LIVRE IV. — CUAPITBB IV
Louis II, qae la disgrAce ne pouvait abattre, éprouvait dans les fers combien trop souvent l'ingratitude suit de près le bienfait ; combien UD revers de fortune suit de près la victoire... Plus calme dans son cachot que le duc félon dans son triomphe passager , il attendait sans crainte le dénoûment de cet étrange épisode.
Adelcbis n'avait pas tardé à sentir le poids écrasant d'une telle
capture : il voulait et ne voulait pas se décharger de ce lourd fardeau. L'approche à marches forcées des troupes de l'empereur, et un nouveau débarquement des Sarrasins à Salerne, mettent bientôt un terme aux hésitations du duc de Bénévent. Dissimuhint les trop justes sujets d'appréhensions qui l'assiègent, Adelchis, après vingt-deux jours de mortelles angoisses, propose à l'empereur de lui rendre la liberté ; il n'exige aucune rançon, et ne lui demande que sa promesse, sur les saints Évangiles, de ne point chercher à tirer vengeance contre lui (Adelchis] de l'outrage reçu, et l'engagement formel de ne plus remettre le pied dans le duché de Bénévent avec des troupes armées. L'empereur promet ce qui lui est demandé et recouvre la liberté avec tous les siens *•
A la nouvelle ie la captivité de l'empereur, que Ton avait bientôt fait suivre du bruit de sa mort , Charles le Chauve s'était porté en toute hâte à Besançon, pour être plus en mesure de saisir au delà des Alpes la proie que cette mort allait livrer à son ambition. Le roi de Germanie, de son côté, se disposa à reconquérir le pays qu'il avait abandonné naguère à Louis II, du côté de la Suissç,
* Muratori a publié, dans ses Ântiquiiéi ttaUmwês * » des vert que l'on composa à cette époque, au sujet de la noire perfidie d'Adelchîs. Cette lamentation, comme le pense le savant historien , se chantait probablement dans les rues et sur toutes les piMes publiques. Voici les trois premiers yers de cette curieuse pièce :
Aadite omnet fines terr» horrore tam tristitU Qoale tcelos foit faetnin Beoevento cintM : Lodovicam «omprtnderont nncto Pio Ao^sto.
Ce qui Teut dire :
Oyes TOUS tons , pcoples de ruoivert , O jet, avee aatant d^borrevr que de trifteaie , De Béoéftni le trait noir et perten ; lU ont osé , quelle scélératesse 1 1 1 Prendre Louis et le eharger de fers.
Le IX* siècle avait aussi, comme an le Toît, ses poètu, ses ekaniêwn et son public
decOHrLAUfTBS.
14 PRSMIÉBB ÉPOQU£.
Les émissaires expédiés en Italie pftr ces priaces, leur ayant rapl^orté l'issue du drame de Bénévent, les deux rois ambitieux eu forent pour la honte d'avoir trahi leurs secrètes vues ; Charles le Chauve se hâta de rentrer dans sa capitale.
Louis II, à peine délivré de sa captivité, marehe contre les conles Lambert et Udebert qu'il veut châtier, n^n d'uM r^ieRi^n oofferls ^ , mais du secret assentiment qu'ils ont donné à l'indigm twnie éfàMcliis, contre lequel, d'après leur serment de vassaux, ib aoraiest i\i s'armer à la première annonce de l'outrage fait à la pecaonne et à I» majesté impériale. Les deux comtes, effrayéaè 8»n approcke, quittent Spolelli et Catnefftnoj et se réfugient à la cour d'Adefchiaqoi, po'son bon accueil ', trahit le mystère de leur oomplicilé et justifie le ressentiment de l'empereur. Louis donne te duché de Spoletti è Suppone II, l'un de ses meilleui» généraux '. Il se rend ensuite à Rome ; mais avant de quitter ces contrées , il toide dans les Abrucies , en actions de grâces pour la protection du cid qui l'a Crit triompher des mauvais desseins d'Adelehis , te monastère de ^ArsAaiA , devenu depuis si célèbre *.
Pendant que Louis se dirigeait Ters te cafitato de la chrétfeoté , l'impératrice traversait les Alpes pour alter, auprèa de Charles le Chauve et de Louis leGennanîque, revendiquer au nam de sou époux une partie de l'héritage de Lothaire. Chartes reçut fort mai sa nièce ; Louis , qui avait tenu Aogilberge sur les fonts baiptismaux , Paeeuetilit avec plus de bonté; m^s, auprès de fus et de l'autre, te mission, quant au fond, eut le même résultat : aucun de ces monarques ne se dessaisit de sa part des dépouiltes de Lothaire. On ne prend pas frauduleusement ce qui revient à autrui pour s'en dessaisir aussitôt après, aur un simple appel au droit et à l'équité.
* MuRATORi, Ann. d'It., tomsY, p. 92.
' Erchbmperto.
* McRATORi, Ann. d'It,, tome Y, p. 89.
* Le père Mabillon croit que le monastère de Cat$saria fat ainsi nommé ( Casa <iurea) , à cause des fortes sommes dépensées par Louis II pour le construire et le doter. Muratori {Ann, d'il,, tome Y, p. 62) pense, au contraire, que le lieu où fui créé ce pieux établissement s'appelait Camaria avant cette fondation : il cite des actes d'acquisitions faites en 871 et Q72 car l'empereur, dont l'un porte «n lQCo<^d»dJ^^ €au$aria, et l'autre insula quœ vocaiur Casaurea, Ce monastère esi situé dfO^uitt Ile du Qeuve de Piseara, qui faisait alors partie du duché de Spoletti, et qui ressart aujourd'hui de l'évéque de Chietti.
LIVM rr. — CHAHTftE IV. 15
L'empereur, croyant imposer à ses oneles et donner plus de force à SCS prétentions, ne s*ét«it renda à Rome que pour se faire couronner roi de Lorrmne par le pape Adrien. Cette démarclie n'aboutit qu'à irriter l'orgueil de ses rivaux. Adrien, subjugué par la présence de Loais II , n'osa lui refuser ce qu'il demandait ; mais il s'abstint de fulminer contre les rois de France et de Germanie , tant les lettres impérieuses et memrçaintes de Charles le Chauve avaient intimidé le saint-siége. D'ailleurs la santé de l'empereur alMt s'affiaibKssant , H n'ffrait point d'enfant mfile : comment oser menacer des foudres du Vatican un front qui bientôt peut-^tre viendrait à Rome ceindre la couronne impérictie.
Adrien fit nMens que de* ne plus menacer ; voici ce que ce pontife écrivait à Charles le Chauve , au moment où il couronnait son rival comme roi de Lorraine... C'est le cardinal Baroniiis qui nous fatt connaître cette curieuse épttre dont nous ne donnons qu'un fragment ^ : « Il importe que nos paroles restent dans le plus grand » secret^ et qne nos lettres ne soient communiquées à personne, si ce » n'est à vos plus intimes confidents. Mous vous disons en vous le » promettant, et nous vous notifions en le confirmant, qne , sauf la » fidélité due à notre empereur, si votre majesté tan sunit, quelque D monceau d'or que tout autre puisse noas offrir, nous ne reconnaK B trons, nous n'appellerons ou nous ne recevrons de plein gré pei^ » sonne antre que voust conameroi et erapeveur romain, parce qu^en » tous UetBBL on loue votre sagesse, votre justice , votre piété, votre n valeur, votre noblesse, votre beauté^ votre prudence, votre tempé- » rance, votre fermeté et vos sentiments religieux. S'il arrive qne » vous surviviez à notne empefeur, nous désironsy nous, le^ clergé, le » peuple et la noblesse de Romr et du monde entictr, qm vous » deveniez non-seulement duc et roir patrice et enpo^ur,. nais-pvcK B tecteur de l'ÈgUse dans le présent»^ et compté pann» tousles' saints » dans l'éternité, p
On doit reconnaître que si hi persévérance fut de tout temps une des vertus des pontifes romains, ce» pontifes suiient quelquefois aussi employer à propos la souplesse et te flaMerie; compagnes si essenlielli^ de la persévérance , et qui servent si merveilleusement à atteindre te but que. Dieu aidant, chacun se propose ici-bas.
* EpisU 34. Hadrian., 11, t. YIII, coucfl.
16 PRBinÈRB ÉPOQUE.
Louis II séjourna quelque temps à Rome. On raconte * que quelques courtisans , ennemis de Timpératrice , qui n'avait plus d'espoir d'avoir d'enfant, enhardis par l'absence d'Angilberge » offrirent aux passions de l'empereur une jeune femme dont les charmes séduisirent un moment le monarque ; on obtint de lui qu'il ordonnerait à Angilberge de l'attendre en Lombardie ; mais l'impératrice ne tint aucun compte de cet ordre ; elle se rendit à Rome et déjoua les machinations de ses ennemis.
L'empereur se trouvait encore dans la cité des pontifes quand de nouvelles calamités vinrent fondre sur l'Italie. Les Sarrasins , que sa victorieuse épée avait chassés de Bari , étaient allés cacher leur rage et leur honte en Afrique ; mais, réveillés bientôt par la soif de la vengeance, ils levèrent trente mille hommes et firent voile vers le duché de Salerne.
Dieu voulut, dit Y Anonyme aàlemitain^t que, pendant les préparatifs hostiles des infidèles contre la péninsule, un des leurs, du nom d'iirran, qui conservait le souvenir reconnaissant d'un bienfait que lui avait rendu Guaiferio^ prince de Salerne, rencontr&t un habitant d'Amal/i nommé Fïuro^ et le priât de conseiller à ce prince de fortifier le mieux possible sa ville de Salerne, menacée d'un grand péril. Guaiferio, dès que cet avis lui fut venu, se hâta de remettre en état les remparts de sa capitale, qu'il fortifia par la construction de trois nouvelles tours. Les Capouans et les Toscans l'aidèrent dans ees travaux d'urgence. Leduc de Bénévent, dont Guaiferio avait invoqué le secours, se rendit à Salerne avec quelques troupes. Les deux princes furent d'abord d'avis de tenter une bataille décisive contre les Mores ; mais Adelchis, quand les Sarrasins eurent débarqué, s'effraya de leur nombre et de leurs menaces ; peu rassuré peut-être aussi sur le sort de sa propre capitale, il abandonna Salerne à la rage des infidèles qui vinrent mettre le siège devant cette ville. Ce siège, que prolonge pendant plusieurs mois la vigoureuse résistance opposée par Guaiferio , met le comble à la détresse de tout le pays salemitain. Naples, Bénévent, Gapoue, n'ont pas moins à souffrir des incursions que les barbares font sur leurs terres pour se venger de l'inutilité de leurs efforts contre Salerne.
I GiiTLiNi, 1. 1, lU). 6. — MimATou, t. y. * Cilé par Muratou, Ann. d:iU, t. Y.