LIVRE l**. — CHAPITRE V
d*or, un empereur d'Autriche recevait la même couronne de fer, et le chef des hérauts s'écriait : Ferdinando P, imperatore d'Austria^ redi Boemia ttd'Italia i coronata, consecrato e intronizzato... Vit>a r imperatore e re !
Et des acclamations de joie et d'enthousiasme répondaient à ces solenuelles paroles; et toute TEurope prenait part à cette grande pompe par la présence de ses ambassadeurs extraordinaires ; et parmi ces ambassadeurs se remarquait fenyoyé d'un roi des Français, autre fondateur d'une autre dyna^ie nouvelle, dont Tayénement est séparé de la chute de Kapoléon par le retour au tr6ne de France, pendant quelques années, de la vieille dynastie capétienne. .. et le chef de cette vieille dynastie vit aujourd'hui dans l'esil !
De tout temps, les choses de ce monde ont eu cette instabilité, et néanmoins on a vu de tout temps les partis vainqueurs croire à la perpétuité de leur triomphe, et h&ter leur chute par cette aveugle confiance dans léir fortune.
La première apparition en Italie d'un prince germain aspirant au trône lombard, a reporté nos pensées vers les scènes contemporaines de ce long drame qui , longtemps suspendu, mais jamais terminé, ensanglante par intervalles, depuis dix siècles, les annales de la France, de l'Allemagne et de l'Italie.
Carloman ne tarda pas , dans sa fuite , à s'apercevoir de sa honteuse méprise. Ce prince raUle son armée, se rend à Pavie où il s'empare de la souveraioeté de la Lombardie avant même d'apprendre la mort de Charles le Chauve. De graves affaires réclamant sa présence en Allemagne , au moment où la nouvelle de cette mort lui parvient ; il écrit au pape, avant de s'éloigitfr, qu'A levindra sous peu de mois se faire couronner roi d'Italie *. ' Son armée, en retournant en Bavière, fut décimée par la peste *; on croit devoir généralement attribuer à l'influence de cette épidémie l'aitération subite qui se manifesta dans la santé du jeune roi : de ce moment, dit-on , date le germe de la maladie qui le conduisit au tombeau après trois ans de souffrance et de langueur.
Le trône impérial était vacant.
Le pape croyant entrevoir, dans Fétat maladif de Carloman, l'in-
' GnxiNi, toineI«', Ht. 7.
» Ihid.
40 DECXIÈMB ÉPOQUE.
dice d'une mort prochaiDe, laissa percer des dispositions plus faro* râbles au fils de Charles le Chauve, à l'héritier du dernier empereur, qu*à la maison de Bavière. Les souffrances physiques n'avaient pas encore éteint Tambition de Carloman qui, ne pouvant se rendre lui-même en Italie, envoya à Rome Lambert , duc de Spoletti, et Adalbert, duc de Toscane, pour exiger du pape le serment de fidélité.... Carloman n'était pas empereur, et Jean YIII, comme naguère Sergius à l'égard de Loub II, refusa d'obtempérer à ces prétentions injustes ^ . L'inaction du fils de Charles le Chauve et son peu d'empressement à revendiquer la couronne impériale , enhardissent Carloman dans ses vues ambitieuses. Le pape lui ayant refusé le serment de fidélité parce qu'il n'est pas empereur, les envoyés de Germanie demandent à Jean YIII de proclamer leur mattre empereur d'Occident. Carloman était loin de Rome ; la déconvenue qui avait suivi sa première apparition en Italie , sa fuite honteuse avec toute son armée devant des troupes saisies d'une même terreur panique, le triste état de sa santé qui ne lui promettait pas de longs jours, et puis un reste de cette habitude que s'était faite Rome de s'étayer, depuis un siècle, sur la puissance des rois et des princes francs ; tous ces motifs réunis donnaient pour le moment peu de chances de succès
' Cette résistance constaté* de Jean TIII, les motifs qu'il allégua H les persécutions auiquelles nous allons le voir en bulte, lèvent l'espèce de doute qu'ont je(é quelques historiens sur la question de savoir si Carloman ftit ou non êwtpereur. Le père Daniel dit que i'fcttlotra parU obicurimmtt de ce fait» Le présideot Héoault doute que Corloman ait jamais porté ce titre.
On lit dans Puffendorf :
et II ne paraît pas que Carloman ait jamais été reconnu empareur, mais seulement » roi d'Italie. Sigonhu nous apprend, continue Puffendorf, qu'il y a en Lombardie » plusieurs chartes de Carloman, datées de Bavière, dans lesquelles il prend le titre » de roi de Bavière et d'Italie. »
Giulini dit que ce prince, dès son arrivée à Paris, agît en souverain, mais qu'aucune diète ne le proclama roi d'Italie ; et nous avons vu, d'après la version du ménie auteur, qu'il annonça, en partant de Pavie, son prochain retour dans la péninsule pour s'y faire couronner rot.
Ainsi Carloman, en publiant des chartes comme roi d'Ilalîe, a usé du seul droit du plus fort, sans avoir fait sanctionner le droit de la victoire par le vole des grands du peuple et des évéques. Il ne fut couronné ni à Pavie ni à Rome; mais il nes'co arrogea pas moins l'autorité des rois de Lombardie *.
* On peut citer, entre aotrct actes qui établiaeent le règne de Girlooian en Lombardie, do leitamenl d^'Anspcrlo, ardieréqnc de Hilan, où on lit : Karl^mtmmM dùnmâpiwtidcntid vrdùumUi rc^ Lonyobardcrwn in itah'A, amto regni cjus $ecvnd0. (HoftATOai, jintic. Italie. Dissert. 90.)
LIVRB 1". — CHAPITRB l*'. 41
à la caose germaine abandonnée à de simples émissaires. En l'absence de deux roiSy dont l'un, fils de Louis le Germanique, convoitait si impatiemment l'empire, dont l'autre, fils de Cbarles le Chauve, tardait tant à se prononcer , mais pouvait plus tard punir le saint-siége de trop de h&te s'il se laissait intimider par la parole menaçante des envoyés de Garloman, Jean YIII crut prudent et sage de temporiser. Sur son refus d'obtempérer aux vœux impérieux et pressants de Garloman, les émissaires de ce prince perdent toute mesure à l'égard du pontife. Aux menaces succèdent les effets : secondés par les ducs de Toscane et deSpoletti, ils s'assurent de la personne de Jean YIII, et le tiennent sous bonne garde et comme en une étroite prison ^ Ils espèrent, par ces mauvais traitements, lasser sa constance et arriver à leur but ; mais leur colère s'use en vains efforts : le pape résiste ; Rome et l'Italie sont bientôt instruites de la brutale violence dont est victime le chef de la chrétienté ; un cri unanime de menace et d'indignation s'élève partout où en parvient la nouvelle ; enfin Rome éclate, elle s'arme : on marche contre les geôliers du pontife, qui n'ont que le temps de se soustraire, par une prompte fuite, à de dures représailles.
Mais à peine sorti de ce péril, le pape en vit surgir un plus imminent , plus redoutable encore. Les Sarrasins reparurent aux portes de Rome. A la veille d'une ruine inévitable , Jean YIII , qui n'avait ni le génie ni les ressources de Léon lY , fit , mais avec moins de honte qu'un roi de France, ce qu'avait fait naguère Gharleslc Chauye : il traita avec les infidèles pour arracher aux dernières horreurs la ville de Rome , qu'il n'était ni dans sa puissance , ni dans sa mission de défendre par les armes ; et il convint de payer aux bandes musulmanes vingt-cinq mille marcs d'argent chaque année. Cette convention n'était qu'une trêve dont les conditions devaient toujours augmenter de rigueur & mesure que le saint -siège verrait s*aff*aiblir et se retirer l'appui que lui avaient créé l'épée et la politique de Charlemagne.
Jean YIII comprit toute la portée critique d'une telle situation. Déjà on était loin du temps où , sur un simple appel des populations envahies, un roi de Lombardie , Pépin , Rernard ou Louis II , marchait en toute hâte contre les barbares ; un monarque portait bien
' GlUUm. — IfURATORI.
42 DEUXIÈME BPOQCJB.
encore ce titre ^ mais il habitait une contrée lointaine ; d'ailleurs ce prince qui vivait au fond d'une cour de Germanie, c'était CarlomaD , et Ton sait les droits récents qu'avait acquis Jean YIII à sa bienveillance.
Depuis longtemps on s'était déshabitué à Rome de tourner les regards vers le Bosphore dans un moment de péril ; il ne restait donc au pape , en ces graves conjonctures ^ qu'à s'adresser à la cour de France. Sentant le besoin de s'assurer par lui-même des dispositions du fils de Charles le Chauve et de ce qu'il peut en attendre de secours, Jean YIII part inopinément pour ce royaume , annonçant à Louis le Bègue et aux évèques de France , d'Allemagne et d'Italie , que son dessein est d'y tenir un concile universel , pour remédier aux maux extrêmes de l'Église.
D'abord le pontife se rend à Arles ^ Boson l'y reçoit avec la plus grande pompe et y prépare , par ses flatteries, le succès d'une partie des ambitieuses vues qu'il nourrit en secret.
De cette ville , le pape se dirige vers Troyes en Champagne , où le roi de France est retenu par une maladie.... C'est là que Jean THI convoque son concile. Le faible fils de Charles le Chauve n'avait été reconnu roi de France qu'après avoir promis aux évèques de faire jouir le clergé des biens et des privilèges dont il jouissait sous Louis le Débonnaire.
Auprès de cette puissance déconsidérée , le pape fugitif oublie qu'il est venu en supliant» et croit pouvoir parler d'un ton d'autorité et exhaler des menaces. Bien que trente prélats seulement se soient rendus au concile qu'il a convoqué et annoncé comme devant être universeU Jean VIII y fait des lois générales» y affecte de traiter en mattre les souverains eux-mêmes , et publie le fameux canon qui porte gu€ les puissances du mande n'auront jamais la hardiesse de s'asseoir devant les évèques s'ils ne l'ordonnent.
Rappelant que quelques rois carlovingiens ont été sacrés par des papes à Ponthion , il décide Louis à recevoir, comme roi de France, l'onction sainte de ses mains ; mais il échoue complètement dans ses instances auprès de ce prince , pour lui faire accepter la couronne impériale et celle de Lombardie.
Louis le Bègue, aussi malade et moins ambitieux que Carloman,
* Ann.978.
LIYBB I*'. *»- GBAPmS I*'. 43
repoosM cette double tentation ^ comme one soarce ponr lui d'em* barras et un aurcroU de soucis. Quant au secours qu'il est venu demander • Jean VUI n'obtient que de ces promesses vagues » de ces paroles évasivea qui , dans des négociations de ce genre» équivalent à un refus formel. Le pape » déconcerté par ce double échec de ses démarcbesv ne reprit qu'avec anxiété le chemin de l'Italie» où il avait à craindre la vengeance de Carloman et de nouvelles exactions de la part des Samaîns.
Le clergé d'Italie venait lui-même de se montrer hostile en ne se rendant pas au concile de Troyes. Ce clergé redoutait la colère de Carloman qui , du fond de la Germanie , avait toujours l'œil ouvert sur la péninsule italique qu'il traitait en mattre, et sur les démarches de Jean YIII auprès du roi de France.
Les évèques d'Italie avaient encore un autre puissant motif d'appréhenskm. •• Tous avaient été sourds à l'appel de Charles le Chauve» lore de la dernière apparition de cet empereur à Pavie ; tous avaient souhaité » préparé peut-être» le succès de Carloman. Quel accueil le fils ,de Charles le Chauve leur aurait-il fait dans son royaume s'ils avaient osé y paraître 7 N'eût-il, pas été imprudent de se mettre à la merci d'un roi qui croyait avoir à venger sur eux la honte et peutêtre la mort de son père? Par ces motifs» Ansperto » ce fier archevêque de Milan» crut devoir ne point quitter son siège pour se rendre au concile de Troyes. Ainsi pensèrent et agirent à son exemple tous les évèques d'Italie.
Quant à ceux d'Allemagne» il est à croire que l'influence de Charles de Souabe et de Carloman fut plus forte que la voix et les menaces du pontife de Rome : tous s'abstinrent de paraître au concile.
Il vint à la pensée de l'ambitieux Boson de faire tourner à son profi t les perplexités qui agitaient l'esprit de Jean YIII.
Le décret de Charles le Chauve» sur la successibilité des charges et des dignités publiques » avait été un legs funeste pour son héritier au trône de France. L'ambition des grands n'en était devenue que plus insatiable» et les débiles mains de Louis le Bègue» incapables de tttisir l'épée pour réduire les mécontents» avaient mis le royaume en lambeaux. Dans ce démembrement dont nous aurons bientôt l'occasion de nous occuper» Boson » déjà duc ou comte de Provence» avait fait ajouter à ses possessions » le beau duché de Bourgogne *.
' PrésidcDt Hénavlt, Hist. de Fmnce, aon. 8T7, règne de Lauie 11^ tome !•'*..
44 DBOXIÈMB ÉPOQCB.
Bosoh vonlait plus encore : voiei le langage qu'il pouTait tepr et qu'il tint probablement à Jean YIII pour arriver à ses fins : «^Le roi » de France a dédaigné ou craint d'accepter la couronne d'Italie. Y « cût-il consenti, quel fruit en aurait tiré le saint-si^e? Débordé » par les grands de son royaume, faible de caractère aussi bleo que » de santé, Louis est affaissé sous le poids de la couronne de France » et de ses maux physiques. S'il vit, il n'y a aucun secours à attendre » de lui ; s'il meurt, ses enfants, jeunes et inexpérimentés, se partais geront ce royaume morcelé , et seront encore moins que le père D en position de protéger Rome contre ses ennemis.
» Si de la France les regards se tournent vers la Germanie , on » trouve Garloman que Jean YIII a offensé, et que d'ailleurs le delà- » brement de sa santé rend aussi incapable que Louis de France ou » ses enfants , de venir en aide au saint-siége.
» Restent les deux autres fils de Louis le Germanique ; Louis II , » trop prudent et trop patient dans ses vues pour les compromettre » par une démarche prématurée; et Charles de Souabe, que son im- » puissance et sa nullité ont protégé contre l'ambition de Garloman » qui l'aurait dépouillé s'il avait osé se montrer audacieux, mais que » l'on soupçonne toutefois de jeter furtivement un regard de con- » voitise sur la Lombardie , depuis que la mort s'approche de Gar- » loman. Or, quel appui le saint«^iége aurait-il à se promettre de ce » monarque imbécile 7
» Dans cet état de choses , un prince tout dévoué aux intérêts de » Rome, un prince déjà mattre d'un tiers de la France et que le » pape proclamerait roi de Lombardie , ne pourrait-il pas être un -» puissant bouclier contre les ennemis de l'Église ? Ge prince , c'est » Boson : déjà il tient la Provence et la Bourgogne sous son auto- » rite ; cet État , accru de tout le pays des Lombards , deviendrait » une puissance formidable... et nul ne semble avoir plus de droits » à invoquer pour l'obtention de cette couronne, et plus de chances » de réussite que Boson. Il a été duc de Lombardie ; sa femme est » la fille de Louis II dont le souvenir est gravé au fond de tous les » cœurs lombards. L'impératrice Angilberge a conservé des amis
Giulini croit, au conlraire, que Bosoo ne s'empara de la Bourgogne qu'après la mon de ce prince. Notre opinion est qu'il obtint le duché de Bourgogne des bontés ou plutôt de la faiblesse de Louis le Bègue, tt qu'il s'en fit proclamer rot sous le «ègne des deux fils de ce monarque.
LIVRÉ 1". — CHAPITBB l". 45
» dans ce royaume ; ses froideurs pour Boson ont cessé du jour où » il lui a fait entrevoir une couronne de reine sur le front de sa )> fille. Que Jean YIII se joigne k Angilberge, à Boson, pour assurer B le succès de cette grande entreprise , et Rome n'aura pas d'ami » plus dévoué 9 plus soumis & ses ordres et plus capable de prendre » en main sa défense. »
Jean YIII, avec cette inconséquente légèreté qui fut le cachet de bien des actes de sa vie , ne doute pas de la complète réussite des projets de Boson ; il lui promet de le seconder , le proclame hautement son fils adoptif, espérant par là presser le dénoùment de cette intrigue , et il écrit à tous les souverains pour leur donner avis de sa décision... Il nous est resté son épttre à Charles de Souabe, dans laquelle on remarque le passage qui suit : « Nous avons trouvé bon » d'adopter comme fils le glorieux prince Boson , pour lui laisser la » gestion et le soin des iniéréts temporels de ce mande j et ne nous » plus occuper que des choses de Dieu. Ainsi , je vous conseille de » vous contenter des limites de votre royaume [et de vivre en paix ; » car nous excommunions , pour le présent et pour l'avenir , qui- » conque oserait tenter de se prononcer contre notre bien-aimé fils > en question *. »
Le souverain pontife écrivait en même temps à l'impératrice Angilberge : « J'ai trouvé , à Arles, le prince Boson , votre gendre , et » votre fille Hermengarde, que nous nous proposons , avec l'aide de » Dieu et sauf notre propre honneur, d'élever de toutes manières aux » grades les plus hauts et aux premières dignités de la terre '. »
Angilbei^9 & la réception du message de Jean YIII, se hAte de quitter le couvent de Brescia pour aller sonder les esprits de ses anciens sujets de Lombardie. Mais la veuve de Louis II n'avait pas emporté dans sa retraite les mêmes regrets qu'avait laissés la mort de l'empereur. L'avarice connue d'Angilberge et son inflexible orgueil lui avaient fait autant d'ennemis que les vertus et les exploits de Louis II avaient conquis de cœurs à ce monarque. C'était donc un triste concours & invoquer que celui de l'impératrice.
Les souvenirs conservés à la mémoire de Louis II étaient neutralisés pour sa fille elle-même, par le souvenir plus récent de sa fuitt
* Episl. 110 Johan VUIpapœ, anno 878.
' Epi$i, 9^ ejusd, pap,
46 BECXIËMB ÉPOQUB»
atec Boson et de la mort prématurée de la première femme de ce duc ; meurtre trop accrédité , et dont la responsabilité pesait aussi sur celle que Ton accusait au moius d'en être la cause, si elle n*en était pas la complice.
Nous avons vu déjà ce que l'administration de Boson, le désordre de sa vie et la dernière catastrophe qui signala sa présence en Lombardie, avaient laissé de tristes impressions chez ce peuple ; ainsi, à tous égards» Boson s'abusait ou cherchait à tromper le |pape sur ses chances de succès auprès des Lombards.
Jean YIII, à son départ de France, ordonne, par une circulaire du 1" septembre *, à tous les princes, évèques, archevêques et primats italiens, de se porter à sa rencontre jusqu'au mont Cenis. Son attente est encore cette fois trompée comme pour le concile de Troyes ; personne ne répond à son appel... Outré de ce mécompte il se rend à Turin, où personne encore ne vient au-devant de lui.
De là le pape se dirige, toujours plus irrité, sur Pavie, et enjoint à révêque de ce diocèse de lui rendre les honneurs dus à un souverain pontife, quelque effort ^ lui écrit-il, que puisse faire^ pour vous détourner de ce devoir ^ Ansperto^ archevêque de MUan^ . Jean, évêque de Pavie, n'ose braver cet ordre et se porte à la tête de son clergé audevant du pape qui, à peine rendu dans cette capitale, y convoque, pour le 2 décembre, un concile où il appelle de nouveau les évèques de Lombardie et les seigneurs laïques de ce royaume. « Je suis » émerveillé, écrit-il à Suppone^ duc de Milan ', qu'ayant appris que » nous étions dans le ressort de votre administration (tfi tuos honores), » vous n'ayez pas aussitôt couru à notre rencontre. Nous voulons » bien ne pas accuser votre cœur, et n'imputer ce tort qu'à la seule » crainte de déplaire à votre seigneur [Carloman) ; c'est pourquoi » nous vous pardounons ; mais h&tez-vous, toute affaire cessante, de » répondre à notre convocation, et engagez à en faire autant tous » ceux à qui nou^ avons adressé, dans le même but, des lettres apos- » toliques. »
Ce concile avait pour prétexte apparent le règlement de plusieurs affaires de l'Église ; les personnages convoqués y virent d'autres des-
** GiuLiNi, tome l*', lib. 7, page 381, aon. 878. — Yerri, tome I«', page 109. 2 GicLiNi, ihid. Lettre de Jean VIII à Vévéqtie de Pavie. ' GiiLiNi, ibid.
seins que famient soopçoDner les secrètes menées d'Angilberge et qu'accusait assez haatemeot la présence de Boson et de sa femme a Pavie... L'ordre de Jean YIII reste cette fois encore sans effet ; aucait évéque, aocnn seigneur ne se rend au concile. Le pape, après ce nouvel outrage , s'empresse de reprendre le chemin de Rome. De leur côté, Boson et sa femme n'ont pas moins de bâte de retourner en Proyence. L'année suivante, le concile de Mantes dédommagea de cet échec le couple ambitieux, en créant pour Boson le royaume de Bourgogne et de Provence.
Oablieux de ses récentes querelles avec les fils de Louis le Germa^ aique, ou croyant, au moyen de quelques obséquieuses avances, leur faire jeter le voile de l'oubli sur ses imprudentes démarches, d'abord auprès du roi de France, puis en faveur de Boson , Jean YIII, de retour à Rome , écrit aux trois frères , et montre en perspective la couronne impériale à chacun d'eux, en retour de son amitié et d'une protection eiBcace contre les Sarrasins. Mais Garloman n'avait plus qu'à faire un étemel adieu aux grandeurs comme aux misères d'ici* bas, qui sont vues de tous du même œil, quand va s'ouvrir la tombe.
Louis convoitait la portion de l'Allemagne que la mort prochaine de son frère atné semblait devoir laisser sans mattre, Garloman n'ayant pas de fils légitime. Ge lot était plus sûr à ses yeux que le trAne d'Italie, offert par un pape sans autorité.
En adroit politique, Louis, dans une conférence qu'il s'était ménagée avec Charles pour s'entendre sur le partage futur des États de leur frère mourant, avait su dissimuler au roi de Souabe le peu de stabilité de la couronne de Lombardie, et lui faire agréer cette chanceuse candidature, en échange de la Bavière qu'il se réservait. Mais pour se venger des torts et de la duplicité de Jean YIII, les dçux frères convinrent entre eux que l'influence de Rome n'entrerait pour rien dans cet arrangement amiable. Les fils de Louis le Germanique répondirent donc par le silence du dédain aux pressantes instances du pontife.
Jean YIII, secrètement prévenu de cette convention qui blesse son orgueil et ce qu'il appelle ses droits, ose tenter d'en conjurer les effets ; se fondant sur le faible état de santé où languit Garloman, il déclare hautement que la couronne d'Italie doit être le partage d'un prince plus digne et plus capable de la porter. Pour aviser à ce choix^ important, il convoque à Rome un concile pour le mois de mai».
tô DSCXIÈME ÉPOQCB.
L*archeTèque Ansperto est impératiTemeiit appelé , avec iDjonetioD formelle de ne reconnattre aucun roi de Lombardie sans le consentement préalable du saint-siége. Ansperto ne tient pas plus comptede cette nouvelle convocation pour un troisième concile que de cdles qui l'ont précédée. Quant à la défense de ne reconnattre de roi de Lombardie que relu de Rome, l'orgueilleux prélat fait répondre au pape que le titre de roi d'Italie est distinct de la dignité d'empereur, et que si la couronne impériale doit venir du saint-père, il n'en est pas de même de la couronne d'Italie, dont lui, archevêque de Milan, ooplutM la diète du royaume qu'il préside, a droit de disposer ^.
Offensé de cette réponse altière, Jean YIII frappe Ansperto d'excommunication , et annonce qu'il ne lèvera l'interdit que quand l'archevêque rebelle aura fait amende honorable, soit en se présentant lui-même au Vatican, soit en expédiant à Rome un émissaire chargé des expressions de son repentir et de sa soumission... Ansperto ne s'émeut nullement de la colère du pontife : il reste tranquillement à «on siège et n'expédie aucun émissaire à Rome.... Le pape écrit alors au clergé milanais qu'Ansperto, s'étant rendu indigne du si^e épiscopal par sa désobéissance, les évêques suffragants doivent être convoqués pour procéder à l'élection d'un nouvel archevêque *. Personne n'obéit à cet ordre et Jean YIII n'ose plus insister '.
Cependant , inquiet de toutes les intrigues du pontife qui , dans sa colère, laisse percer l'intention de livrer Tltalie à la cour de Constant!- Dople plutôt que de la voir tomber en partagea un prince qui dédaigne «on concours, Charles deSouabe se décide à partir pour la Lombardie, «t à s'assurer de cette couronne que ne peut plus espérer de ceindre le front mourant de Carloman.
Jean YIII, hors de lui-même à cette nouvelle, envoie en toute hAte 4leux évêques auprès d' Ansperto qu'il vient d'excommunier ; ces prélats «ont chargés de rappeler à l'archevêque les récentes injonctions de fiome, d'employer les menaces, et, au besoin , les prières, et les promesses pour le ramènera l'obéissance. Ansperto, pour échappera ces nouvelles persécutions, fait fermer sa porte à l'approche des envoyés du souverain pontife. Une lettre de Jean YIII lui-même nous fournit
■ GtcuNi» tome !«', lib. 7.
* £pi$t. pap. Joah. Vlli, 21, 222.
* GiULiNi, tome !•% liv. 1, pages 880 et 411. — Verki» tome !•', page 110.
LIVRB 1*'. — CHAPITRE l". 49
ces incroyables détails, et nous apprend ^ que les légats furent contraints d'expliquer le but de leur mission, à travers la porte du salon épiscopal.
Charles, sur ces entrefaites, arrive à Milan : Ansperto, en dépitdes pndiibitions et ducourrouxdusaint-siége, convoque la diète générale du royaume et proclame ce prince, roi de Lombardie *.
Ce couronnement de Charles de Souabe précéda de quelques mois la mort de Carloman * qui, ainsi de son vivant, eut un successeur au tréne de Lombardie, comme Charles le Chauve, vivant encore, Tavait eu dans la personne de Carloman lui-même.
* Epist. 126, Lêgatot,,, nofi mteipient^ prœfofihu», porta diei tihi nostrœ eommunieMiones verba faeientes, etc. (GiruNi, tome l*', Uv. 7. — Ybrri, tome I***, pogvs 109 et 110.)
' Vers la 6ii d'octobre, ou \ers le commencement de novembre de 879.(lfvRATORi,. tome y, page 128.}
' Carloman, d'après les annales de Fulde, serait mort le 22 mars 880.