CHAPITRE XI
Philippe poursuit ^es succès. — Il prend successiYement Falaise et Caeu. — Abus répriuiés par Philippe.
Après le départ du roi Jean, Philippe se dirigea sur Falaise. Il n'éprouva aucun obstacle sur sa route. Toutes les villes ouvrirent leurs portes, tant la conduite du roi d'Angleterre avait causé un niecoiitentement général dans la province. Au lieu de chercher en effet à se concilier les esprits, dès qu'une famille lui était dénoncée comme disposée à prendre le parti de Philippe, il la frappait sur-le-champ d'une confiscation de
biens au profit de ses courtisaus. Les rôles de la Tour de Londres fournissent une foule d'exemples de ces confiscations pendant la seule année 1203. C'était se créer à plaisir des ennemis irréconciliables et augmenter le nombre des partisans de Philippe.
En arrivant devant Falaise, Philippe trouva cette ville occupée par Lupicaire, ce chef de routiers dont nous. avons déjà parlé. Lupicaire, comme tous les condottieri ou routiers du moyen âge qui vendaient leurs services au plus offrant, ne tenait pas plus au roi Jean qu'au roi Philippe; il u avait cle préférence marquée que pour celui des deux qui lui assurerait la solde la plus élevée et le paierait le plus exactement. Du moment qu'il \it que les affaires de Jean étaient désespéréesy et que lui->méme s'était sauvé en Angleterre^ il ne résista dans Falaise que le temps nécessaire pour s'assurer de bonnes conditions (sept jours). Ensuite il livra Falaise à Philippe et passa à son service avec tous les gens qu'il avait à sa suite.
La ville de Gaen, séjour de prédilection de Jean sans Terre, n'opposa pas plus de résistance. Dès
que le roi Jean fut hors des murs de la ville, les habitants envoyèrent plusieurs d'entre eux faire leur soumission à Philippe, qui les accueillit avec bienveillance.
Cette démarche avait eu lieu à Tinsu de Robert de Gouvis, seigneur de Gouvis, de Baron et de Mouen , que Jean sans Terre avait nommé gouverneur de la ville. De Gouvis se montra d'abord fort irrité de la démarche des habitants. Il se retira dans le château, en répara les murs et y ht entrer des provisions, comme s'il eût eu Fintention de soutenir un siège. Néanmoins, après quelques pourparlers avec les officiers que Philippe lui envoya , tout ce beau feu s'en alla en fumée, et il livra sans difliculté la ville et le château.
Le roi de France lui en enleva le commandement et le donna à Guillaume Quarrel, qu'il honora en même temps du titre de vicomte.
11 est présumable que la deputation envoyée à Philippe par les habitants de Gaen avait eu pour objet de leur assurer certaines garanties, car nous voyons que , pendant son court séjour à Gaen ,
m CONQUÊTE
Philippe s'empressa de ratifier les letties d aifranchissement que les Gaennais avaient obtenues du roi Jeau le 17 juin 1203^ et leur accorda d'autres privilèges. Il abolit également divers usages et coutumes , contraires à la liberté des bourgeois, que les iiis de lieiiri II avaient introduits.
Bayeux, Séez, Coutances, Lisieux suivirent
l'exemple de Caen et obtinrent les mêmes concessions *.
En même temps le roi Philippe fit droit aux
réclamations des bourgeois de Caen contre deux abus dont nous devons parler, car ils retracent bien les mœurs de l'époque.
Âvaiil Tallranchissement des communes il s'était établi un usage, fruit honteux de l'ancienne servitude féodale. Le Statut normand voulait que le duc eût, de droit, la tutelle des en&nts des seigneurs qui possédaient des fiefs relevant miment du duché de Normandie, même la tutelle de leurs veuves eucore mineures, et
I Voir la note E.
par là le droit de les marier à sa volonté ' ; mais , par une extension arbitraire de cet article de la
coutume, i avidité fiscale avait usurpé le droit de tutelle et de mariage des eniknts mineurs et des veuves des bourgeois de Gaen.
Ainsi quand un riche commerçant laissait à sa mort une veuve mineure et des enfants en bas âge, il était libre à un autre bourgeois d'aller à l'échiquier offrir une soumie pour ubleiiir la main de la veuve^ ou celle d'une de ses filles, pour lui ou pour son fils, ou la maiu du iils mmeur pour l une de ses filles. L'offre était inscrite dans un rôle particulier qu'on appelait Rotulus oblaumm. Des rivaux pouvaient mettre à l'enchère , qu'on laissait ouverte assez longtemps pour le bénéfice du fisc.
A la fin les offres étaient soumises au duc , qui acceptait celle qui lui convenait, fixait les termes de paiement, et renvoyait à réchiquier pour exiger et recevoir une caution valable, mais
* Les neuves qui possédaient des fief* n'avaient pas la liberté de se remarier sans consulter leurs seigneurs, afin de ne pas donner à ceux-ci, pour vassaux, leurs ennemis ou des seigneurs plus puissants qu'eux.
toujours avec la clause que les parties semieul. des mêmes rang et condition, modo non dispargiantur. Mais si Tadjudicalaire répugnait à l'adjugée, cette dernière pouvait augmenter Tenchère et acquérir par là le droit de se marier à sa volonté'.
Il existait encore un autre abus qui résultait d'une jurisprudence nouvellement établie contre Tusure par les ducs Richard Cœur-de-Liou et Jean sans Terre.
On distinguait alors deux espèces d'usure , Tune publiiiue et l'autre secrète. Elle était publique, lorsqu'un homme était connu pour prêter à usure. On le laissait tranquille pendant sa vie ; mais si à sa moi t on ao trouvait pas de testament qui réparât ses injustices, tous ses biens meubles étaient confisqués au profit du domaine.
L'usure était secrète, lorsqu'un homme, recevant un capital , abandonnait au préteur par un acte secret la jouissance d'un bien fonds jusqu'au remboursement de la somme prêtée. Dans ce cas, l'acte une fois connu, le mobilier du préteur était
^ Ek registrU PhUippi Augusti.
confisqué, et l'emprunteur devait rendre le capital au domaine 9 qai, de plus, s'emparait de rimmeuble dont on avait concédé la jouissance
On sent qu'au moyen d'une pareille jurisprudence, aucune fortune n'était assurée, pas plus celle du prêteur que celle de l emprunteur. 11 en résultait, même pour le fisc, Tobligation d'établir une espèce d'inquisition pour découvrir les usures secrètes, et, par suite, le droit de pénétrer dans les affaires des &milles.
Ces deux abus étaient autant impolitiques qu'immoraux : Philippe-Auguste y remédia en déclarant par sa charte, délivrée à Gaen au mois de février, qu'à l'avenir il ne s'jnuniscerait point dans les mariages des veuves mineures et des . enfants (gaiement mineurs des bourgeois, à moins qu'ils ne possédassent un fief qui, d'après la coutume de Normandie, les soumettait à la tutelle du roi ;
Et, de plus, qu'il ne punirait l'usure que lorsqu'on aurait prêté argent pour argent
^ Ex registris PhUippi Augusti.
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