ITIJATI0IC INTÉRIEURE DE LA FRANCE EN
Le président de Cabres lui fit une réponse sympathique, et déclara que son discours serait inscrit sur les registres du parlement. Les procureurs, par l'organe de M* Bernard, déclarèrent aussitôt adhérer à la protestation des avocats.
Le discours de Pascalis était inspiré par un désir très-ardent de voir son pays conserver une autonomie provinciale, c'était presque ce qu'on appelle dans l'Autriche contemporaine du particularisme. Rien n'était plus odieux aux révolutionnaires , même modérés, que des doctrines pareilles. S'élever contre le nivellement absolu auquel ils soumettaient la France, c'était commettre un crime aussi grand à leurs yeux que de déplorer l'égarement du peuple, l'absence d'ordre matériel, et le renversement prochain de la monarchie constitutionnelle. On avait déjà assassiné des gens qui n'avaient commis qu'un seul de ces crimes, et le malheureux Pascalis osait les commettre toas à la fois. Ce discours courageux, mais imprudent, remplit de rage les révolutionnaires de Provence, qui résolurent d'en tirer une vengeance éclatante.
Leur plan était tout trouvé. En 1790, quand on voidait perdre onhoffiine , on excitait contre lui la fureur populaire en l'accusant de complot contre-révolutionnaire. Si on critiquait un àteret de l'Assemblée, les procédés arbitraires d'une administration quelconque, vite on vous dénonçait comme un affreux conspirateur. C'est ce qu'on fit immédiatement contre Pascalis, et beaucoup de révolutionnaires crurent naïvement que s'il les avait ainsi bravés, c'était uniquement parce qu'il se sentait soutenu par un grand nombre de conspirateurs , et, comme Asie publièrent a... on ne trouva pas croyable que le sieur Pascalis eût prophétisé aussi publiquement la contre-révolution , sans des connaissances certaines sur quelque complot caché , et sans une assurance positive sur sa propre sûreté. » Qui a fcril ces lignes? Les officiers municipaux d'Aix , dans un métnoire où ils cherchent à expliquer comment, après avoir entassé ineptie sur ineptie, plusieurs d'entre eux, pour assurer leur propre sûreté, ont consenti à laisser égorger deux personnes, et les ont livrées eux-mêmes à leurs assassins. On conçoit aisément que des gens aussi prudents , aussi désireux d'éviter tout danger, n'importe à quel prix, n'aient pu croire à l'aventareux courage de Pascalis , et, qu'au premier moment ils se soient imaginé qu'il était sûr d'être soutenu; mais ils eurent
le temps de reconnaître leur erreur, et malgré tous leurs efforts leur conduite restera sans excuse.
A peine Pascalis a-t-il prononcé son discours à la barre du parlement , que deux membres du directoire du département viennent s'entendre avec la municipalité sur les mesures à prendre pour punir un pareil attentat et en prévenir les conséquences.
De leur côté, les amis de la constitution s'empressent de dénoncer Pascalis à la municipalité et de lui offrir leurs services. On prend des mesures extraordinaires, capables de faire croire à une population beaucoup moins impressionnable qu'une insurrection va éclater dans la ville ou qu'une armée ennemie est à ses portes. On envoie la garde nationale dans toutes les imprimeries avec ordre de saisir les exemplaires du discours déjà imprimés, et de briser les planches, mais elle ne trouve rien. Sommation est faite au parlement de produire ses registres sur lesquels le discours doit être transcrit avec mention des noms des avocats qui accompagnaient Pascalis.
Le lendemain, 28 septembre, le directoire du département, qui était composé de révolutionnaires assez ardents, dénonçait en termes très-violents à l'Assemblée et le discours de Pascalis, et la réponse du président de Cabres , et l'adhésion des procureurs. Les lettres du département et de la municipalité, d'après lesquelles nous faisons le récit de tous ces faits, ne disent point qu'il y ait eu à Aix aucun mouvement populaire contre Pascalis, comme la municipalité le soutint plus tard, lorsqu'elle avait tout intérêt , afin de se disculper elle-même, à exagérer l'émotion produite par le discours du courageux avocat.
Le club des Jacobins envoya naturellement à l'Assemblée sa dénonciation contre ce discours a séditieux et incendiaire »• Le comité des recherches fut aussitôt saisi de cette affaire. Pascalis se retira dans une maison de campagne à une lieue d'Aix, et y attendit tranquillement les événements. S'il s'était retiré dans une ville de Provence, les autorités et le club d'Aix Tanraient dénoncé comme un conspirateur qui cherchait à émigrer et l'auraient fait sans doute arrêter sous ce prétexte, comme tant d'autres. S'il avait été reconduit à Aix dans de semblables circonstances, sa perte aurait été assurée.
Malgré le dangereux voisinage d'Aix, rien de sérieux ne fut d'abord tenté contre lui ; il avait beaucoup d'amis, et les autOTH
SITUATIOZI HffTÉRIEURE DE LA FRANGE EN 1790. 373
tés hésitaient à employer la violence contre lui, dans la crainte d'exaspéi-er la partie la plus rccommandable de la population. D'ailleurs son affaire était portée devant TÂssemblée, et son ami d'André 9 député de la Provence, lui écrivait de Paris qu*il devait s'estimer heureux d*étre ainsi dispensé de se défendre devant la justice locale^ a ces corps nouveau-nés, disait-il, font claquer leur fouet tant qu'ils peuvent, et ils ne demanderaient pas mieux que de vexer un honnête homme, » et il l'invitait à venir à Paris, oii il serait plus en sûreté.
Pascalis eut tort de ne pas suivre ce conseil. Il avait à Âix un ememi terrible, l'abbé Rives, espèce de Marat provençal , qui exerçait une grande influence sur les Jacobins du lieu et ne cessait de les pousser au crime (i). Pendant les mois d'octobre et de novembre il exalta les esprits, en annonçant continuellement des complots royalistes. Il fit faire à des avocats, membres du dob des Jacobins, une protestation violente contre Pascalis. Le 3i octobre il créa un club des antipolitiques, composé surtout des révolutionnaires des environs, et devint le maître absolu de eette bande d'énergumènes. Dans les premiers jours de décembre, lorsque déjà les esprits étaient bien exaltés, un incident se produisit, dont ils profitèrent pour mettre toute la ville en émoi, n y avait à Aix deux sociétés révolutionnaires ; les modérés résolurent d'en former une qui s'appellerait <c Société des imisde l'ordre et de la paix ». La constitution leur donnait ce droit; mais les révolutionnaires voulaient les empêcher d*en user, car ils ne craignaient rien tant que la formation de sociétés modérées, oîi les doctrines deMounier et doMalouet auraient chance de prévaloir (2). Nous verrons plus loin quelles indijj'nes vio-
(0 M. Ch. de Ribbe, dans son savant ouvrage intitulé « Pascalis, élude sur Il in de la constitution provençale », fait un portrait fort curieux de cet énerpBwiie, qui ne cessait de déclamer dans des pamplilcts frénéliiiues contre les ■ohles, les prêtres et tout ce qui n'était pas jacobin. 11 appelait l'archevêque d*Aî\ « un mitrophore scélérat ».
(2) Lorsque raflai re vint à rAssembléo, le rapporteur du rx)Tnil/*, Cochon
Lapparent pour diminuer l'odieux de la conduite des révolulionnaires d'Aix,
il une tinde contre les sociétés modérées, qui, établies déjà à Lyon et à Per.
KBan, étaient devenues selon lui des sujets de discorde, critiquaient libre-
■eot TAssemblée et s'occupaient ù « agacer la sensibilité du peuple et irriter
sa ftirear par dMnsolentes bravades et d'indécentes provocations. » User de
«oo droit de citoyen, se redresser quand un drôle criait derrière vous à la lan-
leroe, c^était d'après Cochon et la plupart des révolutionnaires du temps
eonmetlre une provocation véritable, qui excusait bien des violences.
lences la société monarchique de Paris eut à subir» et comment elle fut obligée de cesser ses réunions.
Les révolutionnaires d'Aix se déclarèrent provoqués, et résolurent d'empôcher par tout les moyens possibles la formation de cette société modérée. Bien qu'elle renfermât dans son sein des boutiquiers, des artisans, et que deux de ses organisateurs fussent des menuisiers, elle fut dénoncée à l'avance comme l'œuvre exclusive des ex-nobles et des parlementaires. On annonça partout que l'un de ses organisateurs, M. de Guiraman, chevalier de Saint-Louis, vieillard de près de quatre-vingts ans, faisait des enrôlements à prix d'argent, et que des cocardes blanches étaient commandées. Les autorités locales accueillirent tous ces bruits, et les propagèrent en agissant comme si elles croyaient sérieusement à l'existence d'un immense complot. Elles firent des perquisitions pour trouver les amas de cocardes blanches qu'on avait annoncés, et ne trouvèrent absolument rien. Les révolutionnaires ne se tinrent pas encore pour battus, et se rejetèrent sur les déclarations suspectes de deux ou trois ouvriers à qui on aurait commandé des cocardes, mais qui auraient refusé de les faire. Ces bruits, ces perquisitions, ces interrogatoires causèrent bien vite une grande effervescence.
Une troupe de conjurés royalistes devait, disait-on, mettre tout-à-coup la ville à feu et à sang, mais la crédulité de bien des gens n'allait pas encore jusque-là. On imagina, pour semer l'épouvante, un conte moins maladroit.
Le régiment de Lyonnais était depuis longtemps en garnison à Aix. Il avait toujours vécu en bonne intelligence avec les habitants; mais, depuis quelque temps seulement la populace l'avait pris en aversion. Elle avait voulu empêcher l'exécution d'un assassin, cl ce régiment avait fait bravement son devoir et protégé l'œuvre de la justice (1). Depuis cette malheureuse journée,
(1) Le jour de la fédération, M. d'Albertas, ancien président de la chambre des comptes, avait ouvert le parc de son château de Guemenos à la garde nationale pour y célébrer un banquet patriotique. Un garde national de Toalon se précipita sur lui, elle poignarda devant toute sa famille. Il se nommait Anicet Martel ; il alléguait seulement contre M. d'Albertas un motif très-futile de colère : un arrêt du parlement le condamna au supplice de la roue qui n^était pas encore aboli. La populace d'Aix voulut Ty soustraire au moment de l'exécution, et sans Ténergie des soldats et surtout des officiers du régiineot de Lyonnais, elle y serait parvenue.
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le parti révolutionnaire accusait les ofRciers de Lyonnais d'exciter leurs soldats contre les habitants d'Aix et de méditer une oontre-révoluti(Mi; quelques-uns d'entre-eux étaient allés voir Pascalisdanssa maison de campagne; on les représenta comme ses complices, comme ses agents. A un moment donné, les ooDspirateurSy cachés aux alentours, devaient se joindre au régiment de Lyonnais, mettre la ville d'Aix au pillage et proscrire impitoyablement tous les bons patriotes ; la société modérée n'avait pas d'autre but que de réunir les chefs de la contre-ré- Tolotion, et de leur fournir les moyens de se concerter, d'assembler leurs hommes, et de tenter un coup à l'improviste.
Cette société si attaquée même avant sa naissance devait ou- Trir ses séances le 12 décembre. La fermentation était grande, grâce aux bruits de complots répandus partout, et aux perquisitioos faites par l'autorité. Les révolutionnaires étaient furieux, et, de l'aveu môme de la municipalité, beaucoup de gardes nitiooaux se promenèrent ce jour-là dans la ville avec leurs sabres. Ds insultèrent M. de Guiraman, qui se tenait devant le caEéGuyon, où la société nouvelle devait se réunir. Les offiôers du Lyonnais ont toujours soutenu qu'on lui avait adressé des menaces de mort, ce qui est malheureusement vraisemblable, et tout à fait dans les habitudes du temps (1).
Après avoir bien traîné leurs sabres toute la journée, les membres des deux clubs révolutionnaires songèrent à faire le soir une démonstration. Le club des Antipolitiques vint en corps rendre visite au club des Amis de la Constitution réuni au Collège. Après avoir fraternisé, les membres des deux clubs réanis sortirent ensemble en chantant Ça irai Lorsqu'ils passèrent devant le café Guyon, ils crièrent encore plus fort, aies aristocrates à la lanterne (2) » . Ici nous suivons surtout le récit que l'accusateur public d'Aix, adversaire passionné des modérés, envoya au comité des recherches. Un bourgeois, qui était M. de Guiraman et trois officiers, entendant tout ce tapage, viennent à la porte du café et regardent le défile des deux clubs.
(1) La municipalité a prétendu qu'il avait Tair de braver le peuple : qu'un dtoreo le supplia les mains jointes de se retirer, et qu^il nVn fit rien. Ne pas le caeber, lorsqu'on était insulté par une troupe d'aboyeurs, et les regarder en fMe, cela s'appelait dans le langage du temps, braver le peuple.
(2) Cela résulte des dépositions des témoins. L'accusateur public lui-mdme etk est oonvena.
Un révolutionnaire interpelle un officier^ et lui reproche de les toiser : l'ofRcier répond qu'il n'entend toiser personne. Mais le clubiste se jette sur lui, saisit son épée, et lui met le sabre sur la gorge ; deux autres patriotes se jettent également sur Tofficier et l'entraînent à la mairie. Un autre officier tire son épée, et lutte avec l'bomme au sabre, qui bat en retraite et appelle du renfort. D'autres officiers arrivent du café. Plusieurs clubistes dégainent et se jettent sur M. de Guiraman, à qui ils en voulaient particulièrement. C'est alors, paraît-il, que M. de Guiraman tira un coup de pistolet, qui seulement effleura la main d'un de ses nombreux adversaires. Mais ce malheureux vieillard fut blessé à la cuisse, et il aurait été égorgé à Tinstant même si les officiers ne l'avaient dégagé. Au bruit de cette lutte les clubistes accoururent, et commencèrent par échanger des injures avec les officiers (1); des injures on en vint tout de suite aux voies de fait. La foule des clubistes lança des pierres contre le cercle ; les portes et fenêtres furent brisées. Beaucoup de révolutionnaires , comme l'instruction l'a prouvé , malgré les mensonges qui furent mis tout d'abord en circulation, étaient munis d'armes à feu : ils commencèrent une fusillade contre les fenêtres du club. L'un d'eux, garçon menuisier de son état, et membre du club des Jacobins, pénétra un moment dans le local de la société, déchargea ses deux pistolets sur les officiers, et blessa l'un d'eux grièvement (2). La position des membres du cercle n'était plus tenable, les clubistes allaient les fusiller par les portes et les fenêtres brisées. Quelques bourgeois s'évadèrent par une porte de derrière. Les officiers, avec M. de Guiraman au milieu d'eux, sortirent en peloton, l'épée à la main, par la porte principale ; ils firent reculer leurs adversaires et battirent
(1) Ceux-ci, dit l'accusateur public, qui oublie de rapporter les cris des clubistes, les traitaient de canailles eXdepolissoiis ; on peut être certain qulls ne crièrent pas : à ?a lanterne ! comme les révolutionnaires Tavaient fait quelques minutes auparavant.
(2) Cet individu, nommé Laurent, l'a déclaré dans Tinslruction. Un autre clubiste a également reconnu qu'il avait frappé un ofïicicr avec la crosse de son fusil. Pour soutenir que la provocation venait des ofGcicrs, on a osé prétendre que les clubistes n'avaient pas d'armes à feu , mais la procédure qui a pourtant été faite avec une grande partialité en leur faveur prouve le contraire. Deux des officiers, MM. de Peybert et d^Esparbès, reçurent des blessures provenant d^annes à feu chargées de grenailles. Les ccrtiûcats des chirurgiens furent envoyés au comité des recherches.
SITUATIOV INTÉRIKURE DE LA FRANCE EN 1790. 377
ea retraite vers leur quartier en repoussant résolument ceux qui venaient les attaquer.
Arrivés au quartier, les ofRciers veulent mettre leurs soldats en armes pour arracher aux clubistes plusieurs de leurs camarades, sur le sort desquels ils éprouvent les plus vives appréhensions. Mais le major qui les commande , s'effraye de la responsabilité qu'on va faire peser sur lui ; un officier, nommé Ferrid, qui désire avant tout les louanges des jacobins, harangue h soldats pour les empêcher de marcher, et les grenadiers, qui avaient sans doute été travaillés par les révolutionnaires de la ville, refusent de quitter la caserne sans ordre de la municipalité : le major parvient à arrêter les officiers, et avec quelquesuns d*entre eux se rend à l'Hôtel-de-Ville.
Les officiers municipaux, dans un procès- verbal dressé à l'instant même, rapportent qu'il fut décidé avec le major que le régiment de Lyonnais quitterait la ville de grand matin. On leur avait amené plusieurs officiers du régiment en les accusant d'avoir tiré sur les révolutionnaires, mais à un premier essai de confrontation personne n'avait pu les reconnaître pour ceux que l'on accusait d'avoir tiré. L'accusateur public s'imagine que Catilina est aux portes et en dedans des portes d'Aix, et lance des décrets contre Guiraman et six officiers de Lyonnais. Ses Dotes sont fort curieuses à cause de la partialité qu'elles décèfent, et de l'emphase grotesque de leur style. « Ces officiers, fermés au remords et au repentir des assassinats commis le 12 au soin voulurent, d'après ce magistrat retarder leur départ, et laisser à la ville.. « des témoignages plus nombreux d'atrocités plus cruelles.. » Ces témoignages d'atrocité, l'instruction l'a prouvé, se réduisaient à deux blessures légères et à un chapeau percé d'une balle, tandis que trois officiers, Guiraman , et un lïourgeois du cercle, avaient été blessés. Vient ensuite une tirade du même goût sur les horreurs que les royalistes préparaient contre la ville d'Aix a... Cette conjuration menaçait la vie de tout ce que la Constitution a de défenseurs plus zélés... » ; et il concluait emphatiquement à la continuation de l'information. Les scellés furent apposés aussitôt sur les papiers de Pascalis, retiré depuis longtemps à la campagne, et sur ceux de plusieurs personnes appartenant au barreau et à l'ancien parlement.
Les révolutionnaires mirent bien vite les circonstances à pro-
fit. Ils avaient fait déjà décréter par la municipalité le renvoi du régiment de Lyonnais. Le soir du même jour, 12 décembre, vingt députés des deux cjubs vinrent trouver leur chef, Tabbé Rive, qui leur conseilla de se saisir de Pascalis (1). Une bande alla donc sans aucun ordre l'arrêter pendant la nuit dans sa maison de campagne, et l'amena à l'hôtel de ville à quatre heures du matin (2). On vit aussitôt paraître un libelle hideux, dans lequel l'abbé Rive se vantait d'avoir fait arrêter Pasciilis et excitait le peuple à l'assassiner. Il n'était pour rien dans l'affaire du café Guyon, mais le parti révolutionnaire profitait de l'occasion pour proscrire tout ce qui lui déplaisait. A cinq heures, une autre bande amena aussi un M. Morelet de la Roquette, qui passait pour favorable au nouveau club, et contre qui l'on avait récemment excité les fureurs de la populace en lui rappelant que quelques années auparavant sa voiture avait écrasé un enfant. Le parlement l'avait, à cause de cet accident, condamné à payer six mille livres au père de l'enfant. Pascalis et la Roquette furent retenus provisoirement à la maison commune avec un jeune homme que les clubistes y avaient conduit après l'avoir blessé d'un coup de sabre.
La municipalité avait envoyé un courrier demander aux autorités de Marseille de lui envoyer quatre cents hommes du régiment étranger d'Ernest, et quatre cents gardes nationaux. Ces troupes arrivèrent à deux heures de l'après-midi. Les captifs furent conduits à la prison, qui touchait alors à la caserne. La municipalité, dans son récit, ne laisse pas soupçonner quils aient couru quelque danger pendant ce trajet.
Des renforts importants venaient d'arriver, et les conspirateurs ne donnaient pas le moindre signe de vie; les autorités d'Aîx devaient se rassurer un peu. Soit qu'elles aient cédé elles-mêmes à une véritable panique , soit qu'elles aient jugé à propos de continuer encore celte comédie de la peur que le parti révolutionnaire avait si bien jouée pour empêcher l'établissement du nouveau cercle et éloigner le régiment de Lyonnais, elles agirent comme si une armée invisible menaçait la ville. Les administra • tions du départemeni, du district et de la commune se réunirent
(0 L'abbé Bivc s'en est vanté dans un pamphlet. «... Mon excitation fut suivie (lu plus ^çrand succès, à onze heures du soir, c*est-à-(lire environ quatre heures après, ce scélérat fut enlevé... » V. M. deRil)be, p. 269 et suir.
(2) Procès- verbal de la municipalité.
srroATioN iiit£ri£ubb de la fbangb en 1790. 379
pour Teiller en commun au maintien de la tranquillité publique; on va voir avec quel succès ! Le rapport de ces trois administrations réunies servira de base à notre récit des assassinats du U décembre.
Les soldats du régiment d'Ernest furent logés dans les casernes; les gardes nationaux de Marseille soit chez les particuliers, smtdans les auberges «... L'administration, dit le rapport, a été prévenue, qu'il arrivait successivement nombre de gens armés delà même ville disant venir au secours de celle-ci, ils ont été pareillement logés... 0 Et tout de suite après on lit cette phrase sigmficative et qui se lie évidemment avec la précédente a... L'assonblée délibère sur les moyens de pourvoir à la sûreté des prisonniers pendant la nuit, d Quelque inepte qu'elle fût, cette administration ne pouvait pas ne pas soupçonner les véritables intentions de ces prétendus défenseurs, que cependant elle accueillait et logeait comme une troupe régulière.
La nuit se passe sans aucun désordre sérieux. Le iA au matin, lagarde nationale de Marseille, voyant que cette fameuse armée contre-révolutionnaire dont les patriotes sont si épouvantés, ressemble singulièrement à un mythe , se prépare à partir. A boit heures elle est en grande partie réunie sur le cours, et la garde d'Aix lui fait ses adieux. Tout-à-coup, disent les administrateurs, a on est averti qu'il commence à se former des pelotons dans la ville et que le peuple demande la tète de M. Pascalb.9
Ces hommes armés, si justement suspects et si sottement accueillis par les autorités, avec les clubistes d'Aix et probablement aussi certains soldats de la garde nationale de Marseille, qu'on venait de réorganiser ou plutôt de désorganiser dans un sens révolutionnaire , courent en foule à la prison , en criant que Pascalis a voulu les faire égorger tous, et qu'ils veulent sa tête. Trois officiers municipaux en écharpes se dirigent vers la prison. Chemin faisant ils rencontrent le colonel de la garde nationale, qui déclare n'avoir aucune force à opposer à ces furieux. Le procureur général syndic et plusieurs autres administrateurs se joignent aux municipaux , et veulent haranguer la foule.
Mais tous ces énergumènes, altérés de sang, ne se soucient guère d'écouter ces administrateurs qui ont fait tant de bruit du prétendu complot dont les officiers de Lyonnais, Pascalis et
380 CONSTITUTION aVILE DU CLERGÉ.
Guiraman, sont les chefs. Cette populace trouve très-singulier qu'après avoir pris tant de mesures extraordinaires contre les conspirateurs et les assassins du peuple, ils désirent maintenant les soustraire à sa fureur. Les casernes sont envahies, les gardes nationales d'Aix et de Marseille en ont laissé la garde au seul régiment d'Ernest, et ces soldats, étrangers pour la plupart, restent immobiles. On vient d'arrêter une partie des officiers de Lyonnais comme conspirateurs et assassinsdu peuple, et de chasser honteusement ce régiment parce que ses officiers ont eu une rixe avec les habitants ^ et que les soldats ont été sur le point de marcher sans réquisition : les officiers d'Ernest ne se soucient pas de s'exposer à de semblables affronts; les soldats, presque tous Allemands ou Suisses, ne comprennent pasgrand'chose à ce qui se passe, mais, instruits de ce qui vient d'arriver au régiment de Lyonnais, ils laissent ces fous de Français faire des émeutes, et attendent une réquisition formelle et spéciale de la municipalité. Elle a prétendu depuis qu'il y avait eu entre elle et les officiers d'Ernest un véritable chassé-croisé ; ceux-ci auraient été lui demander une réquisition spéciale pour repousser la foule; et pendant ce temps-là les administrateurs auraient couru aux casernes (i). La populace, voyant tous ces soldats immobiles, réclame avec plus de fureur encore la tète de Pascalis, en criant toujours qu'il a voulu égorger le peuple. Les administrateurs font, à ce qu'ils prétendent, de grands efforts pour la détourner de son horrible entreprise. Bien loin de les écouter, ces furieux veulent les obliger à leur faire ouvrir la prison. Un d'entre eux, disent les municipaux, porte au procureur- syndic Jaubert un coup de sabre, qui est heureusement paré ; ils saisissent ce fonctionnaire et le tiennent prisonnier dans une boutique. On somme les trois officiers municipaux de livrer Pascalis; on leur fait d'horribles menaces, on les frappe, on leur met le couteau sur la gorge, s'il faut les en croire ; enfin ils signent l'ordre aux geôliers de remettre Pascalis à ceux qui demandent sa tête (2). Les assassins s'emparent de leur victime, ainsi que de
(1} La municipalilé a reproché au régiment de n'avoir pas agi : sa première réquisition, disait-elle, était suffisante. Mais elle a déclaré ensuite qu^il était Impossible de repousser l'émeute !
(2) Deux d^entre eux , disent leurs collègues, écrivirent à la suite « contraints et forcés... M SMls n^élaient pas très-braves, ils étaient du moins prévoyants !
SITUATION IlITÉRIEURE DE LA FAAIIGE EN 4790. 381
H. de la Roquette, les pendent à des poteaux du cours (1), puis coupent leurs têtes, et se livi'ent à toutes sortes d'atrocités sur leurs corps.
Le vice-maire, le procureur de la commune, d'autres officiers municipaux, se rendaient pendant ce temps-là aux casernes, dit la seconde relation de ces autorités ; mais l'encombrement des rues ralentissait leur marche. On les arrêta en leur disant que tout était fini ; ils continuèrent cependant, et arrivèrent pour voir les victimes suspendues aux poteaux du cours !
t ... Nous apprenons, dit leur seconde relation, que les deux tètes ataient été coupées par un valet de l'exécuteur^ que celle de Morelet iTait été placée sur un arbre devant le cercle de Guyon, et que l'on portait l'autre (celle de Pascalis) à la suite de la garde nationale de XaiseUle (2)... »
Cette horrible scène avait eu lieu dans la matinée. Mais il lidliit encore du sang aux révolutionnaires. Vers midi, des gens Tenant de Meyreuil ramènent Guiraman qui avait été décrété Il veille. Le procès-verbal des administrations réunies, rédigé le lendemain, assure que les administrateurs ont envoyé à sa rencontre des hommes chargés de le protéger. Peine perdue ! on vient tout de suite leur apprendre qu'il a été égorgé (3).
Dans ces rapports qui furent faits à l'instant même, avant
que les autorités eussent pu combiner un système de mensonges
pour se justifier, il n'est pas question de Guiraman avant le
(1) On refusa un prêtre à Pascalis.
(2) On lit après : « Nous sf^mes le lendemain que cette garde nationale, oyant Tenir après elle cet indigne trophée porté par une foule d'hommes Tmés, les a?ait forcés les fusils en joue à s'arrêter et à l'inhumer... » 11
t que cette scène eut lieu à mi-chemin de Marseille ; les brigands yourentrer en triomphe dans cette Yille avec la tête de Pascalis , et exciun mouvement qui leur aurait permis d'assassiner aussi certaines perde Marseille. Il parait que ce n'est pas la garde nationale, mais la genrmerie qui a forcé les assassins à enterrer la tête de Pascalis.
(3) Ce malheureux fut pendu à un arbre du cours auquel avait été atta- , en mars 1789, un garçon boucher condamné par le ]>arlemcnt pour avoir icipé au pillage du grenier d'abondance et mis le feu à la maison d'un
de blé. La populace d'Aix, qui avait été complice de tous ces méils, conservait encore un vif ressentiment du supplice de ce misérable , et <ii tant en croire les autorités elle cria au milieu du tumulte qu'il fallait r Guiraman là où on avait fait périr un innocent.
382 GOIfSTlTUTION CIVILE DU CLERGÉ.
passage où l'on raconte son horrible fin. Dans le récit de la scène qui eut lieu au café Guyon^ les autorités ne parlent que des officiers de Lyonnais.
Quand la populace eut à son aise égorgé ces trois victimes, le colonel de la garde nationale vint annoncer qu'il avait réuni une partie de sa troupe. Les émeutiers avaient réalisé leurs affreux projets^ ils avaient quitté la ville en promenant avec eux la tôte de Pascalis; la garde nationale jugeait à propos de se montrer!...
... Les administrations réunies ayant alors a une lueur d'espérance que l'ordre pourrait être rétabli » , se hâtent de faire proclamer que chaque citoyen ait à rentrer chez lui, pour n'en sortir que lorsque la tranquillité publique serait rétablie.
Vraiment 9 les administrations réunies, on se demande pour quoi faire ! sont d'une naïveté qui déborde jusque dans leurs rapports. On demandait la tête de Pascalis, elles l'ont laissé prendre avec deux autres encore ; elles ont maintenant une lueur d'espérance qu'on n'en redemandera plus pour cette journée! Une partie des brigands a quitté Aix, les autres rentrent dans leurs tanières; maintenant qu'il n'y a j)lus personne à protéger, citoyens restez chez vous, les administrations réunies, dont vous avez pu apprécier la prévoyance, la promptitude et le courage, songent à vous défendre?
Après avoir raconté toutes ces horreurs, les administrations réunies essayent de se justifier en accusant les victimes. Elles prétendent qu'un officier de la garde nationale^ qui a fait pour sauver Guiraman des [efforts naturellement infructueux, Ta entendu avouer en mourant qu'il y avait un complot. Plus tard l'instruction réduira à néant ce dramatique aveu (1), qui vient si à propos pour les autorites. Du reste , elles ne nomment pas cet officier qui était peut-être un des assassins. Elles assurent aussi qu'on a trouvé dans les poches de Pascalis une
(1) Des témoins ont déclaré depuis que Guiraman avait toujours soutenu qu'il s'agissait simplement d*un cercle et non d'une conspiration.
A trois heures de l'après-midi Angles père et fils, tous deux menuisiers et fondateurs du cercle, furent arrêtés et conduits en prison, mais ils ne firent pas égorgés. Les assassins étaient pour la plupart sur la route de Marseille , les autres s'étaient dispersés. Les administrateurs crurent poortant mériter des éloges pour ce simple fait.
SITUATION IHTÉBIEUaS DE LA FRANGE EN 1790. 383
lettre qui prouve l'existence d'un vaste complot. Nous sommes là-dessus de l'avis de la Constituante, qui reÂisa plus tard de i*econnaître qu'il y eût là un complot quelconque.
Déjà dans ce rapport (1) on voit poindre le système que les administrateurs d'Aix suivirent plus tard avec une remarquable impudence, déjà ces fonctionnaires accusent les victimes pour se sauver eux-mêmes du ridicule d'avoir cru à un complot chimérique, et de l'odieux d'avoir laissé commettre de pareilles atrocités grâce à leur commune impéritie et à la lâcheté de quelques-uns d'entre eux.
n fallait absolument qu'il y eût eu un effroyable complot. Les administrations réunies ne reculèrent devant aucune extrémité pour essayer de se procurer quelque document qui rencUt misemblable cette fameuse conspiration. Elles enjoignirent iMen vite au directeur du bureau des postes d'Aix de livrer à trois commissaires toutes les lettres qui étaient à l'adresse de hscalis y Morelet , Guiraman , et de plusieurs autres personnes déerétées. En revanche elles ne s'inquiétèrent nullement de poursuivre les assassins. Le directeur répondit que les décrets de l'Assemblée le mettaient sous les ordres du directoire des postes et de son président nommé par le roi. On le menaça d'employer la force , et il fut obligé de céder (â).
Les administrateurs firent d'innombrables perquisitions chez les personnes soupçonnées d'entretenir des relations d'amitié avec les victimes du 14 décembre. On fit les recherches les plus ioquisitoriales , non-seulement à Aix, mais dans les campagnes environnantes, dans les endroits les plus reculés et même, c'est la municipalité qui le reconnaît, o dans les aqueducs et
(1) 11 est signé i>ar un membre de chaque administration. Les signataires «ut Martin fils d^André président du département, Bernard fils, président (Babstnce du district, Émeric David officier municipal.
(1) « Ces messieurs, écri?ait le directeur an président du directoire des postes, m'ont répondu qu^il était des circonstances où les règles devaient céder, qull s'agissait ici du salut de la patrie, qu'on n^ouvrirait les lettres <|B'aîec les formalités qu^exigent la prudence et la Justice, et que les corps idnilnistratifs ne laisseraient point leur délibération inexécutée. On a mis à nm bureau une garde de trois gardes nationales, et il y a apparence qu'on oigera par toutes sortes de moyens Tcxécution de ta délibération. » Le pré- Adent du directoire des postes envoya cette plainte au comité des rapports, çoi la renvoya au comité des recherches, et il n'apparatt pas que le directoire d'Aix ait été réprimandé pour sa conduite.
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dans les tombeaux, fait que plusieurs narrateurs ont relevé avec méchanceté. »
Ce dernier trait est fort joli. Rappeler fidèlement les actes des autorités d'Aix , c'était réellement leur faire une terrible méchanceté I
La ville d'Aix était tellement troublée par ce prétendu complot, même après le massacre de ses prétendus auteurs, qu*à Marseille, à Toulon, dans toute la Provence, les autorités locales s'émurent ou feignirent de s'émouvoir. Nombre de personnes soupçonnées d'avoir eu des relations avec le malheureux Pascalis, ou simplement de partager ses opinions, furent sérieusement inquiétées.
Les massacres d'Aix causèrent une vive émotion dans toute la France. La conduite des autorités fut énergiquement stigmatisée par tous les hommes honnêtes et clairvoyants. Pour dissoudre un cercle qui ne leur plaisait pas, et empêcher des citoyens d'exercer un droit garanti par la constitution, elles avaient accueilli et propagé des bruits absurdes, suscité des troubles, et pour combattre une prétendue armée contre-révolutionnaire, elles avaient attiré à Aix une foule de brigands. On trouva monstrueux que des bandes d'assassins en armes pussent ainsi traverser un pays à la suite d'une troupe régulière, être accueillies par les autorités, égorger tranquillement et sans obstacle sérieux ceux qui étaient désignés à leur rage, et promener des têtes sur les grands chemins. Mais ce n'était pas tout ; beaucoup de personnes étaient encore détenues à l'occasion du complot qui avait servi de prétexte à ces atrocités; on agissait avec la plus grande rigueur contre une foule de gens sous prétexte d'une conspiralion chimérique, etl'on ne faisait rien pour rechercher les auteurs d'assassinats horribles commis en plein soleil. Quelle responsabilité redoutable les autorités d'Aix n'avaient-ellcspas assumée? Si leur conduite était le résultat d'un plan prémédité, aucun terme ne pouvait être assez fort pour en caractériser l'infamie! autrement, tout le monde était en droit de s'extasier sur leur ineptie et leur stupidité. La conduite des trois administrateurs qui avaient signé l'ordre de livrer Pascalis fut universellement flétrie. Sans doute on n'était pas habitué depuis la révolution à voir les autorités montrer beaucoup d*habileté ni de courage contre Témeute, mais on n'avait encore rien vu de pareil. Les autorités d'Aix le sentirent très-bien; pour atténuer l'odieux
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de leur conduite, elles répandirent la calomnie sur les victimes; pour excuser la lâcheté de leurs collègues, elles s'appliquèrent à dénaturer les faits et à exagérer les dangers qu'ils avaient pu courir.
Trois mois après les massacres, le 17 mars 1791, le maire et les officiers municipaux d'Aix envoyèrent au comité des recherches un mémoire apologétique, pour repousser, disaient-ils, les calomnies qu'on avait jetées sur leurs concitoyens. Par leurs concitoyens, il faut sans doute entendre seulement leurs collègues, qu'ils essayaient de disculper, car leur mémoire est fait pour donner l'idée la plus horrible de la population d'Aix.
Us tiennent, bien entendu, pour la conspiration; et en indiquant les raisons de croire à son existence, ils rappellent involontairement à la mémoire du lecteur l'interrogatoire auquel (Hl-Blas déguisé en inquisiteur procède au sujet d'un certain Sunuel Simon, et les belles raisons par lesquelles il prouve qn'S exerce le culte juif en secret. Pascalisa parlé très-ouvertement; c'est qu'il avait connaissance d'un complot : il est resté dus une maison de campagne voisine d'Aix; d'autres en condoraient qu'il se sentait innocent, mais que faire en un tel gîte, à moins qu'on n'y complote? S'il ne s'est pas sauvé, c'est qu'il y avait évidemment un complot et des conspirateurs prêts à le (Kkndre. Pascalis complotait évidemment, puisque des officiers sont venus le voir ; et ces officiers complotaient évidemment, puisqu'ils allaient voir Pascalis. Dans cette longue apologie les municipaux d'Aix présentent solennellement une foule d'arguments de cette force, et ne cessent de regarder comme prouvé ce qui est en question. Toutefois ils paraissent craindre un peu que l'Assemblée ne refuse de croire à la grande conspiration, et s'empressent d'amasser par avance des excuses pour ceux qui ont cm tout bonnement à son existence. Aussi veulent-ils absolument établir que les troubles ont été causés par les provocations des fondateurs du nouveau cercle et surtout par celles du malheureux Guiraman.
Des trois victimes de la journée du 14 décembre une seule avait joué un rôle dans la scène du café Guyon, c'était Guiraman. Les deux autresétaient simplement accusées d'avoir participé à un complot qui pourrait bien être déclaré imaginaire, et alors leurs meurtriers et ceux qui les avaient favorisés n'auraient plus aucune excuse. Mais Guiraman, accusé également de
conspiration, s'était courageusement défendu contre les clubbtes avec les officiers de Lyonnais. Le système de calomnies était tout trouvé ; il fallait le représenter comme un provocateur, un meurtrier, et traiter d'assassin un homme qui avait essayé de se défendre. On avait eu Taudace, aussitôt après la scène du café Guyon, de traiter les officiers d'assassins, afin de faire partir leur régiment et d'empêcher l'établissement du cercle. Alors il n'était pas question de Guiraman; dans les rapports rédigés sur l'heure, on ne parlait de lui que pour constater son arrestation et sa mort. Trois mois après on entreprit de faire retomber sur lui la responsabilité de ces événements, on osa prétendre, lorsque l'instruction prouvait le contraire, que Guiraman s'était amusé à tirer sans provocation aucune un coup de pistolet sur les clubistes qui passaient. La populace, lorsqu'elle égorgeait un homme, ne pouvait avoir complètement tort; tel était l'esprit du temps : on voulut diminuer l'odieux du crime en accusant une des victimes d'avoir commis une provocation et une violence insensées (1).
Déjà dans ce mémoire la scène du café Guyon n'est pas racontée tout à fait comme dans les premiers procès-verbaux (2). La municipalité essaye de se disculper du grave reproche de n'avoir ni prévu ni entrave l'arrivée et les entreprises de ces hoaunes armés qui suivirent la garde nationale de Marseille ; elle prétend avoir invité, mais trop tard, les chefs de cette garde à repousser les hommes armés qui pouvaient se joindre à eux avec des desseins sinistres, et entre là-dessus dans des explications longues et peu satisfaisantes. Il n'en est pas question dans les premiers rapports, qui contiennent pourtant des choses moins importantes. Mais même en admettant que tout ceci n'ait
(1) Lorsqu'une victime des fureurs révolutionnaires a fait la plus légère tentative pour se défendre contre de lâches assassins , le parU Taccuse de meurtre et glorifie son assassinat. Lyon a vu en décembre 1870 une soène semblable à celle du meurtre de Guiraman. Comme ce malheureux, le commandant Arnaud était coupable d^avoir essayé de se défendre ayec on pistolet contre une foule d'ennemis, et comme lui il a été ^'gorgé et traité d'assassin. En mars 1871 le préfet de Saint-Ëlienne, M. de l'Espée a éié lA* cfaement asaassiné; les révolutionnaires ont prétendu rgalemcnl pour justifier ce crime, qu*il avait tiré des coups de revolver sur ses agresseurs.
(2) On parle de l'arrivée de deux personnes blessées à l'hôtel de ville, ce qui augmente les rumeurs, tandis que le premier rapport mentionne stide* (neot Tarrivée d'un jeune homme blessé par les révolutionnaires.
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' pis été inventé après coup et pour les besoins de la cause, comment ces administrateurs, qui s'attendaient à voir arriver une troupe d'assassins dont ils avaient deviné le projet, n'ont-ils pris aucune précaution pour les empêcher d'entrer dans la ville ? Pourquoi leur ont-ils donné des billets de logement? On les mit accusés de négligence et d'impéritie pour n'avoir pas prévu ce danger; en prétendant avoir tout deviné ils s'exposent à des reproches encore plus amers et à des soupçons bien plus huniliantsl
D'après ce dernier rapport, la vie des prisonniers aurait couru tout de suite les plus grands dangers. Le premier procès- verbal de la municipalité, rédigé le jour même, rapporte qu'aussitôt après l'arrivée des troupes de Marseille, Pascalis et la Roquette brent conduits de l'hôtel de ville à la prison pour leur sûreté, etDe parle d'aucune scène violente pendant ce trajet. Dans l'apoiogie rédigée trois mois après, les autorités prétendirent que la vie des prisonniers avait été menacée plusieurs fois ; que le oolooel de la garde nationale et les officiers municipaux en tète du cortège fendaient la foule et avaient fort à faire pour empêcher une catastrophe. Mais le besoin s'était fait sentir d'exagérer la haine que la populace portait aux prisonniers, et de prêter en revanche .des traits de courage à ceux qui en •nient manqué d'une manière si éclatante au moment décisif. Ces municipaux qui prétendent disculper les habitants d'Aix des calomnies qu'on avait répandues contre] eux ne cessent, pour se justifier eux-mêmes, de les représenter comme des tigres altérés de sang. Les trois municipaux (dont on ne donne limais les noms ) ont déployé un courage surhumain avant de signer Tordre de livrer Pascalis. On ne conçoit pas que des cens qui avaient si bien débuté aient pu montrer une telle fai- 1)lesse. On assure qu'ils ont cédé le couteau sur la gorge quand ikétaient sûrs d'être assassinés : des citoyens honnêtes, effrayés <les suites de leur refus les auraient suppliés de livrer Pasca-
Ils insistent beaucoup sur la prétendue provocation attribuée à Guiraman. Son coup de pistolet aurait mis la populace en
( f ) Ce dernier trait n*est que trop vraisemblable ; certains révolutionnaires iBodérés trouvaient alors que ce u étail pas la peine de s^ex[K)ser à^un dangfr pour sauver la vie d^un bomnie suspecté d'aristocratie.
fureur, et lui aurait donné cette soif de vengeance qui n'a été assouvie que par trois meurtres accomplis dans des circonstances horribles. Et pourtant leur récit renverse ce système. La populace d'Aix et les bandits de Marseille ne réclamaient point le supplice de Guiraman, qui avait été acteur dans la scène de la veille, et qu'on avait laissé s'évader de la ville ; ils demandaient avec fureur la tête de Pascalis, qui n'avait tiré aucun coup de pistolet et qui était resté toujours à la campagne (1). L'émeute du 14 décembre, d'après les apologies des municipaux eux-mêmes, était dirigée contre les modérés d'Aix, dont Pascalis était réputé l'orateur principal ; aussi en a-t-il été la première
victime.
Les trois municipaux éprouvèrent aussi le besoin de se justifier eux-mêmes, et envoyèrent au comité des recherches un curieux mémoire. Leur système est le même que celui du corps municipal; mais ils renchérissent encore sur la férocité des habitants d'Aix. Ainsi, immédiatement après la scène du café Guyon, le major de Lyonnais, qui s'était rendu à l'hôtel de ville pour s'expliquer, aurait couru les plus grands dangers s'il n'avait été préservé de la fureur du peuple par l'un d'eux nommé Simon. Il est fâcheux qu'aucun rapport officiel n'ait mentioniié ce fait, si honorable pour un officier municipal qui avait si grand besoin de relever sa réputation compromise. Ils auraient sauvé Pascalis de la fureur de la populace lorsqu'on le conduisait en prison, a Le peuple, disent-ils, arrêtait tous les réverbères pour le suspendre... d Eux seuls donnent ce détail. Du reste ce Simon aurait déjà, quelques semaines auparavant, arrêté les révolutionnaires qui voulaient aller saisir Pascalis dans sa maison de campagne. Ceci est encore du nouveau. Ils insistent longuement sur les menaces horribles qu'on leur a faites pour obtenir l'ordre de livrer Pascalis; ils parlent de Bailly et de Lafayette, devant qui Foulon et Berthier ont été égorgés, et qu'on n'a pas incriminés comme eux. Il est vrai que Bailly et Lafayette n'avaient pas signé l'ordre de remettre les prisonniers aux assassins ; mais un argument de ce genre devait produire un certain
(1) Guiramaa a été ramcjié à Aix par ses gardes au raomcnt où les sinats venaient d'être commis; il a été égorgé comme M. de la Roquette, à qui on n'attribuait ni discours ni coup de pistolet : ces brigands aankàt alors tué de nrôme t'iut autre prisonnier.