‹ Histoire de la conspiration pour l'égalité dite de Babeuf: suive du procèsChapitre 6 sur 9 · SB · texte numérisé non relu

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la vengeance de l'aristocratie ceux que les circonstances avaient portés à la tête do parti démocratique, et le récit de leur conspiration pourrait se terminer ici, si, pour en faire bien connaître toutes les intentions, il n'était pas nécessaire de jeter quelque jour sur ridée qu'ils se formaient de l'état où se serait trouvée la nation immédiatement après l'insurrection, sur le but final auquel ils visaient, et sur les moyens qu'ils comptaient employer pour l'atteindre.

Au milieu de répouvante qu'une révolution si radicale eût imprimée aux aristocrates de toutes les nuances, et de la joie que des changements si populaires eussent excitée dans la classe nombreuse des nommes laborieux et des malheureux, allait s'élever la nouvelle convention (1), portée à fonder solidement l'égalité par les principes de presque tous ses membres, et par les vœux du peuple dont elle eût été entourée.

A côté d'elle, le comité insurrecteur secondé par lés magistrats installés par l'insurrection, eût présidé, au moins provisoirement, à l'exécution des dispositions de l'acte qui devait mettre les citoyens en mouvement ; à sa voix, l'énorme masse des pauvres de Paris eût été subitement tirée de ses taudis et transportée dans des logements sains et commodes; des habillements eussent été fournis aux malheureux, et les effets déposés au Mont-de-Piété leur eussent été gratuitement rendus.

En même temps, on eût veillé soigneusement à assurer la subsistance du peuple ; les principes de la nouvelle révolution auraient été expliqués aux citoyens, dans les assemblées qu'on devait rouvrir; une nombreuse garde populaire aurait contenu les malveillants et facilité toutes les opérations qu'on aurait jugées nécessaires pour l'affermissement du nouveau système.

11 est impossible de déterminer avec exactitude combien il eût fallu déployer de force ; les conjurés voulaient l'emporter à tout prix et étaient bien décidés à vaincre ou à s'ensevelir sous les ruines de la patrie.

(1) Compilée d'environ 170 députés.

Hors le cas de résistance, la sévérité à employer n'eût pas excédé la punition des usurpateurs en chef, et l'arrestation des hommes dangereux, dont le comité insurrecteur avait fait faire la nomenclature.

Aux préparatifs, jugés nécessaires pour renverser l'échafaudage construit par la nouvelle aristocratie, il avait fallu joindre ceux qui paraissaient les plus propres à rendre la révolution de Paris commune à toute la République, et à y établir les institutions de l'égalité et Ja souveraineté du peuple.

Dès le commencement de son existence, le comité insurrecteur s'était occupé des départements et des armées; partout il avait fait circuler ses écrits; partout les démocrates connaissaient ses projets et étaient prêts à y coopérer. 11 y avait auprès d'un membre du comité, une correspondance volumineuse, qui indiquait les lieux où les démocrates étalent en force, et les hommes en qui on pouvait placer le plus de confiance ; de toute part on apprenait que les révolutionnaires, abandonnant les nuances d'opinion qui les avaient divisés, se ralliaient unanimement au parti de la pure égalité.

A Tégard des armées, le comité savait combien les commissaires de la Convention avaient eu de peine à y étouffer, après le 9 thermidor, ce qu'ils appelaient Cesprit d'anarchie et d'insubordination ; il n'ignorait pas que la constitution de Tan 111 avait fait murmurer des armées entières; il était instruit que les soldats supportaient impatiemment le commandement des officiers réintégrés à la suite du 9 thermidor, et que, parmi les chefs, dont quelques uns correspondaient avec lui, il y en avait plusieurs qui étaient encore fortement attachés aux principes de la démocratie (1); il était d'ailleurs autorisé à compter sur le concours de quelques conventionnels, que le Directoire exécutif avait envoyés auprès des armées de la République.

Au surplus, il était vraisemblable que l'exemple de

.. W , J > .n , *t*ient pas encore converti des dépouilles de l'Italie, de la Suisse, de l'Egypte, de l'Allemagne et de PEipagne.

Paris donnerait au peuple de toute la France une impulsion que Ja connaissance de la vérité eût rendue irrésistible. A Teffet de répandre parmi les soldats cette connaissance sur laquelle le comité insurrecteur fondait principalement ses espérances, on devait leur envoyer des commissaires et leur adresser des proclamations conformes à celles par lesquelles on se préparait à annoncer au peuple français la nouvelle de sa rédemption.

Doctrine des Égaux.

Tout en méditant le renversement de la tyrannie, le comité n'avait jamais cessé de s'occuper de la législation définitive de l'égalité, et de celle par laquelle on comptait y parvenir graduellement. À cette importante branche de ses travaux se rapportaient les mémoires et les projets qui, au moment où l'on saisit une partie des papiers de la conspiration, étaient auprès d'un membre du comité, dans un lieu que la police ne sut pas découvrir; malheureusement, ces pièces furent presque tontes détruites, par un effet de la terreur qui s'empara des esprits, et je n'ai pu me procurer que quelques fragments qui étaient déposés ailleurs. A l'aide de ces débris et des souvenirs que plusieurs personnes ont conservés des faits et des discussions dont elles furent témoins, je lâcherai de donner une idée approximative, mais aussi exacte qu'il me sera possible, du but et des intentions des conjurés. J'exposerai d'abord la forme civile et politique à laquelle ils désiraient amener graduellement les Français ; je rapporterai ensuite quelques unes des institutions transitoires, par lesquelles ils comptaient les y préparer et les y conduire.

Du décret que le comité insurrecteur voulait demander au peuple de Paris, devait découler un nouvel ordre social, n'abord on y reconnaissait implicitement que la propriété individuelle, loin d'émaner de la loi naturelle, est une invention de la loi civile, et peut être, comme elle, modifiée ou abolie; ensuite on y posait en principe,

que la propriété de tous les biens renfermés dans le territoire national est une et appartient inaliénablement au peuple, qui seul a le droit d'en répartir l'usage et l'usufruit.

Assurément la proclamation de ces vérités eût été très agréable à la multitude, dont les souffrances et l'asservissement sont, depuis longtemps, les suites inévitables du système contraire ; cependant, elle n'eût été qu'une cruelle dérision, si on n'avait pas travaillé assiduement à en faire résulter des conséquences pratiques utiles à l'humanité.

Étant reconnu que le droit de régler, pour l'utilité commune, la distribution des biens et des travaux qui les produisent,- appartient à la société, et que, de l'inégalité de cette distribution, découlent, comme d'une source intarissable, tous les maux qui pèsent sur les nations, il s'ensuit que la société doit pourvoir à ce que cette inégalité soit détruite sans retour.

Il reste alors à décider si le remède à ces maux doit être cherché dans des modifications du droit de propriété, ou dans son entière abolition.

On a vu dans le cours de cet ouvrage, par quels motifs les conjurés s'étaient déterminés à adopter, pour but final de leur entreprise, la proscription de la propriété individuelle, et comment ils comptaient y parvenir par l'établissement de la communauté des biens et des travaux, seul moyen de tarir à jamais la source de toutes les inégalités, et d'extirper tous les préjugés et tous les maux qui en dérivent. Instruits par les leçons et par les exemples des grands hommes de l'antiquité et de la révolution, et encouragés par les dispositions qui s'étaient naguère manifestées en France, ils avaient conçu le dessein de donner aux Français d'autres mœurs, et d'en faire un peuple passionné pour la patrie et pour ses lois, heureux au dedans, aimé, respecté et imité au dehors.

Dans cette forme sociale, les richesses particulières disparaissent, et le droit de propriété est remplacé par celui de chaque individu à une existence aussi heureuse

que celle de tous les antres membres du corps social. La garantie de ce droit sacré, devenu le principe de toutes les institutions, est dans l'obligatiou imposée à chaque associé de se charger d'une partie du travail nécessaire pont' assurer l'entretien, la prospérité et la conservation de la société, obligation qui, par suite de la loi naturelle qui a donné à tous un droit égal au bonheur, est égale pour tous.

Les premières et les plus importantes occupations des citoyens doivent être celles qui leur assurent la subsistance, l'habillement et l'habitation, et ont pour objet l'agriculture et les arts qui servent à l'exploitation des terres, à la construction des édifices, à la confection des meubles et à la fabrication des étoffes. Et, comme toutes les terres ne sont pas également propres à la culture des mêmes denrées, un des principaux soins de l'administration publique doit être d'établir, dans chaque canton, les productions et les travaux les plus conformes au sol et au climat, et les plus favorables à l'abondance et à l'égalité.

De même que toutes les terres ne peuvent produire avec une égale fécondité toute espèce de denrées, de même les hommes ne peuvent s'occuper utilement de plusieurs genres de travaux. Afin que la société relire du travail égal et modéré de chacun de ses membres tout l'avantage qu'elle doit en attendre, et que l'habitude en diminue les difficultés, il faut que les occupations soient distinctes, que chacun ait son état, et que ceux, par exemple, qui fondent les métaux, ne soient pas obligés de travailler le bois, de lisser les étoffes, etc., etc., etc.

De là naît, dans le système de la communauté des biens et des travaux, la nécessité de distribuer les citoyens en plusieurs classes, à chacune desquelles la loi attribue un genre particulier de travail, selon les besoins de la nation, et d'après le principe suprême de l'égalité.

Cette distribution prend naissance dans les maisons d'éducation publique dont il sera parlé plus bas; les

magistrats charges de leur direction y font exécuter toutes les branches de travail ordonnées par les lois, et attachent à chacune d'elles le nombre d'élèves proportionné aux besoins, en consultant leurs forces et leurs penchants.

Le grand objet de cette activité générale, à laquelle nul ne peut se soustraire que ceux que la vieiliesse ou les infirmités en rendent incapables, est de procurer avec surabondance les choses nécessaires à tous, et de leur fournir celles d'agrément non réprouvées par les mœurs publiques. Ce qui n'est pas communicable à tous doit être sévèrement retranché.

Dans Tordre dont il s'agit, les travaux nécessaires à la subsistance et aux agréments du peuple, sont des fonctions dont les fois prescrivent les règles, afin qu'elles ne dégénèrent jamais en fatigue, qu'elles ne causent que le moins possible de peine, qu'elles ne chargent jamais un citoyen plus qu'un autre, et que tous y soient appelés et encouragés par l'habitude, par l'amour de la patrie, par l'attrait du plaisir et par l'approbation de l'opinion publique.

Ainsi, tandis que le plus grand nombre serait occupé à labourer, ensemencer, moissonner, emmagasiner, les uns construiraient et répareraient les logements, les édifices publics, les chemins, les ports, les canaux; d'autres veilleraient à la propagation et à la conservation des animaux ; ceux-ci prépareraient et emploieraient les fils, les laines, les cuirs; ceux-là fabriqueraient les meubles, les chars, les navires, ou travailleraient les métaux, etc., etc., etc. La durée de rigueur des travaux serait réglée par la loi qui, en ménageant les faibles, exciterait, par les encouragements de l'opinion et par les louanges des magistrats, une plus grande activité chez les plus robustes, afin que tous se trouvassent soumis à des devoirs également proportionnés à leurs forces, et à la rudesse des travaux dont ils seraient chargés.

De crainte que la diversité des travaux ne produisit pour certaines classes un surcroit trop sensible de peine, on pensait : 1° qu'il faudrait appeler les sciences

à adoucir le travail des hommes, par l'invention de nouvelles machines et par le perfectionnement des anciennes (1) ; 2° qu'il serait bon de charger, tour à tour, tous les citoyens valides des occupations trop incommodes, dont on se flattait qu'une éducation mâle et les secours de la mécanique et de la chimie diminueraient successivement les désagréments.

Peut-être eût il été convenable de distinguer les travaux de stricte nécessité en faciles et pénibles, et d'obliger chaque citoyen à en exercer un d'une classe et un d'une autre. Peut-être aussi eût-il été juste d'établir une autre division des citoyens par âge, afin de proportionner le poids du travail à l'accroissement et à la diminution des forces : car, en ceci, l'égalité doit se mesurer, moins par l'intensité de la fatigue, que par la capacité du travaillant.

De la répartition impartiale et universelle du travail, de la réduction des occupations aux seules nécessaires au bien-être de tous, du meilleur emploi des animaux et du perfectionnement des instruments et des machines, découlent deux conséquences infiniment favorables au bonheur de l'espèce : 1° l'emploi utile de toutes les terres, et la multiplication des choses vraiment nécessaires; 2° l'abolition de l'oisiveté, et par là un grand adoucissement dans le travail individuel.

Tous ayant également concouru à féconder la terre et à en préparer les productions, il est d'une justice sensible que tous participent également aux jouissances qui en résultent, et auxquelles la nature a attaché la conservation et le bonheur de l'espèce.

Afin que nulle partialité ne trouble la tranquillité sociale, il est nécessaire que toutes les productions de la

(1) Ce n'est que dans le système de la communauté que l'usage des machines serait un véritable bienfait pour l'humanité dont elies diminueraient les peines, tout en augmentant l'abondance des choses nécessaires et agréables. Aujourd'hui, en supprimant une grande masse de travail manuel, elfes enlèvent le pain à une fouis d'hommes, dans l'intérêt de quelques spéculateurs insa- Mile* dont elles augmentent le gain.

terre et de l'industrie soient déposées dans de» magasins publics, d'où elles sortiront pour être distribuées ' avec égalité aux citoyens, sous la surveillance des magistrats qui en sont comptables.

Si la société ainsi instituée était bornée au territoire peu étendu d'une commune ou d'un district, il régnerait dans son administration une extrême simplicité ; car ses habitants n'auraient droit qu'aux choses qui y seraient produites. Mais, dans une vaste République, composée de plusieurs millions d'hommes qui en assurent la force et la durée, la propriété des richesses de chacune de ses parties appartient au peuple entier, et les habitants de chaque section ont un droit égal à la consommation et à l'usage des denrées et des produits de toutes les autres ; les pays qui ont du superflu, doivent fournir à ceux qui manquent du nécessaire. De là naît dans l'administration d'une société fort étendue, une certaine complication qui embarrasse extrêmement ceux qui la considèrent superficiellement; mais au fond tout ceci n'est qu'une affaire de simple calcul, susceptible de l'ordre le plus exact et de la marche la plus régulière, lorsque tout aliment étant enlevé à la cupidité par l'établissement des institutions dont il s'agit, on n'a plus à craindre les pertes que causent sans cesse dans l'ordre actuel les concussions des chefs et les paieries des subordonnés.

D'ailleurs, plus la communauté embrasse de territoire, plus est assurée la garantie qu'elle offre à chaque partie de celui-ci contre les disettes de toute espèce. D'un autre côté, de cette grande et fréquente commu nication* d'hommes et de choses, doit nécessairement naître un sentiment de bonheur, de fraternité et de dévouement si générai et si fort, qu'il est à présumer que nulle force humaine ne pourrait ni envahir le pays, ni y détruire les institutions de l'égalité, dès qu'elles y seraient solidement établies.

Une si nombreuse association d'hommes épars sur un sol si vaste exige un autre genre de fonctions, sans lesuelles le lien fraternel qui unit fortement toutes les .

parties de la République serait rompu, et le superflu d'un arrondissement deviendrait inutile pour lui et pour les autres. Ces fonctions ont pour objet le transport des productions de la terre et de l'industrie, des lieux où elles excèdent les besoins, à ceux qui en manquent; elles sont de deux espèces : 1" une magistrature supérieure compare la richesse du tout avec les besoins de chaque partie, indique les matières à déplacer, et désigne les lieux d'où il faut les enlever, et ceux où on doit les transporter ; 2° des agents inférieurs surveillent et effectuent le transport.

Nous verrons bientôt par quels ressorts l'administration suprême de notre République eût pu aisément pourvoir à la communication non interrompue entre toutes ses parties ; ici, nous nous bornerons à remarquer que, dans cet ordre de choses, les habitants des pays stériles, dont les fa tigues extrêmes ne «leur valurent jamais qu'une extrême pauvreté, se seraient vus soulagés d'une partie de leurs peines et appelés à partager les richesses des terres les plus fécondes.

A Tégard du transport, le comité insurrecteur pensait que la société devait l'envisager non seulement comme un moyen indispensable d'approvisionnement, mais aussi comme une heureuse occasion de corroborer l'amour de la patrie, en procurant à chacun la connaissance de ses beautés, de ses institutions, et des bienfaits de l'égalité que les lois devaient y établir. Conséquemment, ils désiraient que tous les citoyens valides fussent alternativement appelés à cet emploi, ainsi qu'à ceux de courrier, de porteur d'ordres, etc., etc.

Que ceux qui liront ces pages, se souviennent que je n'ai pas sous les yeux tous les documents dans lesquels les conjurés avaient déposé leurs plus secrètes pensées; je ne saurais donc développer en détail toutes les parties de l'édifice qu'ils se proposaient de construire, et je suis forcé de me borner a rapporter, autant qu'il m'est possible de le faire à l'aide de ma mémoire et de quelques fragments que j'ai pu recouvrer, leurs idées fondamentales et leurs principaux projets* •

Telles sont les habitudes vicieuses que nous avons contractées, telle est la multiplicité des besoins que nous nous sommes inconsidérément créés, qu'il est à présumer que l'on aurait encore été obligé de tirer des pays étrangers quelques-unes des matières premières que la France ne produit pas : tout au moins, il eût fallu y avoir recours pour celles que tous les climats fournissent à l'art de guérir.

Le peuple étant le propriétaire unique de tous les biens, il n'appartient qu'à lui de traiter avec les étrangers pour l'échange de son superflu contre le leur. D'ailleurs, les négociations de cette nature ne sauraient être confiées à d'autres qu'à des magistrats responsables, sans retomber dans les maux que la propriété particulière entraîne après elle, et sans exposer l'Etat à une nouvelle corruption. Il suit de là que les relations commerciales avec les étrangers doivent être soumises à la direction suprême de la République.

11 suit aussi de ces développements que là où la communauté serait établie , le citoyen n'acquerrait jamais sur aucune chose ce qu'on appelle droit de propriété"; il n'aurait que le droit d'usage ou d'usufruit sur les objets dont il serait mis en possession par la tradition réelle du magistrat. Dans cet ordre d'économie, la propriété demeure toujours à la République, qui peut en tout temps disposer des choses qui ne se détruisent pas par l'usage.

Ce régime une fois établi, la satisfaction des besoins futurs est éminemment garantie par le travail auquel tous se livrent, et par l'intérêt bien sensible de chacun ; on n'a plus de raison d'être avide de biens ; tout motif d'être inquiet pour l'avenir disparaît , et la source de la plus grande partie des soucis et des chagrins qui rongent le cœur de l'homme civilisé se trouve tarie. Deux sentiments tourmentent ceux qui vivent de leur travail ou d'une fortune modique, la crainte de la misère, suite des infirmités de la vieillesse, et les appréhensions sur le sort de leurs enfants; dans la communauté, ces sentiments douloureux seraient inconnus.

A l'obligation de travailler imposée aux valides, cor** respondent le droit à une existence heureuse, et celai d'être exempt du travail et d'être mieux soigné lorsque les infirmités ou l'affaiblissement des organes rendent le travail pénible ou impossible; aussi, dans Tordre de la communauté, le repos et le soulagement des vieillards et des infirmes sont placés au rang des principaux de-» voira de la société. En revanche, la République eût reçu des vieillards les leçons de l'expérience, et en eût fait des sujets d'émulation pour la jeunesse ; on les destinait a devenir les gardiens de la morale et des lois, les censeurs des mœurs et les conservateurs de la vertu.

Un des effets de ces institutions eût été, ce semble, d'y attacher si fortement les citoyens , que l'amour de la patrie serait devenu leur passion prédominante. Par l'éducation, le législateur eût pu subordonner à ce sentiment toutes les affections de famille et de parenté ; il eût pu le rendre si vif, que l'union vraiment fraternelle de tous les Français en eût probablement été l'heureuse et étonnante conséquence. Cette pensée faisait les délices de nos conjurés et était l'ame de tous leurs plans. Je me souviens qu'au milieu d'une discussion sur les avantages et les inconvénients des liens de famille , on fit formellement la proposition de défendre aux enfants de porter le nom d'un père qui ne se serait pas distingué par de grandes vertus.

Ce qui devait embellir les derniers jours des vieillards eût affermi la vertu des jeunes gans, et de cet échange de bonheur, joint aux heureux effets de l'éducation commune, tout à la charge de la société, la patrie eût reçu une augmentation de puissance par "l'accroissement de la population , dont nulle cause morale n'eût arrêté les progrès.

Tout, dans cet ordre social, favorise la multiplication de l'espèce : la communauté écarte les causes qui rendent les approches des sexes moins fréquentes; elle donne aux âmes une tranquillité qui nous est inconnue ; elle fortifie les corps par une activité douce et variée,

et augmente les produits utiles à tous, en bannissant le luxe et l'oisiveté.

C'est par des voies semblables que les législateurs les plus célèbres de l'antiquité firent goûter à des degrés différents à leurs concitoyens la liberté et le bonheur. Lycurgue surtout atteignit presque le but de la société, marqué par la nature. Mais le droit des gens pratiqué par les anciens, et peut-être aussi un injuste égoïsme, avaient introduit dans toutes leurs institutions un usage inhumain, dont celle de nos conjurés n'eût point été souillée. Par une différence remarquable, la liberté des uns n'y eût pas entraîné , comme en Grèce et à Rome, la servitude des autres.

Depuis que l'inégalité des fortunes a condamné ceuxci à un travail accablant, ceux-là à une inaction corruptrice, les campagnes n'ont conservé que peu d'habitants, souvent insuffisants aux besoins de la culture, mais toujours écrasés par l'excès de la fatigue. Le surplus de la population s'est entassé dans les villes, ou pour y dissiper dans la mollesse les richesses produites par les campagnards, ou pour se procurer des moyens faciles de subsistance, à l'aide des voluptés des riches et de la complication de l'administration publique.

En se rapprochant de l'égalité , la société verrait nécessairement disparaître ces grands rassemblements destructifs des mœurs et de la population ; les hommes qu'il est juste de rendre au travail, retourneraient auprès de ceux qui en sont surchargés ponr les soulager ; les citoyens industrieux iraient embellir la vie de ceux qui les nourrissent ; la simplicité du gouvernement en éloignerait cette Joule d'employés enlevés à l'agriculture et aux arts utiles ; et le maintien de l'ordre, dépendant de l'exactitude de chacun à remplir ses vrais devoirs, serait alors incompatible avec ces cohues dans lesquelles il est si facile de dérober ses actions à la censure publique.

Plus de capitales, plus de grandes villes; insensiblement le pays se couvrirait de villages bâtis dans les lieux les plus sains et les plus commodes, et disposés de manière & communiquer facilement ensemble « au moyen

des routes et des nombreux canaux qu'il serait de l'intérêt général d'ouvrir en tous sens.

11 est à présumer que, tout cédant à la loi suprême de l'égalité, la somptuosité des châteaux eût fait place à la salubrité, à la commodité et à la propreté de toutes les habitations disposées avec une élégante symétrie, pour l'agrément des yeux et pour le maintien de l'ordre public.

Quand il n'y aurait plus de palais, il n'y aurait plus de masures; les maisons seraient simples, et la magnificence de l'architecture et des arts qui en rehaussent l'éclat, serait réservée aux magasins publics, aux amphithéâtres, aux cirques» aux aqueducs, aux ponts, aux canaux, aux places, aux archives, aux bibliothèques et surtout aux lieux consacrés aux délibérations des magistrats et à l'exercice de la souveraineté populaire.

Rien dans une société bien institutée ne doit s'écarter de l'esprit du législateur; rien dans une véritable république ne doit contrarier le principe de l'égalité qui en est le but, le lien et la force : pour peu que les citoyens commencent à en goûter les douceurs, toutes les branches de la vie civile y seront bientôt ramenées.

Les mêmes règles sont applicables aux habillements et aux meubles, il est essentiel au bonheur des individus et au maintien de Tordre public, que le citoyen trouve habituellement dans ses compatriotes des égaux, des frères, et qu'il ne rencontre nulle part le moindre signe d'une supériorité même apparente, précurseur de la puissance et de la soumission servile. L'égalité et la simplicité n'excluent pas l'élégance et la propreté ; des couleurs et des formes différentes eussent pu servir à distinguer les âges et les occupations, et rien n'eût empêché que le citoyen n'eût pas, dans les ateliers, le même costume que dans les assemblées et dans les fêtes, que les filles ne fussent pas habillées comme les femmes, et que le jeune homme, l'adulte, le vieillard, le magistrat et le guerrier n'eussent chacun leur costume particulier. A cet égard, le comité insurrecteur était d'avis qu'il fallait accorder tout à la salubrité et au développement

des organes, rien a la mode et à la frivolité ; il désirait aussi que le peuple français adoptât un costume qui le distinguât de tous les autres peuples.

Pour bien sentir l'utilité d'un si grand changement, ceux qui liront cet ouvrage doivent répéter souvent le raisonnement par lequel le comité se démontrait la justice de son entreprise et s'encourageait à y persister. Si, disait-il, on n'arrête ses regards que sur celte classe d'hommes qui, par ses richesses, par son babil, par son bel esprit, par son désœuvrement et par son insolence, attire l'attention du public et se dit la partie saine et intéressante de la nation, il faut avouer qu'elle aura beaucoup de privations à éprouver dans le passage à la nouvelle vie du corps social; ceux d'entre nous à qui une éducation vicieuse fit contracter de funestes habitudes, doivent être quelquefois étonnés de la régénéra* tion qu'ils vont subir. Mais si, au contraire, on considère l'état de fatigue, de misère, de souffrance et de servage auquel sont réduits, pour la plus grande partie, nos concitoyens, si l'on songe qu'il n'y a pas pour le riche un plaisir qui ne leur coûte des peines et des privations, on se convaincra que tout retour à l'égalité* prévient le renouvellement d'une infinité de chagrins, et ouvre un champ immense aux bénédictions qui, quoique peu bruyantes peut-être, ne sauraient être mises en balance avec les murmures d'une poignée d'usurpateurs corrompus que, pour leur véritable bonheur et pour celui de tous et de la postérité, il faut ramener, de gré ou de force, à des sentiments plus raisonnables.

Le travail nécessaire au maintien de la société, également réparti sur tous les individus valides, est, pour chacun d'eux, un devoir dont la loi exige l'accomplissement. Cependant, il reste dans la vie humaine un long intervalle de temps dont il faut empêcher la mollesse et l'ennui de s'emparer ; c'est du sage et libre emploi de ce temps que dépend le bonheur des citoyens et, par conséquent, la liberté, la prospérité et la durée de la société. Fortifier l'âme, en donnant de la vigueur au ©rps, fermer, sans contraindre, toutes le» voies à la

corruption, charmer tous les moments de la vie, ftir naître l'enthousiasme de la vertu, et rendre la patrie le seul séjour supportable à ses enfants, sont les grands effets qu'un législateur vraiment populaire, fait jaillir des occupations par lesquelles cet intervalle est librement, rem pli.

Là où des institutions vicieuses, faisant de l'amour des richesses le principal ressort de l'état, placent le talent de les acquérir au rang des qualités honorables, on tenterait en vain d'y introduire le goût de semblables occupations ; si on essayait de les allier à l'esprit d'avarice et de trafic, elles tomberaient bientôt dans le dernier mépris, et celui qui, pour s'y livrer, né- < gligerait le soin de ses affaires, passerait pour dupe et porterait infailliblement la peine de ses bonnes intentions.

Ces occupations, qui ont pour objet l'exercice du corps, la culture de l'esprit, l'éducation de la jeunesse, l'instruction générale, le maniement des armes, les évolutions militaires, les honneurs à rendre à la divinité, l'apothéose des grands hommes, les jeux publics, l'embellissement des fêtes, le perfectionnement des arts utiles, Pétude des lois, l'administration et les délibérations du peuple, diffèrent des autres en ce qu'elles ne sont ni indispensables pour l'existence des hommes, ni pour la plupart commandées par la loi. On doit s'y livrer volontairement et sans contrainte. Pour en obtenir un bon résultat, le législateur habile y attache les citoyens par leur libre choix. En ceci, le chef d'oeuvre de la politique est de modifier par l'éducation, par l'exemple, par le raisonnement, par l'opinion et par l'attrait du plaisir,' le cœur humain, de façon qu'il ne puisse jamais former d'autres désirs que ceux qui tendent à rendre la société plus libre, plus heureuse et plus durable. Quand une nation en est à ce point, elle a de bonnes mœurs; alors les devoirs les plus pénibles .sont remplis avec plaisir; on obéit librement aux lois; les limites posées à l'indépendance naturelle sont regardée» rômrae des bienfaits; les propositions raisonnables ne

rencontrent pas d'opposition ; et il y a dans le corps politique unité d'intérêt, de volonté et d'action.

Il y eut au comité insurrecteur, quelques jours avant sa violente dissolution, une longue conférence sur cette partie des nouvelles institutions, dont j'ai grand regret de ne pouvoir rapporter toutes les circonstances ; pour m'acquitter. autant qu'il est en moi, des devoirs que je me suis imposés, je dirai tout ce dont je trouve des traces dans ma mémoire, sans essayer de remplir les lacunes, de crainte de substituer ma pensée à celle du comité.

Dans le plan des conjurés, le moule des mœurs était dans l'éducation commune qu'ils plaçaient sous la direction immédiate de la République ; par la suite, elles se seraient fortiûées dans la cité, où les jeunes gens eussent trouvé les mêmes sentiments, les mêmes opinions et les mêmes usages qu'ils auraient appris à aimer dans les premières années de leur vie. Je parlerai de cette éducation, après avoir complété l'idée de l'édifice dont elle devait être la base éternelle.

Nous avons vu que les travaux indispensables pour la conservation de la société, doivent être distribués entre les différentes classes des travaillants : il en est d'autres auxquels il importe, pour le maintien de la liberté, d'appeler également tous les citoyens; ce sont ceux qui ont pour objet l'administration et la défense de la République.

Le comité insurrecteur pensait que l'égalité et la liberté ne peuvent avoir lieu dans la société, qu'autant que tous les citoyens participent à la confection des lois, peuvent être chargés de l'administration publique, et sont toujours prêts à porter les armes pour la défense du territoire et des lois.

S'il se formait, disait-il, dans l'état une classe exclusivement au fait des principes de l'art social, des lois et de l'administration, elle trouverait bientôt dans la supériorité de son esprit, et surtout dans l'ignorance de ses compatriotes, le secret de se créer des distinctions et des privilèges; exagérant l'importance de se» services,

elle parviendrait aisément à se faire regarder comme la protectrice nécessaire de la patrie ; et, colorant ses audacieuses entreprises du prétexte du bien public, elle parlerait encore de liberté et d'égalité à ses peu clairvoyants concitoyens, déjà soumis à une servitude d'au tant plus dure, qu'elle paraîtrait légale et volontaire. . Les lois primordiales ne suffisent pas à un état ; elles ne peuvent ni tout prévoir, ni s'adapter à tous les temps, et il en faut souvent de nouvelles pour maintenir l'esprit des institutions et pourvoir aux cas imprévus.

Il est, d'ailleurs, dans la nature de l'homme, d'améliorer ses ouvrages par l'expérience, et, afin que le but de la société soit complètement rempli, il est nécessaire que les lois en appliquent successivement les résultats à l'administration publique.

S'il faut à l'Etat une puissance législative permanente, si celte puissance ne peut, comme nous le verrons dans un moment, résider que dans le peuple entier, un des plus importants devoirs de l'instituteur d'une République est donc de mettre tous les citoyens en état de l'exercer, c'est-à-dire, de donner au peuple la possibilité d'être réellement souverain. Les décisions éclairées du peuple sur des objets généraux ne sauraient contrarier ni l'égalité ni le bonheur de la société; mais elles ne peuvent être telles qu'autant que l'égalité existe dans toute la force du mot.

De ce devoir fondamental émanent pour tous les citoyens trois espèces d'occupations qui, par l'importance de leur objet, par l'attention qu'elles exigent et par l'élévation qu'elles donnent aux esprits, charmeraient une grande partie de la vie ; ces occupations consistent dans la conservation et dans la propagation des principes de l'institution sociale et des lois, dans l'apprentissage, dans l'exercice. ^ f

Je parlerai ailleurs des magistratures chargées de l'éducation et de l'instruction publique, ainsi que du régime de la jeunesse ; ici, je me bornerai à dire à quoi Ton destinait les jeunes gens sortant des maisons communes d'éducation par lesquelles ils devaient tous passer.

De tons les droits sociaux, il n'en est pas de plus importants que ceux qui se rapportent à la formation des fois, car c'est par elles que la société vit et se mtut; viennent ensuite les fonctions des magistrats, chargés de faire exécuter les volontés souveraines. Ces droits ne peuvent être utilement exercés, ni ces fonctions exactement remplies que par des hommes instruits, expérimentés et prudents ; aussi, d'après la plan du comité insurrecteur, le législateur devait marquer l'âge avant lequel aucun n'eût pu participer, ni à la souveraineté ni aux magistratures : il fut même question d'interdire l'exercice des droits de cité à quiconque ne fournirait pas des preuves de sa capacité, mais la crainte de donner par là un prétexte pour exclure des assemblées souveraines un trop grand nombre de citoyens, faisait d'autant plus pencher le comité pour la négative, que l'on y était Convaincu que, l'égalité réelle une fois établie, la multiplicité et l'opposition des intérêts se trouveraient anéanties, et l'art de régler les affaires publiques, étant devenu fort simple, serait bientôt à la portée de tout le monde.

En sortant des maisons d'éducation, les jeunes Français n'eussent pas été jetés imprudemment dans les comices ; on comptait les assujettir à y assister pendant quelque temps en silence et à une place marquée, pour apprendre la forme et l'ordre des discussions, et pour s'y habituer à la gravité et à la décence. On désirait aussi qu'avant d'entrer en possession du droit le plus éminent de l'homme en société, les jeunes gens fréquentassent les réunions où il eût été loisible à chacun d'émettre son opinion ; ils y eussent entendu les hommes plus versés dans la science des lois, et médité les livres que la République leur eût mis sous les yeux.

En outre, on ne serait parvenu à l'exercice du droit de suffrage, qu'après avoir vécu un certain temps dans les camps et dans les travaux militaires; les jeunes gens eussent été constamment sous les yeux de la patrie qui, ne perdant jamais de vue. leur destination future, les eût constamment entretenus de ses bienfaits, de ses lois et de leurs devoirs.

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Le comité regardait comme un grand vice l'usage de placer an rang des citoyens tous ceux que le hasard fait naître dans un pays, sans aucune délibération de leur part, et de présumer ainsi un consentement qui doit avoir tant d'influence sur toute leur vie ; il pensait que la soumission aux lois de la société dont on fait partie, doit être le résultat formellement exprimé d'une volonté éclairée et libre. A cet effet, il songeait à établir une solennité par laquelle les engagements réciproques de la société envers les citoyens et des citoyens envers la patrie, eussent été formellement constatés.

A des jours marqués, les jeunes hommes de l'Age requis, après avoir parcouru les degrés d'instruction civile et militaire prescrits par les lois, seraient venus demander à rassemblée des citoyens leur inscription sur le registre. Après la délibération de cette assemblée, on aurait expliqué la nature du pacte social, les droits qu'il confère et les devoirs qu'il impose aux candidats, qui eussent été interpellés de déclarer s'ils consentaient à faire partie de la société française aux conditions qu'ils venaient d'entendre et dont ils avalent été instruits dans le Cours de leur éducation. Ceux qui s'y seraient refusés, eussent élé bannis à perpétuité de la République et accompagnés aux frontières, pourvus, pour un certain temps, des choses nécessaires à la vie.

Quant aux autres, il serait intervenu entre eux et le souverain un contrat solennel, à la suite duquel ils eussent reçu les marques de leur nouvel état ; revêtus par les magistrats du costume des citoyens, ils eussent été salués citoyens français, et leurs noms eusseut été Inscrits sur le registre civique porté avec pompe au milieu du peuple ; puis on eût remis à chaque nouveau citoyen un habit militaire et un armement complet sur lequel devait être gravé son nom , afin que la crainte d'être déshonoré en le perdant le rendit plus fier dans les combats, et l'engageât à défendre, au prix de la vie, les choses confiées à ses soins par la patrie.

Depuis son inscription sur le registre civique jusqu'à la mort, le citoyen n'eût cessé d'être appelé aux assem-

blées où le peuple devait exercer sa souveraineté. On verra , par les développements que je me propose de donner aux théories du comité insurrecteur sur la forme d'autorité qui devait être le dernier résultat de ses succès, que ces assemblées se seraient réunies :

Pour discuter, admettre ou rejeter les lois proposées au peuple par ses mandataires ;

Pour délibérer sur les lois demandées par un certain nombre de citoyens ou par d'autres sections du souverain ;

Pour connaître et publier les lois approuvées par le peuple entier.

Les mêmes développements feront aussi connaître les occupations auxquelles auraient donné lieu l'élection des magistrats, leur installation et l'exercice de leurs fonctions.

Le point essentiel était de rendre ces occupations agréables et recherchées, et nos réformateurs espéraient y parvenir par l'éducation , par le souvenir soigneusement entretenu des maux infinis dont l'égalité avait délivré les Français, et par l'estime et la reconnaissance dont les lois, les mœurs et l'opinion eussent enfin environné ceux qui se seraient dévoués au maniement des affaires publiques;

On se serait attaché à embellir les lieux de ces assemblées par tout ce que les arts, la majesté, Tordre et la liberté ont de plus attrayant. Si l'on considère d'ailleurs que le trouble causé aujourd'hui dans ces réunions par l'opposition des intérêts qui les fait souvent dégénérer en cohues, en serait banni ; si Ton réfléchit , en outre, qu'attendu la grande simplicité de l'ordre politique, tous auraient pu facilement apprécier l'utilité de ces assemblées, on demeurera convaincu que, la véritable égalité une fois posée, elles deviennent nécessairement des objets d'intérêt, de délassement et d'utile émulation.

La défense de la patrie contre les agressions toujours possibles des étrangers, est une partie essentielle de la sagesse des lois ; car les meilleures institutions intérieures ne sauraient préserver un peuple inhabile à la guerre de l'invasion d'un voisin injuste et belliqueux.

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Mais si , d'un côté , les armes sont utiles à la République, elles lui deviennent, de l'autre, très funestes, lorsque, habituellement et exclusivement confiées à une partie des citoyens, ceux-ci, séduits par l'appât du butin ou d'une fausse gloire, les tournent contre la liberté des autres , au profit de l'ambition et de la tyrannie. Pour prévenir un si dangereux abus, il est d'une bonne politique de donner des armes à tous les citoyens, et de les rendre tous également habiles à s'en servir. Outre un préservatif contré le danger dont nous venons de parler, la République trouverait dans une semblable institution l'avantage de se faire mieux respecter par ses voisins, et celui non moins précieux d'accoutumer les citoyens à l'obéissance légale, et d'en augmenter la vigueur par la fatigue et par le mépris de la douleur et de la mort.

Aussi, dès que les enfants en auraient eu la force, on les aurait habitués aux travaux militaires. En parlant de la première éducation, je dirai comment on voulait leur inspirer la fermeté et le courage; je me borne ici à faire remarquer que, dans l'esprit du comité, l'effet des institutions à ce relatives eût été de n'introduire les jeunes gens dans la vie sociale que déjà préparés à la discipline et aux privations des camps, enflammés de l'amour de la patrie et brûlant de la servir.

Autant les nouvelles institutions auraient augmenté la force défensive de la nation, autant elles lui auraient inspiré de sentiments d'équité envers les étrangers et d'aversion pour les conquêtes. Un peuple agricole, sans monnaie et sans luxe, n'ayant d'autres soldats que les citoyens, et goûtant les douceurs de l'égalité, de la liberté et de l'abondance, n'a ni la volonté ni le pouvoir de prendre les armes pour opprimer ses voisins, ou de prolonger la guerre quand il y est engagé pour sa défense.

Cependant, son respect pour le droit des gens ne le mettant pas à l'abri de l'inquiétude de ses voisins et des entreprises d'un conquérant, il doit se tenir sur ses gardes. Son armée, composée de tous les citoyens valides, punirait bientôt l'audace des envahisseurs; mais n'est-il

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