LIVRE SEPTIÈME
Entrée de Charles d'Anjou et de Béatrix de Provence à Naples. — MagniQcence de leur cortège. — Enthousiasme des Napolitains.
— Politique de Charles I" dans ce premier moment. — Captivité de la veuve de Mainfroy et de ses enfants. » Projets de Charles d* Anjou sur l'Orient. — Situation de ce prince au commencement de son règne. — Tableau général de T Italie méridionale. — Exigences de Clément IV pour le payement des dettes contractées par rÉglise. — Le clergé refuse de contribuer aux charges de la conquête. — Nécessité de satisfaire l'armée. — Embarras de Charles I*'. — Les employés napolitains de Mainfroy lui conseillent de recourir aux exactions, et lui enseignent les moyens employés par les Hohenstauffen pour pressurer leurs sujets. — Gezzolipo délia Marra. — Introduction des lois féodales françaises en Italie.
— Fiscalité violente de Charles d'Anjou. — Impôts excessifs. — Régularité établie dans la levée de ces impôts. — Mécontentement général. — Mainfroy regretté. — Reproches du pape au roi. — Lettres du pape.— Différence du but que Qément IV et Charles I*' se proposent. — Contraste de leur politique : l'une pacifique, l'autre guerrière. — Le parti guelfe triomphe en Italie. — Guide
212 mSTOIRE DE LA CONQUÊTE DE NAPIES.
Novello. — Frati Godenti. — Charles se rend auprès du pape. — Projets de ce prince sur l'Orient. — Traité conclu à Vilerbe sous les auspices de Clément IV entre Charles I", roi de Sicile, et Baudouin II, empereur de Constantinople. — Mariage de Philippe fils de Baudouin avec Béatrix Glle de Charles. — Le roi passe à Florence. — Fête du Borgo Allegro, — Visite de Charles d* Anjou à Cimabue. — Charles va assiéger le château de Poggibonzi. — Prise d*arme8 en Allemagne. — Conradin.
Charles V s'était arrêté huit jours à Bénévent, silencieux et grave ^ au milieu d'une armée exaltée par la destruction ^ avide de rapine ^ iyre de sang. A la fin y il trouva que c'était assez. Ralliant ses hommes autour de l'étendard royal, il marcha sur Nap]es. Charles avait passé la première nuit après sa victoire dans le château d'Acerra; dès la seconde journée y il se vit face à face avec une multitude innombrable et tumultueuse : c'était l'élite de la noblesse, les chefs de la municipalité, les barons, leséchevins, qui s'avançaient à cheval et condui-
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saient le peuple. Dans cette foule bigarrée, les robes de drap d'or, les chaperons de soie se mêlaient am haillons de la populace noire, sordide et nue qui a toujours fourmillé au pied duPausilippe, et qui depuis tant de siècles, poursuit indifféremment de ses cris sauvages les avènements et les chutes , la royauté qui arrive ou la royauté qui s'en va. Du plus loin que Francisco Loffredo, syndic delà commune de Naples , eut aperçu le roi , il mit pied à terre avec les autres magistrats, puis, s'agenouillant devant son nouveau maître, il lui présenta les clefs de la ville et le harangua en français. Charles Taccueillit avec distinction, le fit remonter à cheval et lui ordonna de se placer auprès de sa personne. Loffredo ne lui était pas inconnu ; le comte d'Anjou l'avait vu combattre vaillamment en Palestine , et c'est par ce motif qu'on l'avait choisi pour aller audevant du roi. Comme c'était un homme important et populaire, l'accueil qu'il reçut de Charles P était à la fois équitable et politique. On ne pouvait placer le sourire royal plus à propos. Cependant le nouveau monarque n'en fut point prodigue. Il chercha moins à plaire qu'à imposer, et comme cela lui était plus naturel, il y réussit mieux.
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Son entrée dans Naples donna une haute idée de sa richesse et de sa puissance. L'enthousiasme des habitants fut extrême à la vue de quatre cents chevaliers qui parurent à Tavant-garde^ coi£Fé8 de casques aux longs panaches , couverts par-dessus leur armure de brillants surcots et de tabars diaprés. Soixante barons de haut lignage défilèrent ensuite et furent encore plus applaudis. Comme marque de magnificence, tous portaient au cou une grosse chaîne d'or. Us étaient entourés d'une foule d'écuyers et de pages, à leurs devises | cris et cou* leurs. Le roi venait ensuite sur son grand cheval de bataille. On admirait la noblesse de sa contenance, la courtoisie de son geste, la mâle fierté de son regard. Enfin, l'admiration devint de la frénésie lorsqu'on aperçut la reine Béatrix s'ayan* çant non pas sur une haquenée ou sur un palefroi, à la mode accoutumée des princesses, mais portée avec tous ses jeunes enfants dans un char d'une hauteur démesurée , tapissé de velours bleu et parsemé de fleurs de lis d'or*. Jamais on n'avait
' a Et la reina con la carretta coperta di vellulo celestro, e tutta « di sopra e dentro fatta con gilli d' oro, taie che a vita mia non c yiddi la chiù bella yista. » Malteo di Giovenazzo, Diumali, p. iS«
VU une telle pompe^ même au temps de la maison de Souabe; jamais Mainfroy ni Frédéric , jamais rois ni empereurs n'avaient fait voir aux peuples de ritalie une armée si belle ^ si bien équipée et surtout un si beau char ! On n'en connaissait encore Tusage que dans les contes de fées et dans les romans de chevalerie. Ce reflet de la cour de France éblouit toute Tltalie, et le faste jusqu'alors si vanté des superbes Hohenstauffen fut vaincu à la face du Vésuve , comme leur puissance venait de Tètre dans les plaines de Bénévent. Certes, il y avait dans cet étonnement quelque chose d'enfantin qu'on a vraiment peine à comprendre; mais un sens intime et profond se cachait sous ces apparences frivoles. Pour des yeux longtemps blessés par un bizarre accouplement des religions et des races les plus opposées, par un asseiiiblage de Teu* tons et de Sarrasins , il y avait un spectacle saisissant et neuf dans l'ordre, dans la gravité, dans l'uniformité d'une armée entièrement catholique.
Dès que Charles fut entré dans Naples suivi de tout son cortège et conduit par rarchevèque de Cosenza , légat du pape, il alla tout droit à Téglise
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de Sainte-Restitute^ qui tenait alors lieu de cathédrale. Le roi et la reine s'y agenouillèrent dévotementy puis ils se rendirent au Castel Capuano^ à la fois palais et prison , élevé par Frédéric dans le centre de la ville. Charles n'y donna pas un instant au plaisir ni même au repos. Il se mit aussitôt à l'œuvre, et, dès le premier jour, il gouverna. 11 s'empressa démontrer à ses nouveaux sujets ce qu'on devait attendre en s'attachant à sa fortune ou en essayant de l'arrêter. Les barons pris sur le champ de bataille furent traités non pas en ennemis vaincus , mais en vassaux rebelles, non pas comme des adversaires trahis par le sort des armes , mais comme des criminels justiciables delà loi. Charles P"' en envoya plusieurs dans son comté de Provence. Presque tous les partisans de Mainfroy perdirent leurs fiefs, quelques-uns même perdirent la vie. Au contraire , les barons dépossédés par le prince de Tarente rentrèrent immédiatement dans leurs biens et dans leurs honneurs. On mit en liberté tous ceux que Mainfroy avait fait incarcérer. Us vinrent baiser les pieds du roi\ Ainsi, malgré sa sévérité, il
* Mattco Spinelli, loc. cit.
n'est pas vrai que Charles d'Anjou ait déployé dès lors cette politique cruelle, impitoyable, qui, plus tard, a jeté une ombre sanglante sur sa mémoire. Ses ennemis Font allégué, la postérité les a crus; mais ils ont confondu à dessein Tordre des temps; ils ont placé avant la révolte les excès que cette révolte explique sans les excuser. La première année de son règne, Charles V se conduisit comme tout vainqueur, au moyen âge, l'aurait fait à sa place. Où étaient alors la modération et la clémence? Dans quels cœurs, celui de saint Louis excepté, ces vertus avaient-elles trouvé un asile? A cette période de sa vie, Charles d'Anjou fut de son temps. Rien de plus, rien de moins \
' Les historiens modernes ont attribué dès lors à Charles d'Anjou des cruautés dont il ne se rendit coupable qu'après la défaîte de Conradin. Ils ont assuré, sur la foi de Fra Pipino, qu'il fit p'irir en Provence, par des tourments atroces, Giordano Lancia , le comte Barthélémy Gesualdo , surnommé BartholomcBus Simjdex ol Piulro Asinio. Voici le texte de Fra Pipino : « Quum autem nobiles, qui m c praelio ceciderant, scilicet comités Jordanus et BarthoUmiœtts et « Petrus Asinii, Manfredi quondam strenui pugnatores, quos r^ro- « lus captos praelio, ut dictum est, in Galliam direxerat, diu carcere a macerati custodes occiderunt ; fugientes igitur comprehensi sunt; c et significato Carolo régi negotio , mandayit ut singnlis sinistri ce pedes et manus dextrae absciderentur, atque oculi eveilereDtur. « Post haec anno sequenti jussu prsedicti Caroli ; decoUantur alibi « dicitur quod mortem sibi inedia consciYeraDt. » L. lU, c, vi.
Conformément aux stipulations de Tinvestiture^ toutes les lois de Frédéric 11 y mais seulement depuis sa déposition au concile de Lyon^ et toutes celles de Mainfroy et de Conrad sans exception^, furent révoquées et abolies.
La victoire de Charles était complète. La bannière angevine, spontanément arborée , flottait du Garigliano au Phare et de Manfredonia à Agrigente. Le comte Philippe de Montfort et Guy de Mirepoix, mar réchal de la Foi, avaient été envoyés, le premier en
Mural. Script., t. IX, p. 680. L'Anonyme sicilien va plus loin; il calomnie saint Lorâ lui-même : a Carolus etiam nobilissimos viros, « amicosManrredi, in Galliam misit, oomitem Jordanum , Petrum a Asinium de Uberlis de Florentia ; et Bernardum Castanea in armis « viros probissimos, qui mortuis civilatis custodibus ubi erant, e a carcere fugerunt, et iterum capti sunt. Et tune rex mandavit tana quam crudelis ut unicuique una manus etunuspes absciderentur, « etoculi evelierentur ; quod quum faclum est, acriter moriuntur. « Ludotncus autem rex Franciœ frater Caroli comitis Provinciae coa- <r tra istos nobilitatem non gessit, sed potius, vilitatem peregit... » Mais pour prouver la fausseté de ces assertions il suffit de remarquer que Fra Pipino n'affirme pas le genre de mort de ces victimes (a/t&t dicitur) ; et ce qui est bien plus décisif , c'est qu'à la date du 29 juin, XIII* indiction, année 4269, dans une lettre écrite de Capoue aux justiciables de la Terre de Labour, Charles 1" nomme Bartholomseus Simplex au nombre des barons qui Font trahi pour Conradin, ce même Barthélémy que Fra Pipino et ceux qui l'ont répété font emprisonner et mourir immédiatement après la bataille de Bénév^nt. Bibliothèque de l'Université de Palerme, Manuscrit, Q. q. G. 4 . * Voy. appendice H , n* 4.
Sicile; contre Conrad d'Antioche, fils d'un bâtard de l'empereur Frédéric, l'autre en Galabre, contre Gualvano Lancia. Conrad s'était rendu sans résistance et avait fait sa soumission au nouveau gouvernement; Gualvano, placéàla tête des débrisdel'arméedeMainfoy, avait capitulé. Sorti du royaume avec son frère et son iilS; ils s'étaient réfugiés dans les États de l'Église, où le pape les avait couverts de sa protection. Charles I" n'avait puni que quelques gibelins, en trèspetit nombre; une amnistie générale enveloppa le reste. A dire le vrai, sa clémence lui avait beaucoup coûté, et il avait mesuré à cet effort la reconnaissance à laquelle il se croyait en droit de prétendre. Tout était donc soumis; il n'y avait plus d'ennemis a combattre, ni de places à emporter, sauf Lucera, qui résistait encore- D'importants otages s'y étaient renfermés; c'étaient Hélène Comnène, veuve de Mainfroy, ses trois fils, Henri, Frédéric et Azzolino *,
' Aucun de ces enfants ne s'appelait Manfredino , comme le prétend Sismondi. Leurs noms sont fixés par le décret de Charles II, qui trente-un ans après ordonna leur mise en liberté: « Scriplum est cau stellano castri SanctœMarhe de Montis, placet nobis et volumus, vo- « bisque praedictis mandamus , quatenus Henricum, Frcdericum et u Azzolinum ûlios quondam principis Manfredi, qui in dicto castre a in compedibus detinentur, statim ab ipsis compedibus libcrantes, « eos tractetis honorabiliter sicut decet. Et quia ipsorum uous di- « citur iofirmari, si statim aliquis, pro cura ipsius» intrai ad eum,
tous les trois en bas âge, Béatrix, fille de Mainfroy, du premier lit, et la sœur de ce prince, veuve de Tempereur grec Jean Ducas. Cette malheureuse fa« mille sentait bien qu'elle ne pouvait pas tenir longtemps à Lucera. Aidée par quelques serviteurs fidèles, Hélène s'échappa et gagna Trani, sur l'Adriatique. C'est dans ce port qu'elle avait aperçu l'Italie pou7 la première fois, lorsque, jeune et heureuse, elle venait y chercher une couronne. Cette fois, elle ne demandait que sa vie et celle de ses enfants. Elle espérait s'embarquer et gagner les États du despote d'Épire , son père. Un bâtiment léger l'attendait, par les soins de ses amis; elle s'y transporta dans la nuit du 3 mars. Malheureusement pour la reine, le vent était contraire; Hélène rentra dans le château de Trani et s'y vit accueillie avec un respect apparent, mais trompeur : l'abîme était déjà ouvert sous ses pas. Dans l'intervalle de sa fuite à son retour, des moines mendiants
<r prout opiK)riuDumfuerit, permiltatis. Fratrem etiam Matthœum « de Matera ordinis Minorum , sine impedimento ad praedictos fra^ « très patiamini introire ; habentes nihilominus et haberi facientes « deeis custodiam diligentem. Datum Neapoli perB.de C. (Bartho* « lomaBum deCapua)die 26 apriiis, \ indictionis, 1297. » Arch. reg. Ntap,
m HISTOIRE DE LA CONQnfen [4t66)
qui pareouraient le pays pour le soulever contre Mainfroy avaient découvert Tasile de sa veuve. Elle leur était promise d'avance et leur fut livrée trois jours après , par le gouverneur , sitôt qu'une troupe de cavaliers , envoyée par Charles d'Anjou à la poursuite des fugitifs, eut paru pour donner main-forte aux moines. Amenée au château de Nocera, Hélène y fut renfermée dans une dure prison avec ses fils et sa belle-fille. Charles V leur assigna un traitement : deux carlins par jour pour la reine, et un carlin pour chacun de ses enfants*. Seule, l'impératrice, sœur de Mainfroy, resta libre de se retirer en Aragon, auprès de sa nièce Constance.
Le pape approuva cette capture *• 11 trouvait important pour Charles d'Anjou de tenir en prison la famille déchue, non pas que Charles eût à re^ douter les fils de Mainfroy ( pendant sa vie et la leur^ il prouva qu'il ne les craignait point); mais la captivité de la fille de Comnène mettait au pouvoir du roi de Naples la dot qu'elle avait ap-
t Buofaon , BicherchefBur la principanM de Moréê, Mooode époque, 1. 1, p. 498, note 4".
* Clementis P. IV ad card. S. Adrian. ep. ce. , I. VII. Marien., The$., t. U.
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portée à son mari. Cette dot était TÉpire , base d'opération admirable pour Charles dana bw deaaeioB aur TOrient; car la rapide conquête du royaume dea Deux-Siciles n'avait point assouvi son ambition. A peine avait-il touché du pied le sol de la Grande-Grèce^ qu'il avait éprouvé cette attraction à laquelle n'échappa jamais aucun des conquérants du midi de l'Italie. Comme Robert Guiscard^ conmie le roi Roger^ comme Charles Ylll , longtemps après^ l'Ângevin se sentit poussé vers les régions orientales ^ et Naples ne fut plus pour lui qu'une escale de Constantinople. Mais, avant d'exposer ses projets sur rOrient, il faut dire ce qu'il trouva en Italie, quels étaient la législation, l'état politique, les ressources naturelles et acquises de ces contrées soumises désormais à la domination d'un Capétien et à l'influence directe de la France.
La tâche entreprise par Charles d'Anjou semblait à la première vue non-seulement glorieuse, mais facile. Appelé au trône des Roger et des Frédéric par un puissant parti, appuyé sur la sympathie ou du moins sur la neutralité bienveillante d'une nation entière, il lui avait suffi d'un seul combat pour se rfiidre maître d'un pays dont la renommée, contam-*
m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [U66]
poraine de la civilisation elle-même, réveille dans Vesprit des hommes toutes les idées de beauté et de grandeur, toutes les images de richesse, de fécondité et d'abondance. Charles était Theureux possesseur d'une contrée si belle que les Grecs n'ont pas cru Thonorer assez en lui donnant le nom de leur mère patrie, et par un hommage sans exemple ils y ont ajouté l'épithètede Grande, Les plus ardentes convoitises d'une armée avide, les rêves les plus orgueilleux d'un chef militaire auraient dû être satisfaits par une telle possession. Si la terre pouvait s'ouvrir et enfanter sans le secours du travail humain , c'est à ce pays qu'un tel prodige serait réservé. Mais il n'en est pas ainsi. Ce ne sont là que des fictions mythologiques. La Magna Grœcia pouvait passer, au moyen âge, pour la plus misérable de toutes les contrées de ritalie.
Au nord et dans le centre de la Péninsule, les Vénitiens, les Génois, les Pisans avaient su trouver à la fois l'opulence et le pouvoir dans le commerce appuyé sur la politique; des industries nombreuses et diverses enrichissaient Milan, Sienne et Florence. Tel n'était pas le midi de la Péninsule. Ni guerrière, ni commerçante ou industrieuse ^
ritalie méridionale était devenue Tun des coins les plus désolés de la terre. La pauvreté régnait parmi ses habitants, au milieu des profusions de la nature, et son brillant soleil n'éclairait que des débris. Ce mal était incurable, car il remontait bien haut. Dès le temps des Romains, dès la Guerre Sociale^, les colonies grecques établies dans ces contrées avaient été renversées et réduites en servitude. Capoue, Nola, Tarente, Otrante et Brindes, ces villes si populeuses, ces ports si fréquentés n'étaient plus que l'ombre de leur antique splendeur, et il restait à peine les noms de Locres et de Pétilie, de Caulonie et de Sybaris, d'Héraclée, de Posidonie et de Métaponte. L'invasion des Barbares acheva cette ruine commencée par les Romains eux-mêmes. Jamais contrée ne fut disputée par un plus grand nombre de races, avec un acharnement plus persistant et plus aveugle. Hérules, Goths, Grecs deByzance, tous y séjournèrent ou plutôt y campèrent à leur tour. Mattres éphémères de ce riche territoire, ils ne songèrent qu'à le dépouiller en passant; sauterelles hideuses
• M. Mérimée, Études sur V Histoire romaine (Paris, 48ii), t.I, p. 189 et suivantes.
qui épuisaient le sol, puis, portaient ailleurs leur vol bruyant et infect.
A cette période désastreuse et dont la durée embrassa plusieurs siècles, les habitants épouvantés abandonnèrent les plaines et se réfugièrent sur les hauteurs. Pour bâtir des habitations, pour essayer quelques cultures imparfaites , ils dépouillèrent les montagnes des forêts dont elles étaient couvertes. Toute la face du pays fut alors changée. Les eaux pluviales grossirent les sources, roulèrent sur les pentes délaissées et tombèrent sans obstacle et sans frein dans les vallées, entraînant avec elles la terre végétale qui, n'étant plus retenue par les racines des arbres, encombra le lit des fleuves. Desséchés pendant une partie de Tannée, les cours d'eau devinrent des torrents impétueux dans la saison d'hiver. Les rivières cessèrent d'être navigables, même pour de frêles embarcations. Jamais Tltalie n'a pu se passer d'un système hydraulique coordonné avec une science profonde et maintenu par une surveillance jalouse. Ses aqueducs^ ses réservoirs^ ses émissaires attestent encore la sollicitude des Romains, mais constatent en même temps un de leurs plus impérieux
besoins I une des conditions les plus absolues de leur existence. Les Sarrasins conservèrent en partie cette tradition et la continuèrent en Sicile. Mais elle fut entièrement inconnue de tous les autres pouvoirs qui pesèrent sur ces contrées pendant la longue période du moyen âge. Les plaines^ ravagées par les eaux qu'aucune digue ne contenait plus, s'étaient changées en marais pestilentiels. Couvertes autrefois de riches moissons, habitées par une population nombreuse y elles devinrent désormais incultes, désertes et sauvages; abandonnées par les hommes , elles furent livrées aux troupeaux errants. L'agriculture , qui s'était réfugiée avec la féodalité et le servage sur les crêtes des montagnes , n'y donnait que des résultats insufiQsants et rares. Les serviteurs s'efforçaient d'y suppléer par un travail sans mesure, quoique sans fruit; led maîtres, par la violeyice, la rapine et les exactions.
Sur les bords de la mer, où, dans les temps an» ciens et même à une époque alors peu éloignée , s'élevaient des villes riches et commerçantes , on ne voyait plus que des forteresses, opposées d'abord aux incursions des pirates Scandinaves; puis aux attaques des Sarrasins^ lorsque les premiers de
ces peuples furent devenus les maîtres du pays. Une loi des rois normands, conservée par leurs successeurs, défendait à tous les barons dont les possessions étaient situées au bord de la mer, d'y construire des villes, et surtout d'y creuser des ports *; c'était un droit que la royauté s'était exclusivement ré gervé avec raison, car, au milieu des guerres incessantes entre les barons, la possession libre de ports de mer aurait perpétué les invasions. Par suite de cette politique, les villes maritimes étaient toutes domaniales, c'est-à-dire qu'elles appartenaient à la couronne. Des républiques commerçantes, Gaëte, Amalfi, Sorrente, avaient dominé autrefois la Méditerranée. La dynastie normande accomplit leur abaissement, vainement tenté par les Lombards. Dans la crainte que ces villes n'ouvrissent un asile à l'esprit de liberté qui s'était alors si puissamment emparé du nord de l'Italie, le roi Roger et ses successeurs s'étaient opposés à leur rétablissement. Naples elle-même ne se releva que sous Frédéric II, et surtout sous Charles d'Anjou. Aussi les cités
' « JusUtiario Terrée Laboris mandatum quod iohibeat baroiiibuâ u habeDtibus terras prope maritima , quod ex eis porUim non fa- « ciant. »
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maritimes de la Grande -Grèce étaient-elles^ au xiii* siècle, en pleine décadence. Conservées uniquement pour les besoins de la guerre, mais devenues presque étrangères au commerce, elles ne consistaient plus qu'en ouvrages de fortifications, en remparts crénelés, habités par une population toute militaire. 11 n'y avait plus, au lieu de villages, que des tours isolées, des beffrois destinés à donner Talarme aux localités voisines et à protéger les barques des pécheurs contre les corsaires. Afin de laisser un champ moins libre à leurs incursions, le littoral avait été systématiquement dévasté ; il ne formait plus qu'une maremme pestilentielle et inhabitable. Les rois de la maison de Souabe, et principalement Mainfroy, le fondateur de Manfredonia, le plus généreux de ces princes, essayèrent de porter quelque remède à une telle situation ; mais ce ne fut qu'un effort isolé et impuissant.
Ainsi, par le déboisement des montagnes, le mauvais aménagement des eaux, les fleuves se desséchèrent ou se changèrent en torrents, troublés à leur source , dévastateurs dans leur cours , chargés de limon et de sable à leur embouchure. Les plaines devinrent des marais, les plages des
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maremmes. La population, décimée par la terreur et par la ruine, fut réduite à rien. L'agriculture, mal conduite et mal protégée, disparut, et lorsque Charles d'Anjou prit possession de son royaume continental, il n'y trouva aucune source de revenu, ni particulier ni public. La noblesse était tellement ruinée qu'un recensement fait à Naples à l'arrivée du nouveau roi donna pour résultat que la rente des biens féodaux d'aucun des barons de la Terre de Labour, la province la plus riche du royaume, ne s'élevait pas au-dessus de vingt-deux onces ^ Charles d'Anjou arrivait donc dans ses nouveaux États avec des besoins immenses, et sans aucune ressource, car le pays ne lui en fournissait pas ; et cependant il était lié par des obligations qui ne souffraient ni amendement ni délai.
Elles étaient nombreuses et variées. La plus impérieuse de toutes consistait dans le besoin de payer ses troupes et de s'acquitter envers le pape, qui redemandait avec les plus vives instances l'argent qu'il avait prêté ou fait prêter au roi de Sicile. Clément lY lui représentait la nécessité de satisfaire
* Voir rappendice H , n*" 3.
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immédiatement sei créanciers et surtout de libérer les églises de Rome, engagées aux banquiers toscans; il lui rappelait ses promesses ^ ses serments^ et allait jusqu'à lui faire entendre clairement qu'en différant de tenir des engagements sacrés I il encourrait les peines ecclésiastiques, (c Plein de confiance dans ta discrétion et dans ton zèlci )) écrivait le pape à son légat, Simon de Brion, cardinal de Sainte-Cécile , qui plus tard ceignit la tiare à son tour^, « nous te mandons par cette lettre apostolique de peser prudemment, de considérer avec une attention réfléchie le danger dont nous te parlons et que nous appréhendons au delà de toute expression; surtout lorsqu'aux dommages immenses qu'éprouvent les églises vient se joindre la perspective affreuse , non -seulement aux yeux d'autrui, mais encore aux nôtres, de voir notre nouveau roi soumis à l'excommunication et ses terres frappées d'interdit; sans parler de son parjure qui serait de toutes les choses la plus grave. Attache-toi donc à cette affaire avant toute autre. Que ta sollicitude,
• Ce fut le pape Martin IV. ( Voy. 1. XI et XU, t. IV.)
m HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [1266]
que toutes les puissances de ton entendement s'appliquent et se concentrent sur ce point, afin que le payement des susdites dettes n'éprouve pas un seul jour et même, s'il se peut, une seule heure de retarda » Puis, s'adressant à Charles d'Anjou lui-même : « Nous ne voulons pas, dit le saint père, que pour cette omission ou ces retards la tache de parjure souille ton honneur, ô mon cher fils; mais acceptant plutôt les excuses que tu nous as faites dans tes lettres, et convaincu que tu es exempt de mauvaise foi, nous déclarons par la teneur du présent bref qu'on n'a droit de t'imputer ni de te reprocher rien de semblable. Notre bienveillance s'étendra jusqu'à ce point : si tu n'as pas payé ledit tribut dans le courant du mois d'août, nous te donnerons pour dernier terme de rigueur les calendes de novembre. Si tu ne t'es pas acquitté avant ce terme, tu encourras la sentence d'excommunication. En t' accordant la faveur de ce délai^ nous n'entendons pas que les conditions et les conventions prescrites soient changées ou reçoivent la moindre atteinte. Bien plus, nous déclarons et nous
* Clément. P. IV ep. ccli, ad Simonem card. S. Cecili» ; apud Marten., Thes.^ t. IF, p. 295.
voulons que les termes annuels de payement du tribut restent fixés pour l'avenir à la fête principale de saint Pierre. 0 mon fils, réfléchis à ce que tu nous as promis et de quelle manière tu nous Tas promis ! Veille toujours à ton salut et à ton honneur; reçois la bénédiction apostolique et prends garde désormais de t' exposer à être retranché temporairement d'un corps dont tu es un membre illustre ; ce qui nous pénétrerait de douleur *. »
L'embarras de Charles V^ était d'autant plus grand qu'il ne pouvait point imposer le clergé. Son traité avec le saint*siége le lui défendait d'une manière expresse , et depuis la conquête, Clément lY avait renouvelé cette défense, sous les plus graves menaces. Ce n'est pas que le clergé échappât à la misère générale; toute proportion gardée, ses revenus n'étaient ni plus assurés ni moins compromis que ceux de la couronne et du haut baronnage, auquel d'ailleurs il appartenait à beaucoup d'égards. Il restait cependant, tout considéré, le propriétaire le plus riche du royaume de Naples. S'il était encore possible de trouver quel-
• Clément. P. IV ep. ccclxxv. Marten., Thea,, t. Il, p. 398.
que part un gecouri efficace , on ne pouvait guère Tattendre que des ordres monastiques. Mais^ de ce côté^ il n'y avait nul espoir pour Charles d'Anjou. Les clercs^ si longtemps contenus parles princes de la maison de Souabe^ se livraient avec transport à leur liberté nouvelle; ils ne se prêtaient à aucune des difficultés de la situation. Les prélats les plus favorisés par le roi^ ceux même qui l'avaient accompagné dans son expédition^ lui tenaient tête avec une persévérance affectée. Barthélémy Pignatelli, transféré de l'archevêché de Cosenza à celui de Messine^ ce prélat impitoyable qui avait fait jeter aux vents les cendres de Mainfroy^ disputa vive^ ment au roi Charles la possession d'un jardin. En lisant la polémique de l'archevêque^ appuyé sur l'autorité du légat ^ on croirait qu'il ne s'agit pas d'un verger^ mais d'une province^: preuve de la pauvreté réciproque de la couronne et du clergé. Ce corps soutenait avec force ses moindres prérogatives^ ses plus faibles intérêts^ contre Charles
* « (4267, 7 k. octobris) Radulph. ap. sed. leg. loribit Carolo reg. a Sioil. ut restituai seu restitui faciat magnum jardinum etc. )» Tabularium Ecclesiœ messanensis. (Il en existe une copie à la bibliothèque de rUniversité à Païenne.) Voy. app. n"" 3.
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d'Anjou f au risque de rendre impossible le gouvernement d'un prince qu'il avait placé lui-même sur le trône. Le clergé régulier^ surtout^ ne voulait prendre aucune part aux charges de la conquête. Clément IV avait imposé une dîme de subsides aux Cisterciens; ils se refusèrent à la payer et réclsr mèrent leurs anciens privilèges. En vain^ le roi allégua le bref pontifical; l'ordre de Gîteaux réclama tout entier. Le pape lui donna raison et exhorta le roi à ne demander à ces moines que la continuation de leurs prières *.
C'est donc avec une persistance invincible et quelquefois impitoyable que les monastères poursuivaient le rétablissement de leurs moindres privilèges qu'ils appelaient leurs droits. Si un des serfs, appartenant à un abbaye ou à une église, cherchait à se soustraire à son seigneur pour se faire l'homme du roi ou d'un baron séculier, surtout s'il osait aspirer à la liberté , il n'y avait point de rigueur ecclésiastique ou civile qui ne fût employée pour le ramener à son esclavage primitif. Les collisions entre les deux autorités étaient souvent aussi iné-
* Clément. P. IV ep. ceux, ad Simon, card. Marten., Thés. y t. II , p. 304.
vital)les que funestes à la paix publique. Prenons un exemple : Cefalu, \âlle maritime de Sicile appartenait à Tévêque^ sauf le port qui était au roi. Qu'on se représente ce qui devait résulter d'un tel conflit entre deux pouvoirs unis en apparence^ mais hostiles en réalité *. Pour les éviter dans l'avenir, Charles d'Anjou voulait donner à sa prérogative une base fixe et certaine. Peu de mois après son avènement ^ il ordonna dans ses États de Calabre et de Sicile, et probablement dans tout le royaume , une enquête sur l'origine de tous les cens féodaux. Par un édit du 14 juillet 1266, ix" indiction, il fut enjoint à Aimone d'Aquino , justiciaire en Sicile, de faire faire par les nobles hommes Roberto de Maratudo et Nicolo de Brugnali une inquisition « sur les comtés, baronnies, enfin sur tout ce qui s'appelait /<?ti* dum (fief); sur le nombre d'hommes, de femmes mariées et filles nubiles, établis sur lesdits fiefs. » Charles P'' ordonna que l'on séparât soigneusement les terres et les revenus qui appartenaient à Tévè* que ou aux abbayes de ce qui en avait été usurpé sous ses prédécesseurs, tout en maintenant rigou-
• Appendice H, a* 2.
reusement les droits du domaine, sans plus d'égard pour les usurpations du clergé que pour celles du fisc. L'administration était si imparfaite et les registres publics si mal tenus que ces enquêtes étaient résolues par le témoignage oral de jurés assermentés ^ De tels moyens pouvaient suffire pour rétablir quelques faits particuliers , obscurcis par la poussière que soulèvent toujours les guerres civiles; mais ce n'était pas assez pour la perception de l'impôt, et c'est là qu'était la difficulté de la situation de Charles d'Anjou.
Cette difficulté naissait surtout du traité d'investiture. Charles l'avait si bien compris qu'il avait prolongé la négociation pendant deux ans, et que, plus d'une fois, il s'était senti tenté de repousser un don si onéreux; mais enfin il Tavait accepté, et dès ce moment il devait en subir les conséquences. L'Église le présentait à ses nouveaux sujets et h la chrétienté tout entière , comme le restaurateur des temps heureux de Guillaume le Bon, comme le réparateur du gouvernenient funeste des Frédéric et des Mainfroy. Une telle annonce' jetait devant
* Appendice H, n<> 4.
' On dirait aujourd'hui un tel ftrogramme.
238 HISTOIRE DE LA œNQUfiTE [IS66]
ses premiers pas un double obstacle , d'une égale gravité.
Toute révolution arbore un drapeau, A certaines époques elle le cherche dans le passé, d'autres fois elle le demande à l'avenir. Jusqu'à la Réforme, les peuples n'ont été menés que par des souvenirs; ils ont souhaité la réparation de griefs anciens plutôt que l'inauguration d'un ordre de choses nouveau. Guillaume II, le dernier des rois normands, avait laissé un renom de bonté, qu'il méritait en effet. L'épi thète de Mauvais, infligée au père, avait servi à la renommée du fils. D'ailleurs, il avait été le dernier d'une dynastie nationale , et cette circonstance contribua plus que tout le reste à répandre sur sa mémoire un doux et touchant prestige. Pour devenir populaire il fallait promettre de rétablir le temps de Guillaume le Bon. L'engagement en avait été pris par Charles d'Anjou, dans son traité aveo le saint-siége. Mais qu'était, en réalité, cette épo« que si regrettée et si célèbre? En quoi consistait celte ère de prospérité publique? Quels en étaient les éléments et les moyens, les principes et les conséquences? On le savait si peu que, vingt ans après, la papauté elle-même provoqua une enquête
[ItM] DE NAPLES. — LIVRE VII. 830
pour résoudre ce problème^ enquête restée sans solution^; mais plus Tidéal proposé était vague , incertain et à beaucoup d'égards imaginaire ^ plus il était difficile de le réaliser. Ce n'est pas l'impétueux Charles d'Anjou qui pouvait espérer d'en approcher. Aussi ^ faute de se conformer à ce qu'il ne connaissait pas , il prit brusquement le parti de n'en tenir aucun compte.
Rien de semblable , quant aux règnes de Frédéric et de Mainfroy. Ce n'étaient pas là des faits oubliés et mal connus/ c'était un gouvernement récent^ tombé de la veille^ présent à tous les esprits. Il ne s'agissait pas d'une vieille blessure^ mais d'une plaie encore ouverte et toute saignante. Que représentaient les dynasties déchues? L'Église attaquée et le peuple opprimé; l'hérésie et le fisc; le sacrilège et l'impôt. Frédéric II en avait accablé ses sujets. Déjà les Nornàands lui avaient frayé le chemin ; mais ^ circonscrits aux besoins intérieurs de l'État, les charges qu'ils avaient établies étaient moins nombreuses et moins pesantes". En outre, ils portaient
• Voy.leUvreXII.
* Impôts établis par les Normands: a Angaria et perangaria, <K fidanti^, terralicum, herbaticum, carDaticum,vinumetolivasJus
en grande partie sur une population de musulmans et de Grecs, dont les intérêts touchaient peu Taristocratie et le clergé. Sous Frédéric 11, le système fiscal avait pris une extension et un développement inconnus jusqu'alors ; le chiffre des exactions avait décuplé, et elles n'avaient plus seulement pour objet les besoins et la convoitise d'un roi de Sicile, mais ceux d'un empereur, roi de Germanie. Quoique Mainfroy n'eût plus à défendre que la
moitié de Théritage de son père, il n'avait rien diminué de ses dépenses. C'est qu'en réalité, il n'en pouvait rien diminuer. Il n'y avait plus ni proportion ni ressemblance entre l'époque des Hauteville et celle des Hohenstauffen*. Les armées féo-
(( denariorum Jus piscandi vcl aucupandi, kalendalicum et slrenas. « saintes, dohana, ancoraggium, |)ortolania, scalaticum, glandali- « cum,tomolagium, pedaggium. » Voy. Oiannonc, de Gregorio, elc. * Impôts établis par les IlobenstauCTen : « Jus exiturac, jus ullic ma} exiturae, jus ponderis et monsuni' , jus imbarcaturae , jus rea Gca% jus seUe, jus cambii, jus tinctoriœ et celendra^ , jus balestraa rum, jus lignaminum, jussaponis, molendini et galluî, esculeoda « etpoculenda. » Idem. « Mense Augusti (1234) de mandato imperiali V per totum regnum sela cruda emi prohibetur, similiter sel, fer- « nim et aes emi nonnisi a dohana imperiali mandatur. Mente tf septembri , per totum regnum pondéra et mensurs mulaotur, a ponuntur Rotuli et Tumini. Tinctorias omnes de regno ad opus ff fisci imperialis recipi prœcipit imperator. b Richardus a S. Gcrmano, Chrome. , apud Del Re, Cnmisti napokiani, t. II, p. 72.
[4266] DE NAPLES. — LIVRE Vil. 241
dales constamment en présence^ étaient tirées de l'Allemagne et de toutes les parties de Tltalie; TAfrique elle-même fournissait son contingent. La guerre avait perdu son caractère privé pour devenir générale; Mainfroy n'avait pu renoncer à aucune de ses ressources; Charles d'Anjou encore moins, puisqu'il n'avait pas à sa disposition les trésors des églises et des monastères. Et pourtant, son règne était fondé sur la suppression des impôts établis par ses prédécesseurs \ C'est sur cette chimère que comptaient ses nouveaux sujets ! Malgré les révolutions amenées par les événements et par le temps, ils se flattaient de n'avoir plus à payer que les tributs exigés par les rois de la dynastie normande'. Certes, Charles
* Charles d*Anjou n'ajouta que deux nouveaux impôts : jus tapeti et regii sigilli. Le premier consistait dans une once d'or que chaque feudataire qui prêtait hommage au roi devait payer au grand camérier, pour le tapis que fournissait ce dernier.
* L'étude des chroniques contemporaines est certainement un progrès de la science historique, et c'est à bon droit qu'on en fait honneurvà notre temps; mais comme les meilleures choses , celle-là ne laisse pas d'avoir aussi son inconvénient. Quand les Siciliens de 426S demandaient le rétablissement des impôts comme au temps du bon Guillaume, on n'est pas obligé d'adopter pleinement cette prétention absurde des contemporains. Qu'aurait-on dit de nos pairs et de nos députés si, en 4830, ils avaient exigé du nouveau gouvernement qu'il revint aux impôts de 4730? Mais, répondra* t-on , il ne faut pas conclure de ces tempe4à aux nôtres. Sans doute
d'Anjou n'était pas homme i s'en contenter ; l'eût-il voulu, il ne le pouvait pas. Mais il était bien loin de le vouloir; il y était peu disposé par nécessité , d'abord ; ensuite par son amour des richesses , passion qui balança trop souvent dans son âme la générosité du prince et le dévouement du chevalier. D'ailleurs, comment devait-il s'y prendre? Il connaissait mal les lois et les mœurs du peuple qu'il allait gouverner j peut-être ignorait-il jusqu'à sa langue; et sans nul doute, il n'avait qu'une connaissance très -imparfaite de la topographie des lieux. Il ne resta pas dans cet embarras. Les Italiens eux-mêmes se hâtèrent de l'en tirer. Les mêmes hommes qui avaient aidé Frédéric et Mainfroy à exploiter le pays se présentèrent au nouveau roi et lui dévoilèrent les secrets dont ils étaient depuis longtemps dépositaires. C'étaient des légistes, mi-parti de soldat, voués à la fois à la guerre et à la chicane; une sorte de chevaliers de finance, qui parle xin* siècle ne marchait pas aussi vite que le xix* ; croifrOB pour cela, qu'il ne marchait pas du tout? C'est, au contraire, une des époques de Thistoire où il s*eât opéré le plus de changemenlt dans le régime intérieur des peuples. Comparez le règne de Louis le Gros à celui de Philippe le Bel et même à celui de saiiil Louis 1
[4M6] m NÀPLES. — UVRE VIL) 343
couraient le pays dans un appareil militaire^ allant de ville en ville, de bourgade en bourgade; pressuranty chemin faisant, les populations plus que de raison , et revenant au manoir royal , les mains pleines d'un butin recueilli sans mesure et sans merci. Les princes de la maison de Souabe avaient fait grand usage de telles gens et les tenaient en haute estime. Le principal d'entre ces personnages 86 nommait Gezzolino délia Marra % de famille noble , d'esprit avisé et d'humeur impitoyable. Il avait fait le métier d'exacteur pour Mainfroy; il le
* a Ad haec rex prsodictus de tam gloriûco triumpho magnificus, c ut de regnicolarum moribus regnique consuetudinibua se infor- « met, quosdam regoicolas qui pênes Manfredum offîciorum ad- « ministraliones et justitiam miDisteriose concesserant, in sui famic lîaritatem advocat et receptat , inter quos quidam Barolanus « prœcipue nomine Gezolinus de Marra, cujus progenitores de « montibus Amalphiœ traxerunt originem, ad tractalus rerum f domesticarum regaliumfamiliaris admittitur. Hune ratiociniorumi « experientia , et longa multarum commissionum regalium offi- « cîositaa régi reddebat acceptam. Hic registra provèàtuum regnf^ « et singulorum officionim ac officialium, et per di versa ipsiùs « regni loca parti culari ter ponendonim habebat ; in quibus non « flolom jurisdictiones et jura regia, per quae felices reges, contenti « duDtaxat eisdem, suos féliciter conservabant honores, memoriter a erantinserta, sed omnes angaria}, parangariae, coUectœ, talliae, dac ci», contributiones, et modi exactionum innumeri, quibus regum € nèfandorum impietas miseros regnicolas opprimere ac necare didic cétat, studiosius fuerant rubricati. » Saba Malaspina, h III, c. xvi. Umm. 8erip. rv, ikU.^ t. ViU, p. SSS.
24 i HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [4«66]
recommença volontiers pour Charles d'Anjou. Pendant que ce prince s'épuisait à chercher comment il pourrait avoir de quoi* vivre sans trop faire crier le pape, il vit venir à lui ce cauteleux personnage, avec de grands rouleaux de parchemin sous le bras. C'étaient les rôles plus ou moins exacts des provinces, de leur population , de leurs produits naturels et des ressources qu'une administration tyrannique pouvait en retirer. Gezzolino enseigna à son nouveau maître tous les modes arbitraires , toutes les rubriques, tous les artifices, employés par le dernier gouvernement; il initia le vainqueur à la connaissance minutieuse, exacte, pratique, des moyens injustes ou légitimes usités par les Hohenstauffen pour grossir leurs revenus et enfler leur épargne. Charles d'Anjou accueillit avec faveur Gezzolino délia Marra, Francesco Loffredo, Giovanni di Lentini , Matteo Ruffolo et d'autres encore qui vinrent lui apporter bénévolement de semblables avis. Heureux d'être tiré d'embarras par les gens du pays, le roi leur donna toute sa confiance. Bien éloigné de la pensée de distribuer les emplois du fisc à ses sujets naturels, angevins ou provençaux , il maintint dans les places de justiciers , de segreH,
de portulani, de maeslri di zecca^ ceux qui lui avaient fait leur soumission ; ou quand il les remplaçait^ c'était^ il faut bien se garder de Toublier, par d'autres titulaires également italiens et regnicoles. Ces hommes furent sans pitié , et, sous le prétexte d'un devoir fiscal , ils exercèrent plus d'une vengeance privée. On ne voit aucun Français envoyé, à cette époque, comme justiciaire dans les provinces. Il est facile d'en comprendre la raison. Pour satisfaire aux exigences du trésor épuisé de Charles d'Anjou, il fallait une connaissance des localités, des individus, des dialectes, qui ne pouvait appartenir qu'à des habitants du pays. L'introduction d'a-
* Les jasticiers étaient les magistrats préposés à la levée de Pimpôt. Il parait que le roi fixait le chiffre de la contribution, la distribuait par province d'après un certain cens de population, ou plutôt de terres cultivées, et dans chaque commune les syndics et les jurés, d'après Tordre du justicier royal, en faisaient la répartition par famille. Outre les justiciers qui levaient les contributions générales, il y avait les segreti, qui levaient les droits d'entrée, les por<u/am', ou gardiens des ports chargés de la douane , et enfin les mae$ln di zecca, maîtres de la monnaie, dont le roi exigeait des prêts ou des avances qui formaient une espèce de cautionnement. (Dipl. d. de Vilerbe, 45 novembre 1276, dans leqpel le roi exige des justiciers un prêt de cinq cents onces d'or chacun, et de ceux de Sicile mille. Arcb. de Naples. Dipl. d. de Brindes, 47 av. 4277; idem, de Venosa, 4*' juin 4277.) La Sicile n'avait que deux justiciers, un seul segreto un portulano et un maestro di zecca ou siclarius.
146 HTSTOIBE DE LA CONQUÊTE [lt«6]
gents français n'eut lieu que plusieurs années après , et opéra une révolution intérieure qui amena des conséquences importantes et décisives. Dans rori* gine , les Provençaux, les Manceaux, les Angevins , ne furent chargés que du gouvernement militaire de la conquête et de rétablissement de la législation féodale, telle qu'elle existait en France. Cette lé* gislation était plus rigoureuse que la féodalité italienne '. Par exemple, les nouveaux possesseurs ne laissaient moudre le grain que dans leur moulin, cuire le pain que dans leur four ; ils soumettaient les habitants à des services personnels, même pendant la moisson et la vendange ; ils prélevaient nonseulement des droits d'entrée, mais de sortie; ils se portaient pour héritiers des bâtards et des étrangers qui mouraient intestats sur leurs terres; rigueurs féodales acclimatées en France, inconnues en Italie'.
* M. Amari (G^erra del Vespro, t. Il, p. 18, éd. de Paris) remarque avec raison que les lois féodales étaient beaucoup plus rigoureuses en France qu'en Italie, ce qui revient à dire qu'en France elles étaient soumises à certaines règles, sinon précises, d'une manière absolue, du moins plus fixes, plus stables, plus déterminées que dans le midi de l'Europe, où cependant les Normands 'avaient introduit une féodalité mieux ordonnée que dans le reste de la chrétienté; mais cela avait changé depuis les Sooabes.
* Renato Coppino, de hgibus Andium, 1. 1, c. ix-ixiu.
[4166] DE NÂPLES. - LIVRE VU. m
On peut croire que les vainqueurs exerçaient leur nouveau pouvoir avec tout l'orgueil, avec toute l'insolence de la conquête. Charles d'Anjou n'y mettait point obstacle ; il ne savait ou ne voulait rien refuser à son armée. Cependant il n'augmenta pas le nombre des charges publiques. Il se contenta de les maintenir toutes , et de les constituer d'une manière' fixe, permanente; il soumit à un retour régulier, déterminé, les impôts, les collectes exigés jusqu'à lui seulement, dans des circonstances ex-> traordinaires et pressantes. Il attacha à la couronne comme droit, comme prérogative avouée, les trafics privés, les monopoles particuliers inventés par l'empereur Frédéric.
Voilà ce que ses sujets ne pouvaient lui pardonner. Jusqu'alors, les exactions étaient tombées à l'improviste sur les Napolitains comme les razzia arabes; maintenant les impôts allaient être perçus six fois par an, à des époques connues et arrêtées d'avance. Charles se rendit surtout odieux en portant au milieu de l'anarchie italienne un esprit de fiscalité régulière. Les formes administratives de la France introduites par lui dans l'Italie méridionale excitèrent plus d'étonnement et soulevèrent plus
i48 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [4S66]
de haine que Toppression, dont ses prédécesseurs avaient tant de fois donné l'exemple. Ce que les populations du Midi détestent plus encore que la tyrannie elle-même^ c'est Tordre et la règle dans la tyrannie. Elles supportent moins amèrement un malheur extrême, mais court, mais passager, mais rapide comme les torrents qui dévastent leurs campagnes, qu'une domination moins cruelle, si elle tombe sur leurs têtes avec un mouvement sûr et périodique. Ceux qui s'étaient révoltés contre les exactions irrégulières, contre les incursions des Sarrasins de Mainfroy, se sentirent bien plus vivement froissés par Tallure formaliste du gouvernement nouveau. Un publiciste sicilien du premier ordre *, qui certes n'est point suspect de partialité
* « Qualunque sia stato di fatto il goverao degli Angioîoi io « Sicilia, essi rcalmente non fecero altre innovazioni essenziali nel t sistema délia nostra costituzione politica , che rendere ordinarj « e perpetui i nuovi sistemi di amministrazione cbe eransi di firesoo « introdolU in Sicilia : o a meglio dire , essi non fecero che con- « vertire in fondi certi e in fîssi stabilimenti di rendita fiscale le t operazioni di' industria e i privati IrafBchi deli' imperador Fede- « rigo: e dello stato nuovo, in cui per le sue straordinarie circoc stanze avea questo principe ridotte le collette , ne fecero gli c Angioini un sistema ordinario di dritto pubblico e di governo. » ùmsiderazioni sopra la storia di Sicilia, dai tempi narmanni iino ai pmenti, del canonico Rosario Gregorio., t. II, p. 489, éd. in-48.
pour la maison d'Anjou, l'a remarqué avec sagacité : Charles l" ne changea rien ou presque rien à l'administration financière , telle qu'il Ta trouvée établie dans son royaume; mais il fit un système de ce qui jusqu'alors n'avait été qu'un expédient. L'irritation devint générale. On n'entendait partout que des murmures et des plaintes. Les illusions trompées , les souffrances réelles , la légèreté accoutumée de ces peuples, leur inspirèrent de vifs regrets pour cette même dynastie dont ils avaient tramé la perte et provoqué la destruction. « OMainfroy, notre seigneur, s'écriaient-ils, toi que nous pleurons mort, nous ne te connaissions pas vivant. Nous te croyions un loup rapace au milieu des brebis de ce royaume; mais si on compare ton règne à la domination que, par suite de notre mobilité ordinaire, nous avons désirée avec une joie si grande, il faut reconnaître que tu étais plein de mansuétude. Nous sentons combien tes commandements étaient doux , maintenant qu'un autre nous en fait de si amers. Nous nous lamentions souvent de ce qu'une partie de notre substance tombait au pouvoir de ta majesté. En revanche, nos biens, et ce qui est bien pis, nos personnes, sont
250 mSrOIRE DE LA CONQUtm [IM6]
maintenant la proie et le butin d'une race étran* gère*. »
Ces doléances tardives parvinrent jusqu'à Clément IV qui ne voulut pas s'associer à Timpopularité du roi de Sicile. La situation de Charles d'Anjou à l'égard du pape n'était ni facile ni simple. Tant que la victoire était restée incertaine et douteuse^ ils avaient marché l'un et l'autre à un but commun, guidés par un intérêt mutuel et une espérance unanime. Le dissentiment, comme il arrive d'ordinaire, avait commencé avec le succès. Dans le premier moment, Clément IV mesura sa joie au triomphe de l'Église ; il en fit part aux princes de la chrétienté dans les termes les plus magnifiques; mais le sac de Bénévent porta à ces dispositions une atteinte soudaine et profonde. Le pape avait senti
* « 0 rex Manfrede, te vivum non cognovimus, quem nunc mora tuum deploramus : te lupum credebamus rapaœm inter oves « pascuas bujus regnî ; sed, prsesentis respecta dominii, quod de « nostrœ volubilitatis et inconstantiae moro sub magnorum profes- « sione gaudiorum anxie morabamur, agnum mansuetum te fuisse « cognovimus. Jam fuisse dulcia tuœ protestatis mandata senUmos, a dum altcrius amariora gustamus. Gonquerebamur frequentius a nostrae substantiœ partem in dominium tuae majestatis adducî ; « nunc autem omnia bona nostra, quod pejus est, et peraonaSt « alienigenarum converti videmus in praedam. » Saba MalaspinSi lib. III, cap. zvi. Murât. Script, rer. iial, t. Vin, p. 832.
[ifM] DE NAPLES. — LIYRE Vn. t54
du premier coup les motifs de la conduite de Charles d'Anjou dans cette circonstance; dès lors^ la défiance s'était glissée dans son esprit. Bientôt elle fut poussée jusqu'à l'indignation et s'exhala en amers reproches : « Estril possible , écrivait Je pape, que, foulant aux pieds les droits de la religion et les exemples de ses ancêtres, enivré de carnage, affamé du sang innocent, Charles ait osé porter la rapine,' le pillage et la mort dans cette ville qu'il aurait dû honorer et défendre , puisque c'est là qu'il avait trouvé son brevet de roi^ I Voilà donc comme il vénère l'apôtre saint Barthélémy ! Voilà comme il s'humilie devant le Dieu des armées qui l'a tiré d'un péril imminent et lui a donné la victoire! Il s'est montré plus dur, plus impitoyable que Frédéric lui-même; car enfin, ce César impie, mais illustre, mais puissant, mais magnifique*, auquel Bénévent avait osé résister, Frédéric, enfin, avait ordonné d'abattre les murailles de la ville, mais non d'exterminer ses habitants. Et quel est
* « Erat et ipsa civitas honoranda, ut ubi regni Sîciliaa bravium a finaliler percepisli. » Clément. IV P. ep. gclxii, ad. reg. Sicil. Marten. Thés., t. II, p. 306.
■ a Magnifici pariter et maîeftci Frederici. » Clément. P. IV ep. GCLXii, ad. reg. Sic. Marten., ThM., t. U, p. 308.
S52 HISTOIBE DE LA œNQUÊTE [4966]
leur crime? D'avoir reçu rennemi^ de lui avoir donné asile? C'est de Bénévent, dit-on , que Mainfroy est sorti pour marcher contre Tarmée de rÉglise? Misérable excuse qui ne convaincrait que des .flatteurs! Comment une place démantelée et toute ouverte pouvait-elle s'opposer à la milice et à la malice^ du prince de Tarente? Comment pouvait-elle tenir tête à une armée supérieure en nombre à sa population tout entière? Et qu'on ne prétende pas que tant d'horreurs aient été la suite d'un premier mouvement , d'un entraînement irrésistible! Non y il n'en a pas été ainsi. Notre cher fils est resté huit jours entiers dans Bénévent. C'est pendant huit jours, qu'au lieu de mettre un terme , par la voix d'un héraut , à la licence de ses hommes d'armes, il a soufTert froidement leurs attentats. A défaut d'humanité, n'aurait-il pas dû sentir quelque respect pour l'Église? n'aurait-il pas dû épargner une cité qui appartient à saint Pierre? Mais serait-il vrai, comme plus d'un le soupçonne , que ce fut là précisément la cause véritable du malheur des Bénéventins? Qu'au lieu de leur servir de bouclier,
* c HosUlem mililiam et malitiam. » Clément. P. IV ep. ocuii, ad. reg. Sic. Marten., Thés., t. II» p. 308.
la protection de saint Pierre a été la cause de leur perte*? N'auraient-ils pas été épargnés si, au lieu d'appartenir au saint-siége, ils fussent devenus les sujets du roi de Sicile, ainsi qu'il Tavait tant désiré? »
On se souvient, en effet, que Charles d'Anjou n'avait renoncé qu'à regret à la possession de Bénévent. Avant de conclure avec Urbain lY, puis avec Clément IV lui-même , il tenta les plus grands efforts pour faire comprendre cette ville dans son domaine ; mais le pape n'y avait jamais consenti , et plus un roi de Naples avait intérêt à en réclamer la possession, plus le refus » également fondé, du saint-père, laissait entre eux un levain
' « El si prœmissonim consideratio te non movit, si ad miseri- « oordiam pielas te non flexit, cur saltem ad Ecclesiam romanam « Donhabuisti respectum? Deferens matri lu filia, quseex omnibus « ejusdem regni civitalibusipsamsibi civitatem decrevit, tanquam « praecipuam ûliam reservandam, sicut in convention! bus inter te et c Ecclesiam ipsam initis, adquarumobservationem quanto potuimus a arclius le adstrinximus, plenius et expressius continetur. Sed uliff nam, sicut jam multi ex taiibus judiciis seu auàpiciis informali c prœsagiunl , istud eidem non officiai civilati , asserentes illud <i occasionem et causam ei pro fîrmo fuisse tantorum discriminis et a jacturœ, quod sub tuo non erat dominio remansura , quod non « levi firmare videlur judicio, quum in ci vitales et loca alla lui juris, « non sic ira lu» gentis exarsil. » Clément. P. IV ep. ocuui, ad. reg. Sic. Marten., Thés., t. II, p. 307.
de méfiance réciproque et de secrète hoBtilité. Au surplus y ce grief du pape n'était pas le seul : Charles avait trouvé dans Bénévent le principal trésor de Mainfroy. S'il y fût entré en paisible possesseur, il n'aurait pu éviter d'offrir la meilleure part du butin à un allié qui s'estimait le maître de toute la prise. Aussi peut-on penser que Clément lY s'était senti faiblement touché des somptueux présents qui lui furent adressés par le vainqueur. Pour calmer le pape, c'était peu de quelques candélabres et d'un trône d'or. Il témoigna au légat son mécontentement et le peu de confiance qu'il avait dans la probité des agents du roi de Sicile* Toutefois un plus grand intérêt dominait ces considérations secondaires ; il importait surtout à la cause commune qu'il n'y eût pas de dissentiments sérieux, et encore moins une rupture ouverte entre le pontife et le roi. Clément ne donna donc aucune publicité à ses griefs ; il en borna l'expression à une correspondance rude, mais intime, qu'il termina par des paroles de conciliation. Tout en répétant à Charles d'Anjou qu'il ne pouvait rien être, en Italie, que par la permission du saintsiège , il assura ce prince que, ce malgré l'affliction
profonde qu'il avait causée à TÉglise ^ elle serait toujours pour lui une bienfaitrice et une mère. » Clément lY^ en jetant un voile ofQcieux sur le passée n'entendait pourtant pas renoncer à son droit de surveillance sur le présent et sur l'avenir. Au premier bruit des plaintes causées par les exactions fiscales des agents de Charles d'Anjou , il s'émut et se bâta de protester. Ce n'est pas que lui-même fût resté entièrement étranger à quelques-unes des rigueurs du gouvernement nouveau. Il avait donné des ordres sévères contre les receleurs des trésors de Mainfroy ^, et contre les gibelins réfugiés , après la
* a Carissimus ia Ghristo Glius noster Carolus illustris rex Sidliœ, « proutfertur, in quaternis suis inveniat qui fueruntia patrimonio « et Tosda et aliis Italiœ partibus auri Manfredini retractis tempo- « ribua receptores, fraterDilati tuae per apostoiica scripta manda- « mus quatenus cum dilecto fîlio Roberto de Baro super hâec fami- « liariter conféras, etsiquid invenire potueris, saltem de patrimonio « nostri aut Marchiae nostrœ hominibus, quid, quantum, et per « cujus manus receperint, rescribere non postponas. Yerum quod c sœpe ezperti sumus eornm, qui pro eodem rege in urbe morantur, « improbitatem in nostros, ex quo praesumimus quod facile Bene- « ventanos molestarent ; volumus et mandamus, quatenus eorum « quieti provideas, et a rege, suis ballivis, et jasticiariis omnibus « inhiberi procures, ne quicquam sibi aucloritatis aut jurisdictio- < nis , aut praecepti cujuslibet in eis usurpent, et tu nihilominus « contrarium attentantes excommunicationis protinus mucrone c percellas. » Clément. P. IV ep. cclxxi, ad epise. Alban. Marten., 7^., t. U, p. 315.
256 HISTOIRE DK LA CONQUÊTE [Iî66j
bataille de Bénévent, sur le territoire pontifical; il avait commandé de les arrêter, et de les dépouiller ^ Cependant^ il ne voulait point d'une persécution sans terme et sans frein ; il avait surtout à cœur de ne point engager la responsabilité morale du saintrsiége dans les mesures de Charles d'Anjou. C'était là le principal souci , la préoccupation constante de Clément IV : « S'il y a quelqu'un, écrivait-il à son légat, qui ose affirmer que les derniers impôts levés par le roi de Sicile l'ont été de notre consentement, il a menti sur sa tète. Ce que Charles a fait en cette occasion, de son propre mouvement ou par l'avis des siens, nous déplaît ainsi qu'à Dieu. »
Cependant le pape recommanda à son ministre de ne s'opposer avec force qu'aux empiétements des agents du fisc sur les immunités ecclésiastiques : (cPour le moment, disait-il, laisse Charles au remords de sa conscience; mais ne soufTre pas qu'il perçoive le plus léger tribut sur les gens d'église. N*écoute aucune excuse, n'admets aucun prétexte, et
' « Nuncium proprium ad civilatem mîsimud ReatîDam; potes- « tati et commuoi mandantes, quod Galiolum et bona mobilia, qus a aecum tulerat, arrestarent. » Clément. P. IV ep. ooauii, ad reg. Sicil. Marten., The$., t. II, p. 377.
hâte-toi de f opposer ouvertement aux demandes de ses baillis. Sans cela, tu relâcherais tous les liens de la discipline ecclésiastique. Pour ce qui est de seû sujets laïques qu'il dépouille indignement, tu peux ignorer cette injustice. Tant qu'on ne t'aura adressé aucune plainte directe, tu ne dois en provoquer aucune.... Lis cette lettre seul et en secret, et quand tu Tauras bien comprise et retenue, brûle-la ^ » Selon Tusage de tous les temps, la lettre ne fut pas brûlée.
Les conseils que Clément IV donna directement à Charles d'Anjou ne furent pas mieux suivis. Le saint-père ne lui épargna ni les reproches sur sa conduite politique, ni les remontrances sur les dé^ fauts de son caractère et même sur l'emploi de ses
' c Suae tamen ad prœsens conscientise relinquatur. Quod autem « ab hominibus ecciesiarum accipiat noQ sustineas, nec sub prfia* « textu requisitionis ipsius baillivorum suorum frangere différas « contumaciam. Nam hac via nervum dissolveres ecclesiosticae 0 disciplinaa. Venim homiaum suorum , quos citra promissionem « spoliât, dissimulare potes injuriam ; quumnullaquerimonia, difîe- « ratur, ad quam eos provocare non debes. Et si te ad ipsam veniro « contigerit , expedire tuœ quieti credimus quod ad nos remittas « eamdem, ne quœrenlibus negando justiliam, ab ipsis qui modo « te diligunt contemnaris. Has autem litteras clam interciusas soiua « legito, postquam eas plene coUegeris comburendas. » Clément. P. TV ep. cGCCxxxii, dd episc. Âlban. Marten., Thés*, t. II, p. U3.
Il 17
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'y>imt^. \\ VA i^îirî tt* c.aformément à l'avis d':-ri y.y,'^ vp:-« â:-ci*!i. iî «^'^ô.:: :re*-^^ù:e de partager le Utm:fi en trois lii'isioLâ prÏLcipaies: le passé, ajo'oU'Lt 1h Tire , d,:t Vj-e 1 objet de tes réflexions; tu dois résier le prési^nt avec ordre et te prémunir contre 1 avenir; telle est la rèsîe de conduite d'un homme prudent et circonspect. Si tu réfléchis sur le passé y tu seras de plus en plus humble devant Dieu, et tu donneras tous tes soins à ton royaume que tu as conquis, après tant de fatigues et de dan^'ers, non par le génie de Thomme, mais avec Taide de la puissance divine. Mais ce qui importe le plus, pour le moment, c'est de faire régner Tordre d'abord en toi , ensuite dans ta maison et dans ton royaume. Tu dois aimer Dieu et honorer les prêtres, te contenter de ce qui te revient et ne pas prendre ou retenir le bien d'autrui. Tu dois te laisser aborder par tes sujets toutes les fois que cela sera nécessaire. Choisis pour cela le lieu et le moment qui te conviendront le mieux^ sans négliger de prendre des précautions pour ta sûreté personnelle. Règle ta maison de manière à n'avoir autour de toi que des hommes sages i prévoyants et fidèles , qui te soient attachés par le cœur, et qui ne se por-
[ItMl ra NAPLES. — LIVRE Vn. ' 259
tent pas envie les uns aux autres. Il ne faut pas cependant qu'il existe entre eux trop de liaison et d'amitiéi de manière qu'ils ne fassent pour ainsi dire qu'une même personne. Que chacun sache ce qu'il doit faire. Nourris dans ta maison un religieux ou un militaire affable que tu chargeras spécialement de répondre avec bonté à ceux que tu ne pourras ou ne voudras pas entendre , et qui te rendra compte verbalement ou par écrit des demandes qui lui seront adressées. Occupe-toi^ sans retard ^ d'expédier promptement toutes les affaires^ par toi-même ou par ceux qui te représentent. Que ta cour et ta domesticité^ soient accortes et civiles; qu'elles accueillent avec douceur tous ceux qui les abordent, et qu'elles éloignent, avec d'honnêtes excuses et sans les humilier, ceux qu'elles ne pourront pas admettre. Rends et fais rendre par tes sujets, aux ambassades des princes et des villes les honneurs qui leur sont dus, afin que ton nom en devienne plus illustre au dehors et au dedans de ton royaume* Il importe que tu aies dans tes tribunaux des juges ioAtruits et intègres. Tu dois exiger d'eux le serment
260 HISTOIRE DE LA œNQTTÊTB [4Î66]
solennel qu'ils rendront la justice sans acception de personnes ou de choses; qu'ils refuseront tout don^ tout présent, à l'exception des vivres et des boissons dont ta valeur ne dépassera pas une once d'or par mois; et encore tu dois les obliger par serment à ne pas recevoir ces sortes de présents sans ta permission ; car cette exception parait toujours très-suspecte et choque les gens de bien. Donne à chaque juge des traitements fixes dont il se contente, afin que la justice soit librement rendue; n'entrave pas les magistrats dans leurs fonctions; n'appelle pas devant ta cour, sur la demande des parties, les affaires commencées, à moins qu'un motif grave et évident ne l'exige; mais plutôt que les procès suivent l'ordre de la procédure, et que les condamnés en appellent à toi s'ils le jugent convenable.
w Ne permets pas qu'on emprisonne les personnes qui ne pourront pas payer, excepté dans les oas spéciaux déterminés par le droit. Ne souffre 4)as que Tinnocent soit pris pour le coupable, quelque rapproché qu'il soit de celui-ci par la parenté ou Taffinité, à moins que par une convention particulière il ne se soit rendu sa caution. Ne permets
[4266] DE NAPLES. - UVRB VH, Î6<
pas que Ton force les personnes qualifiées à recevoir des hôtes, si ce n'est dans le cas où tu te trouverais avec une suite nombreuse en un lieu où rhôtellerie publique ne sufifirait pas pour loger toute ta suite ; et alors, traite avec déférence les Jiabitants les plus honorables.
(c Tu ne doid pas entraver les mariages ; tu dois laisser marier d'après la volonté des parents^ ou , à défaut de parents, d'après leur propre volonté et .le conseil de leurs amis, les filles de guerriers qui ne sont ni comtes, ni barons, ni possesseurs de grandes terres, et celles des citoyens et autres personnes privées. Quant aux filles des comtes et barons encore vivants, tu dois permettre qu'ils leur constituent une dot en argent, et les marient à ceux qu'ils auront choisis, pourvu qu'ils ne te soient pas contraires. Mais s'ils veulent les marier avec des terres nobles pour dot, tu dois exiger que l'on demande ton consentement, et tu ne dois pas le refuser, à moins que la personne ne te soit évidemment hostile. Que les filles orphelines de comtes ou barons se marient d'après le conseil de leurs amis et avec ton consentement. Dans ces occasions, ne les force jamais à épouser des personnes pour lesquelles
262 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [IfWj
elles éprouveraient de la répugnance. N'enlève pas sans motif aux tuteurs testamentaires ou légitimes la tutelle des jeunes orphelins. Ne mets jamais aucun impôt sur les églises ; sur les monastères ou autres maisons religieuses , sur aucune personne ecclésiastique séculière ou régulière. Comme l'impôt que tu as levé cette année a causé un grand scandale, nous t'engageons à convoquer en parlement les barons, les prélats, les personnes notables des cités et des lieux importants, aûn de déterminer, avec les formalités usitées, dans quels cas tu peux lever des impôts sur les gens de ta maison et tes autres sujets. » Enfin, Clément IV ordonnait à Charles d'Anjou d'être aimable\ Charles ne pouvait pas lui obéir sur ce point, et à d'autres égards, il ne le pouvait guère davantage.
Certes, le pape avait prononcé là de nobles paroles, bien dignes du père commun des fidèles. Comme beaucoup d'actes dictés par le même esprit, ceux-ci honorent la papauté. Mais ces conseils étaient difficiles à suivre. Tout les repoussait : le
* c Si nec visibilis ftieris, necadibilis, si nec affiabilis, nec amac bilis. » Clément. P. IV ep. ggclxxx, ad reg. Sicil. Blarten., ffm.,%, n,p. 407.
[416e] DB NAPLES. — LIVRE VD. 263
caractère de Charles d'abord ; ensuite sa politique qui différait et qui devait différer de celle du saint- 8iége\
Clément IV voulait que le roi s'appuyât exclusivement sur les Italiens : « Tu as ^ lui disait-il^ dans ton conseil^ des habitants du royaume; cette qualité est-elle de nature à te les rendre suspects? Nous osons te déclarer que sans eux tu ne gouverneras pas bien ton royaume^ et que c'est à eux que tu dois t'adresser^ car leur prospérité est attachée à la tienne^ et ils seraient entraînés dans ta chute^ si^ ce qu'à Dieu ne plaise! tu venais à succomber. Pourquoi donc soupçonnerais-tu de tels hommes si tu n'avais pas d'autres motifs, puisque leur honneur dépend de ta gloire et que tu ne peux courir aucun danger qu'ils ne le partagent avec toi ? »
Telle n'était pas la pensée de Charles d'Anjou. Il avait pris possession de son nouveau royaume le cœur plein de défiance et de mépris pour les habitants du pays qu'il avait conquis; mépris brutal^ insolent, injuste si l'on veut, mais invincible, profond et sincère. D'ailleurs à quoi bon dissimuler?
« Qem. P. lY, ad reg. Sidl. ep. ; apud Uarten. , t. U (poiiim).
264 HISTOIRE DE LA œNQUfeTE IIÎ66]
Les âges sont-ils solidaires , et la tache imprimée par Dante au front des Apuliens du xiii* siècle peutrcUe s'étendre sur les générations qui peuplent aujourd'hui ces mêmes contrées? Sommes -nous offensés des justes reproches encourus par quelques Français dont les déportements nous firent perdre la Sicile? Ce triste souvenir ne Tavons-nous pas consacré sur nos théâtres ^? Cela dit une fois pour toutes, ne soyons surpris ni de la défiance ni du dédain d'un homme qui, après tout, n'estimait ni n'aimait beaucoup de choses.
Il avait vu la population, ou pour mieux dire, l'aristocratie de ce pays, adorer Mainfroy, l'abandonner ensuite, oublier Conradin, courir au-devant de lui-même, et il voyait maintenant qu'on se détachait de lui pour retourner à cette maison de Souabe si cruellement trahie. A San Germano, à Bénévent, sur le champ de bataille, qu'avait-il trouvé ? Des Allemands et des Sarrasins. Par qui la barrière imprenable du Garigliano avait-elle été abaissée devant lui sans résistance et sans combat? Par le comte de Caserte. Vainqueur, Charles n'avait entendu qu'ap-
' Casimir Delavigne, les Vêpres Siciliennes,
t4te«] M NAPLES. - LIVRE VIL !265
plaudissements et cris de joie; il n'avait marché sur Naples qu^à travers une baie d'adorateurs prosternés; mais la confiance ne rentrait pas dans son âme; il ne se rendait pas à tous ces témoignages d'amour; ce n'est pas sur cette base qu'il croyait pouvoir élever i'édifice de sa puissance. Aussi ne songea-Ml pas un seul instant à l'appuyer uniquement sur les regoicoles. 11 ne les éloigna pas; il appela au partage de la conquête les hommes qui l'avaient aidé à l'accomplir; il mit un soin minutieux' à faire rétablir dans leurs possessions et dans leurs dignités tous ceux qui en avaient été privés par le dernier gouvernement; il les combla de bienfaits. On lui a reproché très à tort d'avoir voulu fonder une monarchie exclusivement provençale ou française. Rien n'est plus faux. 11 Ta fait si peu que les historiens provençaux lui reprochent de n'avoir réservé aucun avantage dans son nouveau royaume au commerce d'Arles et de Marseille *. Â la vérité, comme il comptait avant tout sur ses compatriotes , il ne négligea rien pour les fixer dans ses nouveaux États. Il leur laissa aussi une large part dans les fruits de la
* Appendice G, n® 4.
• Papon, t. m. .
victoire. Il est bien certain que Charles l" partagea le royaume entre deux populations bien distinctes; non pas entre Français et Italiens, mais entre gibelins et guelfes. Tout pour ceux-ci, rien pour ceux-là.
Le pape et le roi étaient bien loin d'avoir la même pensée sur Tavenir de la conquête : « Eh quoi , écrivait Clément IV à Charles d'Anjou, veux-tu donc avoir constamment Tépée à la main, la cuirasse sur la poitrine, et à tes côtés une armée toujoun prête à la guerre? Quelle sera donc cette existence? Se méfier sans cesse de ses sujets, leur être éternellement suspect? Une telle vie ne ressemble-t-elle pas à une mort malheureuse*? — Non, saint-père, » pensait Charles d'Anjou, « combattre n'est pas mourir, c'est vivre. » En effet, il ne se proposait pas d'autre but que la guerre et la conquête. Il ne voulait pas être seulement un roi sédentaire, mais un chef féodal , capitaine d'aventures et surtout un conquérant. Dans cette préoccupation, il s^effbrçt de créer au milieu du royaume des Deux-Siciles
* « Profecto in manu gladium et in dorso loricam, et a latere « praBparatum exercitum habere te jugiter oportebit. Et quœ erit « haec vitae species, nisi mortis imago miflene? • Clemeiit. P. IV ep. cGGLxxx, ad reg. Sicil. Marten., Thes.^ t. Il, p. 407.
[4M6] ne NAPLES. - LIVRE VU. 107
une nation chevaleresque, animée par Tesprit de la France, mais sans exclusion des indigènes. Seulement, il voulut que les nouveaux possesseurs qui étaient de sa nation et qui tenaient de lui leurs droits, leur pouvoir, leurs richesses, fussent les plus nombreux; il réduisit les anciens propriétaires à n'être plus qu'une minorité. Il rendit les biens confisqués aux Italiens de son parti, mais moins à titre de restitution qu'à titre de concession ; non comme un droit réclamé , mais comme une faveur obtenue. La coutume féodale l'y autorisait. Par un principe admis alors dans l'Europe entière, un fief tombé en forfaiture était de droit sujet à confiscation. Ce fut ainsi qu'il enrichit ses compagnons de guerre , et encore cet attrait ne fut pas suffisant pour les engager à rester en Italie. La plupart résistèrent aux instances du nouveau roi. Chargés de butin , ils reprirent le chemin de leurs foyers. Charles ne put arrêter les autres qu'en leur prodiguant l'or et la terre. Soit politique, soit penchant pour les compatriotes qui l'avaient si bien servi , il fut sans mesure dans ses dons. Lui , si attentif aux droits du fisc et plus jaloux encore de l'autorité royale , il aliéna l'un et l'autre dans ses
368 HISTOIRE DE LA œNQUËTE [1266]
concessions. Dans ce premier moment, ce qu'il voulait avant tout, préférablement à tout, et ce qu'il ne pouvait obtenir que par d'immenses sacrifices, c'était de faire changer de main les grands fiefs et de créer dans ses États des dynasties féodales aussi nouvelles que la sienne. Ce n'était pas uniquement pour s'entourer d'une aristocratie tout à lui , c'était aussi afin de trouver une armée propre à envahir l'empire d'Orient, véritable objet de son ambition. Fidèle à l'esprit de sa maison, il tendait au pouvoir absolu, et son instinct lui enseignait qu'il ne pouvait y arriver que par la conquête. Aussi n'épargna-t-il rienpourgagner, pour ménager, pour flatter les instruments futurs de cette ambition suprême. De là, cet abandon à ses chevaliers, que lui reprochait le pape. D'ailleurs, ce n'était pas seulement le penchant de sa volonté , c'était aussi l'une des nécessités de sa politique. Il n'était pas au pouvoir d'un chef féodal d'imposer à son armée une discipline sévère. La vertu, la sainteté elle-même ne visait pas à un tel résultat. Qu'on se rappelle tout ce qui se passait à la croisade sous les yeux de saint Louis! Son frère l'éprouva dès son arrivée à Naples. Entré an Castel Capuano, Charles I^ y avait fait apporter, au
milieu d'une grande salle ^ le trésor de Maiofroy, renfermé dans cette citadelle. Dès qu'on eut vidé sur le plancher les sacs remplis d'or monnoyé et ouvré, le roi demanda des balances. « Â quoi bon ces ba* lances ; » s'écria Bertrand des Baux en sautant à pieds joints sur les monceaux d'augustales et de sequins. Il en fit trois tas auhasard, et dit hardiment : rc Ceci est pour monseigneur le roi, ceci pour notre dame la reine, ceci pour les chevaliers. » Charles, au fond de rame, se sentait assez mal satisfait de cette comptabilité sommaire, qui rendait la part de ses hommes d'armes plus forte qu'il ne l'aurait souhaité; mais il lui importait de leur prouver qu'il ne comptait pas avec eux et qu'ils devaient pleinement se confier à lui comme il s'abandonnait à eux sans réserve. Il applaudit vivement à la sail* lie militaire du sire des Baux , et pour l'en récompenser, il lui conféra séance tenante, le comté d'A- ▼ellino, l'un des principaux fiefs du royaume.
D'autres promotions suivirent immédiatement celle-ci. Simon de Montfort devint comte de Monteforte et seigneur de Nola; Gautier de Brienne, comte de Lecce, ancien apanage royal; d'autres villes, d'autres châteaux furent également donnés
370 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [It66]
aux Joinville, aux L'Estandard, aux Clermont^ aux Chabannes^ à d'autres encore^ Télite de la noblesse française; mais les nationaux ne furent pas oubliés. Les Sanseverini , les Ruffi di Calabria^ se virent solennellement rétablis, les premiers dans le comté de Marsico, les seconds dans le comté de Catanzaro. Tous enfin retrouvèrent leurs dignités, leurs titres et leurs honneurs. Charles ne voulait donc pas faire de son nouveau royaume une colonie française. Il est vrai aussi que ses regards ne s'attachaient pas exclusivement sur les Deux-Siciles. Il n'y voyait pas seulement un pays à gouverner par des lois sages et lentes, à guérir par une administration douce et paternelle, une population à gagner, des mœurs nouvelles à adopter; mais un camp à former, un centre d'opérations à établir, une mine d'hommes et d'argent à exploiter. Il ne se bornait pas à régner en paix sur Naples et Palerme, à vouloir vieillir sur le trône des Roger et des Guillaume; il prétendait étendre à la fois, au loin, la foi catholique, partout où elle était combattue; l'influence, la puissance, en un mot, Tesprit de la France, partout où il n'avait pas encore pénétré. Un autre désir plus intime l*entraînait aussi. Ce qu'il voulait beau-
[4M6] DE NAPLES. — UVBB VU. f74
coup pour son pays, il le voulait plus encore pour sa maison. Il espérait, en vaillant cadet, faire de la moitié de TEurope, non pas une vassale, mais une dépendance de la monarchie française. Nous Tavons montré plus Espagnol que Français, plus fils de Blanche de Gastille que frère de saint Louis par les nuances du caractère et le tour d'esprit; mais, par la pensée politique, il était au plus haut degré prince de la maison de France. Tel a été toujours le génie de cette famille vraiment nationale, quoi qu'on en dise, et qui a eu ce bonheur, que son orgueil même n'a jamais pu se satisfaire que par la force et Tagrandissement du pays. De tous les fimdateurs de dynastie qu'elle a fournis à tant de contrées étrangères et à des époques si diverses, aucun n'a détaché son rameau du tronc natal; tous M sont liés plus ou moins avec la mère patrie par on traité domestique, par un pacte de famille. Charles d'Anjou surtout y fut porté par tous ses instincts, et c'est ce qui fait qu'en le condanmant eouvent, nous avons aussi beaucoup à lui pardonner.
À rinstigation de Gezzolino délia Marra et d'autres officiers fiscaux italiens, Charles établit à»
272 UBTOIRË DE LA CONQCÈTB [1266]
nouvelles divisions, de nouvelles circonscriptions de territoire y et par conséquent , des charges nouvelles. Il créa de nouveaux justiciers , amiraux, protonotaires, douaniers, secrétaires, maîtres jurés, baillis , juges et notaires. C'étaient à peu près les formes de l'administration française, telles qu'elles commençaient à s'établir alors par l'influence des légistes. A l'ancienne étiquette normande il avait substitué les charges de la cour de Vincennes : il avait établi un maître du palais, un grand écuyer, un grand chambrier, des chambellans, un maître de la garde-robe, un garde de la porte , un maître des cérémonies, un échanson, un veneur, un prévôt de l'hôtel, des écuyers, des pages, un cornette-blanche ou porte-étendard royal, un maître des eaux et forêts, un maître de Farmerie, de la librairie. Enfin, la surintendance de la cour, jusqu'alors dévolue au grand justicier chef de la magna curia, échut au grand sénéchal, et les sept charges instituées par le roi Roger furent abolies ou transformées. Ces innovations soulevèrent plus de haines que les exactions mêmes du nouveau roi ; mais il voyait le but et y marchait sans hésiter.
Inspiré par la même politique^ Charles voulut se faire un Paris , avec son Louvre et son Université. Les rois normands avaient habité Palerme; les StaufTen avaient mené une vie errante. On pourrait suivre un cours de géographie de l'Europe au moyen âge^ sur la liste des voyages de Tempereur Frédéric IL Mainfroy ne quittait pas Tltalie^ mais il se promenait sans cesse de la Sicile au continent, de Barletta à Naples, deManfredoniaàSaleme, de TAdriatique à la Méditerranée. Cette existence nomade ne convenait pas à Charles l". La Sicile lui était suspecte : le nom souabe palpitait encore dans cette île. Charles se montra aux Palermitains, mais sans séjourner longtemps parmi eux. Il fallait d'ailleurs au fils de France, comte de Provence et d'Anjou, duc d'Apulie, protecteur de la Toscane, homme lige du saint-siége, une capitale à la fois rapprochée de Rome, de Florence et de Marseille. Il choisit Naples pour y établir sa résidence. Frédéric II avait habité le Castel Capuano. Sous prétexte que la structure en était trop tudesque, Charles l'abandonna bientôt et ordonna la construction d'un château à la mode française. 11 le fit bâtir sur le port, de manière à recevoir facilement du secours par
Il 48'
274 HÏSTOraE DE LA CONOUfiTE [4W
mer. C'est le Château-Neuf ( Castel Nuovo ) agrandi depuis par les Âragonais.
L'Université de Naples, fondée par Frédéric II, avait été négligée depuis. Charles l** résolut de la relever. La charte des privilèges universitaires est datée de la première année de son régnée La restauration des études fut une des premières pensées de ce prince, qui ne fut pas seulement un chef militaire, mais un roi.
Tel est l'ensemble des lois promulguées par le premier roi napolitain de la maison de France. Ainsi que nous l'avons constaté , il ne promulgua presque point de lois nouvelles; surtout il n'en abrogea aucune. Il adopta au contraire toutes celles qui étaient à la convenance de son despotisme. Ce que les Souabes avaient fait contre les guelfes, il le fit contre les gibelins. En défendant qu'aucun mariage pût se conclure dans les familles des grands vassaux sans la permission royale , il suivit la législation des rois normands, confirmée et aggravée par Frédéric IV. Cette loi, injuste et arbitraire , mais entièrement conforme aux principes