CHAPITRE VII
Indignation des Bretons en apprenant la mort d'Arthur. — Us envoieut une députation à Philippe, seigneur suzerain d'Arthur et de Jean, pour demander justice. — Jean est cité devant la Cour des Pairs de France. — Son refus de comparaître. — Arrêt qui le condanme à mort et conlisque ses proyinces de France. — Philippe est chargé de Texéciition de rurrèt. — Innocent III prend la défense de Jean.
La mort d'Arthur , les circonstances de cette mort qui ne tardèrent pas à être connues, indignation qu'elles excitèrent en Bretagne » en Normandie et dans toute TEurope, donnaient à Philippe-Auguste une arme puissante contre son vassal ^ il ne tarda pas à remployer.
Jamais aussi , cUsons->le après plusieurs chroniqueurs qui u'out pas manqué d'eu faire la remarque , Id Pi 0 Vide lice ii'mlei Niat d'une manière plus manifeste 9 plus instantanée, pour frapper un grand criminel et le punir d'un exécrable forfait. Philippe fut Tinstrument dont elle se servit.
Mais avant de faire connaître les moyens qu'il mit en œuvre avec autant d'habileté que de résolution; nous allons rappeler l'origine et les règles du gouvernement féodal, ainsi que les rapports qui en résultaient entre le suzerain et le yassal. Les lois féodales furent dans cette circonstance d une extrême importance , car elles autorisèrent et légitimèrent aux yeux des peuples Tinvasion de la Normandie par Phiiippe-Àuguste.
Charles Martel , après la bataille de Poitiers , pour récompenser ceux de ses officiers qui lui avaient rendu le plus de services, leur donna à vie des terres, de vastes domaines et quelquefois même le gouvernement de villes ou de provinces entières , en leur imposant certaines conditions, et entre autres Tobligation de venir, de leur per-
sonne et de leurs biens, à son aide, à son premier appel. Ces donations reçurent le nom de fiefs.
Charles le Chauve rendit les liels héréditaires. Cette hérédité fut depuis confirmée par Hugues Capet^ qui voulut même sanctionner ces donations par des chartes authentiques.
Ces chartes ont fait croire à plusieurs his* toriens que Hugues Capet était le premier qui avait attribué l'hérédité aux fiefs. Cest une erreur; il avait seulement octroyé un titre à ceux qui tenaient déjà les liefs , mais dont la propriété n'était fondée que sur la notoriété publique et la possession.
Eu duuiiaul ces chai tes , Hugues Capet avait eu soin» ce que n'avaient pas fait ses prédécesseurs , de stipuler le retour des fiefs à la couronne, si les possesseurs mouraient sans héritiers. De plus, il s'était réservé le droit tout nouveau de les couiisquer pour le cas de félonie ou pour d'autres spécifiés dans les chartes.
On voit donc que la faveur que Hugues Capet paraissait accorder aux possesseurs des fiefs ,
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n'était pas sans compensdlion pour la couronne. Ën effet, si d'un côté les possesseurs des fiefs étaient mieux garantis par leur titre contre les usurpations des tiers , de Tautre ils étaient liés plus étroitement envers la couronne , qui faisait dépendre le maintien de leur possession de conditions qui ne leur avaient pas été primitivement imposées.
Il résulta de la perpétuité des fiefs , établie par Charles le Chauve et confirmée par Hugues Capet, cette conséquence importante que le droit d'aînesse ou de primogéniture s'établit en Europe. Ce droit n'existait pas sous la première race. Nous voyons que la couronne même se partageait entre les frères.
Mais on considéra que les fiefs étant chargés d'un service envers le souverain, il fallait que le possesseur fût en état de le remplir. De là le droit de primogéniture.
Tous ceux qui tenaient ainsi des fiefs du roi étaient ses vassaux directs. En cette qualité ils se trouvaient obligés de lui faire hommage lige de leurs fiefs, de lui rester fidèles et de le suivre
à la guerre S'ils manquaient à ces obligations, ils pouvaient être cités au tribunal du
roi leur suzerain, et condamnés à perdre leurs fiefs.
Us étaient également justiciables du même tribunal pour certains crimes et entre autres pour celui de félonie.
Les seigneurs les plus puissants, dont les fiefs comprenaient des provinces , donnèrent à ces fiefs le nom de duché , et prirent eux-mêmes le titre de duc qui était fort ancien*. Tels furent les ducs de Normandie, de Bretagne, de Bourgogne, de Guyenne, etc.
D'autres seigneurs, jouissant aussi de biens considérables, se contentèrent du titre de comte» Tels turent les comtes de Flandre et de Toulouse.
Les possesseurs de ces fiefs forcèrent, par la
voie des armes, leurs voisins moins puissants, et qui dans Forigine étaient leurs égaux, à rele-
* La ligeanoe était due au roi leul. EUe consislait à nleTer du roi directement, sans réserre de fidélité à aucun autre seigneur.
' Dux, chef.
Ter d'eux et à devenir leurs vassaux. On appela barons ces seigneurs de second ordre, qui relevaient immédiatement d'un seigneur dont la suzeraineté s'étendait sur toute une province.
Venaient ensuite des seigneurs de troisième ordre, qui n'avaient pas de titre et quinéaiimoios étaient possesseurs de fiefs. Us relevaient du baron.
Au dernier rang se trouvaient les hommes roturiers ou vilains qui étaient soumis à l'autorité du propriétaire du fief sur lequel ils résidaient.
Les seigneurs suzerains, de leur côté, avaient
des obligations à remplir envers leurs vassaux. Ainsi ils étaient obligés de les prendre sous leur protection, de les garantir de toute espèce de vexation , de les défendre même par la voie des armes, de venger leur mort et quelquefois les simples injures dont eux, leurs femmes ou leurs lilles avaient eu à souffrir.
La féodalité, comme on le voit, formait une chaîne qui, descendant du roi jusqu'au dernier sujet , liait toute la nation.
D£ LA NOHMAiNDlE. 91
Le roi d'Angleterre , comme duc de Normandie , était en France un des anneaux de eette chaîne y et en cette qualité il était vassal du roi de France et tenu aux obligations que coui^ortait ce titre.
Arthur, duc de Bretagne , était aussi vassal de Philippe, dont le devoir^ comme suzerain , était de venger sa mort.
C'est pourquoi y à la nouvelle de Todieux assassinat du jeune duc , ses amis et tous les Bre*tonsqui lui portaient une tendre affection, résolurent de s adresser au roi de France pour en obtenir la réparation du crime commis sur un de ses vassaux 9 par un autre vassal , dans l'étendue de la seigneurie de France.
Voici dans quels termes d'Argentré dépeint la consternation de la Bretagne à la nouvelle de la mort d xVrthur et la résolution prise par les seigneurs bretons :
« Il ne fut onc veu un tel deuil, pleurs, « gémissements, lamentations. Cela touchait à < tous États. Parquoi tous lés seigneurs firent une et assemblée à Vannes, car le cruel Anglais ne
n CONQUÊTE
« se coûteiitcut pas, disant que le gouvernement « de Bretagne lui appartenait comme tuteur « d'Aliéner, sœur du duc Arthur, laquelle par « raison devait être duchesse par la mort de son « frère, et luy (Jean) la tenait prisonnière entre « ses mains ^ »
« A l'assemblée de Vannes se trouvèienl Guy « de Thouars , alors veuf de Constance de Bre- « tagae , mais ayant la garde de sa iille Alix , « héritière présomptive du duché, Alain, comte < d'Avangour et de Bretagne, Guinomar, le « comte et les sires de Léon, le vicomte de Ko- € han, les sires de Ghàteaubriant, de Rieux, de « Beaumanoir, deLohéac, les évèques de Rennes, a de Nantes, de Saint-Brieuc, de Léon, etc., et c grand nombre d'autrés gentilshommes.
« 11 fut résolu qu'on se pourvoirait par requête « devant le roi de France, comme étant haut « seigneur suzerain de Normandie, Anjou, a Aquitaine et Poitou, pour lui demander répa- « ration de la mort d'Arthur , et à cet cflet fu- « rent commis et nommés députés des Ëtats de
* D'Arsentré, Histoire de Bretagne.
DE lA mmAUblE, 93
€ Bretagne auprès du roi de France ^ Pierre, « évèque de Rennes et Richard le Maréchal, qui « Vm et l'autre jouissaient d'une grande consi- < dération et d une grande iuliuence en Bre- « tagne*.»
Philippe accueillit la députation avec beaucoup de laveur. Il Tassura qu'il unirait ses efforts à ceux des Bretons pour venger leur jeune duc, et que l'honneur et la justice ne lui permettaient pas» de laisser un tel crime impuni.
Il est à remarquer que^ dans l'entretien avec les députés de Bretagne , Philippe ne fit rien paraître du regret qu'il éprouvait personnellement de la mort du jeune prince, fiancé de sa fille. U sentait qu'il allait être appelé à se prononcer comme juge. Le père s^effaça pour ne laisser voir que le roi.
Pendant que ces iaits se passaient. Jeun était retourné en Angleterre pour attendre les éyénements, sans avoir foit aucune diligence, sans même avoir laissé aucuns ordres pour découvrir les auteurs de la mort de son neveu.
* D'Argeatré^ Histoire de Bretagne.
n CONQUÊTE
Cette iadii£éreace avait paru une nouvelle preuve de sa culpabilité. Aussi, de toutes parts en Europe , il s'éleva bientôt contre lui un cri de réprobation et de vengeance. En vain Jean et ses partisans firent répandre le bruit qu^ Arthur s^était noyé en cherchant à s'évader, personne n'y voulut croire. D'ailleurs cette version fut formellement démentie par le prieur de Notre- Dame-du*Pré.
Ce prieur déclara solennellement , lors de l'instruction faite par la cour des Pairs de France, qu'il avait inhumé le corps d'Arthur de Bretagne trouvé dans la Seiue , et qu'avant l'inhumation il avait remarqué sur le corps des blessures qui indiquaient évidemment un récent assassinat* Cette déclaration faite par un honiMie généralement estimé et complètement désintéressé , ne laissa aucun doute dans les esprits.
Le crime paraissant dès-lors suffisamment démontré, Jean sans Terre fut sommé par les pairs de France de comparaître à leur barre.
La sommation lui fut signifiée à Londres par trois sergents d'armes. D'abord il refusa d'y répondre.
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Bientôt après, craignant que ce refus ne parût un aveu de culpabilité, il envoya l'évéque d'Ely et Hubert du Bourg réclamer du roi de France un sauf-conduit.
— Qu'il vienne, dit Philippe-Auguste , il le peut avec toute sécurité.
— Lui garantisse^vous de même le retour t
— Oui , si le jugement de ses pairs le permet.
Cette grave réponse a luspiré au poète Guillaume le Breton un beau mouvement que nous devons citer :
« Jehan , dit le poète , tu as craint qu'Arthur « vivant ne te ravit le trône ; Arthur mort t'ena lèvera le trône et la vie. Avant que le destin « ne ftt de toi un monarque , ton père t'avait « donné le nom de sam Terre^ Grâce à la mort « d'Arthur, ton père n'aura point menti; tu « seras sans Teneàe nom et d'effet'. >
La cour des Pairs était alors à Melun, oii elle avait été convoquée pour réviser la législation féodale. Elle était composée des hauts barons relevant immédiatement de la couronne et pré-
• Guillaume. Le Brelou, Philippéide.
sidée par Eudes, duc de Bourgogne. Elle s'assembla successivement à Paris , à Chartres et à Veadome, et chaque fois une nouvelle sommation de comparaître fut adressée à l'accusé.
Sur toutes ces sommations y Jean n'ajant point comparu, la cour des Pairs le déclara coupable de félonie et de trahison , et le condamna à mort. Toutes les terres qu'il possédait en France lurent acquises au roi à litre de réversion.
Voici les termes de Tarrét qui fut rendu le 30 avril 1203 :
« Jean, duc de Normandie, ayant violé son ff serment envers le roi Philippe, son seigneur , a tué le fils de son frère aîné, vassal de la couc roiine de France , cousin du roi , et commis ce « crime dans l'étendue de la seigneurie de « France, est déclaré coupable de félonie et de « trahison; toutes les terres qu'il tient à Aom- « mage sont canfisqmes, etc.^ etc. »
11 lui ordonné en même temps que le roi de France serait chargé de mettre l'arrêt à exécution.
Nous nous arrêterons un instant sur cet arrêt
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qui est fort remarquable par ses conséquences^ en effet, il rendait à la France la Normandie et les provinces dont l'avait privée le divorce d*Êléonore de Guyenne avec Louis VII.
Quant à sa légalité , il faut distinguer : la première disposition, contenant la déclaration de culpabilité, est iiiaitaquable. Toutes les ioimalités prescrites par les lois féodales avaient été rigoureusement observées. On peut dire même qu'il y en avait eu de surabondantes. Ainsi la Cour des Pairs s'était réunie dans trois villes dit* férentes, à Paris, à Chartres et à Vendôme, en donnant chaque lois une soinmation de comparaître au roi Jean^ quand la première sommation devant la cour réunie à Paris devait suffire.
L^assassinat d'Ârthur était évident. Le crime avait été commis dans la seigneurie de France, par un vassal du roi sur un autre de ses vassaui. C'était rioii-seulemenl un droit, mais un devoir pour Philippe de poursuivre la réparation. La condamnation à mort du roi Jean par ses pairs était donc juste ; elle était légale.
La seconde disposition de rarrét, relative à la
confiscation au proiit de la couronne, est loin de présenter le même caractère de légalité, et pouvait être contestée.
Jean sans Terre , duc de Normandie , était ^ li est vrai, le suzerain du duché de Bretagne. Il devait légalement être privé de sa suzeraineté sur la Bretagne pour avoir tué son vassal. La confiscation aurait dû s'arrêter là. Uassassinat d'Arthur, quelque odieux qu'il fût, n'était pas de ces crimes qui enUaiudieiit la confiscation générale : tel eût été, par exemple, le crime de haute trahison.
Mais Jean sans Terre était haï et méprisé; Philippe était aimé et craint, et on lui savait gré de ce qu'il prenait à ses risques et périls la punition d'un exécrable forfait. Tous les historiens d'ailleurs sont d'accord sur ce point, que dans presque toutes les provinces occidentales de la France on remarquait une lassitude générale de la domination anglo-normande; aussi la confiscation, qui produisit une vive sensation en Europe , reçut , comme la première disposition de l'arrêt, l'approbation de tout le monde.
DE LA NORMANDIË. 90
La cour de Rome s'éleva seule contre cet arrêt.
Innocent III fit plus, il se déclara le protec*teur du roi Jean, et prétendit qu'étant roi d'Angleterre il n'avait pu valablement être jugé par des pairs de France. Quant au meurtre d'Arthur, il ne se borna pas à l'excuser; il soutint qu'Arthur, comme rebelle à son oncle , avait été justement mis à mort.
Ces deux prétentions ne supportent pas 1 examen. En effet, ce n'était pas comme roi d'Angleterre que Jean avait été jugé et condamné par la Cour des Pairs, mais comme duc de Normandie, vassal du roi de France, et pour un crime commis en France.
Que dire également de la qualification de rebelle donnée à Arthur, quand il n'avait fait que détendre le plus légitime, le moins contestable de tous les droits? ■
Uarrét était certainement juste au fond et régulier dans la forme.
Innocent lU était cependant un Pape d'un mérite supérieur; mais plusieurs causes avaient
exercé sur sou esprit uue fâcheuse iuûuence. Il n'était âge que de trente-sept ans lors de son avènement à la papauté (année 4198). Fier, inflexible, imbu des doctrines de Grégoire VU sur la prééminence universelle du Saint-Siège, il se croyait le souverain régulateur des rois, leur imposait ses volontés, envoyait de simples légats qui se constituaient arbitres de leurs querelles, prononçaient des jugements, jetaient des inter^ dits, semaient des anathèmes, et forçaient les souverains à courber la tète devant les foudres apostoliques.
Philippe avait constamment protesté contre ces prétentions d'Innocent III , et prouvé , dans plus d'une circonstance, qu'il savait faire respecter les droits de sa couronne et repousser les empiétements ecclésiastiques.
Le roi d'Angleterre, au contraire, avait paru jusqu'alors soumis et môme obséquieux envers la cour de Rome, à laquelle il donnait toute facilité de percevoir le denier de saint Pierre, qui était une collecte que le Pape faisait chaque année en Angleterre par ses agents.
Innocent Ul se trouvait donc naturellement porté vers Jean, parce que, d'après la nature moHe et wiable du roi d^Angleterre, il voyait en lui un futur instrument de ses volontés , bien plus docile que le roi de France.
U faut croire aussi que le Pape avait été trompé sur les causes et les circonstances de la captivité et de la muit d'Arthur. On ne peut même eu douter, quand on le voit donner la qualification de rebelle à Arthur, et faire opposition, par ses légats, les abbés de Cazemare et de Troisfon* taines , à la guerre si juste de Philippe contre Jean, pour venger le duc de Bretagne
Cette opposition des légats n*arré(a point Philippe ; néanmoins elle lui parut assez grave pour qu'il crût devoir réunir ses barons, et leur demander s'ils le seconderaient dans sa résistance contre la cour de Rome, Tous répondirent affir* mativement et prirent rengagement suivant :
ft Nous nous obligeons à seconder Philippe , « notre seigneur, dans la guerre qu'il fait contre a le roi Jean, et ce nonobstant la volonté d u Pape
1 Voir la note D.
lOt CONQUÊTE DE LA NORMANDIE.
OU des legâts, nous eugageaot de uotre côté à « ]ui donner tout secours , et à ne faire aucune « tréYe ni accord avec le Pape que d'après les « ordres du Roi notre sire. »
Dans cet état de choses, Philippe se disposa à exécuter la mission dont la Cour des Pairs Tavait chargé.
Pour en apprécier toute la difficulté , il est à propos de jeter un coup d'œil rapide sur la position respective des deux rois et les forces dont ils pouvaient disposer.