‹ Histoire de la conquête de la NormandieChapitre 17 sur 24 · CHAPITRE XIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIU

Siège et capitulatioa de Rouen. — Les autres villes suiTent son exemple. — Réunion de la Normandie h la France en 1204.

Pbilippe*Âuguste n'était pas sans quelque in<* quiétude sur Tissue de l'attaque qu'il méditait contre la ville de Rouen. Déjà , ainsi que nous ravous dit précédemnienti il avait fait, dix ans auparavant, pour s'emparer de cette \ille| une tentative qui n'avait pas réussi.

Depuis cette époque l'inimitié de la population rouennaise contre Philippe, loin de baiïaiblîr, avait au contraire pris de nouvelles forces : Im^

io4 CONQUEfE

mortale gerens odium cum principe nostro \ dit à ce sujet Guillaume Le Breton dans sa Philip* péide.

Dans tous les temps, au reste, les bourgeois de Rouen avaient été plus portés pour les rois d'Angleterre que pour les rois de France. Cela tenait à plusieurs causes que nous devons indiquer.

D'abord les rois d'Angleterre des races normande et angevine considéraient la Normandie, et principalement la ville de Rouen, comme leur berceau. C'était à Rouen que RoUon, tige héroïque de leur race, avait établi le siège de sa domination, du consentement de Charles le Simple.

C'était de Rouen que Guillaume était parti pour FAngletérre, escorté de ces valeureux chefs normands qui l'avaient aidé à en faire la con- quête. Guillaume avait distribué à ses belliqueux compagnons les principaux fiefs anglais à titre de récompense des services qu'ils lui avaient rendus. De cette manière ces seigneurs s'étaient

^ Elle portait une hune immorteUe à noire prince.

Dë la NORMÂNDil:.. 185

trouvés posséder tout à la fois, en Angleterre et en Normandie y de vastes domaines.

Au décès des possesseurs, les domaines avaient été divisés entre leurs enfants. Les uns avaient eu en partage les domaines normands et avaient continué à résider dans le manoir paternel; les autres avaient reçu les domaines anglais et étaient devenus les souches des plus grandes familles anglaises.

Les relatiouâ de parenté avaient continué entre les divers membres de ces familles, se trouvant habiter deux pays différents, mais voisins, et soumis d'ailleurs aux mêmes souverains. Ils n'avaient point cessé d'entretenir ensemble des liaisons fondées sur la même origine , les mêmes usages et les mêmes lois. Il en étail résulte que la souveraineté des rois angevins était passée dans les traditions et les habitudes des deux pays.

En second lieu, Rouen était une ville de marchands qui s'étaient enrichis dans leur commerce avec TAngleterre, et qm n'entrevoyaient qu'avec un profond regret 1" interruption de relations si utiles à leurs intérêts particuliers*

m CONQUÊTE

En troisième lieu, c'était à Richard Cœur-de- Lion que les habitants de Rouen devaient leurs franchises et leurs insUtutioas communales. Les bourgeois claicut Irùs-jaloux de ces mstitutions, qui les avaient affranchis de l'oppression des seigneurs, et leur avaient donné une liberté et des garanties nouvelles. Ils en conservaient toujours pour Richard une reconnaissance qu'ils étendaient à sa famille.

Toutes ces causes réunies avaient amené la préférence que les bourgeois de Rouen donnaient aux rois d'Angleterre sur les rois de France.

En arrivant devant Rouen , Philippe trouva les bourgeois disposés à la résistance. Us avaient fermé les portes de leur double muraille et rempli d'eau leur triple fossé.

Ils s'étaient ensuite mis volontairement sous ' la direction des chevaliers et seigneurs des environs, qui avaient sur l'art de conduire les opérations militaires , et principalement la défense des places fortes , des notions qui leur étaient inconnues.

C'était un simple bourgeois , nommé Robert ,

DE lA NORMANDIE. 157

placé par eux, comme maire ^ k la téte de la commune, qui leur avait inspiré ces résolutions pleines de sagesse et de fermeté.

Les villes voisines leur avaient envoyé des contingents, mais en petite quantité. 11 semblait qu'elles prévissent qu'après Tattaque contre Kouen^ elles en auraient de semblables à redouter, et qu'elles cherchassent à ménager leurs ressources.

Elles faisaient une faute grave, car elles ne voyaient pas que c'était leur cause qui allait se décider sous les murs de Rouen. En effet, si Tarmée royale recevait un échec devant Rouen , il était à présumer qu'elle ne chercherait point à tenter d'autres entreprises, attendu qu'elle serait démoralisée par 1 uisuccès. Si au contraire Rouen succombait, comment des villes de peu d'importance pourraient-elles résister à une armée qui aurait triomphé de Château-Gaillard et de Rouent

n est à observer que parmi les défenseurs de la ville , les historiens ne citent aucun chef anglais, aucun envoyé du roi Jean. Ce malheureux

roi avait persisté dans la résolution qu'il avait annoncée à Caen aux députés rouennais, de les laisser se défendre comme ils pourraient.

L'archevêque Gautier avait lui-même quitté Rouen : ce qui est suffisamment démontré par le silence que tous les historiens ont gardé sur lui dans les relations qu ils ont faites du siège de la Tille. Faut-11 attribuer cette absence aux ménagements dont Tarchevéque croyait devoir user envers Philippe, son futur souverain , ou à une grave mésintelligence qui existait entre le clergé et les bourgeois : mésintelligence qui remontait à une date assez ancienuc, puisque plusieurs fois, et même dès le 25 novembre 1192, Tarchevéque avait fulminé des sentences d excommunication contre eux? C'est ce qu'il nous serait bien difficile de décider.

Pendant tous ces préparatifs, le roi Jean ne s'occupait qu à lever des impôts en Angleterre j il semblait avoir perdu de vue ses sujets du continent, quand il eût fallu, pour résister à Tactif et entreprenant Philippe, toute l'énergie et Taudace d'un Richard Cœur*de4jion. Heureusement

pour la Fiance, Richard était remplacé par ua successeur indigne de lui.

malgré ce cruel abandon , les bourgeois de Rouen se préparèrent à se défendre avec résolution. Rs coupèrent les ponts, élevèrent des fortifications et des barricadesi et construisirent des machines et engins de guerre dont ils garnirent leurs murs.

Le premier effort de Philippe fut dirigé contre la barbacane, fortification qui défendait la téte du pont de Saint-Seyer, en face de la route de Gaen. Plusieurs attaques furent repoussées : les assiégeants revinrent à l'assaut avec une nouvelle vigueur; mais les assiégés parvinrent encore à se maintenir dans la place.

Philippe fit alors passer la rivière à une partie de son armée , afin d'attaquer la ville par dififérents points à la fois* Les bourgeois continuèrent à se défendre, repoussèrent les attaques^ firent de fréquentes sorties, et conservèrent leurs posi~ tiens pendant près de deux mois.

Une circonstance particulière donnait à cette défense un caractère d'adiamement peu ordi-

naire. En effet, les Rouennais avaient fait couper la téte à des envoyés du roi Philippe, et ils craignaient de terribles représailles de cette action, réprouvée tout à la fois par rhumaaité et par le droit des gens.

Mais les vivres commencèrent à leur manquer, et les abords de la place ayant été pris, l'assaut devint imminent.

Malgré le chagrin qu'il avait éprouvé de la mort de ses ofiiciers , Philippe désirait épargner à une ville riche et populeuse, qui allait appartenir à la France, les horreurs d'une prise d!assaut. 11 lit donc taire l'indignation de son armée et son propre ressentiment, et consentit à entamer avec les chefs des assiégés des négociations pour la reddition de la place.

La capitulation fut signée le 1*' juin 1204.

Les assiégés y mirent pour condition qu'ils ne livreraient la ville et ses forteresses au roi de France qu'au bout de trente jours, c'est-à-dire le premier juillet suivant, et que la capitulation resterait sans effet si, dans l'intervalle de ces trente jours , Jean sans Terre parvenait à faire la

Digiii^uG

DE LÀ NOUHIANDIE. 161

paÎK avec le roi de France , ou s'il envoyait un

secours assez luit pour iaire lever le siège de Rouen.

Pliilippe accepta sans difficulté ces deux conditions. D'abord, la première dépendait Je lui; quant à la seconde , il savait très-bien que les assiégés n'avaient rien à attendre du roi Jean,

Nous croyons devoir rapporter ici cette capi tulation, bien importante, puisqu'elle consonftna la conquête de la Normandie. L'original est en latin ^ en voici la traduction littérale :

« Philippe, par la grâce de Dieu, roi de « France. Sachent tous ceux qui ces présentes « verront, que composition a été faite entre < nous et les soldats et bourgeois qui demeurent « à Rouen, ce premier jour de juin de la présente « année, excepté le comte de Meulan , Guillaume « Legros et Roger de Tomy et leurs enfans, qui « ne sont compris dans la présente composi<- « tion.

« Nous donnons trêve aux dits bourgeois de

a Rouen, depuis le premier jour de jum où nous

A sommes, jusqu'à trente jours, à condition que

« «i Jean, roi d' Angleterie, dans ie iems des dits < trente jours, ne fait pas la paix avec nous , ou « ne nous a pas chassés par armes du lieu oOi « nous sommes campés, les dits bourgeois et ff soldats nous mettront entre les mains la ville « de Rouen avec toutes ses forteresses.

« Ont juré et promis soienneiiement tenir et « observer le présent traité : Pierre de Préaux , « Renault du Bosc, Geoffroy du Bosc, Henry « d'Ëtouteviile, Robert de Quesneval, Thomas « de Pavilly, Richard de Guillebert, Pierre de « Hottot y pour eux et les autres soldats qui sont <c à Rouen.

« Quant aux bourgeois, voici les noms de « ceux qui ont juré d'observer et entretenir le <i même accord : Robert, maire, Malhieu Legros, « Hugues , fils du vicomte , Radulphe dé Gailly, « Jean Lucas, Radulphe Groignet, Guillaume « Freciiet, Robert de Menillac, Robert Duchàtei, « Nicolas de Dieppe, Robert Perrier, Robert Yi- « lain, Roger Gaultier, Robert de Halpalus, Syl« « vestre de Vatteville , Richard de Saint-Van- € drille, Geoffroy Vilain, Pierre le Pèscheur,

m U NORMANDIE. m

a Lucas Baudry et Guillaume Desmoulins, pour « eux et les autres bourgeois de Kouen.

€ Les premiers ont promis par serment de « nous donner pour otages, le dimanche d'a- « près TAscension de Notre^-Seigneur, savoir: « Pierre de Préaux , Guillaume , son ne\eu , fils « du jeune de Préaux; Renault du Bosc, Geof- « froi, son fils; et Geolfroi du Bosc, son neveu K Guillaume.

« Les ix>urgeois nous donneront pareillement « pour otages, le jour de FÂscension, pour assuu rance de tout ce que dessus, quarante hommes a de leurs enfans ou proches parents, à notre « choix.

« Les soldats et bourgeois mettront aussi en « nos mains la barbacane qui est au bout du tt pont, du côté où nous sommes campés, et dix « pieds d'eau de la Seine au-delà de la dite bar-^ « bacane , en long vers le pont, pour y faire une a forteresse quand bon nous semblera; et au- « delà de dix pieds, les bourgeois couperont « quatre arches du pont, et boucheront la porte a vers la ville, lorsqu'il nous plaira.

« A l'égard de tous les bourgeois et soldats « qui auront été à Rouen le premier jour de juin « quand nous avons fait ia présente composition, a et qui se rendront à notre service, nous les « laisserons eu la possession de tous leurs biens, € SOUS la condiliou ([irils nous paicroiii les rede- « vances qui sont attachées à leurs terres et fiefs.

« Les soldats et bourgeois du comté d'Eu, qui « auront été résidens à Rouen le dit jour, con- « serreront aussi leurs terres, dont ils acquitte- « ront les droits au dit comté d*Eu. 11 en sera « de même pour les bourgeois de Driencourt| « d'Aumale et d'Alençon.

« Après qu lis nous auront rendu la ville de « Rouen avec toutes ses forteresses , nous leur « donnerons et concéderons les libertés et cou- (( tûmes qui nous appariienaeut au pays de Nor- « mandie, excepté dans le comté d'Ëvreux, le «t Vexin normand , Passy et la terre de Hugues « de Gournay, depuis le Pont de l'Arche, du « côté de Rouen.

€ Nous accorderons un sauf-conduit aux sol- « dais et autres personnes qui, ayant été dans

Oigltized

R Rouen auditpremier jour de juin, n'auront pas « voulu tenir ces présentes compositions dans « les trente jours sus dits. S lis veulent sortir par « eau, nous leur donnerons nos vaisseaux et

< galères pour les porter où ils voudront. Que « s'il arrive que nos gens qui les conduiront leur « causent quelque tort en leurs biens, nousferons « rendre tout ce qui leur aura été soustrait, d pourvu qu'ils nous le fassent attester par bons « témoins.

« Dans les trente jours sus dits, les soldats et

< officiers qui auront été à Rouen le dit jour, « pourront aller en leurs terres et possessions; « et quand ils nous auront fait hommage pour « les dits héritages, nous les recevrons pour nos c vassaux.

<x U sera permis aux marchands de Rouen a d'emporter leurs marchandises par eau ou par « terre en notre pays ou en d'autres terres j ea « payant les coutumes. Quand toutes ces con- « diiions seront accomplies, nous leur rendrons « leurs otages.

« Le maire de Rouen et vingt autres no-^

« tables de la ville jureront devant nous qu'on « n'a point, de leur consentement , tranché la « téte À nos officiers^ au contraire qu'ils en ont « reçu uii grand déplaisir, et que s'ils peuvent « trouver ceux qui en ont été les auteurs, ils les « mettront en nos mains pour en faire à notre m volonté.

« A Tégard des villes de Vemeuil et de Pontc de-l'Ârche, si les bourgeois des dites villes « veulent entendre à ce présent traité de paix , « nous leur accorderons jusqu^au dimanche qui u suivra TAscension de Notre-Seigneur, et nous « leur donnerons les mêmes trêves que nous c avons données à Rouen.

« Â cette présente capitulation ont souscrit, « avec leur serment, les personnes qui suivent : € Le dit seigneur Roi ; Henry, comte de Ne- « vers ; Robert , comte de Dreux ; Pierre , comte «t d'Auxerre; Drague de Merton, connétable; « Guy de Dampierre , Benoist de Roye > Guil- « laume de Gariande, Henry Marescal, Jean de « Rouvray, Philippe Robert,] Auber de Hangest, « le comte de Joigny, Gaultier, son frère, comte

Digilizeu by VoOOgle

« de Bar, Henry de Malaunay, Radulphe de Roye « et autres.

« £.t de la part des Rouennais : Robert, maire a de la ifille , Geoffroy le Changeur, Mathieu le a Gros, Hugues^^îaucber de Ghàtillon, Raout a de Chailly, Jean Lucas , Raoul Grommet et 4t autres.

« Fait devant Rouen Tan de grâce 1204, le

a premier jour de juin. »

On remarquera que dans cette capitulation, qui conservait les intérêts de toutes les classes , soldats, bourgeois et marchands, il ne fut fait aucune mention de Farchevèque Gautier et des intérêts de i'Ëglise. C'est une nouvelle preuve de l'absence de Gautier le Magoillque. Ce prélat était un personnage trop considérable, d*abord par son titre d'archevêque , et ensuite par son mérite personnel, pour qu'on eut pu se dispenser de rappeler à la capitulation s'il eût été présent.

Les Rouennais, en conséquence du trailé, députèrent les principaux d'entre eux en Angle» gleterre, pour en porter la nouvelle au roi Jean.

Il leur répondit qu'il n'avait aucun moyen de les secourir^ et qu'il les engageait à faire du mieux qu'ils pourraient pour le bien de leurs intérêts.

Cette réponse ayant été rapportée aux habi* tants, ils attendirent l'expiration des trente jours.

Le premier juillet étant arrivé , ils envoyèrent au camp du roi des députés chargés de lui remettre les clefs de la ville, à la charge par lui de la maintenir dans ses anciens privilèges, franchises et libertés.

Philippe-Auguste y à la tète de ses principaux officiers y en prit aussitôt possession comme souverain du pays. Il alla ensuite dans la cathédrale assister à une messe d'actions de grâces *•

La ville de Rouen ayant reconnu Philippe pour son roi , les autres villes de la province, qui restaient encore à soumettre , Verneuil , Arques et Pont-de-i Arche, s empressèrent de suivre son exemple; en sorte que dans la terre de Normandie il n'y eut plus une seiile ville, un seul village en dehors de Tautorité du roi de France. ^ G*est ainsi que toute la Normandie fut réunie

* Rigord, de Gestis PhU, Aug, , t. vii.

DE LA NOKMAiNDlE. 169

à la couronne de France, deux cent quatre-vingtdouze ans après en avoir été démembrée par Charles le Simple en faveur de Rolion et de ses successeurs 9 suivant le traité fait à Saint-Clairsur-Epte en Tannée 912.

La faiblesse des rois de France avait fait tomber cette riche province dans la main de Rolion : la cruauté et la lâcheté d'un de ses successeurs la firent rentrer dans le sein de la monarchie française.

Ce furent moins les talents de Philippe-Auguste et la bravoure de son armée, quelque grands

qu'ils fussent, qui amenèrent ce résultat, que les fautes et les crimes de Jean, et principalement l'assassinat d'Arthur.

Depuis cet assassinat tout change en effet pour le misérable Jean. Il est poursuivi par une espèce de fatalité et de justice inllexible auxquelles il semble que rien n.e puisse le soustraire : les faits qui doivent consommer sa ruine arrivent successivement et pour ainsi dire providentiellement*

D'abord c'est la découverte du cadavre d Arthur dans la Seine, la constatation du crime par

le prieur de NoUe-Dame-du-Pré , et, comme {Nremière conséquence de ce crime , l'afhiblissement moral , le découragement et l'impuissance dout Jean se trouve iiappé.

Ensuite la condamnation à mort de Jean et la confiscation de ses provinces par l'arrêt de la Cour des Pairs de France^ deuxième consé(}uence du crime.

En troisième lieu, le soin de &ire exécuter l'arrêt , confié à l'ennemi mortel de Jean , à Philippe ^ qui, par sa position, était en efiet le seul auquel une pareille charge pût être dévolue.

En présence de ces faits, n'est-ce pas le cas de s'écrier ayec TEcclésiaste : Et nunc, rege$, intd^ ligite; erudimini quijudicatis terram ' i

1 Et maintenant, ton, comprenei ! instruifei-vous, juges de la terre.

CHAPilKE XIV.

Étal de la Normandie au moment de sa eonquÂte par PhiUppe^Auguste.

A l'époque de la réunion de la Normandie à la France , la population normande se compoiait des seigneurs et possesseurs de fiefs, du dergé, dont rinfluence était grande , des bourgeois des villes, et des paysans ou serfe attachés aux domaines.

Les fiefs héréditaires se partageaient presque tout le territoire de la Normandie. Les possesseurs de ces fiefs devaient le service au souve-

raiu, d'après les ancîeus usages féodaux dont nous ayons parlé dans un des précédents chapitres.

A quelques-uns de ces fiefs se trouvaient même attachées des dignités de cour, et, par suite, des devoirs héréditaires. Ainsi le titre de grand-maréchal de Normandie appartenait au Bessin, Toffice de chambellan au fief de Tancarville, Toflice de panetier au fiel de Gouy, près de Rouen, etc.

Les seigneurs vivaient des revenus de leurs terres et des droits qu'ils percevaieui sur leurs serfs, tels que les droits de cens, surcens, champart, moute, etc. Us se faisaient également payer un certain droit à l'époque des mariages. Ce n'était pas le droit du seigneur, tel que l'ont entendu les auteurs d'opéras-comiques, mais une exigence purement fiscale.

Leur vie se passait à rançonner plus ou moins leurs vassaux, à exercer leur valeur dans les tournois et les passes d'armes, et à guerroyer avec leurs voisins, qu'ils cherchaient à faire pri-

' Houardi Coutumes anglo-normandes^ 1. 1.

DE LA NOaMAMDIE. f73

sonnier» pour en obtenir de fortes rançons en

argent.

Pour remplir les longues soirées d'hiver, ils recevaient dans leurs châteaux des trouvères et ménestrels, qui leur chantaient des sirventes et lais d'amour, ou leur racontaient des aveuLures où le merveilleux occupait toujours une grande place. C'est à cette époque qu on fixe rinvention, due sans doute à quelque trouvère , de TAmadis des Gaules, composition d'une puissante imagination , souvent pleine de charmes, et qu on Ut encore aujourd'hui avec intérêt, malgré les vives plaisanteries de Michel Cervantes.

Le clergé, dans ces temps de guerre et de désordres, jouissait d'une existence assez heureuse et à peu près assurée. Indépendamment des ressources abondantes qu'il trouvait dans la piété des fidèles, il prélevait le dixième des fruits de la terre. Ceux qui se refusaient au paiement de cette dime étaient excommuniés par le vingttroisième canon du concile qui s'était tenu à Rouen en llSd. Le clergé était à cet égard plus favorisé que le roi de France, qui n'avait de re-

174 CONQUÉTË

venus fixes que ceux de ses propres doumines.

11 se pratiquait à cette époque, parmi le clergé roueunais , des usages religieux fort singuliers , qui ont aussi existé dans d'autres parties de la France : nous vouions parler de la cérémonie connue sous le nom de Féte des Fous ou des Innocents. Le jour de Noël, après les Vêpres , les diacres dansaient dans la nef, chantant une antienne en Thonneur de saint Étienne. Le lendemain les prêtres en faisaient autant en Thonneur de saint Jean rÉvangéliste. Le jour de la Circoncision était réservé aux sous-diacres. Pour ces cérémonies les prêtres, les diacres et les sous-diacres étaient revêtus d'habits ridicules ou figurant des personnages monstrueux. Dans certaines églises de la province on introduisait même, le Jour de Noël, dans le chœur, un àne couvert d'une chape.

Philippe-Auguste, dont ces abus n'attaquaient point l'autorité, les toléra; mais, quelques années plus tard , ils furent Tobjet de censures sévères de la part des évéques.

Us continuèrent néanmoins à subsister jus-

DE LA MÛRMANDi£. i75

qu'eu Tannée 1445^ qu'iU furent définitivement prohibés par un concile provincial réuni par les soins de rarchevéque Raoul Roussel»

Les bourgeois des villes^ et principalement de Rouen, étaient presque tous commerçants. Leurs relations s'étaient étendues peu à peu dans une partie de l'Europe et surtout en Italie. C'était le temps où les \illes de Venise, de Gênes, de FIorence, de Pise, le?aient Tétendard de Tindépendance et défendaient à main armée leurs droits contre leurs sei|>ueurs« Les marchands rouennais , appelés dans ces villes pour leurs intérêts commerciaux, eu avaient rapporté le désir, smon d'une complète indépendance, au moins de laifranchissement d'une partie des droits onéreux qui pesaient sur euK.

Us avaient communiqué ces idées à leurs compatriotes , qui les avaient adoptées avec chaleur» L'occasion était favorable, car on se trouvait alors dans toute la ferveur des croisades. Tandis que les seigneurs féodaux allaient guerroyer en Orient, les bourgeois des villes s'entendaient entre eux. Ils se donnaient un chef sous le nom

m CONQUÉT£

de major ou maire ^ s*aiïrauchissaieut d'uue partie des droits qu'on leui avait imposés; puis, afin de conserver les libertés dues à leurs efforts, ils s'engageaient à se prêter un mutuel appui , en toutes leurs causes et leurs affaires, inquibus^ Ubet cousis vel negotns, et provoquaient les célèbres associatious connues sous le nom de communes, dont nous parlerons plus loin.

Les rois d'Angleterre étaient allés au-devant de i' opinion publique, et avaient ratifié les chartes communales que les villes, et entre autres la ville de Rouen , s'étaient données. Les rois de France au contraire avaient prouvé, dans plusieurs circonstances, que, s'ils concédaient volontiers le droit de commune aux villes de second et de troisième ordre, ils s'en montraient avares envers les villes de premier ordre, dans la crainte qu'elles ne s'en prévalussent pour se rendre indépendantes.

Il en était résulté qu'au moment de la conquête de la Normandie, indépendamment même ' des lutéréts de leur commerce, les bourgeois des villes préféraient la domination des rois d'An-

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DE LA NOHMANÛIE. 177

gleterre à celle des rois de France ^ et longtemps encore ils montrèrent à Philippe-Âuguste une hostilité plus ou moins cachée , qui lui causa de sérieux embarras , et dut quelquefois être sévèrement réprimée*

Les paysans, qui portaient aussi le nom de vilains, étaient les véritables seris de la ÎNor* mandie, et, qu'on nous pardonne Texpression, la bête de somme féodale : rongeant le frein de la dîme et de la corvée, ils restaient attachés au sol afin que les travaux des champs ne chômassent jamais; et, s'ils sortaient du sol, ils pou* vaient être revendiqués par le seigneur *,

Ils devaient une partie de leur travail au seigneur; mais, en récompense, ils jouissaient de certains privilèges. Us ne pouvaient être transportés ailleurs, ni séparés de leur famille* lis renouvelaient avec le bois des forêts seigneuriales leurs ustensiles domestiques et leurs instruments aratoires. Les potiers, les tourneurs, les tanneurs, les charrons, les charpentiers avaient le droit d'y prendre le bois qui était nécessaire à Texercice

* Orderic ViUi, liv. vili.

de leurs professions. Le seigneur fournissait , de plus, au serf, le bois pour sa cODSommation habituelle, et une grosse bûche, appelée trefauet, pour les fêtes de Noèl. li lui devait également une distribution extraordinaire de hou à l'époque de son mariage'.

Les libéralités imposées par Tusage au seigneur se soldaient toutes en bois, ce qui semble indiquer que le bois était la chose qu'il a^ait le plus facilement à sa disposition. 11 résulte en effet , de toutes les anciennes chroniques , que la Normandie était alors couverte en partie de forêts*

Les paysans, dans les guerres entre la France et TAngleterre, adoptaient naturellement les sympathies et les haines de leur seigneur; et selon qu'il suivait les étendards de France ou d'Angleterre, ils étaient Français ou Anglais. Cet état de choses se maintint tant que le seigneur resta en France ; mais quand il eut accompagné le roi Jean en Angleterre, les paysans de son domaine s'attachèrent au roi de France, qui s était fait céder presque tous les fiefs des

^ Hoiwrd» Coutume» anglo-nonnandM.

DE LA NOHMâNDIË. 179

seigneurs émigrants , ce qui augmenta considérablement riiiiiueiice royale eu rsoimandie.

Dans ces temps de guerres Tagriculture devait être bien négligée* On ne sème en effet que lorsqu'on a Tespérance de moissonner. Quoique aucan auteur ne donne, avant le seizième siècle^ des détails bien précis sur Tétat de Tagriculture en Normandie *, il est présumable qu'au U eizièiae sièele elle multipliait peu ses productions, et se restreignait à la culture des vergers, des potagers et des terres qui environuaient les habitations. Les landes, les friches et les terres stériles devaient composer une grande partie du soi. Ce ne pouvait être autrement dans un temps où le cultivateur n'avait de sécurité ni pour lui ni pour ses récoites.

L'administration appartenait aux baillis royaux, ils avaient dans leurs attributions la surveillance du domaine royal, des finances, de l armée , de la marine et de la justice. En cette dernière qualité, ils assistaient aux séances de

^ OlÎTier de Serres est le premier auteur en France qui ait

fait un ouvrage sur ragricolture.

m CONQUÊTE

r£chiquief et preuaieat part aux jugements. Ils présidaient également les Assises qui se tenaient dans Tétendue de leur bailliage. Ds recevaient l^argent du roi, acquittaient ses charges et faisaient lever les subsides accordés.

En cas de guerre ils visitaient les châteaux, les mettaient en état de déiense, s occupaient de Tapprovisionnement des armées, des flottes et des places fortes. Quelquefois même ils prenaient en personne le commandement des corps d armée.

Leurs attributions , comme on le voit , étaient

d'une grande importance; mais, de peur qu'ils n'en abusassent, au-dessus d'eux planait l'autorité du grand-sénéchal de Normandie.

Le grand-sénéchal avait des pouvoirs trèsétendus. U était chargé de la surveillance générale de l'administration de la province. Ses attributions étaient de garder et faire garder les lois et les droits de la Normandie, et de mettre de Tordre dans ses finances. Â cet effet, tous les trois ans, il visitait chaque partie de la Normandie. U se faisait rendre compte par les baillis de

DE LÀ NORMANDIE. lai

i'éUt des affaires, s'enquérait de leurs jugements, receyait les plaintes portées contre eux, et les destituait même au besoin. C'était le grandjusticier de la province, et, à beaucoup d'égards, il remplaçait les missi dominid de Gharlemagoe.

Cette charge était trop importante pour ne pas faire ombrage à un nouveau souverain. Aussi elle fut supprimée par Philippe-Auguste après la conquête *.

Les comptes des revenus publics étaient contrôlés par la cour de l'Échiquier, cour plénière des barons, fondée par Rollon. Sa surveillance était d'autant plus importante qu'il n y avait rien de fixe dans ces revenus, qui se composaient principalement de tailles levées arbitrairement. Elle se réunissait deux fois par au, les jours de Pâques et de Saint-*Michel , pour régler les comptes des revenus publics et les services militaires.

La cour de l'Échiquier ne se bornait pas au contrôle des revenus publics, le but principal

de sua liiâlitution était de réformer les sentences.

* Contumier de Normandie, chap. x, édition de 1483.

des juges inférieurs dans l'étendue de la NormaDdie, et, à cet effet, elle tenait tour à tour ses séances dans diverses \ilies. £lle prononçait alors souverainement sur les causes qui lui étaient déférées. De là cette division de l'Ëcbiquier en échiquier des causes et en Echiquier des comptes.

L'Échiquier cessa d'être ambulatoire le l'ornai 1499, qu'une ordonnance de Louis XU, rendue aux Montils-sous-Blois, le constitua en Échiquier perpétuel ou permanent, résidant à Rouen.

La justice était rendue dans chaque fi^ par un tribunal nommé par le seigneur, à moins que le roi ne se fût réservé le droit de justice dans ce fief. La cause ressortissait également à la justice du roi quand il y avait eu mort d'homme ou perte d'un membre, surtout durant les jours de trêve, c'est-à-dire du mercredi soir jusqu'au lundi matin. Aucuns jugements ne pouvaient être rendus même du consentement des parties , en août et septembre , à cause de la moisson , et les fêtes et dimanches ^

Le condamné par le tribunal seigneurial pou-

* Biomtà, Coutumes anglo-norinaiides, i. nr.

DE LA MORMAISDIË. ig3

\âit en appeler devant la cour de TÊchiquier pour certaines causes qui intéressaient les droits des mineurs et des femmes, et ceux de relief», d'escuage, etc.

Venaient enfin les tribonaux ecclésiastiques, qui élevaient la prétention de juger toutes les causes où un ecclésiastique était intéressé : source intarissable de conflits entre les pouvoirs laique et ecclésiastique.

Les habitations rurales, les bois et les récoites étaient protégés par des lois forestières d'une grande sévérité, puisqu'elles punissaient les habitudes de pillage par la perte des biens ou des membres.

Nous devons maintenant parler de quelques usages consacrés par le temps, et qui servaient de complément aux lots écrites.

Une injustice était-elle faite à un homme libre, il poussait le cri, ou, pour nous servir du terme usité en Normandie , la clameur de karol sorte d'invocation au nom de Roll ou Rollon, ce premier duc normand si renommé par sa justice inflexible. A ce mot vénéré, le plaignant recevait

sur-le-champ aide et assistance , et avait droit de traduire son adversaire devant le juge compétent. Si la clameur était prononcée mal-à-propos ou sans raison suffisante, le plaignant était coudamné à deux sols d'amende \

L'hospitalité était due à tous les voyageurs pour deux nuits seulement. Cela ne s'entendait que du logement,, car les voyageurs devaient porter leurs provisions. Les capitulaires de la première race de nos rois avaient fait de cette hospitalité une obligation formelle, et Tusage l'avait consacrée.

Tous les soirs le couvre-feu annonçait l'heure où l'on devait éteindre dans les maisons, à la ville et à la campagne , les feux de cheminée et autres : les châteaux et les monastères même n'étaient pas exempts de cette loi commune.

Il n'y avait point de registres publics pour constater l'état ci\il des personnes. La possession d'état et la publicité étaient les seules règles invoquées. Aucune loi en ^Normandie, ni même en France, n'imposait aux parties la nécessité de

' Jura et oonsuetudines quU)ii8 regîtur dueatus Normanis.

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DE LA NORMANDIE. m

recevoir la bénédiction du prêtre sous peine de nullité de mariage. Les lois anglo-saxonnes et les coutumes normandes proscrivaient , il est vrai, les mariages clandestins; mais, pourvu que l'alliance eût subsisté publiquement, et qu'elle eût été consommée, elle était réputée authentique et légitime. Ce fut en 1579 seulement qu'une ordonnance, rendue à Blois, prescrivit dans son article 40 quelques règles pour les mariages, savoir : la pruciaination des baus et le consentement en public devant le portail de Téglise ; mais elle n'imposa pas Tobligation de la célébration à l'église.

Henri IV fut le premier qui, en 1606, frappa

de nullité les mariages à la célébration desquels le curé n'aurait pas présidé. Dès lors il devint nécessaire que chaque paroisse eût un registre pour constater les mariages. Cette innovation conduisit bientôt à avoir aussi des registres pour les naissances et décès. Ce fut de cette manière que l'état civil commença à être constaté en France*.

* Rouard, Coutumes anglo-ùonnaades^ 1. 1 et nr.

186 CONQDÊTB

Dans les yiSk» qui auraient le droit de eom* muoe f lea membres de la commune pouTaient

s assembler, délibérer, veiller à leur sûreté, s'occuper en toute liberté de leur commerce , se aiarier à leur gré ; vendre ou échanger librement leurs pro{Hriéiés, en disposeji' à volonté par donation entre vifs ou testamentaire; aller, venir, s*élahlir en d'autres villes et interdire l'entrée de leurs maisons. Dans les villes non communales, la plupart de ces droits ne pouvaient être exercés qu'avec l'autorisation du seigneur ou des officiers du roi.

Les communes s'administraient elles-mêmes, comme de petites républiques. Les bourgeois choisissaient leur maire et un certain nombre d'habitants pour gérer les affaires de la commune, et ne reconnaissaient d'autorités communales que celles qu'eux*mêmes s'étaient données.

Le maire de la ville communale en était le premier officier. U avait pour mission spéciale

de garder les droits, liberlés, irauciûses et privilèges de la ville.

DE LA NORMANNE. 187

Il exerçait la juritliclion municipale tant au civil qu'au criminel ; pouvait foire des stetnte à ce sujet, et punir attiictivemeat , par le pilori, ceux qui auraient agi contre ces statuts j il avait même le pouvoir eiiorbitant de foire raser les Biaisona de ceux qui se moatraieut rebelles aux arrêtés de la municipalité

Les communes avaient le droit de guerre , c'est-à<~dire de poursuivre par la voie des armes la réparation des injures et des torts qn'ou leur foisait. Le maire désignait ceux des bourgeois qui devaient marcher à l'ennemi et ceux qui devaient rester pour la garde de la ville. Si, à l'heure fixée pour le départ , celui qui avait reçu l'ordre faisait défaut, il était à la merci de la ville : elle pouvait le punir par une amende ou par la démolition de sa maison

C'étaient là sans doute de grandes prérogatives, surtout si on compare Tindépendaiice qui en résultait pour les villes communales, au joug

^ Essais hiât. sur la ville de Caen, pai' TaLbé Deiai ue, t. il. « Ibid,

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1S8 C0N0(3ÉTE

qui pesait sur les villes non aflfrandiieSy gouvernées à peu près despotiquement par des officiers à la nomination du roi.

Quelques seigneurs avaient conservé un reste de pouvoir sur les communes; mais^ lorsque Philippe-Auguste eut augmenté sa puissance par ses conquêtes sur Jean sans Terre, les seigneurs perdirent tout pouvoir, parce que les communes ne voulurent plus dépendre que du roi, qu*elles jugèrent assez fort pour les protéger.

Celte protection du roi, dans la suite des temps, se changea en un pouvoir à peu près illimité, et Tautorité royale finit par absorber Tautorité communale, qui demeura restreinte aux affaires d'administration et de police municipales.

La langue usuelle était la langue romane ou française } mais toutes les conventions étaient rédigées en latin, qui élait la langue généralement employée pour la liturgie, les actes publics, les mémoires et documents. Les anciens historiens et chroniqueurs qui ont écrit à cette époque, se servaient aussi de cette langue. Ce n'est

DE LA NORMANDIE. m

que vers l'an 1290 qu'on commença à rédiger les conventions en fiançais.

Les achats et ventes se faisaient quelquefois par voie d'échange, mais plus communément dans la monnaie courante, qui se composait de marcs d'or et de marcs d'argent, de besants, monnaie introduite par les croisades , d'agnels ou mou tous de nobles à la rose, de sols d'Anjou , de blancs et autres menues monnaies.

Certains seigneurs s'étaient arrogé le droit de battre monnaie , ce qui avait introduit beaucoup de confusion et d'abus dans les transactions et les paiements.

Le dépôt précieux des anciens auteurs grecs et latins avait été conservé par les moines, qui , privés des ressources de l'imprimerie, passaient leur vie à transcrire ces ouvrages pour les générations fiitures. On ne sait pas assez tout ce qu'on doit à ces pieux cénobites, dont les pa* tients travaux n'ont pas peu contribué à répandre la connaissance des chefs-d'œuvre des littératures

* Cette monnaie s'appelait ainsi ^ parce qu'elle portait l'effigie d'un mouton.

grecque et latine^ et à eutretenir ainsi le goût des sciences et des arts.

Nos pères avaient dès cette époque , sur Farchiiecture^ la sculpture et la statuaire, des notions assez étendues. Nous possédons encore aujourd'hui, dans nos monuments, des témoins irrécusables qui ne laissent à cet égard aucune espèce de doute. L'époque de Philippe-Auguste est même remarquable en ce que c'est sous son règne qu'on peut fixer Tintroduction en France, et surtout en Normandie, du style ogival pri** mitif , qui substitua Tarcade en tiers^point au plein cintre roman.

Nous citerons à Tappui de cette <^ink>n, entre autres édifices :

La nef de la cathédrale de Fécamp, commencée vers b fin du douzième siècle ;

Le diœur et les basH^ôté» de l'église Sainte Ëtienne de Caen, de la même époque;

Le èbœnr et la nef de la cathédrale de Rouen, construits par l'architecte Ingelram au commen*cement du treizième siècle.

La peinture sur verre, dont le premier usage

. DE LA iNOHMANDlË. 191

parait avoir été fait dés le douzième siècle, par Tabbé Suger, à son église de Saint-Denis, était fréquemment employée en Normandie au commencement du treizième siècle. On eu trouve des spedmen curieux dans diverses églises de notre province, et notamment à la cathédrale de Rouen.

Tel était Tétat de la Normandie au moment de sa conquête par Philippe-Auguste.

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