‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 3)Chapitre 2 sur 20 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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vile devint le thermomètre du patriotisme. Le dmit de pétition, la liberté delà presse, le droit de réunion, tous les droits de l'homme enfin furent audacieusement foulés aux pieds, lorsque les catholiques voulurent s'en servir pour protester. Il leur fallait adhérera une Église hors de la communion du Saint-Siège, reconnaître au pouvoir civil le droit de bouleverser la discipline de rÉglise, de conférer la juridiction spirituelle, de déposséder les pasteurs à son caprice , et d'imposer aux fidèles de prétendus évéques, qu'ils ne pouvaient considérer que comme des intrus. S'ils s'y refusaient, ils étaient obligés de vivre sans culte; s'ils voulaient suiwe leurs anciens pasteurs, ik s'exposaient à des vexations continuelles. Grâce à la constitution civile, la France au point de vue religieux présentait le môme spectacle que l'Irlande : la majorité catholique y était expulsée de ses temples, et opprimée par une Église d'État que la minorité voulait lui imposer à toute force : elle avait ses orangistes insolents et oppresseurs dans une grande partie des hommes de 89, et quels excès ces orangistes de France n'ont-ils pas commis ou encouragés! Oui, sous le règne de cette Assemblée constituante dont on a tant exalté le libéralisme et la tolérance, on a vu à Paris, et dans plusieurs villes, des femmes fouettées publiquement pour avoir voulu entendre la messe d'un prêtre catholique et jouir d'un droit garanti par la constitution! Et l'inaction des autorités devant de pareils excès est peut-être plus révoltante encore que la brutalité d'une populace égarée par ceux-là même qui auraient dû la contenir et l'éclairer!

L'Assemblée constituante, avant de se séparer, put voir quel mal elle avait fait par la constitution civile; elle s'enleva à ellemême la possibilité de le réparer, en excluant de l'Assemblée qui devait lui succéder tous ceux qui avaient déjà quelque expérience de la vie politique.

Le rôle de l'Assemblée législative dans les questions religieuses est déplorable; laissant décote toute hypocrisie, elle en arriva bien vite à la persécution ouverte et déclarée! On peut dirs seulement, à sa décharge, qu'elle n'a fait en définitive que continuer le système inauguré par la Constituante, et tirer les conséquences nécessaires des principes posés par cette dernière Assemblée. Pour appliquer la constitution civile, la Constituante avait édicté toute une série de lois oppressives, et cependant elle n'avait pu briser la résistance qu'elle rencontrait chez les catho-

tiques. II était trop évident à la fin de 1791 que partout la constitution civile blessait profondément le sentiment religieux; que dans un grand nombre de départements elle occasionnait les troubles les plus graves ^ et que le glaive seul et les proscriptions pourraient abattre les résistances désespérées qu'elle rencontrait non-seulement chez les partisans de l'ancien régime, mais encore chez bien des gens qui avaient accueilli 89 avec la joie la plus sincère. Il fallait donc l'abandonner, et pour ménager les révolutionnaires fanatiques suivre la voie tracée par quelques constituants désabusés. Tout en continuant de traiter l'Église constitutionnelle comme une Église d'État et'de payer leurs traitements à ses ministres, il fallait laisser les catholiques exercer leur culte dans des temples nouveaux, avec leurs anciens évoques et leurs anciens curés, et les protéger vigoureusement contre toutes les violences des autorités locales et des clubistes. Réduite à elle-même, n'étant soutenue ni par violence ni par intimidation, l'Église constitutionnelle se serait écroulée rapidement, l'ordre public aurait été bien moins troublé, et la persécution religieuse n'aurait pas désolé la France.

Si au contraire on n'adoptait pas ce parti, il fallait tout accorder aux révolutionnaires fanatiques , proclamer comme eux que les mesures de rigueur adoptées par la Constituante avaient été insuffisantes pour implanter le schisme, et en décréter de plus terribles encore, afin de briser toutes les résistances.

Sans doute le pays était profondément troublé I sans doute il n'était plus possible de conserver certaines illusions naïves de 89, de s'imaginer qu'il suffisait de détruire les abus pour enlever tout prétexte de mécontentement, qu'il n'y avait point d'esprits turbulents et portés au mal, et que les pauvres et les ignorants dès qu'ils seraient assurés de la liberté et de l'égalité politiques n'auraient plus ni envie ni haine pour les classes supérieures! Il fallait renoncer et pour longtemps à cette félicité sans bornes que les hommes de 89 avaient un moment rêvée pour leur patrie , et lutter résolument contre d'immenses difficultés. Cependant la situation n'était pas désespérée ; avec une politique honnête et prudente, avec la ferme résolution de maintenir l'ordre et de protéger dans leurs personnes et dans leur culte ceux dont la conscience repoussait la constitution civile, l'Assemblée législative aurait pu assurer à la France tous les avantages de la révolution sans excès ni catastrophes. Eût -elle échoué

dans son entreprise, la France aurait été moins malheureuse, moins de sang aurait été versé !

Au lieu de suivre la route indiquée par le bon sens et le vrai patriotisme , la majorité de cette assemblée se lança dans une véritable politique de casse-cou. Elle repoussa avec mépris les conseils désintéressés de ces vrais patriotes qui avaient dirigé la révolution dans ses plus salutaires réformes et la voyaient avec effroi courir à sa perte. Partout les hommes de 89 se virent supplantés par d'autres encore plus imprudents et plus passionnés dans les questions religieuses. Le fanatisme antireligieux, qui s'était un peu refroidi chez les constituants, se donna plus que jamais libre carrière. Imposer la constitution civile au pays, et écraser ceux qui n'en voulaient pas, fut le plus important souci de l'Assemblée législative. La misère publique, les embarras financiers semblaient moins préoccuper le parti dominant que la prospérité de l'Église constitutionnelle. La Constituante avait proscrit l'exercice du culte catholique , mais n'avait pas ose faire un code complet de persécution. Grâce à l'Assemblée législative, le refus du serment schismatique ne fut pas seulement puni par l'expulsion de la cure et de l'église, par la pauvreté et des persécutions de toutes sortes si l'on continuait à exercer le culte, il fut considéré comme un crime et frappé des peines les plus graves. L'Assemblée rendit les décrets les plus odieux contre la liberté de conscience. On assistait alors à un spectacle étrange. Les révolutionnaires avaient recours à tous les moyens, se livraient à toutes les violences afin d'empêcher les citoyens paisibles de suivre leur culte, et l'on n'avait même pas la certitude d'échapper aux avanies en n'allant plus à aucune messe, lorsqu'on était connu pour fréquenter l'église avant l'introduction du schisme. Il fallait un auditoire aux prêtres constitutionnels; les révolutionnaires voulaient leur en composer un par force ou intimidation, car la religion avait beau être constitutionnelle , ils n'avaient pas plus envie qu'auparavant de fréquenter ses temples. Jamais indépendant du temps de Cromwell , jamais fanatique du long Parlement ne déclama avec plus de fureur contre l'épiscopat et le papisme , que les Isnard, les Lecointe Puyraveau , les François de Neufchâteau et tant d'autres qui demandaient le bannissement de tous les prêtres réfracta ires, de ces «pestiférés qu'il faudrait envoyer en masse aux lazarets d'Italie d , et criaient bien haut

que contre eux il n'y avait pas besoin de preuves. Et ces hommes n'avaient pas même l'excuse de la conviction! Cette religion qu'ils voulaient imposer aux autres au moyen des lois les plus draconiennes, ils n'y croyaient pas, ils la méprisaient ; et tel qui dénonçait alors comme des traîtres et des conspirateurs les gens qui ne voulaient pas aller à l'église constitutionnelle, devait, moins de deux ans après, piller et saccager ses églises, et souiller par d'infâmes profanations ces mêmes, autels qu'il avait livrés d'abord au schisme, et au pied desquels il avait traîné de force des catholiques récalcitrants !

Louis XVI avait eu la faiblesse de sanctionner la constitution civile et les mesures déplorables qui avaient été décrétées pour l'établir. Mais lorsque l'Assemblée en vint à proscrire tout le clergé en bloc afin de laisser le champ libre à la misérable Église constitutionnelle, il trouva dans sa conscience et dans son amour de la justice une fermeté et une persévérance dont bien peu de souverains auraient été capables devant de pareils dangers. Se servir du droit constitutionnel de veto pour repousser cette inique proscription, c'était comprometti'e certainement sa cou* renne , et on ne lui cachait point que c'était peut-être exposer sa vie. La journée du 20 juin , au lieu de l'effrayer, rendit sa résolution plus inébranlable. Les Girondins lui offrirent un marché , que les politiques du temps, non encore désabusés sur leur compte, trouvèrent bien séduisant ; mais, comme condition indispensable de leur alliance, ils exigèrent la proscription des prêtres orthodoxes et l'interdiction de leur culte. Le roi, prêt à céder sur tout autre point , aima mieux s'exposer à tous les dangers que devenir un Henri VIII au petit pied. Les catholiques doivent approuver son refus, et même, en se plaçant exclusivement au point de vue politique, on est bien forcé de reconnaître qu'il aurait payé trop cher l'appui de ces hommes légers et imprévoyants qui, une fois maîtres du terrain, devaient succomber si vite et si misérablement.

La constitution civile a donc exercé sur la révolution du 10 août une influence décisive. Sans elle Louis XVI n'eût pas été obligé de faire usage du veto, et les Jacobins auraient été privés de ce puissant moyen d'exciter les passions révolutionnaires. D'ailleurs ils n'étaient pas encore assez forts pour renverser la monarchie constitutionnelle à eux seuls. Les Girondins n'avaient qu'à retenir leur frénésie anticatholique, et Louis XVI se lais-

sait complètement guider par leurs chefs; les éléments conservateurs qui restaient dans le pays se ralliaient à eux bon gré mal gré y par la force des choses, et la France échappait au régime de la Terreur. Louis XVI ne leur demandait même pas l'abolition de la constitution civile, mais seulement que le prêtre catholique, dépouillé de tout traitement et chassé de ses temples, pût exercer son ministère sans être banni ou tout au moins interné. Mais c'était trop demander à l'esprit de tolérance des Girondins. Ils aimèrent mieux la persécution religieuse avec Marat et Robespierre que la simple tolérance du catholicisme avec Louis XV[, et ils reçurent leur récompense! On avait dit au commencement de la révolution : o Périssent les colonies plutôt qu'un principe... » les Girondins semblaient alors avoir pour devise a Périsse la société plutôt que l'Église constitutionnelle... en qui nous n'avons point foi! »

Ils firent donc le 10 août, se donnèrent le plaisir d'exiler tous les prêtres insermentés, et bientôt ils purent contempler les résultats de leur politique. Devant les massacres de septembre , il leur fallut bien ouvrir les yeux et déplorer leur victoire. Mais leur indignation aurait dû être mêlée de remords. Sans doute ils n'avaient point participé à cette horrible tuerie, mais sans eux elle aurait été impossible. Ces prêtres, assassinés dans les prisons des Carmes, de l'Abbaye, de Saint-Firmin, y avaient été entassés pour une croyance qu'ils avaient proscrite et traquée, et en vertu de lois dont ils avaient été les promoteurs ardents, dont ils avaient réclamé la sanction à Louis XVI le poing sur la gorge. Us avaient renversé ce malheureux monarque parce qu'il s'opposait à leurs lois de proscription, et pour en venir à leurs fins ils avaient eux-mêmes poussé au pouvoir les égorgeurs de septembre. Cette cruelle leçon ne devait pas leur profiter : ils se montrèrent aussi mous et aussi imprévoyants lors du procès de Louis XVI, et succombèrent quatre mois plus tard, après avoir persévéré dans la persécution religieuse, voté les plus horribles décrets, et commis encore bien des maladresses et bien des fautes de tous genres. Au nom de la seule politique, la postérité a le droit de juger sévèrement les Girondins, pour leurs faiblesses et leurs bévues; ils ont en outre joué le rôle le plus odieux dans notre histoire religieuse : ils n'ont pas été seulement des persécuteurs acharnés ; ils ont encore ouvert la voie à d'autres persécuteurs, qui les ont dépassés en fanatisme

INTRODUCTION. il

et en cruauté. lis ne doivent pas seulement supporter la lourde responsabilité de leurs propres fautes, mais encore celle des mmes de la Montagne, qui sans eux n'aurait jamais été assez puissante pour faire tomber tant de têtes!

Sans doute la constitution civile ne fut pas la seule cause du régime de la terreur, mais il est maintenant établi qu'en portant le trouble dans toutes les classes de la société et sur tous les points du royaume, en empêchant tout rapprochement entre la monarchie chancelante et les Girondins, qui allaient être eux-mêmes débordés, elle a singulièrement facilité et accéléré le triomphe du Jacobinisme. Sans doute sous la Terreur bien des victimes furent immolées pour des causes tout à fait étrangères à la religion, mais de combien de noms la constitution civile n'a-t-elle pas grossi la liste des guillotinés et des suspects? Cette question: a Alliez-vous à la messe constitutionnelle?» était constamment posée, par les présidents des tribunaux et commissions révolutionnaires, aux malheureux qu'on leur amenait sous quelque vague prétexte de complot contre la république ; et une réponse négative entraînait presque toujours une sentence de mort. Et, parmi les milliers de suspects qui étaient en prison, un très-grand nombre à Paris, la majorité en province s'y trouvait pour ces motifs : a fanatique b , a a tenu des propos contre les prêtres assermentés », a ne respire que le retour de son frère curé, et le rétablissement des monastères », a a signé une pétition en faveur des réfractaires » ,« annoncé des brefs», etc., etc.

Enfln le moment arriva où l'on reconnut clairement dans quel but tant de gens avaient soutenu si énergiquement la constitution civile. On vit un grand nombre de ces mêmes hommes qui l'avaient imposée au pays avec force tirades hypocrites sur le christianisme , sur la primitive Église et le retour à la pureté des premiers âges, jeter bas leur masque, et montrer à nu'leur haine furieuse contre tout ce qui,deprèsou de loin, pouvait tenir à la religion. Le schisme n'avait été pour eux qu'un moyen de préparer les esprits à l'abolition du christianisme ; quand ils crurent que le moment était venu, on les vit accabler de leurs outrages et fouler aux pieds cette Église constitutionnelle dont l'établissement avait coûté au pays tant de larmes et de sang. Lesévêques, les prêtres constitutionnels , pour colorer leur faiblesse, avaient crié bien haut que la révolution ne porterait pas la plus légère atteinte à la foi , que la religion allait refleurir

comme au temps de la primitive Église, qu'ils étaient prôts à mourir pour la foi si, par impossible, la révolution osait opprimer les consciences. En 1791 on avait exigé et obtenu leur adhésion au schisme, eh 1703 on leur demanda l'apostasie. Ils avaient faibli une première fois; lorsqu'ils furent invités à commettre un crime encore plus grand, beaucoup d'entre eux descendirent au dernier degré de l'avilissement. On vit des prêtres constitutionnels en grand nombre, ainsi que plusieurs

^ de leurs évéques, abdiquer scandaleusement leurs fonctions, déclarer qu'ils n'avaient été que des imposteurs, apostasier

. devant la déesse Raison, et se marier bien vite avec n'importe qiïi ! Il y eut alors une orgie effroyable de vandalisme et d'irréligion; les Jacobins, fiers de leur triomphe, et trop souvent aidés par ces apostats, assirent des prostituées sur les autels, saccagèrent tout ce qui servait encore au culte, et, dans leur frénésie antireligieuse, commirent plus d'une fois, devant une foule en délire , des profanations qui n'étaient pas seulement des attentats à la religion , mais à la pudeur publique dans le sens le plus restreint du mot !

La chute de Robespierre entraîne celle d'un grand nombre de persécuteurs : quelques adoucissements sont apportés à la législation, beaucoup de prêtres bannis rentrent secrètement en France : les lois cruelles qui les frappent et rendent le culte impossible ne sont pas encore abrogées, mais la police est moins active, les traqueurs de prêtres se sont dévorés en partie dans leurs luttes intestines; néanmoins les survivants sont toujours animés de la môme rage , et font des efforts continuels pour ramener les catholiques aux beaux jours de la Terreur. La persécution n'est plus sanglante, mais il faut éprouver des vexations sans nombre. Malgré tant de ruines amoncelées par le fanatisme anticatholique , la religion se relève , mais elle a deux ennemis parfois coalisés contre elle, la révolution et le schisme. L'Église constitutionnelle a été détruite comme institution d'État ; son clergé ne reçoit plus de traitement ; une partie de ses évêques et de ses prêtres, sans attendre un ordre formel du pouvoir, l'a reniée publiquement avec tout le christianisme, ou a promis avec un scandale presque aussi grand de ne plus exercer le ministère sacerdotal. Une autre fraction, éclairée par les hontes et les catastrophes dont elle vient d'être témoin, est retournée à l'orthodoxie. Mais une partie considérable de ce clergé per-

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siste à troubler TÉglise. Ces évéques et ces prêtres espèrent encore qu'après la tourmente révolutionnaire la France reviendra à la constitution de 1791, et que l'Église constitutionnelle sera de nouveau adoptée comme Église officielle et imposée aux catholiques. Ils essayent de réparer de leur mieux les brèches faites à la constitution civile par la révolution ellemême , et de reciiiter des adhérents à leur Église plus que jamais abandonnée. Les catholiques et les constitutionnels reprennent cette guerre de pamphlets que la terreur seule avait pu arrêter. Les constitutionnels affirment leur orthodoxie et nient impudemment^ malgré l'évidence, que le Saint-Siège lésait jamais condamnés. Trop souvent ils recourent , comme auparavant, à la dénonciation et à la calomnie pour exciter le pouvoir à persécuter les catholiques. Les administrations locales^ tiraillées par ces deux cultes rivaux , souvent les persécutent tous les deux à la fois, mais souvent aussi favorisent les constitutionnels par haine du catholicisme.

Comment s'imaginer qu'après une pareille expérience un gouvernement désireux de ramener la tranc[uillité dans le pays put songer encore à tourmenter les ministres du culte pour un serment ou une déclaration quelconque! Il fallait être alors aveugle et insensé pour oublier les désastres que le serment exigé parla loi du 27 novembre 1790 avait causés I L'État ne salariait plus aucun culte; n'était-il pas naturel d'attendre pour sévir contre les membres du clergé qu'ils fussent sortis de leur ministère, et qu'ils eussent réellement conspiré contre l'État! Était-il raisonnable d'imposer de nouveau à ce clergé si persécuté un serment captieux , lorsqu'il avait acquis si chèrement le droit d'être méfiant! Les consciences furent troublées ; ce fut pour le pouvoir une raison de les troubler davantage , en imposant un peu plus tard un nouveau serment, qui ne servit qu'à augmenter les justes inquiétudes des catholiques. Depuis 89 leurspersécuteurs n'avaient rien appris ni rien oublié.

Mais ce n'était pas encore assez , après un échec momentané les efforts des proscripteurs furent encore une fois couronnés de succès. Deux membres du Directoire et la majorité des Conseils les avaient exaspérés par leur modération politique et leur tolérance religieuse. Les lois contre les prêtres venaient d'être rapportées^ et en fait le système tant préconisé actuellement de l'Église libre dans l'État libre venait d'être établi dans des

conditions presque normales. Cette fois encore la révolution ne manqua point de verser dans son ornière habituelle. Des philosophes prétrophobes, des jacobins attardés voyant que la nation allait enfin répudier les derniers restes de leur système , firent le fameux coup d'État de fructidor. On sait quelles en furent les conséquences politiques : les élections de quarante-neuf départements déclarées nulles, deux directeurs, cinquante-deux députés et une foule de journalistes condanmés à la déportation en Guyane , la liberté de la presse aussi impudemment violée que celle des élections, la résurrection des mesures les plus cruelles contre les émigrés qui voudraient rentrer en France. On connaît moins l'influence de ce coup d'Étit sur la liberté religieuse : elle fut atroce ! et si les fructidoriens ne firent pas autant de mal que les terroristes, il faut l'attribuer seulement à leur impuissance , car ils avaient autant de fanatisme et aussi peu de scrupules. En 89 celui qui aurait prédit une horrible persécution se serait vu traiter de visionnaire et de calomniateur. Quand le règne de la Terreur fut fini , quoiqu'il y eût encore bien des entraves à la liberté religieuse , devant les désastres causés par par la persécution, devant son impuissance bien constatée à détruire le catholicisme en France, on dut croire son retour impossible. Mais on avait compté sans les fructidoriens !

Le Directoire se donna le droit de déporter sans jugement tous les prêtres qui troubleraient la tranquillité publique, c'est-àdire, dans la langue révolutionnaire , qui exerceraient le culte catholique. La chasse aux prêtres fut immédiatement reprise avec presque autant de fureur que sous Robespierre. Les malheureux captifs n'étaient plus, il est vrai , condamnes à la guillotine, mais à une mort lente et cruelle après d'atroces souffrances endurées en Guyane, ou dans une prison étroite et malsaine, et plus d'une fois au milieu de leurs tortures ils durent envier le sort de leurs confrères à quf la férocité des Septembriseurs n'avait du moins fait souffrir qu'une courte agonie!

Ceux qui échappaient à la déportation ne pouvaient exercer leur ministère qu'en cachette, comme aux jours de la Terreur. Les fructidoriens l'avaient voulu : tout le monde crut dès lors que le régime républicain avait pour conséquence nécessaire, inévitable, la persécution religieuse; et on le crut d'autant mieux qu'elle ne fut pas restreinte aux seuls catholiques , et que les constitutionnels eux-mêmes subirent de cruelles vexa-

lions. Évidemment ce que le Directoire poursuivait avec une telle rage, ce n'était pas le clergé, anden ordre de l'État, c'était la religion elle-même ; et il ne fut plus permis de douter que le gouvernement issu du 18 fructidor n'en voulût absolument au christianisme^ lorsqu'on le vit essayer de reprendre avec moins d'éclat l'œuvre des terroristes qui avaient intronisé le culte de la déesse Raison, et demandé d'une manière très-menaçante aux ecclésiastiques de se déprétriser. Au culte de la Raison succéda une espèce de culte officiel qui se célébrait chaque décadi dans les églises qu'on avait restituées à leur première destination. Le Directoire voulut forcer et les catholiques et les constitutionnels à transférer le dimanche au décadi, dans le but de faire disparaître la fête religieuse dans la fête civile, et pour y arriver, il ne recula point devant une persécution véritable. Beaucoup d'administrations municipales ou centrales prirent des arrêtés qui interdisaient de célébrer l'office dans les églises un autre jour que le décadi ; et ce jour-là la cérémonie civile entravait considérablement l'exercice du culte, lorsqu'elle ne le rendait pas impossible. On était obligé de chômer rigoureusement le décadi , mais il fallait s'attendre à toutes sortes de vexations si on chômait le dimanche. Aux termes de la loi du 14 germinal an VI, les ouvriers des ateliers et chantiers de l'État qui commettaient ce crime si ^rave contre la république devaient être immédiatement congédiés. La guerre ne fut pas seulement dirigée contre le dimanche, mais aussi contre le maigre : un autre article de cette loi du 14 germinal défendit de faire coïncider les jours de marché à poisson avec les jours d'abstinence , et les marchands qui en dehors des jours si judicieusement fixés mettraient leur poisson en vente devaient être punis par la loi. Le Directoire avait contre les récalcitrants une arme terrible, dont il se servit cruellement. La loi du 10 fructidor lui donnait le droit de déporter sans jugement tout prêtre qui lui déplairait, et elle ne distinguait pas entre les catholiques et les constitutionnels. Les prêtres catholiques furent déportés en masse par le seul motif qu'ils étaient catholiques. Beaucoup de constitutionnels, pour avoir refusé de transférer le dimanche au décadi furent arrêtés, conduits à rUe de Ré , et enfermés dans les mêmes prisons que les catholiques.

Pendant la seconde partie de la période directoriale, la prê-

i6 CONSTITUTION CIMLE DU CLERGÉ.

trophobie prit en toute liberté ses cruels ébats; aussi la plupart des écrivains soi-disant libéraux ont-ils pris grand soin de se taire à peu près complètement sur les persécutions du Directoire, aussi bien que sur celles qui signalèrent Tinstallation du clergé constitutionnel. Si rinfùme conduite du Directoire à l'égard de tous les chrétiens, catholiques ou constitutionnels, était mieux connue, on s'étonnerait beaucoup moins de l'indifTérence avec laquelle le pays accueillit sa chute. Les vaincus du 18 brumaire, après avoir si mal gouverné la France, n'éprouvaient que ce qu'ils avaient fait subir à des hommes bien plus capables et bien plus estimables qu'eux !

Sous le Directoire aucun culte n'était salarié , le régime tant vanté delà séparation de l'Église et de TËtat était mis complètement en pratique, malgré les réclamations constantes du clergé constitutionnel, qui voulait retrouver ses traitements de 1790. La religion et le pouvoir civil n'avaient aucun point de contact, et cependant les consciences étaient indignement opprimées : tant il est vrai que la liberté religieuse ne peut être assurée par aucun système, par aucune formule, dans un pays gouverné par des hommes qui ne sont ni justes ni loyaux I Est-ce que des gouvernants capables de fouler aux pieds un concordat par passion antireligieuse pourraient sous le régime de la séparation des pouvoii*s se faire scrupule de violer le droit commun au détriment de la religion qui leur déplairait? Il n'existe point de formule politique qui paralyse le fanatisme religieux ou antireligieux : l'histoire religieuse du Directoire l'a trop bien prouvé; aussi estelle particulièrement bonne à méditer par les partisans de la séparation absolue de l'Église et de l'État! '^

La stupide persécution du décadi avait dégoûté même les constitutionnels du régime républicain. Ils avaient toujours espéré que le Directoire finirait par rétablir officiellement leur Église avec tous ses honneurs et tous ses traitements, et dans cette espérance ils l'avaient constamment flatté. Ils furent obligés de renoncer à leurs illusions. £n 1799 les catholiques et les constitutionnels, malgré leur animosité réciproque,sentaient la nécessité d'une réunion qui serait impossible tant que durerait le gouvernement issu du coup d'État de fructidor. Tout le monde, en religion comme en politique, soupirait après la tranquillité, et était prêt à la payer des plus grands sacrifices. Le Directoire avait fait la partie belle à Bonaparte : il sut en profiter!

Maintenant il est de mode d'adresser au concordat de trèsvives critiques ; mais pour Tapprécier équitablement il faut se reporter à soixante-dix ans en arrière. Ceux qui le blâment au nom d'un certain libéralisme ont vraiment l'air de ne pas se douter de l'horrible situation dans laquelle l'Église de France se trouvait alors, après dix années de souffrances, après deux persécutions !

La joie universelle inspirée par la conclusion du concordat montre sufRsamment combien un pareil acte était nécessaire. La persécution était si profondément entrée dans les habitudes et dans les traditions des gouvernants, qu'il fallait pour rassurer les consciences , et contenir les passions antireligieuses , un acte éclatant, un pacte solennel qui déclarât à la France et à l'Europe que le gouvernement français rompait complètement avec cette politique persécutrice que la révolution avait toujours suivie jusqu'alors au nom de la liberté et du salut de la patrie. Qui oserait douter, en présence des faits, que le régime du concordat de 1801, quelques critiques qu'on ait été fondé à lui faire, ne vaille mille fois mieux que la constitution civile de 1790, que le régime directorial de 1795 à 1797, et surtout que celui de la persécution décadaire et de la déportation en Guyane, auquel le premier consul a mis fin. Les prêtres, qui depuis deux ans étaient réduits à se cacher pour éviter la déportation, et les laïques, qui ne pouvaient entendre la messe ni chômer le dimanche sans s'exposer à de graves vexations, étaient naturellement très-résignés à faire tous les sacrifices possibles pour obtenir la liberté religieuse dans ses points les plus essentiels. Le premier consul en leur donnant satisfaction fît preuve d'une habileté et d'un esprit de tolérance tout à fait inconnus aux hommes qui l'avaient précédé : il en recueillit naturellement les fruits. Les adversaires du régime concordataire peuvent si cela leur plaît relever dans le concordat de 1801 une foule de défauts; toutes leurs critiques retomberont d'un poids écrasant sur les auteurs de la constitution civile et sur les fructidoriens (1).

(1) Ce que nous défendons ici, c'est le système concordataire en lui-môn.e et la résolution prise panie premier consul de rendre la paix à l'Église cl de traiter avec le saint-siége. Nous n'entendons nullement défendre certaines dispositions du concordat, et encore moins les articles organiques, qui n'en

18 GONSTITUTIOlf CIYILE DU CLERGÉ.

Il n'est donc pas étonnant que les écrivains de Técole soidisant libérale aient gardé si longtemps et gardent encore sur la constitution civile un silence prudent. Lorsqu'ils sont obligés d'en parler, c'est généralement sur la Convention qu'ils rejettent les malheurs dont le fanatisme antireligieux de la constituante a été la véritable cause, et leur tactique est de confondre avec les autres excès de la terreur les persécutions religieuses commencées par les révolutionnaires modérés. C'est à peine s'il est parlé de la constitution civile et des décrets qui l'ont exécutée dans certaines histoires de la révolution, trèsdétaillées du reste et justement célèbres; la persécution religieuse y est toujoui-s laissée soigneusement dans l'ombre, quelquefois même les faits qui s'y rapportent sont complètement dénaturés. On peut faire aux philosophes et aux publicistes de l'école libérale le même reproche qu'à ses historiens. 11 est vraiment curieux de voir la constitution civile complètement escamotée dans des livres qui traitent de la liberté politique, de la liberté de conscience, et où des luttes et même de simples polémiques religieuses d'une importance très-secondaire sont étudiées avec soin. Est-ce ignorance? Nous ne pouvons nous l'imaginer? Faut-il donc croire qu'on aime mieux se taire que rendre hommage à la vérité historique , lorsqu'elle est importune ! oubienque,ne jugeantpas son parti capable de la supporter, on craint de se brouiller avec lui, si l'on contredit ses rancunes injustes et ses admirations préconçues? Quel qu'en soit le motif, il est trop clair que les historiens libéraux pour la plupart n'ont presque pas parlé de la constitution civile, et que plusieurs d'entre eux ne l'ont nullement présentée sous son véritable jour. Nous ne devons pas nous en étonner, il leurest par* faitement inutile d'attirer l'attention du public sur une époque pendant laquelle leurs doctrines ont produit de si déplorables effets et abouti justement à des actes qu'ils font profession de rechercher etde flétrir énergiquement lorsqu'ils croient pouvoir les imputer à leurs adversaires.

font pas plus partie que la constitution civile ne faisait partie du concordat de Fraoçob ^^

Mais les catholiques n'ont point de semblables raisons de garder le silence. Ils doivent au contraire, dans un double but, travailler de toutes leurs forces à faire connaître sous leur véritable jour la constitution civile et la période révolutionnaire qui Ta suivie.

D'abord c'est une époque de persécution , une époque vraiaient mémorable, et les catholiques de France ne doivent pas laisser inconnue la gloire que leurs pères ont acquise par leur constance et leur fermeté. Ils doivent aussi avoir sans cesse présents à la mémoire les admirables exemples de dévouement qui leur ont été légués. Nous lisons avec un vif intérêt le récit des persécutions que les catholiques d'Angleterre et d'Irlande ont si longtemps éprouvées , mais n'oublions pas que deux siècles et demi après Henri VIII on a voulu en France nous imposer comme en Angleterre une Église officielle fabriquée par le pouvoir, et que cinquante mille prêtres et religieux ont pendant dix ans souffert des persécutions dignes des Tudors, bravé d'abord la pauvreté et les fureurs populaires, puis l'internement, puis la déportation et la mort pour sauver le catholicisme en France I Bien des laïques ont été à la hauteur du clergé ! Tant qu'il a été possible de parler et d'écrire , ils ont répandu partout de courageuses apologies; quand la persécution s'est étendue sur toute la France, ils ont, au risque de leur liberté et de leur vie, entendu la messe dans les bois, dans les montagnes, sur la mer. Il y eut alors dans toutes les classes de la société une sainte émulation à souffrir pour Dieu ; des grandes dames, des militaires, des magistrats, comme de simples paysans, comme de pauvres servantes s'exposèrent résolument aux plus grands dangers pour cacher des prêtres, pour leur faire célébrer le saint sacrifice dans quelque retraite ignorée, et pour procurer aux mourants les secours de la religion ; et le moins qu'il pût arriver à ces courageux chrétiens, en cas de découverte ou de simple soupçon, était d'être envoyés rejoindre cette foule immense de personnes de tout âge et de toute condition que les révolutionnaires avaient entassées dans d'innombrables prisons improvisées, parce qu'elles étaient suspectes de fanatiser, c'est-à-dire de se croire une âme et de préférer Jésus-Christ à la déesse Raison. Il y eut k cette époque, encore si rapprochée de nous, des scènes de martyre qui ne le cèdent en rien à celles qui se sont passées sous Néron^ Dèce ou

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Dioclélien , et TËgUse de France du dix-huitième siècle s'est monrrée digne de celle de saint Irénée et de saint Pothin. Nos martyrs ont montré le même calme et la même fermeté que ceux de la primitive Église, et souvent les persécuteurs révolutionnaires se sont montrés plus acharnés et plus barbares que les proconsuls romains !

Nous devons donc payer à la mémoire de tous ceux qui ont souffert pour la foi dans cette terrible époque un juste tribut de reconnaissance et de vénération. Si les gouvernements issus de la révolution, malgré le fatal exemple donné par les hommes de 89, ont tous, à l'exception de l'infâme Commune de 1871, renoncé à ressusciter la persécution révolutionnaire , et n'ont pas même osé revenir aux procédés de la Constituante à l'égard du catholicisme , il faut l'attribuer surtout à la persévérance et à l'indomptable énergie dont nos pères ont fait preuve pendant la révolution. Lorsqu'il devint évident qu'on en voulait à la religion elle-même , sans s'inquiéter du danger ils ont mis en pratique la vieille devise : a Fais ce que dois , advienne que pourra ! » et l'événement a montré combien les honteuses transactions qu'on leur proposait auraient été inutiles. Beaucoup ont péri simplement, courageusement, sans s'être avilis comme tant de politiques qui se croyaient bien habiles, et les survivants* ont vu s'écrouler pour toujours l'édifice de schisme et de persécution qui avait été élevé à si grands frais contre le catholicisme, enfin replacé par un véritable homme d'État dans les temples dont la persécution l'avait chassé pendant dix ans. Les révolutionnaires ont beau garder un silence calculé sur la constitution civile, et essayer d'en faire perdre le souvenir, ils n'ont pas encore pu oublier qu'elle leur a valu l'échec le plus complet et le plus désastreux, et qu'elle leur a révélé le danger de blesser profondément le sentiment religieux d'une nation, fût-elle impie à la surface I

Nous n'avons pas la présomption d'entreprendre une nouvelle histoire de la révolution. Le but de ces études est simplement d'attirer l'attention sur un côté trop négligé de cette terrible époque, en montrant ce qu'était cette constitution civile da clergé quia causé tant de désastres, de quelle manière elle a été appliquée, et quelle a été son influence sur la marche de la ré^ volution. Les historiens qui se sont occupés de la question reli* gieuse se sont bornés pour la plupart à rendre compte des

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discussions qui ont précédé le vote des lois de persécution. Nous avons essayé de faire plus .que l'histoire parlementaire de la constitution civile : nous avons cherché à donner une idée de la manière dont les lois de persécution furent appliquées, ainsi que des diverses sortes de vexations et de violences qui , dans toute la France, furent exercées contre les fidèles à cause de leur foi religieuse.

Nous ne nous dissimulons point les innombrables difficultés de la tâche que nous nous sommes imposée. 11 n'est guère facile de donner une idée exacte des souffrances très-diverses que le clergé et le peuple catholique éprouvèrent en France pendant la période révolutionnaire. Sans doute on trouve dans le Moniteur toutes les lois de persécution avec les discussions qui les ont précédées, mais il n'en est pas moins fort difficile de dire exactement où en était la liberté, ou plutôt l'oppression religieuse,' à telle époque de la révolution. Il ne faut pas croire que les lois de persécution aient été partout appliquées d'une manière uniforme; très-souvent leur rigueur a été encore aggravée par les directoires des départements ou des districts, sans que l'Assemblée qui les avait votées s'en soit aucunement inquiétée. Très-souvent aussi les autorités locales ont pris spontanément des mesures vexatoires, hors de la limite de leurs attributions et empiété audacieusement sur le pouvoir législatif, qui n'avait garde de s'en plaindre, car elles flattaient ainsi ses passions antireligieuses et préparaient la voie à des lois encore plus rigoureuses. N'a-t-on pas vu, en 1792, un grand nombre de départements se mettre effrontément au-dessus de la constitution et prendre des arrêtés pour appliquer une loi de persécution qui était frappée du veto royal! Et lorsqu'après |la terreur les prêtres détenus furent mis en liberté par une loi , certains départements retardèrent d'une manière scandaleuse l'exécution de cette mesure. Si l'on veut connaître où en était la liberté religieuse dans une localité quelconque de 1791 à 1801, il faut sans doute connaître la loi générale , mais il est presque aussi important de savoir quels arrêtés le directoire du département a pris sur la matière. Il faut rechercher encore si le directoire du district ne s'est pas avisé de faire du zèle. Très-souvent les directoires de district,'sous prétexte d'appliquer les arrêtés des administrations départementales , les ont traités comme celles-ci traitaient trop souvent les lois. Ils ont pris aussi de leur propre

autorité une foule d'arrêtés tracassiers et vexatoires. Ce n'est pas encore tout, la municipalité du lieu, livrée bien plus encore aux passions locales, asservie très-souvent au club des jacobins, pouvait aussi de mille manières tourmenter les croyants. Les municipalités des villes, dévouées pour la plupart au parti révolutionnaire , montraient une grande ardeur à persécuter, et souvent même outrepassaient scandaleusement des lois déjà fort iniques; les municipalités rurales, au contraire, étaient beaucoup plus calmes, et il y en avait môme qui s'efforçaient de protéger leurs curés. Pendant la période la plus sanglante de la terreur, ces administrations furent reléguées au second plan: les représentants en mission , et les comités révolutionnaires établis par eux furent les seuls arbitres de la vie et de la liberté des catholiques. Il importe aussi de connaître leurs arrêtés, dont malheureusement beaucoup ont disparu.

Nous nous sommes donc efforcé de réunir dans ce travail le plus grand nombre possible d'arrêtés locaux, car ils contiennent toute l'histoire de la persécution révolutionnaire hors de Paris. C'est par eux que l'on peut juger de la dose d'esprit révolutionnaire qui avait pénétré dans nos diverses provinces. Nous en avons trouvé un certain nombre chez ceux des historiens de nos départements ou de nos provinces qui n'ont pas jugé à propos« de passer sous silence les troubles occasionnés par la persécution religieuse.

Nous avons été assez heureux pour trouver beaucoup d'arrêtés et de documents inédits sur la constitution civile , aux archives nationales, dans les cartons du comité ecclésiastique de l'Assemblée constituante , et dans ceux des comités de constitution , -des rapports et des recherches. Bien qu'il fût chargé seulement de préparer les décrets sur les questions religieuses , le comité ecclésiastique a joué un rôle très-actif et très-étranger à ses attributions. Au lieu de se renfermer dans des travaux législatifs, il a constamment empiété sur le pouvoir exécutif, et travaillé à l'établissement de la constitution civile, en correspondant avec les autorités et les sociétés révolutionnaires, leur traçant leur marche, dirigeant leur zèle, recevant les dénonciations. Les départements, les districts lui envoyaient leurs arrêtés, et en même temps bien des lettres.'confidentielles sur les innombrables difficultés qui arrêtaient l'établissement de la constitution civile, sur leurs expéditions contre les couvents de reli-

{[ieuses, et les actes arbitraires qu'ils se croyaient permis contre les insermentés et leurs adhérents. Cette correspondance est pleine d'aveux de la plus haute gravité; elle montre à quel degré d'aveuglement dans les questions religieuses le parti révolutionnaire modéré était descendu. Les sociétés des jacobins, déjà très-nombreuses et très-puissantes, venaient harceler le comité de leurs déclamations furibondes contre les insermentés , et réclamer dès le début de la révolution les mesures de rigueur qui fUrent décrétées plus tard. Des évéques et des prêtres constitutionnels envoyaient aussi au comité ecclésiastique des lettres où l'impopularité , la solitude et les misères de l'Église constitutionnelle étaient exposées tout au long. Les comités des rapports et des recherches ont aussi travaillé à établir rÉglise de l'Assemblée. Si le comité ecclésiastique était fréquemment consulté au point de vue de l'interprétation des lois de persécution , ces deux comités l'étaient constamment au point de vue de leur application rigoureuse et des poursuites à intenter contre les catholiques de toutes conditions. Les départements , les districts , les municipalités , leur envoyaient leurs arrêtés de persécution , avec des rapports sur la situation religieuse de leur pays , des procédures entamées , des dénonciations contre ceux qui s'opposaient à la constitution civile, et leur rendaient compte des mesures de rigueur qu'ils avaient déjà prises ou comptaient prendre contre eux , ainsi que des troubles qui avaient eu lieu sur leur territoire. Tous ces documents si divers prouvent très-clairement que si l'Église constitutionnelle a, suivant les localités, [rencontré plus ou moins de résistance , elle en a rencontré partout , et que partout il a fallu bien vite recourir à des mesures arbitraires et tyranniques pour essayer de la soutenir.

En faisant l'histoire de la constitution civile, c'est-à-dire d'une faute capitale de la révolution, d'un acte éminemment maladroit et mauvais, auquel bien des hommes qui ont joué en politique le rôle le plus honorable ont eu le malheur de contribuer, il nous faudra dévoiler des injustices sans nombre, des ^norinités bien peu connues, grâce à la tactique que nous avons signalée plus haut. Nous aurons aussi le regret d'attaquer souvent, avec oeaucoup de vivacité , des personnages qui se sont illustrés pendant la révolution par leurs talents ou leur courage, mais que leur irréligion a rendus persécuteurs dans toute la

force du terme. Bien peu d'hommes distingués dans le parti de la révolution modérée se sont tenus à l'écart de la constitution civile. La persécution révolutionnaire est si peu connue dans son ensemble et dans ses détails, et l'erreur qui en fait un simple épisode de la Terreur est tellement répandue, qu'en l'exposant sous son véritable jour et en indiquant ses premiers auteurs on court grand risque de se voir imputer un esprit de dénigrement systématique contre l'œuvre tout entière de la révolution, et de mettre de bien mauvaise humeur des personnes honorables, mais dont le siège est fait depuis longtemps. Quand on aborde un pareil sujet, ceux que la vérité toute nue sur la persécution révolutionnaire importune singulièrement n'ont souvent rien de plus pressé, pour détourner l'attention, que de crier qu'on en veut aux principes de 89. On vous passe la Convention, et même la Législative, semblent-ils dire aux chercheurs indiscrets, mais ne touchez pas à la Constituante, sinon, anathème sur vous ! C'est presque le pendant du fameux a Ne touchez pas à la reine ! » Quand donc dira-t-on résolument dans le camp du libéralisme « Amicm 89 , sed magis arnica ventas? » Au reste, s'il est incontestable que beaucoup d'hommes de 89 ont foulé aux pieds la liberté religieuse dans ses droits les plus sacrés, nous reconnaissons parfaitement que pour y parvenir ils ont dft se faire les premiers violateurs des principes qu'ils venaient de proclamer!

C'est ce que nous prouverons pièces en main. D'innombrables documents établissent que la liberté de conscience de 1790 à 1793 n'a pas eu de plus grands ennemis que les chefs de la gauche de l'Assemblée constituante et les girondins de la législative ; que la grande majorité du clergé , d'abord favorable à la révolution modérée, en a été écartée par la constitution civile, avec autant de maladresse que de brutalité. Nous montrerons les fautes énormes commises par les constituants et les girondins dans les questions religieuses, en nous servant de leurs écrits, de leurs discours, de leurs actes publics et des raj>ports de leui*s agents : et tout esprit impartial reconnaîtra, après cette enquête, qu'en les signalant comme les auteurs volontaires de beaucoup de maux, et la cause indirecte d'horribles excès qu'il était pourtant facile de prévoir, nous n'obéissons pas à un esprit de. dénigrement systématique, mais au désir de faire triompher la vérité historique, ei de réfuter les erreurs et les

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calomnies intéressées que les révolutionnaires persécuteurs ont accumulées contre le clergé et la religion, leurs victimes, et que leurs descendants politiques se complaisent trop souvent à répéter de confiance.

Nous n'essayerons donc point de dissimuler les fautes d'aucun parti, pas plus celles des opprimés que des oppresseurs. Nous nous sommes toujours souvenu de ces paroles du vénérable cardinal Billiet racontant l'atroce persécution endurée pendant la terreur par le clergé savoisien. «... Nous avons rapporté avec une égale sincérité les faits honorables pour le clergé, et les faiblesses dont quelques prêtres ont donné de tristes exemples. En fait d'histoire il faut dire le bien et le mal, ou ne pas écrire... Les actions héroïques et les fautes commises peuvent également servir de leçons. »

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