LIVRE II. — CHAPITRE II
pléter la sécurité que lui avait donnée son facile triomphe; ce bruit n'était qu'une ruse de Bérenger et de ses partisans.
Louis se croyant enfin » par cet événement , mattre absolu et sans compétiteur du royaume de Lombardie , dissémine ses troupes , prolonge son séjour à Vérone et y vit quelque temps dans une parfaite conGance. Mais l'ennemi veille dans la cité et hors de ses remparts. Une nuit » tandis que tout dort paisible au palais impérial, Àdélard ^ ëvèque de Vérone , agent secret de Bérenger, introduit secrètement ce prince dans la place avec quelques soldats dévoués.
L'alarme est bientôt donnée au jeune empereur ; mais ses troupes dispersées ne sont plus à temps de lui porter secours. On assiège son palais ; quelques gentilshommes fidèles, ayant à leur tête Romorand d'Utel ^, capitaine des gardes du roi , se font tuer en cherchant à pro* léger la fuite de leur mattre qui , pressé par le péril , court se réfu-* gier dans une église ; Bérenger l'y atteint , lui reproche son parjure , lui fait grftce de la vie ; mais moins indulgent cette fois que lors de la première disgrâce de son rival , il lui fait crever les yeux avant de le renvoyer, et exige de lui une renonciation formelle à la couronne lombarde '.
Si l'on en croit l'auteur dix panégyrique de Bérenger, ce fut contre la volonté de ce prince que ses partisans infligèrent ce supplice à sop parjure compétiteur. Muratori ne voit dans cette assertion qu'une adulation de poète. Giovanni Bracacurta^ accusé d'avoir, par trahison, livré la ville de Vérone à Louis , fut massacré par les soldats de Bé^ renger, dans une tour où il avait cherché un secret asile *.
* McmATORi, Ânn. d*ilaLf tome Y, pages 224 et 232, anno 905*.
' Homorandd^Utel était de Nice. M. S, délie co$e di Nizxa, bib. ardiss., cité dans l'bistoire de Nice.
* GiuLiNi. — MuBATORi, tome T, ibid.
^ Yoi€i ce que le panégyriste de Bérenger dit à ce sujet :
Ta ponens etiam Curtum fémorale Jobanes, • Alta tenons turris si forte resumere \itam
Sis polis : bine Iraberis tamen ad discrimina mortis. Et miser in patriA nudus truncaris aren& **.
* If oitt adoptons , potfr le lecond retour et U métaventure de Louis , les dates de Mnralori qui prooTeque LioUiprand est dans Terreur en rapportant cet événement à 002. L''opinion de Muratori, on ne pent mieux motivée , s^accorde avec celle de Vjénnalùt^ saxon , de Marianus Seotui^ de Fiamma i eld^autres chroniqueurs accrédités. Lonis dut rentrer en Italie vers la fin da rannvc 904, «t en sortit avco^le dans le courant de Tanoée suÎTante.
** AaoBTn.y In paneg. Bertng.^ lib. 4.
' FuHMA, In maniful. — Fu>a., tome XI, Rer. ilml.
106 BBUXIÈIIIE ÉPOQUE.
Les troapes provençales et bourguignonnes, à la nouvelle du malheur de leur souverain , prirent en désordre et par détachements dispersés la route de France. Adalbert , marquis d'Yvrée , ce chef de la première conjuration contre son beau-père , leur fit éprouver de grandes pertes pendant leur passage des Alpes ^ . ,
Nous voyons , dans ce triste drame , les mêmes hommes élever et abaisser tour à tour, appeler au trAne , et puis en chasser ignominieusement, pour les y replacer encore, des princes jouets et victimes de leur capricieuse versatilité; et cela au mépris des serments, des bienfaits reçus , et des liens de famille les {dus sacrés.
Délivré de l'empereur Lotiis , Bérenger se hAta de faire rentrer la liombardie dans la voie qu'il lui avait tracée , et d'où l'avait détournée cette collision récente : voie de repos, de restauration et de prospérité , s'il n'eût encore rencontré des entraves ; les Hongrois , les Sarrasins , de nouvelles rivalités k comlMittre , des séditions toujours renaissantes à réprimer, vinrent augmenter lestravaux et les difficultés d'un règne qui eut et ses fautes et ses phases glorieuses. Selon Andréa Dandolo *, les Hongrois ayant de nouveau pénétré en Italie, l'année qui suivit le désastre du fils de Boson , Bérenger aurait envoyé, pour Jes combattre , vingt mille hommes, dont un bien petit nombre serait échappé à la rage de ces meutes acharnées. Le roi de Lombardie, pour sauver ses États de leurs dévastations , leur aurait , toujoan aa dire de Dandolo , fait l'abandon de riches trésors. H est à croire que cet auteur confond les époques et que le fait qu'il rapporte n'est autre chose que le grand désastre éprouvé par Bérenger en 900 , sur les bords delà Brenta. Les Hongrois firent enoore, il est vrai, deseoanes en Italie , mais seulement quelques années plus tard. Noos verrons bientôt comment Bérenger chercha à tirer parti de la présence de ces dangereux nomades qui pesaient sur les frontières septentrionales de ses États, tandis que de nouvelles hordes de Sarrasins vernis d'Espagne et jetés par la tempête sur les cAtes voisines de ses provinces méridionales , s'emparaient d'un lieu ' devenu depuis formidable aux popu-
' MuRATOEi, tome Y, page 225.
' Bandul., In Chron,, tome XII. — Mitratori, Rer. ital., aDoo 906. * LiuTHPRAND, lib. 1, cap. 1, In iialicarum provinciaîium e(mfnio^ Quelques auteurs placent ce lieu en ProTcnce; le p4n Beretti le croit sitiiécittr Atce et Monaco en Halle.
Ces deux assertions paraissent également fondées. Un corsaire africain, poussé par la tempête sur les rochers du golfe de Sambracif
UyXÉ H. — GHAPITBE II. 107
latioi» dirétieiHies de ces contrées. Les habitants , dit Maratori , contribuèrent par leurs folies à augmenter l'audace et la férocité de ces oiseaux de proie. La Prof ence déchirée par des dissensions intes* tines , s'offrit elle-même à leur avidité. La Bourgogne , le Montferrat et les environs de Turin furent successivement ravagés .pendant que le Câpouan , les États de Rome et de Bénévent étaient en proie au même fléau.
Des hordes de Sarrasins s'étant fait un nouveau repaire sur les bords du fleuve Garigliano^ non loin de Gaëte, l'avaient fortifié et en sortaient incessamment pour dévaster l'Italie méridionale. Les mêmes causes qui avaient livré la Provence et l'ItaKe aux barbwes» contribuaient à perpétuer, dans les deux pays, la présence calamiteuse de ces étrangers. Au delà comme en deçà des Alpes, ces cupides envahisseurs trouvaient des auxiliaires chez les peuples et les princes chrétiens qui, battant des mains a la ruine de leurs adversaires, fils de la même patrie et chrétiens comme eux, subissaient bientêt après, à leur tour , le même traitement de la part de leurs intraitables alliés.
Nous avons vu, dans ce chapitre, comment s'est terminé le n* siècle
en Proyenee, depuis appelé golfe de Grimaud, fit naufira|pe contre ces récifs. Perdant l 'espérance de reprendre la hante mer , cet arenturier et ses compagnons, an nombre de Tingi, se décidèrent à chercher un asile dans ces contrées. Les Mores s'étant enfoncés dans les terres» arrivèrent en face d'un antique château, nommé depoîB la Garde-Fresnet, situé sur la sommité d'une roche escarpée, vis-à-Tis l'ancienne Heraelâa des Romains , aujourd'hui SairU-Tropex; ftiTorisés par f obscurité de la nuit , ils surprirent le fort , en égorgèrent la iaiMe ganiison, et s'établirent dans ce site réputé jusqu'alors inexpugnable; d'autres forbans vinrent les y rejoindre» et formèrent, de concert avec eux , un établissement intermédiaire entre la France et la Liinirie, afin de pouvoir plus commodément se livrer è leurs brigandages.
Lorsque les environs de 8aint>Tropec eurent été dévastés j«sc[ii'au Far, et qu'ils n'offrirent plus d'aliment au pillage, les Maures se dÎTisèrent en deux bandes : la plus nombreuse se retira à la Garde-Fremet , l'autre s'empara du Port-Olive fOlivula), aujourd'hui Villefiranche , entre Nice et Monaco , détruisit ce village , en égorgea les habitants, et se fixa sur le promontoire du golfe de SainU-Hoipiee , posilion qui lui parut convenable pour établir une communication avec la Grarde-Frunet ou le Grand Fraxinet. (Ce mot Frtucinet vient de l'arabe et signifie forteresse.) Les barbares se retranchèrent, à l'aide de branchages et de fascines, sur les hauteurs qui dominent Saint^ffospiee et VUlefranehe. Cette nouvelle forteresse devint en peu de temps aussi formidable que celle du golfe de Sembrade.
(Voir FnoDOARn. — Liutbpraitd.— Muratori.— Giuliri. — Rcffi. — Papon, Bist.ffénér.de Florence. — Durants, Hist. de Niée, tome I", ch. 3. — Bbrbtti, Chorosraphia^ tome X, J^ertm italic.)
108 DBOXliHB ÉPOQUB.
en Lombardie ; siècle si triste pour l'Italie et la France, mais dont le cours, toutefois, fut marqué pour le nord de la péninsule, par d'assez longues périodes de gloire et de bien-être. Bernard, Pépin, Louis II, sont de ces noms dont un peuple garde la mémoire pour les bénir et regretter aux bons comme aux mauvais jours. L'ère des jours mauvais s'ouvrit pour la Lombardie avec la tombe de Louis IL
L'aurore du ix"" siècle avait vu se consolider la conquête des Francs, et son déclin vit le terme de cette domination, un premier essai de la domination germanique et une double invasion de barbares.
Gharlemagne et ses premiers successeurs avaient doté la Lombardie d'une législation sage et tutélaire ^ . Déjà les sciences, la religion, les arts, l'industrie s'étaient ressentis, dès les premières années et jusqu'au delà de la moitié du ix^ siècle, de cette heureuse et bienfaisante impulsion ; mais l'aveugle ambition des successeurs nationaux ou étrangers de ces premiers princes, leurs divisions incessantes, l'absence trop fréquente et trop prolongée des souverains, l'intrigue des grands et des petits, la cupidité des comtes et autres gouverneurs, le manque d'une loi positive de successibilité au tréne, les fautes , les inconséquences de la cour de Rome , trop mêlée aux intérêts temporels de ce monde, l'oubli ou l'inobservance des lois et règlements publiés par Gharlemagne et ses fils, enfin l'invasion de l'Italie par les Sarrasins, et plus tard par les Hongrois, tristes fléaux attirés sur la chrétienté par l'appel des populations chrétiennes, toutes ces causes ont fait du ix"" siècle, pour l'Italie comme poor la France, une époque de désordre, de scandale, d'anarchie et de misère ; mm la Lombardie, nous le répétons, eut la moindre part des maux et la part la plus large des jours glorieux et prospères.
Ce siècle épuisa l'influence française au delà des Alpes , et commença, nous l'avons dit, à y faire poindre l'ère germanique, ère qui, cette fois néanmoins, ne fit que s'essayer dans la péninsule, mais non encore s'y établir solidement, les bases de la stabilité, les conditions de la vie manquant à ces nouveaux fondateurs ; car la puissance ger-
' c La pacesi lungamcnle conscrvata in queste contrade sotto gl' împeradorî » Caroli, etc. dil Muratori, tome V, page 133.
» Hercè del^buon governo degl'imperadori CaroUni avca la Lombardta coll'altiv » Yicine provincie goduta per più di eento anni un inTidiabîl pace. • (I6iifr, tome V. page m,)