LIVRE III. — CHIPITBE II
chefs eux-mêmes qu'ils étaient découverts, leur envoya des paroles de clémence et d'oubli , et se montra disposé à faire droit k leurs griefs*.
Par cet adroit manège il jette de rtiésitation et de la crainte au cœur des conjurés ; des révélations lui viennent ; il voit que la trame D'à pu s'ourdir fortement encore ; que la conspiration n'a pas eu le temps d'étendre ses racines ; que sa feinte sécurité, à travers le manteau de sa fausse clémence» a imposé au plus grand nombre des complices ; enfin que les chefs restent comme isolés et livrés à sa ven« geance. Dès lors la perte de Gualbert et de Gezon est résolue.
On lit dans Muratori, qui emprunte ce récit de Liuthprand :
€t Hugues prétexta une tournée dans les provinces et ramena à sa » suite une formidable escorte de soldats qu'il mit sous la conduite » ieSansan^ homme très-iftiissant et ennemi déclaré de Gezon.
» La noblesse de Pavie, lorsque le roi rentrait dans sa capitale '» après un voyage de quelque durée, avait l'habitude de venir à la > rencontre du monarque à une assez grande distance de la ville.
» Léon, évèque de Pavie, reçut secrètement l'ordre de faire fermer » les portes de la cité dès que la noblesse en serait sortie, et de ne » plus laisser ensuite rentrer personne. L'ordre fut exécuté : Gual- » bert, Gezon et leurs amis furent, de cette sorte, entourés et en- » levés par les troupes du roi. Gualbert eut la tète tranchée ; on » creva les yeux à C^ezon , et on lui coupa la langue pour avoir médit » de son souverain. Le fisc étendit son avide main sur leurs trésors, » et les complices de ces deux victimes furent jetés dans les ca- » chots*. »
Cet acte rigoureux, ajoute Muratori, servità accroître la renommée de Hugues et à faire craindre et respecter sa puissance non-seulement à Pavie, mais dans tout le royaume lombard, succès que n'avait pu obtenir le trop indulgent empereur Bérenger.
Nous allons suivre Hugues dans le nouvel essor que ce facile triomphe donne à son ambition . . . Mais au milieu de ces rêves fastueux qui devaient aboutir à sa ruine et à sa honte, une sombre pensée vient l'assaillir.
Un roi , s'il n'avait l'oreille ouverte qu'à la voix fallacieuse des
■ LiVTHPRAND, ihid., — GiULiNi.— Mhaatori.
* HuRATou, Ann. d'It., tome Y, page 287, anno 030.
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courtisans , mettrait bientôt en oubli « pour ce qui le regarde i It fragilité des choses d'ici-bas et même de la vie humaine ; mais les conspirations ont leur voix aussi » voix terrible , voix de revers qui parfois vient avertir les puissants delà terre, au milieu de leur léthargique félicité p qu'eux aussi sont hommes fragiles et mortels. Alors le souverain qui a usurpé le trône, ou qui n'y est monté qu'à l'aide de fallacieuses promesses qu'il a depuis mises en oubli , jette un regard inquiet sur ses enfants à qui ni l'affection des peuples, ni la Uh antique ne garantit l'hérédité de son pouvoir, et il songe à conjurer i'orage qui, grondant autour de lui, menace surtout sa descendance.
Disons encore qu'en des temps où des rois légitimessont peu certains de transmettre la couronne à leurs héritiers naturels, ceux que la violence ou la ruse a mis en possession d'un trône , doivent être assaillis par de bien plus poignantes inquiétudes, et y ajouter la crainte de se voir dépossédés par les mêmes armes qui naguère les ont aidés à triompher.
Hugues croyant, en suivant l'exemple de plusieurs de ses prédécesseurs, mieux assurer cette hérédité à sa famille, se hâta, dès qu'il fut mattre de la première sédition, de s'associer pour collègue à la royauté aon fils Lothaire, et le fit proclamer roi par une diète générale où se rendirent tous les grands de l'Etat * •
Mais bientôt ce trône partagé ne peut plus satisfaire son ambition. Ce prince, d'ailleurs, est travaillé par le besoin incessant de se dédommager des pertes que lui a coûtées du côté de la France l'agression du comte de Yermandois. Deux projets plus qu'audacieux surgbseut et fermentent en même temps dans sa tête.
Guy, son frère utérin, époux delà scandaleuse Harosie, avait suivi de près le pape Jean X dans la tombe. Marosie était restée seule mattresse de Rome ; les grands subissaient le joug de sa déplorable influence, le peuple suivait le torrent ; l'impudique femme disposait de la tiare ; c'était presque tenir dans ses mains la couronne impériale, oubliée, perdue de vue dans ces temps d'anarchie. Hugues ose concevoir le hardi dessein d'épouser la veuve de son frère, de succéder aux autres époux ou amants de cette infâme Marosie qui venait de placer
' Selon Sigonius, Lothaire aurait été proclamé roi en 932 : selon Rossit en 930* -* Muratori établit que ravéuemeot du jeune roi eut lieu en 931. {Ann, d'It,, tome V, page 2S9.}
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snr le trAne pontifical le fi|fl que, selon quelques historiens, eUe avait eu du pape Sergtus III ^ Ce fils , tout jeune encore, portait le nom de Jean XI.
Hugues se dit : < Époux de Marosie et maître de Rome» la couronne » deCharlemagiie esta moi. a
Guy, Lambert, un bfttard de Garloman, un Bérenger, un Louisde ProTeoce, ont bien porté ce diadème, pourquoi appréhenderailril de s'en décorer à son tour, lui qui par Lotbaire de Lorraine descend aussi du fondateur de l'empire ?... Mais avant de tenter cette grande entreprise et de se diriger sur Rome , il lui faut accomplir l'autre projet que lui a suggéré la mort de Guy. Cette mort a livré le duché de Toscane à Lambert, second fils d'Adalbert et de Berthe. Tandis que ce Lambert, frère de Hugues seulement par sa mère, est en possession de la plus belle principauté de l'Italie, le jeune Boson, frère aassi du monarque, maïs de père et de mère, languit inoccupé, oisif àlacQor dePavie.
Enlever la Toscane à Lambert, et investir de ce duché Boson, en qui il trouverait certainement un vassal plus docile que ne saurait jamais l'être le fils d'Adalbert, ne serait-ce pas pour Hugues prendre possession lui-même de ce riche héritage ? Mais comment parvenir à déposséder Lambert?. • . La voie des armes en cette occasion répugnait à sa politique.... Voici, d'après Giulini, Muratori et tous les historiens d'Italie , y compris Liuthprand lui-même, ce hardi panégyriste de Hugues, voici le moyen qui s'ofi'rit à l'esprit pervers du despote pour assurer la réussite de son plan ; ce moyen , nouvelle et sanglante flétrissure pour la mémoire de sa mère, Hugues seul était capable de le concevoir et d'y recourir.
Ce prince fait répandre le bruit que Berthe sa mère n'a pas eu d'enfants d'Adalbert, son mari, duc de Toscane; que Guy, Lambert et Hermengarde, dont les intrigues et les efforts réunis l'ont élevé au trêne lombard, ne sont que des enfants supposés; que Berthe les a empruntés à d'autres femmes et les a fait passer pour les siens propres, afin de pouvoir, sous leur nom, continuer à régner sur la Toscane après
^ Vnntori repousse cette as§enlou et le eombet , en soutenant l'opinion que Jean XI était fils du marquis Albéric, attendu que ce fils naquit pendant que ce prince était l'époux de Marosie. Les deux opinions peuvent fort bien se concilier par la maxime fameuse : Pcuer ait... etc.
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la mort de son mari * ; qu'en conséquence Lambert n'a aucun droit à la souveraineté d'un duché dont la fraude seule l'a fait maître. Le roi de Lombardie pensait que pour peu que ce bruit vint à se propager et que cette opinion s'accréditât, la déchéance de Lambert, prononcée, effectuée par Hugues lui-même, ne paraîtrait plus ni odieuse, puisque Lambert ne serait plus considéré comme le frère de Hugues, ni injuste, puisqu'on ne verrait plus en lui un fils et un héritier naturel d'Adalbert.
Lambert s'indigne de ces rumeurs outrageantes répandues par le roi lui-même ; il demande à Hugues, selon la singulière coutume de cette époque, l'épreuve du combat. Le roi désigne pour son champion un jeune homme nommé Téduin ; Lambert se présente lui-même dans la lice, il terrasse son adversaire ; mais cette victoire du fils d'Adalbert n'empêche pas son perfide frère de s'emparer de sa personne , de lui faire crever les yeux, et d'investir Boson du duché de Toscane *.
Ainsi , l'un après l'autre , devaient tomber , brisés par la main de Hugues lui-même, ceux qui furent les premiers, les plus résolus artisans de sa grandeur et de sa fortune. .. Déjà l'ombrageux monarque, en reconnaissance de toutes les intriguesourdies par Hermengardepour assurer le triomphe de sa candidature au trône de Lombardie, l'avait dès longtemps condamnée à une complète impuissance. Cette femme audacieuse vécut depuis aussi délaissée et obscure qu'elle avait été jadis brillante et courtisée.
Hugues, après le succès de sa lâche machination contre Lambert , songe à réaliser son autre projet. Il se rend à Rome où il épouse M arosie dont il avait eu soin de faire sonder les dispositions secrètes avant de hasarder ce voyage ; mais bientôt l'esprit altier de la noblesse
* LiuTHPRANo, HUU, lib. 3, cap. 13.
^ McBATOHi, Ann. d'IL, tome V. — Gicuni, StoHa di Milano, tome lï. Muratori croitque la race d'Adalbert ne s'éteignit pas avec Lambert, et présente des raisoos assez plausibles de croire qu'il resta de lui ou de Guy , son frère, ou même de leur oncle, quelque princelde la maison d'Esté. « Illustre maison, ajoute Muralori % qui » refleurit de nos jours dans la royale famille de Brunswick, régnant en Anglelcrre » et en Germanie , et dans la maison des ducs de Modène. » Si Guy ou son frère donna le jour au prince qui fut la tige de la maison d'Esté, cette illustre maison» les ducs de Modène et la maison de Brunswick trouvent leur souche commune par les femmes, dans les amours deLothaire et de Waldrade.
* Jtm, d*n.^ tome V, paQ^e 192.