‹ Histoire de la conquête de NaplesChapitre 19 sur 32 · m, c. IX · texte numérisé non relu

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jouer enfin, sur un coup de dé, la gloire, le pouvoir et la vie. Aussi, dès que les éclaireurs eurent annoncé à Mainfroy rapproche du comte d'Anjou, il se mit à la tête de ses grands vassaux, de ses auxiliaires allemands, de ses archers sarrasins^, sortit en grand appareil des portes de Bénévent et descendit dans la plaine de Santa Maria de Grandella, qui n'était séparée que par le Calore de Tarmée de TÉglise , car tel était le vrai nom de Tarmée française.

Charles d'Anjou souhaitait le combat avec autant d'ardeur que son rival; non par le même motif, non par un noble désespoir, mais par la confiance la plus complète, la plus illimitée dans la protec-

* Le chevalier de Cesare , dans son Histoire de Mainfroy {Storia di Manfredi, 1. 1, p. 232), ne compose son armée que de douze cents cavaliers allemands, mille cavaliers lombards et toscans, quatorze cents regnicoles et Sarrasins, et plus de dix mille archers et fantassins ; ce qui fait environ treize mille six cents hommes. Ce chiffre, comparé aux trente mille hommes de Charles d'Anjou, parait singulièrement minime; il est d'ailleurs en opposition avec une lettre d'un témoin oculaire, Hugues des Baux, rapportée par Duchesne, qui évalue la cavalerie de Mainfroy à cinq mille et son infanterie à douze mille hommes, ainsi qu'avec les Chroniques de Parme et de Bologne, qui portent sa cavalerie à huit mille hommes; au reste, tous ces chiffres sont très-arbitraires et très-douteux. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'armée de Charles d'Anjou était supérieure en nombre à celle de Mainfroy.

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tion du ciel. 11 y eut cependant quelque hésitation parmi ses chevaliers. Une partie des troupes fatiguées > mourant d'inanition ^ ne voulait point se battre avant d'avoir pris du repos et un peu de nourriture; on parlait même de remettre la partie au lendemain^ à cause de Theure déjà avancée; car il était plus de midi. Frémissant d'impatience, Charles se taisait; lorsque le connétable et le comte de Flandre, l'un le plus âgé, l'autre le plus jeune de l'armée, mais tous deux les plus élevés en dignité après le roi, déclarèrent que, si les autres troupes ne voulaient pas donner, ils marcheraient seuls avec leurs hommes. La bataille fut alors décidée, et Charles d'Anjou, se levant plein de joie, s'écria d'une voix retentissante : « 11 est enfin venu le jour que nous avons tant désiré ! »

Charles choisit son poste à la tète de l'armée, divisée en deux corps. Le roi, ayant à sa droite l'évêque d'Auxerre, prit le commandement de Taile droite. L'aile gauche fut commandée par le connétable Gilles de Traisignies, dit le Brun, et par le gendre du roi, Robert de Béthune-Dampierre. Philippe de Montfort conduisit le corps de réserve. MainCroy paraissait aussi en tète de son aile droite.

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opposée non pas au comte d'Anjou, mais au connétable. Il était entouré des plus nobles barons de ritalie méridionale. Avant d'engager le combat, les deux rois parcoururent les rangs, et chacun d'eux adressa à son armée une courte ha* rangue *.

«Ces ennemis, dit Mainfroy, qu'on vous annonce depuis si longtemps, vous les voyez devant VOUS} les voilà! Mais, grâce au ciel, vous pouvez juger par vos yeux combien ils sont différents dé leur renommée ! Vous voyez aussi leurs chevaux; ils sont maigres, mauvais, petits pour la plupart, et s'il y en a quelques-uns de bonne taille, ceux-là même ne valent pas grand'chose, tant ils sont exténués. N'attendons pas qu'hommes et chevaux réparent leurs forces : tombons sur eux; écrasons-les, ou, s'il le faut, mourons. Les Français sont hardis dans le premier élan, mais ils n'ont pas de constance; leur courage ne dure pas. Ils sont même plus timides qu'on ne saurait

* Ces harangues nous ont été conservées par Saba Malaspina , qui n*a pu les inventer. Leur ton contraste trop avec celui -de rhistorien, surtout dans le discours de Charles d'Anjou; il n'y a rien de commun entre cette parole nerveuse et le style ampoulé et prétentieux du chroniqueur.

croire , pour peu qu'on leur résiste avec fermeté *. 0 glorieuse postérité des Romains ! rappelle-toi tes ancêtres. Ne regardaient-ils pas ces Gaulois comme la race la plus vile? Les Italiens n'ontils pas subjugué cette nation et d'autres encore plus redoutables? Serions-nous dégénérés de nos pères? Qui nous arrête? qu'avons-nous à craindre? Ne pensons qu'à exterminer nos ennemis et effaçons-les du sol de l'Italie. » Ainsi Mainfroy se livrait à des déclamations dont l'excès sufilsait pour trahir son inquiétude, qui déjà était un présage.

Charles d'Anjou parla aussi, mais autrement. Après avoir fait de nouveaux chevaliers, selon l'usage du temps, à la veille d'une bataille j après avoir annoncé qu'il distribuerait l'ordre de chevalerie aux plus dignes, après la victoire, il réunit dans sa tente les chefs de son armée, puis leur adressa ces paroles mâles et graves : « Vous savez, de science certaine, qu'il y a bien loin de ce lieu-ci à la France. Nous sommes venus pour combattre résolument. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, nous avons le

* a Immo sunt omnino, plus quam credi valeat, pavidi, quando t inveniunt oppositionis resistentiam aliqualis. » Sab. Malasp., 1. UI, c. vni.

dessous y nous périssons sans nul espoir de merci. Mourir vaut mieux que fuir; la fuite est une double mort. Elle n'aurait d'ailleurs rien de sûr, car la retraite est impossible. N'en doutez pas, ces gens qui nous ont si bien reçus à notre arrivée, qui nous ont rendu tant de respects et de services, ces mêmes gens, si nous étions vaincus, nous poursuivraient dans notre retraite et nous extermineraient sans miséricorde. Résistons virilement, afin que tout, victoire ou défaite, soit fini dans une heure. Mais notre confiance est mieux fondée que celle de nos ennemis. Foudroyés d'anathèmes, criblés d'excommunications, ils combattent sous les enseignes de Satan, qui, par la sentence du saint-siége apostolique, les tient déjà dans ses griffes comme ses hommes liges. Nous, au contraire, nous combattons sous le vocable de Celui qui a voulu souffrir pour nous jusqu'à la mort et dont le vicaire nous a absous de tous nos péchés. Nos adversaires sont assurés d'un supplice éternel; nous, de la Kéatitude céleste. Ayez donc confiance en Dieu, mais ne négligez point les moyens humains, et soyez bien attentifs, quand vous en viendrez à la bataille, à ce que je vais vous dire : Frappez aux

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chevaux plutôt qu'aux hommes, non du tranchant, mais de la pointe, aûn que, tombant avec son cheval et ne pouvant se relever vite, à cause du poids de son armure, le cavalier soit égorgé immédiatement par les ribauds. Que chacun de vous se fasse toujours accompagner d'un de ces valets et même de deux*. N'oubliez pas cela, et marchez. » La manœuvre que prescrivait Charles d'Anjou, et dont il avait déjà fait l'épreuve en Palestine, était interdite par l'étiquette chevaleresque, qui déclarait peu loyale l'action de frapper à la tête des chevaux; mais Charles n'était pas dans un tournoi I Il voulait vaincre, et sa proposition fut accueillie par toute cette chevalerie que sa parole excitait, dit un chroniqueur, comme le chasseur excite les chiens. Il n'y eut ni un blâme ni un murmure. Ce-

' a Rcddite igitur vos cautos, sollicitos, et attenlos, ut quum ad « pugnam, qiiam non possumus ovitaro, vcncritis, polius equoâ ff qnam honiines offendatis, fcriatis et cum gladii cuspide, non cum « acie, ita quod equiâ hoslium ycstris iciibus succumbcntibas, nosff trorum peditum prcmpta manus scssorcs cquorum taliter proa stratos ad terram, et prœ armorum gravedino lentos libcrius exci- « piat et Irucidet. Regulelur et aliter in primo conOictu probitas ves* « tra. Singuli milites singulosjuxta se pediteshabeant, autduo qui- « libet, ai valeat, etiamsi non possit habere aliosquam ribaldos. cr Hos enim tum pro interûcicndis equis hostium, tum pro oontereii- « dis iis, qui excutientur ab equis experientia pugnas valde i « rioi ei tttUai eiso probat. » Sab. Malasp.» 1. III, e. vi.

tait pourtant la fleur du baronnage, mais aucun de ces chevaliers ne se croyait engagé dans une guerre régulière; ils s'estimaient tous en pleine croisade contrôles mécréants. L'évéque d'Âuxerre donna une dernière bénédiction ; les trompettes sonnèrent, et le signal du combat retentit dans les deux camps* Les deux armées en présence ne s'étaient pas en* core ébranlées, quand tout à coup on entendit une clameur terrible et unique poussée par des mil* liers de voix. C'étaient les archers sarrasins qui ac-» couraient de Lucera comme un tourbillon. Ils passèrent le Galore et engagèrent le combat en lançant leurs flèches sur les fantassins placés, selon l'usage, à l'avant-garde. Les Français furieux se jetèrent sur eux en criant : u Arrière les Sarrasins ! arrière les porcs ! » La mêlée devint terrible. L'avantage resta d'abord aux musulmans. Les ribauds tombèrent par centaines. Déjà les troupes de Charles se dé* bandaient; elles fuyaient en désordre, lorsque Ruggiero San Severino s'élança sur leurs traces et

* « His occurrunt primo ribaldi , qui gregatim de Francia vene-

< rant, et comperto quod Saraceni eront, qui contra exercitum « G^Uicorum cum clamoribus festiuabant, clamitant et ipsi dicen- « tes : Porcine suni isii, qui œntra nos cum tanto damore descen^

< *i»M r 9 6tb. iUlMp., L III, c. X.

les rallia en agitant au bout d'une lance une chemise sanglante arrachée au cadavre d'un soldat. Philippe de Montfort accourut avec le corps de réserve; il se jeta sur les Sarrasins qu'il tailla en pièces en criant : « Montfort, chevaliers!... » « Souabe, chevaliers!... » répondit Gualvano Lancia qui, sans attendre l'ordre de Mainfroy, amenait environ mille hommes des meilleures troupes allemandes. Il tomba sur les Français las de tuer, les attaqua et en fit un grand carnage.

Charles d'Anjou, de son côté, faisait alors des prouesses merveilleuses. Il quitta précipitamment Taile qu'il commandait, cria à ses soldats de se servir de la pointe, et fondit sur Gualvano Lancia. Alors, il y eut autant de combats singuliers qu'il y avait d'adversaires en présence. Les Français, les Allemands étaient embarrassés de leurs lourdes et pesantes armures. Chaque Français joignait chaque Allemand aussi près que possible, le piquait sous Faisselle, au défaut de la cuirasse, sans oublier de viser à la tète des chevaux. Charles retourna à son premier poste. Dix des principaux chevaliers gibelins avaient juré de le frapper à mort dans le combat; ils Tentourèrent tantôt isolément, tantôt

tous à la fois. Il n'en échappa qu'un seul, les neuf autres périrent, et quelques-uns de la main même du roi.

Les Allemands et les Sarrasins étaient écrasés; mais les bataillons italiens, commandés par les barons du pays, n'avaient pas encore été entamés; ils composaient la réserve que Mainfroy commandait en personne. Les guelfes, conduits par Guido Guerra, s'étaient couverts de gloire dès le commencement de la bataille ^ L'âme vraiment italienne de Mainfroy s'en était vivement émue. C'étaient des ennemis, mais c'étaient des compatriotes; il les voyait vaillants et en était trop fier pour les haïr : « Où ètes-vous, ô mes gibelins, s'écriait-il avec douleur, vous pour qui j'ai tout fait I Mais vous^ braves guelfes, quelque soit le vainqueur, allez... vous n'y perdrez rien. » Mainfroy, prêt à vaincre ou

* « E veggendo lo re Manfredi fatte tre iscbiere de' suoi nimici, « domandô délia ischiera quarta, che gente erano, i quali compari- « yano tanto bene in arme e in cavalli; fugli detto, che erano i « guelfi usciti di Firenze e dell' altre terre di Toscana. Âllora si « dolse Manfredi, e disse : Dov' è V ajuto ch* io ho di parte ghibelli- « na, la quale ho tanto servito, e messo in loro tanto tesoro? E disse : « Quella ischiera di guelfi non possono oggi perdere ; ci6 venne a « dire, s'egli avesse vittoria, egli sarebbe amico de* guelfi, veggen- « dogli si fedeli alla loro parte. » Riccordano Melaspina, c. clxxix. Murai., Script, rer, iUi.,i. V, p. 4003.

àpérir, méditait la réconciliation de Tltalie sous les auspices de la vieille bannière souabe. Cette pensée était grande et touchante dans un pareil moment; mais il ne s'agissait plus pour lui d'un rêve généreux; une réalité cruelle l'avait remplacé. Le Fils de l'Empereur n'avait plus d'espoir que dans ses grands feudataires. Il les appelle, il les rallie autour de son drapeau. Pour toute réponse, ils lui tournent le dos et fuient. Abandonné du comte Maletta, du comte d'Acerra, de ceux sur lesquels il comptait le plus, qu'il avait comblés de bienfaits et d'honneurs^ à peine lui restait-il un ou deux amis. Certes, la lâcheté de ces barons était insigne, et ce n'est pas à tort que les historiens et les poëtes s*en sont montrés indignés. Mais dans cet abandon général de la cause du malheureux Mainfroy, n'y avait-il que de la lâcheté? S'il fut vaincu, ne devait-il pas l'être en effet, et la défaite n'avait-elle pas déjj^ précédé le combat? Qu'on songe aux lieux , aux temps où se passait ce grand duel entre deux principes^ entre deux religions bien plus qu'entre deux hommes ou deux dynasties; qu'on se représente, à ce dernier ^ort d'une lutte séculaire, les deux camps situés de chaque côté de cette petite rivière de Calore^ de ce

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