CHAPITRE X
Jean se retire à Gaen atec bftbelle d'Angouléme, sa nouTelle épouse* — Sa -vie efféminée. Ses exactions. — Son effroi en apprenant la prochaine arriYée de Philippe. — Il se réfugie en Angleterre*
Peudantque les chevaliers anglais et normands soutenaient si bravement sa cause, où était le roi JeanT
Son iocapacilé accroissait le désordre que causaient ses violences. Haï et méprisé de ses sujets, abandonné de ses partisansi il commettait encore la faute de marchander les services de ses mercenaires f et se privait ainsi du secours de ces
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troupes, qui avaieut été si utiles à son père et à son frère.
Dépourvu de ressources , sans armée, sans argent, il se \oyail réduit à aller se réfugier à Caen avec sa nouvelle épouse Isabelle d'Angoulême, dont il était toujours fort épris. Là, cherchant à se rendre populaire , se prodiguant , s'invitant à la table des riches bourgeois , il cherchait à s'étourdir sur les dangers qui le menaçaient; souvent il passait toute la matinée au lit et n'en sortait que pour s'asseoir aux festins qui se prolongeaient fort avant dans la nuit.
Cependant les nouvelles les plus alarmantes arrivaient de tous côtés. 11 apprenait que Radepont, Ândeiys et Château-Gaillard avaient été successivement enlevés par le roi Philippe. Il se contentait de répondre : t Laissez-le faire ; j*en a reprendrai plus en un jour qu'il ne peut m'en « prendre en un an. »
Des députés de Rouen étant venus à Caen pour Im dépeindre les dangers qui menaçaient leur ville, et lui apporter une requête des habitants qui demandaientdessecours, le trouvèrent jouant
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aux échecs. Il prit la lettre d'un air distrait : « Nous verrous, dit-il, quand j'aurai fini ma « partie. » Après la partie, il lut la requête, et répondit : « Que les habitants de Kouen se « défendent comme jIs pouriont. » Ce fait paraîtrait incroyable s'il n'était attesté par plusieurs historiens.
« Voilà cependant pour qui nous mourons, »
disaient les députés en s'en allant.
Les barons anglais qui Fa valent suivi s'indi* gnaieiit d'une pareille inaction : ils commencèrent à se retirer dans leurs possessions d'outremer. Pour les retenir, Jean exigea de ceux qui n'étaient pas encore partis le serment de ne pas l'abandonner, leur faisant touràtour des caresses ou des menaces.
Ce moyen ne lui ayant pas réussi, il eut recours à l'argent. U fil venir en Normandie l'or qui était la réserve de 1 échiquier d'Angleterre, et ne trouvant pas cette ressource suffisante, il emprunta à tout le monde, aux abbayes, aux barons , aux bourgeois.
1^ U aliéna même pinceurs de ses droits. Ainsi ,
les villes de Caen , Falaise et Domfront reçurent de lui des lettres d'affranchissement des droits régaliens moyennant de fortes indemnités en argent *.
Il vendit jusqu'à la justice. Jouidan de Rots ne put rentrer dans des terres dont son neveu Tavait dépouillé^ qu'en payant 40 marcs au trésor royal. Jean de Mondeville, Jean d*Aulnay et Guillaume de Yenoix furent également obligés de payer des sommes considérables pour être admis à hériter de leurs parents.
La main dft riches héritières fut mise à l'encan et donnée à ceux qui en offraient le plus. D'autres héritières (entre autres Roheise de Douvres et Mathilde de Dives) payèrent de fortes sommes pour obtenir la permission de se choisir un époux. Richard de Reviers versa 700 livres d'Anjou pour avoir en mariage Adade Port. Reviers étant mort peu de temps après son mariage, sa veuve fut achetée de nouveau par Roger de
* Les lettres d'affranchissement de ces Tilles sont à la Tour de Londres^ dans le rftie des lettres-patentes de la cinquième année du règne de Jean sans Terre.
Planes, moyennant iiOO livres. Gomme il n'avait pas cette somme à sa disposition , le roi Jean lui accorda des termes ; mais il fut obligé de foui^ nir caution*.
Ces exactions fournirent au roi Jean le moyen de retenir quelques barons auprès de lui et de reprendre des troupes mercenaires à son service. Il donna le commandement de ces troupes à Lupicaire, chef routier , connu par sa rapacité et les mauvais traitements qu'il se plaisait à exercer sur les bourgeois et le clergé. Les routiers pouvaient impunément commettre les plus grands désordres, car le besoin qu'on avait d'eux les garantissait de toute répression. Ils allèrent jusqu'à menacer Tabbesse de la Trinité de Gaen , qui était alors Isabelle d'Yvetot. Elle demanda des lettres de sûreté au roi et ne les obtint qu'à la condition de payer 40 marcs d'argent au trésor royal.
Il parait que les sommes considérables que le roi Jean était parvenu à se procurer lui avaient redonné de la confiance, et peut-être
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l'espérance de conserver la Normandie ; car on trouve qu en 1204 il avait fait faire à la famille de Moyen des propositions pour acquérir par échange la seigneurie de Lion, située à quelques lieues de Caen, sur le bord de la mer; mais Philippe-Auguste ne lui laissa pas le temps de conclure le marché*.
Pendant ce temps Philippe continuait à réduire sous son obéissance les villes de la Uaute^ Normandie. Toutes s'étaient soumises presque sans résistance, à l'exception de Rouen, de Verneuil, de Font-de-l'Arche et d'Arqués ^ qui avaient annoncé l'intention de rester fidèles au roi Jean et de se défendre.
En attendant que les préparatifs fussent terminés pour l'attaque de ces quatre places, Philippe marcha sur la Basse-Normandie avec une partie de ses troupes.
La nouvelle de la prochaine arrivée des chevaliers djà Philippe terrifia le misérable Jean, qui était toujours à Caen. 11 entra dans un de ses accès habituels de fureur, et, cherchant à rejeter
* Hot* Tur. Lond. ad annum i204.
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sur d autres les cooséquences de sa lâcheté et de rignominie de sa conduite, il accusa les Normands de ravoir trahi.
Il reprit les objets que, suivant 1 usage du temps, il avait remis à la garde de divers particuliers. Ainsi il demanda à Tévéque de Norwich les or^ nements royaux, la grande courouae, le glaive, la tunique, la dalmatique, le manteau, le bau-* drier, les sandales, les gants, les dettes, les éperons, etc. ; et à Robert de Vieux-Pont, bailli de ' Caen, cent onze marcs d*or, quatre-vingt-cinq besants et plusieurs autres objets précieux.
Nous voyons également qu'à l:i même époque il avait écrit aux barons de l'échiquier de passer en compte à Guillaume Poignant, vicomte de Caen, 200 livres d'angevins, que ce dernier avait soldées par ses ordres à Pierre de Préaux.
Quand il eut recueilli tous ces trésors, il passa la mer et alla débarquer à Portsmouth avec la reine, fuyant devant Philippe, comme il l'avait toujours fait. Rien ne put l'arrêter : ni son pro* pre intérêt , car il était évident que sa fuite allait livrer toute la Normandie au roi de France , ni
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le sentiment de la honte dont il se couvrait , ni
les souvenirs glorieux de son père et de son frère Richard.
Il laissa au grand-sénéchal de Normandie toute la charge de la défense. Il lui envoya bien d'Angleterre quelque argent et quelques provisions ; mais son principal soin, après son arrivée, fut de faire prendre dans les forêts d'Angleterre une grande quantité de daims , qu'il fit transporter dans les forêts de Normandie pour les peupler.
Il voulait sans doute par cet envoi remonter le moral de ses partisans de Normandie , en leur persuadant que, bien loin de renoncer à cette province, il se préparait à y revenir incessamment. C'est au moins Tinterprétation la plus raisonnable qu'on puisse donner d'un acte qui , au premier abord , parait inexplicable.