T. IV, I. XI
' Sa Constitution Honùrem nostri diadematis, Reg. Fred. II.
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fébdaux, et dont au point dé tue de là féodalité on ne pouTait blâmer que Tabus, était fondée sur ce pHllcipe que les femmes, étant admises à succéder aul fiefs, ne pouraient les porter dans des ihàidons étrati* gères sans Tautorisation du souverain'. Ghàfles V Texàgéra et la rendit odieuse dans la pratique; mais il n'en était pas l'inventeur, il en fut ainsi de beaucoup d'autres lois d'origine normande ou souabe \ Sa politique fut aussi de n'abolir jamais aucune loi, mais de les éluder souvent dans l'exécution. Il ne promulgua aucun décret Contre là Grande Cour, œuvre de Roger V% seulement il négligea dé la contoquer. Ce fut l'objet des plus vives représentations de Clément lY, qui lui déclara que son devoir était de l^éunir les prélats, les barons et les communautés, pour leur exposer ses besoins et pour régler, avec leUl' consentement, tel subside qu'ils voudraient
* a Sic Glias suas innuptas domi toUe vitae tempore permanere; € tiec cnim inter eaâ absqtie permissione curies matrimonia posse t contrahi; adeocluô difficile permissionem hatic hactenus impetra € tam, ut alias quidem tune demum liceret nuptui dare, quUm jam k omnem spem sobolis senectus ingruens sustulisset; allas verô « perpétua virginitate damnatas, sine spe conjugii decessisset. ^ Hug. Falcand , Hist, Sic, apud del Re , OronisH napoletani , 1. 1 ^ p. «77.
' Tel est Taffreux supplice du pied cotipé. Voy. Skia Membranorumj p. 1'*.
27f> HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [4266|
bien lui accorder. Le pape ajoutait que le roi devait se contenter de ce secours. Mais Charles d'Anjou était bien décidé à ne point obéir à la cour de Rome sur un point si essentiel. Il se souvenait trop bien qu'Urbain IV avait voulu le soumettre au jugement annuel de ce même conseil dont Clément IV exigeait la convocation y et Clément pensait sans doute qu'en rétablissant ces comices féodales, il laisserait une épée toujours suspendue sur la tête du fils de l'Kglise. Là était leur dissentiment; c'est ce qui explique comment, après une alliance intime et des services réciproques, il a pu s'élever tant de causes de discorde et une défiance si profonde entre le souverain pontife et le prince que Rome avait choisi, appelé, couronné. Il semble qu'il y ait là une contradiction évidente : il n'y en a aucune, et le déchirement intérieur naissait du fond même de la situation ^
' Saba Malaspina, qui passe généralement pour un partisan de Charles d'Anjou, est au contraire le représentant énei^ique de la portion du parti guelfe et ponti6cal opposée à ce prince. Il est donc loin d'être impartial , et c'est à tort qu'on regarde les accusations violentes de ce chroniqueur comme des aveux arrachés à un ami par la force de la vérité. Cependant, c'est sur le témoignage de Saba Malaspina que Charles I*' est presque toujours condamné. On ne voit pas que cet historien accuse tant qu'il peut le roi pour disculper le pape.
Le rétablissement de la faction guelfe dans toute ritalie avait été la conséquence nécessaire de la victoire de Bénévent. L'autorité de Charles d'Anjou, au nom de l'Église, fut reconnue dans la Marche d'Ancône. Brescia livra au fil de l'épée la garnison qu'Oberto Pallavicino y avait laissée. Oberto mit le territoire de cette ville à feu et à sang; mais Raimond et Napoléon délia Torre le forcèrent d'évacuer tour à tour Brescia, Verceil et Parme. Il ne lui resta que Plaisance. Deux envoyés pontificaux réussirent , par un adroit manège , à brouiller Pallavicino et Buoso di Doara, si longtemps unis. Chassé de Crémone par Buoso, le marquis se retira dans sa forteresse de Borgo San Donnino, près de Parme. Les guelfes rentrèrent dans toutes les villes de Lombardie, en chassèrent les gibelins, et un Provençal, de l'illustre maison des Baux, fut élu podestat de Milan , sous la protection du nouveau roi de Sicile.
La réaction guelfe s'accomplit moins facilement en Toscane; non que les esprits n'y fussent trèsdisposés en faveur du parti guelfe; mais des forces considérables avaient été concentrées à Florence et dans les environs, sous le commandement d'un
i78 HI8T0IRti DE LA œNgUÊIE [4i66|
militaire jusqu'alors redouté ^\ illustrei Guido Novello, comte de Casentino, Tun des représentants de cette grande maison des Guidi y qui brillait d'un égal éclat dans les deux camps opposés ^
Tandis que Guido Guerra aidait Charles d'Anjou à exterminer Mainfroy, Guido Novello, à la tète d'une garnison allemande, retenait la république de Florence sous le joug des gibelins. Cependant la fermeté du comte Novello fléchit avec le bonheur de son parti. Après la bataille de Bénévent, il perdit courage et essaya de substituer l'adresse à la force. Pour conjurer la haine générale , provoquée par ses injustices et ses violences, Guido affecta un vif désir de conciliation. Il y avait alors une confrérie de chevaliers, nommés les Frères de Sainte-Marie. A cela près qu'ils ne se liaient par aucun vœu de chasteté et qu'ils pouvaient même se marier, ils ressemblaient aux Templiers par le costume et surtout par la réputation. Comme les chevaliers du Temple, les Frères de Sainte-Marie portaient une croix rouge sur des vêtements blancs; et pour achever la ressemblance, ils aimaient les plaisirs de la table et toutes
■ Arrivabene, il Siooto di DanU, p. 454.
[4SI6fi] UB NAPLIiS. - UVRK VU. 279
lea jouÎMAncan un peu grosBièpes de la vie, ce qui les avait fait surnommer Fraii GodeniV. Mais leurs vices mômes semblaient les rendre propres à asr soupir la guerre civile. Amollis par la sensualité^ riches d'ailleurs pour la plupart, moins ardents , moins emportés , moins mécliants que leurs couf temporains, ils plaisaient à la multitude et jouis* saient de quelque crédit parmi le peuple. C'est à Bologne que florissait cette confrérie joyeuse. Guido Novello fît venir deux de ces phevaliers et leur remit le gouvernement de Florence. lU se nommaient Loderingo de Uandalo et Napoléon e Gatalini Afalavolti\Sous Tinspiration de Guido Novello , il^ fondèrent un sénat de trente-six prud'hommes, qui divisèrent à leur tour la population, sans distinction de rang ni de richesses, en sept arU ou métiers. Chacun de ces arts prit une bannière. Loderingo et Catalini n'étaient que des instruments passifs entre les mains du comte de Casentino. Indifférents en
* W n'y a qu'un néologisme très-récent et d'qssez mauvais goOt qui puisse traduire exactement cette expression. Les mots : Frati Godenti n'auraient d'équivalent en français que ceux-ci : le9 frèns viveurs. Le pape Clément IV leur écrivit des lettres équivoques. Thés. Anecd,, p. i^O et i36.
•PaolinoPieri, Cron. (ad an. 4265). — Viilani, Vil, ^5.— Arrivabene, il Seeolo di Daniê, p. 455.
réalité à tous les partis , ils étaient supposés appartenir à des factions contraires. L'un passait pour gibelin y Tautre était réputé guelfe; on leur avait partagé les rôles. Il arriva de cette combinaison ce qui advient de tous les partis mixtes dans des moments de crise : les deux nouveaux podestats, chargés de représenter la modération , déplurent à tout le monde. Avec leur nouvel emploi, les deux Fraii avaient essayé de montrer quelque dignité personnelle; on les traita d'hypocrites. Au fond, ils n'étaient que des sceptiques insouciants. On chassa ces pauvres épicuriens', qui n'avaient pas su prendre au sérieux l'esprit de faction. Les révolutions ne pardonnent que le fanatisme. Un châtiment, certes trop sévère, les atteignit jusqu'en enfer : Dante, le fanatique par excellence, les y a vus se traînant et pleurant, sous des chapes dorées, doublées de plomb et rougies au feu *.
' Le passage des Frati Godenti , au pouvoir, quoique très-rapide , laissa une longue trace dans le régime intérieur de la république de Florence. D'une circonstance transitoire sortit uu ordre durable. Devenue , en principe, une aristocratie marchande, Florence trouva ensuite ses représentants naturels dans les Médids. ' c Laggiù trovammo una gente dipinta
« Che giva intorno assal con lenti passl c Piangendo, e nel aembiante stanca e viula.
En dernier résultat, les combinaisons du comte Guido n'aboutirent qu'à sa chute et à celle de son parti; il fut chassé par les trente-six qu'il avait institués. Alors, maîtres de Florence, les guelfes envoyèrent des députés à Charles d'Anjou et lui offrirent la souveraineté de leur ville. Il hésita quelque temps, du moins il feignit d'hésiter, pour ménager la défiance ombrageuse de la cour de Rome. Enfin, après quelques pourparlers, il accepta et envoya aux Florentins huit cents cavaliers français, sous le commandement de Guy de Montfort. Ces troupes entrèrent à Florence le jour de Pâques de l'année 1267. Les gibelins n'attendirent pas leurar-
< Egli avean cappe coii cappucci bassi « Dinanzi agli occhi , fatlc della taglia
« Che per li monaci in Cologna fassi.
« Di fuor dorate son , s\ ch* egll abbaglia ; « Ma dentro tulte piombo , e gravi tanto c Che Federigo le mettea di paglia.
< 0 in elerno falicoso manto !
« Noi ci volgcmmo ancor pure a man manca « Con loro insieme, intenti al tristo pianto.....
« Ma voi chi siete , a cui tanto distilla , « Quant' io veggo, dolor giù per le guancc, « E che pena è in voi che si sra\illa?
« E r un rispose a me : Le cappe rancc
< Son di piombo si grosse , clie li pesl « Fan cosl cigolar le lor bilance.
« Frati Godenti fummo , e Bolognesl , « Io Catalano, e costui Loderingo
< Nomad, e da tua terra Insieme presl » Inferno, c. xxiii.
Uï UISTOniK D£ LA CUNQCtTE [1167]
rivée, et, dès la Teille, ils s'évadèrent tous pendant la nuit. Charles dWnjou fut proclamé seigneur de Florence pour dix ans. On réduisit le conseil des prud'hommes à douze membres, tous guelfes. Après avoir consulté le pape et le roi Charles, les Florentins renouvelèrent les vieux arrêts de bannissement contre les gibelins, confisquèrent leurs biens , les partagèrent en trois catégories et les répartirent de la manière suivante : un tiers pour la commune , un autre pour indemnité des pertes éprouvées par les émigrés guelfes, un troisième pour la constitution d'un fonds commun en faveur du parti. Il n'y a rien de nouveau dans le mondée
La soumission des autres villes de la Toscane suivit de près le rétablissement des guelfes à Florence. Charles I" avait mis Guy de Montfort à la tète de tout le pays, en qualité de vice-roi, mais dans rintérieur des villes soumises à son autorité,
* On pourrait croire ce rapprochement feit à plaisir; mais la chro> nique de Riccordano Malespina, qui a servi de modèle à Villani, est formelle sur tous ces points : « Gli detti signori ( il papa e il re) « ordinarono in questo modo che ne fosse fatto tre parti, Tuna « fosse del comune, e V altra fosse de' guelfi per menda, ch* eraoo « stati disfalti da ghibellini, e raliin fu diputjiUi slb parte guella. » Rio. Malaip., apud Murât., Sortpfr r9r. ikA., Vin.
[II67J DB NAPLIiS. — LIVRB Vil. 283
à Prato y à Pistoia, à Arezzo, il donna ou laissa le oommaudement à des Italiens qui avaient fait preuve de dévouement à sa cause et à sa personne. Sienne 9t Piie résistaient encore.
Appelé ainsi par l'Italie entière, Charles 1" voulut jouir de son triomphe , fortifier son parti par sa présence et régler lui-même ses intérêts. Après avoir constitué son gouvernement , il annonça au pape sa résolution de passer en Toscane et de s'arrêter à Viterbe, pour se prosterner au pied du trône pontifical. Clément IV fut très-effrayé de cette déclaration. Il n'aimait k voir le fils de l'Église qu'à dist^ncCi et s'efforça de le détourner de ce voyage y lui en démontrant d'avance l'inutilité. Le pape déclara au roi que ce s'il avait conçu l'espérance de changer quelque chose à ses résolutions y touchant les libertés de l'Église, cette espérance était vaine, et que s'il avait des représentations fondées à opposer aux plaintes des ecclésiastiques, il lui suffisait de les soumettre h l'évoque d'Albano, légat du saint-siége. D'ailleurs, l'avis d'hommes prudents et sages était qu'il ne devait pas s'absenter un seul instant de son royaume dans les oirconstances présentes} que si cependant
il était décidé à venir, il serait reçu par le saintpère avec une tendresse paternelle; mais qu'il se gardât bien d'amener une suite nombreuse y dans une ville trop petite pour la contenir. » Malgré ces insinuations si claires, Charles quitta Naples et se rendit à Viterbe. Il y était d'ailleurs appelé par un intérêt non moins pressant que les a£Faires d'Italie.
En Orient y les événements semblaient également préparés pour Charles d'Anjou. S'il y avait alors un bras qui pût restaurer l'Empire Latin, c'était le sien; il le savait, et toute la chrétienté le savait aussi.
La conquête de Constantinople par les Latins avait glorieusement ouvert le xiii* siècle. Cet événement, l'un des faits les plus considérables de l'histoire, amenait l'inauguration d'une ère nouvelle : le triomphe définitif de l'Occident sur l'Orient, du Moyen Age sur le Bas-Empire. L'hellénisme était chassé de l'Europe; la monarchie pontificale s'étendait sur la chrétienté tout entière; du faîte de Sainte -Sophie, un légat dominait l'Orient, au nom du souverain pontife. Mais il ne suffisait pas de réaliser une ^pensée si grande; il fallait lui donner la force, la durée et la vie. Il
[IW7] m NAPLES. — LIVRE VU. 285
n'en fut pas ainsi , et Tiatroduction du génie de l'Europe au centre même de la puissance orientale ne fut qu'un pompeux avortement.
C'est en vain que les dynasties occidentales avaient occupé le trône des Césars de Byzance, et qu'une pléiade féodale s'était formée , en Orient , autour d'un comte de Flandre , travesti en César. C'est en vain qu'un gentilhomme champenois était devenu prince de Morée*, un bourguignon, duc d'Athènes*; qu'on avait vu du fond de quelque château de la Normandie ou de l'Auvergne surgir des comtes de Céphalonie, des seigneurs de Corinthe ou de Sparte. Malgré l'éclat romanesque répandu sur ces métamorphoses, elles furent plus spécieuses que solides. Un lien leur manquait. L'impuissance suzeraine établie dans le palais de Blaquernes ne pouvait prêter un appui réel à toutes ces seigneuries improvisées. L'Empire Latin était circonscrit dans l'enceinte de Constantinople, ou du moins, s'il avait pris pied en Europe; il lui était impossible de s'étendre jusqu'en Asie. Des dynasties byzantines, celles de Nicée et de Trébizonde, conservées in-
* Le sire de Villehardouin.
■ Le Fire de La Rocho.
28e HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [1167]
tactes dans le YoiBinage de la monarchie nouvelle, la tinrent en échec et finirent par la renverser.
Sous le faible Baudouin 11, de Gourtenay, issU de Louis le Gros , Constantinople avait été reconquise par les Grecs sur les Latins, qui l'avaient occupée soixante ans. Les premiers s'étaient aguerris et les autres s'étaient affaiblis dans Tintervalle. Malgré leur haine pour les Occidentaux, les Grecs avaient emprunté quelque chose de leur organisation militaire et féodale. Us s'étaient servis de leurs armes pour les vaincre. Manuel Paléologue occupait alors le trône d'Orient qu'il avait usurpé en homme plein de ressources et de ruse. D'abord associé à Jeati Lascaris, il avait enlevé la couronne à cet enfant; puis, l'avait fait passer déchu et aveugle, de la Chambre de porphyre au fond d'une prison. Baudouin de Gourtenay^ chassé par Paléologue, s'était réfugié en Italie où il fut accueilli par Mainfroy, dont il se déclara imprudemment l'ami et m6me lé défenseur officieux à la cour de Louis IX ^ Après la bataille de Bénévent, Baudouin se crut perdu. Le pape lui avait adressé des messages sévères*
*UrbaDi P. IV ad Albert. Not. ep. x. Marten. 7%«i, t. n, p. 23.
[4Ur\ DE NAPLES. - LIVRE VIL tg7
Charles d'Anjou pouvait se venger de ses rapports avec le fils de Frédéric et provoquer contre lui les foudres pontificales , mais il restait à Tempereur déchu son droit sur Constantinople. C'était un bon gage. Ce gage sauva Baudouin.
A Texemple de la reine Blanche , sa mère ^ et comme tous les grands esprits de son époque , Louis IX excepté; Charles d'Anjou n'attendait plus rien des croisades. Dès sa jeunesse , il avait eu l'instinct de leur impuissance. Vaillant champion de la croix, il arrosa de son sang la terre sainte , mais ce n'est pas à ce sol épuisé qu'il demandait le triomphe des chrétiens en Asie. Leur délivrance , telle était la conviction de Charles , ne pouvait plus résulter que de l'établissement d'une puissance forte et durable , à Constantinople, dans la capitale même de l'empire. Des comtes de Flandre, des Brienne et des Courtenay l'avaient bien tenté, mais une si haute entreprise n'avait pu être achevée par leurs mains débiles. A cette œuvre gigantesque il fallait un homme de grande renommée, le premier capitaine et l'un des premiers parmi les princes de son siècle, un chef de guerre éprouvé , le fils et le frère d'un roi de France, le plus
puissant des comtes couronnés , devenu roi d'une contrée maritime placée à Tentrée de l'Orient; en un mot, Charles 1^, roi des Deux-Siciles. Cette pensée lui était inspirée à la fois par son orgueil et par sa politique, car on ne peut douter que, dans son intime pensée, il ne se soit adjugé Vempire grec, non en Tarrachant par la violence au faible prince qui en demeurait titulaire , mais en amenant Baudouin à déposer le manteau impérial sur des épaules faites pour le porter. Quelque opulent duché, en Italie, quelque seigneurie grasse et plantureuse, lui auraient soldé le prix d'un empire nominal entre ses mains, réel entre celles de Charles d'Anjou. Constantinople, au lieu d'appartenir à une dynastie mendiante, serait devenue l'une des annexes de la grande monarchie capétienne. Toutefois , Charles ne voulut arriver à ce résultat que pas à pas , avec des précautions infinies. Ce plan, arrêté dans son but éventuel, quoique flottant dans ses moyens , fut conçu de manière à suppléer par des équivalents à ce qui aurait pu faire défaut dans son exécution intégrale et complète. Par son élasticité, par sa souplesse, l'organisa-
tion féodale se prêtait à ces combinaisons avec une aisance dont nous avons perdu rusage, et qui d'ailleurs ne serait plus d'accord avec la régularité symétrique de nos lois internationales. A défaut de la souveraineté directe, on pouvait recourir à la suzeraineté, à Valtum dominium, qui y suppléait utilement et qui la remplaçait souvent sans amener aucune perturbation apparente dans les rapports des États entre eux. Si le vassal était plus fort que le suzerain, c'est la suzeraineté qui passait à Tétat de fiction légale, et le pouvoir n'en demeurait pas moins entre les mains de celui qui le possédait en réalité. Charles d'Anjou, avec une habileté consommée, résolut de se servir de ces deux moyens. 11 consentit à laisser à Baudouin levain titre de suzerain et de se faire le premier de ses vassaux , en ne lui abandonnant que Constantinople et sa banlieue; mais en même temps il négocia avec l'empereur lui-même, et avec Guillaume de Villehardouin , pour faire passer la Morée, de l'obédience de l'empire d'Orient à celle du royaume des Deux- Siciles. Or, comme le duché d'Athènes et les autres seigneuries établies en Grèce étaient en grande partie des fiefs de la principauté de Morée, le roi II 19
20# HISTOIRE bL LA CON'jrtTE [IÎ67]
de Sicile derenait ainsi le suzerain ue rHelIénie t»jut enti«'Tç, jusqu'aux partes de Constantinople. C'est le plan que nous voyons réalisé en Asie, où le Grand Mrjol, pr»^tendu suzerain de l'Inde, dort 8ur un tr^ne de dianoants, protéfjé par des épées étrangères.
Pour donner une base à ce projet, Charles V% inim<}dialrment après la Latailie de Bénévent, avait envoyé une troupe commandée par Garnier A!aman, chevalier provençal, pour se saisir de la dot d'Hélène Comnène, qui consistait dans l'île de Corfou et dans les villes d'Avlona, Canina et Butrinto, rancienne Buthrote; mais de puissants obstacles s'opposaient à des desseins si bien concertés.
Lorsque Hélène Comnène restée veuve de Mainfroy se fut réfugiée au château de Trani, elle espéra se sauver sur la flotte sicilienne, commandée par Filippo Cinardo, amiral de Sicile. II attendit la reine pour la transporter en Grèce, dans les États de son père, le despote Michel. Mais dès que Cinardo eut appris qu'Hélène était prisonnière , au lieu de se rendre à Charles d'Anjou, il se dirigea sur Corfou, avec ses fils, et -s'empara pour Itii-mème, non-seulement de
cette île y mais de toutes les villes dotales de la yeuve de Mainfroy, et y fit acte de souveraineté en distribuant des fiefs. Privé de sa fille, le despote s'en serait consolé en rentrant dans ses terres; mais il n'osa attaquer l'amiral à main armée, et n'en vint à bout qu'à force d'artifice. U caressa son orgueil , lui donna une de ses nièces en mariage, puis le fit assassiner. Toutefois ce crime fut inutile au Grec. Garnier Alaman défendit la * dot d'Hélène, en apparence dans l'intérêt des fils de Cinardo, en réalité pour Charles d'Anjou*.
De plus graves événements se passaient sur le Bosphore. L'usurpateur Michel Paléologue régnait avec quelque gloire et surtout avec une habileté profonde. 11 était si dégagé des préjugés de sa nation, qu'à Constantinople, soit pour le décrier, soit par étonnement de son scepticisme, on attribuait sa naissance aux amours d'une Grecque^ et d'un Latin. Menacé par Charles d'Anjou, quii était averti de tous ses desseins, Michel ne crut pouvoir parer une invasion des Francs dans l'empire que par le rétablissement de la dynastie
* Arck. Neapol, rcgistr. 1272, indict. xv, fol. 24. Buchon, Principautés françaises en Morée, 2* époque, p. 200.
tombée. Comme il savait les papes moins dévoués à la légitimité d'une race qu'à la propagande d'un symbole> il réveilla la vieille chimère de la réunion des deux Églises et se proposa d'en faire une réalité. Il attachait à cette révolution religieuse la durée de sa dynastie, objet unique des préoccupations du rusé Paléologue, et ses démarches, tantôt prudentes, tantôt emportées, tendaient toutes à ce but.
Urbain IV avait reçu les ambassades de Michel. Il inclinait à les écouter favorablement, lorsqu'il fut distrait de ses propositions par la croisade de Sicile. Michel les renouvela à Clément IV. C'était un grand danger pour Charles d'Anjou ; mais Clément se fiait peu à la bonne foi de la cour de Byzance. Il était trop occupé des intérêts de l'Église en Italie pour prêter son attention à des ofTres qui lui paraissaient illusoires, ou dont le succès lui semblait très-incertain. D'ailleurs, il connaissait les vues de Charles V^ sur Constantinople. Français de naissance et de cœur, il voyait avec plaisir l'extension du génie de la France en Orient; peut-être aussi une absence momentanée de Charles d'Anjou de Tltalie ne lui déplaisait-elle pas. Quoi qu'il en soit, il reçut avec
froideur Tambassade de Paléologue et réconduisit par des paroles vagues. Charles respira; mais, malgré le peu d'empressement que mettait le pape à le voir, il ne perdit pas un instant pour se rendre à Viterbe. Il y trouva Tempereur Baudouin et le prince de Morée, représenté par le chancelier d'Achaïe , à la tête d'une grande quantité de négociateurs, tant chevaliers que légistes. Charles avait amené avec lui ses principaux ministres. Le 27 mai 1267, un traité d'alliance fut conclu entre ces princes sous les auspices du pape.
Le roi de Sicile s'engagea pour lui-même et pour ses héritiers à fournir à Baudouin un secours de deux mille cavaliers , au moins pendant six ans. L'empereur, de son côté, céda au roi la seigneurie directe sur la principauté d' Achaïe et sur la Morée, possédées par Guillaume de Villehardouin. En même temps, il lui abandonna en propriété l'île de Corfou et les villes maritimes qui composaient la dot d'Hélène Comnène, occupées alors par les enfants de Filippo Cinardo. Baudouin, facilement prodigue de ce qu'il ne possédait pas, donna à son allié toutes les dépendances de l'empire grec au delà des Dardanelles, à l'exception de
i.'i mSTOIRE LE Ll ÛJXQCfcTE [l|67j
Lesboây Samos, Chio el de la ville de Constantinople. Restaient encore des possessions qu'il avait aliénées dans sa détresse en faveur de divers princes étrangers, tels que le duc de Bourgogne et le comte de Brienne. L'éventualité en fut également accordée à Charles d'Anjou. Eufin, par ce traité, les droits sur Tempire d'Orient restèrent dévolus réellement au roi de Sicile, qui fut investi par Tanneau d'or du haut domaine sur la principauté d'Achaïe et sur le Péloponèse-
Des mariages scellèrent ces traités. Louis d'Anjou, second iils de Charles l", épousa Isabelle de ViUehardouin, et sa fille Béatrix, encore enfant, fut accordée à Philippe de Courtenay*, roi de Thessalonique, fils aîné de l'empereur Baudouin.
Le destin de l'Orient réglé, il fallait s'occuper du sort de Tllalie. Clément IV investit Charles d'Anjou du titre de paciaire \ ou conservateur de la
' Dncango , Histoire de Constantinopîe sous les empereurs fran* çais» Paris, imprimerie Royale, 4657.
' a Clomens charissimo ia Christo ûlio, Carolo, illuslri régi Si- « ciliao, salulom; et qiium te in partibus Tusciae, romano subjecUs t impcrio nunc vacanti, paris constituerimus per ooâtrassub cerla a forma litteras, servatorem , in eiddem libi paciarii seu pacis ser- « vatoris oOicium committcntes; dictum ofiicium, et omnia in eisc dem tibi ooooessa litteris, ceteraque ad hujuamodi soUdatioDom
paix, Charles s'ea contenta pour le moment; il aurait préféré celui de vicaire impérial, plus connu et mieux défini. Il ne renonça pas à l'obtenir; mais, pressé de se rendre en Toscane, il n'insista point et annonça son départ' pour Florence. Le pape, après l'avoir surnommé ange pacifique^ le congédia avec des témoignages de tendresse mêlés de vifs reproches. Mais Charles gardait un respectueux silence et ne répondait qu'en peu de mots; trop fier pour faire des promisses mensongères, trop prudent pour s'engager par des paroles inconsidérées. Enfin il parut à Florence et y fut reçu avec une joie éclatante et sincère. La ville se porta à sa rencontre, le carroccio en tète. Chaque corps de métier avait arboré son gonfanon : les juges et les
« negocii perlinenlia , ea le lege volumus tanlummodo usque ad < triennium oblinere ; quod si forsan imperatorem , vel regeni Roa manorum a sede aposlolica approbatum, infra praedictum tempus « regnare contigerit, eut per sedem eamdem pracdictum lîbi ofîîcium « interdici, tu ampliuseodem offîcio ultra mensem post interdictuoi « hujusmodi non utaris; et si contrarium feceris, eo ipso personam tt tuam excommunicalionis, terram vero inlerdicli sentenliis, qoas a propter hoc ex nuoc ferimus, deœrnimus subjacere. Dalum Vite terbi ii non. junii, pont.nostri an no ni. rf Brève démentis IVponlif. romani, quo Carolum 1 andegaviensem , regem Siciliœ, Paciarium Tusciœ conMituil, d. d. ii, non. junii, an. 4267. Apud Lumg.Codex liai. (îiplomaticus j t. I, p. 1074.
• nûd.
notaires portaient l'étoile d*or en champ d'azur; les marchands de draps français , Taigle d*or en champ de gueules; les changeurs , un agneau; les médecins, une madone; les ouvriers en soie, une porte rouge sur un fond blanc; les pelletiers, un AgnuS'Dei sur un fond bleu. Suivi de ce cortège, le paciaire fut conduit au bourg d'Ognissanti , où une fête lui était préparée, une véritable fête italienne, consacrée à la religion et embellie par les arts. Cimabue était alors le peintre sans rivaP; Giotto n'avait pas paru; enfant, il ne gardait pas même encore les brebis dans les champs. Cimabue peignait sa Madone. Charles d'Anjou fut conduit à l'atelier du peintre par un peuple transporté d'enthousiasme. Là, les deux royautés se rencontrèrent, presque égales en orgueil, car Cimabue était aussi un homme fier et magnifique. Le roi de Sicile était-il sensible au prestige des arts , ou n'eut-il d'autre dessein que de plaire aux Athéniens de l'Italie? on l'ignore. Quoi qu'il en soit, il dut voir sans peine cette Vierge aux traits durs, cette
' c Crcdette Cimabue nella pintura
« Teoer lo campo , cd ora lia Giotto 11 grido, « S) cbe la fama di colui oscarr. »
Purg., c XL
inère sans pitié ^ pleine , non de grâce, mais d'une grandeur sauvage. Elle réalisait à ses yeux Tidéal du catholicisme 9 tel qu'il était gravé dans son âme. Cimabue avait répondu à sa pensée. Sa Madone est une Némésis *.
Le bourg habité par Cimabue porte le nom de Borgo Allegro, en souvenir de la royale visite. Charles d'Anjou fut toujours populaire à Florence. Il servit la vengeance de cette république après avoir flatté sa passion pour l'art. A la prière des Florentins, il déclara la guerre aux Siennois, et, suivi de tous ses chevaliers, tant français qu'italiens, il alla mettre le siège devant Poggibonzi, château d'une assiette et d'une structure très-fortes, situé sur la frontière des républiques de Florence et de Sienne. Cette dernière s'en était emparée après la bataille de Monte Aperti et en avait fait le refuge de tous les gibelins; mais, tandis que Charles se préparait à frapper à la fois l'Italie et l'Orient , un orage inattendu éclata tout à coup du côté de l'Allemagne, et vint fondre sur sa tête.
' Elle fut portée depuis dans Téglise de Santa Maria Novella, où on la voit encore.