‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 4)Chapitre 29 sur 55 · LE SERMENT A L'ASSEMBLÉE ET A PARIS · texte numérisé non relu

LE SERMENT A L'ASSEMBLÉE ET A PARIS

J[)lic s'il vit en fonctionnaire retiré, et sans contester la légiti- .mité de la mission du successeur que TAssemblée lui donne. S'il se prétend toujours évéque ou curé, il est perturbateur. Nous ^insistons sur ce discours parce qu'un historien fort sérieux (1), amais qui l'a lu trop vite et avec une idée préconçue^ s'est mplétement mépris sur le sens de ces paroles de Mirabeau t s'est appuyé sur elles pour prétendre que le prêtre non-conflormiste avait le droit de former une Église libre en face de L'^Église constitutionnelle. On n'a pas besoin de réfléchir long- K^mps pourvoir qu'il n'est nullement question dans ce discours c3 es non-conformistes comme secte dissidente, ni de leur liberté. Bhtlirabeau a rappelé ce jour-là que le refus de serment ne consûtuait pas un. crime, mais que les refusants ne devaient plus exercer leurs fonctions ni contester le droit de leurs successeurs. 1^'éminent historien que nous combattons a pris tout simple- ¥nent pour le droit de former avec pleine liberté une Église particulière celui de n'être pas mis en prison ni exilé pour simple refus de serment. Nous ne saurions trop protester contre une aussi étrange méprise.

Lorsque Mirabeau s'élevait contre ce faux placard, il ne se doutait guère qu'il deviendrait si tôt une vérité; et pourtant il R'était pas difficile de prévoir que les choses en viendraient là. U plus grande partie des révolutionnaires ne voyait déjà dans le serment qu'un moyen de forcer les prêtres qui voulaient l'indépendance de l'Église à se dénoncer eux-mêmes à leurs foreurs. C'était le désir de la persécution qui avait rallié tant de furieux adhérents à la constitution civile : cette persécution ils l'exigeaient tout de suite sans vouloir même attendre le résultat certain des décrets perfides de l'Assemblée. Bailly expliqua l'affiche du faux placard par une erreur de copiste, conunise dans les bureaux de renvoi. Il fallait être Bailly pour attribuer de bonne foi à une erreur de copiste une fdsificatioQ qui arrivait si juste à point, et qui reproduisait si bien les doctrines des révolutionnaires exaltés. Malouet déclara que d'après l'exposé même du maire il y avait là une prévarication inanifeste dont il fallait rechercher et punir l'auteur. Barnave répondit qu'il ne s'opposait pas à ce qu'on punît le coupable,

(1) M. Davergier de Hauranne, Histoire du gouvernement parlementaire, toitteI,page 161 etsoiv.

iO CONSTITUTION CIVILE DU CLERGJ.

mais que Terreur avait été promptement réparée , qu'elle n'avait pu avoir de suites fâcheuses, ce qui était inexact (i), et demanda que les ecclésiastiques députés fussent sommés de venir prêter serment à la tribune sous peine de destitution. Cet appel aux passions de TAssemblée eut le résultat qu'il en attendait; il ne fut plus question de rechercher l'auteur du faux placard qui avait si bien traduit les opinions secrètes de tant de députés. Mais un seul ecclésiastique, l'abbé Thirial, qui avait déjà hésité, déclara prêter serment en conséquence des éclaircissements donnés par Grégoire. Les applaudissements de la gauche n'en entraînèrent aucun autre : ils étaient du reste donnés mal à propos car l'abbé Thirial déclara le lendemain qu'on l'avait mal compris et qu'il n'avait prêté serment qu'avec restriction.

L'abbé Maury se présenta à la tribune. A sa seule vue il s'éleva une tumulte épouvantable dans l'Assemblée et parmi les specfateurs. a Frappez, mais écoutez, » dit- il, avec un admirable à propos. Camus représenta qu'il s'agissait de l'exécution d'un décret et que Maury ne pouvait être entendu. La discussion fut fermée, et Maury fut obligé de quitter la tribune. Bamave répéta sa motion. Duval d'Espréménil s'écria que le .discours de Grégoire, développé par Mirabeau, était un monument de mauvaise foi, un piège tendu à la simplicité de certains membres du clergé ; mais l'abbé Gouttes et Thouret l'interrompirent. Mirabeau vint encore proclamer que l'Assemblée n'exigeait qu'une soumission extérieure. La majorité était tellement impatiente de procéder au serment, qu'elle refusa de laisser insérer au procès-verbal les explications si peu conciliantes pourtant de Grégoire et de Mirabeau. Dès qu'elle avait parlé, il fîillait faire taire sa conscience et jurer tout ce qu'elle voulait.

Le tumulte était effrayant dans les tribunes et dans l'Assemblée, lorsque le président Emmery annonça que la motibn de Barnave était adoptée et qu'on allait procéder à l'appel nominal des fonctionnaires publics ecclésiastiques. Ferrières raconte qu'on entendait partout, jusque sur les bancs de l'Assemblée : t A la lanterne ceux qui refuseront (2) ! »

(1) La municipalité fit afficher nn placard dans lequel la loi n*était pins falsifiée ; mais ces nouvelles affiches furent posées à câté des anciennes, qu'on laissa subsister.

(2) Ferrières, Mémoires, tome II, p. 205.

LE SBBMEMT A l'ASSEMBLÉE ET A PARIS. H

Le premier appelé est l'évêque d'Agen : a Je ne donne, dit-il,

aucon regret à ma place , aucun à ma fortune, mais j'en aurais

infiniment de perdre votre estime, que je veux mériter en vqus

témoignant mes regrets de ne pouvoir prêter le serment qui

vous avez décrété, b L'abbé Fournès, curé du même diocèse ,

lui succède : c C'est avec la simplicité des premiers chrétiens

que je me fais gloire et honneur de suivre mon évêque comme

Laurent... » Les huées, d'une part, les applaudissements de

l'autre, dit le Journal des Débats et Décrets^ nous ont empêchés

4'entendre la fin de cett^ comparaison.

L'abbé Leclerc déclare qu'il est un enfant de l'Église catho-

Jlique, apostolique et romaine... De violents murmures couvrent

^5a voix. L'appel nominal tournait contre les intentions de

■. 'Assemblée, et les réponses si dignes et si courageuses des

^ecclésiastiques interpellés individuellement produisaient un

F=^ffet désastreux pour la constitution civile. Aussi ceux là-même

r^ui ont d'abord réclamé l'appel nominal se hfttent-ils de l'in-

^^errompre. Rœderer soutient que le décret ne permet qu'un

ni ou un non sur l'interpellation. Alors Foucault s'écrie : a C'est

tjrrannie ; les empereurs qui persécutaient les martyrs leur

tssaient prononcer le nom de Dieu, et proférer les témoignages de

^snv fidélité à la religion. » Bonnay fait sentir l'inconvénient de

f^ippel nominal pour les refusants: a L'affiche, dont le mal n'a pas

bien réparé , a excité dans l'esprit des malintentionnés une

imadversion très- forte contre les ecclésiastiques, car leur nom,

iprononcé à la tribune , passe au peuple du dehors et les expose

ik sa colère, o II propose de sommer collectivement les ecclé-

^îastiques de prêter serment. Cette motion est adoptée , mais

Tin seul ecclésiastique nommé Landrin prête serment. Cazalès,

comme dernier moyen de conciliation, propose de déclarer que

l'Assemblée ne veut point toucher au spirituel.

t Je demande que dans le cas où les principes de T Assemblée seraient déterminés, et qu'elle n'aurait pas voulu toucher au spirituel, elle le déclare. Si tels sont ses principes, il est facile de démontrer jusqu'à l'évidence qu'il n'y a aucun inconvénient à adopter la restriction proposée par l'évêque de Clcrmont. J'invite donc l'Assemblée, et j'en fais la motion expresse, à accepter cette formule de serment. »

Mais l'Assemblée ne voulait pas de conciliation, et elle aurait été bien fâchée de n'avoir pas touché au spirituel. Mirabeau

, -.«es xo«="' "„, pottT ^ ip oVus \"- ^ ^ pre;

BTses!

8Ctftb\è^ , «^ ,^va\^ ^^ ^'"^ .^.,tc.c, ^'^

lerovautne."

LE SERMEirr A L* ASSEMBLÉE ET A PARIS. 13

a remis encore à demain la conférence remise d'hier à aujourd'hui. Que Teut dire tout cela? Crcit-on pouvoir même bien enferrer l'AssembUe sans plan {i)^i^

Il jouait donc toujours la même comédie avec la cour 1 Et pourtant cet homme était si merveilleusement doué que ses passions irréligieuses, tout en le dominant, ne venaient pas à bout de Kaveugler complètement, et qu'il ne pouvait pas ne pas voir combien la constitution civile était compromise. Il règne dans cette lettre un véritable accent de sincérité, auquel on se laisserait prendre si deux jours après, dans la séance du 7, on ne voyait pas Mirabeau presser l'exécution de la constitution civile.

A la séance du lendemain, 5 janvier, deux ecclésiastiques qui «vivaient déjà prêté serment déclarèrent qu'ils adoptaient la ^restriction de l'évéque de Glermont. L'un d'eux voulut déposer serment sur le bureau , un des secrétaires le rejeta avec iolence. Un membre, que le Moniteur ne nomme pas, en fut i^sndigné et s'écria : c Je demande si un secrétaire a le droit de f ^eter des papiers au nez d'un membre de cette Assemblée. Je demande la punition de cette voie de fait.... ou il sera permis S« se faire justice soi-même. » Plusieurs membres du côté droit k-^puyèrent sa plainte. Un député constitutionnel, par un sar- 2;.asnie d'excellent goût, demanda qu'on renvoyât la demande du ^Mjvé au comité d'aliénation. La fureur des députés de la S^^uche contre les prêtres fidèles était telle que ceux-là même Sont l'éducation et le savoir-vivre retenaient encore le fanatisme ^.antireligieux dans de certaines limites ne voyaient pas sans plaisir certains de leurs collègues user des procédés les plus grossiers envers les réfractaires', et en venir presque aux voies de fait. D'autres ecclésiastiques se présentèrent encore à la tri- \»inepour modifier leur serment, on refusa de les entendre. Les Constituants étaient exaspérés. Ils avaient obtenu avec beaucoup de peine le serment du tiers des ecclésiastiques de l'Assemblée, et, loin de s'accroître, le nombre des jureurs s'affaiblissait dès le lendemain par des rétractations. Un abbé constitutionnel demanda qu'on décrétât des mesures de rigueur contre les réfractaires et qu'on les soumît à une sorte d'inquisition. A

(1) Correspondance de Mirabeau avec le comte de La Marché tome II, p. 365.

la fin de la séance du 6 le président Emmery annonça qu'il avait reçu des rétractatioiis. Dans ces deux journées plus de vingt ecclésiastiques avaient déjà désavoué leurserni^it. Barnave, plus furieux que jamais, demanda que l'Assemblée ne reçût pluft de lettres de ce genre , et qu'elle les renvoyât aux municipalités. Il craignait qu'il n'y eût encore d'autres rétractations, et voulait leur enlever une publicité fâcheuse pour la constitution civile. L'Assemblée adopta sa proposition.

La grande majorité des ecclésiastiques députés avait donc refusé le serment. Sur trente évéques présents à l'Assemblée deux seulement avaient juré ; l'un d'eux n'était qu'un simple suffragant fort obscur jusqu'alors; l'autre était un des prélats les plus compromis de l'ancien régime. Les ecclésiastiques du second ordre n'avaient pas montré autant de fermeté que les évoques; il était évident que le désir d'obtenir des évéchés avait déterminé un certain nombre d'adhésions parmi eux. Les évêques étant ; pour la plupart décidés à refuser, beaucoup d'évéchés allaient être vacants. Les prêtres députés le savaient bien en prêtant serment, et leur espérance ne fut pas trompée, car dix-neuf d'entre eux furent promus h Tépiscopat constitutionnel (1).

La constitution civile avait éprouvé tout de suite au sein même de l'Assemblée, un grave échec; il devait être dans la suite plus complet et plus humiliant encore. Mais avant de raconter comment elle fut accueillie par le clergé et les populations de France nous croyons nécessaire de donner quelques détails sur les évêques qui firent adhésion au schisme. Us ont

(1) Ce furent Charrier de la Roche dans la Seine- Inférieure, Expilly dans )e Finistère, Saurine dans les Landes, Lindet dans TEure, Laurent dans l' Allier, Massieu dans l'Oise, Grégoire dans Loir-et-Cher, Aubry dans la Meuse, Décherel dans la Manche, Royer dans l'Ain, Thibault dans le Cantal, Dumoncliel dans le Gard, Rigouard dans le Var, Jouberl dans la Charente -Inférieure, Perler dans le Puy-de-Dôme, Lecève dans la Vienne , Gouttes dans Sa6ne-«t- Loire, MaroUe dans l'Aisne-, Gobcl devint éTÔque mélropolitain de Paris.

Aucun des quatre évéques du comtat Venaissin, où la consUtution civile fut introduite quelques mois après, ne prêta serment. Tous les évéques de la Savoie montrèrent la même fermeté quand leur pays fut envahi.

LE SERM£NT A l'aSSEMBLÉE ET A PABIS. 15

é sévèrement jugés non-seulement par le catholicisme, mais ir l'histoire, et les plus zélés partisans de la révolution sont iligés de reconnaître qu'elle a fait dans l'épiscopat de bien méocres conquêtes.

Sur cent trente-cinq évéques, quatre seulement prêtèrent rment ; ce furent le cardinal Loménie de Brienne, archevêque

Sens, ancien premier ministre de Louis XVI (1); le célèbre ileyrand Périgord, évoque d'Autun ; de Jarente, évêque d'Orins, et Lafont de Savines, évêque de Viviers. Il y avait aussi

France un certain nombre d'évêques in partibus, ou démis écédemmcnt de leurs sièges. Trois d'entre eux firent défecm, c'étaient Gobel, évêque de Lydda in partibus, suffragant i l'évéque de Bâle pour la partie française de son diocèse ; îroudot, évêque de Babylone, et Loménie de Brienne, archeique de Trajanople in partibus, neveu et coadjuteur du carinal.

Quels étaient ces hommes qui se séparèrent avec tant de scanale de l'épiscopat français. Auraient-ils été par hasard des esprits jénéreux, indignés de l'opulence et du luxe du haut clergé; les mystiques qui avaient rêvé une Église pauvre , et dont la pensée se reportait toujours avec bonheur vers ces mœurs chrétiennes des premiers âges , dont Fleury avait fait un tableau si séduisant? Leur erreur du moins a-t-elle été celle d'âmes nobles et élevées? Hélas non , mille fois non I L'évêque de Viviers Q*était guère responsable de ses actes. Loménie , Talleyrand , Jarente étaient tous les trois des prélats de cour, dans le plus iQauvais sens du mot. Ils n'avaient dû leur élévation à l'épiscopat qu'à leur naissance , et à l'intrigue ; et par leur luxe et leurs mœurs ils avaient beaucoup contribué à discréditer leur ordre.

Loménie de Brienne avait été sous l'ancien régime comblé d'honneurs et de richesses. Il était depuis longtemps déjà un personnage important. Très-lié avec les philosophes, il avait beaucoup trop adopté leurs maximes. Chargé de la réforme des couvents, il s'en était acquitté de telle sorte que les ordres religieux, loin de se relever, étaient tombés dans une décadence encore plus profonde. Partout dans le clergé on répéta qu'il ^vait rempli cette importante mission bien plus en philosophe

(l) Loménie, dit M. Thiers, en se retirant laissa le trésor dans la détresse,

qu'en pontife. On lui 6t encore bien d'autres reproches ! Il s'était réservé pour lui-même des abbayes supprimées, et celle de Basse-Fontaine contiguê à son parc avait servi à augmenter les dépendances de son château. Devenu ministre de Louis XVI en 1787 il prouva bien vite que sa réputation d'habile administrateur était complètement imméritée , et fut obligé de se retirer honteusement, mais pourvu d'énormes bénéfices. Bien qu'il perdît beaucoup à la révolution, il jugea que le parti le plus sûr pour ses intérêts était de s'y rallier. La défection d'un archevêque , d'un membre du sacré collège , d'un homme qui par sa naissance , ses dignités , les fonctions qu'il avait précédemment exercées, occupait une si haute position, et dans la société religieuse, et dans la société civile, fut accueillie avec transport par les révolutionnaires. Heureusement ses résultats ne furent pas aussi graves qu'on aurait pu le redouter.

Talleyrand-Périgord était entré dans l'état ecclésiastique uniquement en vue des avantages matériels qu'il lui offrait. Un homme de son rang, sous l'ancien régime, était sûr d'arriver aux plus hautes dignités de l'Église et à ses plus opulents bénéfices ; des vues intéressées lui avaient donc fait embrasser une profession qu'il déshonorait par sa conduite. La révolution arrive, et les bénéfices sont confisqués. Plus de richesses, plus d'évêquel II avait trop de sagacité pour croire à la durée de l'Église constitutionnelle , et voulait rentrer dans le monde pour tirer parti de ses talents, qui n'avaient rien d'ecclésiastique, et arriver ainsi à jouer un grand rôle politique. Pour parvenir à un tel but il fallait donner bien vite des gages à la révolution. C'est ce qu'il s'empressa de faire. Il avait compris tout de suite que les biensduclergé seraient confisqués, et il avait eu l'habileté des'associer à cette œuvre delà révolution, et même d'y attacher son nom. Plus tard il s'empressa de prêter serment et de faire du zèle pour l'Église constitutionnelle, qu'il tira ainsi que les Constituants, ses auteurs, d'un grand embarras, en osant prendre sur lui de sacrer ses premiers évêques , lorsque ceux de ses coUè-

le payement des rentes de rHâtcI-dc-Villc' suspendu, toutes les autorités {en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de 800,000 francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, du chapeau de cardinal , sMl ne fit U fortune publique, il fit du moins la sienne. Cet indigne prélat, après aroir déchaîné les tempêtes sur son pajs, couronna sa vie en se faisant jacobin et apostat » Histoire de la révolution, tome I, p. 35.

LE SBRHSNT A L'iSSEMBLÉE ET A PAUIS. 17

gaes qui avaient prêté serment s'y refusaient. Après s'être ainsi mis au mieux avec la révolution, il n'eut rien de plus pressé que de donner sa démission et de quitter sans bruit l'Église constitutionnelle. Il ne se souciait pas de faire, comme ses collègues, la chasse aux non-conformistes prêtres et laïques, et bien plus clain-oyant qu'eux il ne voulait pas courir le risque d*étre écrasé par la chute inévitable d'une Église qui reposait sur d'aussi faibles fondements. D'ailleurs son ambition allait bien au delà d'un évêché. Il se retira donc prudemment, et mena tout à fait l'existence d'un laïque, en attendant le moment qu'il jugeait du reste assez proche, où il pourrait se déprêtriser complètement. Son passage dans l'Église constitutionnelle n'avait été pour lui qu'un moyen d'acquérir de l'influence dans le parti constituant. Rendons-lui justice! Si dans des vues intéressées il a poussé la révolution à spolier l'Église, si, plus audacieux que les autres évêques jureurs, il s'est fait le consécrateur des intrus, du moins lorsque son but a été atteint, il s^est abstenu de dénoncer et de persécuter les catholiques comme l'ont fait presque tous les constitutionnels. Il n'a pas été mimé contre l'Église, qu'il avait trahie et délaissée, de la haine ordinaire aux déserteurs et aux apostats. Il a même eu l'honjneur de jouer un rôle important dans ce petit groupe de révo- ■ationnaires modérés qui a essayé d'arrêter les funestes conséde la constitution civile , et de tenir tête au fanatisme tireligieux de l'Assemblée législative.

Quant à l'évêque d'Orléans , s'il avait les vices de Talleyrand, 1 était en revanche dépourvu de. tout mérite, a Le coadjuteur 'Orléans, de Jarente, dit le comte Beugnot dans ses intérests mémoires, ne comptait qu'entre les hommes de débauche ^ 'S d'infamie.»

La faveur et l'intrigue avaient fait de lui le coadjuteur de son

c:^i:3cle; après la mort de ce prélat il était devenu naturellement

fe"vêque d'Orléans. Fastueux et prodigue, il était criblé de dettes

^a^u moment de la révolution , et son unique préoccupation fut

^e conserver une position qui lui valait encore un beau traite-

tnent. Nous ne l'accusons pas à la légère. Le 30 août 1791 le

directoire du Loiret écrivait au comité ecclésiastique que l'é-

Tôque d'Orléans avait reçu des anciens fermiers de l'évêché une

somme de 17,500 livres en sus de son traitement de 1790 et

qu'il ne pouvait pas larendre. Le directoire était fort embarrassé,

18 CONSTITUTION CIVILE DU GLERGé.

et consultait le comité sur les moyens à prendre pour recouvrer cet argent. Il croyait que cette somme devait être regardée comme un à-compte sur le traitement de 1791, et que cet àcompte portait sur la partie légalement insaisissable. Ce dernier point le préoccupait beaucoup pour une raison bien simple : a Nous vous observons, disait- il, que tout ce qui est saisissable dans le traitement de M. l'évêque est arrêté par ses créanciers, » En conséquence il déclarait au comité qu'il avait l'iotention d'arranger tout pour le mieux , afin que l'évêque a ne soit pas obligé de renoncer à sa place, dont il ne pourrait plus soutenir la dignité, ce qui produirait le plus mauvais effet. » Que voilà bien un évêque capable de ramener l'Église aux beaux jours de sa première ferveur, comme le disait hypocritement Mirabeau, dont il était bien digne, par ses dettes et ses désordres, d'être l'allié et le complice!

Quant à l'évêque de Viviers, il était destiné à devenir complètement fou, et déjà, de l'avis de contemporains impartiaux et dignes de foi, comme M. Beugnot, sa tête était dérangée. C'était un prélat d'une vie régulière, d'un esprit médiocre, et dont personne ne s'était occupé avant la révolution.

Gobel et Miroudot étaient deux intrigants sans valeur. L'ambition et la cupidité avaient déterminé Gobel à prêter serment à la constitution civile après l'avoir combattue. Esprit faible et pusillanime, il n'eut jamais la conscience en repos ; il devait par lâcheté tomber du schisme dans l'apostasie la plus honteuse.

Quant à Louis Loménic de Brienne, digne coadjuteur de son oncle, il était entré dans l'Église, comme Talleyrand et Jarente, pour obtenir des richesses et des honneurs. Comme eux il ne songea qu'à ses intérêts et à sa sûreté. Il devait être trompé dans ses calculs; il eut beau s'effacer pendant la révolution, et essayer comme Gobel de l'apaiser à force de lâchetés, il n'en fut pas moins la victime.

IIÏ.

Le serment devait être prêté dans les paroisses de Paris le dimanche 9 janvier. La troupe d'énergumènes, qui remplissait les tribunes de l'Assemblée à la séance du 4 se disposait à courir d'église en église pour insulter et maltraiter les ecclé-

LE SERMENT A l'ASSEMBLÉE ET A PARIS. 19

siasticpies fidèles à leurs devoirs. Un reste de respect pour la qualité de député avait le A janvier préservé les ecclésiastiques réfractaires de leurs violences immédiates. Le 9 janvier, le curé et les vicaires de chaque paroisse , obligés de prêter ou de refuser le serment en public, étaient exposés sans défense aux mauvais traitements des furieux qui n'étaient venus à l'église que pour les huer et les maltraiter en cas de refus. Les esprits -étaient excités plus que jamais par les libelles, les discours des orateurs populaires, les caricatures, et l'on pouvait tout craindre d'un peuple ainsi travaillé, et que l'indigne attitude de l'Assemblée devait encourager à commettre des excès. Les députés de la majorité étaient furieux de l'échec éprouvé déjà ]Nir la constitution civile ; il leur .fallait à Paris une revanche éclatante, et les malheureux ecclésiastiques pouvaient être certains que l'autorité, si faible déjà quand il s'agissait de réprimer des d^rdres auxquels le fanatisme antireligieux était étranger, resterait complètement inerte lorsqu'il faudrait les protéger.

Bailly montra un grand zèle pour la constitution civile. 11 usa €le tous les moyens pour déterminer les curés de Paris à prêter serment. L'archevêque avait été forcé de s'absenter pour préserver sa vie. Un arrêté municipal appela à Notre-Dame les vichaires généraux , les supérieurs, directeurs, et professeurs des séminaires, les principaux et les professeui's du collège royal, les aumdniers des bataillons , les aumôniers des hôpitaux. Les vicaires généraux refusèrent tous, au nombre de six. Le seul séminaire de Saint-Magloire fournit deux jureurs; le collège Toyal un seul, Ck)umand, qui devait se marier plus tard. Bailly ne réussit qu'auprès des aumôniers. L'arrêté municipal qui oonvoquait les prêtres des paroisses à prêter serment le dimanche 9 janvier à l'issue de la messe paroissiale s'adressait aux « ecclésiastiques attachés ou domiciliés dans la paroisse b. C'était méconnaître la loi qui ne s'appliquait qu'aux prêtres <IQilifiés de fonctionnaires. Les prêtres habitués et les prêtres précepteurs étaient domiciliés dans les paroisses sans en être fonctionnaires. Mais la municipalité voulait poser une terrible alternative au plus grand nombre de prêtres possible, afin l'obtenir plus de serments.

Les aumôniers des bataillons de la garde nationale n'étaient is compris dans la loi, mais on était sûr d'obtenir ainsi quarante un serments, ce qui ferait de l'effet sur ceux qui ne con-

20 GONSTITDTION CITILE DU CLERGÉ.

naissaient pas ces aumôniers. Ce trop commode emploi était en effet occupé par des prêtres intrigants et clubistes, par des moines défroqués qui malgré les censures avaient regai^é leurs vœux comme dissous par la seule loi civile, et étaient venus chercher fortune à Paris.

A Saint-Sulpice il se passa une scène épouvantable. Une troupe d'énergumènes se tenait dans les bas côtés et au fond de l'église, et attendait avec impatience le moment du serment. On distribuait à la porte une feuille intitulée, a Instruction pressante sur la constitution civile du clergé », dans laquelle on disait que cette constitution était orthodoxe puisqu'elle n'avait supprimé aucun sacrement, ni la messe, ni vêpres, ni aucune procession, ni même un pain bénit. Les révolutionnaires lorsqu'ils s'adressaient au peuple cherchaient à lui faire confondre l'orthodoxie avec le rituel.

L'Assemblée tenait beaucoup à entraîner dans le schisme le clergé de Saint-Sulpice, qui jouissait d'une réputation méritée de savoir et de vertu. Ballly était allé visiter le curé , M. de Pansemont, avait employé toute espèce d'arguments et de prières pour vaincre sa résistance , et s'était même avancé jusqu'à lui promettre de le faire nommer à l'évêché de Paris. Il avait fait aussi des offres séduisantes à ses vicaires. Les soi-disant patriotes qui avaient envahi l'église le savaient bien,^et voulaient faire payer cher au vénérable curé et à son clergé la déception qu'il leur ménageait. Lorsque M. de Pansemont monta en chaire pour faire son prône, les cris a le serment , le serment ou la lanterne, d retentirent dans différents endroits de l'église. Les patriotes bousculèrent les fidèles, escaladèrent les confessionnaux et firent un vacarme abominable. Le curé déclara que sa conscience lui défendait de prêter serment ; alors les furieux se ruèrent sur lui, et ils lui auraient sans doute fait subir le sort de Foulon si quelques citoyens courageux n'avaient pris vivement sa défense. Ces lâches coquins, voyant qu'on leur résistait énergiquement, abandonnèrent leur victime, et se retirèrent en hurlant. M. de Pansemont heurté, étouffé par la foule, fut porté sans connaissance à la sacristie, où il ne reprit ses sens que troisquarts d'heure après.Son clergé suivit son exemple, ettousles prêtres de Saint-Sulpice, au nombre de quarante-trois, refusèrent le serment. Bailly vint exprimer ses regrets à M. de Pansemont, mais se plaignit de son refus, et lui dit avec sa niaiserie

LB SERMENT A l'aSSEMBLÉE ET A PARIS. 21

habituelle qu'il était la cause de tout ce désordre. Le curé répondit qu'il avait dû obéir à sa conscience, a Monsieur, lui dit Bailly, quand la loi a parlé la conscience doit se taire, b Le sens moral des hommes les plus honnêtes de la Cionsti tuante était descendu jusque-là (1) I Heureusement pour son honneur, Bailly devait montrer plus tard'qu'il n'entendait pas accepter avec cette abjecte soumission les lois injustes que son parti n'avait pas faites.

Le lendemain l'Assemblée accueillit avec joie une prétendue adresse de la communauté de Saint- Sulpice, qui contenait une adhésion expresse à l'Église constitutionnelle. C'était l'œuvre de neuf prêtres étrangers demeurant sur la paroisse , et y disant quelquefois la messe. On comptait parmi eux des moines échappés de leur couvent. Les journaux révolutionnaires n'eurent garde de détromper le public et firent grand bruit de cette adresse afin d'obtenir des serments en province où la communauté de Saint- Sulpice était très-estimée.

Le 26 janvier la municipalité envoya encore à Saint-Sulpice des commissaires qui n'obtinrent aucun succès. Ils furent tout heureux et tout aises de recevoir le serment d'un prêtre de Saintes, chassé de son diocèse, et interdit depuis longtemps.

Bailly chercha également à circonvenir l'abbé Marduel, curé de Saint-Roch, qui exerçait une grande influence sur le clergé. Les jacobins firent aussi une scène scandaleuse dans cette église, et lorsque le curé en refusant le serment proclama que les évèques étaient juges de la foi^ ces énergumènes crièrent : a Plus d'évéques! à bas! ou le serment. » Six prêtres sur quarantedeux dans cette paroisse prêtèrent serment. Parmi lesjureurs était le trop célèbre abbé Fauche t.

(1) BaiHy tvait déjà répondu au curé de Saint-Roch, qui lui prouvait l'hété-

■"^xie de la constitution civile : « Eh bien » puisqu'il en est ainsi , la religion

^^tboUqne n'existerait plus demam si cela dépendait de moi ». Son zèle de-

'^^t pourtant se refroidir bientôt. De Vauvilliers, académicien, fut chargé

officier municipal d'aller recueillir les serments ; il demanda à être dis-

de cette pénible mission : ses collègues le traitèrent d^aristocrate. 11

répondit : « Je ne suis point aristocrate, j'ai une conscience ; elle me dé-

d^exiger des prêtres un serment que je ne crois pas pouvoir faire moi-

; V et il déposa son écbarpe et donna sa démission. Plus tard, en refu-

ce serment, il abandonna sa chaire au Collège de France, avec son loge-

it et ses appointements. .

Dans les paroisses de Saint-Jean-en-Grève^de Saint-Nicolas-du- Chardonnet et de Saint-Hippolyte , les curés et les vicaires furent, comme à Saint- Sulpice, unanimes dans leur résistance. Les ecclésiastiques de Saint-Hippolyte subirent une véritable persecution. Les officiers de la garde nationale et les administrateurs de la police les prévinrent a qu'on ne pouvait répondre de leurs personnes s'ils persistaient dans leurs refus » . Ils furent obligés de se retirer pendant quelque temps.

Malheureusement l'ambition, la crainte et de déplorables illusions devaient faire prêter beaucoup de serments. Sur cinquante-deux curés vingt-neuf restèrent fidèles, et vingt-trois cédèrent. Plusieurs, il est vrai, se rétractèrent plus tard ; le curé du Temple désavoua son serment presque aussitôt, le 31 janvier. Mais les catholiques de Paris eurent à déplorer une chute bien inattendue. L'abbé Poupart, curé de Saint-Eustache, confesseur du roi et de la reine , homme d'un grand mérite , prêta serment : son exemple entraîna trente-six prêtres attachés à sa paroisse (1). Son second vicaire refusa le serment, et fut imité seulement par quatorze prêtres. La chute de l'abbé Poupart, qui Jouissait au loin d'une grande réputation, en entraîna d'autres en province, disent les contemporains. A Saint-Ëtienne-du-Mont, le curé et les vicaires, à l'exception d'un seul, prêtèrent serment.

Dans plus d'une paroisse, des prêtres aventuriers, des religieux sortis de leurs couvents qui étaient venus chercher fortune à Paris et n'avaient point de pouvoirs, surgirent tout à coup au jour du serment^ et vinrent faire adhésion à la constitution civile. Bien qu'ils ne fussent pas compris dans la loi , les autorités recevaient leur serment avec bonheur, afin de faire croire que beaucoup de prêtres de Paris avaient juré.

Il est certain que les deux tiers au moins des ecclésiastiques appelés à prêter serment le refusèrent. Les révolutionnaires grossirent leur liste en y ajoutant les noms des aumôniers de ba taillon, de soixante-dix ou quatre-vingts prêtres ou moines sanî

(1) Pour grossir la liste des jureurs la municipalité fît prêter serment nonseulement à des prêtres sans place et à des religieux qui demeuraient sur h paroisse sans y exercer de fonctions, mais encore à un diacre, à un sous-diacre à cinq tonsurés, à un maure (Vécole marié qui furent portés sur la liste coram< des Ticaires de Saint-Eustache. On porta aussi parmi les jureurs de Saînt-Ger main-rAuxerrois un garçon de sacrisUe. A Saint-Gerrais on mit sar la liste les chantres et un serf>ent.

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