‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 2)Chapitre 8 sur 71 · IV. iO · texte numérisé non relu

IV. iO

Quant à la Biscaye, elle fut ravagée par des colonnes incendiaires. Un grand nombre de villages et de bourgs furent brûlés. Les habitants virent les troupes françaises commettre les plus odieux excès :

« Ils les virent exerçant tout ce qu'ont de plus exécrable la destruction, la débauche et le brigandage : les femmes et les filles furent violées; des malheureux sans défense, et qui demandaient leur vie à genoux, furent massacrés ; on emmena un prêtre et on le renvoya après Tavoir mutilé {{), »

Aussi les peuples de ces contrées se sont-ils soulevés en masse. Pouvait-on attendre autre chose d*une armée imbue des prédications sanguinaires des Pinet, des Monestier, des Dartigoyte! Est-ce que Lyon, Toulon, la Vendée n'avaient pas déjà vu les mêmes horreurs ! Les armées républicaines avaient traité les habitants du Guipuscoa et de la Biscaye en compatriotes!

Les proconsuls Ysabeau, Tallien, Baudot et Chaudron- Rousseau avaient décrété, en entrant dans Bordeaux, que cette malheureuseville serait soumise au régime révolutionnaire le plus rigoureux, et établi une commission militaire destinée à écraser les conspirateurs. Trois jours après, le 30 vendémiaire, cette commission, qui devait laisser de si effroyables souvenirs, était installée. Un instituteur, nommé Lacombe, qui avait donné déjà des preuves d*improbité, la présidait; les juges étaient le comédien Parmentier, le commis en vins Barsac , le droguiste Marguerie, Touvrier doreur Morel, le boulanger Rey. Plus tard, on y vit siéger Ancian, jacobin de la Réole, Barreau-Glarigny, professeur, Albert, ouvrier mégissier, Lacroix, tonnelier. Ces miséra-

(1) Débats et décrets, germinal an III, p. 383. La convention, sur la proposition du comité de salut public, rendit immédiatement un décret par lequel elle déclarait désavouer « les cruautés et les injustices », commises dans les pays conquis en Espagne u par les agents de randen gouvernement » : c'est ainsi qu'elle nommait le parti vaincu en thermidor. Elle ordonna la mise en liberté des Espagnols qui étaient encore en prison, et la traduction des coupables devant la justice. Sur la demande de Delacroix, elle décida qu'ils seraient punis à Saint-Sébastien méme«

bles firent tomber un grand nombre de tètes, et en outre imposèrent, sous forme d'amendes, des rançons fabuleuses à ceux qu'ils ne jugèrent pas opportun d'expédier à la guillotine.Les proconsuls leur envoyèrent d'abord La Vauguyon, l*un des chefs du mouvement girondin. Il fut guillotiné le S brumaire ; le même jour, Bîroteau, l'un des députés fugitifs, fut arrêté. Comme il avait été mis précédemment hors la loi, il fut exécuté sans aucun simulacre de jugement. Le journaliste Girey Dupré, arrêté avec lui, fut expédié à Paris; le député Gussy fut mis à mort. Le 4, l'ancien maire de Bordeaux, Saige, fut guillotiné (i). Le 12, la convention décida que les conspirateurs girondins seraient jugés parla commission de Bordeaux : ainsi, ce tribunal, créé par les proconsuls, recevait une investiture solennelle. Les quatre représentants étaient à peine à Bordeaux depuis huit jours, que déjà les prisons regorgeaient de suspects ; de nombreuses familles étaient dans la désolation (â). Us déclarèrent que les bons citoyens étant désolés d'être confondus sous la dénomination de girondins, le nom du département serait changé en celui de Bec-d'Ambès ; et la convention ratifia ce changement. Après avoir fait guillotiner leurs prisonniers les plus marquants, ils envoyèrent, pour quelques jours, leur commission et sa guillotine à Liboume (3). Mais ils les rappelèrent bien vite, parce que certains Bordolais avaient la naïveté d'espérer que la montagne se contenterait des exécutions qui venaient d'avoir lieu. Le 39, les proconsuls écrivaient aux jacobins]que le retour de la com-

(1) Le 12, Baudot, revenu à Paris, disait à la convention. « Nous avons fait punir le maire de Bordeaux, homme riche de dix millions. » QueUe bonne anbainel

(2) Les parents et les amis des prisonniers venaient en foule solliciter les proconsuls. Pour se débarrasser d*eux, ils prirent, le 4 brumaire, un arrêté asaei curieux,et surtout peu galant dans la forme,car ils déclarèrent que les représentants devaient « fermer Foreille à toutes espèces de sol- Ûeîtatioiu, surtout celles présentées par une portion de ce sexe {autrefois ûppelé dames) dont la séduction est le premier apanage et souvent le seul mérite, et que les citoyennes et toutes autres personnes qui viendraient soUieiter en faveur des détenus seraient traitées comme suspectes. » Archives, AK, U, 107.

(3) Elle n*7 resta que du U au 23 brulliaire ; elle y rendit soixante jugements, dont cinq condamnations capitales seulement. Berriat-Saint^ Prix, p. 295.

mission et la réapparition de la guillotine étaient nécessaires, car la Terreur se ralentissait à Bordeaux: ... <« Nous nous attachons, disaientrils, à faire tomber les tètes des meneurs, des conspirateurs en chef, à saigner fortement la bourse des riches égoïstes. » La commission réalisa parfaitement ce programme : elle ne fut pas seulement un tribunal de sang, mais un instrument précieux entre les mains de la montagne, pour pressurer et rançonner cette bourgeoisie commerçante de Bordeaux, qu'elle détestait à Tégal de celle de Marseille, et qu'elle traita presque aussi cruellement. Peut-être, après tout, celle de Bordeaux fut-elle moins décimée encore que volée 1

La commission siégea du 2 brumaire au 13 germinal, puis du 25 floréal au 13 thermidor, et condamna à mort 301 personnes, dont 44 femmes, 129 aux fers ou à la détention, avec ou sans amende, et 55 à l'amende seule. Mais la somme totale des amendes qu'elle prononça s'élève à six millions neuf cent quarante mille livres III dont un million pour les sans-culottes de Bordeaux et 400,000 livres pour Tarmée révolutionnaire, 1,325,000 pour un hospice et 100,000 pour un temple de la Raison qui ne furent jamais construits (1). On voit que la seconde partie du programme de Tallien et Ysabeau, « saigner fortement la bourse des riches», fut mise résolument en pratique. Le président Lacombe y travailla avec beaucoup d'ardeur, mais trouvant son zèle patriotique trop peu récompensé par son traitement, il saigna énergiquement la bourse des Bordelais à son profit.

L'abolition du culte constitutionnel suivit de près la victoire de la montagne. Les églises furent profanées et leur argenterie envoyée à la convention. Les prêtres réfractaires furent traqués impitoyablement : tous ceux qui avaient recours à leur ministère, et participaient à l'exercice clandestin du culte, étaient traduits devant la commission révolu-

(1) Le nombre des acquittements est de 373. U parait éleyé au premier abord, mais il faut compter parmi ces acquittés : 175 acteurs, figurants, machinistes, choristes des différents théâtres de Bordeaux, qui furent cités en masse, les 7 et 17 nivôse, pour avoir joué jadis, avant le triomphe définitif de la montagne, des pièces inciviques. Ils furent renvoyés avec une tirade sur « la révolution qui les tira de la boue ». Parmi les autres acquittés, on comptait beaucoup d'individus insignifiants, victimes de rivalités de villages ; il y eut aussi des acquittements achetés.

tionDaire,qai,au début, leur imposa des amendes écrasantes, et bientôt les envoya sans scrupule à Téchafaud. On peut diviser les victimes de cette commission en quatre catégories : 1"* les condamnés pour motifs religieux ; â® les royalistes ou présumés tels ; 3® les girondins ou fédéralistes ; 4* les négociants qui ne s'étaient prononcés résolument pour aucun parti, mais que la commission rançonnait pour les punir de leur secrète hostilité au jacobinisme, et enrichir la république à leurs dépens.

Les laïques coupables d'avoir montré quelque attachement à leur religion étaient impitoyablement frappés par la commission : ainsi, le 13 frimaire, elle condamna Jean Leblanc et sa femme à 60,000 livres d'amende pour crime de catholicisme :

« La commission militaire^ convaincue, d*aprèsles aveux mêmes des accusés, qu'ils ont manifesté dans plusieurs circonstances des principes contraires à la liberté, qu*ils ont pensé et agi comme les prêtre qui voulaient rappeler tous les abus de Tancien régime, dont ils vivaient aux dépens du peuple ; qu^ils ont assisté plusieurs /bis à des messes et à des prédications particulières, qu'ils ont signé powr rouverture des églises, c'est-à-dire pour donner à l'aristocratie des temples où elle pût répandre, à son aise, son poison et ses calomnies; les condamne, d'après l'article 2 de la loi du 17 décembre dernier, à être détenus jusqu'à la paix, et à payer une amende de 60,000 livres, dont 40,000 au profit de la république , et 20,000 pour lessans-culottes de Bordeaux. »

Le même jour, comparaissent deux sœurs : Marie Laflte, âgée de soixante-dix ans,Marguerite Lafite, âgée de soixantetrois clincaUiières (ne), prévenues des mêmes crimes que les époux Leblanc. La commission constate qu'elles ont fréquenté les prêtres :

« Qu^eUes ont signé pour l'ouverture des églises, afin que ces imposteurs pussent prêcher publiquement leur doctrine contre-révolutionnaire ; qu'au mépris de la loi, elles ont fait dire la messe chez elles, et Vont entendue dans d'autres maisons particulières, »

Néanmoins, la commission déclare qu'elle usera d'indulgence. Comme les époux Leblanc, elles seront détenues et paieront 60,000 livres.

Le 15, c'est le tour de Pierre Pacary, garçon menuisier, âgé de vingtrsix ans. La commission déclare :

« Qu'il n'a depuis le commencement de la révolution donné au-

150 CONSTITUTION CmLlâ DU GLEBGÉ.

cune preuve de patriotisme ; qu*esclaye des prêtres contre-révola-' tionnaires, il a partagé leurs sentiments contre la liberté, qu^il leur a servi la messe dans des maisons particulières, que par là il est en quelque sorte leur complice, et qu'il a mérité la peine la plus sévère. »

Cependant la commission le regarde comme ayant été séduit, et à cause de son ignoirance et de sa jeunesse, pense qu'il sera remis dans la bonne voie par a une correction paternelle » : il sera donc détenu jusqu'à la paix. Nous ne croyons pas qu'il faille lui tenir compte de ne l'avoir pas condamné à une grosse amende.

Le même jour, trois jeunes filles, Génie Levère, âgée de dix-huit ans,MargueriteBenège,dix-septans,Jeanne Guillem, seize ans, toutes trois originaires de Saint-Domingue, sont traduites devant la commission pour avoir entendu la messe :

Il Convaincue, d'après les aveux mêmes des accusées, qu'elles ont entendu la messe dans des maisons partictdiéreSj qu'élevées par une femme fanatique et sous les hospices (sic) des prêti^es imposteurs, elles ont, par leur exemple et leurs discours, nui à la cause sacrée de la liberté, et que sous ce rapport elles mériteraient une punition sévère ; ayant cependant égard à la faiblesse de leur sexe, à leur jeune âge, et à la malheureuse situation dans laquelle elles se sont trouvées ; espérant qu'éloignées de leur institutrice, et placées, d'après le soin que prendra le tribunal, dans une maison où l'on parlera le langage de la liberté, elles s'accoutumeront à apprécier et à chérir le nouvel ordre de choses. »

Pauvres jeunes filles sans parents 1 On ne les condamne pas à une forte amende, comme on fait pour les vieilles filles, mais elles vont être enlevées à leur institutrice et livrées à une mégère choisie par ce tribunal et chargée par lui de faire leur éducation jacobine. Quel sort leur réserve la prétendue pitié de ces infâmes magistrats I

Le 9 nivôse, Jeanne Fontaine, âgée de quarante-cinq ans, habitant Lan gon, coupable d'avoir fait dire plusieurs fois la messe chez elle, est condamnée à 15,000 livres d'amende, dont 10,000 pour la république, et le reste pour les sansculottes de Langon. Elle sera en outre exposée trois jours de suite sur un échafaud,surla place]de Langon, ayant devant et derrière un écriteau portant : « Fanatique et aristocrate. »

Déjà un habitant de Langon, Jean Massieu, maréchal ferrant, avait été condamné à dix ans de fers et 15,000

liTres d*ainende, le 16 frimaire : et exposé deux jours à Bordeaux et au marché de Langon, avec un écriteau portant : «c Fanatique, il a cherché à discréditer les assignats. »

Le 18 frimaire, un prêtre non-conformiste, nommé Mignonni, était condamné à mort.Le 28, Boyer, ci-devant noble» accusé de cacher des grains et surtout d'avoir colporté la lettre d*un curé réfractaire contre le schisme, était envoyé à réchafaud. Le 29, un ferblantier, un tailleur, un cultivateur de Sainte-Foy, sont condamnés à mort pour tendances contre-révolutiounaires et avoir soutenu les prêtres catholiques. Le 1*' nivôse, le prêtre réfractaire Broussin, qui exerçait le culte en secret, est guillotiné. Le 7 pluviôse, un chartreux, simple frère lai, Bernard Lousteau, qui a déclaré le serment contraire à sa conscience^ et ne s*est pas déporté, est condamné à mort en vertu de la loi du 29 vendémiaire.

Entendre la messe était un acte contre-révolutionnaire au premier chef; mais faire célébrer un mariage religieux était un crime absolument inexpiable. Le 28 juin 1793, un perruquier nommé Dubort avait épousé Marie Robert, alors au service de M"** Dargicourt, qui avait fait bénir leur mariage dans sa maison par un prêtre catholique. Le 13 pluviôse, les deux époux comparurent devant la commission, aTec H"* Dargicourt et quatre personnes qui avaient signé Tacte de mariage. M"' Marie-Louise Fumel-Dargicourt, âgée de quarante-cinq ans, est condamnée à mort comme fanatique et aristocrate; la commission traite le perruquier Dubort avec dédain, déclare que pour avoir fait un tel acte, il « devrait être rangé parmi les ennemis de la révolution », mais que « diaprés ses facultés morales », il a dû être facilement induit en erreur par M"'' Dargicourt, et le condamne seulement à la détention jusqu'à la paix. Un des témoins est acquitté. Un autre, qui est concierge, fera trois mois de prison. Un troisième, qui est épicier, un quatrième, qui est tailleur, seront détenus jusqu'à la paix. L'épicier paiera en outre 1^000 livres d'amende. Quand la position des accusés est humble, surtout lorsqu'il n'y a rien à confisquer sur eux, la commission hésite à les guillotiner. C'est chez elle un système arrêté, et elle le laisse très bien voir dans un grand nombre de jugements.

Le 17 pluviôse, Raimond, négociant, est condamné à mort pour propos aristocratiques, et pour avoir signé une pétition demandant Touverture des églises.

Le 19 ventôse, Jean Duranti, curé de Noaillan, âgé de soixante ans, est condamné à mort. La commission ne lui reproche pas d'avoir refusé le serment, mais d*avoir recelé des mandements du ci-devant archevêque. Il avait probablement accepté Téglise constitutionnelle par peur : on voit comment la révolution Ten récompensa I Mais la commission aura bientôt la satisfaction d'envoyer des réfractaires à réchafaud. Le 14 germinal, Pierre Delbès, prêtre non-conformiste, est condamné à mort. La commission suspend ses séances pendant près de six semaines. Ses espions mettent le temps à profit, et réussissent à s'emparer de quelques prêtres et de leurs pieux receleurs. Le 16 prairial, Louis Lavessière, ci-devant chanoine, qui a jadis détourné les prêtres du serment, est condamné à mort avec deux nobles.

Le 18, la commission prononce un jugement qui rappelle tout à fait les temps de la primitive Église. Trois prêtres sont condamnés à mort : Jean Molinier, natif du Lot, Louis Soury, de la Haute- Vienne, Lafonddit Naffol, de Ribérac. Deux femmes d'une humble condition, Marie Grinet, âgée de trente-deux ans,empeseuse, sa servante Marie Bouquior, âgée de quarante-trois ans, sont guillotinées avec eux, en vertu de l'horrible loi du 22 germinal, comme receleuses de prêtres. Le jugement constate qu'elles se sont fait gloire de leur action, et ont déclaré à plusieurs reprises qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.

Le 6 messidor, trois courageuses femmes sont encore condamnées à mort avec le prêtre qu'elles ont recelé. Ce sont : Claire Garry, ouvrière, âgée de quarante-cinq ans; Marie Degans, âgée de quarante-deux ans, et Anne Degans, trentesix ans, empeseuses : elles ont caché le prêtre Jean-Baptiste Dudognon, dit Yerneuil, âgé de trente-neuf ans, et ont entendu sa messe. £t, le 8, Mathurin Dornal de Guy, prêtre réfractaire, est condamné à mort avec Jacques Billoi, gantier, âgé de cinquante-cinq ans, qui Ta recelé, Suzanne Loustalot, âgée de trente-neuf ans, et Marguerite Durand, trente ans, toutes deux religieuses, qui l'ont aidé à se cacher. Marguerite Billoi, fille du gantier, est accusée de complicité, mais

la commission l'acquitte, en déclarant qu'elle a égard à son jeune âge, à ce qu'elle n'habite pas chez son père, et « que le fanatisme n'est pas encore enraciné dans son jeune cœur ».

Le 11 messidor^ Momus, instituteur àPuech, district de Tonneins, est condamné à être détenu jusqu'à la paix, pour aToir fait faire des prières à ses élèves. Le même jour, un nommé Lapierre est condamné à mort pour avoir fait dire la messe.

Le 12, un prêtre constitutionnel, qui avait d'abord faibli devant les jacobins, est condamné à mort pour avoir voulu réparer sa faute. Il s'appelle Pierre Grenier, âgé de cinquante ans, demeurant à Cours, canton de Monségur. La commission s'est déclarée à son égard :

M Convaiocae que, par une perfidie digne d'un prêtre, Grenier a eontinaé ses fonctions après avoir remis ses lettres de prêtrise, ce qu'il n'a fait que pour mieux tromper ses concitoyens ;

« Convaincue que par cette conduite fanatique, et étant le seul curé du canton qui osât exercer publiquement des fonctions presbytérales, il nourrissait la superstition dans le cœur des bons habitants des campagnes, provoquant les fêtes et dimanches des rassemblements nom^eux, et exposait les communes à s'entr' égorger, »

Tout commentaire serait superflu : ce considérant est un véritable chef-d'œuvre de tartuferie ! Du reste, il montre clairement comment la loi du 16 frimaire, qui proclamait pompeusement la liberté des cultes, devait être entendue ! On reproche en outre à ce prêtre de n'avoir pas accepté la constitution de 1793.

Mais le 16, la commission fait la plus effroyable application de la loi du 22 germinal. Douze personnes, dont onze femmes, sont guillotinées ensemble, pour avoir recelé un prêtre, le père Jean Cazaux, ex-provincial des Récollets, âgé de soixante-cinq ans :

« Convaincue que Cazaux, prêtre insermenté, s'est réfugié dans une cachette construite dans la maison du ci-devant Bon Pasteur, pour se soustraire à la loi de la déportation ;

« Convaincue que Pause et les onze femmes ci-dessus désignées onty pendant quatorze mois, recelé ce prêtre réfractaire et contrerévolutionnaire, qu*elles ont avoué à l'audience partager ses sentiments, et qu'elles ont refusé d'indiquer Vasile des conspirateurs qu*eile$ ont cependant déclaré connaître. »

Ces douze victimes sont : 1^ Léonard Pause, porteur

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d*eau, quarante-sept ans; â® Marguerite Launai, couturière, cinquante-trois ans; 3*^ Jeanne Lebert, trente-cinq ans; 4® Jeanne Sauve, cinquante-huit ans ; 5** Anne Blutel, dite Gertrude, religieuse, quarante ans; 6*^ Françoise Austray, veuve Journi, trente-six ans, couturière; 7" Françoise Beauretour, ex-noble, soixante-six ans; 8*^ Jeanne Alix, cuisinière, soixante-cinq ans; 9** Marguerite Milon, 37 ans; 10* Marie Tifrey, domestique, soixante-quatorze ans ; 11® Marie Dabert, religieuse, soixante-cinq ans; 12* Claire Mimault, vivant de ses revenus.

Cette fois, les apologistes quand même de la révolution ne peuvent recourir à leurs chicanes habituelles : c*est bien pour cause de catholicisme que cet égorgement a été commandé ! Les douze receleurs du prêtre appartiennent en grande majorité à la classe la plus humble ; ce pauvre porteur d'eau, ces couturières, ces domestiques, auraient pu sauver leurs vies en faisant prendre d*autres prêtres : le jugement le donne clairement à entendre. La commission» qui cherchait constamment à flatter les dernières classes de la société , leur aurait trouvé des excuses, s*ils lui avaient fourni des victimes plus importantes ; mais aucun de ces receleurs n*a voulu acheter sa vie par une trahison, et ils sont tous morts courageusement en confessant leur foil

Loin d'abattre les courages, ce martyre donna de nouvelles forces aux pieux chrétiens qui connaissaient les retraites de leurs pasteurs. Le 19, la commission, furieuse de ne pouvoir les faire parler, envoie encore à Téchafaud six femmes qui ont assisté à la messe des prêtres réfractaires et refusent de les dénoncer. Ce sont : Jeanne Briolle, quarante ans; Catherine Maret, quarante-deux ans; Jeanne Dumeau, vingt-huit ans ; Anne Gassiot, trente-trois ans; Marguerite Lebret, trente-quatre ans; toutes les cinq religieuses, et Marguerite Giraud, vingtrsept ans. La commission leur rend ce magnifique témoignage :

« Elles ont déclaré en pleine audience qu'elles ont entendu la messe de ces prêtres, qu'elles savent où ils sont, mais qu'elles ne le diront pas. »

Le 1*' thermidor, un prêtre irlandais, Martin Glynn ; le 3, un prêtre français nommé Pannetier, sont immolés par la commission.

Les condamnés pour cause de royalisme ne sont pas très nombreux : on compte parmi eux cinq ou six émigrés rentrés; les autres sont victimes des inculpations les moins établies et les plus absurdes en elles-mêmes. Plusieurs sont envoyés à ]*édiafaud pour avoir enfreint la loi inhumaine qui leur interdisait, sous peine de mort, de faire passer des secours à un père ou à un fils émigré. Quelques-uns sont condamnés pour de simples tendances. Ainsi, le Î4 frimaire, Claude, Henri Salusse, ex-maréchal de camp, est envoyé à l'échafaud par la commission, parce qu*il « hait mortellement la révolution », qu'il a correspondu avec des émigrés, et protège les prêtres : « qu'un tel homme serait un fléau pour la patrie, si une indulgence coupable détournait de lui le glaive de la justice ».

Le 28, Vaqué, ex-lieutenant d'infanterie, habitant Langon, âgé de soixante ans^ est condamné à mort pour avoir embrassé publiquement un émigré.

Le serrurier Gramidon, âgé de cinquante-six ans, a été membre du club monarchique ; mais comme il tient « à la classe respectable des sans-culottes », la commission, qui veut flatter le peuple, et n'aime pas à reconnaître publiquement que de nombreux enfants du peuple détestent la convention, lui inflige seulement dix années de fers.

Des inculpations bien moins graves contre un ex-noble le conduisent à l'échafaud, ou lui font imposer, si la commission est de bonne humeur, une amende énorme. On est guillotiné pour n'avoir pas brûlé tous ses parchemins nobiliaires, pour avoir conservé une brochure politique. Le 17 pluviôse, le ci-devant baron deBreuil est condamné à mort pour avoir eu des armes chez lui, ainsi qu'un bulletin manuscrit de là commission populaire, et en outre « fait à son château des réparations dont le but était sans doute de se fortifier contre les amis de la liberté ». Le 9 messidor,' Larriest, âgé de soixante-quatorze ans, est guillotiné pour avoir remis trop tard sa croix de Saint-Louis, Le même jour. Lombard, exnoble, âgé de soixante-trois ans, et Loyac, ancien conseiller au parlement, âgé de soixante ans , sont aussi guillotinés,

pour avoir conservé des titres féodaux. Des magistrats, el^anciens officiers, sont condamnés à mort, uniquement à cause des places qu*ils ont occupées avant la révolution, sans que la commission articule contre eux aucun fait précis, sérieux ou non. Les accusés qui ont des parents émigrés, ou qui ont correspondu avec eux, sont impitoyablement condamnés à mort. Ainsi, le 1" pluviôse, Marguerite Thérèse Filhot Ghimbaut, âgée de soixante ans, ex-noble, est condamnée à mort parce qu'elle a correspondu avec des émigrés , leur a fait passer de Targent et «a eu la mauvaise foi de taire les noms de ses complices » . Cette phrase se retrouve dans d'autres jugements de la commission.

Les bourgeois devaient alors, comme les nobles^ détruire leurs lettres. Ainsi le 23 prairial, trois négociants, Bernard Labadie, âgé de trente-huit Ans, André Labadie, âgé de trente-deux ans ; Pierre-Marie Labadie, âgé de trente-six ans, furent déclarés aristocrates d'après leur correspondance, et condamnés à mort.

Le 24 prairial, la commission envoya à Téchafaud un de ceux qui, le 27 juin 1792, avaient crié : « Vive le roi ! », au Grand-Théâtre, pendant la représentation de la pièce, la Vie est un songe. C'était un marin nommé Arrouch, âgé de trente-huit ans. Le même jour, cinq autres individus furent guillotinés, comme aristocrates : c'étaient Jean-Pierre Long, âgé de quarante-huit ans, et son frère Guillaume Long, tous deux ferblantiers ; Hausset aîné, boulanger âgé de trentehuit ans; Dumas Fontbroge, soixante ans, ex-conseiller au parlement, et Commarque, 75 ans, ex-noble.

Le 3 thermidor, sur une dénonciation qui fut déclarée absurde par Ysabeau, aussitôt après la chute de Robespierre, M™* de Martin-Marcellus,âgée de cinquante-quatre ans, fut condamnée à mort. Son fils, âgé de dix-huit ans, fut détenu jusqu'à la paix, ainsi que sa sœur aînée, « femme divorcée de Descorailles, émigré » , dit le jugement, qui, du reste, déclare ne tenir aucun compte de son divorce, parce qu'elle a n*a divorcé de son mari émigré que depuis huit mois, époque à laquelle l'aristocratie expirante ne lui laissait plus l'espoir de le voir revenir triomphant». Leur sœur cadette, âgée de quatorze ans, est acquittée à cause de sa jeunesse : mais la commission lui reproche d'avoir partagé les sentiments aris-

tocratiques de sa famille^ et décide qu'elle sera placée chez des patriotes, où « elle oubliera le lait aristocratique qu*elle a sucé dès Tenfance ». Heureusement, elle échappa au sort affreux que ces misérables lui destinaient. Le i i fructidor, Ysabeau, devenu relativement modéré depuis la révolution de thermidor , prit un arrêté déclarant que la famille de Martin-Harcellus avait été « un des exemples les plus frappants de Texcès d'infortune qui peut accabler Tinnocence», et que le jugement de la commission, ayant été rendu sur des dénonciations non seulement iniques et non justifiées, mais reconnues calomnieuses, était annulé (1).

La révolte des girondins avait motivé la création de la commission de Bordeaux; l'extermination de leurs partisans devait être son premier devoir : elle n'y manqua point I Dès les premiers jours de son installation, elle fit tomber les têtes de plusieurs chefs de l'insurrection qui avaient été arrêtés. Beaucoup de révolutionnaires modérés, d'administrateurs, de maires, furent traduits devant la commission. Quelques uns s'en tirèrent par d'humbles rétractations et en payant de très lourdes amendes. Ainsi, le 16 brumaire, le maire de Saint-Émilion, qui a adhéré aux actes de la commission populaire girondine^ mais a rétracté son adhésion le 17 juillet, est condamné seulement « eu égard à la faiblesse de ses facultés morales » à 6,000 livres d'amende. Le 20, un ami de Guadet apaise ses juges en le désavouant lâchement, et le qualifiant de traître, à l'audience ; il est condamné seulement à la détention jusqu'à la paix. Mais de nombreux partisans des girondins furent mis à mort. Le 29 frimaire, la commission envoyait au supplice Jacques DurantoD, âgé de cinquante-huit ans, qui avait été quelque temps ministre de Louis XYI :

« L'accusé a déclaré qu4I avait été induit en erreur par les journaux imposteurs, qui circulaient dans Bordeaux ; qu'il croyait utile à la chose publique, ce rassemblement dont le bat était d'usurper les pouvoirs du peuple ; qu'il n'a jamais été d'accord avec les girondins, membres de la convention nationale, qu'il les méprisait trop pùur avoir jamais eu en eux la moindre confiance ; — que ses actions patriotiques depuis le commencement de la révolution ne peuvent laisser aucun doute sur ses bonnes intentions. »

(i) Archives, AF, II, 107.

Tel est son système de défense. La commission déclare qu^il est coupable d'avoir manifesté des sentiments favorables au traître Gapet, et d*avoir été membre de la commission girondine, qu'il allègue vainement son patriotisme, puisqu'il connaissait « ces intrigants de la convention », et qu'il déclare les avoir toujours méprisés ; « que s'il avait véritablement aimé la liberté, il aurait employé dans ces circonstances difficiles le même courage avec lequel il s'éleva contre les prêtres fanatiques au commencement de la révolution » / mais la fréquentation de la cour l'a corrompu : il est donc condamné à mort.

Ce jugement appartient à l'histoire religieuse de la France. Duranton et les premiers révolutionnaires, en décrétant le schisme et la persécution, avaient compté apaiser le cerbère révolutionnaire^ tout en satisfaisant leur haine pour le catholicisme. Les événements démontrèrent bien vite que ce calcul était au moins aussi absurde que malhonnête. Les bourreaux de la commission ne tiennent aucun compte à Duranton de ce qu'il a été un persécuteur : ils ne se contentent pas de le constater dans leur jugement; bien plus, ils l'en félicitent, et c'est en louant son zèle anticatholique qu'ils l'envoient à la guillotine avec ceux qu'il persécutait deux ans auparavant 1 Quelle amère ironie, quel châtiment de la Providence (1) !

Le 1" nivôse, un girondin proscrit, Antoine Grangeneuve, était mis à mort avec son frère cadet, qui avait été membre de la commission populaire de Bordeaux. Tallien annonça ce supplice à la convention avec une joie féroce. U lui dit également, dans cette lettre, qu'il opère tous les jours des arrestations importantes ; qu'il a fait dépouiller les églises le 12 frimaire, et célébrer une fête décadaire : il a fait remettre au théâtre des ornements d'église. A cette époque, il écrivait déjà à la convention, que plus de deux cents gros négociants étaient arrêtés.

(1) En déclarant qu*il avait toujours méprisé les girondins, Duranton ne fit point pour se sauver une bassesse inutile ; il ne dit que la vérité. L*ex-mini8tre appartenait, en effet, à ce parti constitutionnel que les girondins avaient tué politiquement par le 10 août. Comme beaucoup de partisans de la constitution de 1791, il avait, après le 31 mai, adhéré an mouvement girondin, bien plus par haine de la montagne, que par sympathie pour ses anciens adversaires.

Les députés fugitifs^ Guadet, Salles, Barbarouz, Buzot, Péiion, restèrent longtemps dans une retraite ignorée aux environs de Bordeaux; mais les jacobins étaient aussi altérés de leur sang que de celui des prêtres réfractaires ; ils parvinrent enfin à les découvrir. Le 1*' messidor, Guadet et Salles furent arrêtés à Saint-Émilion, et exécutés sur la simple constatation de leur identité. Les sbires jacobins, persuadés que les autres girondins n'étaient pas loin, continuèrent activement leurs recherches. Le 7 messidor, pendant qu'ils parcouraient la campagne, ils entendirent un coup de feu et virent deux individus prendre la fuite ; ils coururent à Tendroit où le coup était parti, et y trouvèrent un homme baigné dans son sang, et la mâchoire fracassée. Son linge était marqué R. B. Ils lui demandèrent s'il était Buzot, il fit signe que non. Us lui demandèrent ensuite s'il était Barbaroux, et il fit un signe affirmatif. Les deux fugitifs devaient être Pétion et Buzot. Barbaroux fut immédiatement traîné à Bordeaux, et porté à la commission sur une civière. Le jugement constate que le prévenu fut déposé au comité de surveillance, parce qu'il était impossible de le transporter dans la maison d'arrêt, « vu les accidents qui pourraient en résulter ». Alors, le président, qui est allé vérifier l'état du blessé, invite ses collègues à se transporter au comité :

u Considérant que le local du comité est beaucoup plus près de la place Nationale (lien ordinaire des exécutions), voulant concilier ce qoi est dû à la justice nationale, avec ce que prescrit Vhumanité, »

Cette dernière phrase est admirable de naïveté et d'hypocrisie. Lacombe et ses assesseurs craignent que Barbaroux ne meure pendant le transport, et ils ne veulent pas être privés du bonheur de le voir exécuter. Us vinrent donc reconnaître le blessé, et l'envoyèrent immédiatement au supplice. On sait que Pétion et Buzot n'échappèrent à la rage des jacobins, que pour mourir de faim et de misère dans les bois. On retrouva leurs cadavres à moitié dévorés par les loups (i).

Us montagnards poursuivirent avec un acharnement

(l) Débats et Décrets, messidor au II, p. 253.

horrible la malheureuse famille de Guadet; le 1" thermidor, son père, Jean Guadet, âgé de soixante-dix ans, et sa tante, Marie Guadet, âgée de soixante-cinq ans, furent condamnés à mort pour l'avoir caché. Mais la rage des terroristes n'était pas encore satisfaite ; le 3 thermidor, son frère, Jean- Baptiste Guadet Saint-Brice, âgé de trente ans, ancien adjudant général de l'armée de la Moselle, montait aussi sur l'échafaud.

Le mouvement girondin de juin 1793 avait été favorisé par la bourgeoisie de Bordeaux, mais beaucoup de riches négociants, qui au fond du cœur désiraient son succès, s'étaient tenus sur une prudente réserve, et Ton ne pouvait relever contre eux la moindre démarche antimontagnarde. Les terroristes étaient bien décidés à ne pas laisser en paix ces hommes prudents. C'était contre les riches trop circonspects qu'ils avaient inventé le fameux adage : « Il ne suffit pas, pour échapper aux lois qui frappent les aristocrates, de n'avoir rien fait contre la révolution ; il faut prouver expressément qu'on a travaillé pour elle. » Or, tous ces hommes réservés n'avaient visé qu'à se faire oublier ; ils n'avaient donc rien fait pour la révolution montagnarde, et méritaient d'être punis. D'ailleurs, leurs fortunes excitaient la convoitise des terroristes : c'était la mode de crier contre « les riches égoïstes ». Aussi, les juges révolutionnaires se mirent à plumer consciencieusement les bourgeois qu'on tramait devant eux.

On pourrait peut-être soutenir que ces nombreuses condamnations à de fortes amendes, bien que très iniques, prouvent, du moins, que les juges de Bordeaux n'étaient pas aussi sanguinaires que leurs collègues des autres tribunaux révolutionnaires. Lorsqu'on récapitule le nombre de condamnations qu'ils ont prononcées, et qu'on en examine les motifs donnés par eux-mêmes, on est bien forcé de reconnaître qu'ils ne diffèrent en rien des juges de Paris, de Brest, d'Orange, etc. Mais on a l'explication de ces nombreuses amendes : s'ils ont épargné ainsi beaucoup de personnes qu'ils auraient pu guillotiner, c'est que leur misérable président, et certains juges, battaient monnaie à leur profit, en se faisant donner de l'argent par certains accusés pour les acquitter, et par beaucoup d'autres, pour ne pas

les condamner à mort et leur imposer seulement une grosse amende. Ces faits sont prouvés, les coupables ont été pris presque la main dans le sac; nous y reviendrons plus loin, mais il était nécessaire d'en parler dès à présent, pour se faire une juste idée des exactions de ces juges.

La commission a exposé tout au long sa théorie sur le crime odieux de rindifférence politique en temps de révolution, dans un jugement rendu, le 21 brumaire, contre Nicolas Fourcaud, âgé de cinquante-six ans, négociant de liboume, accusé d'insouciance et de modérantisme, et qui s'était défendu de n'avoir rien fait pour la révolution en alléguant son âge, ses infirmités, ses dons aux pauvres :

<c Convaincue d'après les dépositions des témoins, et les aveux sincères de l'accusé, qu'il s'est rendu coupahle d'insouciance et de modérantisme ; qu'il n'a jamais fréquenté les sociétés populaires, qu'il s'est rarement rendu dans sa section, en un mot, qu'il ne s'est pas attelé comme il l'aurait dû au char de la révolutionj afin de le faire parvenir plus promptement à son but;

« Avant cependant égard aux preuves de patriotisme que l'accusé a données dans quelques circonstances, et principalement ao prochain départ de son fils , qui parait disposé à combattre avec coDrage les ennemis de la liberté ;

« Considérant que l'accusé a avoué avec beaucoup de franchise son indifférence, et qu'il a promis de déployer à l'avenir la plus grande énergie pour soutenir la république , le condamne à une amende de vingt mille livres, dont 14,000 au profit de la république, 3,(X)0 pour les pères et mères des enfants qui combattent poor la cause de la liberté, et 3,000 pour les citoyens qui ont combattu les rebelles de la Vendée. »

Cette théorie fut appliquée à beaucoup de gens. Le 26 frimaire, Peixotto, banquier, est condamné à douze cent mille livres d'amende, dont un million à la république et le reste aux sans-culottes de Bordeaux, pour s'être montré orgueilleux et s'être, sous l'ancien régime, proclamé au-dessus des nobles en sa qualité de descendant de la tribu de Lévi. Néanmoins la commission déclare avec magnanimité qu'elle lui tient compte de ce qu'il s'est empressé d'acheter des propriétés nationales, bien qu'en agissant ainsi il n'ait songé <iu*à ses intérêts. Il gardera prison jusqu'au 'paiement de ^00,000 livres, et aura un délai de trois mois pour acquitter le million restant.

T. nr. 11

Ceux qui passaient, à tort ou à raison, pour avoir fait de bonnes affaires depuis quelques années, en étaient censés redevables à la révolution, et déclarés coupables de la plus noire ingratitude s'ils n'avaient pas fait profiter les sansculottes d'une bonne partie de leurs gains présumés. Ainsi, le 14 pluviôse, la commission impose une amende à Jean Gautier, armateur, pour les raisons suivantes :

« Convaincue qu*il a profité des circonstances critiques de la république pour augmenter rapidement sa fortune;... qu'il s'est beau* coup plus occupé de ses intérêts particuliers que de la république; — que, sous ces rapports, il pourrait à juste titre être rangé parmi les ennemis de la république;... ayant cependant égard aux preuves de civisme qu'il a données en différentes occasions, et à la modicité de sa fortune. »

Elle se contente d'infliger à ce négociant, coupable de s^être occupé avant tout de son commerce, une amende de 20,000 livres, dont 5,000 pour les sans-culottes de Bordeaux, qui, eux, négligent leur travail pour s^occuper de la république, et en récompense , sont enrichis par elle aux dépens des égoïstes qui ont travaillé.

Le môme jour, pour des motifs semblables, Samuel Astruc marchand juif, est condamné à 30,000 livres; les frères Gastarède, négociants, subissent 150,000 livres d'amende comme indifférents et égoïstes, et ils s'étaient arrangés avec le président Lacombe! Deux autres amendes de 100,000 livres sont encore prononcées pour les mêmes motifs; enfin, Bahn, négociant, né à Hambourg, est condamné à 40,000 livres pour s'être apitoyé dans ses lettres sur le sort de Louis XVI.

On faisait les perquisitions les plus minutieuses chez les négociants, on examinait avec soin tous leurs papiers, dans Tespoir de trouver quelques lignes qui serviraient de prétexte à une grosse amende. Ainsi, le 27 pluviôse, Westenberg, négociant originaire de Stettin, et vice-consul de Prusse, est traduit devant la commission ; elle constate que dans des lettres de sa correspondance, il s'est trouvé, <c deê lignes raturées, et des phrases qui semblaient annoncer sa haine pour Marat, et un penchant pour les antagonistes de cet ami du peuple » ; en outre, il ne va pas à sa section ; mais la commission déclare qu'elle lui infligera seulement

LA TERREUa DANS LE HIDI. 163

une « correction paternelle », en le condamnant à 30,000 lirres.

Le 28, on autre négociant, Degmont, dont les papiers ont été soigneusement examinés, est proclamé « un tremblcur qui avait cependant de bonnes intentions » , et condamné à 90,000 liyres; le 29, Mestre, autre négociant égoïste, mais qui a déjà donné 37,000 livres à la révolution, est condamné à en payer 150,000. Nous n*en unirions jamais si nous voulions mentionner tous les jugements odieux et ineptes rendus par cette commission.

Les malheureux Bordelais, outre les représentants et la commission, subissaient encore le fléau de la famine. Tallien, qui alors voyait tout en rose, dès que la guillotine fonctionnait, avait écrit, le 20 nivôse, à la convention :

« ... L*esprit public prend tous les jours à Bordeaux une nouvelle force. La commission militaire fait tomber les tôtes des conspirateurs. Le comité de surveillance fait arrêter tous les hommes SQspects, celui des subsistances procure du pain en abondance. La société populaire fait trembler les feuillants et les modérés ; enfm, nous pouvons dire que Bordeaux se régénère (1). »

Ce tableau de Bordeaux , très exact pour le reste, était flatté quant aux subsistances. La ville de Bordeaux et le département souffraient cruellement de la famine. Le l*' floréal, Pinet et Gavaignac prirent à Bayonne, un arrêté prescrivant au département des Landes de fournir à celui du Bec-d'Ambès (Gironde) 24,000 quintaux de blé. Tallien fut rappelé à Paris, mais Ysabeau continua dignement son œuvre. Le 21 ventôse, il écrivait à la convention :

K II faut le dire aux calomniateurs du peuple de Bordeaux, que, depuis prés de six mois, il souffre, sans se plaindre, une famine (ruelle, qu'il a passé souvent deux et trois jours sans avoir du pain, tt qu'on n'a pas entendu le plus léger murmure ; que dans tout le reste du temps il n*a pas eu plus d'une demi-livre par jour (2). »

Tallien avait donc travesti la vérité sur ce point. Ysabeau est plus franc, mais tout aussi terroriste ; il ajoute qu'il ne relâche plus aucun ci-devant noble, môme avec les preuves de patriotisme mentionnées dans la loi du 17 septembre, et

(1) Débats et Décrets, nivôse an II, p. 357.

(2) Débats et Décrets, Tentôse an II, p. 306.

que « la guillotine a fait justice avantrhier d*UD prêtre assermenté coupable de royalisme : aujourd'hui il passera une religieuse » .

Garnier de Saintes vint tyranniser Bordeaux vers la fin de la Terreur. 11 s'avisa d'une mesure à laquelle ses prédécesseurs n'avaient pas songé. Le 23 messidor, il lança un arrêté contre les sociétés maçonniques de Bordeaux. Il leur fit d'abord de grands compliments et vanta les services qu'elles avaient rendus, puis déclara qu'étant secrètes, elles étaient exposées à être envahies par le modérantisme , et à devenir un repaire pour l'aristocratie et les conspirateurs :

« J*ai TU par moi-même, et je me suis conyaincu qu'il ne peut exister qu'une seule loge, celle du peuple; que toute assemblée secrète éveille le soupçon et Tinquiétude ; c'est là le sentiment que j'ai (iiii par partager, et c'est lui qui me commande en ce moment une mesure que sollicite la sûreté publique.

« Jusqu'ici les loges de maçons ont été l'école des préceptes de liberté, elles ont été utiles tant que la tyrannie a été poissante, mais aujourd'hui que l'égalité triomphe, elle ne doit ayoir qu'ellemême pour appui.

« Arrête : 1 ^ Toute association privée ou secrète, sous cpielque dénomination qu'elle puisse exister, demeure interdite et supprimée ;

« 2^* Il ne peut exister que les seules associations populaires avouées par le gouvernement et par l'opinion du peuple.

(( Trois jours après la publication de notre présent arrêté, les citoyens qui se trouveront réunis en loge ou autre association secrète, seront arrêtés et détenus comme suspects (i). »

Les fràncs-maçons ont été jusqu'ici les alliés des terroristes dans leur guerre contre la religion ; mais maintenant qu'elle croit le catholicisme anéanti, la montagne prend en défiance ses anciens auxiliaires, car elle sait qu'ils comptent parmi eux beaucoup de prêtrophobes, partisans secrets les uns de Danton, les autres des girondins. Elle leur reproche tout à coup ce mystère dont ils s'entourent et qui lui a été si utile; et le proconsul proclame hautement qu'en dehors du club des jacobins, aucune association populaire ne peut exister : et encore faudra-t-il que ce club soit composé de jacobins triés sur le volet. Tous les dantonis-

(1) Archives, AF, II, i07.

tes OU girondins déguisés, ainsi que les jacobins indisciplinés, en seront expulsés. Le 28 messidor, Garnier, après avoir déclaré que Bordeaux ne peut « exister môme momentanément sans société populaire » , prend les précautions les plos minutieuses pour épurer celle que Bordeaux possède actuellement. Tout le personnel du club sera soigneusement épluché par des terroristes experts.

A Bordeaux comme à Paris, la discorde s'introduisait dans les rangs des vainqueurs. Garnier cherchait à se débarrasser de Lacombe ; il était sans doute jaloux de l'importance que le président de la terrible commission avait acquise, car il attirait sur elle et sur Lacombe l'attention du comité de salut public:

« Je pense bien que votre intention est de la continuer en exercice, car il 7 a encore de grands coupables à punir. J'ai reçu bien des plaintes du président, qui, dit-on, réduit ses collègues à ôtre nuls devant lui, et qu'on taxe de différents faits d'immoralité et d'intrigue.

«... Je m'occupe d'étudier les différents individus en place, et si j'apporte quelque lenteur à prendre un parti définitif sur ce fonctionnaire, c'est que ceux-mêmes qui se plaignent de lui conviennent qu'il est la terreur et l'ennemi prononcé des aristocrates (1). »

Cette lettre est très importante, car elle prouve que Garnier était déjà, avant thermidor, bien édifié sur Lacombe, et que ce sanguinaire président ne fut pas la victime d'accusations fabriquées aussitôt après la chute de Robespierre, dans le but d'en faire à Bordeaux le bouc émissaire de la Terreur. Mais Garnier détestait Lacombe, comme Maignet détestait Jourdan, et n'entendait nullement diminuer le nombre des exécutions. Le 11 thermidor, il prit un arrêté dans lequel il déclarait que Bordeaux ne pouvait se passer de tribunal révolutionnaire :

« Déjà plosieurs grands coupables ont satisfait à l'indignation da peuple, mais tant qu'il en existera encore dans son sein, le peuple n'est pas vengé... Jusques à quand, s'écrie, dans Bordeaux, cette classe d'hommes perfides, qui, fiers de nos revers, s'alarment anjoard'hui de nos succès, jusques à quand produira-ton sous nos jeux le spectacle terrible de la permanence du supplice? Jusques à

(1) Archives, ibid. Cette lettre n'est point datée, mais elle a été reçue p&r le comité le 6 thermidor.

quand familiarisera-t-on les regards du peaple ayec ces scènes sanglantes? Jusques k quand? Jusqu*à ce que Bordeaux ne compte plus d'ennemis dans son sein, jusqu'à ce qu'il n*y ait plus d'hommes qui s'épouyantent de la justice du peuple!... Jusqu'à ce que Bordeaux ne puisse voir autour de lui que des républicains 'et des amis ! II n'y a que le crime qui tremble devant le spectacle qui rassure l'innocence. » {Archives, AF, II, 107.)

Il défend la commission du reproche de précipitation, mais reconnaît pourtant qu'elle est « imparfaitement organisée, que Tinfluence du président y est trop prépondérante », qu'on se plaint avec raison du secret des délibérations. En conséquence, il décide que la commission sera bientôt épurée, mais qu'en attendant, les juges opineront à haute voix. 11 comptait ainsi rendre plus di^ciles les trafics que Lacombe faisait avec ses collègues. Pour mieux le surveiller et contre-balancer son influence, il nomme un accusateur public. L'article 10 de cet arrêté est très curieux :

« Toute fille ou femme, traduite devant la commission, et dont tout le délit sera d'être fanatisée, si elle n'a prêché, ni écrit pour communiquer ses erreurs, ne pourra être jugée que conune atteinte de folie. »

Mais cet arrêté ne devait pas recevoir d^exécution; le 13 thermidor, la nouvelle de la chute de Robespierre arriva à Bordeaux, etGarnier ût tout de suite arrêter Lacombe. Il parut ainsi donner satisfaction à l'opinion publique, lorsqu'on réalité il profitait des circonstances pour se débarrasser d'un homme dont il méditait la perte depuis quelque temps.

Ysabeau, quelques jours après, remplaçait Garnier. Lui aussi était passé subitement au parti de la modération, et pour en donner la preuve, il ût juger Lacombe par une nouvelle commission. Le procès de ce misérable dévoila les turpitudes des juges révolutionnaires de Bordeaux.

D'accord avec Rey, l'un de ses collègues, Lacombe vendait leur acquittement à des prévenus riches et peu chargés. Ainsi la famille du citoyen Journu s'entendit avec Rey etproposa au président 300,000 livres pour le sauver : elle lui remit 205,000 livres en assignats et un bon pour le reste ; mais Ysabeau, qu'elle était parvenue à intéresser en faveur de l'accusé, mit Journu en liberté de sa propre autorité. Lacombe fit des difficultés pour rendre l'argent reçu, il en restitua la plus

grande partie petit à petit, et garda définitivement 70,000 à 75,000 livres. Le beau-frère du prévenu avait consenti à lui en laisser 55,000, et Lacombe avait exigé cette somme, en faisant valoir que Journu pourrait bien être condamné à une amende de cette importance. II fit payer également 72,000 livres au prévenu Chapel, et en exigea 48,000 pour rélargissement d*un autre prévenu. Beaux. Il fit acquitter, le 13 nivôse, Tagent de change Isaac Pereire, mais il s*étaitfait donner par son frère 20,000 livres avant son arrestation et 12,000 après. Il fit payera un nommé Changeur 160,000 livres, après lui en avoir demandé 200,000; le procès fit connaitre encore qu'il avait fait payer 58,000 livres à Jean Tarteyron, 60,000 à Castarède, qui fut néanmoins condamné à une énorme amende, et 13,200 à la citoyenne Dubergier. Se sentant épié par Garnier, il avait, peu de temps auparavant, tout restitué à cette dernière, et 50,000 livres à Castarède. Ce misérable ne dédaignait pas non plus les petits profits. Il se fit donner 1,200 livres par une citoyenne Bujac, qui avait très peu de fortune.

C'était son assesseur Rey qui négociait pour lui tous ces marchés. Ce dernier soutint constamment, devant la justice, qu*il s'était associé par peur aux prévarications du président. S'il faut l'en croire, Lacombe aurait eu l'habitude de lui adresser les plus terribles menaces lorsqu'il ne le trouvait pas assez zélé, et il l'aurait certainement fait guillotiner s'il avait refusé de devenir son complice. Lacombe fut exécuté le 27 thermidor ; Rey fut aussi envoyé à l'échafaud, le 3 brumaire; la femme de Lacombe fut condamnée à ¥ingt ans de gène, comme complice des extorsions de son mari. Bien des brigandages restèrent inconnus, mais le procès de Lacombe en dévoila un assez grand nombre pour ôter aux naïfs la ressource d'excuser les crimes de ces juges révolutionnaires, par l'exaltation de leur patriotisme. Ils appartiennent bien à cette catégorie de jacobins dont les optimistes, les dupes volontaires, les flatteurs systématiques de la révolution, ne peuvent dissimuler l'infamie, et que rhistoire vengeresse, comme l'a si bien dit Mortimer- Temaux, représentera, « les mains dans le sac, et les pieds dans le sang».

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