LIVRE III. — CHAVITBB II
théâtre d'ua plus déplorable scandale ^ » Louis était détenu dans le mooastke de SainhMédard ; Lothaire » suivi de trente évéques et d'une foule de chanoines et de seigneurs » part de Gompiègne et se reodàSoissons. L'empereur Louis comparait dans l'église en présence de cette assemblée de rebelles et d'un immense concours de ce peuple que fait toujours accourir Tapp&t d'un supplice , quel qu'il soit. On fait étendre un cilice devant l'autel : Ebbon « qui préside à Soissona comme à Gompiègne, ordonne à l'empereur d'ôter son baudrier» son épée, son manteau » et de se prosterner sous le cilice. L'amertume de cette humiliation ne paraissant pas suffisante» on contraint l'infortuné monarque à faire en public l'aveu de ses prétendus déportements ; on lui met en main un écrit qu'il Ut à haute voix , et dans lequel il s'accuse de sacrilège, d'homicide, d'avoir fait marcher ses troupes en carême , et d'avoir indiqué un parlement un jeudi saint. Louis , ar^ rosant la terre de ses larmes, demande lui-même la pénitence publique, et reçoit l'habit de pénitent au milieu des sanglots de la multitude qui , si elle est toujours avide de spectacle , n'est pas toujours sans sympathie pour les victimes d'une injuste oppression.
Lothaire , le front serein ou plutôt radieux, jouissait de l'humiliation de son père , tandis qu'une partie des juges se repentaient déjà en secret d'avoir pris part à ces scènes odieuses. Procès-verbal fut dressé de cet acte dénaturé ; Louis , dans cette relation, monument encore existant d'audace et de lâcheté, ne reçut pas le titre d'empereur ; on l'y appelait : Domimcs Ludoyicus, noble homme^ vénérable hotnme*
Lothaire espérait justifier son indigne conduite par la publication de ce procès-verbal , tissu mal ourdi d'impudents mensonges ; mais son attente fut trompée. La vérité se fit bientôt jour : on vit clair dans cette oeuvre d'iniquité ; on en détesta les auteurs , et de toutes part» un cri de réprobation s'éleva contre d'aussi grands coupables. L'indignation publique s'accrut encore quand on vit Lothaire défendre hautement de publier dans tout l'empire un acte quelconque au nom de Louis comme empereur et roi, et pousser la démence au point de vouloir anéantir le passé , en cherchant à efiacer même le souvenir de cette puissance qu'il venait de détruire I En effet , toutes les fois qu'il ne pouvait éviter de mentionner Louis dans ses décrets, l'insensé
< Année 833.
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affectait de ne le désigner que comme son père « et jamais comme empereur et roi ; titre que cependant, dans les mêmes actes, il prodiguait à son aïeul Charlemagne *•
Tremblant qu'on ne lui arrachAt sa proie à Soissons , Lothaire l'avait tratnée à sa suite jusqu'à Aquisgrana. Là on sait bientôt les durs traitements qu'il fait subir à sa victime , l'isolement auquel il la condamne , en la privant des soins de ses plus intimes serviteurs, unique consolation que le vieux monarque demandât dans son Infor* tune. Plus que jamais , les cœurs émus de pitié s'exaspèrent contre celui que n'a pu corriger une récente et sévère leçon, et qui, par sa hauteur impérieuse à l'égard de tous, rend son joug par trop intolérable. Ses frères , en qui le cri de la nature se fait entendre enfin , avec d'autant plus de force qu'il se mêle à la voix de l'intérêt , ses frères de Bavière et d'Aquitaine lui demandent plus d'égards et d'humanité pour lemalheureux captif, àqui, tous les trois, ils doiventet le trône et la vie. Le roi de Bavière se rend lui-même auprès de l'usurpateur ; mais il en reçoit l'accueil le plus insultant. Louis et Pépin, outrés de tant d'orgueil et de barbarie , réunissent une armée formidable et se liguent contre Lothaire qui s'enfuit de la Germanie et vient à Paris avec l'empereur, son prisonnier.
La France tout entière se soulève enfin : on s'arme , on accourt de toutes parts : les évêques, les seigneurs se pressent en foule autour de leur vieux monarque, tombent à ses genoux, l'assurent, quelquesuns de leur repentir, tous de leur soumission, et remettent le sceptre dans ses mairts encore chargées de fer. La clémence du monarque accueille tous les coupables repentants.
Lothaire ose prolonger un moment la révolte; sa rage impuissante couvre de meurtres et de ruines des provinces dont l'enthousiasme, pour la restauration de l'empereur, est la plus sanglante réprobation de sa conduite; mais, cerné de tous côtés, et prêta mourir de famine avec son armée, il est contraint d'implorerà son tour la clémence d'an
* Gialîni cite, A l'appui de celte observation, un diplôme eipédié d' Aquisgrana par Lothaire, en faveur d'un évèque d'Arexzo. Ce môme historien ajoute, toutefois» qu'on mainUnt dans les chartes milanaises l'ancien usage de nommer l'un et l'autre empereur, et de désigner la date de l'un et l'autre règne; sans doute, parce que Tusurpation eut à peine le temps de jouir de son criminel succès , et que le triomphe du bon droit dut, dans ces contrées éloignées, s'apprendre presqu'en même temps que le succès de la révolte.
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père si cruellement outragé. Louis oublie Tinjure en voyant le cou-* pable à ses pieds, et lui épargne l'aveu humiliant de ses forfaits : plus heureux de serrer dans ses bras un Gis repentant que de recouvrer m empire, il se contente de le reléguer encore dans son royaume de Lombardie, avec ordre de n'en plus sortir sans son autorisation* et plus indulgent ou plus aveugle que pour la première faute de soD fils, il lui rend le titre d'empereur.
Eh quoi ! se dira-t-on peut-être, pendant que ces scandales, ces rivalités, ces collisions lointaines agitaient la France, les Lombards, ces fiers et naguère si puissants dominateurs de Tltalie, ne tentèrent rien pour secouer le joug des descendants de Gharlemagne l
L'ombre du grand monarque et la terreur que son nom inspirait encore, protégeaient, au milieu de toutes ces vicissitudes, l'empire qne son bras puissant avait fondé. D'ailleurs les Lombards n'habitaient pas seuls le royaume de Lothaire. Les Francs, en rendant aux habitants primitifs de la haute Italie leur dignité d'hommes et de citoyens, telle du moins qu'on la comprenait dans ces temps reculés \ les Francs, disons-nous, avaient gagné ces vieux Romains à leur cause. Les règnes de Pépin, de Bernard, et les sages décrets des pre« mières années du règne de Lothaire, n'avaient fait que fortifier cette sympathie. Quant aux édits de ce dernier prince qui auraient pu refroidir les esprits, nous les avons vus amendés ou réformés par l'influence de Louis le Débonnaire.
U ne devait donc rester en Italie que peu ou point de partisans de h cause lombarbe, hormis quelques vieux lombards entêtés et demeurés hostiles au nouveau régime, mais trop impuissants pour remuer, pour agiter des masses qui se maintinrent dans le calme.
Nous pourrions sans doute trouver une cause encore à cette attitude pacifique, dans la précaution prise par les rois francs, de conduire à la guerre l'élite des populations vaincues, et de s'assurer ainsi, pendant leur absence, de la fidélité ou du moins de la soumission de ces contrées. Or, en cette occasion, Lothaire ne s'était pas fait faute
' On comprend notre pensée : toutes les classes d'habitants ne furent pas et no puniitétreadniises alors à jouir de ce grand bieniait. La question de l'abolition do la servitude n'était, certes, pas encore parvenue à l'état de théorie, à une époque si rapprochée du berceau de la féodalité. Mais du moins il fut donné aux princes trancs, souverains de la Lombardie , de porter, par des décrets protecteurs, quelque adoucissement i la triste condition des serfe.
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d'une telle garantie, tant par ce motif de prudence, que pour plus sûrement arriver à ses fins parriddes par le déploiement d'une force armée imposante.
Enfin, nous répéterons que, dans ce moment suprême, le coup porté au coeur de l'empire, engourdissait, paralysait les forces vitales des diverses parties de ce vaste corps. Partout on attendait avec stupeur l'issue du grand drame de Gompiègne et de Soissoos... Souvent une attente mêlée de trop d'anxiété suspend toutes les facultés de l'homme, tout jusqu'au sentiment de son être; fl en est de même pour les peuples.
•Selon quelques auteurs, Lothaire, à peine de rétour en Lombardle, se serait hêté de renvoyer k son père l'impératrice Judith, retenoe, par ses ordres, prisonnière à Tortone. D'autres historiens laconteot au contraire, qu'à la nouvelle de la restauration de Louis, RataMo, évêque de Vérone, et quelques autres seigneurs, envoyèrent à Tortone des agents sûrs et adroits qui parvinrent à délivrer Judith et à la ramener en France avant même que Lothaire fût de retour en Lombardie.
Le jeune prince, abattu par les revers, montra le plus grand repentir de sa faute qu'il rejeta sur de coupables conseillefs , dont quelques-uns furent envoya en exil cft d'autres punis de mort. Il fut plus rigoureux pour ses complices que Louis ne l'avait été poor ses oppresseurs et ses geôliers.
Mais voici venir l'historien Andréa^ avec un de ces tédtfl des anciens temps qu'il est toujours bon de recueillir an passage pour mieux apprécier ce passé si loin de nous.
Andréa raconte que le jeune roi de Lombanlle , erof ant atoir surtout à se plaindre des conseils d'Angilberto, ardievêque de Milan, mais n'osant sévir avec violence contre ce puissant prélat, lui envoya quelques illustres personnages de sa cour, avec la promesse du pardon, et l'ordre de comparaître devant lui.
Angilberto, se trouvant en présence de Lothahie, le salua avec quelques paroles de respect et en inclinant la tête. Lothaire voulait qu'il posât un genou à terre; mais, ajoute le prêtre Andréa, Angilberto s'y refusa par respect pour la dignité ecclésiastique : propter reventtam et honorem ecclesiarum.
« Tu agis , » dit alors le roi , a comme si tu étais saint Ambroise.»
— « Je ne suis pas saint Ambroise, » répondit Angilberto, «et
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» tu n'es pas Dieo le Seignear. » Non ego sancint Ambroêitis^nec tu Dominm Deus. LMbafre resta un moment interdit et sans réplique à cette réponse hardie du prélat.
L'orgueflleuse attitude , les paroles austères d'Angf Iberto , en présence d'un prince aussi hautain que violent , auraient lieu de sur* prendre» et ont besoin d'être expliquées par une courte digression.
Depuis longtemps, les archevêques de Milan étaient comptés parmi les plus puissante prélato de la chiî^tienté. Ils présidaient la diète * qui se composait des évéqnes et des grands du royaume : cette prérogative avait été la principale origine de leur influence , qui allait toujours s*agrandis9ant à mesure que la diète devenait eHe-mème plus
' 1>»al porte à croire que celte célèbre diète ternit set séances dans le ehcror de la basiliqve de Saiat-Ambroise, à MUaD,
On n'est point fixé sur le nombre exact des suffragants dont elle se composait *. Il est k présumer qa'on en comptait plus de vingt'qiuttre. On cite notamment les évéqnes de Tercèlli, Novara, Lod!, Tortona, Asti, Tarin, Aosca, Acqui, Gènes, Bmeia, Bergame, Crteooe, Tintimille, SavoM, Albeoga, Parie» Pkiianee» Cène, Coire, Ivrée, Alba *\
On sait que la juridiction ecclésiastique était basée sur la circonscription admioistrative et politique : le grand nombre des sulTragants de la métropole de Milan sert d'affument à ptastears écrivains mUtnait, paur établir que Milan, dès le it« siècle, dut èti<a une viUe d'une haute importance, et que sa décadence, comnie première ville de l'Italie septentrionale, ne fut qu'accidentelle et momentanée.
Neus avons dit qu'en Lombardîe les érôques étaient élus par le clergé de leur rite elle peuple, sauf quelques exceptions rares qui ne Airent que des ûna de Tantoritè des rois. Ces excès de pouvoir donuèrent lieu à de constantes plaintes qui ne firent que mieux établir la règle et qui amenèrent la décision du concile de 869.
A Milan, les premiers ecclésiastiques qui concouraient k l'élection de rarchevéque s'appdaient les oardinaux de la sainte éyîise de MUan.
« L'évéque suifragant , dit le conate Verri , dépendait du métropolitain de qui il ]> avait i«çu l'ordination. Le métropolitain était consacré par ses évéques suffra- » gants. Le pape n'avait d'autre droit, dans ces élections, que d'autoriser l'ordina- » tion de Téln ; droit que le clergé maanals sut éluder bientdc, eu n'attsudaut » plus, pourcetteouBsécnlîoB, bpernilaakaidusaiBlF-siége.a
* La partie do territoire occupée par les soflragants de Tévéque de JTiZci», dit Moratori *, a*ap-. pelait Hgvria ;
Cdie appdée par le» auffragaDt» de l^archeTéqoe de Aavenjie, Emilia ;
Le reste de ritalie, savoir : les évéchés de Toscane, de Spûletti, et d^aotres cités italiennes, s^ap-< pelait /ire«/»«r«i.
Laa Lombards difisaient anasi en deu graade» portionalea proTÎnoea souasisea A kar puisaaaee.
La partie oriemtaiê de la Lombardîe composée de la FéMitU et do Fritnd s'appelait AnaraiA, et U partie oceidentaUf If autTau.
** Comte Viaai. SUria ii Milano^ tome 1er, page 76.
* HvaATOBi, Annal. d'Ital.^ onn» 7t4, tome IV, page 960.
196 PEBVltftB âPOQCB.
puisnnle ; elle le devint au point de 6*arroger soaYent parla witet à la mort d'un roi de Lombardte, le droit de pourvoir à la vacance du trAne. Quelquefois même » nous le verrons bientôt , Tautorité du métropolitain de Milan osa se montrer indépendante et presque rivale de
Rome.
« Milan, » dit le comte Yerri , « avait été la résidence de plusieurs » Césars et considérée comme la première ville de l'Italie après » Rome. Elle fut ravagée par les Huns et par les Gothd , changée en » un monceau de ruines, et réduite à perdre quelque temps le » titre de la capitale de la haute Italie : eh bien , au milieu de ces » désordres et de tant de ruines, l'autorité du métropolitain de Milan D resta seule debout , ne reçut aucune atteinte et alla toujours gran- » dissant. » On conçoit que tant de puissance , jointe au caractère grave et impérieux d'Angilberto , dut maîtriser l'humeur fantasque et ir ritable d'un prince humilié par de récentes disgrâces , et bourrelé par la conscience de ne les avoir que trop méritées. Aussi, si Ton en croi t Andréa, Lothaire, pour réponse au fier langage d'Angilberto, se borna-t-il à lui dire : « Allez auprès de mon père dont vous m'avez » Miré 1 e courroux , et faites-moi rentrer dans ses bonnes grâces. » Itb ad genitorem meum cujuê odium me fbcistis Aoiare : rkducitb me ad prxstinam gratiam * . Angilberto s'empressa de partir pour la France , sans rien objecter au reproche de Lothaire , ce qui ferait supposer que le reproche était fondé. Il est possible que les mêmes motifs qui portèrent l'archevêque Anselmo à approuver la rébellion du roi Berna rd , aient rendu Angilberto plus qu'indulgent pour celle de Lothaire ; seulement la conduite du dernier de ces métropolitains aurait été plus circonspecte et plus prudente.
Il fallait, en effet, qu'il y eût bien de la prudence et de l'adresse dans le caractère d' Angilberto pour que le jeune empereur osât le députer auprès de son père dans une circonstance aussi délicate , surtout pour ceux qui avaient été les conseillers ou les approbateurs de la révolte.
Lothaire avait à craindre que son père , trop justement irrité mal-
' Ces ezpresdions, comme l'observe Giulini, font voir que vers le milieu du IX* siècle, ou du moins dans le temps où vivait Andréa qui les rapporte» on employait déjà quelquefois en latin le pluriel en parlant à une seule personne, usage inconnu chez les Grecs, aussi bien que du temps de la bonne latinité, et qui s'est introduit dans la plupart des langues et des idiomes modernes.