CHAPITRE IX
I. La persécution légale et générale date de rapplieation de la loi da lermenL — Qncli eeclétiastiques étaient astreints au serment ? — La loi est é ce point de vue mal appliquée par les autorités. — Conséquences politiques et religieuses, soit de la prestation, soit du refus de ce serment. — Complexité préméditée de sa formule. — Pourquoi l'Assemblée a interdit les restrictions. — Tous les moyens sont employés pour déterminer lea prêtres i prêter ce serment.
II. Triste situation des curés de campagne. — Manœuvres odieuses employées pour tromper le clergé et pour Tcffrayer. — Le directoire du Finistère et Tabbé Coroller. — On essaye p|ir des pamphlets et des parades de déshonorer le clergé.
HL L'ambition, Tignorance, la peur entraînent une fraction du clergé, et lui font prêter serment. — La persécution relè\'e certains caractères, et en avilit d*aiitres. — Le clergé en refusant le serment a-t-il voulu se venger de la perte de ses biens ? — Examen de la situation matérielle que la constitution civile lui faisait. — Avantages pécuniaires et politiques que l'Église constitutionnelle offrait à ses ministre^. — On ne peut raisonnablement attribuer la résistance du clergé qu'à des motifs de conscience.
L'application de la loi du 27 novembre 4790 est le premier acte important de la persécution révolutionnaire. On avait déjà essayé d'imposer des évéques intrus. D*indignes violences avaient été commises contre le clergé fidèle au nom de la révolution , des laïques même avaient été menacés, mais à partir de ce moment, la persécution fut solennellement décrétée et s'étendit sur toute la France. Il ne fut plus permis de l'imputer au fanatisme de quelques révolutionnaires égarés, elle devint l'œmTe préférée de la révolution elle-même. Jusqu'au concordat, ce fatal serment créera en France une classe de parias, dont un grand nombre sera mis à mort, et les autres plus ou moins traqués, internés, déportés suivant que la frénésie révolutionnaire exercera plus ou moins d'empire sur la nation. Avant de commencer le long
et lamentable récit des persécutions et des massacres auxquels ce serment a donné lieu, il importe de bien préciser ce qu'il demandait au clergé, et quelles obligations il lui imposait au point de vue religieux.
Aux termes de Tarlicle l^' du décret du 27 novembre, les évéques et les curés conservés en fonctions devaient prêter le serment dont il était parlé aux articles 21 et 38 de la constitution civile. Ils devaient jurer
« De veiller avec soin sur les fidèles du diocèse, ou de la paroisse qui leur est confiée, d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout leur pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. »
Cette obligation était imposée aux évoques, curés non supprimés, vicaires des évéques, supérieurs et directeurs des séminaires, vicaires des curés, professeurs des séminaires et collèges, et tous autres ecclésiastiques fonctionnaires publics. Cette dernière désignation n'avait pas toute la clarté nécessaire; elle fut généralement interprétée comme s'étendant aux aumôniers ou chapelains des hôpitaux, collèges, et autres établissements publics, et le 15 avril 1791 une loi nouvelle soumit ces ecclésiastiques au serment. Mais beaucoup d'administrations l'entendirent autrement, et adressèrent au comité ecclésiastique de singulières questions. Ainsi le 28 janvier 1791 les administrateurs du directoire de la Mayenne osaient lui demander si les prêtres habitués devaient prêter serment, et si les ex-bénéficiers qui le refusaient devaient perdre les pensions qu'ils recevaient à cause de la suppression de leurs bénéfices. Il est évident qu'ils n'avaient fait attention ni à la loi, ni à la discussion qui l'avait précédée. Mais beaucoup d'administrations ne voyaient dans le serment qu'un moyen de vexer le clergé, et tout prétexte leur était bon pour l'exiger du plus grand nombre de prêtres possible.
Un décret du 1 1 février assujettit lés prédicateurs au serment. Tel curé , qui n'avait prêté qu'à regret le serment constitutionnel afin de garder sa cure , faisait prêcher dans son église des prêtres non assermentés qui ne dissimulaient pas leur aversion pour l'Église constitutionnelle ; c'était un moyen de composer civec sa conscience , et de retenir dans son église les orthodoxes prêts à l'abandonner. Nous avons établi déjà qu'il fut sérieusement question d'imposer le serment aux confesseurs :
certaines administrations et beaucoup de sociétés des amis de la constitution le réclamèrent vivement , et si TAssembiée ne rendit point un décret dans ce sens, ce fut moins par respect pour les consciences, que parce qu'il était impossible de faire exécuter strictement une pareille loi.
Les ecclésiastiques non compris dans les dispositions légales que nous venons de mentionner n'étaient pas tenus au serment. C'étaient les évéques et archevêques dont les sièges avaient été supprimés par la constitution civile , ainsi que leurs grands vicaires, et les professeurs de leurs séminaires; tous les membres, chanoines, semi-prébendiers , chapelains, des chapitres cathédraux ou collégiaux, ainsi que tous les autres ecclésiastiques dont les bénéfices avaient été précédemment supprimés et remplacés par une pension. Tous les membres des communautés religieuses non enseignantes, et les religieux appartenant à ces dernières, mais n'exerçant pas les fonctions de professeurs, étaient également compris dans cette catégorie. D'après la constitution civile tous ces ecclésiastiques n'étaient plus que des prêtres retirés vivant de leur pension, ils pouvaient du reste exercer dans l'Église des fonctions actives , en prêtant le fameux serment.
La constitution civile avait détruit tous les titres ecclésiastiques autres que ceux d'évêque, de curé, ou de vicaire , et elle imposait le serment à tous ceux qui les possédaient , c'està-dire à tous ceux qui dans le clergé exerçaient des fonctions actives en vertu d'une juridiction propre ou déléguée : elle ne s'inquiétait pas des autres ecclésiastiques, parce qu'ils n'avaient pas de rapports directs avec les fidèles. Celui qui exerçait une fonction dans l'Église était , selon les Constituants, fonctionnaire de rÉtat par là même, et tenu au serment.
Il nous faut maintenant préciser les obligations que le serment imposait, ainsi que les conséquences nécessaires de sa prestation ou de son refus.
On faisait prêter à chaque ecclésiastique ayant charge d'ftmes serment de veiller avec soin sur les fidèles confiés à sa garde; serment inutile et ridicule ! Inutile, car lorsque l'Église lui avait confié son troupeau, il avait déjà pris cet engagement; ridicule, parce que l'État n'a point charge d'ftmes, et qu'un ecclésiastique n'a pas à lui rendre compte de sa mission toute spirituelle.
LE SERMENT. -iOi
II fallait jurer fidélité à la nation, au roi et à la loi. C'est le devoir du clergé d'être soumis au pouvoir civil , dans tout ce qui ne blesse pas la conscience, et le clergé français avait toujours prouvé par sa conduite qu'il ne refusait pas de rendre à César ce qui appartenait légitimement à César. A ce point de vue le serment était encore bien inutile.
Il fallait s'engager à a maintenir de tout son pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi , par ce pauvre roi dont on invoquait le nom avec un feint respect , toutes les fois qu'il s'agissait de nuire à la religion 1 Le clergé devait donc travailler activement à maintenir la future constitution de 1791. On ne lui demandait pas simplement de s'y soumettre , mais de concourir par des actes au maintien de cette constitution qui n'était pas encore terminée ; et cette obligation toute politique était mise sur la même ligne que celle d'accomplir ses devoirs d'évêque ou de curél
Mais la constitution générale encore incomplète contenait déjà la constitution civile du clergé , ce qui était bien autrement grave. L'Assemblée, très peu de temps avant sa retraite, et lorsque les dissensions religieuses avaient déjà désolé le pays, inséra dans la constitution de 91 la disposition la plusschismatique de la constitution civile, et ne dit point si pour le reste elle devait être simplement considérée comme une loi ordinaire. Mais au moment de la prestation du serment, on considérait la constitution civile comme une partie intégrante et nécessaire de la constitution politique, et toutes les autorités le répétaient bien haut afin d'effrayer les timides en leur faisant craindre les conséquences d'un pareil refus , et d'exciter la colère des populations contre les non-jureurs en les leur dépeignant comme des hommes qui refusaient à la nation le droit de se faire une constitution. Dans toutes les pièces officielles du temps , on les représente comme des rebelles non pas à la constitution civile du clergé, mais à la constitution. Nous insistons sur ce point parce qu'il n'a pas été mis suffisamment en lumière, et que plus tard^ sous le Directoire, les prêtres constitutionnels, pour justifier leur conduite, ont eu l'impudence de soutenir que ce serment ne s'appliquait qu'à la constitution politique du royaume (1).
(1) L'As&embléef dans son instruction du 21 janvier 1791, s'est chargée de réfuter elle-même par avance cette misérable imposture, en déclamant contre T. I. 26
Celui qui prétait serment donnait donc une adhésion sans réserve à tous les actes politiques et religieux, passés, présents et futurs de la révolution, y compris bien entendu Thétérodoxe constitution civile; à ce prix il consentait ses fonctions ecclésiastiques, et les émoluments très-convenables que la loi nouvelle lui accordait.
L'assermenté était donc à Tabri de toute malveillance de la part de l'Ëtat et de tous ceux qui soutenaient le nouvel ordre de choses; il pouvait de plus se faire une situation politique très- avantageuse; s'il montrait du zèle, s'il flattait les passions du jour dans ses sermons, il était sûr d'acquérir de l'influence et de jouer un rôle politique. Le lecteur verra plus tard avec quelle habileté les curés constitutionnels surent se glisser en grand nombre dans les conseils électifs de toutes sortes, combien d'évôques et de prêtres de cette secte se firent nommer à l'Assemblée législative et à la convention.
Au point de vue religieux l'assermenté acceptait toute l'œuvre anticatholique de la constitution civile, les démarcations nouvelles qu'elle avait créées, l'intervention des tribunaux Civils dans les questions religieuses les plus délicates, et se trouvait faire partie d'une Église schismatique. Si son évê(|ue légitime était supprimé ou refusait le serment, il s'engageait à accepter celui que la constitution civile lui désignait, ou qu'il plairait aux électeurs laïques de lui donner. S'il était simple vicaire, il s'engageait à ne recevoir une cure que du suffrage des électeurs du district. En un mot il jurait d'accepter toutes les innovations religieuses de l'Assemblée , sans s'inquiéter des canons, ni d'aucune décision ecclésiastique qui pourrait intervenir sur les affaires de l'Église de France, vînt-elle du pape ou d'un concile œcuménique. L'Assemblée constituante avait parlé par la bouche de ses voltairiens et de ses jansénistes, la cause était finie ; il devait dorénavant faire comme les ministres de l'Église anglicane, ne penser à Rome que pour crier contre elle, et tourner
ceux qui pour éloigner du serment « s'étudient à disséquer mlnutîeosemenl
chaque expression employée dans la constiiution civile du clergé, pour faire nattre des doutes dans des esprits faibles et indéterminés... » Donc le serment portait sur elle ; d'ailleurs cette longue instruction est oniquement consacrée à prouver aux Français que la constitution cirile n'«st pas nuisible à la religion, et qu*on peut et doit lui prêter serment.
ses regards avec amour vers le parlement laïque , comme Tunique foyer des lumières de TÉglise régénérée 1
La position de l'insermenté était bien différente.
L'État s'était arrogé le droit de le déclarer déchu de ses fonctions. Son refus de serment était assimilé à une démission, et il ne pouvait continuer l'exercice de son ministère que jusqu'au jour de son remplacement, et le remplacement effectué , il n'avait plus qu'à vivre tranquille dans son coin : il pouvait dire la messe dans les églises occupées par les constitutionnels , mais il ne lui était pas permis d'exercer le ministère, il était réduit à la condition de prêtre habitué des paroisses constitutionnelles.
La position de l'insermenté était donc très- dangereuse, car en refusant, pour obéir à sa conscience, de prêter ce serment complexe , il paraissait aux yeux du vulgaire rejeter toute l'œuvre de la révolution , et se poser en défenseur de l'ancien régime , ce qui donnait occasion aux malveillants de le désigner aux' fureurs populaires, comme un ennemi de la liberté et un partisan du despotisme écroulé.
Les auteurs de la constitution civile comptaient pour avoir des adhésions sur les sacrifices de position et d'argent que le refus de serment devait entraîner. Mais ils comptaient encore plus peut-être sur l'intimidation.
Le serment devait être prêté et à la constitution politique et à la constitution religieuse à la fois, dans des termes qui excluaient toute distinction; et même avant le décret explicatif qui interdit, à peine de nullité du serment, tout préambule, toute restriction, il était bien entendu que cette formule ne pouvait être modifiée. Une assemblée désireuse de respecter la liberté de conscience, et dont la majorité n'eût pas été imbue de violents préjugés contre le catholicisme, aurait rejeté la constitution civile. Mais en supposant que, dans une période d'égarement , elle se fût laissée entraîner à la voter , devant rémotion et le trouble causés par son œuvre, elle eût jugé qu'il fallait éviter toute équivoque, et poser nettement la question au clergé. Les uns disaient qu'il repoussait le serment parce que la constitution civile blessait sa conscience , les autres que ce prétexte était faux» et que le clergé soupirait après le retour de Tancien régime. Une Assemblée qui eût été de bonne foi dans son erreur, et n'eût pas recherché avant tout
roccasion de persécuter aurait permis de prêter serment septvément sur la constitution politique et sur la constitution religieuse. Si cette épreuve avait été tentée, il n'y aurait pas eu de persécution religieuse, partatit pas de veto et probablement pas de iO août ; la révolution aurait tourné tout autrement et avec bien moins de désastres. Il est certain que Tépiscopat et le clergé auraient prêté serment à la constitution politique , et que la constitution religieuse s'il n'y avait eu ni équivoque, ni intimidation , aurait eu un nombre bien nioins grand encore d'adhésions qu'elle n'en eut en effet. Le serment politique n'aurait peut-être pas été prêté avec enthousiasme par beaucoup d'ecclésiastiques du haut clergé ; ils avaient d'ailleurs aussi bien que les laïques le droit d'avoir leur opinion sur la constitution de 1791 ; mais dans l'intérêt même de la religion , après les tentatives de conciliation que nous avons déjà indiquées^ ils auraient certainement prêté serment à la constitution politique, et au besoin le pape les y aurait invités. Si l'Assemblée avait ainsi posé la question , il est bien évident que tous ceux qui dans la suite refusèrent le serment l'auraient refusé de même, et que d'un autre côté beaucoup d'ecclésiastiques qui le prêtèrent par peur, ou dans l'espérance de voir les choses s'arranger, n'auraient pas faibli un seul instant. Un serment ainsi proposé, sans menaces ni violences pour le faire prêter, aurait valu à la constitution civile un si petit nombre d'adhésions, que ses auteurs voyant les ennemis du clergé confondus par son serment à la constitution politique, auraient été obligés de reconnaître qu'ils s'étaient complètement fourvoyés, et une transaction équitable aurait eu lieu.
Les meneurs du parti n'en doutèrent jamais. Ils comprirent très-bien que l'opposition à leur constitution civile ne pai-aitrait pas assez grave à elle seule pour soulever les esprits contre le clergé et les catholiques ; qu'on se lasserait bientôt de mesures de rigueur établies dans un but bien avéré de persécution religieuse, a Au fait, puisqu'ils ont prêté serment à la constitution politique, aurait dit la foule des indifférents, pourquoi ne pas les laisser tranquilles.? » Il fallait donc un serment rédigé avec assez d'artifice , pour qu'il fût possible de persuader aux esprits passionnés et superficiels, qu'on le refusait par haine de la révolution et non par un motif de conscience. A ce point de vue le serment était parfait, et il faut rendre à l'ba-
bileté malhonnête de ceux qui le rédigèrent Thommage qu'elle mérite.
Il est impossible de dire que nous interprétons malla pensée de l'Assemblée. Elle Ta manifestée assez clairement lors de la discussion du décret, et en interdisant ensuite toute restriction. Elle prétendait hypocritement qu'elle ne voulait pas empiéter sur le spirituel, et elle défendait d'insérer cette restriction dans le serment! Malgré ses belles protestations, elle ne craignait rien tant que de voir affirmer par le clergé les droits de la conscience et la distinction des deux pouvoirs. Il fallait que le prêtre prêtât un serment de fonctionnaire public, d'agent de l'autorité.
On a soutenu quelquefois que le clergé avait tort de demander un serment spécial autre que celui qui était proposé à tous les fonctionnaires. Mais il ne faut pas ^oublier que^ l'existence de la constitution civile faisait au clergé une position toute différente de celle des fonctionnaires, car on lui demandait de maintenir de toutes ses forces, par sa parole et son exemple, une loi qui établissait le schisme en France, et de s'en faire l'exécuteur perpétuel (I).
Le prêtre insermenté était donc dépouillé par l'État de ses fonctions et de son traitement, et en butte à toutes sortes de vexations et de violences. S'il voulait continuer à exercer son ministère, il était poursuivi comme perturbateur public, et dans lescommunesoù l'on n'exécutait point laloi dans toute sa rigueur, il lui fallait louer un local pour exercer le culte tandis que les constitutionnels l'insultaient et le dénonçaient dans .es églises enlevées au vrai catholicisme. Le clergé français était obligé, dans les localités même où il était exceptionnellement bien traité, de subvenir avec des aumônes aux frais du culte et à la subsistance de ses ministres, comme le clergé catholique
(1) Lorsque TËglise constitutionnelle fut établie par force, des laïques, officiers municipaux , magistrats, furent obligés en vertu même de leurs foncUons de concourir à des actes de schisme et de persécution, et beaucoup d'entre eux, ou bien refusèrent un serment qui sans les lier au schisme aussi directement que s'ils avaient été prêtres leur imposait TobligaUon de le faToriser, ou bien donnèrent leur démission pour ne pas coopérer à des actes que leur conscience réprouvait. Nous montrerons que le serment fut pour bien des laïques une cause d'avanies et de persécutions. V. Appendice n® 6 : « Le$ catholiques laïques et le serment. »
d'frlande. Il aurait été encore bien heureux, s'il n'avait eu i subir que la spoliation et la pauvreté!
Nous avons énuméré plus haut, et avec de minutieux détails, toutes les catégories d'ecclésiastiques soumis au serment. La loi était claire ; néanmoins les autorités chargées de l'appliquer surent lire une foule de choses entre ses lignes, et It grande préoccupation de beaucoup d'administrations fut d'ajouter à la rigueur de la loi , soit en demandant le serment à des ecclésiastiques qui n'y étaient pas tenus, soit en remplaçant immédiatement les réfractaires malgré la volonté bien exprimée de l'Assemblée.
Dans beaucoup de localités on demanda le serment à des ecclésiastiques qui n'y étaient pas obligés , à des moines, à des chanoines, à des prêtres habitués. Quelquefois des prêtres dubistes, qui n'étaient pas tenus au serment, venaient le prêter volontairement à l'église, et les autorités n'avaient garde de les repousser. Mais quand on vit que la majorité des prêtres dits fonctionnaires publics refusait d'adhérer à l'Église constitutionnelle, on fit tout ce qu'on put pour grossir la liste des serments, et on usa de tous les moyens pour en obtenir dans l'autre catégorie d'ec(^lésiastiques. Des prêtres sacristains, ou attachés aux chapitres, des précepteurs, des moines, intimidés ou séduits par de belles promesses, prêtèrent serment, et on les inscrivit triomphalement sur les listes des jureurs tout en les comptant audacieusement parmi les fonctionnaires publics assermentés. On fit ainsi prêter serment à de simples clercs, à des religieux qui n'étaient pas dans les ordres. Le serment d'un frère cuisinier était un triomphe pour une municipalité patriote I
Des musiciens ecclésiastiques étaient attachés à certaines églises. On fut très-heureux d'inscrire parmi les jureurs ceux d'entre eux qui y consentirent. Mais , ce qui est fort plaisant, on demanda quelquefois le serment à des musiciens laïques; dans certaines paroisses de Paris, on obtint le serment de musiciens laïques mariés, et on se servit de leurs noms pour grossir la liste des jureurs. Nous dirons plus loin à quelles
impostures, à quelles indignes comédies on eut recours pour faire croire que' beaucoup de prêtres avaient prêté serment.
Quoique l'intention de l'Assemblée fût bien connue, beaucoup d'ecclésiastiques prêtèrent serment avec un préambule explicatif. Ainsi, par exemple, ils faisaient un discours dans lequel ils déniaient à l'Assemblée le droit de commander aux consciences et d'imposer aux catholiques de France une nouvelle organisation religieuse, et après ces explications ils prêtaient serment sans rien changer à la formule légale. Beaucoup de curés prêtèrent serment de cette manière, et furent comptés d'abord comme jureurs par les administrations qui ne s'occupèrent point de les remplacer. L'installation des évéques constitutionnels les fit s'expliquer carrément contre la constitution civile.
D'autres ecclésiastiques, obéissant à la même pensée, inséraient des restrictions dans le corps même du serment. Tantôt la modification était l'œuvre de l'ecclésiastique lui-même, tantôt il adoptait une formule déjà connue. Le serment restrictif, proposé vainement par Tévêque de Clermont à l'Assemblée, fut prononcé par un très-grand nombre d'ecclésiastiques.
Très-souvent les autorités locales, ne voulant point prendre elles-mêmes une décision, envoyaient les serments restrictifs au comité ecclésiastique et les soumettaient à son examen. Les archives de ce comité en contiennent un grand nombre. Voici quelques exemples de restrictions apportées au serment par des prêtres du département de l'Ain.
a ... M'en référant au jugement de l'Église pour tout ce qui appartient à la foi, et à la discipline ecclésiastique d
a ... Pourvu qu'il n'y ait rien de contraire à la religion... »
et ... Avec exception de ce qui peut concerner la puissance ecclésiastique »
Beaucoup de prêtres, bien que l'Assemblée s'y fût nettement opposée, prêtèrent serment avec préambule ou restriction, afin de prouver à leurs calomniateurs qu'ils protestaient seulement contre les innovations religieuses de la Constituante. Il y en eut qui le prêtèrent ainsi dans le but de rassurer le pouvoir sur leurs sentiments quant à l'ordre civil, et dans l'espoir que l'Assemblée, mieux éclairée , reviendrait un peu en arrière. Leur honnête confiance fut bien déçue I
Dans certaines communes, où l'esprit révolutionnaire était
très-violent, les préambules ou restrictions étaient aussi mal accueillis que les refus purs et simples. Dans beaucoup d'autres, au conlraire, ils étaient parfaitement acceptés, et bien des communes demandèrent au comité ecclésiastique la conservation de curés qui avaient juré avec préambule ou restriction.
Les municipalités décidaient si le serment avait été valablement prêté : les tribunaux recrutés comme elles par l'élection étaient formellement exclus de Texamen de ces questions. L'arbitraire administratif se donna une libre carrière. Ce fut la passion qui décida tous ces jugements.
Plus d'une municipalité, afin de garder son curé, supprima, dans le procès-verbal qu'elle devait envoyer au district, les restrictions qu'il avait apportées à son serment. Un jeune curé, l'abbé Tournier, qui fut fusillé à Besançon en HQi comme coupable d'être rentré en France après son banissement pour y exercer le ministère ecclésiastique, avait été de cette manière porté tout d'abord sur la liste des jureurs (i).
Le refus de serment, aux termes de [la loi, équivalait à une démission; mais l'ecclésiastique démissionnaire devait continuer ses fonctions jusqu'à son remplacement qui ne pouvait être instantané , puisqu'il fallait réunir les électeurs du district pour nommer à toutes les cures vacantes dans son arrondissement. L'Assemblée fit rappeler plusieurs fois cette disposition de la loi ; dans son, instruction du 21 janvier, elle exigea très-nettement son application; néanmoins beaucoup d'administrations n'en tinrent aucun compte, et dans un grand nombre de villes lesrcfractaires furent, au mépris de la loi, expulsés tout de suite de leurs églises et de leurs presbytères par des municipaux qui avaient l'air de se croire très-généreux parce qu'ils ne les jetaient pas en prison.
(1) y. M. Sauzay. Il résulte de la correspondance des comités avec les administrations la preuve que beaucoup de municipalités de campagne agirent ainsi dans un grand nombre de départements. Les directoires faisaient leors stalistiqueft de serments prêtés diaprés des procès- Terbaux ainsi arrangés, et grossissaient involontairement le nombre des ecclésiastiques constitutionnels. Bientôt après.ils étaient obligés d'écrire aux comités , que malgré tant de serments prêtés en apparence, tout allait mal.
Dès que la loi du 27 novembre fut connue, les partisans des idées nouvelles, dans chaque localité grande ou petite, se demandèrent avec anxiété : « Le clergé prêtera- t-il serment? » Beaucoup de révolutionnaires honnêtes et modérés, mais atteints d'indifférence religieuse, et trop peu instruits pour se rendre compte des vices de la constitution civile , ne demandaient pas mieux que de travailler sans violence à son établissement. Ils avaient tellement entendu vanter l'excellence et la bonté de cette constitution civile par de soi-disant apôtres du progrès et des lumières, qu'ils avaient fini, sans rien approfondir, par les croire sur parole. Mais il y avait une autre classe de révolutionnaires pour qui le succès de cette constitution était d'une importance capi« taie ; elle se composait d'éléments très-disparates, mais momentanément unis dans un même but par une haine commune contre le catholicisme. Mirabeau, Barnave, Robespierre, représentaient la révolution à des points de vue bien différents; ils ont pourtant concouru tous les trois avec une même ardeur aux lois qui ont créé et établi la constitution civile. La coalition prêtrophobe, qui avait dans l'Assemblée réuni trois personnages aassi différents, se répéta dans presque toutes les villes de France. Des membres très-modérés mais très-voltairiens du parti constituant se liguèrent avec ceux qui devaient être les girondins et les jacobins pour intimider le clergé et faire prêter le fameux serment. Plus d'un philosophe, persuadé que la constitution civile devait amener peu à peu la réalisation de son rêve favori , c'est-à-dire la destruction du catholicisme , pour faire prêter ce serment recourut aux plus indignes manœuvres, et se fit le complice de gens qui devaient le faire plus tard monter à l'échafaud comme aristocratei peut-être à côté du curé qu'ils avaient persécuté ensemble !
Cette classe de révolutionnaires avait la majorité dans la plupart des directoires des départements et des districts : elle montra une grande ardeur à faire exécuter les lois contre le clergé. Elle s'était déjà exercée contre lui, lors de la confiscation de ses biens et de la suppression des chapitres et des communautés : la loi sur le serment devait donner lieu forcé-
menl à des scènes regrettables, car la lutte avait déjà duré assez longtemps pour causer une vive irritation et trop peu pour qu'on en fût déjà fatigué. Du reste, là où les esprits n'étaient pas suffisamment excités, les sociétés des Jacobins se chargeaient de les troubler. Répandues même dans les plus petits bourgs , elles exerçaient déjà une détestable influence; elles encourageaient les autorités à l'arbitraire et à la persécution , lançaient en attendant mieux des dénonciations trop facilement accueillies contre les corps administratifs qui leur semblaient trop tièdes; propageaient les fausses nouvelles , excitaient la populace par d'atroces calomnies , et quelquefois se sentaient déjà assez fortes pour faire des émeutes devant lesquelles les autorités locales, effrayées ou complices, s'inclinaient humblement. Naturellement elles se regardèrent comme chargées de l'exécution de la loi du serment, et souvent elles donnèrent en 9i un avant-goût de 93.
Dans les campagnes les choses ne se passèrent point tout à fait de même. Là où il y avait des patriotes et des libres penseurs en sabots , ceux-ci se donnèrent autant de mal , firent autant de mauvaises actions pour faire jurer leur seul curé , que leurs confrères des villes pour obtenir le serment d'un nombreux clergé. Il va sans dire que leurs obsessions et leurs manœu\Tes eurent un caractère particulièrement grossier et brutal. Mais dans un grand nombre de paroisses la révolution n'avait pas encore créé de partis, et les municipalités n'étaient nullement anticatholiques; les directoires des départements et des districts s'efforcèrent d'abuser de la simplicité de ces campagnards, ei de révolutionner ces villages trop paisibles par l'envoi d'une masse de lettres et de proclamations de toutes sortes, qui avaient pour but de les tromper sur le véritable caractère de la constitution civile. Les sociétés des Amis de la Constitution lancèrent dans les campagnes des émissaires chargés de répandre les mensonges les plus impudents, les calomnies les plus atroces et souvent les plus contradictoires, afin d'y produire une émotion qui réagît à son tour sur les résolutions des curés.
Si les paroissiens furent tourmentés, les pasteurs, comme c'était naturel, le furent bien plus.
<c Pendant plus de deux mois, dit Barruel (tome I, p. 75), dans toute
LE SERAfENT. 411
rétendue de la capitale ou des provinces^ les jours de fête furent pour les pasteurs de vrais jours de supplice. L'imagination ne suffit pas à se faire une idée de toutes les tentations^ de toutes les persécutions, de toutes les sollicitations auxquelles il fallait résister pour n'être point parjure. Aux approches du jour marqué pour la fatale épreuve, tantôt c'étaient des bandes envoyées par les clubs pour apprendre au pasteur le sort qui l'attendait s'il refusait^ tantôt c'étaient les prières, les instances, de parents, d'amis intéressés cherchant à le séduire ; dans son propre cœur, c'était l'affection même, l'habitude de vivre avec une paroisse dont il avait eu jusqu'alors la confiance et qui l'aimait encore, mais que les décrets avaient séduite, et qui allait ne voir en lui qu'un ennemi. »
tu La postérité, dit aussi un contemporain, ne croira jamais les trames qu'on a ourdies, les ténébreux stratagèmes qu'on a employés, les impostures effrontées qu'on a avancées surtout pour séduire les curés de campagne. On leur a fait dire par cent langues, plus impudentes les unes que les autres, que tel pasteur qui fait sensation dans la province avait juré simplement quoiqu'il n'en fût rien; on leur a envoyé des listes frauduleuses où l'on avait inscrit le plus grand nombre de jureurs et où l'on avait eu le plus grand soin de faire disparaître les restrictions formelles attachées à leur serment... on les a priés jusqu'à la bassesse la plus rampante. »
Qu'on se figure en effet la position d'un pauvre curé de campagne, à cette terrible époque. Pour lui les moyens d'informations sont rares et lents, et cependant les nouvelles les plus étranges, les plus absurdes circulent partout. On est surpris tous les jours par des événements si singuliers, les prévisions en apparence les mieux fondées sont tellement déconcertées qu'on s'attend à tout et qu'on ne sait ni ce qu'on doit croire ni ce qu'on doit rejeter. Le malheureux est là depuis plusieurs semaines, observé, surveillé par toute sa paroisse; les conversations du village roulent sur ce point unique : prêtera-t-il ou non le fameux serment? Ses prônes, ses catéchismes, ses discours aux malades, ses moindres paroles, l'expression môme de sa figure, sont épiés et commentés de toutesmanières. Tantôt on le prend par la menace , tantôt [par la bonhomie et l'hypocrisie. Certaines gens essayent d'exciter son ambition , et pour obtenir son serment lui font entrevoir la perspective d'une plus belle cure, d'une placede vicaire épiscopal, et môme d'un évéché On l'attaque de toutes les façons ; pour l'effrayer on lui rappelle le sort de Foulon, de Berthier et de bien d'autres, et
4i2 CONSTITUTION CIVILE DU CLEEGÉ.
puis apVès on lui parie à ia fois paix, fraternité, lumière, boobeur des peuples, primitive Église, etc., etc. Si on le juge inaccessible à la crainte et à la corruption, on essaye de calmer ses scrupules par des tirades toutes faites sur les abus, la primitive Église, les droits delà nation, les manœuvres de Taristocratie; il est assailli par un tas de Grosjean qui veulent lui en remontrer et sur la foi, et sur la discipline. Que d'incertitudes ! que de faux bruits! Un tel, maire ou officier municipal! , revient du marché de la ville ; il a entendu dire que l'évéque allait jurer, que tout le clergé dans toute la France jurerait, que le pape laisserait faire, bien plus, que le pape approuve formellement la constitution civile, et il tire triomphalement de sa poche une gazette qui enregistre cette nouvelle avec bien d'autres de la môme force. Sans doute le pauvre curé n'avale' pas ces bourdes grossières , mais combien est grand son embarras ! car après tout Rome n'a pas prononcé , le roi désire vivement une transaction ; il paraît qu'on y travaille : faut-il par un refus trop précipité exciter de violentes colères qui rendront toute pacification impossible ? On dit que certains plans sont si près de réussir 1 L'amour de la conciliation , dans de pareilles circonstances, est lui-môme un écueil ; comme il vient bien colorer les faiblesses et les défections conseillées par la peur et l'intérêt personnel I
Du moins les prêtres des villes sont plus vite et plus exactement informés. Ils peuvent se soutenir, s'éclairer mutuellement. Mais dans un village perdu , comment faire pour discerner les fausses nouvelles machiavéliquement combinées, pour connaître les dispositions de ses confrères? car on n'est pas libre de réunir plusieurs curés voisins dans son presbytère , afin de causer des affaires publiques, et de se concerter sur la conduite que le clergé doit tenir. En supposant que cette pacifique conférence ne soit pas troublée par l'irruption de malheureux armés de bâtons et de fourches, les autorités, trop heureuses de faire briller leur zèle à peu de frais, ne manqueront pas de crier à la coalition , au complot , d'entamer des procédures plus ou moins légales, de faire même des arrestations arbitraires et de forcer les comités de l'Assemblée à l'entretenir quelques minutes de leur zèle bruyant. Et après tout cela les populations seront encore plus troublées et la situation des curés encore plus périlleuse !
Le clergé des villes est par sa position même à l'abri de certaines^manœuvres, il est moins facile de le tromper. On cherche davantage à Teffrayer ; on a grand soin de lui faire entendre qu'en cas de refus il aura tout à redouter des fureurs de la populace, et il sait très-bien que les autorités ne le protégeront guère. Les révolutionnaires ne cessent de faire appel à l'ambition, à l'avarice de certains ecclésiastiques, et leur promettent des places avantageuses dans l'Église constitutionnelle et la. faveur publique qui peut les faire entrer dans les conseils des départements. Les administrations des villes, généralement recrutées parmi la bourgeoisie voltairienne^ sont aux petits soins pour ceux qui paraissent chanceler, et font espionner soigneusement les membres du clergé qui restent indifférents à leurs menaces et à leurs séductions. Il n'y a pas de vexations qu'elles ne leur infligent I quelquefois même elles osent violer ouvertement la loi.
Le directoire du Finistère se signala tout de suite entre tous par ses actes de persécution et d'arbitraire. L'abbé Lecoz, principal du collège de Quimper, comme beaucoup de prêtres, s'était associé dès le principe au mouvement généreux qui entraînait les esprits. Mais le zèle qu'il déployait pour la cause de la révolution n'était pas complètement désintéressé ; il comptait sur elle pour réaliser ses vues ambitieuses. 11 était devenu procureur-syndic du district de Quimper. Avec la constitution civile l'épiscopat devait nécessairement cesser d'être l'apanage à peu près exclusif de la noblesse, et les premiers évêchés vacants paraissaient dévolus aux ecclésiastiques du tiers qui auraient dès l'origine montré un grand zèle pour la révolution et pour ses innovations religieuses. Personne ne le comprit plus tôt ni mieux que Lecoz ; aussi prit-il bien vite la défense de cette constitution civile qui devait faire de lui un évéque et un député. Il écrivit donc une brochure en sa faveur; mais en habile homme il présenta le manuscrit au directoire du département, qui en fut ravi et prit un arrêté par lequel il se chargea de l'impression, et
« Pour faire voir la conformité de la doctrine (de la constitution civile] avec les apôtres et les conciles^ avec les maximes des plus savants docteurs, avec les usages de la primitive Eglise, avec les pratiques de ces temps de ferveur et de zèle véritablement évangélique où le christianisme tint ses premiers triomphes^ etc., etc. »
il déclara qu'on l'enverrait à toutes les communes, avec recommandation expresse de le faire répandre surtout dans les campagnes, à tous les départements, à l'Assemblée et (1) au roi. Lecoz était sûr que son pamphlet pénétrerait dans les plus petits recoins du département et lui vaudrait la faveur des puissants du jour, sans lui coûter un sou.
Sa bi-ochure était habilement rédigée et supérieure, quant à la forme et quant au fond, aux odieuses diatribes que les apologistes de la constitution civile publiaient tous les jours.
L'abbé CoroUer, curéde Saint-Mathieu de Quimper, s'empressa de la réfuter et adressa plusieurs lettres à Lecoz. Il releva habilement ses erreurs, ses citations inexactes ou trbnquées, et fit ressortir d'une manière très-piquante cette assertion siognlièrede Lecoz, que dans la primitive Église, le métropolitain était soumis au comité natimal. Il lui demanda ironiquement des explications sur cette organisation restée inconnue jusqu'à la révolution , et s'il y avait alors autant de comités que de métropolitains et combien de métropolitains obéissaient à ce comité. Son énergique réfutation eut un grand succès. La polémique continua entre eux, et les autorités qui avaient beaucoup compté sur les écrits de Lecoz commencèrent à redouter les résultats d'une discussion libre et sans entraves. Le 25 novembre 1790 le district de Rostrenem, a... indigné de la manière scandaleuse dont le S' CoroUer* traite les Lechapelier, les Treilhard, les Camus, ces colonnes delà liberté; considérant que ce libelliste a pour but de jeter l'alarme parmi les habitants des campagnes et d'occasionner par là une guerre civile ... » dénonce son écrit à l'accusateur public, <x comme attentatoire à l'autorité des lois, comme injurieux à l'auguste diète, comme tendant à allumer les premiers feux de la guerre
(1) La lettre du directoire à rAsseir.blée débute ainsi : « Un adroinbtrateur aussi patriote qu^éclairé , M. Lecoz, procureur-syndic du district de Quiinper, vient de rédiger quelques observations sur vos décrets relatifs à U constitution civile du clergé. Il nous a présenté son travail, nous TaTOOfl accueilli comme très- propre à détruire les impressions funestes que pouvait occasionner dans le public la circulation du prétendu mandement de feu Mgr. révéque de Quimper. En conséquence nous nous sommes déterminés à donner la plus grande publicité à ces observations et à taire imprimer à U suite notre arrêté approbatif. Nous nous empressons de vous faire parvenir quelques exemplaires de cet ouvrage intéressant... » 26 octobre 1790.
civile... » L'abbé Corolier n'en continuait pas moins sa polémique : l'administration départementale résolut de couper court à toute controverse. Le 16 mars 1791 elle donna l'ordre de s'emparer des ballots d'écrits qui étaient envoyés à l'abbé Corolier par son imprimeur. Le club des Jacobins eut l'audace de demander que le libraire Fauvel dépositaire de ses écrits fût expulsé de Quimper. Trois commissaires de la municipalité, escortés par la populace, saisirent les ballots chez Fauvel, et oublièrent leur devoir au point de demander à cette populace si le libraire devait être mis en prison. Il leur fut répondu naturellement par des cris et des hurlements d'adhésion , et le libraire fut conduit en prison. Mais le département fut pris de honte, et le fit remettre en liberté. Cet odieux abus de pouvoir, arrivant au plus fort des discussions religieuses , nuisit beaucoup à la cause de la révolution en Bretagne (1).
Il se passa en France bien des scènes de ce genre. On voit comme la controverse était libre pour les adversaires de la constitution civile. Quand les catholiques voulaient se servir de la liberté de la presse, ils étaient bientôt victimes d'illégalités de toutes sortes. Nous ne parlons pas des procès absurdes qui leur étaient intentés : les tribunaux étaient alors assez équitables, on pouvait se défendre devant eux ; mais les administrations, en cette matière comme pour tout le reste, traitaient fort souvent les catholiques en parias au-dessous du droit commun. On saisissait les écrits, on faisait des perquisitions chez les libraires , sous le prétexte banal d'un complot contre-révolutionnaire. Peu de jours après l'illégalité des procédés et l'inanité des ac» cusations étaient flagrantes toutes deux, mais le tour était joué. Les catholiques avaient aussi le désagrément de voir ces administrations employer l'argent des contribuables, le leur par conséquent, à faire imprimer et distribuer des libelles contre tout ce qu'ils vénéraient. Le directoire de Quimper n'était pas le seul qui répandît des écrits à profusion , afin d'exalter la constitution civile et de calomnier ceux qui lui faisaient opposition. A un autre bout de la France, les autorités de la. Moselle faisaient la même chose , et vantaient au comité ecclésias-
(1) M. Duchatellicr, Rét^lution en Bretagne, tome I, p. 398. — Tresvaux, Persécution révolutionnaire en Bretagne, tome I, p. lOG.
tique le zèle du directoire de Longwy à répandre des écrits favorables au serment.
L'abbé Nusse, curé de Chavignon, avait fait un libelle contre M'' de Bourdeilles, évoque de Boissons, qui refusait de prêter se^ ment : le directoire de l'Aisne décida que ce pamphlet sérail imprimé à 2,500 exemplaires aux frais du département et distribué partout. On agissait ainsi dans presque tous les départements. La constitution civile a coûté à la France des larmes et du sang : on s'en souvient trop peu ; mais on a complètement oublié qu'elle lui a coûté énormément d'argent.
Le département du Morbihan avait aussi fait distribuer une apologie de la constitution civile dans les campagnes : la municipalité de Theix, bien connue déjà pour son attachement aa catholicisme, la lui renvoya avec cette réponse :
« Nous adhérons plus (armement que jamais aux sentiments dont nous vous avons fait part; nous vous renvoyons le libelle intitulé « le département, etc. », que nous regardons comme contraire à notre foi, à nos mœurs, à notre religion... Nous vous prions de ne pas nons envoyer davantage de ces sortes d'écrits , parce qu'au lieu de nous attacher à la constitution , ils ne feraient que nous en dégoûter de plus en plus (1). »
Pour agir sur la population des villes on recourut à d'autres moyens : outre les pamphlets, les écrits calomnieux, les fausses nouvelles, les actes arbitraires, on eut encore recours aux plus grossières parades. Ferrières, cet observateur si exact et si fin de tout le côté extérieur de la révolution, nous apprend par quels moyens on excitait la populace contre le clergé fidèle. Les fustigations des religieuses en 1791, les massacres des prêtres en 1792, et les profanations du culte de la Raison surprennent moins quand on se reporte aux ignobles pantalonnades tolérées et encouragées par le parti constitutionnel à la fin de l'année 1790. Le témoignage de Ferrières est d'autant moins suspect, qu'il parait n'avoir pas compris grand chose aux discussions religieuses, et qu'il blâme indistinctement les deux partis.
(1) Jager, Histoire de V Église pendant la révolution, tome I, p. 174.
LE SETIMENT. 417
« Une foule de jeunes gens dévoués au parti composèrent des ouvrages à la portée du peuple et propres à balancer l'impression que Ton craignait que fissent sur lui les mandements des évèques et les discours des partisans du clergé. On s'efforçait dans ces écrits d'avilir le sacerdoce et môme la religion, car les révolutionnaires décidés à vaincre tous les obstacles, du moment qu'ils reconnurent qu'ils ne pouvaient allier le christianisme avec la Constitution, abjurèrent dans le secret de leur cœur une religion qui entravait leur marche.
« On distribua ces écrits à des hommes d'une voix sonore, et d'un talent pour la déclamation proportionné au grossier auditoire qui leur était destiné. La plupart de ces ouvrages étaient en dialogues. Le clergé y était peint sous des couleurs odieuses, propres à lui attirer le mépris du peuple. Ses richesses, son luxe, son ambition, ses vices y devenaient l'objet des plus violentes déclamations; tout cela, entremêlé de quelques contes bien orduriers de moines et de religieuses, de filles et d'évêques, propres à égayer l'auditoire. Les deux interlocuteurs, montés sur des espèces de tréteaux, s'attaquaient réciproquement, animant leur récit de gestes comiques. On juge que celui qui jouait le rôle d'avocat du clergé était fort bête , que son adversaire n'avait pas de peine à triompher des faibles raisons qu'il alléguait en faveur des prêtres et à mettre les rieurs de son côté. Les révolutionnaires joignirent à ces instructions publiques des caricatures encore plus appropriées aux hommes pour lesquels elles étaient destinées.
« On y voyait des prélats figurés de la manière la plus grotesque, revêtus des marques de leur dignité, auxquels des paysans pressaient un ventre monstrueux et faisaient rendre des sacs de louis ; des moines et des religieuses dans des postures indécentes; des abbés avec des formes ridicules. Ces caricatures exposées avec profusion sur les quais, les boulevards, les promenades publiques allaient chercher les regards du peuple, et lui offraient de tous côtés les prêtres sous un aspect vil fait pour leur faire perdre son estime et sa confiance. »
On eut soin partout de répandre le bruit que le clergé se soumettait au serment avec une touchante unanimité. On espérait ainsi entraîner les ecclésiastiques récalcitrants par l'exemple de leurs confrères et la crainte de se trouver après leur refus dans un isolement complet. Trop souvent des administrateurs s'abaissèrent dans ce but à de honteux mensonges.
Un ecclésiastique du diocèse de Soissons, l'abbé Traizet, dane des mémoires cités par M. Ed. Fleury (1) raconte en ces termes comment on essaya de le tromper :
(1) Le clergé de V Aisne pendant la révolution^ tome I, p. 184. T. I. 27
« ... M. Jeffrey, un de mes confrcrc3> vint me Toir. Il me dit en arrivant que Messieurs du district avaient enfîn déterminé le curé de... à faire le serment, et qu'il venait d'apprendre ce fait de la bouche même du président. » Je l'ai entendu dire, repris-je, et la chose va être vcrifiôe, car je l'ai invité à venir dîner avec vous, et s'il a lait ce serment il n'osora sans doute venir. Comme nous étions déjà à table il arriva. Il fut bien étonné de notre dire, et soutint que le président avançait un fait absolument faux. Ainsi prétendait-on nous abattre, par l'exemple controuvé de confrères plus âgés que nous. »
On comprend aisénncnt que ce genre d'imposture devait être facile à exercer dans les campagnes.
Pour soulever les paysans contre les curés qui ne voulaient pas jurer, on ne se contentait pas toujours de leur parler du retour de la dîme, de l'aristocratie, etc.; on mettait leur amour-propre en jeu ; on leur persuadait dans certains endroits que si leur curé refusait le serment, et se résignait ainsi à sa destitution, c'était par mépris pour son troupeau ; de semblables contes suscitèrent h certains curés des dangers très-sérieux.
Les journaux révolutionnaires prétendaient qu'il y avait fort peu de réfractaires, et les partisans de la constitution civile montraient trop d'empressement à propager de pareils bruits. En février 1791 Lanjuinais écrivit à ses amis de Rennes que le pape ne condamnait point la constitution civile, qu'elle réussissait : t De toutes parts, disait-il, on apprend que le serment est prêté par le total ou le plus grand nombre des fonctionnaires ecclésiastiques. » Le directoire du département fit afficher ces nouvelles très- inexactes sur les murs de Rennes, dans l'espoir d'effrayer quelques prêtres et d'obtenir leur serment. L'abbé Guillon, à propos de cette affiche, adressa à Lanjuinais une lettre énergique, où sa conduite et celle de son parti étaient sévèrement caractérisées.
Les constitutionnels, qui devaient plus tard soutenir effrontément envers et contre tous la fausseté des brefs du pape contre la constitution civile, fabriquèrent de faux brefs qui leur étaient favorables. On fit circuler un bref supposé avec un extrait d'une bulle pontificale qui approuvait provisoirement les changements décrétés jusqu'à la tenue d'un concile. Cette supposition ne manquait pas d'habileté ; bien des ecclésiastiques s'y laissèrent prendre , au moins pour un temps Pie Vï fut obligé de signaler ces faux brefs et de les flétrir publiquement.
On voit combien était difficile la position du prêtre consciencieux appelé à prêter serment. Il était entouré des pièges les plus dangereux, et se voyait dans Talternative ou de trahir ses convictions ou d'affronter un avenir ténébreux , plein de périls pour l'Église entière comme pour ses plus infimes serviteurs.
Il est certain qu'il y eut tout d'abord des ecclésiastiques qui, soit par simplicité, soit parce qu'ils n'avaient pas assez étudié les discussions de l'Assemblée , ne comprirent pas complètement la gravité de la situation. Dans quelques départements beaucoup d'ecclésiastiques n'attachèrent pas plus d'importance religieuse au serment exigé par la loi du 27 novembre, qu'au serment patriotique prêté quelques mois auparavant, et quelquelques-uns eurent la naïveté de demander s'il ne suffisait pas d'avoir prêté ce dernier serment. Ils étaient décidés à rester toujours fidèles à TËglise, mais ils pensaieni, par cet acte de soumission à la constitution du royaume , apaiser les malveillants et les faire entrer dans la voie de la conciliation. Voilà pourquoi dans certains départements le serment pur et simple fut prêté par un très-grand nombre d'ecclésiastiques, qui se rétractèrent deux mois après. Malheureusement il y eut des prêtres bien intentionnés, mais peu énergiques, qui après avoir ainsi adhéré au schisme en^ apparence , manquèrent de courage pour s'en détacher.
La plus grande partie du clergé évita tous les pièges et affronta intrépidement la persécution ; mais une fraction assez considérable, surtout au commencement , fléchit devant la révolution menaçante , et prêta serment.
On se demande naturellement quels étaient les traits distinctifs de chacun de ces deux clergés qui se firent pendant dix ans une guerre si déplorable. Il importe de constater que cette scission n'avait été amenée par aucune division préexistante. La constitution civile ne répondait nullement à un ensemble de tendances novatrices qui se serait manifestée dans une partie du clergé de France.
Nous avons montré plus haut que le premier plan des jansénistes, ses principaux auteurs, avait subi de très-graves modi-
fications. Tous les ecclésiastiques assermentés n'étaient point jansénistes, il s'en fallait de beaucoup; et tous les jansénistes n'avaient pas prêté serment. Cette scission était exclusivement l'œuvre d'un pouvoir politique ; elle avait lieu entre ceux qui voulaient que la religion ne fût pas dépendante du pouvoir civil et ceux qui se résignaient à cette servitude plutôt que de courir les chances de la lutte,
Pour être juste, on doit reconnaître que le plus grand nombre des prêtres constitutionnels envisageaient cette absorption de l'Église par l'État avec une résignation coupable sans doute, mais au fond sans aucune prédilection , et que s'il n'y eût eu aucun danger à courir ils eussent certainement préféré l'orthodoxie. Leur adhésion était donc purement passive , et dans le clergé assermenté, pour un janséniste qui voyait avec bonheur la constitution civile imposer à la France quelques-unes de ses erreurs, il y avait au moins vingt prêtres indolents exclusivement préoccupés de rester dans la paroisse à laquelle ils étaient habitués.
M. Mortimer-Temaux s'exprime ainsi sur leur compte :
a Le gros de l'armée assermentée se composait de curés timides et naïfs, qui ne voulaient pas, sur une question qu'ils regardaient comme assez indifférente, se séparer des ouailles qu'ils étaient habitués à conduire; d'ecclésiastiques qui convoitaient les places les plus élevées de la hiérarchie sacerdotale, que le suffrage populaire, si étrangement appliqué en pareille matière, allait distribuer désormais; d'anciens moines défroqués, qui ne sortirent de leur cloître que pour se jeter sur les biens terrestres avec d'autant plus d'avidité qu'ils avaient fait jadis profession de les mépriser^ et enfin de prêtres inter^ dits y qui vinrent de toutes les parties de l'Europe s'abattre sur la France (<).)>
Il est impossible de mieux rappeler les divers éléments qui composaient le clergé constitutionnel.
Il est de tradition que peu de jours avant la prestation du serment, lorsqu'on cherchait à prévoir le parti que prendraient les prêtres de la localité ou des paroisses voisines , on rangeait toujours parmi les futurs jureurs ceux qui paraissaient le moins pénétrés de l'esprit de leur état , et n'envisager le sacerdoce
(t) Tome I, p. 16.
que comme une profession ordinaire. Le fait donna presque toujours raison à ces prévisions. Il fallait en effet avoir l'esprit de son état, et ne pas tenir à ses avantages matériels pour refuser le serment. Les esprits les plus prévenus en faveur de la révolution, et des gens qui l'ont soutenue ou lui ont cédé, sont bien obligés de reconnaître que le refus de serment entraînait la perte du traitement. Tout ce qui voyait dans le sacerdoce un métier prêta serment. Naturellement les poltrons suivirent cet exemple. Les prêtres qui avaient de l'ambition et peu de scrupule s'empressèrent de jurer, car la constitution civile leur offrait de séduisantes perspectives. Beaucoup d'évêchés allaient être vacants, et à la nomination des électeurs laïques. Quelle excellente occasion pour certains abbés bourgeois qui séchaient de rage en voyant des nobles porter presque toujours la crosse et la mitre I On avait l'avantage de n'avoir pas pour électeurs des confrères dont on était parfois trop connu , mais des laïques peu compétents pour apprécier les vertus épiscopales, et trèsdisposés à proclamer qu'un prêtre qui court les clubs , les banquets , y pérore emphatiquement en Thonneur de la révolution, parle peu de la religion, et enfin les jours de fêtes civiques officie avec une écharpe tricolore par-dessus ses ornements, doit forcément faire un évêque modèle et tout à fait à la hauteur des circonstances. On voyait déjà surgir tant de fortunes politiques inattendues, que de très-petits personnages pouvaient nourrir les plus hautes espérances. Toutes ces considérations agirent fortement sur les déterminations de certains curés de ville , de certains chanoines et prieurs, qui avaient longtemps contemplé de près et avec envie les splendeurs de l'épiscopat. Des prêtres qui occupaient une position bien plus modeste, mais qui s'étaient distingués dans les clubs, firent les mêmes calculs, et réussirent.
Aux ambitieux se joignirent naturellement les mauvais prêtres , tous les membres du clergé séculier ou régulier dont la conduite était équivoque, ou qui avaient su à force d'adresse éviter le scandale et jeter un voile sur leurs désordres secrets. Dès qu'un prêtre se déclarait pour la constitution civile', le parti dominant le proclamait un vertueux et savant ecclésiastique , et ces deux épithètes étaient accolées aussi invariablement à son nom par les constitutionnels, que celle de factieux au nom de l'insermenté le plus pacifique , et celle d'in-
cendiaire à la réfutation la plus mesurée de la constitutioQ civile. Le prêtre constitutionnel n'avait plus besoin ni de prendre souci de sa réputation , ni d'apporter aucune réserve dans sa conduite, il était sûr qu'on le défendrait énergiquemeot même contre l'évidence , et que ses adversaires pourraient payer cher leurs censures. Quelques ecclésiastiques, tout à fait fatigués de leur état , le regardaient comme tué par la révolution, et se sentaient beaucoup plus disposés à jeter le froc ou la soutane aux orties , qu'à s'attacher à une Église officielle qu'ils ne croyaient pas viable : pour ces ecclésiastiques dégoûtés de leur ministère , (a constitution civile fut comme un pont jeté entre l'Église qu'ils voulaient quitter, et la société civile dans laquelle ils voulaient rentrer. Un bon serment à cette constitution était en [attendant ce qu'il y avait de mieux à faire , à leur point de vue, pour leur préparer le succès dans quelque carrière civile. Personne ne sut le faire plus adroitement que Tévêque d'Autun. Bien avant les apostasies de la Raison un certain nombre de prêtres constitutionnels avaient comme lui quitté tout à fait l'Église ou violé ses règles les plus sacrées, avec plus ou moins de scandale.
Il est certain que la lie du clergé de France s'est jetée dans l'Église constitutionnelle , mais nous sommes loin de prétendre que cette Église fût composée exclusivement de très-mauvais prêtres conduits par quelques intrigants. La majorité au contraire se composait d'hommes ignorants, abusés ou peureux; on y comptait de ces prêtres qu'un de nos plus illustres évéques qualifie de a respectables dans le sens abaissé du mot b.
Il arriva en 1791 au clergé de France ce qui arrive nécessairement à toute corporation, à toute société qui subit une épreuve terrible et très-imprévue. L'adversité en pareil cas relève certains caractères, et abaisse complètement certains autres. Presque tous les prêtres mauvais ou suspectés entrèrent dans l'Église constitutionnelle, les bons restèrent pour la plupart dans l'orthodoxie, mais il y eut de singulières exceptions. Des ecclésiastiques qui jusqu'alors avaient honoré leur profession fléchirent tout à coup. Tant d'événements imprévus avaient développé chez certains prêtres des idées d'ambition qui ne s'étaient jamais manifestées jusqu'alors, et la peur avait complètement affolé certains autres. Au contraire, des ecclésiastiques mondains et frivoles , à la vue des insultes dont on accablait
us SERMENT. 423
l'Église et des dangers qui menaçaient la foi , sentirent un zèle nouveau s'éveiller en eux, et étonnèrent par !eur dignité et leur courage ceux qui croyaient qu'une vie oisive et molle avait étouffé chez eux tout sentiment généreux, tout dévouement sacerdotal. Tel pendant la Terreur a roulé de chute en chute jusqu'à l'apostasie la plus honteuse, qui avant la constitution civile avait été par l'austérité de sa conduite un continuel sujet d'édification. Tel autre qui sous l'ancien régime était justement blâmé pour son luxe et sa frivolité s'est retrempé dans la persécution, a soutenu la constance de ses frères dans les plus mauvais jours , et pendant la seconde partie de sa vie n'a laissé que des souvenirs de dévouement et d'austérité.
Il importe ici de réfuter un préjugé assez généralement répandu. Afin de détourner l'attention du caractère schismatique et intolérant de la constitution civile, on a dit et on n'a pas encore cessé de dire que la résistance du clergé venait uniquement de sa mauvaise humeur d'avoir perdu ses biens. Il aurait voulu se venger de cette confiscation, en suscitant les plus grands obstacles à la révolution. Certaines gens ont môme l'aplomb de soutenir que ce fut là Tunique motif de l'opposition faite à la constitution civile. D'autres, plus modérés, ont l'air de croire que si le ressentiment de la perte de ses biens n'a pas été pour le clergé réfractaire le motif déterminant de son opposition , il a du moins beaucoup influé sur elle , et prétendent que si les intérêts matériels du clergé avaient été moins lésés il aurait été bien plus traitable , et aurait trouvé la constitution civile bien moins défectueuse.
Nous avons reproduit l'objection dans toute son injustice. Il suffit de rappeler certains faits, et les textes mêmes de la constitution civile pour montrer qu'elle ne soutient pas l'examen.
Si le clergé, en résistant seulement à la constitution civile, avait cédé seulement à un sentiment de rancune , il aurait vu bien vite qu'il jouait là un jeu dangereux et se mettait dans une situation bien pire encore que celle qui lui avait été faite par les lois de confiscation. Ainsi donc , ce serait seulement pour faire pièce à ceux qui avaient confisqué ses biens que le clergé aurait exercé le ministère en 1791 et en 179^ , malgré les violences de la rue, les emprisonnements, les internements, les bannissements que les autorités lui infligeaient sans cesse. S'il en avait été ainsi, pourquoi donc, pendant l'année 1792,
424 CONSTITUTION aVILE DU CLERGÉ.
lorsque l'Asseinblée législative édictait contre eux des mesures atroces, exécutées par beaucoup de départements malgré le veto , tous ces prêtres réfractaires ne se ralliaient-ils pas en masse à l'Église constitutionnelle, ou tout au moins ne renonçaient-ils pas à élever autel contre autel? Il n'était plus possible alors de se faire illusion , la persécution était depuis longtemps commencée, et c'était folie d'exposer sa liberté et sa vie pour ne même pas pouvoir satisfaire sa rancune. Il est absurde de prêter à quarante mille individus un tel plan de conduite.
Et les rétractés si nombreux en 1791 et en 1792 qui après avoir adhéré à l'Église constitutionnelle la répudiaient ensuite étaient^ls donc guidés par un pareil motif? Ces prêtres qui avaient accepté d'abord les innovations de la Constituante et touché ses traitements auraient-ils sacrifié leur intérêt et bravé tant de colères s'ils n'avaient été intimement convaincus de l'hétérodoxie de la constitution civile? Comment se fait-il encore que d'un côté si peu de réfractaires aient fléchi dans leur résistance, et que de l'autre un si grand nombre d'assermentés aient fait une rétractation publique, lorsqu'elle ne les menait évidemment qu'à être internés ou bannis?
On refusait le serment parce que la révolution prenait les biens ecclésiastiques! a-t-on dit. Mais il faudrait savoir si ceui h qui on demandait le serment perdaient beaucoup à la révolution , et si l'Église constitutionnelle ne leur offrait^aucune compensation. A qui demandait-on le serment ? Aux évêques, curés et vicaires. Voyons un peu dans quelle mesure la confiscation lésait leurs intérêts matériels.
Les évêques étaient sans doute les plus maltraités. Le décret des 24 juillet-24 août 1790, modifiant avantageusement la constitution civile , avait ainsi fixé leur sort. Le traitement de ceux dont les revenus ecclésiastiques n'atteignaient pas douze mille livres était de cette somme. Ceux-là ne perdaient donc rien ; quelques-uns d'entre eux s'enrichissaient au contraire I Les évêques dont les revenus excédaient douze mille livres avaient celte somme, plus la moitié de l'excédant, sans que le traitement pût dépasser trente mille livres. L'évêquede Paris en avait soixante-quinze mille, au lieu des cinquante mille que lui donnait la constitution civile (article 1). Les évêques dont les sièges étaient supprimés recevaient pour pension de retraite les deux
tiers du traitement qu'ils auraient eu (article 2) (1). Les évéques conservés qui par méfiance pour le nouvel ordre de choses donneraient leur démission recevraient une retraite calculée sur les mêmes bases , mais ne pouvant dépasser dix mille livres. Dix mille livres d'alors valaient certainement vingt mille francs d'aujourd'hui. Si les évéques avaient fait passer la question d'argent avant tout , ils auraient mangé tranquillement leurs retraites, qui pour ceux dont les sièges étaient supprimés pouvaient monter h vingt mille livres. Les Constituants, qui ne croyaient guère à la conscience , avaient, comme on le voit , poussé la prévoyance jusqu'à assurer une retraite fort convenable aux évéques conservés, qui, soit pftr scrupule religieux, soit par prévention politique, voudraient donner leur démission. Ils espéraient ainsi écarter de leurs sièges des prélats qui n'y seraient restés que pour leur traitement , et adoucir au moyen d'une retraite très- convenable le re^ssentiment des évéques démissionnaires dont ils redoutaient l'influence sur le clergé inférieur. Si les évéques avaient été des fonctionnaires ordinaires, préoccupés surtout de leur intérêt privé , le calcul aurait été excellent.
Sans doute les revenus de la plupart des évéques étaient diminués, mais ils ne subissaient pas une perte tellement énorme qu'elle pût les pousser au parti désespéré de refuser tous les dons du pouvoir, de lui déclarer la guerre ouvertement, et de se mettre dans la nécessité de vivre d'expédients et d'aumônes à l'étranger, s'ils n'aimaient mieux en restant en France s'exposer aux violences de la populace, ou bien à être emprisonnés par les autorités, en attendant pire encore.
D'ailleurs la situation d'évêque constitutionnel avait bien ses avantages.
Sous l'ancien régime, les évéques recevaient beaucoup d'hon-
(1) Les villes dont les sièges épiscopaux furent supprimés réclamèrent toutes. Les autorités, que le zèle religieux n'animait guère, firent valoir leur intérêt : elles n'osaient pas demander deux éTèchès dans le département, mais les autorités de chaque ville demandaient Tévéché unique pour elle. Elles priaient VAssemblée de ne pas oublier que l'évêché entraînait un collège, un séminaire, que déjà la suppression des communautés et des chapitres avait fait partir un grand nombre de bénéficiers qui avaient vendu leurs maisons, ce qui avait fait baisser le prix de la propriété et nui à la vente des biens nationaux. Elles faisaient valoir aussi les perles que la suppression des tribunaux avait fait éprouver à bien des villes.
neurs. Plusieurs d'entre eux ont occupé des emplois politiques très-importants, exercé les fonctions de ministre, d'ambassadeur. Mais le nombre de ceux qui occupaient de hauts emplois à toujours été minime. Sur près de cent quarante prélats, deuxoa trois généralement exerçaient des fonctions politiques. Grâce à la Ck)nstitution de 1791 et à Tesprit qui prédominait alors, les évoques constitutionnels se trouvèrent môles à la politique , non plus par l'influence de la cour, mais par les fonctions administratives qu'ils se firent donner. L'évêque qui avait su , par son zèle révolutionnaire, trop souvent par ses discours dans les clubs, capter les suffrages des électeurs , recevait d'eux bien souvent un nouveau gage de sympathie : s'il n'en faisait pas déjà partie, ils le nommaient membre du conseil général de son département. Que diraient certains libéraux s'il était dans les habitudes de la France actuçUe que l'évoque fût en même temps conseiller général du département ? Gomme ils crieraient contre la réunion de qualités si diverses sur une seule tête , comme ils peindraient doucereusement les fidèles dont le premier pasteur serait détourné par des travaux étrangers à son ministère? £n 179 1 ^ par amour pour les schismatiques, on ne fit aucune de ces réflexions, et pourtant ces fonctions avaient bien plus d'importance que n'en ont actuellement celles de conseiller général. Bien plus, des évêques étaient membres et même présidents du directoire de leur département, comme Séguin du Doubs et plusieurs autres. Ainsi une fraction des pouvoirs qui maintenant sont entre les mains du préfet pouvait être entre celles de l'évêque, qui s'en servait très- bien dans son intérêt personnel contre les réfractaires (1). Sans doute l'article 6 du titre IV de la constitution civile avait établi une incompatibilité entre les fonctions ecclésiastiques et celle de maire, d'officier municipal, de membre des directoires de district et de département, sans l'étendre toutefois à la qualité de membre du conseil général; mais cet article ne devait avoir d'effet que dans l'avenir et ne pas s'appliquer aux ecclésiastiques déjà élus à ces fonctions administratives. Ainsi pendant cette période si grave de l'installation de l'Église constitutionnelle, plusieurs de
(1) Si un éTèqae était membre de la commiMion départementale do conseU général, ne crierait-on pas contre une telle réunion de pouvoirs en sa personne?
ses évéques étaient revêtus de fonctions civiles et s'en servaient dans rintérét de leur secte, on vit le président du directoire du département faire adopter et signer lui-môme des arrêtés de persécution contre ceux qui refusaient de le reconnaître comme évêque constitutionnel (1).
Mais si la qualité de membre du conseil général, de président du directoire donnait à Tévêque constitutionnel un pouvoir politique souvent très-supérieur à son pouvoir religieux , qui était partout très-contesté , elle n'était qu'un acheminement à des honneurs plus élevés. L'Assemblée législative, élue quelques mois après l'installation de l'Église constitutionnelle, compta dix évêques et un certain nombre de prêtres dans son sein. Il ne faut pas oublier que parmi les nouveaux évêques beaucoup étaient inéligibles, comme ayant appartenu à l'Assemblée constituante. Dix évéques furent donc députés sur soixante éligibles. La révolution avait énormément crié contre les prélats non résidents; c'était, à l'entendre, un des abus les plus déplorables de l'Église. £lle trouva tout naturel que ses évêques pussent abandonner leur diocèse pour consacrer tout leur temps à la politique. A la Convention le clergé schismatique fut représenté par seize évêques et trente-deux prêtres : l'ambition trouvait donc parfaitement son compte dans l'Église constitutionnelle. Le lecteur va voir que la situation matérielle de ses curés était fort bonne.
On sait que jadis les curés n'étaient pas riches : la gêne de beaucoup d'entre eux comparée à l'opulence des bénéficiers oisifs avait été un thème inépuisable de déclamations contre l'ancien régime : il était certain en 1789 qu'il y avait là un abus à corriger.
La suppression des dîmes, la confiscation des biens ecclésiastiques passaient donc, de l'aveu même des révolutionnaires, pardessus la tête de la plupart des curés. Sur ce point, pas de diffi-
(1) 11 est très-probable que T Assemblée Toulut ainsi récompenser les prêtres constitutionnels qui par leur zèle s'étaient fait élire à des fonctions administratives, et faire nommer plus facilement aux dignités ecclésiastiques des hommes déjà connus des électeurs, et qui devaient naturellement pousser les corps administratifs dont ils faisaient partie à soutenir énergiquement la constitution civile. L*événemcnt ne trompa point son attente. 11 ne faut pas oublier qu*un traitement était attaché aux fonctions de membre du directoire.
428 CONSTITCTION CIYILE DU CLERGÉ.
culte. On va voir que la constitution civile leur assurait un sort parfaitement convenable.
Leur casuel était supprimé, mais l'article 5 du titre III de la constitution civile fixait ainsi leur traitement : à Paris, six mille livres ; dans les villes de 50,000 âmes et au-dessus, quatre mille; entre 10,000 et 50,000 âmes, trois mille; entre 3,000, et i 0,000 âmes, deux mille quatre cents. Puis, suivant la population, le traitement descendait à deux mille, dix-huit cents, quinze cents, douze cents livres : le plus petit curé avait ce dernier traitement, et maintenant que l'argent a une bien moindre valeur, trente mille desservants n'ont pas mille francs par an, c'est-à-dire en réalité moins de la moitié. ,
La confiscation^des biens ecclésiastiques atteignait les vicaires bien moins encore que les curés. Leur traitement était trèsconvenable; le minimum était de sept cents livres.
Mais Tailicle A de la loi du 24 juillet permettait aux curés de choisir un autre mode de traitement. Ils devaient avoir dans ce système : 1** douze cents livres; 2® la moitié de l'excédant des revenus de la cure, pourvu que le chiffre de six miDe livres ne fût pas dépassé. Ainsi le curé d'une paroisse richement dotée, mais située dans une petite ville, conservait la plus grande partie de son ancien revenu ; et les curés congruistes, dix fois plus nombreux, étaient bien plus à l'aise qu'auparavant.
Les curés supprimés par suite de la refonte des circonscriptions paroissiales étaient imposés comme vicaires aux curés dans le territoire desquels se trouvait leur ancienne paroisse. Les curés des cathédrales et des paroisses réunies aux cathédrales étaient de droit les premiers d'entre les vicaires épiscopaux. Tout avait été combiné pour ménager les intérêts et l'amour-propre des curés.
Les évéques constitutionnels avaient le droit de nommer leur conseil, composé de seize ou douze vicaires/ suivant la population de la ville qu'ils habitaient. A Paris le premier vicaire recevait six mille livres ; le second quatre mille', les autres trois mille. En province ils étaient divisés en deux classes, et les moins rétribués avaient deux mille livres, traitement bien supérieur à celui que les chanoines reçoivent actuellement. Ces places de vicaires épiscopaux devaient plaire beaucoup aux curés supprimés, ainsi qu'aux bénéficiers réduits à la pension, et aux religieux des couvents détruits. L'évéque en disposait;
elles devaient attirer les ecclésiastiques dont les électeurs n'auraient pas voulu et qui auraient cru au-dessous d'eux d'être simples vicaires.
Ainsi donc une partie très-considérable des ecclésiastiques tenus au serment ne souffraient point de la perte des biens du clergé ; et la situation d'un grand nombre était améliorée. La constitution civile faisait encore une position très-sortable à ceux qui avaient le plus souffert des décrets de l'Assemblée ; et le nouvel ordre de choses offrait à leur ambition des perspectives nouvelles.
Au contraire, les chanoines les chapelains et lesbénéficiersde tous genres, les abbés, les prieurs et les religieux 'des couvents supprimés souffraient réellement de la vente des biens du clergé. On aurait pu supposer qu'un refus de serment dé leur part tenait au regret des pertes qu'ils avaient éprouvées. Mais ils n'étaient pas tenus au serment.
Ainsi la constitution civile avait humainement toutes les chances pour elle, car les prêtres que la révolution avait le plus lésés n'étaient pas appelés à lui prêter serment, et ceux dont elle améliorait la position étaient invités à le prêter. Et pourtant il fut refusé ou rétracté bien vite par la grande majorité de ces derniers. Peut-on raisonnablement attribuer cette conduite au ressentiment que leurs pertes leur auraient fait éprouver?
Voyons maintenant quel était le sort des ecclésiastiques appartenant aux corporations supprimées et aux ordres religieux.
Les abbés et prieurs conmiendataires, les dignitaires des chapitres, chanoines prébendes, semi-prébendés , chapelains, officiers ecclésiastiques et tous bénéficiers quelconques dont les bénéfices étaient supprimés, avaient droit à une pension ainsi fixée par la loi du 24 juillet.
Tous ceux dont les revenus ecclésiastiques étaient au-dessous de mille livres n'éprouvaient aucune réduction.
Les revenus de beaucoup de chapellenies et même de nombreux canonicats étaient inférieurs à mille livres. Il y avait même des bénéfices qui valaient tout au plus cent livres. Les ecclésiastiques de cette catégorie n'avaient donc pas lieu de se plaindre , car ils avaient le même revenu et n'étaient plus astreints à chanter leur office. Il faut donc retrancher du nombre des adver-
saires intéressés de la révolution tout ce menu fretin des bénéficiers.
Ceux dont les revenus dépassaient mille liwes recevaient : l"" mille livres; 2^ la moitié du surplus, sans pouvoir aller au delà de six mille livres.
Ainsi le chanoine dont la prébende valait deux mille livres par an était réduit à quinze cents : si elle en valait trois mille, il n'en touchait plus que deux mille.
Les gros bénéficiers étaient certainement les plus lésés. Pour toucher la pension la plus élevée, c'ost-à-dire six mille livies, il fallait avoir eu au moins onze mille livres de revenu : c'était bien déchoir! les titulaires d'abbayes qui rapportaient trente ou quarante mille livres devaient être les plus mécontents.
Mais ces gros bénéficiers n'étaient pas nombreux. Nous ne faisons pas non plus difficulté de croire que les titulaires des bénéfices moyens, quoique bien moins maltraités, ne devaient pas être favorables au régime qui avait considérablement rogné leur aisance. Mais en quoi leur mécontentement a-t-il pu contribuer à l'échec de l'Église constitutionnelle, puisqu'ils n'étaient pas appelés à prêter serment?
On dira peut-être que par ressentiment ils ont tellement agi, intrigué auprès des prêtres tenus au serment et des populations catholiques que la constitution civile a dû rencontrer tout de suite une formidable opposition.
Il faudrait alors leur supposer sur le clergé et les laïques une influence dont ils étaient complètement dépourvus.
Les gros bénéficiers étaient peu nombreux, et, comme dit Barruel, n'avaient le plus souvent d'ecclésiastique que la moitié de l'habit. Quelques-uns menaient une vie scandaleuse, les meilleurs et les plus estimés n'étaient puissants que par leurs biens, mais n'avaient aucune influence religieuse. Les curés les jalousaient, et n'étaient nullement disposés à s'en rapporter à eux pour la direction de leurs consciences. Pour les populations c'étaient des gentilshommes en petit collet, et rien autre chose, et non-seulement elles n'avaient aucune confiance dans leur capacité à comprendre et à défendre les intérêts de TÉglise, mais elles se défiaient encore d'eux à cause du- septicisme et des doctrines philosophiques que beaucoup de ces abbés mondains affichaient publiquement.
Les chanoines des cathédrales et des collégiales étaient cer-
tainement des adversaires bien plus nombreux et bien autrement redoutables. Néanmoins, s'ils avaient été les seuls instigateurs del'opposition qui fut faite à la constitution civile, elle aurait réussi à s'implanter en France.
Les membres du clergé paroissial se voyaient avec peine primés et tenus à distance par les membres des chapitres cathédraux et de certains chapitres nobles. Dans quelques diocèses l'hostilité entre les curés et ces corporations était très- vive; les révolutionnaires devaient les réconcilier. En attendant, le clergé des chapitres n'exerçait qu'une très-faible influence sur le clergé paroissial, et si ce dernier ne s'était pas senti blessé dans sa conscience, le seul ascendant des chapitres n'aurait entraîné à une scission qu'un nombre extrêmement restreint de curés et de vicaires.
Quant aux laïques, les chanoines et chapelains n'avaient, par leurs fonctions mêmes, aucun rapport spirituel avec eux dans les villes : ils ne catéchisaient ni ne confessaient pour la plupart ; leur influence sur eux devait donc être très-bornée. Ils pouvaient encore moins agir sur les campagnes, car ils y étaient tout à fait inconnus et n'avaient aucun moyen d'en prémunir les habitants contre le schisme (1).
On voit donc, en examinant la situation de près, qu'il est impossible d'attribuer à un ressentiment mesquin l'admirable résistance que le clergé opposa à la constitution civile.
En effet, le serment était demandé seulement aux ecclésiastiques qui souffraient le moins de la confiscation et à ceux dont la situation se trouvait améliorée par les nouveaux décrets.
Et d'un autre côté on ne le demandait pas à ceux qui étaient les plus maltraités dans leurs intérêts, et cette catégorie d'ecclésiastiques avaient peu d'influence sur le reste du clergé I
Nous avons supposé, pour faciliter la discussion , que tous les bénéficiers réduits à une pension étaient hostiles à la révolution. Nous faisions une trop grande concession à nos adversaires.
Plus d'un bénéficier pensionné se jeta dans l'Église constitutionnelle et sut très-bien réparer ainsi ses pertes pécuniaires.
(1) Il y âTait de petits chapitres dans quelques localités de très-peu d*importance qu^on peut même qualifier de Tillages, mais leur nombre était trop infime et leur influence trop faible pour qu'ils pussent susciter des obstacles à la réyolutioD.
432 CONSTITUTION CiVILI DO CLERGÉ.
Plusieurs d'entre eux furent évêque? (i). Des moines et des religieux furent également portés à Tépiscopat constitutionnel (2). Beaucoup d'ecclésiastiques de cette catégorie acceptèrent des places de vicaires épiscopaux ou demandèrent , pour devenir curés, les suffrages des électeurs de district.
Les moines, il faut en convenir, ne se conduisirent pas tous comme ils l'auraient dû. Beaucoup d'entre eux, habitués à une existence trop douce, connaissaient aussi mal la théologie que la pratique des devoirs sacerdotaux ; ils ne virent dans l'Église constitutionnelle qu'un carrière nouvelle qui s'ouvrait devant eux, et coururent après ses traitements.
Nous dirons donc du clergé qui n'était pas tenu au serment ce que nous avons dit de l'autre : tout ce qui était fatigué de son état, ambitieux ou cupide, entra dans l'Église constitutionnelle.
Pour obtenir des serments, la révolution eut grand soin de faire constamment appel aux passions les plus antisacerdotales, à l'ambition, à la cupidité et à la peur. Tout avait été calculé poureflrayer les malheureux ecclésiastiques; on les avait à dessein exposés aux colères aveugles delà populace en les obligeant de prêter ou de refuser le serment en public. Certains prêtre, au moment de refuser leur serment au milieu de la messe, devant la municipalité et une troupe de révolutioimaires furieux, sentirent leur courage défaillir. Ne soyons pas trop sévères; plus d'un fut épouvanté par la vue de sinistres figures, par d'atroces menaces. Des furieux, le jour désigné pour le serment, se rendaient armés à l'église avec l'intention bien arrêtée de se servir de leurs armes contre le curé s'il refusait de jurer (3).
Le curé du village de Septsaux, en Champagne, était en chaire et expliquait à ses paroissiens les raisons de son refus de serment. Un coup de fusil lui fut tiré par un des assistants, et il tomba mort dans sa chaire.
(1) Séguin dans le Doubs, Cazeneuve dan^» les Hautes- Alpes , Besaocdle dans TAude, Pacareau à Bordeaux, Pelletier à Angers.
(2) Villar, doctrinaire, dans la Mayenne ; Torné, doctrinaire, dans le Cher, Lamourette, lazariste , dans le Rhône ; Ck)nstant, dominicain, dans le Lot -.Sermet, carme, dans la Haute-Garonne; Sanadon, bénédictin, dans les Basses-Pyrénées ; Molinier, doctrinaire, dans les Hautes-Pyrénées; Primât, deroratoire» dans le Nord ; Périer , de l'Oratoire, dans le Pny-de-DAme.
(3}.Nous en avons trouvé des preuves dans les archi?es des comités.
AFertans, dans le département duDoubs, le caré déclarait en chaire à ses paroissiens qu'il ne pouvait prêter le serment pur et simple. Un chirurgien de l'endroit tira de sa poche un pistolet chargé, et fit feu sur lui. Heureusement il ne l'atteignit pas, mais l'intention était aussi bonne que celle de l'assassin du curé de Septsaux (1).
Bien d'autres misérables vinrent le jour du serment dans les églises avec le même dessein , et occasionnèrent des scènes épouvantables. L'Assemblée, en exigeant que le serment fût prêté ou refusé en public, savait bien ce qu'elle faisait ; mais la fermeté d'un grand nombre d'ecclésiastiques rendit ce honteux calcul à peu près inutile. Si l'on doit être indulgent pour ceux qui faiblirent un moment devant de pareils dangers, il faut du moins rendre l'hommage le plus complet aux prêtres qui trouvèrent dans leur conscience assez de force pour les braver.
(1) M. Jules Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire du DoubSj tome I, p. 176.
I4t police da comité des Recherches. [Voir chapitre II.)
Peu de temps après son établissement, les membres du comité des recherches voulurent apporter un peu de méthode dans leurs travaux, et firent ce règlement, d'après lequel on peut connaître les attributions que le comité s'était adjugées tout d'abord.
« Le comité des recherches, considérant que malgré toute l'activité qu'il a mise dans les fonctions qui lui ont été confiées, la quantité extraordinaire de papiers qu'il a trouvés dans les cartons, ou qui lu ont été apportés, a formé une espèce de cahos (sic) duquel il ne peut sortir sans un ordre de travail particulier, a arrêté ce qui suit :
« 1<* M. le président Le Berthon, M. l'abbé Gouttes, et M. Goupil de Préfeln ont été chargés de faire un journal des opérations du comité^ à compter du jour où il est entré en fonctions jusqu'à celui où il les quittera, journal dans lequel ils auront soin principalement de rapporter les découvertes de quelque importance qui auront été faites. M. le président, et M. l'abbé Gouttes qui tiendra la plume, feront en outre ouverture des lettres et paquets qui seront adressés au comité , les enregistreront, et les remetronê (sic) à l'instant aux personnes ci-après nommées.
a 3^ MM. Salomon, Boudeville^ du Metz et Chasset recevront des mains de M. le président et de M. Tabbé Gouttes les lettres et paquets qui seront adressés au comité pour en faire sur-le-champ le rapport et y faire les réponses qui seront nécessaires ; de plus ils entretiendront la correspondance convenable sur tous les objets du ressort du comité ; ils recevront en outre toutes les déclarations qui seront faites, et en dirigeront la suite.
« 3<* M. le comte Charles de Lameth, M. Revbell et M. Buzot feront ou se procureront de la manière qu'ils jugeront convenable aux frais de l'Ëtat, s'il est nécessaire de faire quelques dépenses à ce sujet, le dépouillement des papiers déposés à l'hôtel de ville , même ceux déposés aux différents districts et confiés au comité de police ainsi qu'à celui des recherches de la ville, dans lesquels il peut ou il pourrait y avoir des renseignements ou des preuves des délits nationaux pour la recherche desquels le comité de l'Assemblée nationale est établi
« 4® MM. Emery, Glezen et Pethion de VilleneuTe, suivront le» procédures commencées ou qui s'introduiront au GliAtelet relativemeot aux délits nationaux ; ils se procureront la communication des pièces de ces procédures pour en faire le rapport au comité , ainsi que celai des procédures qui seront envoyées au comité des autres tribunaux , tant de Paris que des autres parties du royaume.
« 5<^ Pour plus d^accélération de toutes les opérations ci-dessus, tous les papiers actuellement dans les cartons seront répartis à chacun des membres du comité proportionnellement pour chacun d*eux en flaire un rapport succinct qui sera joint à la liasse de chaque affaire...
Fait au comité des recherches de TAssemblée nationale le 7 sep-^ tembre 1789 ; signé Le Berthon , Charles Lameth, Goupil de Préfelo, Gouttes, curé d*Argilliers', Buzot , Salomon|, de la Faugère , Chasset, Rewbell, Bouteville, Dumetz, Gouttes, curé d'Argilliers, secrétaire.
Le comité à peine formé prétendait exercer une surveillance haute de police sur toute la France, et s'occupait spécialement des procès politiques. Il se donna bientôt de nouvelles attributions, et son intervention soit dans le domaine de Tadministration, soit dans celui de la justice devint tous les jours plus marquée.
Nous avons dit que le comité des recherches avait une police et de nombreux espions. L'argent ne lui manquait pas pour récompenser leurs services. Il se Gt remettre par le trésor public des sommes assez importantes. Nous avons retrouvé une noie de dépenses du comité précédée de cette mention : « Emploi des 173^600 livres touchées au trésor royal sur les mandats de M. de la Fayette. »
Les dépenses sont ainsi détaillées :
a Pour observations dans fintérleur à Paris et dans les diverses provinces de la France, il a été payé aux sieurs Paul Longpré, Vaugieo, Sommellier, Carpentier et La Borde, qui étaient à la tête de ces opérations pendant les mois d'octobre, novembre et décembre 1789, janvier, février, mars, avril 1790, la somme de 83,428 livres. »
« Ces observations ont porté principalement :
• V Sur des hommes suspectés de tramer des complots de contrerévolution, ou d'exciter des troubles, tels que MM. de Riole, de Guer, la Bintinaye, Simon, Poupartde Beaubourg, d'Agout, de Malaisie, de Boisgelin, Vitré, Croaré, Phénix de la Prade, Morizon Beaulieu , de Gourgues , Rutledge , La Clos lorsqu'on a cru qu'il y revenait (sic) ;
« 2<^ Sur les faiseurs de faux billets de la caisse d'escompte...
« 3<> Sur les étrangers soupçonnés de répandre de l'argent ;
« 4^ Sur les ambassadeurs, M. de Mercy, l'ambassadeur de Naples et sa femme, Tambassadeur de Sardaigne... »
Viennent ensuite des détails de moindre importance, signés Lafayette, Bailly, Duport.
Lorsque Bonne de Savardin fut arrêté sous l'inculpation de complot
eontre-révolutioDDaire^ Charles de Lameth écrivît au comité (25 août 1790) une lettre dans laquelle il demandait une gratiOcation pour la personne qui Pavait arrêté et apporté en même temps cinquante-quatre paquets relatifs à son affiadre. « Votre attachement pour la patrie, disait Charles de Lameth, vous portera à vous occuper de ses intérêts. » Cette chaleureuse recommandation fut transmise par Bailly au comité, qui ne paratt pas Favoir prise en considération.
M. La Borde de Méréville, député, fit une offrande patriotique de 50,000 livres le 7 mai 1790. — Cette somme passa au comité des recherches, qui remploya en voyages et investigations. Le compte détaillé existe aux archives du comité.
On lit à l'article 7 : « Le 30 juin remis à M. le maire de Paris, et pour voyages par ordre du comité, 3,401 livres 4 deniers. »
Article 8 : « Le 5 juillet^ remis à M. Bailly, pour recherches, 2,000 livres. »
Des voyages à Nancy, Rouen, Limoges furent payés sur cette somme. Le voyage de Limoges se rapportait sans doute à Tarrestation de M™' de Jumilhac(v. chapitre II, page 86).
Le 27 mai 1791, envoyé à Strasbourg et menues dépenses, 3,845 livres 12 deniers.
Pour des avances en recherches à la municipalité de Strasbourg , 2,400 livres.
Un courrier envoyé au comité par cette municipalité, 300 livres.
Le maire de Strasbourg, Dietrich, reconnaît avoir reçu des mains de M. Victor Broglie pour espionnage sur la rive droite et écrits utiles à la Constitution 2,400 livres en assignats, le 22 juillet 1791. — Le 2 juin précédent, il avait également donné quittance à Victor Broglie de la n)éme somme pour le comité de surveillance de Strasbourg. Cet argent était employé surtout à propager des écrits favorables à la constitution civile.
Les espions du comité lui adressaient de nombreux rapports, et aussi de nombreuses demandes d'argent. Il existe aux archives du comité un dossier rempli de leurs quittances. Le sieur Richard, secrétaire, était chargé de les payer.
Un nommé Goisset, soi-disant avocat au parlement, était espion voyageur du comité. En octobre 1790, il se rendit en Suisse et en Savoie avec deux autres espions pour surveiller les royalistes réfugiés dans ces deux pays. Ils se faisaient passer pour de chauds partisans de l'ancien régime, affectaient un grand zèle et fréquentaient partout les émigrés. Goisset adressa au comité un rapport très-étendu et de peu d'intérêt. 11 ne se trouva pas sufûsamment payé de ses peines, et tout en espionnant pour le compte du comité des recherches la société monarchique fondée par M. de Clermont-Tonnerre, il ne cessa de Timportuncr de ses demandes. Il avait cependant reçu en très-peu de temps
une somme de 600 livres et une autre de SOO , mais il se prétendaît ruiné par ses voyages et ses absences multipliées. Pendant qu'A voyageait pour le comité, ses créanciers avaient fait mettre les scellés chez lui en son absence; pour obtenir dePargent, il déclarait au comité qu*fl allait être forcé de justifler des causes de son voyage et de produire ses ordres. Ces messieursMe traitaient absolument comme un chien importun auquel on jette de temps en temps un os pour s'en débarrasser.
Une note constate qu*il doit être payé 900 livres au sieur Delaborde pour avoir surveillé Marat; elle est du 21 septembre 1791 et signée Ch. Delacour.
Toutes ces notes, instructions^ quittances, etc., étant faites sur des feuilles volantes , il s*en est perdu un très-grand nombre. Mais il en reste assez pour qu'on puisse se convaincre que le comité des recherches s'occupait bien plus des émigrés et des conspirateurs plus on moins authentiques du dedans, que des hommes qui prêchaient ouvertement le pillage et le meurtre, et de ces ofGciers municipaux qui au lieu de veiller à la sécurité publique, pactisaient avec les brigands. S*il a quelquefois surveillé Marat, il s*est bien plus occupé des amis de Malouet et de Ciermont-Tonnerre.
La municipalité de Paris avait aussi son comité des recherches, dont Garran de Coulon et Brissot faisaient partie, et son comité de police dont les membres étaient beaucoup plus préoccupés de chercher des royalistes conspirateurs que de punir les misérables qui cherchaient constamment à faire subir le sort de Foulon et de Berthier à de nouvelles victimes. Ces comités étaient en rapport avec ceux de rAssemblée ; très-souvent ils agissaient de leur propre autorité , mais quelquefois aussi ils les consultaient pour mettre leur responsabilité à Fabri. Ainsi le comité de police crut opportun de demander au comité des recherches la permission de violer le secret des lettres.
« Le comité de police de Paris , ayant eu avis qu'un paquet adressé à un banquier de Chambéry contient des lettres importantes qui peuvent intéresser essentiellement la chose publique, a donné avis à M. le directeur de la poste aux lettres de retenir le paquet et de l'envoyer au comité de police. Messieurs du comité des recherches de TAssemblée nationale, dont M. Le Baroy d'Oigny demande la permission pour être autorisé à remplir les intentions de la ville , sont suppliés d'approuver ce moyen de précaution contre les ennemis de la patrie.
« Fait au comité de police, le 26 octobre 1789; signé Isnard de Bonneuil, Poussin de Grandhuy, do Caudin, l'abbé Fauchet. »
L'ordre au directeur des postes, signé l'abbé Fauchet, Isnard de Bonneuil, Duport du Tertre, est joint à cette lettre.
On voit que dès le début de la révolution le secret des lettres fut violé, et malgré plusieurs manifestations éclatantes de l'Assemblée, il
ne cessa de Tétre. Tous les comilés, y compris ceux de TAssemblée^ se servaient de lettres interceptées violemment.
L'abbé Fauchet s^occupait donc de police en 1789. La révolution trouvait bons à tout les prêtres qui Fencensaient. Le futur girondin prenait très au sérieux ses fonctions, de membre du comité de police, comme le prouve un billet de ce comité, qu'il a déposé, nous ne savons pour quel motif, au comité des recherches ; il est ainsi conçu :
« M. Fabbé Fauchet est prié de s'expliquer
i^ sur les subsistances;
3<» Augeard;
3« Bezenval (leurs procès allaient être jugés par le Châtelet) ;
4^ Sur la conversation que M. de la Fayette a eue avec le roi en présence de M. le duc d'Orléans, et s'il se présente des preuves contre ce dernier... »
Fauchet ne pouvait guère donner de renseignements sur cette con* versation que par des rapports de subalternes ou de domestiques des Tuileries. Plus tard il convint en pleine séance qu'on recevait régulièrement les délations de certains serviteurs du roi, et loua leur conduite.
Au moment où des courriers paraissaient sur toutes les routes, annonçant qu'on fauchait des blés, et qu'on voyait accourir des milliers de brigands, quelques-uns des auteurs de cette panique eurent Fidée d'organiser dans les tribunes une véritable claque au profit des orateurs de la gauche de FAssemblée. D'autres auxiliaires devaient faire le métier d'espion. Leur projet fut mis à exécution, mais au bout de quelques mois l'argent fit défaut ou le zèle des organisateurs se ralentit, et quelques-uns de ceux qu'ils avaient employés écrivirent au comité des recherches une lettre curieuse dont nous avons respecté l'orthographe.
« ... M. Julien (aide-de-camp de Lafayette!) fit mettre en occupation l'année dernière dans le courant du mois d'août environ 200 personnes qu*il a payé à 40 sous par jour ; Jeur occupation était d'aller à FAssemblée nationale et d'y applaudir MM. de Mirabeau, Clermont- Tonnere (il n'avait pas encore rompu avec la gauche), Lamethe frères, Bamave, Baiily maire et autres. D*autres de ces personnes était soit à Saint-Cloud ou à Paris chez le roi pour veiller aux personnes qui lui rendait visite ainsi qu'à la reine. D'autre était pour écouter les motions de ce qu'il se disait, tant aux Thuilleries qu'au Palais-royal, et de faire attention aux personnes qui parlait contre MM. de la Fayette et Baiily , et de faire en sorte de les suivre et connaître leur nom et demeurent. D'autres était suivre les démarches de plusieur député dont on donnait les noms et demeurent ; dans cette intervalle, M. Julien fit venir d'Orléans M. Delaborde Fun de ses cousins pour être à la tête de ses affaires , et pour recevoir tous les matins les rapports de chaque personne qui était proposée à cet effet, et M. Desborde faysait le paye-
442 CONSTITUTlOrV CIVILE DU CLERGÉ.
ment tous les quinze jours, et depuis envirout deux moy, M. Julien i suspendu tous les payement sans avoir averty aucune personne tandit qu*il avait promis de les occuper jusqu'à la nouvelle législature; il y a plusieur de ses personnes qui n*ont pas même été payé depuis le mois de février et qui ont travaillé comme du passé , et ses deux cent per* sonnes depuis que M* Julien a suspendu ses paiements , ont réclamé tant à M. Lafayette qu*à M. le Maire, s*il était en connaissance de ses arfaires , et ont répondu qu*il n'en avait aucune connaissance et qu*il n^avait jamais débourser un sol pour cette affaire, pourquoi nous nous sommes rendu au comité des recherches de FAssemblée nationale pour savoir s*il était à la connaissance de messieurs du comité. >
Cette^singulière épitre porte les signatures : Goulard, Girardot, Hure, Huot, François, Labranche. Le comité des recherches en reçut d*aatrès du même genre. Lorsque Rewbell le présidait, deux individus nommés Loiive et Leroy lui adressèrent des réclamations semblables, comme chargés de mettre l'ordre dans les tribunes. Ils donnèrent dans leur lettre l'adresse de toute leur bande. Rewbell leur répondit qu'il ne savait pas de quoi il s'agissait. Le comité des recherches avait fini par prendre la direction de la police de l'Assemblée, et les groupes de députés qui avaient organisé au début de la révolution des polices particulières s'en reposaient alors sur lui.
Réclamation par les collégros électoraax d*ane indemnité
pécuniaire.
Aux termes de la loi du 22 décembre 1789 tous les électeurs du département se réunissaient alternativement au chef- lieu de l'un des districts pour nommer les députés, l'évéque, le conseil général du département : les électeurs de chaque district se réunissaient à son chef-lieu pour nommer les membres du conseil de district, les juges, les curés, etc.
Le nombre des fonctionnaires électifs étant très-grand , les électeurs étaient exposés à de fréquents dérangemenls. Comme ils étaient soumis à un certain cens, on pouvait les supposer au-dessus de cette dépense ; néanmoins chez un grand nombre d^entre eux , le zèle patriotique ne fut pas assez fort pour les empêcher de se plaindre vivement des frais auxquels leur qualité d'électeurs les obligeait; et dans un grand nombre de départements on les vit réclamer avec beauconp de persistance une indemnité pour chaque jour de déplacement.
Il ne faudrait pas croire que ces électeurs fussent déjà fatigués, blasés par un long exercice de leur droit : ces réclamations se produisirent
dans les premiers temps de la révolution. Plusieurs d*entre elles datent de mai et juin 1790, et la loi électorale est du 22 décembre précédent. En 1791 un nombre considérable de collèges électoraux avait impérieusement réclamé cette indemnité, soit aux administrations locales , soit au comité de constitution^ et comme TAssemblée faisait la sourde oreille à une demande aussi contraire à Tesprit qui Tavait animée lors de la confection de la loi du 22 décembre , les électeurs se faisaient très-souvent allouer une indemnité par le département. Les démagogues de tout temps ont prétendu qu*il fallait donner une rémunération à tout citoyen dérangé de ses affaires par Taccomplissemeni d*un devoir civique, et c*e8t en vertu de ce principe qu*on a fîni par payer les gens du peuple pour les faire venir aux assemblées de sections.
Le 12 juin 1790 l'Assemblée électorale de^ Côtes-du-Nord demanda une indemnité à la Constituante qui ne lui répondit rien. Mais le directoire du département n*osa pas résister aux sollicitations persistantes des électeurs, et le 10 novembre il leur alloua trois livres par jour (I).
Le môme jour« 10 novembre, Moysset, président du département du Gers, demanda au comité de constitution d'accorder une indemnité aux électeurs.
Le 8 juillet 1790 le directoire du Cantal avertissait F Assemblée que ses électeurs réclamaient vivement une rémunération, et Tavaient chargé de la Gxer. !Nous avons rapporté dans le chapitre VU que le 25 octobre 1790 le département du Finistère, pour faciliter Télection de Tévéque constitutionnel, décida que chaque électeur recevrait un mandat de 50 livres.
Le 13 novembre 1790, le directoire de laCorrèze accordait aux électeurs trois livres dix sous par journée de déplacement. Il déclarait à l'Assemblée qu'il avait reçu des sommations impérieuses , et qu'il avait pris cet arrêté dans la crainte de les voir déserter le scrutin.
Le 19 novembre le directoire du Doubs déclarait au comité de constitution que si Ton ne donnait une indemnité aux électeurs il faudrait craindre les effets de leur découragement.
Les électeurs des Basses- Alpes fixèrent eux-mêmes leur indemnité à 6 livres par jour et 25 sols par lieue. Le directoire des Hautes- Alpes appuya auprès de l'Assemblée une demande semblable. Les électeurs de la Dordogoe, de la Côted'Or, du Gard, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, de l'Ain, de la Haute-Garonne, de la Haute- Loire, de la Gironde firent les mêmes réclamations. La pétition des électeurs de la Gironde est signée en tête par Guadet, président de l'Assemblée électorale.
Les directoires d'Indre-et-Loire et de l'Ardèche avaient pris sur eux de payer les électeurs.
Le 23 mars 1791, les électeurs des Ardennes demandaient à l'Asscm-
(1) Archires du comité de constitution.
blée de les rétribuer, et déclaraient que c'était au déCaut d*iodeiiimté qu'il fallait attribuer Tabstention d*un tiers du corps électoral.
Le 28 février rAssemblée électorale du département de TAude, réih nie à Carcassoune pour élire Tévéque et un membre du tribunal de cassation, avait déclaré nettement qu'elle ne procéderait pas à ces élections, si on ne lui accordait pas une indemnité ; et le directoire, craîgoant justement que les élections n'eussent point lieu, accorda à chaque électeur cinq livres par jour (1).
Le 3 juin 1791 le conseil général de Maine-et-Loire demandait à FAssemblée d'allouer aux électeurs trois livres par jour lorsqu'ils seraient réunis en assemblée générale : deux livres lorsqu'ils seraient en assemblée particulière ; de plus lorsqu'il y aurait assemblée générale il leur serait compté un jour pour aller et un jour pour revenir, et deux lorsqu'ils seraient à dix lieues de distance. L'Assemblée électorale des Bouches-du-Rhône se vota un traitement.
Beaucoup d'autres départements durent envoyer à l'Assemblée dei pétitions semblables, qui n'auront pas été conservées; mais il n'en est pas moins certain que les électeurs de vingt-trois départements an moins ont réclamé Tindemnité, et, que plusieurs directoires l'ont accordée sans l'autorisation de l'Assemblée : cette singulière tendance d'une partie importante du corps électoral n'a guère été relevée jusqu'ici par les historiens de la révolution.
Le ton de ces pétitions est assez curieux : ces électeurs regardent l'indemnité comme une chose due, et n'ont pas l'air de comprendre qu'on puisse leur demander de se déranger pour rien. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici d'électeurs du second degré, payant au minimum une contribution de la valeur de dix journées de travail. Ils devaient pour la plupart payer bien plus que le minimum exigé par la loi ; aussi estil difGcile d'accepter leurs dires et d'expliquer par une gène véritable l'âpreté et la persistance de leurs réclamations. L'électorat , d'après la loi du 22 décembre 1789, .était une véritable fonction qu'on briguait dans les assemblées primaires , il est donc singulier que beaucoup d'électeurs se soient immédiatement montrés si peu pressés de l'exercer. C'est pourtant ce que les pétitionnaires ne cessent de répéter, ils prétendent qu'un nombre considérable d'électeurs s'abstient, et ils attribuent cette abstention à la crainte de dépenser. Nous ne croyons pas que cette raison soit sérieuse, mais il n'en est pas moins curieux de constater que dans lune partie notable de la France on a dû dès le début de la révolution déplorer le peu d'empressement des électeurs à remplir le mandat si important que la loi venait de leur accorder. Lors delà révision de la Constitution, à la séance du 11 août 179r, Tbouret proposa d'exiger pour être électeur une contribution qui ne se-
(1) V. tome II, chapitre III.
rait plus de dix mais bien de quarante journées de travail. Beaumetz fit valoir à l'appui de cette proposition la désertion du scrutin et les demandes de traitement adressées par les électeurs. Barnave soutint avec beaucoup d'habileté cette demande d'élévation du cens électoral. Plusieurs pétitions insistent beaucoup sur le traitement accordé aux administrateurs de département et de district, et prétendent que la situation des électeurs est absolument la même. Il est inutile de relever l'absurdité de cette prétention, mais il faut reconnaître qu'elle est tout à fait caractéristique. Nous avons eu souvent occasion de faire remarquer au lecteur qu'à cette époque aucun corps , aucune autorité ne voulait rester dans ses attributions, et que les assemblées électorales se mêlaient souvent d'émettre des vœux et d'empiéter sur l'administration. Les quatre ou cinq cents électeurs d'un département ne pouvaient se mettre dans la tête que leur rôle se bornait à élire les administrateurs^ les magistrats, les juges de paix, etc. Ils étaient la source des pouvoirs de toutes les autorités du département, et ils trouvaient fort dur de ne pas avoir sur elles un droit do contrôle et de surveillance plus étendu que celui de tous les autres citoyens actifs. Délégués du peuple légal pour élire, ils se croyaient volontiers ses délégués pour administrer, et finissaient par regarder les fonctionnaires qu'ils avaient élus comme leurs agents directs, comme responsables envers eux. Cette disposition d'esprit chez les électeurs du second degré alla tou* jours en s'accentuant Ils réclamaient très-vivement une indemnité parce qu'ils se croyaient des fonctionnaires aussi bien que les administrateurs. Ensuite ils voulurent administrer eux-mêmes, et avant la fin de la Constituante on vit les électeurs des Bouches-du-Rhône (1) usurper le pouvoir. Plus tard on verra les collèges électoraux, réunis seulement pour procéder à certaines élections, se déclarer investis Ide tous les droits du peuple, destituer et remplacer tous les fonctionnaires électif qui leur déplaisent , bien que les lois déclarent formellement qu'ils doivent continuer leurs fonctions.
InTasion de la Chartrease de Moiit-Diea.(yoir chapitre VI.)
... « Quinze cents hommes au moins de milices nationales et des villages des environs, ayant leur commandant à leur tête, sont entrés le 4 dans la Chartreuse avec tout l'appareil militaire, et se sont ensuite répandus dans tous les endroits de la maison , sans ordre, sans discipline, sous le prétexte qu'il y avait une quantité considérable d'armes et de munitions de guerre qui y avait été déposée depuis peu : il n'est
(1] V. tome II, chap. 10.
pas un seul endroit où ils niaient fouillé, ils ont pénétré dans les réduits les plus secrets, et ont commis plusieurs désordres dont ils (les moines) se sont plaints à quelques-uns de messieurs les officiers, mais quelle que soit la perte que leur occasionne Tenlèvement de plusieurs choses et les denrées que les soldats ont perdues ou consommées, ils se contentent d'en gémir en secret, s*ils n'avaient pas eu d'autres sujets de plaintes et s'ils se croyaient exempts de crainte pour FaTenir. L'espèce de fureur qui animait le soldat n'a pu être arrêtée par la prudence et la fermeté de la plupart de messieurs les officiers : ils se soot répandus en propos les plus injurieux et les plus atroces. Les religieux en ont entendu proposer avec feu de les égorger tous et de mettre le feu à la maison. Plusieurs même ont pris querelle entre eux parce que quelques-uns voulaient s'opposer à de pareilles violences, et presque tous sont sortis en disant que la yisite était mal faite, que quœqu'ils n'y eussent rien trouvé ils n'en étaient pas moins persuadés que les religieux étaient des ennemis de la nation , qu'ils avaient mieux réussi à cacher leur dépôt qu'eux à le trouver, et qu'ils ne tarderaient pas à revenir, et qu'ils ne quitteraient pas qu'ils ne l'eussent découvert. Le ton animé avec lequel ils ont proféré ces menaces en aurait imposé aux personnes les plus accoutumées au tumulte et à la licence milit<iirc ; quelle impression n'ont-elles pas dû faire sur des religieux qui ne connaissent depuis longues années que la tranquillité et la paix du cloître! Le lendemain nous crûmes le danger passé, les troupes nationales, qu'une fausse alerte avait portées sur Stenay, revenaient à leurs foyers : nous sortîmes pour la promenade d'usage. Les transes de la veille la rendaient bien nécessaire ! I..es deux religieux soussignés abordèrent la chaussée, qui est distante de leur maison d'environ un quart de lieue, la traversèrent sans parler à personne pour entrer dans un autre chemin. A peine furent-ils éloignés de vingt à trente pas qu'on leur déchargea successivement sept ou huit coups de fusil, dont quatre les frisèrent de si près que ce n'est que par le plus grand bonheur qu'ils échappèrent à ce péril. Ils ne connaissent que très-imparfaitement les auteurs de ce crime, ils les connaîtraient qu'ils se garderaient bien de les nommer, et ce n'est pas pour les dénoncer qu'ils osent vous en écrire, c'est uniquement pour faire connaître le danger auquel ils sont journellement exposés, et l'injuste fureur que le peuple conserve contre eux. Tous les citoyens sont individuellement sous la sauvegarde de la loi, plusieurs décrets de l'Assemblée nationale protègent et les personnes et les propriétés, et défendent aux municipalités de les vio* 1er sans des ordres supérieurs. Ce n'est donc plus la loi qu'il faut invoquer, puisqu'elle est sans force : il n'est plus de moyen de salut que dans votre humanité et dans votre sagesse. »
Ils finissent en déclarant que depuis la révolution on a tellement excité les esprits contre eux par de fausses inculpations d'aristocratie,
qu*ils n'ont plus qu*à choisir entre la fuite et la mort. La lettre est signée Jacques Guillot et Joseph Lépicié, 10 août 1790.
Le 26 août le comité leur répondit : «... Le comité ecclésiastique, qui a vu la pétition à lui adressée par les sieurs... religieux de la Chartreuse de Mont-Dieu, ne peut leur indiquer d'autre moyen d'échapper aux vexations et aux dangers dont ils se plaignent que celui que leur présentent les décrets de TAssemblée nationale. Les exposants ne doivent pas se faire scrupule d*user de la liberté qui leur est accordée, leur conduite édifiante dans le monde pourra être plus utile à la religion que l'observation de règles, très-respectables sans doute, mais dont l'influence, concentrée dans le cloître, est nulle pour la société... »
Il est écrit plus bas: « Le comité observe aux exposants que l'époque à laquelle les traitements accordés aux religieux commenceront à courir, et celle où le payement sera ouvert ne sont pas encore déterminées, et vont rêtre incessamment. »
Il était écrit sur le projet que le payement n'aurait lieu qu'à partir du t^^ janvier prochain (on était alors au mois d'août), mais on a rayé cette date éloignée pour ne pas effrayer les pétitionnaires. Il fut décidé plus tard que les religieux ne*toucheraient leur pension que le T' janvier.
Ainsi donc la loi leur donnait le choix de rentrer dans le monde ou de rester dans leur couvent, mais s'ils prenaient ce dernier parti ils subissaient de cruelles tracasseries et couraient de véritables dangers, l'Assemblée se déclarait incapable de les protéger et les invitait doucereusement à rentrer dans le monde, leur donnant à entendre que si elle les avait autorisés à rester au couvent, c'était pour la forme ; certaines gens diraient, pour la farce! Mais elle les prévenait charitablement que s'ils rentraient dans le monde il leur faudrait se passer de leur pension, et vivre, en attendant, avec les économies qu'ils n'avaient pas pu faire : le comité leur offrait donc cette gracieuse alternative : ou bien rester à Tabbaye pour y être maltraités et peut-être écharpés, ou bien la quitter et mourir de faim !
Les révolutionnaires et la sacristie.
La noblesse héréditaire et les titres nobiliaires furent abolis par la loi des 19-23 juin 1700, dont l'article 2 est ainsi rédigé:
« Aucun citoyen ne pourra prendre que le vrai nom de sa famille : personne ne pourra porter ni faire porter des livrées et avoir des armoiries ; r encens ne sera brûlé dans tes temples que pour honorer la divinité et ne sera offert à qui que ce soit. »
La seconde partie de cet article donna lieu aux plus étranges pré-
tentions. Beaucoup de révolutionnaires voulurent Finterpréter comme n'interdisant pas seulement de présenter Tencens au roi, aux princes, aux seigneurs, etc., comme c'était Fusage sous rancien régime, mais comme interdisant aussi tous les encensements prescrits par les cérémonies de rÉglise. L'encensement était dans certains cas un hommage rendu au rang: TAssemblée supprimait les distinctions nobiliaires, elle interdisait les livrées et les armoiries ; elle se montrait donc conséquente avec elle-même en interdisant un encensement qui était entré seulement dans les usages de Féglise pour rendre hommage à des dignités civiles désormais abolies. Mais Fencensement du célébrant , des clercs, des images des saints, etc., etc., d'après le rituel, était évidemment hors de question , car il n'avait aucun rapport avec les distinctions nobiliaires, et il aurait été vraiment trop absurde de le supprimer. On ne pouvait du reste supposer que l'Assemblée l'eût entendu ainsi» car la loi des 19-23 juin 1790 s'occupait exclusivement des distinctions nobiliaires, et ne traitait aucune question qui intéressât la religion. D^ailleurs on savait que l'Assemblée, par système, ne voulait pas toucher au rituel.
Mais il y avait alors si peu de calme et si peu de réflexion dans les esprits, qu'ils étaient accessibles à la fois aux passions les plus violentes et aux préoccupations les plus mesquines. On sait comment les décrets du 4 août sur l'abolition du régime féodal furent interprétés, et quels excès furent commis par suite de ces fausses interprétations. Beaucoup d'autres décrets encore moins susceptibles d'être mal compris furent aussi sottement commentés et travestis par les autorités elles-mêmes, et s'ils n'ont pas occasionné des désordres aussi grands , ils ont du moins excité vivement les petites passions locales, et donné lieu à d'innombrables tracasseries, dont les comités de l'Assemblée ont été obligés de s'occuper. Les fonctionnaires de la révolution avaient l'habitude d'appliquer les lois avec violence et brutalité ; et lorsque par hasard elles ne s'y prêtaient pas, elles leur servaient de prétexte à des tracasseries mesquines et ridicules. La question] de l'encens revint très-souvent trou' bler le comité ecclésiastique : il avait beau redresser les interprétations saugrenues des municipalités, c'était peine perdue; tous les jours il recevait de nouvelles plaintes ! La constitution civile n*était pas encore appliquée , et les esprits forts cherchaient, en attendant, tous les moyens possibles de taquiner le clergé et de réglementer à tort et à travers les affaires de l'église.
La loi était exécutée ; personne ne dénonça le clergé au comité pour avoir offert Fencens à quelque prince ou seigneur. Ce que l'on poursuivait avec une obstination comique , c'était l'abolition de Fencensement dans les cérémonies religieuses.
Le curé de Montgeron, près Gorbeil, envoya au comité eodésiastique une ordonnance de sa municipalité qui lui d' fendait d'encenser sous peine de 50 livres d'amende. Cette ordonrance est ainsi rédigée:
• Sur ce qui nous a été représenté par le procureur de la commune et après les conclusions prises, nous, premier ofûcier municipal, en Tabseuce du maire, après avoir pris Tavis de messieurs les officiers municipaux^ donnons et ordonnons que le décret du 19 juin 1790 sera exé* cuté suivant sa forme et teneur^ et défendons à M. le curé de la com« mune et autres fonctionnaires publics, et même aux encenseurs, d*encenser à aucun office divin ni le curé, ni les autres fonctionnaires ^ ni les chantres, ni aucune personne sous tel prétexte que ce soit, à peine d*être condamné à 50 livres d*amende , et qu'on ne passera outre le règlement qui sera posé par notre greffier, affiché dans la sacristie, et que sera requis la force pour arrêter les contrevenants à notre règlement, et en outre que le présent sera notifié à M. le curé de la commune, afin qu'il n*en ignore. Donné en notre hôtel commun, assisté de notre greffier, le 20 avril 1791, et ont signé : Vigoureux, Paquet, Loriot, Landrieux, tous officiers municipal (sic). »
Non-seulement cette municipalité interprétait la loi d'une manière stupide, mais elle commettait un abus de pouvoir des mieux caractérisés. Les municipalités campagnards n'étaient point seules à faire cette ridicule guerre à l'encensement.
Le curé de Saint-Louis de Brest envoya au comité ecclésiastique un mémoire très-bien fait sur la question, et lui exposa les tracasseries dont il avait été victime. Le conseil général de la commune de Brest s'était solennellement occupé de cette grande affaire, et lui avait défendu d'encenser. Les députés envoyés à FAssemblée par la sénéchaussée de Brest avaient été consultés sur la portée de la loi du 19 juin ; ils avaient répondu :
« 1® Que le décret devait être entendu dans le sens littéral ; qu'il est dans l'esprit 4e ce décret qu'on se borne à encenser l'autel^ qui est /e terme de la représentation !!!
« 2<> Que ce qui s'observait à l'égard du célébrant, du chœur, etc., rentre dans les rits intérieurs, qu'il appartient à la puissance civile de modifier et de faire cesser. » Ces messieurs étaient évidemment partisans de l'état mattre des cérémonies et sacristain I
Le curé de Saint-Louis trouva avec raison cette interprétation fort risquée, et écrivit à Durand de Maillane, membre du comité ecclésiastique, qui sur ces matières était plus compétent et mieux informé que per* sonne. 11 lui répondit :
«... L'Assemblée n'a entendu supprimer que les encensements faits aux ci-devants seigneurs et autres particuliers qui jouissaient do ces droits honorifiques, et n*a voulu rien innover du rit de Péglise... »
Le curé se fit envoyer aussi deux certificats des curés de Saint-Roch et de Saint-Germain l'Auxerrois attestant « que rien n'est changé à la rubrique des encensements, et qu'on continue dans ces deux églises et dans toutes les paroisses de Paris d'encenser le célébrant, le chœur, les
chantres... » Mais il eut beau donoer Favis d*un membre bien oomm du comité et prouver que dans les églises de Paris, sous les yeux de l'Assemblée, le décret était appliqué comme ne s^étendant nullement aux cérémonies religieuses, le conseil général de la commune ne tint compte de rien, et lui défendit formellement de continuer ses encensements. 11 se plaignit au comité, qui lui répondit, ainsi qu'à bien d'autres, par Texplication de Durand Maillane.
De mémeaussi le curé de Saint-Marlin du Tertre près Luzarcbes écrivait, le 228 décembre 1790, au comité ecclésiastique pour se plaindre de l'interprétation donnée à la loi du 19 juin par ses paroissiens, qui prétendaient qu'il était interdit par elle d'offrir l'encens « aux ecclésiastiques revétiis des habits sacerdotaux, aux ministres faisant le sacriGce et représentant la personne de Jésus-Christ , aux crucifîx exposés sur les autels et sur les bancs des pauvres... »
Les jacobins menaient vivement cette compagne contre l'encensement... u Jésus-Clirist et les apôtres ne se sont pas fait encenser... » écrivaient les jacobins de Montfort (Gers) au comité ecclésiastique.
Mous pourrions multiplier les citations à Tinflni.Le comitéde constitution se joignit au comité ecclésiastique pour rectifier cette Causse. interprétation, mais des municipalités entêtées n'en tinrent aucun compte, et leur attirèrent de nombreuses réclamations.
Le casuel avait été aboli en principe par les décrets de l'Assemblée : mais elle s'était contentée de le supprimer sans dire un mot sur certaines questions qu'il était pourtant indispensable d'élucider. Sans doute, depuis les décrets de l'Assemblée, il était^terdit évidemment de recevoir aucun honoraire pour les mariages et les enterrements, mais les fondations anciennes de messes devaient être acquittées ; la loi avait même pris des précautions pour assurer l'exécution de la volonté des testateurs. Serait-il interdit dorénavant de demander un honoraire pour une messe ; et le premier venu pourrait-il exiger gratuitement autant de messes qu'il lui plairait .' Il y eut des gens qui le comprirent sinsi, et des municipalités qui voulurent forcer le clergé à se conformer à leurs exigences. Ainsi, par exemple, le curé et lesvicaires de Yilliers-le- Bel réclamèrent auprès du comité ecclésiastique contre le maire de leur commune, qui, interprétante sa guise la suppression du casuel, leur avait ordonné dans une proclamation de dire des messes gratuites. Le comité ne fut nullement de l'avis du maire, et le 26 janvier 1791 il écrivit aux plaignants que cette proclamation était nulle. Cette décision n'est pas sans importance.
Mais les révolutionnaires n'avaient pas besoin d'interpréter sottement un décret nouveau pour prétendre régler les cérémonies du culte et entrer dans de véritables détails de sacristie. I«a manie d'immixtion et d'empiétement dont les municipalités étaient possédées devait les pousser naturellement à se mêler des cérémonies religieuses, avant que
APPENDICES. i5i
la constitution civile leur fournît une magnifique occasion d*exercer leur activité brouillonne et malfaisante. Elles ne se contentèrent pas de dire la guerre à Tencens ; et bien qu'aucun décret ne leur en fournit le prétexte, elles s'en prirent au pain bénit.
Le4juin 1 79J le district de Saint-Nicolas du Cbardonnet à Paris adopta par acclamation la motion « de faire substituer au pain brioche un pain ordinaire , de supprimer les cierges qui se mettent autour, et de fixer le poids du cierge que tient à la main la personne qui présente le pain bénit ». Un commissaire du district se présenta alors chez le paroissien qui le lendemain devait rendre le pain bénit, et lui notifia Tarrété du district , avec ordre de s'y conformer. Cette délibération portait qu*elle serait imprimée et affichée. Le curé et les marguilliers réclamèrent auprès du comité ecclésiastique, qui le 19 août les invita à poursuivre Tanoulation de cet arrêté par la voie administrative, et leur annonça que bientôt un règlement de l'Assemblée sur les fabriques empêcheraittoutes ces contestations.
Le pain bénit fut aussi pour les pères conscrits de Montmartre l'occasion de crtte belle proclamation :
«•L'an 1790, le vendredi 24 décembre, six heures après midi, la municipalité assemblée en Tbôtel de la Mairie, lieu ordinaire des séances,
« M. le procureur de la commune a représenté à la municipalité que les premiers fruits de la révolution ont été la reconnaissance de fégalité parmi les hommes et la destruction de toutes ces prérogatives qui devaient faire rougir ceux mêmes qui les recevaient ;
« Que l'Assemblée nationale ayant aboli les privilèges , il était étonnant que l'on conservât encore au milieu du temple un usage contraire à ses sages décrets;
« Qu'il a remarqué avec chagrin que dans la distribution du pain bénit ( dont l'institution a pour but de rappeler aux hommes la fraternité qui les unit) on accordât à quelques citoyens une distinction qui ne doit plus exister ;
« Et qu*il est du devoir de la municipalité de faire disparaître cet abus, dont la destruction prouvera aux citoyens avec quelle ardeur elle entre dans l'esprit de la révolution, et combien elle est particulièrement pénétrée de cette égalité précieuse sans laquelle il n'y a point de liberté.
« D*après ces motifs M. le procureur de la commune a proposé à la municipalité de vouloir bien arrêter que désormais dans la distribution du pain bénit il ne sera plus présenté aux fidèles que des parts égales...
« La municipalité arrête : 1^ Qu'on le distribuera par parts égales, sauf à conserver au clergé la priorité pour la présentation s'il la requiert ;
« 20 Que les citoyens sont invités à présenter du pain de pâte ferme
dont la plus grande partie sera réservée pour le besoin des pauvres
qu'ils voudront bien désigner ».
452 C0N8TITUTI0R CITILE DU CLEBGÉ.
« La municipalité a arrêté en outre qoe la présente délibération ferait affichée demain aux portes de Féglise, et que M. le coré serait prié de la publier avant ou pendant la messe... •
Les révolutionnaires de Paris et de la banlieue n*étaient point senls occupés de la réforme du pain bénit. Le comité ecclésiastique dut écrire le 8 juillet 1790 la lettre suivante aux officiers municipaux de Bettalnvilliers près Belléme en Perche. Elle a été rédigée par Lanjuinais.
«... Le comité ecclésiastique , messieurs, instruit que par une fausw interprétation des lettres patentes du roi du 28 mars dernier sur le décret de r Assemblée nationale concernant les droits féodaux, tous avez cru pouvoir défendre de présenter d'abord au clergé le pain bénit et l'eau bénite pendant le service divin , s*empresse de vous Caire connaître que les défenses que vous avez présentées à cet égard sont tout à fait déplacées. Cette présentation fait partie du rituel ecclésiastique , et n*est défendue ni par le texte ni par l'esprit d*aucun décret... a
Le curé de ce village avait écrit au comité qu'il avait absolument besoin d*une réponse, car bien d'autres localités étaient troublées par les mêmes prétentions.
Voilà donc ce qui faisait trop souvent la grande préoccupation des municipalités. Les historiens de la révolution ont souvent parlé de leur zèle, de leur dévouement, de l'immense travail qu'elles avaient à faire, mais en vérité elles savaient trouver trop de temps pour s'occuper de l'encens, de l'eau bénite, et du pain bénit en pâte ferme! Et elles traitaient ces questions avec un entêtement, une passion qui mettaient souvent le trouble autour d'elles. Ceux qui combattaient leurs ridicules prétentions étaient dénoncés aux fureurs de la populace comme voulant ramener la féodalité. Ce^ persécutions sont bien grotesques, mais cette même manie d'immixtion et d'interprétations fantaisistes était encore plus vive lorsqu'il s'agissait de questions de la plus haute importance ; alors elle ne produisait plus seulement des tracasseries mesquines et ridicules comme celles que nous venons de raconter, elle faisait commettre aux révolutionnaires les actes les plus odieux. Du reste tous les décrets concernant la religion , bien qu'ils fussent suffisamment injustes et tyranniques par eux-mêmes, ont subi des interprétations abusives. Le décret sur l'habit religieux fut étendu et travesti comme le décret sur l'encens, et les autorités qui l'avaient ainsi. interprété, de mauvaise foi, persévérèrent dans leurs décisions abusives malgré les explications de l'Assemblée. La liberté religieuse elle-même dans ses droits les plus élémentaires n'a-t-elle pas été violée par des directoires qui ont pris contre les catholiques des arrêtés de persécution que l'Assemblée ellemême avait repoussés 1 Que la loi ait été constamment aggravée et même violée au détriment des catholiques, c'est ce qui ne peut faire aucun doute, et nous croyons l'avoir souvent démontré dans le cours deoetoufrage; mais en rappelant ces vexations de détail à propos de l'enoeDS
et du pain bénit nous avons voulu montrer que les révolutionnaires dans leur guerre à l'Église ont su bien souvent joindre le ridicule à Todieux.
Pillages de chftteanx en 1790. (Voir chapitre VIII.)
Pendant la nuit du 17 juillet le château d'Aboucourt en Lorraine, appartenant à M. de Mal voisin, fut complètement saccagé. Deux municipalités des environs avaient jeté Talarme dans le pays en adressant aux municipalités voisines une circulaire pour les mettre en garde contre un vagabond, que Ton soupçonnait de mauvais desseins. Aussitôt, comme dans une certaine fable de la Fontaine, au lieu d'un brigand on en dit deux , puis trois , puis une bande , puis une armée ; il y eut ime panique semblable à celle qui avait eu lieu en 1789, et le bruit courut que quatre ou cinq mille malfaiteurs allaient tout saccager. Ceux qui voulaient piller prolitèrent de cette panique pour se répandre en armes dans le pays. Le tocsin sonna dans toutes les paroisses, les paysans s'attroupèrent au nombre de plusieurs centaines contre ces prétendus brigands. On ne savait pas encore comment la fête de la Fédération s'était passée à Paris, et les bruits les plus étranges avaient été mis en circulation ; on répétait comme en 1789 que les brigands allaient faucher les blés à Aboucourt et dans les communes environnantes. Les villageois vinrent en masse au château demander des armes. Madame de Malvoisin, qui y était restée seule, leur donna tout ce qu'ils demandèrent. Mais tout à coup une troupe de paysans d'autres communes fond sur le château , demande encore des armes à M*"" de Malvoisin , puis l'accable d'injures , et lui demande à boire en la menaçant de mettre sa tête au bout d'une pique ou d'une fourche. On leur donne du vin, mais rien ne peut les apaiser ; ils se livrent à toutes sortes d*excès, ils braquent leurs fusils sur la châtelaine, qui est obligée de s'enfuir dans la campagne et de se cacher dans un fossé; de nouveaux pillards arrivent ; un fermier de M. de Mal voisin, qui commande la garde nationale d'un village des^environs, entre à cheval dans les appartements et ordonne de tout détruire ; ses ordres ne sont que trop bien exécutés; titres, meubles, boiseries, tout est cassé , brûlé, pillé, ainsi que les papiers de famille, Targent, et des titres de créance d'une valeur de cinquante mille francs. M. de Mal voisin dut renoncer à revenir dans son château saccagé, et reçut encore des menaces terribles qui avaient pour but de l'empêcher de recourir à la justice. Le comité des rapports répondit froidement que l'affaire appartenait aux tribunaux, et qu'il n'y avait pas lieu pour lui d'en délibérer. Si la justice avait eu ses coudées franches , |cette décision aurait été juste, mais lorsqu'il
8*agissait de faire des recherches sur de pareilles afTaires,'8a mardie était coDStammeDt entravée par la mauvaise volonté des autorités administratives, les procédures d'information et Texécution des jugements étaient souvent paralysées par elles et par les comités eux-mêmes. Il aurait été très-opportun au contraire, quand la justice avait si peu de force, de lui donner Tappui moral du comité et de l'Assemblée.
M. de Clarac habitait un château situé près de la petite ville de Buzet daus le département de la Haute-Garonne. Il avait dans Tannée le grade de maréchal de camp, et les patriotes de Buzet surveillaient ses moindres mouvements avec beaucoup d'attention. On vit arriver chez lui, le 3 janvier 1791, le colonel d*Escayrac, son parent, avec un M. de Caminel; les espions virent arriver aussi à l'heure du dîner un ami qui demeurait aux environs. Pendant cette aimable époque , tous ceux qui allaient à un château étaient surveillés avec le plus grand soin. Trois personnes étaient donc chez M. de Clarac ; les patriotes décidèrent aussitôt qu'il y avait chez lui un rassemblement d'aristocrates , et que la patrie, au Buzet tout au moins, était en danger. Ceci n'est pas une plaisanterie ; la volumineuse procédure qui fut faite sur les événements de Buzet démontre d'abord qu'il y avait seulement trois invités au château, et ensuite que les patriotes n'ont jamais pensé qu'il y en eût davantage. Ils n'en ont pas moins parlé de « rassemblements suspects ».
Le colonel d'Ëscayrac avait laissé en arrière son nègre, qui était chargé de son portemanteau. I^ municipalité de Buzet l'arrête et saisit le portemanteau. M. de Clarac l'envoie réclamer et donne toutes les explications possibles. Peine perdue ! la garde nationale de Buzet se met en armes, et vient bloquer toutes les avenues du château. L'alarme se répand dans les environs, et une foule de vagabonds et de curieux vient se joindre à la milice de Buzet. Après quelques heures de blocus, quand tout le pays est en émoi, la garde nationale , avec toute cette foule, marche tambour battant contre l'armée de M. de Clarac.
Les officiers municipaux et le maire de Buzet marchent en tête sans écharpes. M. de Clarac se présente devant cette troupe^ n'ayant pour toute arme qu'un pistolet, aGn de pouvoir se défendre contre quelque lâche surprise. Les municipaux entrent dans le vestibule et la garde nationale reste devant la porte. M. de Clarac invite la municipalité à lui expliquer pourquoi une foule pareille vient en larmes faire irruption dans son domidle. Des individus cherchent aussitôt à se glisser dans le vestibule, probablement pour se saisir du châtelain. Tout à coup on entend des coups de feu ; les gardes nationaux et la foule s'élancent dans le château en criant que M. de Clarac vient de tirer un coup de pistolet sur eux et de blesser le major de la garde nationale ; qu'il faut tirer vengeance de cet assassinat. Les murs du château sont criblés de balles ; parmi les assaillants les uns cherchent le propriétaire pour l'égorger, les autres se mettent aussitôt à piller. M. de Clarac essaye inu-
tilemeot à se justiGer auprès de cette borde de furieux et de pillards ; il jette par la fenêtre uo billet dans lequel il déclare ne s*étre pas servi de son pistolet; il est obligé pour ne pas être assassiné, de se cacber dans un souterrain avec MM. d*Escayrac et de Caminel ; son troisième convive avait pu s'esquiver. Après avoir bien pillé, volé, saccagé, on met le feu au château ; on suppose que M. de Clarac et ses amis sont cachés dans les caves, et on y jette par les soupiraux force tisons enflammés. M. d'Escayrac, craignant d*étre asphyxié a Fimprudence de sortir du souterrain ; à peine Fa-t-on aperçu qu*on tire sur lui, et qu*il tombe mort.
La garde nationale de T^avaur, conduite par son maire, arrive au milieu de la nuit devant les ruines fumantes du château. Les dépositions faites dans la procédure par le maire et les gardes de Lavaur donnent à cette scène son véritable caractère. A peine arrivés, ils restèrent stupéfaits devant le sang- froid des incendiaires qui se chauffaient au feu. D'autres jetaient des fagots embrasés dans les caves, pour obliger M. de Clarac à sortir, et lui faire subir le sort de M. d'Escayrac. Un ancien domestique de M. de Clarac renvoyé par lui parcourait les rangs des émeutiers et l'accusait d'avoir tiré un coup de pistolet sur le major de la garde de Buzet. Le cadavre de M. d'Escayrac était là étendu sur le sol, et un garde national de Buzet se vanta devant ceux de Lavaur de l'avoir tué. Des habitants de Buzet avaient leurs fusils braqués sur l'incendie, et disaient au maire de Lavaur qu'ils étaient là pour tirer sur ceux qui sortiraient des ruines ; qu'ils en avaient déjà tué un.
Pendant ce temps-là le maire de Buzet ^ qui avait conduit ces brigands au château, s'était éclipsé pour décliner toute responsabilité, et était revenu chez lui. Le maire de Lavaur le trouva couché tout habillé ; il se prétendait malade, il avait été pris, disait-il, d'une colique subite, et se déclarait d'ailleurs impuissant à retenir la foule. Plusieurs des gardes de Lavaur ont déclaré dans l'instruction tenir des gens de Buzet que leur maire avait tranquillement assisté à l'incendie , et les y avait même encouragés.
Le maire de Lavaur, qui était heureusement un tout autre homme, flt ranger sa garde nationale autour des ruines du château, et se mit à haranguer les pillards. Il leur dit que M. de Clarac, s'il avait commis un crime, devait être jugé, et leur fit jurer de ne pas attenter à sa vie et de le confier à la garde nationale de Lavaur, qui le conduirait à Toulouse, où il serait définitivement jugé. La garde de Buzet y consent^ et donne sa parole. Le feu était éteint partout, mais on venait de le rallumer près de l'endroit où l'on supposait que M. de Clarac était caché ; le maire de Lavaur le fait éteindre. Un domestique fidèle offre d'aller chercher son maître dans le souterrain, si la garde nationale jure encore une fois de ne pas attenter à sa vie ; elle renouvelle son serment, le domestique s'aventure dans les décombres, et ramène M. de Clarac
456 CONSTITUTIOII CmUS DU CLEIGf .
et soD compagnon. Mais les gardes nationaux de Buzet, au mépris de leur parole, veulent 8*emparer d*eux : le maire de Lavaur leur représente vainement qu'ils se sont engagés sur Thonneur; il offre même de rester en otage.
Mais on voit arriver un fort détachement de la garde nationale de Toulouse, conduit par deux hommes destinés à jouer un certain rdle dans la révolution ; ce sont Delmas, alors major générai de la garde nationale de Toulouse et Mailhe, procureur général syndic. Ce dernier, qui représentait pourtant la plus haute autorité du département, ne montra ni besucoup de zèle, ni beaucoup de courage, car au lieu de courir tout de suite au château, il s'arrêta chez le maire de Buzet pour y prendre des renseignements, disait-il ; mais le maire de Lavaur déclara Ta voir trouvé si mal instruit, qu'il ignorait la captivité de M. de Garac et {^assassinat de M. d'Escavrac. 11 invita solennellement le maire de Lavaur à veiller sur le château, et celui-ci dut lui répondre qu'il n*y avait plus rien à sauver.
EnGn Mailhe se dirigea vers les ruines du château, fit à la foule une harangue assez plate, et décida que pour calmer les esprits M. de Clarac serait conduit à Toulouse par dix hommes de chacune des trois gardes nationales de Lavaur, de Toulouse et de Buzet. Bien qu'il eût une troupe très-forte à sa disposition , il montra fort peu de fermeté. Au moment de partir, il parla chapeau bas à cette bande d'incendiaires : tt Messieurs, leur dit-il, je suis Thomme du peuple; jesuis.votre défenseur...» Et il les consulta sur les arrangements à prendre pour conduire M . de Clarac.
Le malheureux châtelain reçut, pendant qu'on le conduisait à Toulouse, mille outrages de son escorte, en partie composée de gens qui avaient incendié son château, assassiné son parent , et qui avaient peutêtre les poches pleines de ce qu'ils lui avaient volé. L'information établit en effet que le château fut livré au pillage. Un témoin, garde national de Lavaur, déclara avoir vu le lieutenant-colonel de la garde nationale du Buzet prendre dans les appartements du château deux bougeoirs à!un métal blanc et les cacher sous ses habits. C'est pourtant sur les dénonciations du maire de Buzet , et de ces gardes nationaux qui venaient de commettre un meurtre et d'incendier un château, que Mailhe, sans daigner entendre M. de Clarac, rédigea pour TAssemblée un procès- verbal qui J'accusait d'avoir tiré sur des hommes incffensife, et atténuait singulièrement l'odieux de la conduite des habitants de Buzet.
Un nommé Planchon, major de la garde nationale et ennemi violent de M. de Clarac, avait été atteint de quelques grains de plomb au moment où on s'élançait sur le château. Cette blessure était évidemment accidentelle ; la bande qui entourait le château avait fait une déchargCt et l'un des tireurs avait par maladresse blessé ce major. Est-il croyable
que M. de Clarac ayant des centaines d*hommes armés devant lui ait pu commettre l'insigne folie de tirer sur eux avant d*étre attaqué? Est-il supposable qu'un militaire se soit amusé à charger un pistolet avec du plomb de chasse ? car le rapport du médecin constate que le m^yor n'avait été blessé que par des grains de plomb. Et le major lui*méme, qui s'était porté plaignant, n'a pas dit dans sa déposition qu'il avait vu M. de Clarac tirer sur lui ; il a dit seulement qu'il s'était senti blessé et qu'il pensait que c'était par le fait de M. de Clarac. Les gardes nationaux de Buzet soutinrent cette calomnie, mais ils n'étaient guère croyables; c'était pour eux l'unique moyen d'excuser leur invasion à main armée dans le château , le pillage , l'incendie , et le meurtre qui avaient été commis à la suite. Ils eurent l'audace de se représenter comme indignement 'attaqués par M. de Clarac, un conspirateur dangereux, qui avait trois personnes réunies chez lui : l'incendie du château , le meurtre de M. d'Escayrac devaient être attribués à l'explosion d'une légitime indignation, et tout devait retomber sur la tête de M. de Clarac.
C'était la mode alors d'accuser les victimes et de s'attendrir sur les pillards et les meurtriers. Des nobles ne pouvaient demander justice ; le peuple ne pouvait avoir été ni oppresseur ni criminel. C'était bien pis quand une garde nationale s'était déshonorée en corps comme celle de Buzet; il fallait absolument que ses victimes eussent mérité leur sort.
M. de Clarac, pillé et incendié, fut donc jeté en prison et eut àse débattre contre une accusation d'assassinat, pendant que les incendiaires et les meurtriers de M. d'Escayrac étaient en pleine liberté. L'accusateur public de Toulouse chercha à étouffer l'affaire en faveur des gens de Buzet; daus ce but il s'ingénia à charger M. de Qarac, et dans une lettre au comité des rapports il reproduisit complètement la version des incendiaires. Il était plein d'ardeur contre M. de Clarac, mais quant à l'incendie du château et au meurtre de M. d'Escayrac, il prétendait n'avoir pu rien découvrir eucore. Il traitait ces deux affaires trèsdédaigneusement, c'étaient des moyens de défense , il aurait dit volontiers de chicane, pour M. de Clarac, et il serait toujours temps de s'en occuper. Il paraissait très-désireux de les étouffer. C'était du reste l'habitude constante des pillards et des assassins d'accuser d'assassinat les personnes qu'ils avaient pillées ou égorgées ; notre histoire contemporaine en fournit de nouveaux exemples, et il en sera de même toujours.