmanes vingt-cinq mille marcs d'argent chaque année. Cette convention n'était qu'une trêve dont les conditions devaient toujours augmenter de rigueur à mesure que le Saint-Siège verrait s'affaiblir et se retirer l'appui que lui avaient créé l'épée et la politique de Charlemagne.
Jean VIII comprit toute la portée critique d'une telle situation. Déjà on était loin du temps où , sur un simple appel des populations envahies , un roi de Lombardie , Pépin , Bernard ou Louis II, marchait en toute hâte contre les barbares ; un monarque portait bien encore ce titre, mais il habitait une contrée lointaine ; d'ailleurs ce prince qui vivait au fond d'une cour de Germanie, c'était Garloman, et l'on sait les droits
récens qu'avait acquis Jean VIII à sa bienveillance.
Depuis long-temps on s'était déshabitué à Rome de tourner les regards vers le Bosphore dans un moment de péril ; il ne restait donc au pape, en ces graves conjonctures, qu'à s'adresser à la cour de France. Sentant le besoin de s'assurer par lui-même des dispositions du fils de Gharles-le-Chauve et de ce qu'il peut en attendre de secours , Jean VIII part inopinément pour ce royaume , annonçant à Louis-le-Bègue et aux évêques de France , d'Allemagne et d'Italie, que son dessein est d'y tenir un concile universel, pour remédier aux maux extrêmes de l'Église.
D'abord le pontife se rend à Arles (1). Boson l'y reçoit avec la plus grande pompe et y prépare, par ses flatteries, le succès d'une partie des ambitieuses vues qu'il nourrit en secret.
De cette ville, le pape se dirige vers Troyes en Champagne , où le roi de France est retenu par une maladie.... C'est là que Jean VIII convoque son concile. Le faible fils de Charles-le- Chauve n'avait été reconnu roi de France qu'après avoir promis aux évêques de faire jouir le
(1) Ami. 878.
clergé des biens et des privilèges dont il jouissait sous Louis-le-Débonnaire.
Auprès de cette puissance déconsidérée, le pape fugitif oublie qu'il est venu en suppliant , et croit pouvoir parler d'un ton d'autorité et exhaler des menaces. Bien que trente prélats seulement se soient rendus au concile qu'il a convoqué et annoncé comme devant être universel, Jean VIII y fait des lois générales , y affecte de traiter en maître les souverains eux-mêmes , et publie le fameux canon qui porte que les puissances du monde n'auront jamais la hardiesse de s'asseoir devant les évêques s'ils ne l'ordonnent.
Rappelant que quelques rois carlovingiens ont été sacrés par des papes à Ponthion , il décide Louis à recevoir, comme roi de France , l'onction sainte de ses mains ; mais il échoue complètement dans ses instances auprès de ce prince, pour lui faire accepter la couronne impériale et celle de Lombardie.
Louis-le-Bègue , aussi malade et moins ambitieux que Carloman , repousse cette double tentation , comme une source pour lui d'embarras et un surcroît de soucis. Quant au secours qu'il est venu demander, JeanVIIT n'obtient que de ces promesses vagues , de ces paroles évasi-
ves qui, dans des négociations de ce genre, équivalent à un refus formel. Le pape , déconcerté par ce double échec de ses démarches , ne reprit qu'avec anxiété le chemin de l'Italie ^ où il avait à craindre la vengeance de Carloman et de nouvelles exactions de la part des Sarrasins «
Le clergé d'Italie venait lui-même de se montrer hostile en ne se rendant pas au concile de Troyes. Ce clergé redoutait la colère de Carloman qui , du fond de la Germanie , avait toujours l'œil ouvert sur la péninsule italique qu'il traitait en maître, et sur les démarches de Jean VIII auprès du roi de France.
Les évêques d'Italie avaient encore un autre puissant motif d'appréhension... Tous avaient été sourds à l'appel de Charles-le-Chauve , lors de la dernière apparition de cet empereur à Pavie ; tous avaient souhaité , préparé peut-être le succès de Carloman. Quel accueil le fils de Charles-le-Chauve leur aurait-il fait dans son royaume s'ils avaient osé y paraître? N'eût-il pas été imprudent de se mettre à la merci d'un roi qui croyait avoir à venger sur eux la honte et peut-être la mort de son père? Par ces motifs, Ansperto , ce fier archevêque de Milan , crut devoir ne point quitter son siège pour se rendre au concile de Troyes. Ainsi pensèrent et