‹ Histoire de la conquête de la LombardieChapitre 102 sur 137 · LIVRE m. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE m. — CHAPITRE II

romaine se lasse de Torgueil et de la dureté de ce nouveau mattre qui croit déjà tenir en main le sceptre des empereurs.

Marosîe, mère de Jean XI, avait un autre fils nommé Albéric, qui ne le cédait en rien à Hugues pour l'ambition», pour la violence et l'ftpreté du caractère, pour la force et l'inflexibilité de la volonté. Ce (ils supportait plus impatiemment que personne un joug d'autant plus intolérable pour lui , qu'en sa qualité de fils du marguia Albéric , il aspirait lui-même à dominer dans Rome.

Un jour, au moment de se mettre à table , le jeune prince, cédant au désir ou plutôt contraint par l'ordre de sa mère, donnait à laver au roi ; il le fit de si mauvaise grâce, que son l)eau-père irrité le frappa au visage du revers de sa main. A cet intolérable affront, Albéric sort furieux de la salle, assemble ses amis et raconte l'indigne traitement qu'il vient de subir. On s'écrie de toutes paris : a Quels p outrages le tyran réserve-t-il donc aux simples citoyens de Rome , » s'il traite ainsi des princes ses égaux? » Les clocbes s'ébranlent , le peuple est appelé aux armes ; Rome n'est plus qu'un vaste camp. On ferme les portes aux troupes lombardes campées hors des murailles , et l'on court assiéger dans le château Saint-Ange le roi Hugues à qui son armée est dans l'impossibilité de porter secours ; car cette armée, rassemblée pour lui servir de pompeuse escorte dans les solennités de son hymen avec Marosie, n'eût pas été en nombre pour résister aux efforts réunis de tous les habitants de Rome. Aux menaces , aux cris de mort qui l'entourent, Hugues ne pense plus qu'à opposer la fuite. Il se fait glisser avec des^ cordes du haut d'une fenêtre dans les fossés de la forteresse ; il en franchit à grand'peine les escarpements , par* vient , après beaucoup de fatigues et d'obstacles , à rejoindre ses troupes, et peu soucieux du sort que la rébellion réserve à sa nouvelle épouse, laissée par lui éperdue, mourante d'effroi aumdle d^ Adrien f il se hâte de fuir loin de Rome et de reprendre le chemin de la Lombardie.

Les Romains , après ce triomphe, déclarent qu'ils ne veulent plus s'assujettir à la capricieuse autorité d'une femme qui, par son humeur fantasque et ses passions désordonnées , semble devoir leur imposer une honteuse série de despotes étrangers. On lui retire le pouvoir que l'on confie à Albéric, dans cette même capitale qui jadis resplen* dissait si fière de l'éclat des pontificat» des Adrien , des Léon et des Nicolas ^^ Il est vrai qu'en ce moment la tiare des papes pesait sur

154 DBUXIÉME ÉPOQUE.

le front d'un enfant... Albéric eut h&te de jeter sa mère dans une étroite prison ; et il entoura Jean XI d'une si rigoureuse tutelle, que ce jeune pontife ne fut plus que le faible et misérable instrument de la despotique volonté de son frère.

L'absence de Hugues avait enhardi les conspirateurs en Lombardie. Fidèles à cette versatilité que l'on retrouve dans tous les actes des Italiens de cette époque, les conjurés avaient tourné de nouveau Icura vues vers Rodolphe de Bourgogne dont s'était déjà jouée leur iocon* stance. Hugues, pour empêcher le retour de ce prince, se hite de lui abandonner quelques contrées qu'il possède en Provence ^ Mivré de ce dangereux compétiteur, justice faite des hommes qui sfëtaient le plus imprudemment prononcés contre son autorité en Lombardie, le cœur toujours plus gonflé de l'affront qu'on lui a fait subir à Rome, Hugues rassemble une armée nombreuse et marche contre cette ville à qui sa fureur réserve un châtiment proportionné à la grandeur de l'offense reçue. Mais Albéric, qu'entoure et encourage l'enthousiasme des Romains, attend sa venue sans s'émouvoir.

Le roi de Lombardie attaque vivement les remparts de la capitale de la chrétienté ; les assiégés font bonne contenance; chaque jour un assaut nouveau provoque de la part des habitants la résistance la plus vigoureuse. Hugues , de plus en plus irrité de voir l'inutilité de ses efforts contre les murs de la grande cité , ravage , digne émule des Hongrois et des Mores, la campagne romaine. Enfin sa rage, qui n'a pu obtenir d'autre triomphe que la dévastation d'un territoire sans défense et le carnage de populations inoffensives » va se cacher, iion* teuse et sanglante, au fond du splendide palais * que son orgudi tient de faire élever à Pavie.

Mais dans cette capitale se tramaient sourdement de nouveaux complots contre son autorité *. Il apprend à son retour que des cires ont été faites par des seigneurs lombards k Henri l'Obdeur » roi des Germains, de lui livrer le tréne de Lombardie. Hugues, depuis loogtemps, et pour cause, se tenait dans les bonnes grâces de ce redoutable souverain, k force de présents, sorte d'argumentatioD qui, pour 1^ grands comme pour les petits , eut de tout temps une singidière

* GUTLINI. — AnQUBTIL.

* MvBATORi, Antiq. italie., dissêrt. 31.

* LHJTHFRAKP.

LIVBB lU. — CHAPITRE II. 155

puissance. Henri fut sourd aux instances des Lombards dont la capricieuse inconséquence lui était connue, et il se contenta de leur or que le roi de Lombardie lui faisait tenir comme un tribut ^ .

L'insuccès de cette négociation ne décourage pas les conjurés. Rathier, évèque de Vérone, fait offrir à Amolphe, duc de Bavière et de Carinthie , de lui livrer la métropole de son diocèse , lui laissant entrevoir comme facile la conquête du royaume de Lombardie.

Arnolphe, écoutant son ambition plus que sa prudence, se rend en Italie ; Hugues, qui avait prénétré le secret de ses ennemis, marche à la rencontre du duc de Bavière. Ses troupes, à la sortie de CrU89(h lengo , attaquent avec impétuosité un corps nombreux de Bavarois qui marchait en première ligne et qu'elles taillent en pièces ; quelques soldats échappés au carnage portent la nouvelle de ce désastre à Amolphe, qui, trouvant prudent et sage de renoncer à ses projets d'agression , se hâte de retourner en Carinthie avec le reste de son armée '•

L'évèque Rathier fut , par les ordres de Hugues , conduit à Pavie et jeté dans un cachot où il eut le temps, dit Muratori ', de décrire , dans des pages aussi piquantes que gracieuses, les phases diverses de sa bonne et de sa mauvaise fortune. Hugues déclara en outre cet éTèque déchu de son siège épiscopal de Vérone, qu'au grand scandale de rÉglise il confia k Farchevéque d*Arleê, Manassès^ sa créature. Ce prélat ambitieux trouva bientôt le moyen de se faire encore octroyer par ce monarque , contrairement à toutes les règles canoniques , les éYèchés de Trente et de Mant<me\ il en obtint même le titre de marquiB de Trente avec toutes les rentes attachées à la double qualité d*Mqueet de marquiê.

Oublieux de sa fuite honteuse du chAteau Saint-Ange ; oublieux du récent échec de ses armes sous les remparts de Rome ; méprisant les ennemis dont son orgueil a entouré un tr6ne qu'il eroit pour jamais à lui ; fasciné surtout par la victoire qu'il vient de remporter sur Arnolphe, et par le succès de sa politique qui l'a délivré de la

' GivLon, Storia di MUano, tome II. » liuaAToai, Ann. d^It,, tome Y.

' MirmATORi. — GiULiNi, anno 934.

* Ann. d^It.^ tome Y, page 299.

Ratbiir de Véron» avait autant de bizarrerie dans le style que dans le caractère. Son traité des Conofu et sa lettre eu coips et eu sAira du Seigimer , renfermeot des témeigDages précieux sur le dogme el la discipline ecclésiastiques.

156 DEUXIÈME ÉPOQCB.

dangereuse rivalité de Rodolphe et d*Henri rOiseleur, Hagties a recouvré son audace, sa présomption et son mauvab génie.

Pendant que le roi de Lombardie disputait au dedans et au dehon la possession de son trône ; pendant qu'il bravait la haine de ses sujets par les faveurs dont il chargeait ses créatures au détriment de ceux qu'il dépouillait de leurs richesses et de leurs dignités ; pendant que le scandale coulait à pleins bords dans cette cour dissolue , et que la Lombardie s'usait en conspirations toujours avortées ou déçues coDlre son despote éhonté , le duc de Spoletti soutenait avec honneor une guerre sanglante contre 1^ Grecs ; Venise s'emparait de Commachio qu'elle livrait aux flammes et dont elle décimait les habitants; les Sarrasins , fortiGés plus^ que jamais sur les sommets de leurs Fressinets , portaient le ravage et la dévastation jusque dans le Monlferrat dont, les braves habitants , réduits au désespoir , s'armaient en masse et repoussaient vaiflamment l'agression de ces hôtes féroces.

Dans le même temps , des Mores venus d'Afrique débarquaient à Gènes dont ils massacraient les citoyens ^ ; si les femmes» les enfants étaient épargnés dans ce grand carnage , ce n'était que pour aller grossir la riche proie que les barbares avaient enlevée aux temples et aux palais de cette grande cité , rivale de Venise *•

Du temps des rois carlovingiens et de Bérenger, l'épée royale de Lombardie eût été promptement tirée du fourreau pour se mêler victorieusement aux luttes de Venise ou de Spoletti, pour venir en aide aux héroïques habitants du Montferrat , et pour prévenir ou venger les maux des Génois.

Nous avons vu que d'autres soins préoccupaient la pensée du roi Hugues... £t cependant c'était la seule égide qu'en ce moment on pût invoquer.

Quelle sera donc l'influence qui parviendra è émouvoir ce monarque contre tant de maux et de périls?...

Depuis trois ans, Rome reconnaissait la loi d'Aibéric dont la domination était devenue de plus en plus pesante et tyrannique, quand le malheureux Jean XI, dominé, maltraité par son frère, jeté enfin comme sa mère Marosie, dans un cachot par son barbare oppresseur,

^ MuRATORi, anno 935.

^ On raconte que, peu de temps avant ce désastre , les habitants de Gênes avnirnt vu avec effroi jaillir une source nouvelle, de l'eau rouge comme du sang.

Page 1