CHAPITRE IX
Philippe entre ea Normandie* -* Sièges et priset du châfem de Radepont et de Ghâteau<4jaillard. — Sensation produite en Normandie et en Angleterre par la prise de Ghàtean- Gaillard.
Tous ses préparatifs étant terminés, Philippe entra en Normandie à la tête d'une puiseante armée.
Il sentit la nécessité de frapper un grand coup, dès le début de la campagne » afin de donner de réclat à ses armes et de jeter le découragement parmi ses ennemis.
Auprès d'ÂndelySy à huit lieues de Rouen, sur
la rive droite de la Seiae, s'élevait la forteresse de Château-Gaillard. Richard en avait fait la clé de la Normandie. Bien qu'elle fût déjà presque inexpugnable par sa situaiiou sur un rocher escarpé, il l'avait entourée d'une triple muraille et munie de tours très-fortes et très-élevées. La maçonnerie avait été faite avec le plus grand soin y et on y avait employé des pierres si dures, que la construction a résisté à Faction du temps, et qu'on en voit encore une partie de nos jours. Rien en un mot n'avait été négligé pour rendre formidable cette forteresse, à laquelle Richard lui-même avait donné le nom de Château-Gaillard, comme pouvant défier toutes les attaques <les ennemis.
Philippe résokit de s'en emparer; mais, pour ne pas être troublé dans les opérations du siège , il commença par s'assurer des petites forteresses qui s'appuyaient sur Château-Gaillard, et servaient de complément à sa défense. Il prit successivement Gournay, le Yaudreuil et Radepont.
Le siège de cette dernière forteresse lui présenta seul des difficultés sérieuses. La forteresse
DE LA NOEMANDiË. 117
de Radepouti comme on peut le reconnaitre encore aujouid hui, était placée à rextrémiié d'uu plateau escarpé , défendu de trois cètés par de profondes vallées. Elle n'était donc accessible que par uu des côtés du plateau ; mais là de redoutables moyens de défense avaient été accumulés. On y avait creusé un large et profond fossé, qui était protégé par un donjon descendant jusqu'au fond de la tranchée , et relié à la forteresse par un étroit passage. Aux deux extrémités se trouvaient deux tours dites Tour Richard Gœur^de-Lion et Tour Jean sans Terre.
Philippe établit son camp devant la porte d'entrée qui ouvrait sur le fossé même, et à laquelle on accédait par un pont-levis qu'on avait eu soin d'enlever *.
Le roi fit tenter l'escalade de la porte ; mais cette attaque avait été prévue, et les assaillants furent vigoureusement repoussés.
Il fallut de toute nécessité recourir à l'art des ingénieurs. Un pont fut jeté sur le fossé, la muraille fut entamée à coups de bélieri et la forte-
' Rigord^ de GetUi Pkâ. Aug.
resse fut prise , non sans une vive résistance, après avoir tenu en échec pendant trois semaines les forces de la France.
Le roi trouva dans la forteresse et ùi prisonniers vingt chevaliers, cent soldats et trente ar*balétriers , glorieux débris de la garnison. Il fit inhumer dans le fort même, et avec de grands honneurs, tous les officiers et soldats morts pen* dant le siège
Il alla ensuite assiéger Château-Gaillard. Cette redoutable forteresse dominait la Seine. Elle servait de principale défense à la ville appelée aujourd liui le Petit-Andelys, qui elle-même était entourée de fortifications.
Pour détendre les abords de la place du côté de la Seine , les assiégés avaient construit , audessous de ses remparts, une triple digue, faite de pieux cari és de bois de chêne , qui se prolongeait dans la Seine jusqu'à la rive opposée.
Cette digue interceptait la navigation, et les bateaux de Philippe ae pouvaient plus apporter à son armée , qui occupait alors les deux rives
t Rigord, de GMs PM. Aug.
DS lA NORUâNDlE. l|9
\is-à-vi8 de Château-Gaillard, les vivres et autres proTisions nécessaires à ses besoins. U Mut que des hommes dévoués allassent couper des pieux avec des haches , et renverser la digue en s'exposant aux coups de la garnison qui les accablait de dards I de pierres et de toute sorte de projectiles.
Alors les bateaux purent venir se placer en iace de la ville et du château. Le roi ordonna qa^ils fussent serrés l'un contre Tautre. Ensuite il les fit couler à fond un peu au-dessous des remparts du château, en les arrêtant à l'aide de pieux enfoncés dans la rivière. Il réussit de cette manière à faire un pont qui établissait une communication iacîie entre les deux rives. Ce pont lui fut dans la suite d'un puissant secours.
Tout étant ainsi préparé, il commença son attaque par la ville des Andelys dont il parvint à s'emparer après une forte résistance. Cette ville ne fut pas plus tdt en sa possession, qu'il tourna tous ses ellorts contre Château-Gaillard*.
U fit construire des tours , de nouvelles marçhines de guerre, réunit tous les moyens alors
* GuiUaume jL.e Bretou^ PhiUppélde^ chaut tui.
ISO CONQUÊTE
en usage pour l'attaque des places; et, grâce aux talents et à l'activité de ses ingénieurs, il put serrer de plus près la célèbre iorteresse avec quelque espoir de s*en rendre maître.
Jusqu'alors le roi Jean n'avait tenté aucun effort sérieux pour entraver les opérations de Philippe ; mais voyant les succès du roi de France et l'imminence du danger que courait Château- Gaillard, li prépara contre le camp de Piiiiippe une double attaque assez bien combinée. Elle devait être faite simultanément, du côté de la terre par Guillaume de Glocester, son maréchal, et du côté de la rivière par le pirate Alain Le Breton, auquel le roi Jean avait donné l'ordre de remonter la Seine avec soixante-six navires pour foire diversion.
De Glocester maicha pendant toute la nuit, et aiiiva devant le camp aux premiers rayons du jour. Il s'élança aussitôt sur les soldats de Philippe, qu'il surprit à moitié endormis, et en fit un grand carnage.
Heureusement le brave Guillaume des Barres, Renaud, comte de Boulogne, et plusieurs che-
valiers, étant parvenus à réunir autour de leur petite troupe un certain nombre d'hommes ré* soius, purent résister aux assaillants, les atta* quer à leur tour, les mettre en déroute, et forcer leur chef à se retirer après avoir perdu un grand nombre des siens
De Glocester, qui avait vainement compté sur Alain Le Breton , était à peine hors de vue , que la flotte, qui avait été retardée par les sinuosités de la Seine, parut devant le camp. Ce fut un nouveau combat à livrer. L'attaque d'Alain, qui avait eu le tort d'arriver trop tard, fut repoussée avec plus de vigueur encore que celle du maréchal. Les pirates furent poursuivis par trois habiles marins français, Galbert, surnommé le Barbu, Thomas le Pourfendeur et Jean Lenoir, qui , s'étant jetés dans des bateaux rassemblés à la hâte, leur Erent éprouver de grandes pertes et parvinrent même à s'emparer de deux de leurs bateaux \
Depuis ce moment, et jusqu'à la fin du siège,
^ PhiUppéide, chant tut.
* Ibid.
m CONWÉTS
Philippe n'eut à redouter aucune attaque du côté de la Seine.
En revenant de la poursuite des pirates , Gaibert le Barbu rendit au roi Philippe un service non moins important.
Pour défendre les approches de Château-Gaillard, les Anglais, outre la digue dont nous venons de parler^ avaient environné ses murailles d'une double enceinte de palissades construites en bois de chêne et qui arrivaient jusqu'à la Seine. Une nuit Galbert plongea dans le fleuve, aborda aux palissades et y mit le feu, après les avoir iVottee^ de bitume. La flamme, à laquelle un fort vent d'est donnait une grande activité, s'éleva bientôt dans les airs en tourbillons chargés d^étincelles , se répandit dans Tenceinte et dévora les tours, ainsi que les machines que les Anglais avaient préparées pour la défense ^
Château-Gaillard ne fut plus protégé que par ses murailles ; mais elles étaient si fortes, que les efforts persévérants de Philippe et de ses ingénieurs n'avaient encore pu les entamer,
* Philippéide , chaut viii.
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Cependant Tarmée était depuis six mois devant Château-Gaillard. L*automne s'approchait et les
barons voulaient, selon les habitudes de l'époque, rentrer dans leurs manoirs pour y passer la saison d'hiver.
Us étaient dans leur droit. Ën effet, le ban, qui était la convocation des nobles pour le service militaire, ne durait alors que quarante jours, non compris le temps de Talier et du retour; et comme le seigneur était obligé de nourrir et d'entretenir ses hommes d'armes à ses irais, il avait bien soin de ne pas prolonger son temps de servicé, surtout en hiver, où il était plus difficile de se procurer des vivres.
Philippe se vît sur le point d'être abandonné par ses barons. Il se serait alors trouvé réduit aux troupes mercenaires. Bien qu'elles se battissent résolument, elles ne pouvaient seules faire face à tous les accidents d'un siège aussi long et aussi difficile. Le roi de France n'épargna aucun sacrifice pour conduire Tentreprise à bonne fin. Il redoubla d'activité et d'énergie. U parvint à re« tenir les nobles sous ses drapeaux en leur don-*
m CONQUÊTE
nanl de nouveaux fiefs et leur prodiguant Targent de SOQ trésor. U s'assura de la fidélité de ses mercenaires en augmentant leur solde , et il lit construire devant Château-Gaillard un camp, entouré de murailles et de tours ^ annonçant ainsi son intention d'y passer l'hiver avec son arûiée.
Château-Gaillard avait pour gouverneur Roger
de Lasci, vieux et brave chevalier. Lors de l'invasion du roi Philippe en Normandie ^ Roger de Lascî, croyant que ce ne serait qu^une attaque passagère , avait permis à un grand nombre de bourgeois de venir se réfugier à Château-Billard. Hais le siège se prolongeant outre mesure , et les vivres commençant à manquer, le gouverneur se vit dans la pénible nécessité d'expulser du château un millier de ses habitants, et le choix tomba sur les hommes invalides, sur les femmes et sur les enfants.
De son côté Philippe, qui comptait sur la présence de toutes ces bouches inutiles pour affamer la garnison ^ les fit repousser dans le château â coups d'arbalète. Le gouverneur leur ferma im-
pitoyablement la porte. Alors ces malheureux furent obligés de rester sur les glacis ou dans les rochers qui bordaient la Seine, et la plupart y moururent de faim. Mais Philippe ne put résister au spectacle de tant de misère, et, par ses ordres, ceux qui survécurent purent gagner les villes voisines.
L*hiver était passé et la garnison ne parlait point de se rendre ; les travaux du siège furent
repris avec une nouvelle vigueur. Les tours furent approchées. Les archers firent pleuvoir une grêle de traits; les catapultes, les mangonneaux, les pterriers lancèrent d'immenses blocs de pierre : mais tous ces efforts vinrent expirer contre les murs de la forteresse.
Un seul moyen restait, c'était l'escalade : Cadoc, chef des routiers, résolut de la tenter. Il prit avec lui trois cents hommes légers et courageux, qui s'étaient munis d'échelles et de cordes. Dès que la nuit fut arrivée , ils plantèrent les échelles au pied de la roche qui était baignée par la Seine et portait une des tours. Les échelles se trouvant trop courtes, ils creusèrent dans le roc,
avec leurs poignards^ des trous suftisaots pour placer leurs pieds, et parvinrent ainsi, après des efforts inouïs, et en tendant la main à ceux qui les suivaient, à atteindre le sommet du rocher et la première enceinte de la forteresse.
Le bruit qu'ils faisaient, en montant et en creusant dans le rocher, avait cté entendu de la garnison qui était accourue. Alors un horrible combat eut lieu dans Tétroite enceinte où ils étaient parvenus. Les soldats de Cadoc ne pouvaient reculer, car derrière eux était le précipice, et un seul pas en arrière les eût lancés sur les rochers. Il fallait mourir ou conserver le poste qu^ils avaient conquis avec tant de constance et décourage. L'imminence d'une mort affreuse, l'énergie du désespoir, leur donnèrent sans doute des forces surhumaines, car, malgré leur petit nombre, ils réussirent à s'y maintenir. Même ils purent miuer la tour, y mettre le feu, et la faire écrouler : ce qui permit à d'autres assiégeants de venir les rejoindre.
La première enceinte était prise, mais la seconde pouvait faire une longue résistance. Les
soldats de Gadoc finirent par découvrir une fenêtre qui servait à éclairer une chapelle placée à Tun des coins de la seconde enceinte. Une nuit, sous la conduite de Bogis, lolrépide varlet dont l'histoire a conservé le nom , ils se glissèrent de l'autre côté du fossé et grimpèrent jusqu'au pied du rempart. Alors Bogis, s' élevant sur leurs épaules , parvint , en se cramponnant , jusqu'à la fenêtre de la chapelle, où il s'installa. De là, il leur tendit une corde, et bientôt soixante se trouvèrent réunis dans la chapelle.
Ils en firent sauter les portes et se précipitèrent dans le château. Le gouverneur les avait entendus et était accouru avec la garnison, réduite alorsàcent cinquante hommes. Bogis et ses compagnons auraient évidemment succombé sous le nombre; mais tandis que les uns faisaient face au brave Roger de Lasci, les autres baissaient le pont«levis et ouvraient ainsi passage à une troupe nombreuse d'assaillants.
Le gouverneur ne perdit pas encore courage, et se retira dans la troisième oiceinte, où était la citadelle. Mais l'ardeur des chevaliers de France
était surexcitée au plus haut degré par les avantages qu'ils avaient obtenus. Tandis que les rou» tiers sapaient une des murailles de la citadelle, la
catapulte Tébranlait par d éuormes blocs de pierre.
Enfin, la muraille s'écroula; une large brèche s'ouvrit, les Français se précipitèrent à travers les décombres et prirent la citadelle d'assaut, le
mars 1204. Le terrain leur fut disputé pied à pied par le gouverneur et ses hommes d'armes , qui aimèrent mieux se faire tuer que de se rendre.
Le lendemain on trouva ces braves gens couches dans la poussière. Tous avaient été frappés à la iace et à la poitrine; «grand sujet de louana ges et d'honneur pour la chevalerie,» s'écrie à cette occasion Guillaume Le Breton, qui, malgré son évidente partialité pour Philippe-Auguste , n'hésite pas à rendre à d'héroïques ennemis la justice qui leur est due*.
L» prise de Ghâteau*Gaillard produisit une prodigieuse sensation en Normandie et en Angleterre. Aucune forteresse ne put espérer désor-
^ PbUippéide^ ehant vin.
mais de résister à une armée qui avait vaincu des difficultés devant lesquelles auraient reculé des hommes moins persévérants.
Philippe-Auguste aussi en prit plus de confiance dans lui-même et dans sa fortune. 11 se sentait d'ailleurs encouragé par l'opinion publique. En elTet, en ver lu de la sentence des pairs, Philippe, soumettant les provinces de Jean par les armes, paraissait bien moins un conquérant profitant des embarras d'un roi voisin, qu'un vengeur armé par la justice, pour prendre en main la cause des rois et de Thumanité, et punir un coupable.
Jamais l'intérêt politique n'avait pu se couvrir d'un plus beau prétexte.