CHAPITRE Vm
Préparatifs de Philippe pour mettre à exécution l'arrêt de la
Cour des Pairs. — Comparaison de ses forces et de celles de Jean.
Si Ton ne considère que l'étendue et la population des États sur lesquels ils régnaient, Jean , quoique vassal de Philippe, était plus puissant que lui.
Indépendamment de la forte et riche Normandie, Jean possédait en France les provinces qui s'étendaient de la Loire jusqu'aux Pyrénées. De plus, il avait toutes les forces de l'Angleterre à sa disposition et à son premier appel.
104 GOriQUÊTE
Philippe D'avait de secours à attendre que de son royaume et de ses grands vassaux , dont les forces, même réunies, formaient une puissance relativement faible et restreinte.
Il ne faut pas oublier également ce que nous aTons dit, dans le chapitre de Tindépendance des grands vassaux, de la durée incertaine de leui" leuips de service, et des ménagements dont le suzerain était obligé d*user sans cesse à leur égard pour les retenir sous ses drapeaux. Toutes ces circonstances, malgré l'ascendant que Phi* lippe avait pris sur eux , pouvaient retarder et quelquefois même entraver ses opérations.
La force numérique était donc du c6té de Jean ; mais Philippe compensait ces avantages par d'autres non moins importants.
Philippe était suzerain de Jean, ce qui, dans les idées du temps, lui donnait sur son rival une prédominance indépendante de la loi ce maté* rielle, prédominance que Richard lui-même, malgré sa herté et sa gloire i avait été plusieurs fois obligé de reconnaître. Ensuite l'opinion de
la France, d'une partie de l'Angleterre et du reste
DE LA NORMANDIE. i05
de i'Ëurope, moins la cour de Rome^ encourageait, soutenait Philippe daiiâ la luUe qu'il allait entreprendre; et Philippe amt une grande réputation de vaillance et d'habileté.
Jean, au contraire, passait pour un lâche; ses sujets dissimulaient mal le mépris^iu'il leur inspirait, et Tacite l'a dit avant nous : Magis famâ quam vi slant rajum rcs \
Jean d'ailleurs n'était point préparé pour une guerre avec Philippe. Sa force principale lui venait de l'Angleterre, et les Anglais avaient été mécontents du traité qu'il avait fait avec Philippe, et dont nous avons rapporte plus haut les conditions. Us pensaient que, pour obtenir du roi de France qu'il ne donnât aucun secours au jeune duc de Bretagne , il avait sacrifié les intérêts de l'Angleterre. Aussi ils avaient pris en premier lieu la résolution de lui refuser tout subside. Ses partisans avaient combattu cette résolution, en faisant observer que , refuser des secours au roi ,
* La puiBBuiee des roU s'affermit plus par l'opinion que par
la force.
m COiNQUÉTE
c*était mettre les iatéréts des Aiiglaiâ à la discrétion de Philippe.
Alors l'orgueil national avait été plus fort que le mécontentement contre Jean, et le Parlement s'était décidé , bien qu'il n'eût aucune confiance en lui, à lui accorder ces mêmes subsides qu'il voulait d'abord lui refuser. Une autre cause d'ailleurs avait déterminé le Parlement, c'était l'arrêt de la Cour des Pairs de France. Cette décision avait bien moins irrité les Anglais contre le cou« pable Jean que contre le roi de France,
Ils prétendaient que l'arrêt de la Cour des Pairs était entaché de partialité ; que le roi Jean étant actuellement en guerre contre la France » on l'avait mis dans une absolue nécessité d'être défidllant et dans l'impossibilité de se défendre , soit en le citant à comparaître avant que la paijL fût faite, soit en lui refusant un sdui-couduit pour son retour; que c'était le résultat d'une profonde combinaison du roi Philippe, qui avait bien moins cherché à venger la mort du duc de Bretagne , qu'à se créer un prétexte pour envahir la Normandie; que, dans tous les cas, Jean n'aurait pu
oc lA NOaMÂiNDlË. 107
ni dû comparaître , attendu que s'il était duc de Normandie, il était en même tenips roi d'Angleterre ; que cette haute position lui défendait de se soumettre au jugement de ses inférieurs, et que l'Angleterre ne Taurait pas permis.
Ainsi les Anglais méprisaient leur roi et en même temps le couvraient de leur protection , parce quMls ne voulaient pas qu'une nation ri-* yale s'attribuât le droit de juger celui qu'ils avaient mis à leur tète, d'abaisser celui qu'ils avaient élevé.
Ce retour de popularité, quoique un peu forcé, était un événement beureux pour le roi Jean. Il pouvait lui fournir les moyens d'opposer une ré* sistance sérieuse à l'attaque de Philippe-Auguste. Les seigneurs qui l'avaient accompagué en Normandie, le sollicitaient fortement de prendrequelque vigoureuse résolution; mais ce prince étdil si indolent, que rien ne pouvait le réveiller de son apathie.
Une conduite si extraordinaire faisait croire au bas peuple anglais que son roi était victime d'un sortilège. Au lieu d'accuser une conscience
bourrelée, et surtout l'abus des plaisirs, qui porte trop souvent à rindolence et à la cruauté, le peuple s'en prenait aiuc maléfices, selon les idées du temps. Mais les hommes de guerre ne désespéraient pas encore du roi. Ils aimaient à se persuader que son- inaction provenait de ce qu'il avait en tète quelque grand projet qu'on verrait éclore plus ford*
Cette croyance, que Jean eut sans doute soin d'entretenir par quelques discours adroits, ne contribua pas peu à lui faire obtenir du Parlement un second subside de deux marcs et demi sur chaque ûef j mais Jean, au lieu de l'employer selon les intentions du Parlement, le dépensa en frivolités*
Jaiuais cependant le danger n'avait été plus pressant. Philippe était déjà en armes pour envahir la Normandie. Sa prompte résolution dans cette circonstance était venue de la confiance que lui donnait une nouvelle institution dont les événements ne tardèrent pas à faire connaitt^e les avantages : nous voulonb parler de 1 lustilutiou des troupes réglées et soldées.
Convaincu par l'expérieuce du peu d'utilité des contingents de soldats fournis par les seigneurs, soldats recrutés à la hâte et qui souvent quittaient Tarmée au milieu d'une campagne.
Philippe s'était décidé à avoir des troupes réglées et soldées, qui étaient toujours à sa disposition , et qui plus tard devinrent le noyau et la principale force de son armée.
Ces troupes se composaient en grande partie de soldats levés dans le Brabant. Les Brabançons passaient à cette époque pour les troupes de l'Europe les mieux exercées, les plus aguerries et les plus disciplinées. Les gens des communes du Brabant s'étaient formés au sanglant métier des armes dans les guerres continuelles qui, depuis la mort de Godefroy de Bouillon, avaient eu lieu entre les maisons de Brabant et de Lim<* bourg, pour la possession du Brabant. Leur organisation militaire était supérieure à celle du reste de TËurope. Aussi Richard Gœur-de-Lion et Philippe-Auguste s'étaient empressés de fortifier leurs armées de ces soldats qui , sous le drapeau étranger, conservaient leur nom de Brabançons,
m CONQUÊTE
II n'était pas rare de les voir appelés à combattre les uns contre les autres, et ils le faisaient consciencieusement et résolument* Gomme les condouieri dltalie^ ils ne connaissaient que la puis* sance qui les payait tant qu*ils étaient à sa solde.
Jeau, oubliant Texemple de Richard, avait négligé de s'assurer le concours de ces vaillants soldats, dont il trouvait que l'entretien lui coûtait trop cher. Philippe au contraire avait eu bien soin de les conserver à son service, au prix de sacrifices qu'il s'était imposés» Pour subvenir aux frais de cette milice, Philippe avait vécu avec une grande économie, établi des réformes dans les dépenses de sa cour, levé des tailles sur les sujets de ses domaines qui ne faisaient pas profession de porter les armes, c'est-à-dire sur les bour^ geois et les vilains, et pris mémo dans la bourse des Juifs.
Ces deux derniers modes de grossir le tiésor de la couronne étaient irréguhers sans doute, mais les usages du temps les aiitorisaient, et d'ailleurs, en même temps qu'il pressurait les
Juifs ^ Pliilippe-Âuguste mettait le plus grand soin à les couvrir de sa protection contre les vexations et les dilapidations des seigneurs et des routiers. Aussi les Juiis qui, grâce à cette protection , jouissaient d*un bien tout nouveau pour eux, la sûreté pour leurs personnes et pour leurs biens, payaient sans se plaindre.
Philippe s'élait encore attaché les plus habiles ingénieurs de son temps. Il avait prévu que leurs talents lui seraient utiles , soit pour emporter de force les châteaux ennemis, soit pour fortifier des places utiles à la déiense de ses £iats.
Il avait aussi envoyé des émissaires en Nor« mandie , pour tâcher d'y exciter une révolte générale contre les Anglais. Ces émissaires étaient chargés de faire entendre aux Normands qu'ilsne devaient espérer aucun secours du roi d'Angleterre; qu'il leur serait plus avantageux de rentrer volontairement dans le corps de la monarchie française, dont ils avaient été détachés, que de s'y \oir cou Lai a U par les armes j que, par une soumission volontaire, ils s'assureraient la conservation de leurs privilèges, au Ueu qu'une
résistance, qui ne pourrait qu'être infructueuse, les en priverait in&illiblement.
Knûn Philippe était parvenu à se rendre le ckigé normand iavorable par ses bons procédés envers Gautier, archevêque de Rouen. Ainsi, nous lisons dans les chroniques du temps que, dès l'année 1195, Philippe avait envoyé à Gau* tier, alors retiré à Cambrai par suite des difficultés qu'il avait eues avec le roi d'Angleterre, Anselme, doyen de Tours, et Urson, son chambellan, pour lui offrir une retraite auprès de lui* L'archevêque avait accepté Toffre et était venu à Pontoise, où Philippe l'avait reçu avec de grands honneurs. C'était même pendant son séjour dans cette ville que l'archevêque avait négocié avec le roi Richard sa rentrée à Rouen.
Depuis son retour, Gautier avait encore eu de nou\eaux démêlés avec le roi d'Angleterre au sujet du domaine des Andelys, tandis que ses bous rapports avec le roi de France n'avaient jamais cessé de continuer.
Bien que l'histoire ne rapporte aucun &it qui indique une coopération active de l'archevêque
DE LA NORMANDIE. ii3
en faveur du roi de France, tout porte à croire néanmoins que les avances de rhabile Philippe n'avaient pas été perdues , puisqu'on verra plus tard que Tarchevéque n'intervint en aucune manière pour la défense de Rouen.