LIVRE 1". — CHAPITRE II
antres vastes possessions. Triomphe fuDCSte , fortune trop immense pour le faible génie qui osa l'ambitionner. Charles se trouva empereur d'Occident « roi d'Italie, mattre de toute la Germanie » de la Pannonie et de la France , à l'exception des provinces usurpées par Boson , mais qui du reste ressortaient encore en quelque sorte de sa souveraineté. La domination de ce monarque s'étendait en outre sur les contrées comprises entre les Pyrénées et l'Èbre.
n fallait toute la force de Charlemagne pour soutenir le poids d'un tel empire qui écrasa Charles le Gros ; et encore , en de semblables conjonctures » tout le génie du grand homme n'y eût peut^ être pu suffire.
Dans la tourmente qui va envelopper et engloutir la puissance de Charles le Gros , il faut se garder d'attribuer tant de calamités à la seule faiblesse de ce malheureux prince. Il est » par intenalles , pour les peuples, pour les empires, des situations tellement compromises, des tendances tellement entraînantes et irrésistibles , que nul effort humain ne semble capable de maîtriser ces situations et de refouler ce courant envahisseur auquel tout cède. Conquérir est chose moins malaisée que conserver après la victoire. Le génie d'un seul suffit pour la conquête, et encore faut-il que le conquérant n'ait pas de troplongi jours pour ne point survivre à l'éclipsé de sa glorieuse étoile... Après lui viennent des successeurs plus ou moins à sa taille, sur la puissance desquels le temps et les choses humaines agissent de toute la force de leur action dissolvante. Le char lancé atteint, par Ténergie de l'impulsion première, une certaine hauteur, mais au delà vient la pente où l'on descend, la pente telle que les années et les passions des hommes l'ont faite. On lutte d'une main plus ou moins exercée, parfois on parvient à ralentir un peu la marche, mais on marche, mais on descend toujours ; puis vient un moment où tout moyen de lutte, tout effort pour enrayer, tourne à mal et précipite le char vers l'abtme qui est la, béant, avide, terrible, inévitable. Vienne alors un homme quel qu'il soit : les rênes se briseront aux mains du plus habile, du plus fort, et l'on roulera dans le gouffre si Dieu ne^dit au char : Arrête. Dieu ne le dit pas toujours, sa sagesse veut que toutes nos passions portent leurs fruits; elle permet que toutes les utopies humaines aient leurs jours de triomphe, d'essai et de désillusions. Dieu a ses vues, que nous avouons humblement ne pas toujours comprendre ; car, à travers ce long enchaînement de siècles où tout se bouleverse,
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se relève, se reconstruit et se brise poar se réédifier encore, une chose nous semble rester seule immuable, malgré tant de leçons, d'épreuve» et d'amers désenchantements, et cette chose, c'est la folie des hommes et leur stupide engouement pour tout ce qui porte un cachet de nouveauté,
Charles le Gros avait imprudemment saisi le sceptre de Gharlemagne dans une de ces crises décisives où nulle main ne peut plus le tenir sans péril, et où il échappe promptement à une main débile : situation critique, sans issue, désespérante ; les fautes de ses prédécesseurs, les malheurs du temps et les impérieuses tendances de l'époque ainsi l'avaient faite.
Charles le Chauve, en donnant le duché de France à Robert le Fort^ hmieiûd* Hugues Capet^ et en rendant héréditaires les grandes charges de la couronne, avait non-seulement fécondé, comme nous l'avons dit, le germe de l'effroyable confusion et des rivalités ambitieuses qui menacèrent si près de son origine l'œuvre immense de Charlemagne : mais encore posé lui-même les premiers fondements de la dynastie qui devait s'établir sur les ruines des carlovingîens. Les ravages toujours croissants exercés par les Normands en France, et par les Sarrasins en Italie, ne purent que compliquer cette désastreuse situation.
Un vent de tempête grondait donc en France contre la royauté carlovingienne ; là , l'heure du triomphe des grands vassaux était venue, l'horizon lombard était chargé de nuages non moins menaçants. Déjà Bénévent avait brisé le lien qui, depuis quelque temps, enchaînait en quelque sorte ce duché à l'empire des fils de Charlemagne. Les ducs de Bénévent s'étaient enfin ouvertement dédarés vassaux des empe* reurs grecs.
D'autres ducs ambitieux, forts de l'absence de Charles, sTessayaient par des luttes incessantes contre ses ministres ou ses émissaires, à braver «on autorité, à ébranler un trAne dont les marches cessaient de paraître infranchissables à leur audace.
Béranger^ duc de Frioul, et Guy * , duc de Spoletti, se distinguaient parmi les plus puissants et les plus dangereux seigneurs du royaume de Lombardie. Nous verrons bientôt ces deux rivaux célèbres se disputer et occuper l'un après l'autre le trône impérial.
Guy ouvre le premier la tranchée. Ce n'étut ph» asses pour ce
> OuGumIo.
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vassal altier que de tenir sous sa loi les duchés de Spoletti et de €atnerioo; sa fougueuse ambition lui marquait, dans un prochain avenir, un grand WMe k jouer au milieu de cet écroulement de Tempire colossal dont il comptait avec orgueil le fondateur parmi ses aïeux ^ . Mais de puissants rivaux pouvaient lui barrer le passage : il lui fallait; pour en triompher» grandir de puissance et de force ; il lui fallait aussi, fût-ce même par des exactions et des scandales, occuper la renommée, pour que son nom, quand l'heure serait venue, eût déjà quelque éclat dans la monde. Les Sarrasins avaient reparu dans la campagne de Kome. Le pape appelle Guy k son secours. Le duc de Spoletti est sourd à la voix du saint-père, et traite, pour son propre compte, avec les Mores, afin de mettre son duché à l'abri de leurs dévastations. Il fait plus, on le voit tout à coup, è la tête d'une armée, fondre sur la PentapoU^ et se rendre maître de la presque totalité de ces riches con* tréesque le pape tenaitde la munificence desempereurscarlovingiens. Le souverain pontife demande à Charles le Gros vengeance de cette brutale agression *. « Ajournant toutes autres affaires de l'empire, A hâtCK-votts, lui écrit-^l, de revenir en Italie. Dieu fasse qu'on vous » voie noiMeuIement à Pavie, mais le phis près possible de nous ; » car telle est l'urgente nécessité du moment '... »
* Les annales de Fulde et la chronique de Eheglnon disent que Guy était fils de XaaiftMt, 80B pfMéoeaBBwr canmie duc de Bpoletiî.
C'est une «rreur.
Eremperto prouve que Lambert et Guy dont nous parlons, étaiant tous les devit fils de Guy, doc de Spoletti. A la mort de leur père, Lambert, l'atné des deux fils, hérita de eedoehé. MenHôt ce prince nmnrnt sans enfaats, eteot pour snceeseeur Gay,aonfrèBe\
Muratori adopte cette opinion.
D'après cet écriyain, la parenté de Guy avec les rois carloYîngiens n'est pas douteuse ; mais Muratori ne saurait préciser le chaînon d'où part cette Bllation glorieuse qui (ail deCInrknagne mn des adieux de Ckiy.
Le père Daniel dit , sans bien l'éublir, qu'il étMl fils d'uae fiUe de Pqpia , roi d'Italie, fils de Charlemagne. (Uueatgri, tome Y, page 165, ann. 888.)
' EpUt. 279, ann. 882.
' Le pepe écrinât en même temps (epist. 386] à Anselme, archeréque de HUan :
* U^heUi traotcrit an docoment de Taonde 887, émaoé de Théëdotê, évéqaf de Fermo^ où sont noniBÀ toM lfl«év<qoM da dvobé Ae Spoletti M de CamerÎM; piioe importante 1 conndter poar te nndre conpto àm taHsHoire uuuqwi— t ce dadié.
Mimùn, F0$êntknm,jâmomm, Cmmnmo, Smigaflùk, SpoUiti, Fam, Pwn, Ummnû, Psr^m, Ofimo, Jlteli, Coffli, Lodùm (nOB m cfae ait, dit Moraiori), Urhm»^ Jfeemrm, UM 4t ForU, (Cuiui, ItaL Mcr., tome U, tu EfiK, Firmmn, — MuBAToai, Aome V<, pafe J6I, aoo. 887.}
60 BBOUftlIB ÉPOQnt.
Charles envoie aussitôt des commissaires impériaax à Fano, YÎHe de la Pentapole ; le pape va les y rejoindre. Par ordre de l'emperear, le duc de Spoletti est sommé de venir rendre compte de sa conduite. Guy méprise cet ordre, et brave les menaces d'un empereur dont le vain titre lui parait désormais sans prestige comme sans autorité.
Charles le Gros, pressé par de nouvelle instances du pape, passe lui-même les Alpes ; Guy, accusé d'avoir formé alliance avec les Mores et les Grecs , est mis au ban de l'empire pour crime de lèsemajesté. La présence de l'empereur intimide un moment les grands vassaux d'Italie que Guy croyait pouvoir compter permises plus sAn alliés, et enhardit en même temps ceux des princes italiens qa'une jalouse rivalité rend ennemis secrets du duc de Spoletti.
LeducdeFrioul, Bérenger, qu'importunent l'ambition et la renommée toujours croissante de Guy, accepte de l'empereur la missioa de marcher avec ses troupes et l'armée impériale contre le duc rdielle. Guy, resté seul dans sa révolte audacieuse, quitte la Pentapole et même le duché de Spoletti où sa tôte est mise à prix. Bérenger envahit une partie de ses États et se serait emparé de tout le duché, si la peste, qu'il rencontra dans sa course et qui se répandit bientAt dans une grande partie de l'Italie, ne l'avait contraint à la retraite.
Charles se hftte de déposséder Guy de ses États. Bérenger obtient une partie des dépouilles de son rival : quelques seigneurs, soupçonnés d'être les amis secrets du duc de Spoletti, sont aussi privés de fiefs et de bénéfices qui leur viennent de leurs ancêtres et que se partagent d'avides courtisans *•
Cette violence qui, en d'autres temps peut-être, eût pris^lenom d'acte de vigueur , sema de nouveaux germes d'irritation et de troubles, le bras qui portait ces coups étant trop débile pour en maîtriser les conséquences.
Âdalbertf duc de Toscane et beau-frère de Guy, accueille le duc fugitif à sa cour qui devient un foyer de séditions et d'intrigues. De
a Bans ce malheureux pays, nous endurons, de la part des païens aussi bien que » des chrétiens criminels, des persécutions telles qu'il m'est impossible de \ou!> 1rs » décrire.
» Entre autres actes innombrables de rapines, de déprédations et de cruautés, un » scélérat, lombard de nation, agent de Guy, marquis de Spoletti, s'est emparé de » quatre-vingt-trois hommes , et leur a fait impitoyablement couper les mains; 9 plusieurs de ces malheureux en sont morts subitement. »
^ McFRATORi, Ann. d'iu, tome Y, page 147, ann. 883.
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toutes pwts Forage gronit sur la tète de Charles. La ri?aHté qai divisait naguère les grands vassaux italiens, se fond bientôt dans une haine eommune contre le joug étranger. Charles» effrayé de sa propre audace» parle de clémence et s'efforce d'attirer à sa cour de Pavie le duc de Spoletti. Guy, par un dernier reste de condescendance pour le titre d'empermr que, dans ses secrètes vues peut-être, il ne veut pas trop abaisser , consent à déposer * au pied du trône impérial qudques mots de repentir en édiange de ses États qu'on a hâte de lui rendre.
De nouveaux ravages, commis par les Normands en Lorraine et dans la basse Germanie, forcent Charles à s'éloigner une fois encore de la péninsule, et délivrent Guy de cet importun voisinage.
Sur ces entrefaites, le pape Marin P' vint à mourir; il eut pour successeur Adrien IIL Quelques historiens affirment, sans le prouver, que ce pape, enhardi par l'impuissance des descendants de Charlemagne, osa publier deux bulles, dont l'une défendait aux empereurs de s'immtocer dorénavant dans l'élection des papes ; et l'autre qui, laissant pressentir la mort prochaine de Charles le Gros sans descendance masculine, avait pour but de déclarer les grands vassaux d'Italie aptes h prendre les rênes du royaume lombard et même de l'empire. Muratori exprime des doutes sur l'existence de ces deux actes.
Voyant les nombreux embarras suscités à Charles le Gros, Guy, qui un moment s'était fait l'ennemi des papes et l'allié des infidèles, sentque le temps n'est pas loin où leconcourade Rome pourra devenir utile à son ambition secrète. Son attitude, d'hostile qu'elle avait été, devient obséquieuse et soumise à l'égard d'Adrien, dont il gagne la bienveillance au point que le souverain pontife l'appelle son fils d'àdapiion '*. Adrien avait en ce moment besoin de secours contre les Sarrasins qui infestaient les bords du Garigliano ; il demande Tassistance da duc de Spoletti. Guy prend les armes, attaque leurs retranchements qu'il enlève ; il pille leur camp et passe au fil de l'épée tout ce qui n'a pu trouver un refuge dans les montagnes; de li, le vainqueur marche sur Capoue qui se soumet à ses armes.
Anastase, ce frère barbare que nous avons vu joindre par un crime
' MuaATomi, aon. 885.
' Voir la lettre de Foulques, arehevéque de Reims, à Adrien ïil. (FaoDOARft» Hif(. Hemens., lib. 4, c. 1.)