‹ Histoire de la conquête de NaplesChapitre 18 sur 32 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Préparatifs de défense de Mainfroy.— Il fait obstruer T embouchure du Tibre. — Dangers que court Charles d'Anjou. — Son entrée inopinée dans Rome. — Il y est reçu en triomphe. — Il s'établit au palais de Latran. — Indignation de Clément IV. — Mainfroy investit Rome.— Il harangue ses troupes.— Situation de Charles d'Anjou, à Rome, sans argent et sans crédit. — Son courage supplée à tout. — Arrivée de l'armée française à Rome. — Charles et Béatrix sont couronnés roi et reine des Deux-Siciles par quatre cardinaux. — Charles marche sur le royaume de Naples. — Mainfroy veut l'arrêter par une négociation. — Réponse altière du nouveau roi, — Mainfroy se replie sur Bénévent. — Charles d'Anjou l'y poursuit, après avoir passé le Garigliano et emporté sur sa route San Germano et d'autres forteresses. — Bataille de Bénévent. — Mainfroy tué. — Son corps retrouvé par un soldat. — Douleur touchante de ses chevaliers. — Charles d'Anjou permet à l'armée françs^ise d'ensevelir Mainfroy auprès du pont de Bénévent. — Le légat du pape fait déterrer le cadavre et ordonne de le jeter dans le Garigliano. — Prise et sac de Bénévent. — Charles d'Anjou fait part de sa victoire au pape Clément IV. — Naissance de Dante.

Cependant Mainfroy se préparait à la défense. Il affectait une confiance sans bornes dans le bonheur de ses armes; mais l'exagération même de son langage trahissait une crainte intime et profonde. Malgré un long usage de la dissimulation ^ il avait perdu tout sangfroid. Sa haine pour son rival s'échappait en paroles injurieuses. Quoique le nom de ce terrible Charles d'Anjou ne prêtât guère aux diminutifs enfantins , Mainfroy et ses flatteurs ne rappelaient que Carlotto (Chariot). Ils se raillaient

Ui HISTOIBE DE LA COxNQUÊTE [4265]

de lui et de son vicaire; ils tiraient un augure favorable de la discorde qui, trop souvent, règne entre les Français jetés sur une terre étrangère, loin de leur pays. « Quelle apparence, disaient-ils, que le succès puisse couronner les efforts d'un prince si nécessiteux et si mal représenté? » Tous les jours le comte d'Anjou était l'objet des sarcasmes de la faction gibeline. 11 était temps cependant de recourir à des armes plus directes et plus sûres, d'opposer la ruse à l'audace et le courage au destin. Pour empêcher l'arrivée de Charles par mer, Maiiifroy fit encombrer de poutres et de grosses pierres l'entrée du pont d'Ostie*. L'escadre française devait s'y briser infailliblement, et l'amiral sicilien, à la tête d'une flotte, se vantait, comme le Cyclope, de n'avoir qu'à tendre la main pour saisir hommes et vaisseaux. Ces préparatifs semblaient si formidables, ils étaient proclamés avec une telle ostentation, Mainfroy paraissait si convaincu de leur

' <r Sed quum fuisset per regem Manfredum immensum galeanim < stolium ex gente in mari pugnabili ad impediendum Karoli mac rinas semitas destinalum, ante omnia stolium ipsum faucesTy- « beris cespitibus, trabibus, palis, et magna lapidum mole turbavit (c ÎQ tantum , quod galeis adilus de facili non patebat ad Tyberim. » Sab. Malasp., lib. II, c. xvii. Murât. Script.^ rer, ilal., t. VIII, p. 811.

efficacité^ qu'à Rome les partisans du pape et du comte de Provence commençaient à perdre courage. Leur foi, celle des Romains surtout, était fortement ébranlée. Le moment décisif était arrivé et rien ne paraissait encore!... Tout à coup, le bruit se répand que Charles avait péri dans un naufrage. Ce bruit est accueilli avec joie par les gibelins, avec terreur par les guelfes. Mais enfin, amis ou ennemis , personne ne comptait plus sur lui, lorsque, au lever de l'aurore, à la veille de la Pentecôte, on signala à l'entrée du Tibre une petite embarcation montée par une dizaine d'hommes. Parmi ces dix hommes se trouvait Charles 941 d'Anjou.

Il avait dû sa délivrance à son péril même ; son salut était sorti de sa ruine. Une tempête horrible s'était élevée dans la nuit, deux jours auparavant; elle avait eu un double résultat : la flotte de Mainfroy, qui, depuis plusieurs jours, bloquait l'entrée du Tibre, fut forcée de prendre le large, tandis que les trente galères provençales s'étaient dispersées en vue du port de Pise. Charles, avec quelques bâtiments, avait échoué sur la côte de Toscane. Guido Novello, qui commandait en Toscane les troupes de

Maiafroy, s'était hâté d'accourir pour capturer le comte d'Anjou. A peine eut-il le temps de se jeter au fond d'une barque. 11 reprit la mer; le vent le poussa tout droit dans l'embouchure du Tibre, où il entra sans que l'amiral sicilien put soupçonner ce que portait cette frêle embarcation, sans même qu'il l'eût aperçue. Tel fut l'heureux hasard qui servit Charles d'Anjou. On le croyait au fond de la mer, et il entrait en Italie.

A la nouvelle de son arrivée , un cri de surprise et de joie s'éleva dans Rome. Les Romains, toujours mobiles, se livrèrent à l'enthousiasme qui naissait alors à la moindre apparence d'un miracle. Ils ressentirent aussi cette émotion plus générale et non moins communicative que le courage et le succès inspireront dans tous les temps aux hommes rassemblés. Les partisans déclarés de Mainfroy se renfermèrent dans leurs maisons ; mais , à l'exception de quelques uns des gibelins les plus compromis, Rome entière courut à Ostie. On y vit arriver tous ceux des membres du sacré collège qui se trouvaient alors dans la capitale du monde chrétien. Le clei^é marchait les bannières en tète, des palmes et de«

[<J65J DE NAPLES. — LIVRE VI. Ml

croix à la main, chantant Hosanna et Te Deum\ La plus haute noblesse, la fleur du patriciat, lea Frangipani, les Colonna, les Orsini, les Cenci, les Annibaldeschi, les Gaetani , les Conti, les Crescenzi, les Pier Leoni, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, accompagnés d'une foule innombrable de clients; enfin tout le peuple, jusqu'aux vieillards et aux infirmes, jusqu'aux enfants et aux femmes, criaient : « Vive notre sénateur! vive le roi de Sicile! Meure Mainfroy l'hérétique, le mécréant, le sarrasin! » Ils chantaient, ils dan* saient, et cette troupe , moitié procession, moitié bacchanale, vint chercher ainsi Charles d'Anjou,

* « Karolo autem , qui ad terram ante descenderal , Deo voa lente , qui hominum dirigit vias et vota, omneg Romani uobilef « veniunt obviam, et eum cum reverenliae honore multo susci- < piunt, ipsumque apud monasterium Sancti Pauli prope urbem « conducunt. Ilinc turba Romanorum popularium plebs infinila ger a neris ulriusquo, masculus et femella , senex et juvenis, laicus t et clericus, ac religiosus ordinum diversorum cum palmis pro- « cessionalibus occurrendo prom?it Osanna pium. Sumensque ex « animo gaudia, et aggressus proinde festiva Iripudia, choreis € saltantium et psallentium canlica modulationig vari® noviter a exinde adinventa de more disposilis, urbis tandem plateas et « vicos iripudiantibus pedibus circuire non cessât. Ac quilibet « nobilis secundum suurum facultatum potentiam secun) quorum- « dam equitum comilivam signanter induit ad ludendum ; cl omnes « exdpiunt plausu pavidoB, gaudentque vida^tet FrancigeaM. • Sab. Malasp., lib. II, c. xviii.

qui y seul et grave, attendait sur le rivage. On le conduisit dans cet appareil jusqu'au monastère de Saint'Paul'horS'deS'Murs. Charles voulut s'y recueillir et y attendre ses fidèles, dispersés par la tempête. Une telle retraite convenait à un tel homme ; il y avait un rapport secret entre la sévérité de son caractère, la hauteur de son entreprise et Taustère magnificence de cette basilique , Tun des premiers témoins du christianisme dans TOccident, œuvre des siècles , consumée sous nos yeux en quelques heures de nuit. Après trois jours d'attente à Saint- Paul, Charles fut rejoint par ses compagnons de naufrage; puis, suivi de ce rare et mâle cortège, il entra dans Rome, où il reçut un accueil sans exemple depuis Charlemagne. Toute la pompe an* tique de la grande ville fut renouvelée pour lui : Thippodrome reparut comme au temps du Haut et du Bas-Empire, avec ses courses de chevaux et de chars, ses auriges bleus et verts, son cortège de rhéteurs, de courtisans et de baladins, race odieuse à Charles d'Anjou. Mais cette fois il les toléra sans murmure, et porta au milieu de tout ce bruit Taffabilité et la patience que les conseils de la politique et la satisfaction de la victoire imposent faci*

[l«65] DE NAPLES. — LIVRE VI. 4 49

lement aux esprits les plus rigides. Ensuite on lui fit revêtir la toge sénatoriale à Téglise des frères mineurs d'Ara-Cœli, sur le Capitole, De là, il alla prendre ses quartiers au palais de Latran. En s'établissant dans cette demeure pontificale, il croyait faire une chose très-simple. Défenseur de l'Église , il se logeait comme un fils dans la maison paternelle. Mais Clément IV n'en fut pas moins irrité d'une prise de possession qui lui semblait un attentat. Un sénateur de Rome n'était qu'un intrus aux yeux d'un pape. Le saint-siége ne pouvait avouer son titre ni reconnaître son pouvoir. Comment admettre dans les palais pontificaux le représentant de la commune de Rome, quel qu'il fût, prince ou particulier, national ou étranger, révolté ou fidèle? C'était admettre les droits de la république; c'était abdiquer*. Clément IV reprocha vivement à Charles d'Anjou d'avoir osé occuper la patriarchie de Latran. (( Il lui écrivit qu'en agissant ainsi, il avait violé les droits les plus sacrés du souverain

• a Hoc scire te volumus, et pro certo tenere, quod nunquam « Dobisplacere poterit senatorem urbis, quantaecumque celsitu- « dinis, quantumque favore sit dignus, in alterutro palaliorum < nostronim in urbemoram trahere. » Raynald., ad an. 4265, \ii, t. XXII, p. 460.

pontificat. » Le pape n*en accusait pas la volonté du prince, mais son ignorance, et lui demandait avec une ironie hautaine s'il n'y avait pas à Rome , dans cette patrie de toutes les grandeurs et de toutes les gloires, une demeure digne de recevoir un comte d'Anjou. Il terminait en lui ordonnant de quitter sur-le-champ le palais pontifical, et d'aller s'établir ailleurs. Charles obéit. Peu de jours après son entrée dans Rome, il tomba gravement malade. On lui proposa l'étrange remède dont les médecins de cette époque semblent avoir fait une sorte de panacée. Le comte était séparé de sa femme : sa maladie fut attribuée à cette privation. Les physi^ ciens lui offrirent d'y suppléer par des voluptés passagères*. Il refusa, comme l'avait fait son père en pareille circonstance; mais, plus heureux que Louis Vlll, sa vie ne paya point la rançon de sa chasteté. Cette fidélité de Charles d'Anjou aux lois de l'union conjugale donnait une nouvelle force à sa cause, en montranfl'homme moral dans rhomme

* « Quumqiio medici delibcrato et definito consilîo in hoc unanît miter concordassent, utallrahere cami aliquam ad habitandum, c si curam adhiberi curaret. » Descriptio victoriœy quam habuit Bedesia romana anno dùminicœ Incamalkmis M.CG.LXVI. Dochesne, t. V, p. 832.

t4M8] DE NAPLES. - LIVRE VI. 484

de guerre et le clirétien dans le conquérant. Par ôon épicurisme, par son mépris de toute pratique religieuse, Mainfroy ménageait à son rival Id relief du contraste. Campé autour de Rome, dans les montagnes de Tivoli, qu'il avait couronnées de croissants et de turbans, le Souabe n'était entouré que de devins et d'aruspices. 11 consultait les astres , se perdait dans Tétude des présages et des nombres*, et blessait ainsi jusqu'à ses partisans redevenus meilleurs catholiques depuis qu'ils avaient moins de confiance dans la durée du règne de leur maître. Son humeur, qui jusqu'alors avait pallié les périls de sa politique, s'aigrit de son trouble intérieur et de ses pressentiments funestes. Dès ce moment, il ne régna plus sur lui-même. Gomme son père Frédéric II , il tomba dans une irritation insensée et furieuse. Non-seulement il se livra à des actions violentes, mais, par un oubli plus complet de toute prudence, ses paroles furent aussi emportées que ses actions. Quelques députés

* « Sed quanquam régi prœfato sua, et suorum ex iis prsoce- « dentibus signis proxima desolatio dareiur inlelligi , ipse tameû a suos consuiens augures, et requirens aslrologos, mentiebatur se « sibi cum quodam paliiato solamine per loDga tempora reguatu- « rum. » Sab. Malasp., l. II, c. xvi.

de la municipalité de Naples étaient venus lui dire que la ville se sentait trop dévouée à TÉglise pour supporter plus longtemps la privation de la messe. « Eh bien ! répondit brutalement Mainfroy, pour forcer les prêtres à la dire , je vous enverrai une escouade de Sarrasins. — Nous leur fermerons nos portes, » lui répliquèrent les députés*. Le ton sévère des harangueurs est le signe le plus sûr de la chute prochaine des princes : celle du fils de Frédéric n'était pas loin. Il la sentait peut-être, et essayait de la conjurer par des paroles. Cette aristocratie apulienne, si. légère, si inconstante , fatiguée d'exactions que la guerre rendait inévitables , se flattait d'un meilleur avenir et vacillait dans sa fidélité. Pour tenir les chefs sous ses yeux et sous sa main, Mainfroy les appela à Bénévent de tous les points du royaume, et les réunit en parlement. Là, dans un langage figuré et emphatique, il leur représenta l'invasion comme une maladie, comme une peste. ^Les Français, dit-il, sont une race inhumaine et féroce. Ils ne connaissent point la miséricorde; dès l'enfance,

* Matteo Spinelli , Diumali , p. 40.

[\Wi\ DE NAPLES. — LIVRB VI. <53

leurs cœurs sont endurcis par la cruauté et par l'orgueil. Ils sont les ennemis-nés de Tltalie. On parle quelquefois de la douceur de la maison de France y » et, ici, sans nommer saint Louis , Mainfroy faisait une allusion manifeste à cette contagieuse renommée, mais il se hâta d'ajouter u que le prince de cette famille qui venait les assaillir n'avait rien de commun avec ceux dont on vantait la mansuétude \ Ce Charles d'Anjou et ses farouches compagnons viennent, poussés par la misère, par la soif de Tor, par la convoitise qui les dévore à la seule pensée d'un sol si fertile et d'un ciel si pur. Qu'on renvoie chez eux ces inconnus, ces étrangers , ces barbares qui troublent la paix dont jouit cette heureuse contrée sous le sceptre paternel de son roi. Opposons une barrière à la furie impétueuse de ces hordes. Si nous leur présentons le triste spectacle d'une discorde intestine et d'une fidélité ébranlée, l'audace des Français ne connaîtra

* « Grens quippe ista , domini comités et barones ^ quœ nunc « regnum, et patrimonium nostrum acriler feslinat invadere, fe- « rocissima dicitur et austère. Audivistis forsitan aliquando de c benignitate ac mansuetudine iliorum de domo régis Francis « aliqua enarrari ; sed taies non credatis esse qui nos volunt ag- « gredi. » Sab. Maiasp., 1. Il, c. xxi.

15i mSTOIRE DE LÀ CONQUeTE [^MBJ

plus de frein. En revanche, si l'élite du baronnage, si les plus opulents feudataires du royaume suivis^ chacun selon son pouvoir, de cavaliers et de fantassins, marchent virilement contre l'ennemi, il pleurera d'avoir imprudemment quitté ses tristes foyers, et, confus d'une défaite inévitable, il ne l'attendra pas et reculera jusqu'aux Alpes *. »

Les barons applaudirent au discours de Maînfroy, mais, au fond de l'âme, ils étaient déjà décidés i l'abandonner. Ce fut dans cette disposition secrète qu'ils retournèrent dans leurs manoirs, promettant au roi de Sicile de revenir bientôt à la tête de leurs vassaux, pour marcher contre l'ennemi, La plupart se mirent immédiatement en relation , par messar gers et par lettres, avec Charles d'Anjou et avec le pape. Mainfroy, qui ne se fiait que faiblement à leurs promesses, se hâta de faire venir, en toute hâte, deux mille cavaliers allemands.

L'effet de ses discours était annulé d'avance. En se donnant pour le représentant de la nationalité italienne, il n'était pas dans le vrai. Ce qu'il y avait eu toujours de contestable dans cett« situar

' Saba Malaspina , lib. H , c. kxi , xsai.

tion avait été couvert jusqu'alors par Tautorité de la victoire. Maintenant, la fiction était mise à nu par une défaite déjà accomplie dans les esprits avant d'avoir été constatée par les faits. Mainfroy n'était pas l'héritier légitime des Normands et des Souabes; son vrai titre résidait dans l'élection. Le droit héréditaire était représenté dans Texil par un autre que lui. Sous prétexte que leur devoir était borné à la défense du royaume, plusieurs de ses grands vassaux avaient refusé de continuer à le suivre dans ses entreprises contre la papauté , et surtout dans son projet d'envahir le Patrimoine de saint Pierre. Outre les deux mille Allemands, Mainfroy avait été forcé de lever un nouveau contingent de Sarrasins; il avait rappelé en même temps ses troupes disséminées dans la Marche d'Ancône ainsi que dans d'autres parties de l'Italie, et leur avait payé double et triple solde. C'était donc un chef d'aventuriers étrangers plus qu'un roi à la tête d'une armée indigène. Ainsi, malgré tous ses efforts, il rentrait dans la situation qui avait compromis et perdu tous les princes de la maison de Souabe. D'ailleurs, à le bien prendre, la question nationale n'était pas alors la principale; elle ne prédominait pas. Main-

froy était sans doute plus Italien que Charles, qui ne Tétait pas du tout; mais ni Tun ni Tautre n'était le défenseur d'une nationalité quelconque. En réalité y ils étaient les chefs de deux opinions religieuses : Tune appuyée sur la papauté, l'autre, armée contre elle. Des deux côtés il y avait de grands talents, de grandes ressources; le combat devait être des deux parts brillant, honorable, glorieux; mais au point où les événements avaient amené les chances de cette noble rencontre, Tissue n'en était plus douteuse.

Mainfroy, toujours soupçonné des crimes les plus noirs, fut accusé de vouloir se débarrasser par le fer ou par le poison, non-seulement de son compétiteur ; mais de tous les chevaliers français qu'il avait amenés à sa suite dans sa course aventureuse sur les mers. Dispersés par la tempête, ils étaient venus le rejoindre, et se trouvaient à Rome au nombre de mille, ou à peu près. Le jour et l'instant du complot avaient été marqués tant à Rome qu'à Orviette, qui devaient se soulever en même temps; mais les chefs de la conspiration ourdie dans cette dernière ville la découvrirent au pape, qui, à son tour, avertit Charles d'Anjou. Quoique affirmée po-

sitivement par Clément IV*, cette accusation n'est point démontrée; cependant il est difficile de la rejeter pour cause d'invraisemblance. Seize ans après, un massacre plus exécrable encore prouve, sinon la réalité, du moins la possibilité d'une telle pensée. Quoi qu'il cq soit, Charles d'Anjou prévint son ennemi. A la tète de ses mille chevaliers et de quelques Romains de son parti, il tomba sur les troupes allemandes et sarrasines, enorgueillies de la capture récente d'un chevalier français, nommé Ferrier', espèce de géant, fait prisonnier quelques jours auparavant. Clément IV, effrayé, se hâta d'écrire au comte d'Anjou pour lui ordonner de ne point se commettre avec l'ennemi avant l'arrivée de son armée de terre, alors en marche sur Rome; mais la prudence du pape n'eut point le pouvoir de retenir le courage impatient du prince. Tandis que Mainfroy assiégeait Tivoli, le royaume était à la veille d'un soulèvement général contre lui. Aussitôt, il leva le camp devant Rome, et se replia précipitamment sur Capoue.

'Clément. P. IV, ep., ad Carol. Andeg.; apud Marten., Thés., t. II, p. 86. — Duchesne, Script. V, p. 833. ' Saba Malasp., 1. II, c. xvi.

458 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [«65j

Charles ; malgré le succès de ses armes, se trouva dans une crise terrible causée par le manque absolu d'argent. Son armée allait arriver; il l'attendait d'un jour à l'autre, et n'avait aucun moyen de la payer. 11 ne savait plus comment se soutenir plus longtemps dans la ville avec ses chevaliers. Son crédit était entièrement épuisé : la souplesse et la violence ne pouvaient ouvrir aucune bourse ni arracher à la terre aucun des trésors que la peur y avait enfouis. La signature du comte d'Anjou ne lui était d'aucun secours : personne n'acceptait ses billets. Juif ou lombard, tous les protestaient à l'envi. C'est en vain que le superbe comte d'Anjou et de Provence se voyait contraint de descendre jusqu'à la prière. Conquérant aux abois, il se tourna encore vers le pape, il lui exposa avec angoisse sa détresse; le pape, non moins désespéré, lui répondait qu'il n'avait qu'un moyen, c'était de fléchir le roi de France : « En ton absence, on a fortement indisposé ton frère contre toi; apaise ce frère si puissant, demande-lui de quoi vivre; écris à Avignon pour qu'on y vende tes meubles , s'il t'en reste; engage tes revenus. Moi, je ne puis rien,

riea absolument \ — Mais, saint-père, répondait Charles d'Anjou , engagez les biens de TÉglise et de Rome.» De toutes les propositions, c'était la plus odieuse pour le pape; il fallut pourtant en venir là. Deux fois le sacré collège fut réuni, deux fois il repoussa cet expédient avec horreur; à la troisième il y consentit\ Cette opération fut presque illusoire par le grand nombre de lieux sacrés sur lesquels des exemptions spéciales et inviolables empêchaient de mettre une hypothèque. A moins de sacrilège^ on ne pouvait toucher aux basiliques : ni à la Libérienne, ni à la Latérane, ni à la Yaticane; bref, à aucune. Les titres, c'est-à-dire toute église dont un cardinal portait le nom; celles qui étaient attachées à des couvents de religieuses, ou dont les revenus étaient perçus en partie pour Tentretien des hospices tombaient également dans l'exemption. On engagea aussi des châteaux forts, à la réserve des tours nécessaires à la défense de la ville ^, ce qui réduisait infiniment le nombre

• Clementis P. IV ep. cxvi , ad reg. Siciliœ. Marten. , Thés., t. U, p. 473.

» Jbid., ep. cxxxv, t. H, p. 487.

* Ihid.j ep. cxxxvi, ad S. iilul. S. CsBcili» presb. card., t. II, p. 490.

des édifices dont on avait pu disposer. Aussi ne put-il recueillir qu'un capital de cent mille livres \ encore à très-courte échéance. Clément IV et Charles d'Anjou ne tardèrent pas à s'apercevoir combien cette somme, quoique énorme pour le temps, était pourtant insuffisante. Le pape voulut encore emprunter, mais, cette fois, ce fut lui qui ne put pas trouver de prêteurs. En engageant les églises il avait révélé sa détresse; il avait en quelque sorte déposé son bilan. Les marchands de Lombardie ou de Toscane se refusaient à toute avance; et les banquiers italiens établis en France ne consentaient à prêter que sur des obligations de Louis IX, payables en Italie. Le pape renouvela donc ses instances au roi, qui ne répondit même pas à ses lettres. Alors Clément IV désespéra de l'expédition; il aurait voulu n'en avoir jamais conçu la pensée; ses forces l'abandonnèrent, il le déclara à Charles d'Anjou, au roi de France^ au nonce, Simon de Brion, cardinal de Sainte-Cécile. Il écrivit à Charles : « Je ne sais comment tu feras pour continuer à vivre dans Rome, si ton armée ne vient

' Et non pas cent mille livres de rente, comme le dit TillernooL Manuscrit de la bib. Royale, n^» 3063.

pas y et comment tu aviseras à Tentretenir quand elle sera venue. Ton frère ^ sollicité trois fois, n'a pas répondu une seule. Le clergé de France n'est pas plus empressé que lui. Le légat n'a pu ramasser, avec Tordre de ton autre frère, le comte de Poitou, que quatre mille marcs d'argent et cent mille livres tournois \ » Puis, s'adressant à Louis IX, il lui peignit ainsi sa détresse : « Nous avons crié, nous ne cessons de crier, nous sonmies forcés d'exalter notre voix jusqu'au son de la trompette. Ou le décime a été mal levé, ou bien il a été mal employé; quoi qu'il en soit, toute la première année est déjà consumée. Nous avons fait ce que nous avons pu ; nous avons engagé les biens de l'Église ! et de tout cela, nous n'avons pu recueillir encore que la faible somme de trente mille livres. Nous avons appelé tous les marchands de Rome, et nous n'en avons retiré que quatorze mille livres; enfin, nous avons donné pour caution notre chambre apostolique. Rien n'a suffi, l'inexactitude des rentrées a détruit toute confiance. Mainfroy sème l'or à pleines mains pour empêcher qu'on ne prête à ton frère. Que faire?

* démentis P. IV ep. clxxxi, ad reg. Franciœ. Marten., The$.; t. II, p. 244.

Nous échouerons au port. 11 a y a qu'une ressource. Les marchands de Sienne, établis en France, prêteront de l'argent sur tes lettres de change payables en Italie. Prends pitié de ton sang, prends pitié de rÉglise. Ton cœur n'a jamais été de roche. Si tu ne viens pas à notre secours, tu prépareras le retour de ton frère, confus, honteux, mais sain et sauf; et nous, tu nous abandonneras à la fureur des tempêtes. » Enfin , il écrivait au cardinal de Sainte-Cécile: « Cherchez, cherchez de l'argent, demandez-en au roi, aux prélats, aux religieux, aux bourgeois, aux usuriers, à tout le monde*.» Par un dernier effort, Clément IV ordonna de forcer tous les moines, sans exception, au payement du décime, et de priver de leurs bénéfices ceux qui, pour ne pas payer, cacheraient le véritable état de leurs revenus ; il n'exempta personne, mais tout était inutile, car personne n'avait plus rien.

En effet, ce Charles d'Anjou , si fier, si vaillant, en était réduit à mendier son vêtement et celui de ses honunes d'armes, à la sueur de son front\ Charles

*Clementiâ P. IVep. clxxxiii, ctxxxiv, glxxxv et glxxxvi, ad cler. Gall. et ad Sim. card. Martea., Thés., t. H, p. 243, Ui 61245.

* « Sicubi mberabilis est vita principis, apud Ipsum quaBratur,

coujura encore le pape de venir à son secours; mais ce fut pour la dernière fois. « Puis-je faire des miracles^ lui répondit Clément IV, ai-je des montagnes et des fleuves d'or?Moi-mème je souffre la pau* vreté; pour subvenir à mes besoins, j'ai recours à tous les moyens, sauf les extorsions et Tinjustice* A qui, d'ailleurs, à quel prince, à quelle nation TÉglise peut-elle recourir? L'Angleterre est révoltée, l'Allemagne obéit à peine, la France se plaint et murmure, l'Espagne ne se suffit plus à elle-même. Vois le monde trembler sur ses fondements, et tu comprendras la cause de cette détresse \ » Le découragement du pape était complet; mais il ne passa point dans l'âme intrépide de Charles d'Anjou. Un pas de plus, et Clément renonçait à l'entreprise* Charles persistait seul.

« qui suam et suorum vesiinim et victum in sudore vultus sui men«

« dicat, in manus respiciens creditorum qui sanguinem ejuacbi-; « bunt , quod non valet duos denarios solide vendentes eidem, et « nec hoc ipsum occurrit libère, sed cum multis blandilii!»et huir|H « lioribus preclbus quam deceret, cum difficultate non modica rea peritur. » démentis P. IV ep. clxv, ad card. Cecil. Marten., 2^«s., t. U, p. 2U.

' « Nec montes uec ûuvios babcmus aureos Vide partes

c orbiâ concussasetscire poteris causas inopiae. Ânglia adversatur, a Almannia vix obedit, Francia gémit et queritur, Uispania noo « suffîcit, Hispania gcmit et emungit. » Cl. P. IV, ad regem Sic iilustr. ep. cxvi et ccxxv. MartQo., Thes.^ i. II, p« 474 ei %U.

Après plus de trois mois d'attente , l'armée Septembre, française entra enfin à Rome. Elle montait à trente mille hommes*. De Lyon elle s'était séparée en deux corps, dont l'un avait passé le Mont-Cenis, l'autre le Mont-Genèvre. Trois siècles auparavant, et surtout cinq siècles plus tard , les Alpes furent traversées par des chefs plus illustres, qui conduisaient des forces plus nombreuses et tendaient vers un but plus éclatant encore; mais jamais ces montagnes n'avaient vu jusqu'alors, jamais elles ne revirent depuis, un spectacle si gracieux. Les romans de chevalerie étaient enfin réalisés. Une armée entière, animée par la galanterie et par la foi, marchait, la croix à la main, conduite par une femmc.Portée sur un palefroi, comme les Bradamante et les Marfise, Béatrix s'avançait à la tète de cette troupe guerrière. Les Français pénétrèrent sans difEiculté dans le Piémont. Le marquis de Montferrat, l'un des chefs du parti guelfe, lié à

* Selon le chroniqueur de Modène (Mut. ann. vet. Murât. Script. XI, p. 67), ces trente mille hommes se composaient de cinq mille chevaux , quinze cents fantassins et dix mille arbalétriers. Quoique ce nombre paraisse déjà exagéré , la chronique de Bo* logne (Murât. XVIU, p. 976) le porte à quarante mille, et celle de Panne (Mnrat. IX, p. 780) à soixante mille.

Charles d'Anjou par un traité, lui livra tous les passages y et la ville d'Asti lui ouvrit ses portes. Béatrix y fut reçue en triomphe. La commune d'Asti alla au-devant de la future reine, la fit haranguer par deux docteurs en droit et la combla de présents. Satisfaite d'avoir introduit les drapeaux de la France et les couleurs de son époux dans cette Italie si désirée , elle se hâta d'aller le rejoindre. Elle s'embarqua dans un des ports de l'État de Gènes, pour annoncer à Charles d'Anjou l'approche de son armée. Béatrix arriva à Rome deux mois avant les troupes auxiliaires.

Cependant l'armée française , après avoir évité Oberto Pallavicino, qui l'attendait près de Plaisance avec quatre mille hommes, marcha sur Brescia, guidée par Napoléon de la Torre , et franchit l'Oglio sans coup férir. Buoso da Doara lui en abandonna le passage; Pallavicino ne fut pas plus heureux; il avait couru à la rencontre de l'ennemi jusqu'à Monte Chiaro, et, saisi d'une terreur panique, il n'osa lui livrer bataille. Qu'était donc devenu ce vaillant Condottiere? Qu'avait-il fait de son audace, lui qui avait bravé non-seulement le comte d'Anjou, mais le roi de France; lui qui, dans une lettre remplie d'une ar-

466 HISTOIRE DE lA CONQUÊTE [inS\

rogante pitié , avait à la fois prié et sommé Louis IX de soustraire à une ruine inévitable son frère, le comte d'Anjou , qui osait combattre Tinvincible MainfroyM Les gibelins, indignés, ont attribué à l'argent des Français cette trahison ou cette défaillance de cœur de Buoso da Doara qui, plongé dans un étang glacé, subit encore son châtiment dans TEnfer de Dante.

Les bannis de Florence se joignirent en foule à Tannée française. Avant de s'y rendre, ils avaient passé par Pérouse pour s'y prosterner aux pieds de Clément IV. Le pape les reçut avec une grande faveur, leur donna pour bannière ses propres armes: une aigle de gueules et un serpent de sinople sur champ d'argent*, puis il les recommanda avec une sollicitude toute paternelle à Charles d'Anjou.

* a Timide et superbe, imo temeraria presnmptiono scripseral « illuslri rcgi Francorum, partira rogando oum, partira etiam com- « minando, ut induceretfratrem suum illustrera Carolum comîtem, a ut contra invictissimura Manfredum regem... non aggredere- « tur. » Descript, Vict., Duchesnc, V, p. 835. . * f Dal dctto papa furono graziosamente ric^vuti, e voile, che per a 8U0 amorc, Guolfa di Firenze portasse sempre la sua arma proie pria in bandiera e in suggelli, la quale fu il campo btanco con ff un' aquila vermiglia sopra uno serpente verde , la quale portac vano i detti guelQ , e tennono infino a' presenti nostri tempi. » ilîe. Ifàlesp., c. clxxxm.

[4 tes] DE NAPLES. — LIVRE VI. 467

Chassés naguère de Florence et reçus à Bologne dans Tétat le plus misérable , ils y rentraient maintenant au nombre de quatre cents cavaliers^ si bien ar* mes y si noblement équipés , que leur aspect charma les chevaliers de France. Ceux-ci, surpris de voir si bonne mine à des bannis^, accueillirent les Toscans avec une courtoisie extrême; surtout ils rendirent de grands honneurs à leur chef, le brave Guide Guerra^ Tun des meilleurs capitaines de Tltalie, alors si belliqueuse et si ûère. Bologne, centre du parti guelfe, vit se lever quatre mille croisés à la voix de Tévèque de Sulmone, et toute cette troupe traversa le pays, toujours vaillante et résolue, mais s'abandon** nant trop souvent à la rapine et à la violence. Après avoir souillé son passage par de nombreux excès, larmée française parut enfin aux portes de Rome. Dès que Charles Tout réunie, il ne songea qu'à

• « Quando i Franceschi gli vidono, si maravigliarono di si belia « gente, e si riccamente guarniti d* arme e di cavalli , e la compa* a gnia loro ebbono molto cara. b Rie. Malesp., loc. cit.

* Dante a traité Guido Guerra comme la plupart de ses amis. Il lui a fait un sort à la fois môle d'infamie et de gloire. Il Ta placé dans le plus mauvais lieu de l'enfer ; puis il lui a rendu co témoignage si magnifique par la pensée et si simple par l'expression :

«Guido Guerra ebbe nome, ed in sua vila, c Fece con senne assal , e con la spada. » Infem., c zti.

468 HISTOIRE DE LA œNQUËTB [hUS\

son couronnement d'abord et à son départ ensuite. 11 avait vivement désiré être couronné par le pape, mais à Rome, et non à Yiterbe, comme le lui ofErait Clément IV. Le comte d'Anjou , ou , pour lui donner désormais le titre qui lui appartient, Charles P% roi de Sicile, estima un plus grand honneur de recevoir la couronne sous les yeux des Romains que de la prendre ailleurs, des mains du pontife. Il renonça à un couronnement qui ne devait pas avoir Rome pour témoin. Clément n'osait rentrer dans la ville à cause de ses créanciers ^ En outre, la présence d'un roi-sénateur l'offusquait, lui faisait ombrage. Il ne voulait pas, d'ailleurs, se trouver au milieu de soldats turbulents, toujours livrés à des querelles, à des discordes intérieures que le roi avait peine à contenir et qui ne respectaient rien. Il y a plus, malgré la communauté de leurs intérêts et de leur cause, Clément IV avait montré trop d'exigence, Charles d'Anjou trop de hauteur, pour qu'ils pussent éprouver un désir très-vif de se rencontrer. Tel était du moins le sentiment de Clé-

* «Si cum creditoribus nostris romanis convenire poterimus , « ad urbem vita comité, hieme proxima transferemur. » Clementis P.IY ep. Âlb. ep. CGLXXi.Marten., Thés,, II, p. 345.

ment; il avait prodigué à Charles d'Anjou les éloges et les expressions d'une tendresse paternelle ; il Tavait appelé le bâton de sa vieillesse^; mais s'il voulait s'appuyer sur lui, c'était de loin. Quoi qu'il en soit, le pape délégua ses pouvoirs aux cardinaux, et l'un d'entre eux, le cardinal de Ghevrières, évèque d'Albano, couronna dans la basilique de Latran, au 6jaDTieri2 milieu d'un peuple immense, au bruit des acclamations publiques, Charles de France et Béatrix de Provence roi et reine de Sicile.

Après le sacre, le nouveau roi ne pensa plus qu'à marcher sur Naples. Clément, inquiet, irrésolu, essaya de lui imposer de nouveaux délais ; mais Charles ne voulut plus attendre. Il était d'ailleurs forcé d'agir; son armée, mal payée, menaçait de se débander. 11 n'y avait qu'un moyen de la contenir : c'était de la mener à la victoire et au butin. Charles n'hésita plus. 11 reçut avec bienveillance tous ceux qui s'étaient ralliés à sa cause, et, parmi eux, ce Pietro di Vico*, qui, après avoir combattu son vicaire , ne songeait plus qu'à faire

* « Baculus senectutis. »

* Cette famille illustre portait le nom de Prefetti, probablement pour avoir eu souvent des préfets de Rome, soit à titre électif, soit à titre héréditaire.

oublier un ancien dévouement pour Mainfroy. Enfin, il quitta Rome et se porta sur la frontière.

Sur ces entrefaites, Mainfroy envoya au pape des lettres menaçantes; mais Clément IV n'y répondit qu'avec ces paroles solennelles et terribles, dont les prophètes de Tancienneloi foudroyaient les despotes d'Assyrie et d'Egypte : « Enfin, c'est l'affaire de Dieu qui se traite; de Dieu, qui tient entre ses mains et les royaumes et tous leurs droits. Qu'on attende Son jugement! que cbacun accepte et approuve ce qui Lui aura semblé bon Il approche, ce Charles, clier à Dieu et aux hommes, ce Charles qui ne vient pas pour ravir le bien d'autrui, mais pour revendiquer ses justes droits et rétablir l'honneur de l'Église Si sa route est

semée d'obstacles, si on lui oppose les Sarrasins , les excommuniés et toute une tourbe impie et barbare. Celui qui, du haut du ciel, renversa Sizara et protégea Macchabée, saura lui aplanir les obstacles et ouvrir la route à son char* I » N'espérant plus rien du côté du pape, Mainfroy, qui semble avoir été toujours mal informé du caractère de Charles

* Raynald. Ann, ecd,, ad an. 4266, IX.

d'Anjou I essaya de Tarrèter par une négociation au moment où le nouveau roi allait entrer à Geprano^ première ville des États napolitains. Ce fut alors que le prince français fit aux envoyés de Souabe cette réponse si politique qui flétrissait Mainfroy et sa cause d'une manière vive^ rapide, saisissable pour tous les esprits : « Allez dire au sultan de Lucera qu'entre nous il n'y a ni paix ni trêve; que bientôt il me mettra en paradis ou que je l'enverrai en enfer. » Cela dit j Charles entra résolument dans le royaume.

Le pont de Ceprano, sur le Garigliano, frontière des deux États , était défendu par des fortifications, et gardé par Gualvano Lancia et Riccardo d'Aquino, comte de Caserte ; le premier, oncle, le second, peutêtre beau-frère de Mainfroy ; car il y eut vers le même temps plusieurs épouses ou veuves des comtes de Caserte; et il n'est point prouvé que la femme de Riccardo d'Aquino fût alors la belle Manfredina ou Zaffredina^, l'une des filles naturelles de l'empereur Frédéric.

Quelle que fût cette femme, Mainfroy l'avait, dit-on, séduite ou violée. Son mari l'ignorait. At-

«Voy. l'Appendice H, n*> 4.

472 HISTOIRE DE LA œNQnÈTB [««66]

taché à la personne de son prince , fidèle à sa cause, c'est en sujet dévoué, en brave soldat que le comte de Caserte gardait pour lui le pont de Geprano. Au moment même où il se préparait à le défendre, un messager, vendu sans doute au parti guelfe , vient lui apprendre sa honte. 11 frémit; il se promet une vengeance terrible et prompte; mais, scrupuleux jusque dans sa colère, il envoie consulter les casuistes du camp français; il leur demande si un vassal a le droit de punir le suzerain qui Ta outragé dans son honneur. Les casuistes, probablement avertis d'avance , répondirent qu'il le pouvait en sûreté de conscience, ajoutant que, lorsque le suzerain trahissait son vassal, il cessait d'être seigneur, et devenait tyran *. Tel fut l'arrêt de ces docteurs. Muni de leur approbation, le comte de Caserte fit tomber la barrière du Garigliano devant Charles d'Anjou, lui laissa un libre passage, et se retira dans un de ses châteaux. C'est ainsi que le nouveau roi emporta cette position militaire qui lui ouvrait tout le royaume de Naples. En écartant de Mainfroy Taccusation d'inceste, plus

• Villani, liv. VII, c. v.

odieuse cependant qu'invraisemblable à une telle époque et dans un tel homme^ quelques doutes pla-* nent encore sur cette tradition; mais la trahison du comte de Gaserte est un fait acquis à l'histoire et consacré par la poésie. Cejour-là, selon Texpression irritée de Dante : Chaque Apulien devint un couard. Tout n'était pas fini par l'occupation du pont de Ceprano. Le Garigliano était franchi^ mais que de dangers sur la route!... Il fallait emporter Rocca d'Arce, nid d'aigle suspendu dans les airs; San Germano surtout^ placé à l'entrée de la vallée cam-panienne, et défendu de tous côtés par des marais et des montagnes ; sur l'une desquelles s'élève l'abbaye du Mont-Cassin ^ à la fois monastère et forte-* resse, si importante dans les annales napolitaines^ qu'aucune armée n'a pu la laisser sans danger derrière soi, et qu'une fois occupée, elle garantit la conquête du pays. Par la position de son monastère, par ses richesses^ par le nombre de ses vassaux, par son rang de premier baron du royaume, Tabbé du Mont-Cassin pouvait l'ouvrir ou la fermer à son gré. Richard d'Ayglerio, revêtu alors de cette dignité importante, était, comme la plupart de ses prédécesseurs, suspect à Mainfroy, qui n'avait eu ni

474 HISTOIRE DE LA CONQUfiTE [f«66]

le pouvoir d'empêcher sa Domination ni Tart de ménager sa neutralité. Il était entièrement dévoué au saint-siége. Provençal d'origine, il haïssait les Allemands et attendait Charles d'Anjou comme son vrai souverain. Depuis le règne de Frédéric II, Tabbaye de Mont-Cassin était quelquefois spoliée, souvent rançonnée et toujours remplie d'une soldatesque insolente; en un mot, les princes de la maison de Souabe y tenaient perpétuellement garnison, moyen nécessaire peut-être pour contenir les moines, mais propre à éterniser dans leurs cœurs la haine et la vengeance.

A l'approche des Français, le Mont-Cassin avait été sévèrement surveillé par Mainfroy : on avait mis en réquisition tous les vassaux de l'abbaye en âge de porter les armes , on ajouta au monastère de nouTelles fortifications, et l'abbé Richard fut gardé à vue par une troupe nombreuse de Sarra» sins, au nombre de mille cavaliers et de cinq mille hommes de pied échelonnés des hauteurs de Rocca Janula et de Monte Cassino, jusqu'à la ville de San Germano, située en plaine, sur le Rapido. Toutes les espérances de Mainfroy s'attachaient à cette position, qu'il croyait inexpugnable.

I4t66] DE NAPLES, — LIVRE VI. 475

Charles d'Anjou parut devant ses murs après avoir emporté en passant Aquino et Rocca d'Arce, qui s'élève sur une montagne abrupte au-dessus de la fertile vallée de Sora^ vivifiée maintenant par Tindustrie^ ravagée alors par la guerre. Ce château^ dont Taspect pittoresque charme aujourd'hui le voyageur, surprit alors les chevaliers français; mais son élévation prodigieuse ne servit qu'à animer leur aventureux courage. Ils escaladèrent Rocca d'Arce avec une agilité, une rapidité, une prestesse qui les fit comparer par les imaginations italiennes, toujours éprises des fables antiques, à des Dédales empennés ^ Le gouverneur se rendit à Charles d'Anjou. De là, le roi marcha sur San Germano, sans attendre ses machines de guerre restées en arrière par les difficultés du transport et par suite d'une rixe sanglante entre ceux qui les ' conduisaient et d'autres soldats de l'armée. Les querelles intestines qui naissaient au moindre incident auraient suffi pour ruiner son entreprise,

* a Hanc gallici pedites, quasi lene quid esset, miraculose conc soendunl, ad quam, nisi novas alilum mutareniur in formas aut « lacertos haberent monstruose, DaBdalica fictione , pennatos , vix a crederentur posse per longa tempora devenire. )> Sab. Malasp., K III, c. IV.

476 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE [1266]

mais sa valeur et sa science militaire suppléaient à tout; seulement elles étaient quelquefois entravées par de pieux scrupules. Charles vint mettre le siège devant San Germano; mais, comme on était au lundi gras, il remit Tassant au jeudi suivant, ne voulant pas combattre le mercredi des Cendres.

L'événement précipita sa victoire en dépit de sa dévotion. Quelques ribauds de Tannée it!dienne qui allaient abreuver leurs chevaux au Rapido, insultèrent d'autres valets de Tarmée assiégeante , et leur crièrent : « Holà ! holà ! où donc est-il votre Carlotto? » Les Provençaux se jetèrent sur les Italiens en poussant à leur tour de grands cris. A cette rumeur, le camp français se crut surpris, et se leva tout entier. On s'arma en tumulte, on monta à cheval; ceux qui n'eurent pas le temps de prendre leurs casques s'emparèrent des selles de leurs chevaux, s'en couvrirent la tête, faisant la tortue à la manière des anciens, et coururent aux murailles, poussant devant eux les enfants de troupe qui les avaient insultés ^ La poterne par où ceux-ci étaient sortis n'avait pas été refermée derrière eux. Les

* « E chi migUore schenno non haveva, ismontava di cafalio

Français y entrèrent pêle-mêle avec les Italiens. Tandis que le comte de Vendôme et Jean , son frère, pénétraient ainsi dans la ville avec Guido Guerra et les bannis de Florence, Fietro di Vico, cet ancien partisan de Mainfroy, gagnait ses éperons dans Tarmée angevine , en battant en brèche les murs extérieurs, d'où les habitants lui jetaient de la poix bouillante et des pierres. La valeur des Français était plus impétueuse, mais celle des Italiens plus savante. Presque seuls ils connaissaient Fart des sièges. Tandis que tout fuyait devant le comte de Vendôme, et que les Sarrasins, enfermés dans un amphithéâtre romain , lui opposaient seuls quelque résistance , Pietro di Vico faisait tomber les murailles et les tours de San Germano. Charles d'Anjou, de son côté, prenait Rocca Janula, qui en est distante de quelques milles. San Germano se rendit. Les fleurs de lis argentées de la France, les fleurs de lis sanglantes des guelfes furent également arborées sur ses débris. Tous les Sarrasins qui tombaient entre les mains de Charles d'Anjou étaient passés au fil de Tépée. Après avoir reçu les hommages de

ff e levavali la sella o con essa in capo andavano infino a piè délie « mura. » Villani, l. VII, c. vi.

m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [Ii66j

Tabbé Richard , il monta au Mont-Cassin pour y rendre grâce au Dieu des armées, combla Tabbaye de présents et de bienfaits, puis, prit la route de Bénévent, où Mainfroy s'était rendu précipitamment, Mainfroy se trouvait à Capoue lorsqu'on lui annonça la prise de San Germano. A cette nouvelle il se sentit frappé d'étonnement et de terreur. Sa présence d'esprit Tabandonna. Éperdu, il ne savait quel parti prendre. Enfin, par le conseil de Gualvano Lancia, de Giordano d' Anglano, de Maletta, de Bartolomeo le Simple^ et de ses meilleurs capitaines, il sortit de Capoue. On lui dit que cette ville n'avait pas besoin de sa présence pour arrêter le vainqueur dans sa marche sur Naples. Bien fortifiée, elle était défendue par le pont du Vulturne, flanqué de hautes tours, dont la principale se dressait surmontée de la statue de l'empereur, qui, terrible, la couronne en tête, le bras étendu, semblait couvrir son royaume ^ Mais Charles d'Anjou, en grand capitaine qu'il était, ne s'attarda point à assiéger Capoue. 11 passa le Vulturne à Tuliverno et marcha droit sur Bénévent par Alife et Télèse.

' DMcrtpi. VicL, Duchesne, V, p. 938.

PW] I» KAPLES, -- UVllE VI, m

Ce fut là qu'il reçut des députéi de Nftplei- La dy« nantie germanique ii y avait jamais été populaire ; Mainfroy surtout s'était rendu odieux au)^ Napolir tains par le bruit , peut-être faux, mais très-accré^ dite, qu'il avait voulu brûler leur ville pour la punir, et pour jeter ses ruines fumantes comme un obstacle sur les pas du vainqueur. Les papes avaient eu, de tout temps » de nombreux partisans à Naples, qui, lassée de gémir sous le poids de Taxcom-^ munication, était retournée aveejoie à la vie catholique. Les Napolitains devaient ce bienfait i leur nouveau roi, champion et fils chéri de TÉglisa. Us se soumirent donc à lui avec joie. Tels étaient aussi les sentiflt^ents de Capoue. Ces deux villes lui envoyèrent des députés dans sa marcha sur Béné^ vent, Charles, qui mettait alors sa politique dans la courtoisie, les reçut avec une grande faveur. A cet accueil, Naples et Capoue conçurent Tespoir de la liberté; elles se flattèrent de jouir à leur tour du gouvernement communal que^les guelfes proté-r geaient contre les gibelins, dans le nord de Tltalie^ Le roi combla également d'honneurs et de caresses

* c BBgnicolorum corda cœperunt intrs se nuUre non nodieum et « cont» MsofrsduQ» MrmmiN «t gaiid«M gensraiitor pepultNt.

480 mSTOIRE DE LA œNQUÊTE [4266]

les barons ralliés à sa cause. Les principaux s'étaient mis à la suite de son année; il leur promit de les rétablir dans les fiefs dont ils avaient été privés pour crime de félonie envers la maison deSouabe. Les Français traversèrent les montagnes, favorisés par une température sèche et claire, assez rare dans ces régions élevées, au cœur de Thiver, pendant la saison des pluies. Les pauvres populations de ces contrées sauvages les reçurent partout avec des acclamations joyeuses et les mains pleines de vivres. Mais c'était trop peu pour apaiser la faim qui consumait l'armée. Exténués, tombant d'inanition et de fatigue, les Français traînaient par la bride leurs chevaux, qui ne pouvaient plus avancer. Un courage indomptable les soutenait, une foi ardente leur tenait lieu de tout et leur promettait la victoire. Enfin, après une marche si difiicile, ils s'arrêtèrent à quelques milles de Bénévent, pendant une nuit calme, limpide, sereine comme une belle nuit d'été. A la clarté des étoiles, tous les chevaliers, tous les soldats se confessèrent à des frères prêcheurs et mineurs qui suivaient l'armée en grand

« Credebant enim quod regDum jam esset ex advenlu régis

« Karoli libertati restitutum. » Sab. Malasp., 1. lU, c. vu.

nombre; ensuite^ la plupart communièrent des mains de ces religieux et de celles du doyen de MeauXy homme d'un haut renom et d'une vie vénérable^ nommé d'avance chancelier de Sicile. Guy de Mello, évêque d'Auxerre et légat du pape, prononça une allocution animée d'un pieux enthousiasme. Guerrier lui-même^ il exhorta ces guerriers à marcher avec courage contre l'ennemi du Christ, promit à ceux qui périraient dans le combat la palme du martyre ^ et leur donna l'absolution de tous leurs péchés ^

Vers la pointe du jour, l'armée se remit en route, et, sans s'arrêter un seul instant, elle parut sur les monticules qui dominent la vallée de Sainte-Marie de Grandella, à l'une des extrémités de laquelle est située Bénévent. Charles d'Anjou s'arrêta à quatre milles de la ville et déploya son camp sur quatre collines. Sitôt que, de ces hauteurs, il eut jeté les^féTrier. yeux sur la plaine, il y reconnut l'armée deMainfroy, qui l'attendait rangée en bataille. Cette partie de la vallée, traversée par le Calore, s'appelle encore Campo Rosito, ou le Champ des Roses. Mainfroy

* Descript, Vict., Duchesne, V^SiOetseq.

n% HISTOIRB DE LA CONQUÊTE [ItM]

n'avait pas perdu un instaut. Sur la nouvelle que le comte d'Anjou^ laissant Gapoue de côté^ avait pris par les montagnes^ il s'était décidé à lui offrir la bataille. C'était une résolution imprudente. En évitant une lutte décisive^ le roi souabe aurait vaincu le roi français sans tirer Tépée. Ne pouvant communiquer avec les États romains^ l'armée d'occupation aurait péri faute de vivres; quelques Jours suffisaient pour la réduire aux derniers abois. Dans tous les cas, il fallait attendre des ren^ forts de la Calabre^ des Abruzzes et de la Sicile. Ils ne pouvaient pas tarder à arriver sous la conduite de Conrad d'Antioche et du comte de Yintimille.

Mais Mainfroy était impatient de combattre I II croyait à une défection générale. Plusieurs barons l'avaient déjà abandonné; pressés de se ranger du côté de Charles d'Anjou, ou, du moins, d'échapper à sa vengeance par une neutralité prudente. D'autres, BOUS prétexte de défendre leurs terres contre l'invasion, n'avaient pas quitté leurs châteaux. Ceux qui étaient restés auprès de sa personne ne lui inspiraient guère plus de confiance, ou du moins, pour jouir plus longtemps de leur fidélité, il croyait nécessaire de la garantir par une prompte

[4Me] DB NAPLES. — LIVBfi VI. m

victoire. En effet, comment compter Bur de tels auxiliaires ? Mainfroy se trouvait dans une de ces situations où on ne peut rien soupçonner, rien voir ni rien punir; où il faut agréer toutes les excuses et accueillir les faux dévouements pour ne pas ébranler les véritables. Certes, il connaissait tout son péril; il le savait extrême et pressant; il confia même ses craintes à ses amis; il communiqua ses doutes sur l'issue du combat à Gualvano et à Federigo Lancia, à Giordano d'Anglano, àTibaldo degli Annibaldi, jeune Romain qui s'était attaché à lui avec passion. Ces hommes étaient d'une fidélité à toute épreuve, mais d'une délicatesse d'amitié très-ombrageuse. Ils se sentirent blessés de la défiance de leur prince. Ils répondirent simplement à ses doutes que, décidés à vaincre ou à périr pour sa cause, ils ne lui demandaient que l'honneur de commencer le combat*.

* a Inter hœc Manfredus cum comitibus suis lombardis, scilicet v Galvano, Jordano , Frederico, et Bartholomso , et cum quodam t domino Theobaldo de Aniballis cive Romano , secretum iniit or consilium, et ab eis, ut prudenter ac intrépide statim intendant a contra hostes irruere , sciscitatur, ac quid de attentanda pugna

« videatur eisdem diligenter interrogat , et exquirit

t Unde viva et prompta voce admirantes quodammodo de eo, « quod Manfredus, eorum jam in multis probitatemet fidem exper-

iU HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [4266]

Entouré d'amis si dévoués, mais si exigeants, et d'ennemis cachés sous l'apparence de vassaux fidèles, il devait affecter devant les uns et les autres une confiance imperturbable. Il ne pouvait sans danger laisser percer de nouveaux soupçons. Les astrologues lui avaient d'ailleurs promis une pleine victoire ; mais ce n'est point là ce qui mettait un terme à ses irrésolutions. Ce qui l'entraînait à ne plus différer la bataille, c'était moins la superstition, la politique ou l'ardeur de courage, que cette nécessité invincible, cette impatience secrète, ce besoin impérieux d'une solution quelconque qui pousse le roi parvenu, l'homme de ses œuvres, longtemps heureux, longtemps triomphant, mais trahi par la fortune, à la défier pour en finir avec elle , à ne plus vouloir supporter l'angoisse de la crainte , le supplice de l'espérance , à

« tus, ab eis quasi dubius, indagabat, aiunt ad Manfredum : « Et si statim nos oporteat mori tecum non te negabimus. En per- « sonam tuam principal! ter, ex cujus vite, et obitu nostraB lelicitaa tatis subsistentia, et ultimus infelicitatisdependet occasus, e ves- « tigio sequimur, et te nihilominus féliciter vivere, nosque sub « militaris honore fortunae fîdeliter pro te mori, si contingat, velu- « mus et optamus. Et ut fîdem, qiiam pro defendenda regalis no- « minis iibertate congerimus, testificentur opéra nostra, statim prî- « mus in hostes, si placeat, noster erit aggressus. » Sab. Blalasp.,

Page 1