CHAPITRE UI
Bcfaite des Saxons. — Révolte de quelques ducs d'Italie. — Charles passe les Alpes.
— ChÂtimcnt du duc de Frioul. — Anecdote sur Cbarlemagne. — Synode pour Ia confection des lois. — Sacre de Pépin comme roi de Lomhardie, — Alcuin. — Nouveaux troubles et coalition fomentés par Irène. — Gharlemagne comprime la sédition, il bat les Bavarois et les Huns. — Le ix« siècle a son Vincent de PauU^
— Nouvelle victoire de Pépin sur les Huns. — Guerre avec Grimoald, duc de Bénévcnt. — Mort d'Adrien I*'. — Irène fait assassiner Constantin son propre fils. — Attentai contre Léon III. — Charles se rend h Rome. — CondamnaiioEi des coupables. — Couronnement de Charles comme empereur.
Les Saxons, ce peuple turbulent, toujours prêt à prendre les armes ou à les déposer, selon que Téloignement ou la présence de Charles encourageait ou comprimait leur audace, les Saxons avaient, en 774, levé de nouveau l'étendard de la révolte.
A cette nouvelle , nous avons vu le roi des Francs se h&ter de quitter Pavie.
On raconte * qu'avant le retour de Charles leurs bandes sanguinaires avaient pénétré en Hesse sur les terres des Francs; mais qu'ayant vu ou imaginé voir deux anges combattant pour les chrétiens, elles s'enfuirent avec effroi. On ajoute que ces barbares revinrent quelque temps après, qu'ils virent ou crurent voir encore deux boucliers flamboyants et agités au-dessus de l'église d'Eresbourg, et que la même terreur leur flt de nouveau prendre la fuite. L'épée de Charles vint compléter, pour le moment, l'œuvre qu'avaient commencée les superstitieuses terreurs de ce peuple ; mais à peine mattre de la révolte dans le Nord, le roi dut reprendre en toute hftte le chemin de l'Italie.
ProGtant des embarras suscités aux Francs par leur guerre contre
' Annal,, LotSEt, ad ann* 771.
UVBB l". — CHAPITRE III. 45
les Saxons, les ducs de FriooU de Spoletti et de Bénévent avaient formé le projet de secouer le joug que le triomphe de Charles leur avait imposé.
Bodgause ou Rodgaud, duc de Frioul, fut le premier à prendre les armes. Charles franchit les Alpes» l'attaqua et le mit en fuite : Bodgause, tombé au pouvoir du vainqueur, eut la tète tranchée.
Charles réunit le Frioul à son royaume d'Italie, et il établit là, comme en Lombardie, des comtes pour gouverner les villes, qui en dépendaient. Ce duché, le premier qu'Alboin eût créé , fut le premier que Charles supprima * .
Une nouvelle guerre à soutenir contre les Sarrasins fit retarder le châtiment des autres chefs révoltés, que la terreur, imprimée par la fin tragique de Bodgause, maintint, du reste, pour quelque temps dans le devoir.
Selon Giulini, Charles, avant de repartir, aurait quitté le titre de roi des Lombards foxxT celui de roi d'Italie ou plutôt de rex in Italid *, sans doute pour mieux faire comprendre l'étendue de sa puissance aux ducs révoltés.
Une anecdote, racontée par un ancien moine de San Gallo, qui a écrit la vie de Charlemagne, nous semble trouver ici sa place ; elle fait ressortir le bon esprit et la sagesse du monarque.
D'après le récit de cet historien, quand Charles vint dans le Frioul pour chAtier Bodgause, plusieurs grands seigneurs lombards crurent devoir accourir dans celte province pour rendre hommage au vainqueur. Le hasard voulut que plusieurs négociants fussent arrivés en ce moment à Pavie avec des marchandises du Levant qui , comme le fait observer Giulini, pour les modes et la galanterie, était laFrance de ces temps-là. De riches étoffes, des tissus d'une extrême finesse,
' PcFFENDORF, toRie II, page 09.
' Il existe cependant plusieurs actes publics, d'une date postérieure, qui commencent ainsi :
<r Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs et des Lombards, patrice des Ro- » mains , fils et défenseur de l'Église. »
On peut voir, entre autres, la lettre écrite en 704^, par ce monarque, à Ëlipand, mctropoliuin de Tolède, à Félii d'Urgel et aui autres évêques d'Espagne, au sujet de leur invention du Chrisi adoptif. (Tome YIII, conc, pages 2049 et suivantes.)
Il est, du reste , à croire que Charles prit indistinctement, dans divers actes, le titre de rex Longohardorum et de r€x in Ualid, ce qui, dans tous les cas, ne signifie pas rot d'Ilalie. Nous devons faire remarquer que si rex in Italià dit plus que rex JLongohardorum, cela dit moins que rex itaUcorum ou roi d'Italie,
46 PSBMliKE ÉPOQUE.
de pféeieoBes broderies, des phiines« des foarnires d'ane rare beaaté,
fttreot enlevées à Yean par les plu» élégants seigneors, qui, tout fiers
de leur parure, se rendirent un dimanche à la cour du roi.
Ce jour-là le temps était froid et pluvieux; Charles, sekm sa cou-
timie, était couvert de peaox de castor fort ordiDaires. Au sortir de
la messe, le roi imita tous ces brîltantsvisitears à une partie de chasse ;
personne n'oaa et ne put vefaser ; forage ne tarda pas à éclater ; la
boue^ la ploie, les ronces, tes branches d'arbres firent si bon compte
de ces fastueuses parures, que bientôt il ne fut plus possible de les reconnaître.
Les pauvres setgneort lonibardst trempés de pluie et transis de froid, an retour de la chasse, coorarent en toute hâte se blottir auprès du feu ; leur mésaventure n'en fut que plu» complète : la chaleur de Tfttre ruina ce qui restait encore de présentable dans leurs vêtements.
Le roi se fit un malin plaisir de les nuoder auprès de lui ; et, les voyant aussi honteux de tour étrange accoutrement que chagrins d'avoir perdu des objeta d*uae si grande valeur : a Fous que vous » êtes, leur dit-il , quelle est maintenant la pelisse la plus précieuse , » la mienne » qui m'a coAté un sou» ou la v6tre pour laquelle vous » avez prodigihè tant d'argent et d'or? )»
Giulini qui , d'après le moine de Sao Gallo , raconte ee fait , en coDclut que le goût d'un hixe effréné et la préférence donnée aux modes venant de l'étranger ne sont pas choses nouvelles pour son pays, que le mal est vieux» et eooaéquemment plusdiiBcile à guérir. Que ne disait-il que cette maladie a temi de tout temps et tient encore tous lea peuples, et qu'elle est ineurable !
Bien qu'occupé» de ce côté des Alpes, par son interminable guerre contre les Sasons, et par une expéditioo nouvelle contre les Sarrasins, auxquels il enleva ^ la Navarre et les meilleures provinces en deçà de rÈbre, Charles ne perdait pas un moment de vue ses conquêtes en Italie. Un synode fut convoqué en France ; le roi y appela desévéques et les premiers seigneurs italiens pour faire participer leur patrie au bienfait de ces lois immortelles qui, sous le nom de Capitulaires, sont un des plus glorieux monuments de ce grand règne.
La sagesse de ces institutions, si belles pour l'époque ou elles furent promulguées, la gloire de Charles, toujours croissante comme sa
' Jean db Fkrkbeas, Histoire d'Espagne^ tome II, ann. 778.
LivRB V\ — CHAPinni m. 47
piuasanoei k terreur <pie des victoiies nmltq^iées, mrô le plnssoiiveiit loÂQUânes pour lltalie» semblaienl dei oîr attoelier k soo nom ; enfin la sanrriHftiice de ses comtes pris, poor ta plnpart, parmi ses plus déTOuéssenriteitfs^ n» soffisaîeiit pas pour hii soumettre complètement la Lombftrdie et les peuples que ses armes avalait réunis à ce royaume. Ur reste mal étouffé des anciennes rébellions minait sourdement sou autorité : enfin» de secrètes intrigues, tant à l'intérieur qu'à Fextërieur» entretenaient oei esprit de soulèvement qu'encourageaient et souvent justifiaient la morgue et les exactions d'un grand nombre de gouverneurs.
Charles sentit tout le dommay «pie son abseace portaità sa royauté en Italie. Ne pouvant, lui qui sana doute rêvait déjà cet empire d'Occident dont il saisit bienlAt après le sceptre, prendre pour résidence une capitale italienne, il résolut de placer sur le front d'un de ses fils la couronne arrachée aux successeurs d'AIboin. Dans ce but, Charles conduit à Borne son fils Carloman, le fait tenir sur les fonts baptismaux par le pape Adrien, qui le sacre et le proclame roi d'Italie {rex in ItaUd]^ sous le nom de Pépin ^.
Louis, autre fils du monarque, l'avait suivi à Rome : Charies le fait couronner par le souverain pontife comme rot (^Àfuiknm, Il retourne ensuite à Milan^ oà, pour flatter cette ville et, sans doute aussi, pour lui faire oublier l'inlerdit dont il avait voulu frapper le rit ambr(»sien, il fait baptiser, selon ce même rit, sa fille Ghisla *, et lui donne pour parrain Thomas, archevêque métropoUtain de Milan.
Charles, après avoir installé le jeune Pépin à Pavie, retourne en France ^ ou il ramène , comme trophée de sa pacifique expédition à Borne , des maîtres de grammaire,, de mathématiques et de plusieurs autres sciences, plus fier et plus heureux d'un tel cortège que d'une fastueuse escorte de dépouilles opimes et de guerriers vaincus.
Ce fut à cette époque que Charles, cpiî possédait à un rare degré l'art de connaître les hommes et d'apprécier le mérite, fit, à Bome, la rencontre d'Alcuio ^.
Alcuin étaii un des ptu&savanls homaMS de f Angleterre ; né d'une
^ PepîB, conme le fini ceiMn|iier Gialiai, pacatl élte le preoiier prime qui tit wtçu du fape la couronne du ro^unnie de Lombeidie.
' Ou Giselle.
* Quelque historieoe pensent que cette pccmièie Rneontte eut lieu à Pavie, d'au- Ires k Parme. (HUtoire de la eivUUation^ Guiiot, tome II, leçon xxii, page 184.>
famille illustre et opulente « il s'était formé aux sciences dans le monastère de la cathédrale d'York : remarquable par sa vaste érudition, mais plus encore par sa modestie et son humilité, il n'aspirait qu'à ensevelir son génie dans la solitude; le roi desFrancs le retint quelque temps auprès de lui ; il voulut qu'à son exemple , les grands seigneurs de sa suite se flssent un honneur d'être les disciples d'Alcuin » et il établit une école dans son palais même d'Aquisgrana. Sous cet habile maître, le roi fit un cours de rhétorique, de dialectique et d'astronomie ; mais Alcuin , que tant d'honneur ne pouvait éblouir , ne perdait rien de son goût pour la retraite. Vaincu par ses instances » Charles lui permit enfin de se dérober aux pompes de la cour, et lui fit accepter l'abbaye du monastère de Tours qui devint, sous la direction d'Alcuin, une des plus célèbres écoles de l'Europe *•
D'autres écoles se formèrent dans l'empire, sur le modèle de celles de Tours.
La Lombardie ne tarda pas à recevoir aussi une heureuse impulsion des efforts réunis de Charles, d'Alcuin et de son jeune roi.
Le monastère du mont Cassin , déjà si célèbre, acquit un nouvel éclat par les hommes de science dont le dota la munificence du roi des Francs, qu' Alcuin éclairait dans ses choix ; et un moine irlandais , d'une érudition profonde, fut nommé abbé du monastère de Sainte Augustin, à Pavie, pour servir de guide et de mattre aux jeunes Lombards jaloux d'acquérir de l'instruction. Ainsi Pavie joignit à l'honneur d'être la capitale des rois, l'honneur non moins grand de devenirl'émule du mont Cassin , comme centre et foyer des sciences en Lombardie.
Trop souvent la conquête apporte une mort anticipée aux nations vaincues et efface leur nom du livre des peuples ; on voit qu'elle n'est pas toujours meurtrière , que quelquefois elle les vivifie et leur ouvre la voie à de nouvelles prospérités.
Le soin que Charles mit dans le choix des ministres de son fils Pépin , ne fut pas le moindre des bienfaits dont lui fut redevable sa nouvelle conquête.
Deux élèves d'Alcuin , hommes éclairés et sages , d'une fermeté
' Les plus renommces de ces écoles furent celles de Gorbic, de Prom, de Lyon» de Fulde, de Saiot-Gal» de Saint-Deois, de Saini-Crermaio, de Paris, d'AuxerrC;. d'Orléans, de Ferrières et d'Aniane.
On y enseignait la théologie» la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l'arilhmétique, la géométrie, la musique cl Tastronomic.
LIVRB I*'. — CflAPITAB m. 49
inébranlable et d'une incorruptible justice » Angilbert ', abbé de Rtquier , et Adelhard *, abbé de Gorbie, furent envoyés -comme conseillers au jeune monarque. Pépin était fait pour comprendre son père et de tels ministres. Aidé par les inspirations du génie de Fun, et par la haute expérience des deux autres, ce prince seconda puissamment » au delà des Alpes, les nobles efforts de Charles pour la renaissance des lettres ; l'ordrese rétablit dans toutes les branches de l'administration publique, une austère équité régla enfln les différends entre les \illcs, les communautés et les individus ; de sages institutions, modelées sur les capitulaires du roi des Francs , vinrent cimenter la fusion , cette fois réelle , des trois peuples , franc , lombard et romain , en leur imprimant un élan simultané vers le progrès et le bien-être. Il fallut peu de temps au jeune roi pour se montrer digne du héros qui lui avait donné le jour et la couronne ; il fallut peu de temps à son peuple pour Tapprécieret l'entourer de son affection.
Malgré la présence de Pépin en Italie , malgré les bienfaits multipliés de son administration , peut-être même à cause de tous ces titres des rois francs à Famour et au respect des Italiens, la Péninsule vit éclater bientêt de nouveaux troubles. La guerre fut , comme la paix, une occasion de gloire pour Pépin.
Le duc de Bavière, Tassillon , et Aréchis ', duc de Bénévent, tous deux gendres du roi Desiderio, oubliant le supplice de Rodgause, osèrent encore tenter la révolte.
Tout , cette fols , semblait les seconder. Charles venait de subir & Roncevaux un échec dont on avait étrangement exagéré l'impor* tance ^. Ses généraux avaient éprouvé contre les Saxons, conduits par leur roi Witikind, des revers qui exaltaient le courage de ces peuples
* Angilbert était encore jeune et tenait à une famiUe lUustra. Il atalt reçu, à Ul cour de France, pour les grAces et l'étendue de son érudition, le surnom d'Homérv.
' Adelhard était fils d'un prince Bernard, frère de Pépin, père de Charlemagne. 11 STait été élevé à la cour avec les enfants du roi son oncle. Mécontent de la con* duite de Charles, à l'égard des fils de Carloman et du ditorce de ce prince avec la fille de Desiderio, Adelhard s'était retiré, dès l'Age de vingt ans, dans le monastère de Corbie. Le roi, qui avait apprécié ses hautes vertus et ses lumières, l'arracha à sa retraite pour lui confier la tutelle de son fils Pépin. On l'appelait sami Augustin pour son éloquence, et tottil Jnlothe pour son cminente vertu, (ffiif. de l'Ègli$e, iome ly.) Sa réputation do sagesse passa jusqu'en Orient, et l'on disait de lui que c'était un ange descendu du ciel pour le bonheur des hommes. (M cBATomi.)
* Ou Arégise.
* J. m FBRumAS, Hi^. d'E$p., tome n, siècle rm:
50 PRB1I1ÉRK ÉPOQUE.
indomptés ; les Huns et les Hongrois » qui habitaient la Pumonie a Torient , avaient deux années |ii>fetes contre le roi des Francs , Tune pour soutenir l'attaque de TàssiUon , l'autre poar appayer le fils de Desiderio » Adelchis » qui , avec nne flotte qu'armatt pour lai Constaotinople, devait aborder sur les taies du duché de Bénévent. Aréchis avait un double motif de seconder ce projet : la vengeance d'abord , comme gendre du dernier roî lombard ; puis l'ambition ^ : la cour d'Orient avait promis A œ duc le titre de patrice ou Mùrmtice de Naples et de Sidle.
Ambitieux subalternes dans œ grand conflit , Aréohis , ItassUion , Adelchis lui-même, n'étaient que les dociles instramenls d'usé ambition plus vaste, d'une rivalité plus digne de s'attaquer au ooloase dont les bras victorieux allaient étreindre l'Occident tout entier.
Irène régnait alors en maîtresse absolue dans l'empire d'Orient ^ dont le trône était occupé par son jeune fils Constantin Y , triste fantôme couronné. Cette princesse , veuve de Léon Chaxare , successeur de Constantin Copronyme, était d'une wnisanoe <rf>scure, mais tous les prestiges de l'esprit et de la beauté l'avaient élevée jusqu'au trône des Césars. Les vices et les grandes qualités qu'elle déploya dans l'exercice de la souveraine puissance ^ rendent' Irène remarquable parmi les femmes que le sort a piaoées à la tète des empires.
L'astucieuse impératrice ne s'était pas abusée sur tas ^véritables causes du démembrement de l'empire d'Orient en Italie, et son audace avait formé le projet difficile de réparer ce fatal résultat de tant de folies et de fautes.
L'hérésie des iconoclastes avait été le premier coup porté à la puissance des empereurs de la Péninsule; Irène, par un conseil œcumé- 'nique, frappa de flétrissure ce schisme désastreux. Léon Chazare avait profané par l'impiété des objets vénérés comme sacrés par l'église de Kome; sa veuve, revêtue des ornements impériaux et avec une solennité proportionnée à la grandeur de la faute , s'était empressée , en s'emparant de la puissance , de réparer le scandale.
* Aréchis, à qai le titre de duc ne suffisait plus, avait pris, depuis quelque temps, la qualité de souverain, se couvrant d'un manteau royal, portant le sceptre, ceignant sa tète d'une couronne; il s'était foit sacrer par lesévèques, selon les usages de France. La justice ne s'administrait plus qu'en son nom; on frappait monnaie à son coin ; enfin il s'était attribué tous les droits dt la royauté»
UYBB 1^'. — CHAPinjB III. 51
Un moment Irène avait eu la pensée de marier son fils à une fille de Charles , la princesse RoUir iide , espérant par cette aUiauce faire rentrer l'Italie sous sa domination. Le roi des Flranm avait accueilU avec bien vallance les premières ouvertures relatives k ee projet ; mais, soit qu'elle eût trouvé Charles pea disposé à abaadoiiiier aa nouvelle proie, soit que Tavénement de Pepio an trône de Lombardie lui eût 6té ses dernières illusions à cet é^rd » soit enfin , comme ie disent quelque» historiens, queaa pusion du commandement In ftt redouter de tirer paf une alliance auguste le faible Constantin de la dépen* dance où le tenait une mère impérieuse , Irène rompit le mariage arrêté. Cet afl'ront , loin de blesser X^aries , soulagea le cœur du monarque que tourmentait la pensée de se aéparar de sa fille. Mai» rimpératrice crut avoir créé , par cet éclat , un nouveau motif d'hostilités entre les cours rivales de France et 4e Gonstantinople , et sa politique ne fut que plus ardente à susciter des obstacles et dea ennemis i la seule puissance qui Im parut alors digne de lui inspirer d^ craintes sérieuses et de l'envie.
Gagner le saint-siége par un retour è l'orthodeiKie, armer les Sarrasins contre les Francs, encour^;er l'esprit hostile des Huns et des Hongrois , ranimer le courage abattu des Saxons , flatter l'ambition de quelques ducs puissants en Italie, se servir du besoin de vengeance que nourrissait le fils de Desiderio, pousser aune aventureuse expédition cet instrument facile à briser eosmte , même eu cas de réussite, et toujours moins à craindre pour elle que les Francs et surtout que leur monarque : tel avait été le plan de cette habile reine, qui peut-être eût atteint le but de son ambition , si l'ennemi à combattre et à renverser n'avait été Charlemagne !
Désormais ce nom va remplacer celui de Charles : c'est ainsi que le monde , ébloui de sa gloire et de l'édat de aon génie, l'appela depuis cette époque.
La grande âme du monarque ne perdit rien de son énergique pois-^ sance dans un péril aussi pressant.
Nous avons vu Charles attaquer les Sarrasins , les vaincre et leur enlever plusieurs provinces sur le bord de l'Èbre. Le malheur de Roncevaux , échec partiel , ne ternit en rien , nous l'avons dit , TécUt de ses triomphes , et ne put même nuire à ses importants résultats.
L'héroïsme des guerriers qui périrent dans ce fatal défilé ne fit que rehausser la gloire des armes françaises.
52 rRBMlÉRB EPOQUE.
Les généraux de Charlemagne venaient d'échouer contre les Saxons* le roi marche lui-même pour réduire les révoltés qui se sou* mettent après trois défaites sanglantes. Witikind , leur principal chef, tombé au pouvoir des Francs , abjure TidolAtrie « embrasse le christianisme et se retire en France. I>es milliers de familles saxonnes reçoivent le baptême à son exemple. La paix , ou au moins une trêve faite à propos avec ces peuples turbulents et les Sarrasins, déjoue une partie des trames d'Irène et laisse à Charlemagne toutes les ressources de sa puissance pour disputer l'Italie à qui ose tenter de lui en arracher la conquête.
Il franchit de nouveau les Atpes à la tête d'une armée formidable ; Pépin , son Gis , le rejoint avec des troupes lombardes. Tous deux marchent sur le duché de Bénévent. Aréchis, qui maintenant se souvient du sort de Bodgause , s'effraye à l'approche menaçante des deux rois, et fait humblement acte de soumission.
Charlemagne agrée ses excuses pour éviter le malheur des populations , la ruine des églises et des monastères ; il le laisse en possession du duché de Bénévent, moyennant un tribut annuel de sept mille sous d'or * ; et il emmène en otage douze principaux seigneurs, parmi lesquels se trouve Grimoald ou Grimwald, fils d'Aréchis.
Le roi vainqueur se rend à Bome avant de repasser les Alpes , et ajoute à sa première donation en faveur du saint-siége » les viHes qu'il vient d'enlever au duc de Bénévent , et dont Gapoue est la plus importante.
Le duc de Bavière alarmé , lui aussi , mais trop tard , des consé* quences de son imprudente levée de boucliers , cherche , par des protestations de soumission où perce le défaut de franchise , à conjurer l'orage qui le menace.
Charlemagne repousse les instances de Tassillon; il envoie ses généraux en Bavière , et les fait précéder d'une bulle foudroyante où le pape déclare (et c'est la première déclaration pontificale de cette nature'] , que l'armée des Francs et son roi ne seraient point comp-
' Eginbard, Annal., ad anntim 814.
Erchcmpert aiBniie qu'Aréchis fut obligé d'acheter cette paix par rahanUon immédiat d'un trésor considérable qu'il tenait en réserve, et que Charles exigea pour couvrir les frais de la guerre *.
* Hiiioire d9 l'Églisô, par B. B., tome IV, pages 227 et 229.
* Erchempert cilé par Murilori. Ann. d*Ital. tome IV, page 938, anno 787.
LIVRB !•'. — CHAPITRE III. 53
tables des maux d'une guerre suscitée par la félonie du duc de Bavière.
Les lieutenants de Charlemagne battirent les Bavarois et les Huns leurs auxiliaires. Le duc , fait prisonnier , fut conduit en France et condamné à mort conune trattre. Le roi se contenta de le faire tondre et de le renfermer dans Tabbaye de Jumiége '•
Le duc de Bénévent était soumis , Tassillon était vaincu que Ton croyait encore , à Gonstantinople , Charlemagne occupé contre les Saxons.
Aussi , quand Aréchis parut sur les côtes dltalie avec les vaisseaux grecs f grande fut sa surprise de voir flotter des bannières ennemies partout où il avait espéré trouver des auxiliaires. Irène lui avait accordé quelques troupes ; le fils de Desiderio osa débarquer et tenter la fortune des combats; mais , battu et poursuivi sans relâche» il fut contraint de remonter sur ses vaisseaux et de retourner à Constanti- Dople, honteux d'une malencontreuse expédition dont le triste résultat lui ferma plus que jamais toute voie au trône des Lombards.
Le prestige de l'exil» une silencieuse et patiente résignation dans les jours mauvais » servent quelquefois un prétendant au trône» une entreprise téméraire et avortée compromet les meilleures causes , et souvent les ruine sans retour.
Détournons un instant nos regards du théAtre ensanglanté de la guerre; aussi bien, les victoires de Charlemagne ont imposé une trêve» bien courte il est vrai» aux invasions et aux révoltes.
Qu'un moment l'éclat du conquérant s'efface pour nous laisser suivre dans l'ombre où il semble se cacher» un humble prêtre» dont le nom, s'il nous avait été transmis » brillerait parmi les bienfaiteurs les plus Ténérés de l'humanité.
Si le nom du bienfaiteur nous manque» gardons au moins la mémo! re du bienfait.
On lit» dans un document qui date de la fin du vm'' siècle '» de touchantes doléances échappées au ckbut attristé d'un archiprêtre de
* Egih., anno788.
Il résulte, du recueil de Baluze (tome I«% col. xxvi), que des lettres do gr&ce furent dans la suite accordées à TassiUon. (Capiiul,, anno 794, assemblée de Francfort, article I*^.]
* MuBATORi (Ântiq. med, œvi, tome III, page 1^), donne le teite de cet acte, qui porte la date du 22 février 787.
54 PRBMliRB ÉPOQUB.
l'église mëtropoUtaine de Milan. Le sort de» eofasts illégitimes et abandonnés éveille toute la sollicitude du saint prêtre.
Ces pauvres créatures, dit^-il , dans ce modeste roonumeot d'une sublime miséricorde , sont impitoyablement vouées aax souffrances et è la mort; on les noie dans les rivièfe», o» les jette sur des las de fumier , on les délaisse dans des cloaques impurs ; «i, chose abominable, privées des eaux dti baptême, elles soivt précipitées en ealer : absquê bapfûmatis lavaero p&rvtdos ad Téprfar« miêiunt.
Le pieux ecclésiastique ne borne pas l'élan de sa commisération à des plaintes stériles, il achète, de ses propres deniers, des maisons près de l'église, et îT en fonde, pour les enfants abandonnés, un hospice qu'il dote généreusement. Aux termes de l'acte poUie transcrit par Muratori, tout enfant exposé dans l'église sera désormais , grftee à la générosité du bienfaiteur, recuetfK, baptisé et coftffé à une noorrice: on lui foomfra les vêtements nécessaires et îa nourriture, et on loi apprendra un état. A l'âge de sept ans l'enfant sera libre et mattre d'aller habiter le lieu le plus à sa convenance.
On voit que le vice et la débauche avaient, k cette époque, les mêmes débordements et les mêmes résultats que de nos jours ; on voit aussi que la religion du Christ , avait , dans ces siècles de barbarie, son Vincent dePaule *.
Un an s'était à peine écoulé depuis la défaMe de Tassiilon , lorsque les Huns, furieux des revers essuyés contre les armées de Cbarlemagne, marchèrent vers l'Italie.
Le grand roi ordonne aussitôt qu'on relève les fortifications de Vérone , en partie ruinées , et qu*on en reconstruise tes murs et les tours. D'après ses ordres, les abords de la ville sont en outre protégés par une bonne et forte palissade^. Charles confie la défense de cette
* Vincent de Paule l Ce nom fait revivre malgré nous, dans notre pensée, de douloureuses préoccupations. Il est triste, deux siècles après l'appariiLon de ce saint homme, providence des orphelins, de voir la sceptique philanthropie de nos modernes économistes détruire l'fpuvre de la piété et de h charité chrétienne : 01^ supprime les tours dans les hospices! funeste mesure qui ne laisse à la honte que les inspirations du crime. Aussi les enfants qui naguère trouvaient là un tutélaire asile meurent aujourd'hui abandonnés sur la voie publique, ou jetés au fend de quelque cloaque infime, ou étouffés sur le sein qui les porta.
^ 1! s'éleva, lors de la recoDStrucUon des remparts de Vérone, une singulière diflficullé.
Le. clergé devait-il porticiper pour le tiers ou pour 1« quart aui frffis des travaux que nécessitait la défense de la cité ? Telle était la question qui devifit on réritable
L1VSB î*'. — CHAPITRE III. 55
place à son fils Pépin et à Bérenger son lieatenant » qoi , probablenienty ainsi que Tobserve Muratori, fut tin des aïeux de Bérenger que nous Terrons, dans la suite , roi et empereur.
L'impatiente ardeur de Pépin ne lui permet pas d'attendre Fenuemi derrière les remparts de la place ; le jeune roi court à la rencontre d» Huns, les attaque avec ses taleureuses troupes de Lombardie, met les barbares en complète déroute dans plusieurs rencontres , et les poursuit Vépée aux reins jusqu'aux frontières de ses États. Les Huns ne se découragent pas , ils fuient , mais l'œil toujours fixé sur cette Lombardie dont îh convoitent les richesses : chez eut FappÂt de Tor et de la rapine comprime la terreur de la défaite.
Leurs bandes sauvages, après deux ans d'un repos employé à'réparer d'immenses pertes , menacent de nouveau le nord de l'Italie ; Pépin , toujours en éveil , marche à eux avec ses phalanges lombardes et un renfort de Francs ; rien ne résiste au choc de cette armée qu'exaltent le souvenir de récents triomphes et la bouillante valeur du jeune roî. Les Huns cèdent de toutes parts et rentrent en désordre au fond de leurs retraites ; Pépin les y poursuit deux fois * , car ces infatigables aventuriers osent en sortir encore pour recommencer une lutte qui toujours leur est fatale.
Le roi vainqueur revient en Italie, tratnant à sa suite un énorme butin et des milliers d'esclaves qui, peu d'années après, recouvrèrent leur liberté par l'intercession du savant Alcuin.
C'est dans cette expédition que les évèques d'Italie commencèrent à paraître à la tète des armées et dans la mêlée des batailles *.
Giulini dit , à propos de cette humeur belliqueuse qui s'empara du
débat. On ne put tomber d'accord, et l'on eut recours à Véprèuoe ois jugement de la eroùt, L'État fut représenté par un certain AtBgao, et rèvégue, par an nommé Paeifieo, jeunes gens robustes, dont, plus tard, le premier devint arcbiprèire et le second arcbidiacre de l'église majeure ; les deux champions se posèrent immobiles, les mains étendues en croii, devant l'autel oti commença l'office divin, et où l'on fit lecture de la Passion^ de saint Mathieu.
On n'était pas arrivé à la moitié de la passion qu'Àregao, manquant de force, se laissa tomber sur les marches du sanctuaire; Pacifico résista jusqu'à la fin : il fut proclamé vainqueur, et le clergé ne supporta que le quart de la charge dont on voulait lui Imposer le tiers. MunAToni cite ce fait {Ann, d'Ital., anno 788) : il l'a extrait d'un document véronais, publié par Panvinius, et, après lui, par Ugbelli. —
* McRAToni, Ann. dit,,, anno 791 et 93. — Giulimi, Storia di Mfilanoj id.
* Charlemagne, dans une lettre à Frastrade, sa troisième femme, parle avec cIo<;e de la valeur déployée par plusieurs de ces prélats pendant la guerre contre les Huns.
clergé italien sous la domination des Francs : « En avançant dans » rétude de Thistoire , nous trouvons, pendant plusieurs siècles , des » princes dans nos archevêques ; mais nous ne rencontrons plus de » sainte. »
Aréchis , délivré * de la terreur qu'inspirait à tous la présence de l'armée des Francs , et voyant Pépin incessamment aux prises avec les Huns, toujours battus jamais soumis, avait secrètement repris ses négociations avec la cour de Gonstantinople ; la mort vint mettre un terme à ses projets d'une nouvelle révolte. Le seul fils qu'il eût laissé était en otage auprès de Gharlemagne ; les Bénéventins envoient prier le roi des Francs de le leur accorder pour duc.
Ignorant encore la nouvelle ligue hostile qu'avait méditée Aréchis» le roi investit sans difficulté Grimoald du duché de Bénévent ^. Les seules conditions qu'il imposa par le traité, furent que Grimoald obligerait ses sujets à se raser la barbe selon la coutume des Francs; que dans les actes publics et sur les monnaies on emploierait d'abord le nom du roi, puis celui de Grimoald ; enfin, que les murs des villes de Salernç , d'Acerenza et de Gonsa seraient démolis.
Geci se passait en 788, au moment où Pépin pourchassait les Huns de victoire en victoire.
Grimoald se hftta d'aller prendre possession du duché de Bénévent. Conformément au traité, le nom de Gharlemagne fut, avant le sien , inscrit dans les actes publics et gravé sur ses monnaies ; mais, conservant au fond du cœur les mêmes desseins qu' Aréchis son père , il eut garde de démolir les remparts de Salerne et de ses autres places fortes.
Bientôt , son audace croissant avec les embarras suscités aux rois francs par la turbulence des Huns , il fit disparaître le nom de Gharl^ des actes publics et des monnaies de Bénévent. Enfin , ne gardant plus de mesure envers celui à qui il devait la puissance , Grimoald
■ PuFFENDOBF, ItUrod, à VHist^ de l'univ., tome II, livre 2, chapitre 2, pages 70 et 71.
> D'après le récit de l'anonyme de Salerne *, le roi 6t venir le jeune prince ci lui annonça la mort de son père. Grimoald ne parut pas croire d'abord à cette nouvelle, mais comme le roi insista : « Seigneur, » dit le fils d'Aréchis, « depuis que je suis » auprès de vous, je n'ai plus pensé ni à mon père, ni à ma mère, ni aux autres » membres de ma famille, votre bonté m'ayant tenu lieu de tout, d Cette étrange réponse plut, dit-on, à Charlemagne.
* Anoajm. Salernit., tome II, pa(fe 2.
LIYRB 1". — CHAPITRB III. 57
épousa Wansa, nièce de l'emperear grec, cet ennemi naturel des Francs.
Dans rintervatle de deux expéditions contre les Huns ' , et tandis que Charlemagne est occupé par de nouvelles guerres au delà des Alpes, Pépin entreprend de ch&tier lui-même le jeune duc ; il pénètre avec son armée dans la principauté de Bénévent, et ses premiers pas sont signalés par des succès qui intimident Grimoald. Le fils d'Are* cliis, pour apaiser le jeune roi, répudie Wansa, sous prétexte qu'elle est stérile , et la fait reconduire à Gonstantinople.
Sur ces entrefaites, Louis, roi d'Aquitaine, s'était h&té, par l'ordre de Charlemagne, de passer en Italie * pour seconder son frère.
Pépin , comptant peu sur la sincérité des promesses de soumission prodiguées par Grimoald, continua sa marche agressive.
Aréchis soutint avec courage une guerre que les autres préoccupations belliqueuses du roi de Lombardie et de son père laissèrent tratner en longueur ; cette lutte fut marquée par de glorieux efforts de part et d'autre ; les chances s'y balancèrent également ; des places furent successivement prises et reprises avec une égale intrépidité; suspendue par des trêves, entravée par d'autres soins, par d'autres périls plus menaçants pour la domination française en Italie, elle n'eut de fin que plusieurs années après (806), à la mort de Grimoald.
Pendant ces luttes meurtrières et toujours renaissantes, le pape Adrien V vint à mourir '; il avait occupé le trône pontifical vingttrois ans dix mois et seize jours ; la mémoire de ce pontife est justement vénérée ; son règne fut des plus glorieux. Le jour même de sa sépulture , le lendemain de sa mort, un prêtre du titre de sainte Suzanne, d'une grande réputation de science et de sainteté, lur succéda sous le nom de Léon III. Le nouveau pape envoya des légats à Charlemagne pour lui faire part de son élection, et lui remettre les clefs de la confession de saint Pierre avec l'étendard de la ville.
Le roi fut en outre invité à venir recevoir, en sa qualité de patrice et de protecteur des Romains , le serment de fidélité et d'obéissance.
* McKATORi, Ânn. 791 et 793.
' L'auteur aanoujine de la Vie de LouU le Débonnaire, — Duchbsnb, tome II, Her, Franc. Hist» ^ Erchbmpert, Mène. 5. ^ Giànobtb^ Stor. etv. di Nap,^ liv. 5, chap. 4.
* Bitt. de VÈgl.y par B. B., tome IT, 25 décembre 798.
58 PBEAaiaE £P0Q€£.
Le sage et brillaot conseiller de Pépin, Angilbert, fut chargé d*alier complimenter Léon III, au nom du roi des Francs» et de lui remettre une lettre de Charles ^ où Ton remarque ce passage :
« Ayant regu avec vos lettres le décret de votre élection , nous » avons ressenti la plus vive joie de l'unanimité avec laquelle on la » faite, comme aussi de ce qu'on nous rend la fidélité et l'obéissance » qui nous sont dues. »
A cette lettre étalent jointes des instructions secrètes qui prouvent que rien n'échappait À la prévoyante sollicitude de cette vaste tête occupée du gouvernement de la moitié du monde *.
Nous avons vu que les armées de Gharlemagne et de Pépin avaient rapporté de la Pannonie, après le sac et le pillage de la capitale d^ Huns , de riches trésors. Angilbert offrit au pape, de la part des deux rois, une partie de l'immense butin. Cet acte de munificence servit aux libéralités qui marquèrent le règne de ce grand pontife.
Pendant que Gharlemagne , par ses victoires et la sagesse de sa politique, élevait peu à peu ce trône d'Occident, dont le marchepied était à Rome, la cour d'Orient, par de nouveaux scandales que suscitait l'ambition d'Irène , servait merveilleusement les vastes desseins du monarque franc.
La débauche, Fadultère , le parricide, voilà le spectacle qu'offrait alors au monde cette cour éhontée. Irène, importunée même de l'ombre de pouvoir laissée à son fils qu'elle trompait par de feintes promesses et de fallacieuses soumissions , fomenta longuement une trame régicide contre le faible Constantin : l'exécution en fut prompte . On arrête l'empereur à l'improviste , on lui crève les yeux ; le mal* heureux fils d'Irène meurt bientôt par suite de ce cruel traitement ; et sa mère, qui feint le plus grand désespoir , qui jure de punir ce crime o4ieux, la mère parricide est proclamée impératrice. Son premier soin, pour gagner le peuple» fut de le décharger de tout impôt : mesure d'un moment et de circonstance , comme toutes celles de ce genre qui servent à se jouer d'une foule crédule , toujours {dus avide d'être dupée.
Quelque empressement que pût mettre l'impératrice à réparer les maux occasionnés à l'Église par les persécutions de Copronyme , et à
' Alccin, Ep. 84. — Cité par B. B., tome lY, pages 236 et 237.
> Idem, Ep. 82. — Hiit. de VÈgl., par B. B., tome lY, pages 230 et 237.
LiYRB 1*'. — CHAnrmB III. 59
se moflfa«r iNrotectriee dci déCeinearB de la foi cattoHciae od Orient» Rome ne fat pas moins indignée de l'atroce attentat qai avait livré le pouvoir aux aiatas «rirène ; toute l'Italie fut éorae par le même senlimeat d'Jiorreur.
dkariemagae, à qui l'impératrice avait envoyé des ambassadeurs , qui dîflciilp^eDt mal lenr souveraine, vit daas cette odieuse révolution un crime qu'il laissa à d'autres le soin de punir » mais dont sa politique se promit de profiter. Un événement inattendu » qui jeta le trouble sur les bords du Tibre, vint hàler ledénoûment que rêvait en siecret son ambition.
Deux prêtres, Pascal et Campule, l'un primicier, l'autre trésorier de l'église romaine, tous deux neveux d'Adrien et soutenus par qudques seigneurs mécontents, avaient osé répandre dans Home et transmettre au roi des Francs un libelie contenant les plus graves accusations contre radministration temporelle de Léon III.
Ijeurs calomnies n'ayant pas produit à la cour de Ghademagne TeOet qu'ils en attendaient, ils attaquent, avec une troupe de scélérats, le souverain pontife sorti à cheval du palais de Latran ^ , le jettent à terre, l'accablent de coups, poussent enfin la rage jusqu'à tenter de lui arracher la langue et à lui crever les yeux ^. Les lâches assassins traînent ensuite leur victime, ainsi meurtrie et mutilée, au monastère de Saint-Sylvestre. Le duc de Guinechis ^ étant accouru au secours de Léon avec des troupes fidèles , parvient bientôt après à ari^P^cher le saint pontife de sa prison.
Une ambassade de Gharlemagne vint porter à Léon III des consolations et des ofi'res de secours. Le pape, qui ne se trouvait pas en sûreté à Rome, se hÂte de venir à la cour de France , où le roi , son lils Pépin de Lombardie, le clergé, les seigneurs et le peupie, l'accueillirent avec les marques du plus vif intérêt et de la vénération la plus profonde.
Cependant Pascal et Campule, furieux de s'être vu arracher leur victime , clierchent à fomenter de nouveaux troubles dans Rome , et reooaveUent leurs calomnies contre le saint-père.
Gharlemagne, sur la danande de Léon lui-même , envoie à Rome
' Anasv,, tr» Léo UI, mumo 709. — £6|h. — < I4OISB1., ann. 799. — Théoph. ann. 7. — Const., cilés par B. B., Hist. de VÈgL, tome IV, page 241. ' PuFFENDORF, Intfod, à l'htsi, de Vuniv,, tome II, livre, % chap. 2, page 11. ' Ou Guinegise ou Menegise.
60 PREmÈRB ÉPOQUB.
septévèqaes et trois comtes, chargés de prendre une connaissance juridique de Taffaire.
Le chef de cette mission délicate était l'archevêque Amon, homme de haute science , d'une éminente vertu , et propre aux plus importantes négociations. Le résultat de Tenquète fut ce qu'il devait être , une éclatante justification de Léon III, qui rentra bientôt en triomphe dans la capitale de la chrétienté.
Pendant ce temps, Gharlemagne, puissamment secondé par son fils Pépin, terminait contre les Huns une guerre glorieuse.
Il passe l'année suivante en Italie, à la prière du jeune roi , qui a repris sa lutte contre Grimoald sans pouvoir le réduire ^
Mais cette guerre de Bénévent préoccupe moins la pensée du monarque que les sollicitations nouvelles de Léon qui le presse de visiter Rome pour la quatrième fois. Il s'y rend avec le roi de Lombardie : rentrée du grand monarque est un triomphe; à son approche, et sur son passage, s'élèvent des louanges à sa gloire et des vivats d'enthousiasme dans toutes les langues de l'univers, car le monde entier a retenti du bruit de ses victoires , et chaque nation eut de tous les temps quelques-uns de ses citoyens dans la première des cités chrétiennes.
Quelques jours après , l'église de S^int-Pierre fut témoin d'une imposante solennité permise par Gharlemagne, moins pour sa propre conviction que pour l'édification publique.
Le pape et les deux rois, assis sous les voûtes de la grande basilique, étaient entourés des évèques et des abbés qu'ils avaient fait asseoir ; les prêtres , la noblesse de France , de Lombardie et de Rome , assistaient debout à cette solennité ; le peuple remplissait les avenues et l'enceinte de l'église. Tout individu qui aurait à porter plainte contre le pontife fut invité à comparaître et à soutenir les inculpations : aucune voix accusatrice ne se fit entendre. Les prélats appelés à pro** noncer, refusèrent de s'ériger en juges du chef de l'Église de Rome, juge suprême et chef de toutes les églises.
Le lendemain , dans la même enceinte , en présence de la même assemblée, le pape prit entre ses mains le livre des Évangiles , monta sur l'ambon et dit avec un accent qui émut tout l'auditoire :
« Moi Léon , pontife de la sainte Église romaine , de mon propre
* Pdffbndoef, Hi$t. génér.^ tome II, liv. 2, chap. 2, page 71.
UVRiB I". — CHAPITRE III. 61
B mouTement et de ma pleine volonté , je jure devant Dieu qui lit j> dans mon âme , en présence de ses anges , du bienheureux apAtre )> saint Pierre, et de vous tous qui m'entendez, que je n'ai fait ni fait » faire les actions criminelles qu'on m'impute. J'en atteste le Juge )) éternel , au tribunal de qui nous devons tous paraître , et sous les » yeux duquel nous sommes en ce moment; ce que je fais, sans y être » obligé par aucune loi , et sans prétendre que mon exemple tire à » conséquence pour mes successeurs. x>
Pascal et Gampule furent traduits devant des juges qui , sur les aveux de ces deux fourbes s'accusant mutuellement avec de violents reproches , les condamnèrent à mort : le pape Léon intercéda pour eux, et Gharlemagne commua la peine de mort en exil.
Les effets de la gratitude du saint-père envers le grand roi ne se firent pas longtemps attendre.
Le jour de Noël de l'an 800, le roi s'était rendu à l'office divin dans la basilique de Saint-Pierre, portant l'habit de patrice * de Rome pour flatter le peuple de cette ville. A sa vue, de longues et bruyantes acclamations avaient éclaté de toutes parts.
Le roi, dès son entrée dans l'église, s'était mis à genoux ; ses fils , Charles' et Pépin ^, roi de Lombardie, les princesses ses filles, entouraient le monarque : l'armée , un peuple immense , les seigneurs des trois cours, tout le clergé, étaient là, émus comme dans l'attente d'un grand événement.
Tout à coup le pape , revêtu de ses habits pontificaux , se lève , s'approche du monarque, et lui met^ sur la tète une couronne éblouis-
* Ce costume consistait en une longue tunique et un mtnteau traînant dont un pan retroussé était attaché sur l'épaule droite.
* Hist, de l'Ègl., par B. B.
' HiTBATORl.
* Quelques historiens assurent que Charlenmgne ne fut couronné que par sur* prise. D'après Eginbard *, ce monarque aurait dit que s'il eût su le dessein du pape, il ne se serait pas rendu à l'église de Saint-Pierre. On ne nous persuadera pas que Cbarlemagne ignorât ce dessein. Quant aux paroles que lui attribue Eginbard, nous n'en contesterons ui l'exactitude ni la Yraiseroblance.
« Ce propos du noutel empereur, » dit un historien allemand, ** « était fondé sur > ce que, bien loin que cette cérémonie lui donnât quelques avantages, c'était, à ce
"* EoniAii», Fié de Charlemëfne. Cet hUtorieD attrîbae ce mot d« Ciiarlemagne i la répugnance qoelui iospira, dans les premiers temps, le titre d'empereur î On nous permettra de croire qoe itee litre eût répognc à Gharlemagne, ce prince nePaurait ni acrepténi porté.
** Di Uiiss., Hit( d^AUemagme^ cité par PuiTendorf^ tome V, liv. S, chap. %
62 PMMlràl ÉP09US»
sapte de pierreries ; la voûte du temple saint , tput^ les avenues et tous les quartiers de Kome retentissent de ce cri mille fois répété :
YUS BT VICTOIRE A ChARLSS-AUGUST^ , GEANO BT PACIFIQUE BMPISREUA DES ROtfAJNS , COUEONNÉ DE LA MAIN DE DlEC!
Gharlepagne * reçoit au même instant Fonction sainte des mains du pape qui , se prosternant à son tour devant le nouvel empereur , lui rend , le premier , son hommage ^.
t> qu'il pontait parattrt, lui faire tenir en quelque sorte, de l'élection des Romains et » du pape, ce qu'il ne devait qu'A son épèe. »
Ne pourrait^oo pas dire aussi que l'habile monarque pensait que de semblables paroles retentiraient jusqu'à la cour de Constantinople, dont il voulait ménager, autant que possible, l'ombrageuse susceptibilité T
' lIuEÀTOBi(Ai»n. d'H; tome lY, page 979), dit quePepin fat couronné de nouveau comme roi de Lombardie.
^ Un prince que la persécution tint éloigné doiu9 ans de l'AngleterrCi et qui mit h profit l'exil pour apprendre du grand roi l'art de régner et de vaincre, Egbcrt, avaii suivi Cbarleraagne à Rome. Il lui vit ceindre la couronne impériale. I/enipereur, quand Egbert le qiûtta pour reconquérir l'Angleterre et détruire l'hydre de l'heptarchie, lui donna son épée : a Elle a vaincu vd^s wnemis, » lui dit-il « elle vaincri » les vôtres. »
Egbert s'en servit comme l'eût fait Charlemagne; il vérifia la prédiction. L'Angleterre rhottore eomme l'un de ses meilleurs et de ses plus grand rois * !
* GftiLuto, Hût, dt la rwalitéd^ h Fraac^etdô VÂuçleterre^ tome I, iitirod.
CHAPITKE lY.
Méconteatemeot dlrèDe. — Résolution à Coostanlinople. — G«erre entre Pépin et Grimoald. — Défaite des Sarrasjns dans la Méditerranée. — Mort de Grimoaid. Bienfaits du règne de Pépin. — Intrigues des cours de PaYie et d'Orient dans la Vénitie. — Expédition de Pépin contre Venise. — Origine de la corne ducale des dogea. — Mort de Pépin. — Charlemagne associe Louis à l'empire. — Bernard» roi de Lombard ie. — Il bat les Sarrasins. ~ Mort de Cbarlemague. — Bernard encourt la disgrâce de l'empereur Louis et obtient son pardon. — Il sert efficacement Rome et l'empereur. — Haine d'Hermengarde contre ce prince. — Prise d'armes de Beroard : son supplice et sa mort.
L'éTéoement de Rome qui da droit de la victoire faisait un droit divin, qui transformait le patrice ^ et le roi en empereur , et ia conquête en souveraineté légitime , produisit une sensation profonde à
* Le titre de patrice des Romains emportait avec lui une espèce de vasselage» souvent éludé, mais reconnu, toutefois, à l'égard des empereurs d'Orient, qui, du reste, ne considéraient tous les rois de l'Europe que comme des patrices. Ainsi C2ofû lui- même n'avait été reconnu parla cour du Bosphore que comme patrice des Gaules, et les rois lombards comme patries de Lombardie, D'après quelques bisioriens, cette supériorité que s'arrogeaient les empereurs d'Orient, et que méma on leur reconnaissait encore après la conquête de Charlemagne, semblerait résulter, entre autres fSrils, de la fameuse mosaïque posée {avant Vannée 800} , par ordre de Léon m, dans le magnifique triclinium du palais de Latran.
On voit, sur cette mosaïque, J. C. présentant, de la main droite, les clefs à saint Pierre, et de la main gauche, l'étendard à un prince couronné, avec 1 inscription i
€0»gTAIfTIW T.
Sur un autre e^té de ia même mosaïque, on voit saint Pierre présentant, de la main droite, les clefs au pape (Léon III), et de la main gauche, Vetendard à un prince portant la moostache, le manteau et l'épée, avec l'inscription : D. N. Carolo, uegu
Ne pourrait-on pas aussi voir, dans ce dessein, la pensée que voici :
Dieu donna l'étendard k l'empereur Gonstantin; mais plus tard saint Pierre, le représentant de Dieu, remit cet étendard à un plus digne, à Charlemagne.
Avant 800, les rois des Francs, en écrivant aui empereurs d'Orient, leur donnaient le titre de pères, Charlemagne et ses descendants, les traitant en égaux, ne leur donnèrent plus que celui de frères, à dater de 800. L'on vit aussi, par les actes
64 PRESnËRB ÉPOQVB.
Constatitinople. L'impératrice Irène, possédant encore la Sicile et une ombre de pouvoir sur quelques points de ritalîe, s'efforça, pour ne pas compromettre ce reste d'autorité, de dissimuler son irritation secrète.
Elle envoya à Gharlemagne des ambassadeurs chargés de le complimenter, et de lui faire hommage de magnifiques présents.
Ces envoyés eurent, dit-on, la mission délicate d'offrir au nouvel empereur la main d'Irène, et de lui faire entrevoir la possibilité de réunir , par cette union , sous le même sceptre, les deux empires d'Orient et d'Occident.
Charles était alors mattre de toutes les Gaules , de la Germanie et des régions nordiques où n'avait jamais pénétré l'aigle romaine. La Pannonie, une partie de l'Espagne, la Lombardie, Rome enfin, cette ancienne mattresse du monde, reconnaissaient sa souveraineté.
La vaste ambition de Gharlemagne s'émut un moment à l'idée de tenir sous sa loi le double et gigantesque empire rêvé par Irène. On dit que l'ambassade renvoyée par ce prince à Gonstantinople, eut lieu de flatter l'impératrice ; mais Nicéphore , patrice et grand trésorier , soulevant tout à coup les familles puissantes, blessées de ce qu'on diminuait les revenus de leurs charges pour se ménager l'affection des peuples par la réduction des impôts, mit fin à ces chimériques projets. Il se saisit de la couronne, fit arrêter l'impératrice, et la relégua dans rtie de Lesbos où elle mourut peu de temps après.
Irène avait régné seule pendant cinq ans : c'est la première femn^e qui ait occupé, en son nom, le trône des Césars.
Charlemagne, aprèsayoir passé l'hiver à Rome, se rendit è Spoletti ^ et à Ravenne , où , pour assurer le bien-être des peuples d'Italie et réprimer bien des abus, il publia quelques nouveaux décrets qui furent ajoutés au code des lois lombardes.
publics passés à Rome et où se datait le règne de Charlemagne, comme empereur, qu'une ère nouvelle venait de commencer. Alors seulement, dit Tbéopbane, in Francorum potestcUem Roma cessit,
' Pendant le séjour de l'empereur à Spoletti, on ressentit, en Italie, les secousses de ce fameux Iremblement de terre, qui entre autres grands dommages, occasionnli la chute de presque toute la toiture de la basilique de Saint-Paul, À Rome. Ce fut, selon plusieurs historiens, par suitrde ces désastres et pour calmer la colère céleste, que le pape Léon institua, à Rome^ les Rogatiom, pour les trois jours qui précèdent la fête de VA$cen$ion, Cette cérémonie existait en France depuis le t* Siècle. Giulini en fait remonter l'établissement aussi à cette époque pour Milan.
UYRB 1*'. — CHAPITRE IV. 65
Plusieurs de ces édits ne mentionnent le concours ni d'un synode , ni de Pépin « que Tempereur réduisait souvent à être plutAt roi de nom que de fait ' .
C'était une faute : quand vous créez une dignité, une charge quelconque, si vous voulez que celui qui en est investi impose aux hommes» aux peuples qui ressortissent à son autorité, commencez vous-même par ne pas empiéter sur ses droits et ses prérogatives. Ne point agir ainsi peut quelquefois être sans danger pour le moment, mais l'exemple est presque toujours funeste pour l'avenir. Ce qui fut sans conséquence immédiate sous Gharlemagne devint fatal sous Louis le Débonnaire qui voulut l'imiter.
Gharlemagne retournait en France , quand il reçut è Yercelli des ambassadeurs que lui envoyait Aaron , roi de Perse, a Les historiens du temps, » dit Giulini , « firent plus de bruit d'un éléphant offert à l'empereur par les envoyés persans, que de la guerre soutenue depuis si longtemps par le duc Grimoald contre le roi Pépin. »
Gette indifférence des historiens et des peuples à suivre toutes les phases d'une lutte trop prolongée et sans résultat décisif entre deux partis contraires ou deux nations rivales , se retrouve fréquemment dans les annales de l'histoire.
Et cependant c'était un spectacle de quelque intérêt que cette lutte opiniâtre, à chances glorieuses et diverses, entre deux jeunes princes, tous les deux ardents , magnanimes , pleins de valeur et d'habileté, dont l'un disait à l'autre :
« Ton père Aréchis était le vassal du roi Desiderio, tu dois être » mon vassal , puisque j'occupe le trêne du roi lombard.
— » Je suis né libre de père et de mère, répondait fièrement Gri* » moald, et j'ai la confiance. Dieu aidant, de toujours rester libre. » La présence de Gharlemagne en Italie ne fit que suspendre ces hostilités.
Pépin vint en 801 mettre le siège devant Ghieti, daos les Abruzzes * . Ses attaques furent si vigoureuses que la place et tous les châteaux qui en dépendaient tombèrent en son pouvoir. La ville, livrée à la licence
^ Il est même à remarquer que, dans la plupart de ces capitulaires, l'Italie n'est coDsidérée que comme une province de l'empire. CunetU reipublicœ miniUfii pew pnvinciam Itàliœ à noêtrà fnantwtudine prtBpoiitù.
' El non Rieti, ville du duché de Spoleitî, comme le prétendent quelques histoîieos. (McRATORi, Ann, d'it,y anno 801.)
66 PiUBMliU ÉPOQUl»
des soldats lombards, fut le théâtre des plus tristes excès et devint la proie des flamnaes. Roselmo , qui en était le gouverneur pour le duc de Bénévent, fut chargé de chatnes et envoyé à Tempereur qui l'euia loin de ritaiie.
L'année suivante , Pépin s'empara de la ville d'Ortona dans les Abruzzes ; il força la place de Lucera ou Nocera, dans la Fouille , à rendre après un loug siège ; il y plaça garnison lombarde, et la défense en fut confiée à Guioechis, duc de Spoletti. A peine le jeune roi s'estil retiré de la Fouille que Grimoald se porte» en toute hâte , sur Nocera , qu'il emporte d'assaut malgré la plus héroïque résistance ; Guinechis tombe aux mains du duc de Bénévent qui , par les égards dont il comble son prisonnier , lui adoucit l'amertume de la défaite et delà captivité ^
Le jeune duc de Bénévent s'apprêtait à soutenir de nouveau la lutte contre son royal adversaire , quand une mort prématurée vint délivrer Gharlemagne et Pépin d'un ennemi intérieur, sinon bien redoutable pour le maintien de leur puissance en Italie, au moins infatigable et toujours indompté. Grimoald, ce jeune et brillant adversaire de Pépin, emporta dans la tombe les regrets de son peuple dont il était l'orgueil et la gloire. Ni les efforts d» Francs et des Lombards* ni les tentatives des eoqpereurs d'Orient qui, eux aussi, le voulaient « pour vassal , n'avaient pu un moment fléchir l'indomptable fierté de ce prince ; jamais Grimoald ne subit le joug d'un mattre. U fut inhumé à Salerne *.
Gomme Grimodd , Pépin devait terminer à la flenr de l'âge sa brillante carrière; il le suivit de près au tombeau. Le père dut sur-
* L'anonyme Salernitaio * a conservé Tépitaphe gravée sur sa tombe. Il est dit d'abord, qu'il était d'origine lombarde, et qu'il vainquit les Grecs. Voici les vers qui terminent cette épitaphe :
PeRTULIT ADinBHSAS FrAHCOKUM 8 JSLPfe PHALANGES
8ALTAV1T PATRIAM 8ED, BBNBYENTE, TCAH ; SSD QVID PLURA FBRAM ? GALLORUM FORTIA RBGBTA
Non valubbb hujus sgbderb colla sibi.
H eut souvent à soutenir U choc des troupes françaises ; maù U sanva la patrie. Oh! Bénévent! que dirons-nous de plus? Jamais la puissance formidable des Francs ne put parvenir à le soumettre.
* Pjge 2, tome II, Siv. Ital.^ ann. 806.
LIVBB I". — CSAPIXftE IV. 67
rÎYre au fils I LaLomhardie entrevoyait da loogs joan de ealme et de prospérité sous ce sceptre tutélaire, quand elle dut se couvrir de deuil et pleurer un jeune monarque ravi à son amour dans Téclat de nouveaux triomphes.
Les dernières années de Pépin ne furent ni moins remplies ni moins glorieuses que celles qui les avaient précédées. Deux expéditions entreprises, l'une pour l'utilité de Tltalie tout entière, l'autre plus particulièrement dans l'intérêt de la domination des Francs dans la Péninsule S couronnèrent dignement cette intéressante et noble vie.
Dès l'année 804, Albacan, roi de Cordoue, encouragé par les riches captures que faisaient ses vaisseaux dans les eaux de l'Océan , avait envoyé une flotte dans la Méditerranée; les mahométans avaient abordé en Corse, et se livraient aux plus cruelles violences contre les malheureux insulaires. Pe^Hn, sur la prière de Léon III à qui Charlemagne en avait fait donation ' , s'était hÀté d'envoyer contre eux des troupes et des vaisseaux; les hordes d'Alhacan, dès qu'elles apprirent l'approcha des Lombards, abandonnèrent la Corse, empor-
* B'après le cardinal Baronius et Baluzius, le royaume de Pépin devait comprendre :
La JLombardie, VenUê, ou plutôt la Vémitis, la Bavière ei une partie do l'Allemagne»
Johannës Lucius * en fait aussi dépendre VIstrie, la Dalmatie, et une partie de la Pannonie et de VEiclavonie.
Vu htstorian d«t arebevèques de Milao, du nom, ou qui a pris le nom de Jean deDeit, raconte <iue le pape ayant été faire une visite, en 804, à Chariemagne, l'évéque de Milan accompagna le souverain pontife dans ce voyage, et que le métropolitain lombard obtint de l'empereur la donation absolue de Ifiian, de ses murs et de son comté. L'historien cité fait dater de cette époque les droits des archevêques de Milan à la souYeraineté absolue sur cette ville ei sur son territoire; il rapporte même l'acte de donation que Giulioi et d'autres judicieux historiens regardent comme apocryphe.
L'assertion de Jean de Deis est dénuée de toute vraisemblance : certes Milan et son territoire étaient un assez important fleuron de la couronne lombarde peur que 1 empereur, s'il l'en avait détaché pour en gratifier l'archevêque, en eût fait mention dans le partage de ses États avant sa mort.
* Lettre 8« de Léon lit h Charlemegnc , au sujet de la descente des Mores on Corse, £07. — LABJtiE, Concilior,, tome VU. — Muratori, Ann, dit., tome IV^ prge 404, anno 07. — Fbrrbras, Hist. d'Esp,, siècle ix, ann. 804.
* Johaaaes Lvciv» de rtyM ZMmoI., tib. Ur. — Homtobi, Atm, «T/C, toiae IV, pa^c 39^ aimolOS.
tant tout lear butio » et emmenant avec eux soixante moines qu'ils avaient faits esclaves dans Ttle dePitorama. Ces religieux, vendus en Espagne dès l'arrivée des barbares » furent bientôt rachetés par les ordres de Louis, roi d'Aquitaine. Peu de temps après, la flotte d'Aïhacan reparut dans la Méditerranée , et prit terre dans l'tle de Sar* daigne, espérant s'y livrer aux mêmes dévastations que dans l'tle de Corse; mais les insulaires, que l'exemple de la Corse avait tenus en éveil , avertis à temps de leur approche , les reçurent les armes à la main , et les forcèrent de se rembarquer avec une perte de plus de trois mille hommes.
Les Sarrasins , battus en Sardaigne, se dirigent de nouveau vers 1» Corse ; la mort de Grimoald, survenue en ce moment , amenait une trêve entre la Lombardie et Bénévent. Les flottes combinées de Charlemagne et de son fils accourent au secours des deux tles, sous la conduite du jeune roi et du connétable Burcardo ; elles rencontrent les vaisseaux barbaresques avant qu'ils aient atteint la Corse, les attaquent et les mettent en fuite après avoir capturé treize voiles et tué beaucoup de monde ^ Ce rude échec tint pour quelque temps les Sarrasins loin des côtes de l'Italie, dont ils commençaient à convoiter la conquête.
Pépin n'eut pas le temps de déposer les armes; vainqueur sur la Méditerranée, il dut, sans prendre de repos, porter sa tente guerrière sur les bords de l'Adriatique, pour trancher par le glaive une question que les intrigues delà politique avaient gravement compliquée.
La cour du Bosphore, voyant Charlemagne assis, dans toute sa force, sur le trône impérial, avait cherché à traiter avec cette formidable puissance qu'elle se sentait incapable d'ébranler , et à arrêter le progrès de ses envahissements en demandant qu'une délimitation définitive réglftt les frontières respectives des deux empires.
L'empereur d'Occident avait accédé à ce vœu , et la démarcation entre les deux États avait été fixée par un traité.
Si l'on en croit quelques historiens français , cette convention avait placé dans les limites de l'empire d'Occident, les Vénitiens, que leurs anciennes habitudes et les intérêts de leur commerce attachaient aux
' Febreras, Hist, gén, d'Esp», tome II, part. 4, siècle ix« ann. 807. — EgIn» BARD, Annale» de Loisel. — L'anontub, dans la vie de Charlemagne. --« Lb Hoike, d'Angouléme.
LIVHE l". — CHAPITBB IV. 6d
Grecs. Cette fausse position, doublement contraire aux intérêts et aux sympathies des Yénitiens, aurait amené des troubles sérieux fomentés par la cour d'Orient ; ces troubles auraient nécessité , de la part de Pépin, de fréquentes prises d'armes et des hostilités suivies de trêves mal gardées, qui prolongèrent trop longtemps cette triste querelle. D'apràs ce récit, tous les torts dans cette lutte seraient du c6té de Venise et des Grecs qui auraient voulu frustrer Pépin des droits que lui avaient acquis de solennels traités.
Il est juste de dire que, d'après les auteurs vénitiens, et notamment Andréa Dandolo \ la ville de Venise et les villes maritimes delà DaU matie auraient été réservées au profit de l'empereur d'Orient par le trailé passé en 803 entre Gharlemagne et les embassadeurs de Nicephore. A ce compte, la Yénitie sans Venise , et la Dalmatie sans les villes maritimes, sembleraient être échues à l'empereur d'Occident ; distinction qui ne pouvait manquer d'amener des querelles.
Selon les derniers historiens cités par nous , la cour d'Orient, comme celles d'Aquisgrana * et de Pavie , supportait impatiemment cette convention ; la première, en ce qui avait trait au reste du territoire de Venise et de Dalmatie qu'on assignait à l'empire d'Occident ; les secondes, au sujet de la souveraineté réservée aux Grecs sur quelques villes de Dalmatie et sur la cité de Venise. Les Grecs cherchèrent bientôt à susciter des désordres dans les provinces dalmates et vénitiennes; de son côté, l'ambition de Pépin, convoitant Venise, tentait de s'y faire un parti contre Gonstantinople.
Dès 804 , le roi de Lombardie avait gagné à sa cause le doge Obelerius qui, ayant échoué dans tous ses efforts pour entraîner ses concitoyens dans sa défection , avait été banni comme traître par la république. Les amis du doge exilé volèrent aux armes, et Venise fut, pendant quelque temps, livrée à des collisions sanglantes qu'entretinrent sourdement les doubles intrigues des cours de Gonstantinople et de Pavie.
Les Grecs, levant enfin le masque et ayant attaqué Gommacchio, Pépin accourut au secours de cette ville qu'il lui importait de conserver , et rendit inutiles tous les efforts de l'ennemi pour s'en emparer.
' Bamsulvs, m Chronie,, tome XII> rer. Ital, ^ Aix-la-Cbapelle.
70 PBSHUiaLE ÉP0017E.
Venise avait secondi les profets de la eoor da BcMphore* Egîiriiari raconte cpie le jeune roi marcha contre cette TiUe, i'assiégea fiar terre et par mer, et qu'il la réduisit à demander mercL
Voici ce que le cheyfldîer de Saint-Disdier , cité par Poffeod<irf ' , rapporte de cette guerre :
« On lit 9 dit-il, dans les Annales de Ymise^ que Pépin qui était » souverain de toutes ces provinces, et à qui la république de Venise » payait un tribut annuel en cette qualité , voulut visiter les ties » maritimes qui étaient du ressort de son domaine , et que le doge )» qui avait été élu à la place d'Obelerius , lui en avait refusé l'entrée » à cause des soupçons qu'il avait que le roi , induit par les conseils » de l'ancien doge chasaé par les Vénitiens , n'eût le dessein d'in- » quiéter la république. Pépin , indigné de ce refus , arma contre » ces peuples , ruina Ëraclée ^ et alla d'un autre côté attaquer M a- » lamoccoqui était alors Ttle capitale , mais Tayant trouvée aban- » donnée par le doge et tous les habitants qui s'étaient sauvés à » Riaito, il résolut de les y attaquer par mer. Les mêmes Annales ée » Venise ajoutent que Pépin ayant mis ses troupes sur des radeaux » pour les faire passer pendant la nuit à Rialto , il s'éleva une si » furieuse tempête qu'elle rompit tous les radea^ix et submergea la » plus grande partie de ses soldats, et que ce mauvais succès changea )i le courage et la résolution du roi ; de sorte qu'il fit dessein de » laisser ces peuples en paix; mais qu'ayant souhaité de voir Rialto, » il y fut reçu avec tant de démonstration de joie et tant de marques » d'honneur, que, par un sentiment d'affection pour ces peuples, U » jeta son sceptre dans la mer avec cette imprécation : Ainsi périssent » tous ceux qui entreprendront de nuire à la république !
» Cependant , ajoute le chevalier de Saint-Disdier , la suite de ces » mêmes annales et le témoignage de plusieurs auteurs dignes de fol,
' PuFFENDORF , tome II, psgc 338.
' Andret Daodolo, lui-m^ne, tssure que ce ne lîitpas te roi de Lombsrdie, mais . bien les Yéailiens qui, dans le délire de leurs dissensions intesiincs, délruisireQtde fond en comble la ville d'Éraclée ou Uéraclée. Cet acte de vandalisme fut motivé sur ce que cette ville avait donné naissance aui deux do%Qs]Giovanni et Haurizio, qu'on avait exilés pour les remplacer par Obelerius ou Obelerio, qui venait de subir aussi la peine de l'exil et qui ne tarda pas à y retourner *.
* Davdolds, in CAromc, tome XII, rer, iUlic. — MoftVTaai, Aim. d'itut.^ tome IV, paye 300, anao BOS.