CHAPITRE XV
Philippe &it mer une partie des mun de Rouen. *- Il y bâtit un nouveau cbàteao. — Plusieurs fiimllles normandes vont s'établir en Angleterre.
Après la prise de Rouen , le roi Philippe ne tint pas complètement les promesses qu'il avait faites aux Rouenuais. 11 lit raser une partie de leurs murs et la yieille tour, seul reste de l'an** cienne forteresse des premiers ducs de Normandie, qui occupait l'emplacement oii sont maintenant les halles.
A Tégard des franchises et des libertés communales, elles ne furent pas précisément abolies;
le roi fit quelques concessions, mais généralement il exigea la plus complète obéissance à ses ordres. Les droits de TÉglise même furent restreints. Seulement, pour sauver les apparences, le roi lit faire des enquêtes dans les \ilies de la Normandie, et réunit à Rouen des assemblées de clercs et de laïques, dans le but de s'éclairer sur ses droits et sur les droits respectifs du clergé et des communes. Le résultat de toutes ces investigations tourna au profit de l'autorité royale, comme ou devait s'y attendre.
Philippe-Auguste fit bâtir près de la fontaine Galaor, de l'autre côté de la ville , un nouveau château qui était à la place oîi Tou voit aujourd'hui la rue Morand et le couvent des dames Ursulines, en remontant jusqu'aux boulevards. Ce château était entouré de fossés, qui commençaient à la porte Bouvreuil et suivaient la ligne occupée aujourd'hui par les boulevards. U était fortifié par un grand nombre de tours. Il n'en reste plus qu'une très-haute, au-dessous de laquelle passe l'eau de la fontaine Galaor : c'est la tour dite du Donjon, â laquelle on donne à tort
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le nom de Tour de la Pucelie. La tour où fut
enfermée Jeatiue d'Ârc formait ea effet une des dépendances du château , mais était plus loin, vers la porte Cauchoise.
Aussitôt que la forteresse fut teraunee, elle reçut une nombreuse garnison de soldats dévoués. Philippe annonça que la forteresse et la garnisoû étaient destinées à mettre la ville à l'abri d'un coup de main des Anglais. Il est présumabk que sa destination réelle et cachée était de tenir dans une étroite dépendance les Kouennais, dont Philippe suspectait toujours rattachement à sa personne, et de réprimer au besoin leurs tentatives de sédition. L'emplacement avait été bien dioisi ; par sa situation, la nouvelle forteresse dominait la ville.
Les prévisions de Philippe m tardèrent pas à être justifiées. Dès Tannée 1207» le roi fut obligé d'intervenir de sa personne, avec des forces imposantes , pour arrêter un grave conflit qui eut lieu à Rouen entre les ecclésiastiques et les bourgems au sujet de TaiTcstation d'un clerc. Il fit payer aux bourgeois de fortes amendes. On
jugea même que la répression excédait Toffense; ce qui lit croire que Philippe u avail pas été fâché de saisir cette occasion de se venger de l'inimitié constante que.lui avaient montrée les Rouennais.
QuaDti la séparation de la Normandie et de l'Angleterre fut consommée, les grandes familles anglo-normandes éprouvèrent le même embarras oit sVtaiciit déjà trouvés leurs aïeux, les compagnons de Guillaume le Conquérant, Plusieurs de ces familles possédaient de grands biens en Angleterre et en Normandie. U fallait opter, car déjà le roi Jean avait fait saisir en Angleterre les biens de ses sujets normands qui avaient embrassé la cause du roi de France , et Philippe- Auguste annonçait également l'intention de réunir au domaine de la couronne les biens des seigneurs normands qui avaient suivi le roi Jean en Angleterre.
Les rôles de la Tour de Londres, oix l'on trouve les noms des seigneurs restés en Normandie et les états de leurs terres confisquées, fournissent des documents remarquables sur les motifs qui dirigèrent le choii des nobles émigrants« Il en
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résulte que l'attachemeut au souverain ne fut pas leur seule raison , et que l'intérêt fut leur grand mobile. Ceux qui avaient dus propi iules plus considérables en Normandie qu'en Angleterre embrassèrent le parti de Philippe-Auguste. Ceux au contraire dont la principale fortune ctait en Angleterre suivirent Jean sans Terre. D'autres euHn, plus adroits, firent passer au nom d'un de leurs enfants les biens qu'ils avaient dans le pays dont ils abandonnaient la cause. Les deux souverains fermèrent les yeux sur ces arrangements. De là ces familles que Ton rencontre encore aujourd'hui dans l'une et l'autre nation, portant le même nom et ayant les mêmes armes \
Les nobles restés en Normandie ne firent point d'opposition à Philippe^Auguste , tandis que les Normands passés en Angleterre , à la suite du roi Jean , résistèrent avec persévérance au joug qu'il voulut leur imposer. Ce furent eux principalement qui le forcèrent à accorder à ses sujets, en l'an 1215, un an seulement avant
* L'abbé Delarue^ Esisais historiques sur la ville de Caen, 1. 1^ p.
m CONQUÊTE
sa mort , celle Grande Charte en soiicante^pt articles, qui, aujourd'hui même, est le fondement des libertés anglaises*.
Ija conquête de la Normandie ne fut que le premier pas de Philippe-Auguste dans l'entreprise qu'il avait formée de reconstituer la France telle qu'elle était sous Louis le Jeune, avant le funeste divorce d'Êiéonore de Guyenne. U y parvint en peu d'années.
La Guyenne seule lui échappa^ par Topposition du pape Innocent III, et ne fut réunie à la couronne de France que sous les successeurs de Philippe.
Les seigneurs français exhortaient le roi à délivrer pour jamais le pays du joug étranger. Ils lui promettaient de ne jamais Tabandonner, quand même le Pape se declaieiait contre cette entreprise. Philippe ne voulut pas; il céda aux menaces d'Innocent III. Le roi avait déjà été excommunié lors de sa séparation avec Isemburge ou Ingeburge, princesse de Danemarck; son royaume avait été mis en interdit : il craignit
* Voir la note G.
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de se retrouver dans d'aussi tristes embarras.
C'était pourtant ce même Philippe qui pendant cinq ans avait lutté sans désavantage contre Richard Gœur-de-Lion , et iravait voulu lui faire aucune espèce de concession : il s'arrêtait devant l'injonction d'un Pape.
De tous les faits que rapporte l liistoirc, c'est un de ceux qui nous donnent la plus haute idée de la puibsauce du Saint-Siège à cette époque.
Il faut peut-être encore attribuer cette modération de Philippe à d'autres considérations.
Il venait de réunir un grand nombre de provinces à la France. Ces conquêtes n'avaient pu avoir lieu sans blesser bien des intérêts, sans exciter de vifs et profonds ressentiments* 11 devait craindre également qu'elles n'eussent porté ombrage aux souverains étrangers, qui pouvaient s'alarmer de l'augmentation rapide de sa puissance. 11 voyait partout des intérêts lésés à surveiller, des cœurs irrités à ramener à lui , des rivalités à contenir. Àvant donc de penser à de nouvelles conquêtes, son premier devoir n'étaitil pas de consolider les dernières qu'il avait faites?