‹ Histoire de la constitution civile du clergé (1790-1801) (volume 5)Chapitre 3 sur 27 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LE SERMENT EN PaOYINGE (sutte).

I. Insuccès complet de la constitution civile à Toulouse. — Intolérance des tu- • torités. — Lettre de l'intrus de Pamiers. — Les assermentés des Pyrénées- Orientales se rétractent en foule. — Résistance des catholiques dans le Tarn

. et surtout dans le Gers. — Les électeurs de l'Aude refusent d*élireun évèque constitutionnel si on ne leur accorde pas une indemnité. — Le schisme excite iine vive répulsion dans le Gard et l'Hérault.

II. Le clergé du Dauphiné prête d'abord serment pour faire preuve de civisme, mais repousse ensuite le schisme. — Les évèques catholiques de Provence luttent énergiquement.

III. Attitude modérée et ferme du clergé lyonnais. — Élection de Lamourette, protégé de Mirabeau. — Scènes violentes à Lyon. — Rétractations. — Irritation des campagnes contre le schisme. — Serments avec restriction dans les départements voisins.

IV. Courageuse résistance du clergé et des populations de la Franche-Comté.

— Zèle schismatique des autorités.

V. L'église constitutionnelle dans le nord de la France. — Elle échoue honteusement en Flandre et en Artois. — Résutancc du clergé de l'Aisne. — Rétractations nombreuses. — Ordinations scandaleuses de l'intrus Marolles.

— Le directoire des Ardennes. — La lutte dans l'est.

VI. L'Alsace repousse le schisme avec beaucoup d'énergie. -^ Participation des protestants aux élections ecclésiastiques. — Conduite honorable du cardinal de Rohan. — Dietrich veut faire saisir son mandement chez l'imprimeur. —

Un officier municipal protestant, proteste contre la constitution civile. — La lutte religieuse met l'Alsace entière en émoi. — Trois commissaires y sont envoyés. — Le directoire du Bas •Rhin, qui n'est nullement catholique mais simplement hostile à la persécution , est destitué et remplacé par une commission. — Troubles à Strasbourg a l'occasion de l'intrus Brendel. — Les catholiques sont accablés de vexations. ~ Les électeurs par motif de conscience refusent de voter. — Le comité des recherches envoie de l'argent 4 Strasbourg pour maintenir le schbme. — Troubles religieux en Corse.

La constitution civile à Toulouse n'obtint pas môme un succès momentané. Le clergé de cette ville était nombreux;

mais le serment ne fut prôté que par huit ou dix ecclésiastiques. Il y avait à Toulouse plusieurs couvents d'hommes ; malgré la loi on demanda le serment aux religieux, qui tinrent bon pour la plupart. Tous les professeurs de l'université refusèrent, sauf l'abbé Barthe, qui devint peu après évoque constitutionnel du Gers. On obtint les serments de quelques prêtres sans fonctioas, et de cette manière on parv^it à dresser une liste de quarante-cinq jureurs, parmi lesquels se ttouvaient des clercs de sacristie. Il parait qu'on joua à Toulouse la môme comédie qu'à Paris, et qu'on fit habiller en prêtres des commis de magasin pour leur faire prêter serment en public. Le district de Toulouse avoua au comité des recherches que la très-grande majorité des ecclésiastiques avait re« fusé le serment, bien qu'il eût pris soin de répandre a les meilleurs ouvrages o. En vérité l'argent des contribuables était bien employé I

Dans le diocèse la résistance fut aussi belle. Sur six archiprêtres un seul prêta serment, presque tous les curés refusèrent , et sur quatre cents vicaires il en faiblit seulement une douzaine. Le district de Revel écrivit au comité ecclésiastique que dans son arrondissement, sur cent prêtres fonctionnaires six seulement avaient prêté serment. Il envoya leurs noms au comité, u puisque, disait-il, leur conduite est d'autant plus précieuse qu'elle est rare parmi nous d. Les religieux montrèrent la même fermeté que le clergé séculier.

Les électeurs choisirent d'abord pour évêque métropolitain Loménie de Brienne, qui avait occupé déjà le siège archiépiscopal de Toulouse avant de passer à celui de Sens ; mais il refusa. Le 25 mars le carme Sermet fut élu à sa place. C'était un prédicateur de quelque renom, mais qui fréquentait un peu trop les sociétés mondaines. Il avait affiché un grand zèle pour la révolution, et d'ailleurs le corps électoral avait peu de choix. Cet intrus ne parait pas avoir été un persécuteur trop violent ; il pouvait du reste s'en reposer sur les autorités locales. Comme beaucoup de ses collègues, il aimait à parader, ce qui était encore plus choquant chez un ancien moine; et plus tard les républicains lui reprochèrent amèrement son faste et les dorures de ses laquais.

Dans une lettre non datée , mais évidemment écrite quelques jours après l'élection de Sermet, le directoire de la Haute-

Garonne rendit compte au comité ecclésiastique de la situation religieuse de ce département I

tt Le petit nombre de fonctonnaires publics qui ont prêté le serment dans le département nous impose l'obligation de travailler au renouvellement du clergé; dès l'instant que l'évéque élu aura été sacrée nous sommes instruits que plusieurs, et peut-être tous les curés réfractaires, ont pris la résolution de fixer leurs demeures dans les paroisses où ils étaient curés : leurs motifs sont manifestes, ils se proposent de maintenir dans leur erreur la conscience de ceux qu'ils ont égarés. Il importe à la tranquillité publique de pouvoir renverser des projets aussi pernicieux. Nous prions l'Assemblée nationale de vouloir déterminer les moyens à employer pour déjouer les complots. Le seul praticable sans doute serait d'éloigner pour quelque temps les curés réfractaires de leurs paroisses respectives. Mais comment les corps administratifs, liés par les lois conservatrices de la liberté des citoyens, pourraient-ils y parvenir si l'Assemblée nationale ne fait un décret relatif à ce point important?

(( Nous vous prions, messieurs, de soumettre cette considération à la sagesse de l'Assemblée nationale, et nous attendons sa décision avec l'assurance de bons citoyens pour qui le premier vœu est l'affermissement de la Constitution (i). »

On voit que le directoire de ia Haute-Garonne avait justetement apprécié la constitution civile. Il ne concevait pas que les non -conformistes pussent former une église à part, et pour les en empêcher, il proposait tout simplement de violer « les lois conservatrices de la liberté des citoyens », et il croyait ainsi travailler à l'affermissement de la constitution ; de cette constitution qu'on célébrait comme rendant impossibles les attentats à la liberté de conscience et à la liberté individuelle que l'ancien régime s'était permis! Cependant le directoire a encore des scrupules, et attend une loi. Encore quatre ou cinq mois, et ces vains scrupules s'évanouiront devant les progrès de la prètrophobie , et le département n'attendra pas une loi pour

(1) Quel oaïf aveu 1 La constitation civile de l'avis de ce directoire était ioconciliable avec la liberté des citoyens. Parmi les signatures apposées au bas de cette pièce, qui fournit une preuve éclatante de Téchec subi parla consUtution civile dans cette contrée , on voit celle du girondin Mailhe, futur constitutionnel et régicide, alors procureur général syndic, et qui se montra tout de suite un acharné persécuteur.

attenter de la manière la plus odieuse à la liberté individuelle des membres du clergé 1

A Toulouse comme partout les jacobins poussaient les autorités à décréter des mesures de rigueur contre les catholiques. Le 22 janvier ils demandaient à l'Assemblée d'exiger le serment des confesseurs, a Sous l'ancien régime, disaient-ils, pour confesser il fallait être approuvé par l'évéque; sous la constitution civile il est naturel que le confesseur soit soumis au serment. » Dans le département de l'Ariége , la constitution civile n'était pas mieux accueillie. Font, curé de Bénac, en avait été nommé évoque. Nous avons trouvé dans les papiers du comité ecclésiastique un long mémoire dans lequel cet intrus raconte comment il fut accueilli à Pamiers , et expose au comité ses idées sur la protection que TÉtat doit accorder à l'église constitutionnelle.

En arrivant à Pamiers, il trouva les deux paroisses de la ville desservies par des réfractaires. Tous les autres ecclésiastiques ainsi que les religieuses étaient de leur parti , et ils avaient entraîné presque tous les fidèles.

ce Le peuple, dit Tintrus, courait en foule aux églises des ci-devant religieux, où, les portes ouvertes, les prêtres réfractaires les confessaient, leur prêchaient, leur chantaient vêpres, admettaient les jeunes personnes à la première communion, et donnaient des bénédictions en vertu des pouvoirs qu'ils avaient pris en cachette du grand vicaire du précédent évêque. »

Font raconte ensuite qu'il fit fermer ces églises par la municipalité : les catholiques se réunirent dans les chapelles des religieuses; alors l'intrus, toujours de concert avec la municipalité, nomma aux religieuses des chapelains constitutionels afin d'enlever aux catholiques leur dernier refuge. Mais les religieuses lui opposèrent une vive résistance et refusèrent d'admettre ces chapelains en invoquant l'article 10 de la déclaration des droits de l'homme. La municipalité leur permit enfin de choisir leurs prêtres,' mais elle [exigea que leurs chapelles ne fussent plus ouvertes au public.

Alors on loua une église comme à Paris , et] on mit en pratique la loi des 7-13 mai (1).

(1) Y. plus bas, chapitre 5.

L'intrus dans son mémoire se plaint beaucoup de la dose, pourtant si petite, de liberté qui est accordée par cette loi aux non-conformistes. Il soutient qu'elle ne peut être invoquée que par les juifs, et les protestants, et non par les catholiques non-conformistes, qui sont des factieux, des rebelles , et dont les prêtres ont seulement le droit de dire la messe dans les églises constitutionelles. Il veut que la liberté de conscience existe pour les seuls dissidents , et non pour les catholiques , qu'il dénonce aux rigueurs de l'Assemblée.

Il prétend aussi avoir le droit de visiter les couvents. Il reconnaît du reste que les trois quarts des habitants de Pamiers se rendront à l'église des non -conformistes, car a la ville de. Pamiers est le foyer de la rébellion et du fanatisme qui afflige le département » . Il demande enfin la cassation des arrêtés municipaux qui autorisent les temples libres où les catholiques se rendent, c'est-à-dire l'interdiction absolue du culte catholique.

On voit que cet évéque, comme la plupart de ses collègues et des hommes politiques du moment, était persuadé que l'Église constitutionnelle ne pourrait jamais se soutenir tant que le catholicisme pourrait donner seulement signe de vie. Il résulte aussi de ses doléances que a le fanatisme», c'est-à-dire l'attachement au catholicisme , n'était pas concentré à Pamiers , mais dominait dans tout le département.

La constitution civile portait donc le trouble et la division jusqu'au pied des Pyrénées. Le 28 janvier 1791, le directoire des Basses-Pyrénées écrivait au comité ecclésiastique :

« .... Il serait de la plus grande imprudence de nous laisser plus longtemps sans chef spirituel. Les vicaires généraux de l'évéque conservé (celui d'Oloron, qui avait refusé le serment) refusent les pouvoirs et les dispenses. Le procureur syndic d'un de nos districts basques vient de nous envoyer un exprès pour annoncer qu'il craint la désertion des autels, dimanche, jour fixé dans notre département pour la prestation de serment des ecclésiastiques. Pour comble de malheur nous sommes absolument dégarnis de troupes de ligne, et sous le seul rapport de notre situation frontalière nous ne devrions jamais en manquer. »

Et il le suppliait de lui envoyer des troupes.

Dans ces vallées reculées, la révolution par ses entreprises sur

]a religion, décourageait les hommes qui jusqu'alors Tavaient soutenue. Le directoire des Hautes-Pyrénées déclara déchu de ses fonctions ecclésiastiques et civiles pour refus de serment^ le S' Carteran, prêtre desservant la cathédrale, et précédemment élu procureur général syndic du département. Les révolutionnaires y déraisonnaient du reste sur la religion tout comme ceux de Paris. La commune de Bagnères dans une lettre au comité ecclésiastique , parle des fonctions publiques a de la confession et de la prédication 0. Sottise de municipaux ignorants I dira-t-on peut-être. Mais il ne faut pas oublier qu'ils étaient simplement les échos du grand génie de la révolution, de Mirabeau I

Une lettre du procureur général syndic des Pyrénées-Orientales au comité des recherches, en date du 7 mai, atteste le zèle religieux du clergé de ce département. La majorité des curés, disait cet administrateur, avait d'abord prêté serment, mais ils s'étaient rétractés bien vite, et en grand nombre, et l'Église constitutionnelle se trouvait dans un triste état.

L'efTervescence était grande dans plusieurs communes. Comme beaucoup de ses collègues ce procureur général syndic mettait tout son espoir dans les mesures de rigueur contre les réfractaires, et surtout contre l'évêque de Perpignan, qui avait adopté la formule de l'évêque de Clermont. On s'était empressé d'annoncer avec un air de triomphe à la tribune de rAssemblée que la majorité des curés des Pyrénées-Orientales avait prêté serment ; ce succès apparent, qui était dû seulement à l'ambiguïté de la formule du serment et au désir de temporiser^ n'avait pu se soutenir.

Dans le département du Tarn , la résistance à la constitution civile était très-bien organisée. Le 10 mars 1791, le directoire du département délibérait sur la question religieuse, et on lui demandait des mesures de rigueur contre les réfractaires. L'arrêté porte qu'un membre a dit: «L'on a su que des curés et vicaires sont montés en chaire, y ont tenu des discours incendiaires sans cependant qu'aucun écrit ait pu donner à la loi prise contre eux » . Ensuite il constate que M. de Royère, évoque de Castres, malgré la suppression de son siège, officie pontificalement et donne la bénédiction épiscopale : a Ces actes publics sont en opposition formelle aux lois sur la constitution civile du clergé, j) Le directoire a fait répandre des écrits sages, mais

les têtes s'échauffent ; en conséquence le directoire dénonce l'évoque de Castres à l'accusateur public.

Dans le département du Gers la lutte fut extrêmement vive. L'archevêque d'Auch, M«' de la Tour-du-Pin, montra la plus grande activité contre le schisme , et au grand déplaisir des autorités répandit partout ses mandements, afin d'éclairer ses diocésains. Les révolutionnaires voulaient donner l'évôché d'Auch à l'abbé Barthe, doyen de la faculté de théologie de Toulouse et membre du club des Jacobins de cette ville (1). Mais son élection n'eut pas lieu sans difficulté. Le directoire du département en rendit compte au comité ecclésiastique. L'archevêque lui fit notifier une protestation énergique. « ..A force d'intrigues et de cabales, dit le directoire, on est parvenu à procurer un nombre de voix suffisant à l'évêque réfractaire pour concourir au troisième tour de scrutin avec l'abbé Barlhe.. » Conime l'archevêque était inéligible on se borna à cette protestation, et Barthe fut élu. Mais le clergé et la population étaient fort mal disposés pour lui. De tout le clergé d'Auch , un curé, un préfet du pensionnat et un prêtre sans fonctions avaient prêté serment. Les séminaristes avaient abandonné le séminaire, et il fut impossible de les déterminer à y rentrer. Les autorités étaient très-embarrassées : le curé assermenté ne voulait s'occuper que de sa paroisse et ne point se mêler des autres. On y installa des religieux qui voulurent bien dire la messe mais refusèrent de marier et de faire les plus importantes fonctions curiales. La municipalité, oubliant les points les plus élémentaires de la distinction des pouvoirs politique et religieux, présenta requête au tribunal pour lui faire nommer d'office des prêtres qui se crussent suffisamment autorisés par lui à remplir les fonctions paroissiales et surtout à marier, et le tribunal, aussi absurde que la municipalité, désigna des prêtres comme curés d'office. Le commissaire royal près le tribunal finit par soupçonner que tout cela n'était pas très- régulier, et le 5 février il écrivit au comité ecclésiastique pour lui demander une loi qui validât les mariages faits par les prêtres nommés par le tribunal, et qui accordât aux tribunaux le droit de faire de pareilles nominations d'office jusqu'à l'élection de

(1) L'abbé Barthe avait eu avec plusieurs professeurs de la faculté de théologie des démêlés assez graves, qui vinrent jusqu*au comité de rapports. La société des jacobins le soutenait très-vivement.

révéque constitutionnel. Le ministre Duportail envoya une semonce à ce magistrat, mais sur la question elle-même il déclara s'en rapporter à la sagesse du comité ecclésiastique.

Ce ne fut pas du reste la seule hérésie commise par les autorités d'Auch à l'occasion de la constitution civile. Le directoire du département crut que les insermentés devaient aussitôt cesser leurs fonctions, et leur nomma provisoirement des remplaçants. La municipalité interpréta la loi aussi mal, mais prétendit qu'elle seule avait ce droit, et réclama auprès du comité ecclésiastique.

Les autorités civiles étaient furieuses du peu de succès de la constitution civile. A peine Barthe était-il élu, que la municipalité d'Auch demandait à l'Assemblée d'exiler l'archevêque de son diocèse. Pour justifier un acte aussi arbitraire et aussi tyrannique, elle assurait que sa présence causerait infailliblement les troubles les plus graves ; et qu'à l'arrivée de Barthe le sang coulerait. Cette lettre est du 23 février. Le 16 mars le directoire du district d'Auch rendait compte de la situation religieuse du pays. Barthe était arrivé , il était l'objet du mépris des fidèles, mais ses ennemis n'avaient pas fait couler le sang, comme la municipalité d'Auch l'avait calomnieusement annoncé. Le district avouait que malgré les efforts de Barthe et les prédications qu'il faisait toiis les jours, la moitié au moins du peuple d'Auch le tenait pour un intrus.

« Le schisme (1), disaient les administrateurs^ commence à avoir ses habitudes dans le public. Déjà on dit que si l'autorité vient à gôner le peuple à cet égard, trois maisons doivent servir de chapelles. Les femmes surtout, qu'il est plus difficile de convaincre, s'opiniàtrent à suivre les idées dont leurs directeurs leur ont fait des lois, et le S^ la Tour-du-Pin, qui vient de faire une seconde ordination à Garaison, alimente*par son opiniâtreté à rester le mal qu'il a fait dans ce département. En vain notre zèle s'est animé contre ce fléau, nous nous voyons réduits pour la cinquième fois à mettre toute notre confiance dans la sagesse de l'Assemblée nationale.

a Nous vous supplions donc, monsieur le président, de vouloir ne pas frustrer le district de l'espoir que la motion de M. Sentex lui a fait concevoir sur l'éloignement du ci-devant archevêque. Tant qu'on verra deux évéques, il y aura un faux système à côté de la vraie religion, chacun aura ses partisans^ et loin d'extirper le schisme, nous le ver-

(0 Dans le langage officiel de l'époqua, le schisme c'est llÉiglise catholique.

rons, fier de son impunité, secouer les torches de la discorde et écarter de nous le bonheur que nous tiendrons sans cela de notre immortelle constitution. »

On voit quelle idée le district d*Âuch se faisait et de la tolérance religieuse et delà liberté individuelle, et quelle confiance il avait dans le succès de la constitution civile I Si le culte nonconformiste, pauvre, dépouillé, pouvait secdement vivre en face d'elle, dans des chapelles improvisées, elle était perdue, et il fallait renoncer au bonheur que doit procurer « notre immortelle constitution i», c'est-à-dire que si les diocèses ne cadrent point avec les départements et si les évéques ne sont pas en schisme avec le saint-siége les bienfaits de la révolution politique vont être perdus I Et presque tous les révolutionnaires de toutes nuances répétaient alors ces absurdités! Est-ce mauvaise foi? est-ce bêtise? faut-il s'indigner, ou hausser les épaules?

La constitution civile ne rencontra point de nombreux adhérents dans le département.

Le 19 mars 1791 les administrateurs écrivaient au comité des rapports :

« Les prestations de serment ont cessé, plusieurs fonctionnaires publics se sont rétractés, la chaire de vérité a été profanée par des discours incendiaires. Le jour même qu'un vicaire de Saint-Orens a été condamné à une amende de 50 livres, un vicaire de Sainte-Marie n'a pas craint de se rendre plus coupable. Chaque nuit la maison du seul curé qui dans la ville a prêté serment a été insultée, et il a fallu y placer un corps de garde. » .

Le 24 août les jacobins de Fleurence écrivaient au comité ecclésiastique que les curés constitutionnels étaient forcés souvent de desservir trois églises à la fois ; et pour remédier à cette pénurie de prêtres révolutionnaires, ils demandaient au comité une loi qui forçât les moines à devenir curés constitutionnels , sous peine de perdre leur pension. Ce mode de recrutement forcé pour le clergé schismatique était alors réclamé par beaucoup de gens.

Dans l'Aude il y eut d'abord beaucoup de serments. Le directoire du département écrivit au comité ecclésiastique qu'il l'attribuait à la quantité d'écrits favorables à la constitution civile

qu'il avait eu soin de répandre partout. Le lecteur verra plus loin que le clergé de l'Aude trompa les espérances des schismatiques, et prouva par sa conduite que s'il avait poussé tout d'abord la condescendance très-loin, il n'avait entendu nullement se laisser entraîner hors de l'orthodoxie.Peu de temps après, ces administrateurs si satisfaits croyaient indispensable, pour empêcher la ruine de la constitution civile , de prendre des mesures d'une rigueur extraordinaire.

Besaucelle, doyen du chapitre de Carcassonne, fut élu évôqueconstitutionnel. Son élection fut accompagnée d'incidents trèscurieux, et qui jettent un jour tout particulier sur les mœurs électorales de l'époque.

Les électeurs en 1790 et 1791 réclamaient un salaire, dans beaucoup de départements (1). A Carcassonne, le corps électoral, convoqué pour élire l'évéque constitutionnel et un membre du tribunal de cassation, réclama hautement son salaire et , ce qui est fort original, menaça de se mettre en grève sil'administratioa ne faisait pas droit à sa demande.

L'assemblée électorale était réunie le 28 février dans l'église Saint-Michel de Carcassonne.

« ... L'un de MM. les électeurs, dit le procès-verbal, a demandé la parole à M. le président, a dit que la majeure partie des membres composant l'assemblée se trouvent dans l'impuissance absolue de fournir aux dépenses qu'ils sont obligés de faire en restant dans cett« ville à l'effet d'élire l'évêquc du département, le membre du tribunal de cassation et son suppléant; que leurs ressources ont été épuisées dans les précédentes assemblées pour la formation des corps administratifs et des tribunaux de district; qu'ils ont été même obligés de recourir à des emprunts, et qu'ils sont hors d'état de pourvoir au remboursement des; sommes qu'on a bien voulu leur prêter... n

Il invoque ensuite, pour exiger de l'État le remboursement de ces emprunts, une disposition légale tout à fait étrangère à la question, et finit par déclarer que les électeurs ont décidé à la pluralité des suffrages :

«... Que le tableau qui venait d'être fait de l'état de détresse de la majeure partie des électeurs n'était malheureusement que trop vrai, qu'il convenait donc de se retirer devant le directoire du dé*

(1) y. tome I, appendice 2.

parlement pour qu'il voulût bien pourvoir de quelque manière au payement le plus prompt des journées dues aux électeurs pour les précédentes assemblées. i»

On députa au département (continue le procès- verbal) le président avec un électeur : ils devaient rendre compte de leur mission à l'Assemblée électorale, a qui jusqu'à leur retour demeurera dans l'inaction ». La grève des électeurs était donc organisée.

Le département jugea dangereux de résister à des prétentions soutenues de cette manière, a Vu l'urgence du cas, le danger qu'il y aurait à ne pas déférer jusqu'à un certain point au vœu de l'assemblée électorale ; » considérant aussi qu'il y avait grand danger à retarder les élections, surtout celle de l'évêque constitutionnel, et que le fanatisme en tirerait parti , il alloua cinq livres par jour à chaque électeur, tout en rechignant., et « attendu que les fonds existants dans les caisses des receveurs de district ont leur destination fixée par les décrets , et ne suffisent pas à beaucoup près pour le traitement du clergé,...» il autorisa les directoires des districts à emprunter pour payer les électeurs.

C'est ainsi que Besaucelle obtint l'épiscopat. Il était évident que le zèle de l'Église constitutionnelle ne dévorait nullement le corps électoral, et que son évéque allait se trouver entre des catholiques hostiles et des révolutionnaires indifférents. Mais les indifférents ne tardèrent pas à devenir persécuteurs.

Les premiers décrets sur le clergé avaient vivement alarmé les populations du Languedoc et produit les plus déplorables effets. Il était impossible que la constitution civile fût bien accueillie dans cette contrée. Le 20 décembre 1790 le bureau municipal de Montpellier écrivait au comité ecclésiastique pour lui faire part de ses craintes. Il croyait que la loi du serment ne devrait être exécutée dans le midi que a lorsque les départements du nord, moins influencés par la superstition, auront donné l'exemple. » Ses inquiétudes étaient fondées. Le 28 janvier suivant le département écrivait au comité ecclésiastique :

« Le directoire du département a été secondé jusqu'ici par Topinion du peuple; avec ce puissant levier, il a surmonté tous les obstacles^ que des malintentionnés, des haines et des rivalités ont pu

84 GONSTITUTIOII CIVIIS DU CLERGÉ.

semer sur ses pas, et les administrateurs ont cette confiance d'euxmêmes qu'ils ont fait aimer et respecter la constitution sublime qui régénère cet empire. Mais le serment exigé des fonctionnaires publics ecclésiastiques a opéré dans le district de Montpellier, et notamment dans cette dernière ville, un changement subit qu'il est de notre devoir de vous faire connaître.... Il y a dans le district de Montpellier environ 180 fonctionnaires publics, et aujourd'hui qu*cxpire la huitaine pour la déclaration de ceux qui sont dans l'intention de prêter le serment, il n'y en a que deux dans Montpellier, professeurs de 'collège, et, d'après les renseignements que nous nous procurons avec beaucoup de soin, il y a à peine dix curés de campagne qui aient satisfait à la loi.

« Ce qu'il y a de plus affligeant, c'est que dans plusieurs villages les paysans s'opposent à la prestation de serment de leurs curés, et que ceux-ci , soit pour ne pas perdre sans retour la confiance de leurs paroissiens, soit pour éviter l'effet des menaces horribles qu'on s'est permis de leur faire dans quelques endroits, n'osent pas obéir, v

Le directoire se déclarait aussi très-inquiet de la situation de Montpellier.

II avait prédit juste : il n*y eut dans cette ville que deux serments de fonctionnaires, mais huit religieux et chanoines, qui n'y étaient pas tenus, jurèrent volontairement; c'était encore bien peu de chose pour une ville qui avait un nombreux chapitre et beaucoup de couvents.

A Béziers le clergé se montra aussi ferme qu'à Montpellier. Les officiers municipaux écrivirent le 13 février au comité des recherches que de tous les prêtres de la ville et de la banlieue le curé de Saint-Jacques et im professeur avaient seuls prêté serment. Cinq curés, le supérieur du séminaire, sept professeurs, dix vicaires ou simples prêtres de la ville n'avaient offert de prêter le serment qu'en le restreignant à la constitution politique. La municipalité envoya ces projets de serment à Paris. Us sont tous rédigés dans le même esprit, mais non sur un même modèle. Le clergé des campagnes suivit rexeny)le du clergé des villes.

Les populations du midi, moins patientes que celles du nord, ne dissimulaient pas leur aversion pour la constitution civile. D'un autre côté les révolutionnaires, appuyés sur les protestants, qu'ils ne cessaient d'exciter, adressaient au clergé les menaces les plus terribles^ et on les savait disposés à se porter aux der-

nîers excès. Le clergé subit vaillamment cette épreuve. Dans le département du Gard le serment fut refusé dès le premier jour par la très-grande majorité des ecclésiastiques. A Nimes l'aumônier seul de la garde nationale prêta serment, et dans l'ancien diocèse il fut imité seulement par 24 prêtres sur 177. A Alais et au Yigan personne ne jura.

A Aigues-Mortes le curé prêta serment et les vicaires refusèrent; les habitants forcèrent la municipalité à éconduire^le curé. A Lunel on fit un feu de joie avec les affiches de la loi qui ordonnait le serment.

On pouvait craindre que le clergé du département de l'Ardèche ne fût entraîné au schisme par le scandaleux exemple de i'évêque de Viviers. Nous avons dit plus haut ce qu'était M. de Savines , et ce qui peut expliquer sa conduite. Tous ses actes pendant la révolution prouvèrent le désordre de sa raison. Dans son zèle pour la nouvelle constitution, il donna sa démission de son siège pour se faire renommer par les électeurs, et bientôt se signala par les actes les plus extravagants. Les autorités civiles de ce département montraient un grand zèle pour le schisme. Le district d'Annonay, irrité contre un mandement de M^ d'Aviau, archevêque de Vienne (Annonay faisait partie de ce diocèse), prit, le 25 novembre 1790, un arrêté qui défendait aux officiers municipaux de laisser publier ce mandement dans leur territoire, maisons particulières, et de faire les recherches les plus exactes a pour saisir, confisquer, les exemplaires qu'ils pourraient découvrir, » même dans les maisons particulières sans aucun doute I Cependaixt, une partie très-considérable du clergé ne se laissa ni séduire ni intimider^ même au premier moment. Le district de Coyron écrivait le 20 juin qu'il avait vingt curés à remplacer. La grande majorité des ecclésiastiques du district de Tanargues refusa le serment ou le prêta avec restriction.

Les populations du Dauphiné étaient favorables à la révolution modérée. Les curés partageaient les sentiments et les illusions de leurs troupeaux. Beaucoup d'entre eux ne purent admettre que la révolution voulût leur imposer le schisme , et crurent pouvoir prêter serment en attendant les événements.

Mais leur erreur était toute politique , et ne portait nullement sur l'orthodoxie. A Grenoble les églises constitutionnelles furent désertes. A Vienne, malgré les efforts d'un saint prélat, M«' d'Aviau, le clergé faiblit. Les curés des campagnes montrèrent plus de fermeté.

Le directoire de la Drôme écrivit triomphalement au comité ecclésiastique que les dix- neuf vingtièmes du clergé avaient prêté le serment pur et simple. Mais ce succès apparent de la constitution civile ne pouvait être attribué qu'au système de temporisation adopté par un grand nombre de curés , et l'Église constitutionnelle devait encore moins réussir dans ce département que dans plusieurs autres où elle avait obtenu bien moins de serments. Bientôt il fallut reconnaître que beaucoup d'ecclésiastiques avaient fait des restrictions qu'on avait dédaignées tout d'abord. Dans une dénonciation adressée au comité ecclésiastique , il est dit que neuf curés du district de Montélimart viennent de rétracter leur serment , et on signale la coalition de quatorze autres prêtres qui ont feint de jurer et qui vont se rétracter. Après quelques mois d'existence, l'Église constitutionnelle était fort compromise dans ce département et les populations rurales repoussaient ses curés avec indignation.

Dans les Hautes^et Basses- Alpes les choses se passèrent à peu près comme dans la Drôme. Il y eut d'abord beaucoup de serments qui furent rétractés bien vite.

On donna l'évêché constitutionnel des Basses-Alpes à l'abbé Villeneuve, curé de Riez. Il écrivit au pape une lettre dans laquelle il protestait de son attachement à l'unité, et de son obéissance au souverain pontife.

« Ne pensez pas, je vous prie, très-saint Père, que la demande

que je vous fais de votre communion soit une simple cérémonie. Loin de moi la dissimulation et le manque de respect ! A la vérité je ne vous dis rien de la confirmation de mon élection que je devrais obtenir de vous, parce que j'ai pu y suppléer sans que la paix en soit troublée. Que mon silence à ce sujet ne vous empêche donc pas de m'accorder, comme un gage de votre tendresse paternelle, votre bénédiction apostolique, que je demande avec instance. Si je ne l'obtiens pas, je mourrai à votre porte... 9

Le pape fit de ces protestations hypocrites et intéressées le cas qu'elles méritaient.

Le département des Bouches-du-Rhône était administré par •des hommes très- violents , qui n'attendirent pas que la constitution civile fût appliquée pour demander des mesures de rigueur contre les catholiques. L'archevêque d'Arles, M**" Dulau , excita tout de suite leur colère par sa noble attitude. Le 5 février le directoire écrivit au président du comité des recherches pour le dénoncer.

« .... Le respect pour nos représentants rejaillit encore sur lui et le met à l'abri de nos poursuites. C'est au comité que vous présidez à faire d'un réfractaire bien dangereux dans ces circonstances la justice qu'exige le bien de l'État qu'on cherche à ébranler depuis trop longtemps; l'impunité est l'encouragement des coupables... » (Achille Yillardy, président ; Joubert^ procureur général syyidic. )

Dans une autre lettre (3 avril)|ce directoire écrivait au même comité que dans la ville métropolitaine d'Aix un seul prêtre avait pnêté serment, et il était désigné par la constitution civile pour occuper la place avantageuse de premier vicaire de l'évêque. A Arles le clergé s'était divisé en deux camps à peu près égaux. Dans l'ancien diocèse d'Apt la presque totalité du clergé refusa le serment.

Dans le département du Var les autorités montrèrent beaucoup de zèle pour la constitution civile. 11 parait qu'il y eut d'abord un très-grand nombre de serments, mais les rétractations arrivèrent bientôt : ce département renfermait quatre diocèses, Toulon, Fréjus, Vence, et Grasse ; les quatre prélats qui les dirigeaient luttèrent avec beaucoup de courage pour l'orthodoxie. Les évéchés de Toulon, Vence et Grasse avaient été supprimés par la constitution civile, mais leurs évêques n'en vivaient tenu aucun compte, et déjà avant qu'on exigeât le serment la lutte était commencée. L'évêque de Fréjus, réfugié à Nice , envoya aux électeurs réunis pour nommer un intrus une protestation que le directoire renvoya au comité ecclésiastique en la qualifiant d'incendiaire, et après avoir dénoncé son auteur à l'accusateur public. L'énergique activité de l'évêque de Fréjus eut d'heureux résultats, car le directoire dut avouer en -envoyant sa protestation qu'il y avait eu déjà de nombreuses rétractations et que d'autres se préparaient.

L'évêque de Grasse fut dénoncé à l'accusateur public pour

88 consTiTunON ciiriLE du clergé.

s'être « immiscé s dans les fonctions épiscopales. Il fut encore poursuivi pour le fait suivant. Le directoire du Yar avait fait faire aux Visitandines de Grasse, suivant la nouvelle loi, l'élection d'une supérieure au. mépris des règles de leur ordre. £lles eurent des scrupules et consultèrent leur évêque , qui les blâma et déclara que cette élection était nulle. Le département vit dans cette décision un empiétement sur les droits de Tévéque constitutionnel, et le comité ecclésiastique consulté trouva qu'il avait eu raison de dénoncer pour ce fait l'évêque de Grasse à l'accusateur public. On a pourtant osé dire, pour excuser l'Assemblée constituante , qu'elle n'empêchait pas les non-conformistes de former une Église à leurs frais !

Le même directoire dénonçait aussi, le 18 mars, l'évêque de Yence au comité des recherches parce qu'il élevait autel contre autel. D'après cette dénonciation , l'évêque de Yence avait osé en chaire a blasphémer contre la constitution » . Lorsqu'il assistait à un sermon, c'était le même cérémonial^u'autrefois, car il se faisait a monseigneuriser s par le prédicateur. Son opposition à la constitution civile n'avait pas été sans résultat , car le directoire constatait avec colère qu'il était parvenu à séduire la plus grande partie de la garde nationale de Yence. Le courageux évêque fut bientôt obligé de se retirer à Nice, d'où il administra son diocèse.

A Lyon et aux environs le clergé s'était montré favorable au nouvel ordre de choses. Pendant l'année i 790 le clergé de Lyon avait fait des actes d'adhésion nombreux à la révolution politique. Mais la constitution civile devait porter le désordre et la haine dans les pays où jusqu'alors on avait vécu dans une paix profonde. La loi du 27 novembre rencontra dkns le Lyonnais une vive résistance. Néanmoins une partie du clergé de Lyon ne put se décider à rompre tout de suite avec la révolution, et prêta serment. Grâce aux intrigues de Mirabeau et de ses agents, l'abbé Lamourette, très-inconnu à i^yon mais très-connu de Mirabeau, fut élu évêque constitutionnel, malgré un grand nombre de révolutionnaires, qui lui préféraient Charrier de la Roche. Des mémoires contemporains ont soutenu qu'on ne s'attendait pas

du tout à cette élection, que le président et les scrutateurs, d'accord avec les meneurs de Paris, soutinrent, le jour de Télection, qu'il était trop tard pour dépouiller le scrutin, et qu'il fallait renvoyer cette opération au jour suivant ; le lendemain on fut[très-étonné d'entendre proclamer Lamourette, et beaucoup de personnes crurent à une fraude électorale. La municipalité de Lyon soutint vivement l'intrus, et eut grand soin de faire exécuter strictement toutes les dispositions les plus vexatoires de la constitution civile. Ainsi le 3 mars elle commit un de ses membres a à l'effet de se transporter dans chaque paroisse pour s'informer du choix qui a dû être fait d'un prédicateur pour le carême et annoncer aux prédicateurs qu'ils devront prêter le serment prescrit en présence des commissaires de la nmnicipalité, qui se rendront dans chaque paroisse (1) >. Mais le véritable archevêque, M^ de Marbœuf, frappa des peines canoniques les prêtres qui avaient prêté serment. Les autorités locales firent arrêter M. de Bois-Boissel, son vicaire général, qui reconnut avoir distribué la lettre de l'archevêque, mais refusa^d'en indiquer le dépôt.

Il y eut des scènes dans les églises. A Saint-Nizier, l'abbé Linsolas, depuis vicaire général, annonça à la prière du soir qu'on allait comme d'habitude prier pour le saint-père et pour IM^** de Marbœuf. Un révolutionnaire, qui était là pour espionner €t susciter des troubles , cria de toutes ses forces que l'évêque était M. Lamourette, et aussitôt certains individus poussèrent des cris de fureur et s'élancèrent sur l'ecclésiastique; une partie de l'assistance vint à son secours, et l'on se battit à coups de chaises. L'abbé Linsolas et deux autres ecclésiastiques furent jetés en prison. Pour se tirer d'affaire, ils firent valoir que Lamourette n'était pas encore installé, et que par conséquent, aux termes de la constitution civile ^ M. de Marbœuf devait être encore considéré comme archevêque de Lyon. Il n'y avait rien à leur répondre ; mais la municipalité les retint plus de trois mois en prison avec la dernière rigueur. Le comité des recherches lui-même fut d'avis de les remettre en liberté. Le département, sur les ordres du ministre de l'intérieur, réclama vivement l'exécution de cette décision. Mais la municipalité, qui était en guerre avec le département et voulait être souvera'uie

(1) Morin, Histoire de Lyon^ tome I, p. 333.

maîtresse à Lyon, les relâcha seulement quand il lui convint de ne plus les retenir.

Il y eut encore d'autres scènes scandaleuses ; la municipalité en profita pour faire une proclamation qui n'était nullement propre àcalmer les esprits.. • c|Les lois, disait-elle, nous ont donné pour évéque M. l'abbé Lamourette, et dès ce moment tous ceux qui s'efforcent de faire reconnaître l'évéque destitué sont des rebelles qu'il faut arrêter et punir... s Impossible de dire plus nettement qu'il n'y avait pour les catholiques ni liberté de conscience ni sûreté.

Ces violences dégoûtèrent tout à fait de la révolution bien des ecclésiastiques qui avaient d'abord hésité à rompre avec elle, et lui avaient supposé plus de sagesse. Plusieurs curés de Lyon et des faubourgs, qui avaient prêté serment tout d'abord, s'empressèrent de le rétracter. La même débandade eut lieu parmi les curés de campagne.

Dans le Lyonnais , le Beaujolais, le Forez, les curés les plus recommandables avaient accueilli favorablement la révolution. La constitution civile les mit dans la nécessité d'entrer en lutte avec elle, et souvent les municipalités prirent leur parti. A Montbrison et dans le^ays environnant il y eut des troubles assez graves à l'occasion de la constitution civile, qui exaspérait les populations. Dans les districts de Roanne et de Villefranche notamment, il était impossible d'installer des curés constitutionnels, tant les municipalités et les populationsjeur étaient hostiles.

Le directoire du 'département de Saône-et-Loire fut obligé (4 avril 1791) de déclarer au comité ecclésiastique que la majorité des ecclésiastiques du département n'avait prêté serment qu'avec restriction, et qu'il se trouvait dans le plus grand embarras. A Autun (ce sont des témoins non suspects, les jacobins, qui l'attestent), le scandale donné par l'évêque ne produisit point de mauvais résultat ; pas un ecclésiastique fonctionnaire ne prêta serment. Devant une opposition aussi nette à la constitution civile, le directoire de Saône-et-Loire jugea nécessaire de montrer une certaine modération, ce qui lui valut bientôt d'être dénoncé avec fureur par les jacobins.

Le chapitre d'Autun s'était très-nettement séparé de Talleyrand, et avait blâmé sa conduite. Des curés des diocèses de Chalon-sur-Saône et de Mâcon , annexés par l'Assemblée à celui

d'Autun, répondirent très- nettement à une lettre doucereuse que Talleyrand leur avait écrite en faveur de la constitution civile, a Votre apostasie, disaient-ils, n'a surpris personne : arrivé à ce point d'opprobre où rien ne peut plus avilir ni dégrader dans l'opinion, vous ne devez aspirer qu'à consommer votre iniquité et à en recueillir le fruit honteux. •

Dans les départements de l'Ain et du Jura , beaucoup d'ecclésiastiques croyant à tort qu'il fallait gagner du temps et que les choses s'arrangeraient , prêtèrent serment sans vouloir rompre avec l'unité. Mais il y eut aussi un nombre considérable de refus etde restrictions. Ces dernières mirent souvent les autorités dans l'embarras. Dans le district de Gex , le clergé avait été mieux éclairé : sur trente curés quatre ou cinq seulement ne firent point de restrictions. Le département de l'Ain, malgré son succès relatif, ne savait trop comment remplacer les curés refusants. Il fut bien plus embarrassé dans la suite. Déjà au mois de juin les serments étaient rétractés, les églises schismatiques désertes, tandis que les chapelles catholiques regorgeaient de monde ; et le département, furieux, adoptait des mesures de persécution.

Dans le Jura comme dans bien d'autres départements , les catholiques, privés de leurs églises, venaient en foule aux offices des couvents. Les autorités cherchèrent naturellement à les priver de cette ressource. Le comité ecclésiastique fut saisi d'une affaire assez curieuse. Le district de Poligny, furieux de voir les catholiques exercer le culte dans la chapelle des chanoinesses de Château-Châlon , envoya des commissaires chargés d'enlever les vases sacrés et d'empêcher la continuation des offices. L'abbesse, M"® de Stain, leur résista énergiquement en invoquant les droits de la conscience. Les femmes du pays s'attroupèrent et firent une véritable émeute, devant laquelle les commissaires jugèrent prudent de se retirer. Le comité (22 mars 1791) évita de se prononcer nettement, mais au fond donna raison à M""' de Stain.

Tout le monde a entendu parler de la résistance énergique que la Bretagne et la Vendée opposèrent à la révolution au nom de leur foi religieuse opprimée par la constitution civile du clergé ; mais on avait oublié qu'à l'autre extrémité, de la

France une province dont les habitudes et les traditions étaient toutes différentes, avait opposé au schisme une résbtance presque aussi énergique.

Grâce à M. Jules Sauzay (1), l'héroïsme religieux dont les populations franc-comtoises firent preuve pendant la révolution revit maintenant tout entier pour la postérité. C'est la révolution qui, dans ce livre à la fois si instructif et si éloquent, porte témoignage contre elle-même. Les décisions, les correspondances du département, des districts, des municipalités , les rapportsdes commissaires délégués par toutes ces administrations pour soutenir TËglise constitutionnelle et briser les résistances catholiques, tous les documents administratifs et judiciaires de l'époque qui ont rapport à la constitution civile ont été recherchés et mis en lumière par l'infatigable et courageux historien. Il a pu rétablir ainsi l'histoire religieuse non-seulement des villes du Doubs mais encore d'un grand nombre de communes, et mettre au jour bien des persécutions ignorées. Rien n'est plus triste , mais aussi plus instructif que de suivre M. Sauzay dans le détail infini des vexations et des persécutions sans nombre que la constitution civile, dès i79i , valut à cette province. L'historien, solidement appuyé sur des documents irrécusables et qui pour la plupart émanent des persécuteurs eux-mêmes, nous montre de la manière la plus saisissante la constitution civile amenant le trouble dans les plus petits hameaux, puis attirant sur eux les dénonciations, les emprisonnements, les expéditions militaires accompagnées de pillages et de brutalités de toutes sortes. Il établit que dans cette province le titre de non-conformiste entraînait la privation des droits les plus sacrés du citoyen, et que toutes les lois étaient scandaleusement violées par les autorités lorsqu'il s'agissait de tourmenter ceux qui ne voulaient pas reconnaître l'évêque constitutionnel 1

Et il ne faut pas oublier que la Franche-Comté avait accueilli avec bonheur la chute de l'ancien régime; que l'immense majorité du clergé, et surtout des ecclésiastiques dits fonctionnaires publics, était favorable à la révolution, que le siège de Besançon était occupé alors par un prélat étranger à la cour, tout occupé du soin de son diocèse, et disposé à toutes les concessions

(1) Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, 1868, 6tolûmes.

possibles, dans les matières qui ne touchaient ni à la foi ni à l'unité de l'Église.

Fort attachés au sol, les curés du Doubs restaient pour la plupart toute leur vie dans la même cure. Us formaient un clergé très-recommandable par ses vertus et ses lumières ; beaucoup d'entre eux étaient docteurs. Le département compta en tout pendant la révolution une vingtaine de prêtres mariés, un seul avait été curé (I). Ces ecclésiastiques n'avaient aucune complaisance pour la noblesse et jouissaient d'une grande influence dans les campagnes. La révolution ne les eut pour ennemis que lorsqu'elle blessa leurs consciences ; mais alors elle trouva en eux des adversaires décidés et qu'aucune considération humaine n'était capable de faire fléchir.

A Besançon sur soixante-douze prêtres tenus au serment , soixante-quatre le refusèrent : il ne fut donc prêté en tout que par huit prêtres fonctionnaires. Le directoire obtint en outre le serment de six ou sept anciens moines, et de M. Séguin, chanoine de la cathédrale, que son zèle pour la révolution avait fait nommer déjà président du directoire du département, en attendant mieux.

D'après les documents ofBciels, dans le Doubs, sur quatre cent quatre-vingt-dix prêtres soumis au serment cent six seulement le prêtèrent. Seize d'entre eux se rétractèrent dans la suite.

Dans l'ancien diocèse de Besançon, qui comprenait comme aujourd'hui le département de la Haute-Saône, neuf cent sept prêtres étaient assujettis au serment. Deux cent trente-sept le prêtèrent, mais soixante-cinq de ces derniers se rétractèrent pendant. la révolution. Le nombre des jureurs ne s'éleva donc qu'à un peu plus du quart. Au reste plus d'une municipalité rurale , désireuse de garder son curé, supprima dans son procèsverbal , les restrictions qu'il avait apportées à son serment, et le fit inscrire comme jureur, ce qui donna lieu dans la suite à de curieux débats. Les curés dans cette contrée montrèrent moins de courage que les vicaires, et, toute proportion gardée, le nombre des serments fut deux fois plus considérable parmi jbux. La résistance à la constitution civile n'était donc point, comme on l'a parfois prétendu, le produit d'un entêtement sénile.

Lorsqu'il s'agit de nommer l'évêque constitutionnel , le cha-

(1) M. Sauiay, tome I, p. 17.

noine Séguin fut élu par deux cent dix-huit voix sur deux cent soixante-deux. Vingt électeurs avaient donné leurs voix à l'archevêque dépossédé, M('de Durfort. Séguin hésita d'abord à accepter, puis disparut, pour méditer à son aise sur le parti qu'il devdt prendre. Mais conune il avait laissé prudemment son adresse , on vint le relancer dans sa solitude , et il consentit à accepter. W faut lire dans le livre de M. Sauzay (i) tous les détails de cette comédie. L'intrus envoya tout de suite au pape une lettre étonnante de dévouement (2) ; elle eut le succès qu'elle méritait.

Son installation eut lieu le 25 avril avec une grande pompe , et les révolutionnaires ne se firent pas faute de forcer leurs concitoyens à simuler une joie qu'ils étaient loin d'éprouver. Pour fêter ce glorieux avènement , la municipalité d'Omans prit ud arrêté , par lequel elle ordonnait de sonner toutes les cloches de la ville, tirer des fauconneaux, allumer des feux de joie, et enjoignait « à tous les citoyens de cette ville de mettre des lumières sur leurs fenêtres prenant jour sur la rue, sous peine de dix livres d'amende, pour exprimer la joie ressentie par les bons citoyens de l'installation du vénérable prélat (3). o

La commune fit notifier à M*' de Durfort l'intrusion de Séguin. Le vénérable prélat lui fit une réponse fort digne :

« .... Je déclare qu'ayant été pourvu par rautorité de l'Église de rarchevêché de Besançon, je ne puis en être dépouillé que par une démission volontaire, que ma conscience ne me permet pas de donner, ou par une déposition canonique, qu'avec l'aide du ciel je ne mériterai jamais. Il faut bien cependant que je cède à la force, et jeudi prochain je ne serai plus dans ce palais archiépiscopal. Je prie Dieu qu'il répande ses bénédictions sur un diocèse qui sera toujours cher à mon cœur, et dont je ne cesserai d'être le premier pasteur qu'au moment où je cesserai de vivre. »

Les communautés refusèrent de recevoir la visite canonique de Séguin. Le département envoya chez elles deux de ses membres , avec ordre de poser à chaque religieux , et à chaque religieuse cette question : a Reconnaissez-vous M. Séguin pour votre évêque? » Les personnes ainsi interrogées avaient parfai-

(i)Tomei, p. 381.

(2) M. Sauzay, tome I, p. 399.

(3) /^Itiein, p. 413.

tement le droit de refuser de répondre à une question aussi illégale, n y fut répondu pourtant, et d'une manière qui déplut fort au département , car trois religieuses et un capucin seulement reconnurent l'intrus. Huit jours après le département prit un arrêté qui ordonnait de fermer toutes les portes des chapelles et des sacristies des couvents a en attendant qu'on les louflt ou vendit».

Séguin eut beaucoup de peine à constituer son conseil^ qui^ aux termes de la constitution civile, devait être composé de seize vicaires épiscopaux. Il ofTrit à l'abbé Lompré , membre de la Constituante de devenir son vicaire épiscopal. Cet ecclésiastique, entraîné par le mouvement révolutionnaire, avait prêté serment ; mais, malgré ses préjugés politiques et jansénistes, il n'approuvait pas au fond l'établissement de l'Église constitutionnelle et ne voulait accepter aucune de ses dignités. La lettre qu'il écrivit à Séguin mérite d'être citée. Après l'avoir remercié de son offre , il explique ainsi son refus :

« Je ne suis pas devenu ultramontain, mais après deux brefs du pape qui seront suivis d'un troisième on aura beau assurer et soutenir qu'on est uni à l'Église de Rome et au saint-siége, une partie du royaume, le pape, les anciens évèques diront le contraire, les opinions seront horriblement divisées. Avant que le pape et le corps des évèques aient prononcé, soit dans un concile, soit par un acquiescement clairement exprimé sur la constitution civile du clergé, l'obéissance à l'Église me parait un provisoire raisonnable. Voilà ce qui m'empêche d'acquiescer à Totre proposition affectueuse. »

Le schisme aurait été bien vite terminé si tous les [ecclésiastiques constitutionnels avaient été aussi dégagés de toute ambition personnelle.

A cause du petit nombre de jureurs les remplacements ne purent s'effectuer dans beaucoup de communes ; dans beaucoup d'autres ils donnèrent lieu à des troubles. Des paroisses osèrent prendre la constitution au sérieux, et réclamèreAt le libre exercice du culte catholique à leurs frais. Nous verrons dans un autre chapitre quel fut le résultat de leurs efforts , et combien d'actes arbitraires et illégaux furent commis par les autorités dans le but de gagner des prosélytes au schisme constitutionnel.

La résistance à la constitution civile dans le nord et l'est de la France fut grave et réfléchie. Moins passionnées que celles du midi les populations catholiques de ces contrées souffrirent en silence. Dans certaines localités les révolutionnaires réussirent tout d'abord à exciter les paysans contre les curés insermentés, en les représentant comme des ennemis de la révolution, qui voulaient rétablir la dîme et les droits féodaux, les réduire en esclavage, etc., etc. Heureusement ces impostures n'eurent qu'un succès momentané. Du reste, même dans les pays révolutionnés, l'Église constitutionnelle ne rencontra aucune sympathie véritable, et tomba rapidement dans le mépris; la population au point de vue religieux fut divisée en catholiques et anticatholiques , mais non en catholiques et en constitutionnels. C'est un fait digne de remarque que l'Église constitutionnelle dans le nord de la France fut bien vite abandonnée de la plupart des prêtres dont la bonne foi avait été surprise , et réduite à un petit nombre d'ecclésiastiques ignorants et indignes , qui au moment de la Terreur et du culte de la Raison donnèrent les plus affreux scandales. Presque tous les évêques constitutionnels du nord de la France se déshonorèrent sous la Terreur.

Auprès des pieuses populations de la Flandre il était impossible que l'Église constitutionnelle obtint aucun succès. Une faible minorité prêta serment à Lille : trois curés sur sept faiblirent, mais il n'y eut en tout dans le district que trente-sept jureurs contre deux cent quinze refusants, d'après les pièces envoyées au comité ecclésiastique. Dans le district de Valenciennes il n'y eut que quatre serments contre centvingt-six refus et restrictions. Dans celui de Hazebrouck cinq serments et cent deux refus. Dans les autres districts, le serment fut refusé par la grande majorité des ecclésiastiques.

Les prêtres fidèles à leur devoir furent aussitôt persécutés par les autorités. Le curé de laMagdeleine de Lille ayant lu en chaire un mandement de l'évêque de Toumay contre la constitution civile fut condamné à une amende au profit des pauvres. Le procureur syndic de la commune requit contre ce mandement

a comme anticonstitutionnel propre à alarmer les consciences, et à faire naître des doutes sur plusieurs points qui concernent l'ordre public et sont formellement décidés par les lois de l'État. D La commune se mit sans vergogne à inventer des pénalités et à empiéter sur le pouvoir judiciaire, en défendant aux ecclésiastiques de publier ce mandement à moins de six cents livres d'amende et de saisie de leur temporel, sans préjudice des poursuites judiciaires.

Le curé de Saint-Martin de Dunkerque ayant lu en chaire le mandement de l'évêque dTpres contre la constitution civile, l'administration enjoignit presque au roi de le faire poursuivre par la justice.

Les curés de Cambrai protestèrent contre les innovations de l'Assemblée dans un écrit intitulé « Profession de foi des curés de Cambrai, d L'écrit fut déféré au tribunal, qui, le 29 janvier, le condamna comme incendiaire et de plus a tous les curés et vicaires , auteurs ou signataires de ce libelle fanatique , à payer solidairement une somme de six cents livres applicable à l'hôpital général, avec défense de récidiver à peine d'être poursuivis comme réfractaires aux lois et perturbateurs du repos public ». On trouva ce jugement excessif et arbitraire; le Moniteur lui-même (7 février) n'en parut pas satisfait.

Un oratorien nommé Primat fut élu évêque constitutionnel du nord. Il fut très-mal accueilli par les populations : dans la ville de Bailleul sa présence causa une émeute véritable. L'installation des curés intrus donna lieu à des scènes scandaleuses ; dans le seul district de Yalenciennes, ilfalluten installer soixantedix-sept. {Moniteur du 30 mai.) Déjà le directoire avait dénoncé à l'accusateur public et au comité ecclésiastique plusieurs curés qui avaient refusé de lire en chaire l'instruction apologétique de la constitution civile adoptée le 21 janvier par l'Assemblée.

La constitution civile ne devait pas mieux réussir en Artois. Dans la ville de Saint-Omer il n'y eut qu'un seul serment. A Boulogne on obtint celui d'un prêtre sacristain, et de quelques religieux qui voulurent faire du zèle, mais aucun prêtre fonctionnaire public ne le prêta. La grande majorité des curés de campagne montra la même fermeté : le clergé de ce diocèse avait profité de la magnifique instruction sur le schisme , que son pasteur, M«' Asseline, venait de publier.

Plusieurs prêtres de Saint-Pol publièrent une lettre énergique sur la foi menacée, qui obtint en peu de temps plus de trois cents adhésions dans le clergé. Dans le district de Saint-Fol il n'y eut que huit jureurs sur cent-trente ecclésiastiques.

Dans le diocèse d'Arras le serment fut refusé à peu près partout. Â Arras même sur onze curés un seul prêta serment. Le 23 janvier le département, qui manquait absolument de prêtres constitutionnels, prit un arrêté pour engager les municipalités à faire suppléer les réfractaires par un religieux ou un prêtre quelconque. C'était évidemment violer la loi, qui déclarait qu'en attendant, les insermentés devaient continuer leurs fonctions.

A Béthune le serment n'eut guère plus de succès qu*à Arras : les jacobins, furieux, écrivirent au comité ecclésiastique : a Les noirs et leurs partisans triomphent. » La fureur des révolutionnaires de cette petite ville était telle, que les réfractaires, qui pouvaient et devaient légalement continuer leurs fonctions, les interrompirent momentanément, de peur de se faire assassiner. Les communes les remplacèrent provisoirement par des prêtres raccolés au hasard , et les Jacobins demandèrent qu'on leur interdit de reprendre leurs fonctions. Les choses en étaient à ce point que le district de Béthune dut le 13 février inviter les réfractaires à ne pas reprendre leurs fonctions, à cause de l'exaltation de leurs ennemis « malgré les dispositions des corps administratifs, de les protéger de toutes leurs forces. »

Le statistique faite par les autorités du département a été conservée. Il y eut deux cent sept serments sur onze cent trente quatre ecclésiastiques, c'est-à-dire moins du cinquième.

Dans une lettre au comité ecclésiastique, datée du 3 mars, le directoire du Pas-de-Calais, constate ainsi l'humiliant échec que la constitution civile vient de subir dans son département:

a .... Les fonctionnaires publics qui ont prêté serment sont très* rares dans notre département. 11 sera très-difficile de trouver des sujets assez nombreux pour les remplacer, plus difficile encore de faire un choix qui en impose aux détracteurs de la constitution civile du clergé. Nous ne pouvons vous dissimuler que notre département est sur le point de voir naître une fermentation dangereuse... »

Ainsi donc le clergé constitutionnel du Pas-de-Calais n'avait pour lui ni la quantité ni la qualité, de l'aveu même de ses

LE SBEMENT EN PROVINCE (sUITE). 99

ardents défenseurs. Était-il étonnant que des populations chrétiennes ne voulussent pas se laisser imposer un pareil clei^é, €t qu'il y eût lieu de redouter une fermentation dangereuse?

Lorsqu'il s'agit de nommer un intrus, il y eut comme partout des abstentions. Certains électeurs aimèrent mieux protester en venant au scrutin , et en donnant leur voix au pape. On nomma un abbé Duflos, qui passait pour avoir un certain mérite : les révolutionnaires triomphaient déjà d'un tel choix, lorsque l'évéque élu leur joua le mauvais tour de refuser. On nomma à sa place Porion, curé à Saint-Omer, qui devait être une des hontes de l'épiscopat constitutionnel.

Le clergé d'Amiens adopta la formule suivante de serment restrictif :

« On nous demande de déclarer que nous obéirons à notre patrie, au roi, et à la loi! Ce sentiment n'est-il pas celui de tout Français? Avons-nous jamais cessé, nos chers frères, de yous prêcher cet amour pour la patrie, cette charité fraternelle, cette obéissance parfaite aux lois? Combien de fois n'avons-nous pas dit : « Soyez soumis aux lois, non-seulement pour éviter la colère de celui qui est chargé de nous les faire exécuter, mais pour votre conscience ! La puissance temporelle et la puissance spirituelle n'émanent-elles pas toutes les deux de l'autorité suprême? C'est pour obéir à Jésus-Christ, qui ordonne de rendre à César ce qui est à César, que je jure d'être fidèle à la nation, au roi, et à la loi ; d'obéir à tous les décrets sanctionnés par le roi, en exceptant formellement tout ce qui tient à la foi, à la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je suis ré-, solu de mourir. »

Cette formule reçut l'adhésion d'une foule de prêtres du diocèse. Les ecclésiastiques d'Amiens qui s'en servirent furent déclarés démissionnaires; c'était tout naturel, mais les autorités locales dénoncèrent cette formule comme séditieuse à l'accusateur public, empêchèrent les prêtres qui l'avaient adoptée de continuer leurs fonctions, et en commirent d'autres à leur place. Un curé d'Amiens s'appuya sur la loi elle-même , cita le prêtre si singulièrement commis à sa place devant le tribunal du district, et fit déclarer cette commission nulle. Les révolutionnaires jetèrent les hauts cris. L'Assemblée s'empara de l'afTaire, et tout en reconnaissant que les autorités locales avaient violé la loi, elle cassa le jugement parce que la décision des

100 GOIiSTITDTIOIf CIVILE DU CLERGÉ.

affaires de ce genre appartenait exclusivement aux municipalités. Nous reviendrons sur cette discussion, où le fanatisme antireligieux des Constituants, exalté déjà par les déceptions qu'ils avaient éprouvées se manifesta avec une violence digne de la Convention.

Les électeurs de la Somme choisirent pour évéque constitutionnel un étranger, Desbois Rochefort , curé de Saint-Andrédes-Arcsà Paris, qui fut jusqu'au concordat un des zélateurs les plus ardents de l'Église constitutionnelle. L'évéque véritable, M'' de Machault, l'excommunia nommément. Cet intrus eut peu de succès.

Dans le département de l'Oise un curé obscur et intrigant, le député Massieu, membre du comité ecclésiastique , obtint l'évéché constitutionnel. S'il faut s'en rapporter à la statistique du directoire, le serment fut prêté dans ce département pas la grande majorité du clergé, et pourtant, de l'aveu même des constitutionnels, le schisme y a été complètement éteint de très-bonne heure. Il est probable que les autorités ne firent pas attention à certaines restrictions ; d'ailleurs beaucoup de membres de ce clergé crurent tout d'abord que ce serment ne les obligeait à rien de plus que le serment civique prêté ,quelques mois auparavant, et le comité ecclésiastique, qu'ils en avaient prévenu, ne s'empressa point de les détromper. La plus grande partie du clergé de Beauvais le prêta ; il fut refusé au contraire par la presque totalité du clergé de Noyon, qui était alors ville épiscopale. Il y eut aussi beaucoup plus de refus dans le district de Noyon que dans les autres districts de l'Oise (1).

Le département de l'Aisne fut un de ceux où le clei^é fit de grands sacrifices à la conciliation et attendit le plus longtemps possible que ses prétendus réformateurs revinssent au bon sens. On ne négligea rien pour exciter les populations contre les prêtres fidèles, et nous avons parlé plus haut de l'abondante distribution de pamphlets qui leur fut faite par le directoire. Lorsque l'évéque de Soissons voulut à son tour publier une lettre pour défendre ses principes, les autorités locales la saisirent chez l'imprimeur, et brisèrent les planches.

(1) £a municipalité de Noyon envoya nn piquet de garde nationale dans cbaiiae église le jour où il fallut lire le mandement de Massieu. (Délibération du 15 ayriL)

LB SERMENT EN PBOYINGE ( SUITE). iOi

Il ne put la faire réimprimer qu'à Paris, et pourtant le directoire du département, écrivant au comité ecclésiastique, le déclarait un prélat c recommandable par son humanité et ses vertus chrétiennes o, tout en annonçant qu'il allait faire nommer un intrus à sa place. Voilà comme les révolutionnaires modérés comprenaient la discussion, même avec les adversaires auxquels ils décernaient les louanges les moins suspectes.

Les deux évéques de Laon et de Soissons soutinrent courageusement la lutte. Le clergé des villes ne se laissa point séduire. Les curés et vicaires s'unirent presque tous pour déclarer qu'ils prêtaient serment pour le civil, mais que pour le spirituel ils adhéraient au jugement que porterait le chef de l'Église de concert avec les évoques, a ne voulant, disaient-ils, rien faire en cette circonstance qui puisse préjudicier en rien ni aux intérêts de la religion, ni à ceux de l'État, qui sont pour nous également cbers et sacrés o. Rien ne vexait les révolutionnaires comme des protestations de ce genre, car elles étaient bien faites pour réfuter les calomnies qu'ils avaient répandues contre le patriotisme du clergé, et pour fixer enfin l'attention sur le vice fondamental de la constitution civile. L'administration s'empressa de déclarer que c'était une coalition formelle contre la loi, et qu'un pareil serment était nul. Les ecclésiastiques de Saint-Quentin persistèrent, et demandèrent acte de leur déclaration. Un arrêté du département les déclara déchus de leurs fonctions. Les considérants de cet arrêté sont curieux à étudier.

Le département disait d'abord que ce serment restrictif était contraire à la Déclaration des droits de l'homme et empiétait sur le pouvoir de l'Assemblée I II lui adressait encore bien d'autres reproches.

«... Considérant que ce serment tend à anéantir les articles 4 et 19 du titre !«' du décret du i2 juillet 4790, qui défendent aux évéques et autres ecclésiastiques de manifester au Pape d'autres sentiments que le témoignage de l'unité de la foi et de la communion^ qu'ils devaient entretenir avec lui, et de ne reconnaître dans Tévêque de Rome aucune autorité en aucun cas, et sous quelque prétexte que ce soit.

« Considérant que les curés , vicaires et habitués des paroisses de Saint-Quentin en déclarant adhérer à l'avance au jugement du pape sur la Constitution du royaume > abjurent la qualité de citoyen français.

ensemble les droits nationaux inaliénables et sacrés de rhomme, et profanent la liberté, en se prosternant aux pieds d'un souverain étranger, à qui ils doi\ent le simple témoignage d'unité de foi et de communion »

II eût été bien plus court de dire qu'un décret de l'Assemblée défendait les restrictions; mais les administrations étaient alors possédées de la manie de faire de la théologie et de foudroyer les réfractaires dans leurs arrêtés. On doit remarquer dans les considérants de celui-ci l'afTectation avec laquelle le directoire mêlait la constitution politique et la constitution civile du clergé.

Le curé de Vervins, ainsi que beaucoup d'autres, offrit de prêter serment avec restriction a de tout ce qui pourrait jamais être contraire à la religion ». Inutile de dire qu'il fut déclaré déchu de ses fonctions.

On avait tout fait pour exciter les populations contre les prêtres non-conformistes. On réussit dans certaines localités, mais dans d'autres il n'eût tenu qu'aux curés réfractaires de soulever leurs paroissiens. Beaucoup de curés de campagne, intimidés par les autorités , ou espérant encore qu'on n'en viendrait pas au schisme , prêtèrent serment, sans réussir à apaiser les révolutionnaires, qui les poursuivaient toujours de leur défiance.

Les prescriptions de la loi sur le remplacement des insermentés furent aussi violées dans ce département. Un curé de Château-Thierry avait refusé le serment : le directoire du district lui interdit tout^ fonction curiale, l'expulsa du presbytère, le remplaça par un capucin, et interdit à ses vicaires de dire la messe, même dans les églises constitutionnelles. Le comité ecclésiastique, saisi de l'affaire, répondit le 8 avril 1791 : a Les administrateurs du district ont excédé leurs pouvoirs, se pourvoir au directoire du département, b

Lorsqu'il s'agit de nommer un évêque constitutionnel, il fut fortement question de nommer l'abbé Grégoire; mais l'abbé MaroUes, Constituant et curé à Saint- Quentin, s'était fait applaudir dans les clubs par les démagogues, et ses partisans faisaient valoir qu'il était du pays. Cependant aucun des deux ne fut nommé , et les sucrages des électeurs se portèrent sur un vieillard respectable , l'abbé Flamain , prémontré , ancien abbé de Cuissy, qui refusa poliment mais catégoriquement. Beaucoup^

LE SERMENT EN PAOYINCS (sUITE}. 103

d'électeurs n'étaient pas venus à ce scrutin, il fallut recommencer l'élection^ et MaroUes fut nonmiél Talleyrand le sacra en même temps qu'Expilly : ces deux premiers évéques de l'Église constitutionnelle étaient destinés à une fin misérable.

H'^ de Bourdeilles^ l'évoque légitime de Soissons^ avait été contraint de quitter son palais épiscopal. Il se retira au séminaire, d'où l'administration voulut encore le chasser. Le 25 février il fit paraître un mandement énergique contre MaroUes; on ne garda plus alors aucune mesure. Nous avons trouvé dans une lettre d'un ancien maire de Soissons, nommé Goulliard, au comité des rapports 9 des détails curieux sur la situation religieuse de cette ville. Il se plaint beaucoup du parti de l'ancien évoque,

« Qui est formée dit-il^ de tous les chanoines de la ci-devant cathédrale^ sauf un; tous les prêtres^ hors deux ou trois curés (les frères des écoles chrétiennes sont aussi rebelles^ et détournent leurs élèves de Tobéissance à la loi)^ plusieurs dévotes séduites^ plusieurs maisons de Soissons et des premières^ et encore de nouveaux convertis parmi les laïques^ mais seulement en apparence^ plus dangereux que des adversaires déclarés^)» (en note) : Gens de loi et de pratique ; partie de Tancien bailliage est au tribunal de district... »

Viennent ensuite des injures contre les non-conformistes :

«....Ce genre de dissensions ne serait que méprisable si M. de Bourdeilles s'était tenu éloigné de Soissons ; il y est revenu avant hier^ il habite la maison d'un chanoine. C'est là que se rallient les mécontents^ c'est là que se préparent les actes schismatiques. C'est dans cette humble demeure que se forgent les foudres prêtes à être lancées contre l' évoque de ce département^ contre le petit nombre d'ecclésiastiques qui ont fait le serment^ contre les coopérateurs de M. MaroUes^ contre les patriotes, v

M. de Bourdeilles a mis la cathédrale en interdit, on ne va plus qu'aux chapelles a... On pense que le district devrait fermer ces chapelles au public. . . » Le district est ferme, mais le tribunal est faible ; plusieurs de ses membres , entre autres le commissaire du roi , ne sont point venus à l'installation de MaroUes. La municipaUté est à peu près de même a... La société des amis de la Constitution, de Soissons (c'est l'auteur de la lettre qui la pré-

i04 CONSTITUTION CIVILE BU CLERGÉ.

side), sera attentive à vous dénoncer tout ce qui méritera votre attention : elle est nécessaire pour suppléer le tribunal de district et la municipalité». L'Assemblée n'acceptait que trop facilement de pareilles offres de service ; elle ne se doutait guère que dans quelques mois ces sociétés opprimeraient les corps administratifs et les tribunaux^ et qu'elle serait même réduite à dénoncer leurs excès au pays sans être en état de les réprimer efficacement.

Bientôt M^' de Bourdeilles fut forcé de quitter Soissons, et la populace le poursuivit en faisant pleuvoir les pierres sur sa voiture. On avait fait courir mille bruits absurdes, mille calomnies sur son compte; on avait répandu dans le peuple qu'il avait donné cent écus pour faire assassiner MaroUes.

Ce dernier avait été installé en triomphe et nommé tout de suite président des Jacobins de Soissons. Il laissa les autorités civiles persécuter les orthodoxes comme il leur plaisait, et s'occupa surtout à parader dans les fêtes et dans les banquets civiques, qu'il affectionnait particulièrement.

A peine MaroUes fut-il installé qu'il y eut une masse de rétractations, et l'apparition des brefs pontificaux qui condamnaient la constitution civile et MaroUes nommément ne fit qu'accélérer le mouvement. Les révolutionnaires avaient beau faire les menaces les plus terribles, et se livrer même dans les égUses à des violences coupables contre les rétractés, les prêtres quittaient en foule l'Église constitutionnelle , ou pour mieux dire refusaient d'y entrer définitivement. En avril 1791 le seul district de Vervins comptait quarante-deux curés rétractés, et quatre mois après quatorze autres étaient revenus à l'orthodoxie. Le district de Soissons en un seul jour recevait treize (1) rétractations, et peu de temps après il en recevait encore douze autres.

Il en était de même dans tout le département. Le mouvement gagnait les populations. Les prêtres constitutionnels étaient détestés , et même dans les locaUtés où ils étaient le moins mal vus les paysans se moquaient de leur zèle affecté et de leurs protestations de dévouement à la nation, en disant qu'ils baptisaient au nom du Père, du Fils, et de la Nation, et les appelaient

(1) E. Fleury, Le clergé de PAlsne pendant la Révolution, tome I, p. 259 et nïr.

les juraciers. A Pontavert, il fallut appeler des troupes pour installer l'intrus.

Les rétractations devenaient de plus en plus nombreuses, et elles émanaient des hommes les plus considérés ; aussi l'administration jugea-t-elle prudent de faire les remplacements sans bruit, pour ne pas trop attirer l'attention sur le naufrage de l'Église constitutionnelle. Là comme partout les autorités civiles s'immiscèrent d'une manière scandaleuse dans l'administration spirituelle des paroisses. Ainsi, la municipalité de Vadencourt défendit au curé réfractaire non remplacé de faire faire leur première communion- aux enfants de la paroisse, « de peur que ces enfants ne devinssent imbus des sentiments inconstitutionnels de ce réfractaire (1) d .

A Saint-Quentin, à Soissons, à Laon, les catholiques se pressaient en foule dans les églises des religieuses. A Laon l'esprit catholique était très- vif ; Gorsas s'en plaignait vivement dans son journal de Paris.

Il ne restait plus à MaroUes au bout de quatre mois qu'un nombre assez restreint d'adhérents , et beaucoup d'entre eux paraissaient disposés à l'aban^nner. Menacé de n'avoir plus bientôt de clergé constitutionnel, il entreprit de s'en composer un. Généralement les sujets ordonnés prêtres par les intrus étaient fort mal choisis : MaroUes sur ce point dépassa ses confrères, et peupla le diocèse de prêtres ignorants et vicieux, qui furent partout un sujet de scandale.

Dans le département des Ardennes le clergé montra dès le premier jour une vive répugnance pour la constitution civile , et ne se laissa point abuser. Le territoire compris dans ce département faisait partie comme aujourd'hui de l'archevêché de Reims, occupé alors par un respectable prélat, M^ de Talleyrand-Périgord, oncle de l'évêque d'Autun. Les autorités du département de la Marne , dans leur correspondance avec le comité ecclésiastique, rendaient hommage à ses vertus, tout en travaillant à l'expulser.

La constitution civile avait créé pour le département des Ardennes un évêché nouveau, dont le siège était fixé à Sedan. L'archevêque de Reims, dès qu'il fut question de nommer un évêque, fit une lettre pastorale destinée à éclairer les électeurs

(1) Ed. Fleury.

106 GONSTimnON CmiJS du CLSEOf .

sur le caractère schismatique des élections qu'on voulait leur faire faire. Il publia aussi son adhésion à la célèbre instruction de l'évoque de Boulogne sur l'autorité spirituelle. Le clergé des Ardennes se montra docile à la voix de son pasteur ; le directoire du département^ irrité de l'opposition qu'il rencontrait, se réunit pour travailler au salut de l'Église constitutionnelle.

Le procureur général syndic fit un long discours rempli de curieuses révélations. Il constata que tout d'abord, au début de la révolution, avant qu'il fût question de la constitution civile , les ecclésiastiques avaient prêté très-volontiers le serment patriotique, — a avec quel empressement ils se sont présentés au serment civique quand ils l'ont cru nécessaire à leur élévation dans le nouvel ordre social établi par la constitution même !.. » Mais Tor pur s'est changé en un plomb vil, mais cet enthousiasme patriotique, qu'il est bien forcé de constater, a fait place à d'autres sentiments :

« Quelle conduite a remplacé celle qui d>bord les avait si essentiellement honorés? Quels principes , quelles vertus farouches ont succédé aux sentiments de patrio^me dont les peuples s'étaient plu à recevoir d'eux les premiers exemples. Pourquoi cette résistance à la répétition d'un engagement^ qu'on ne leur demande pas daus d'autres termes que ceux auxquels ils ont précédemment souscrit. »

C'est la constitution civile qui est cause de ce changement , mais le procureur général syndic ne veut pas le reconnaître malgré l'évidence ; il aime mieux faire un impudent mensonge sur la portée du serment. Le reste du discours est rempli de cette théologie falsifiée en l'honneur delà constitution civile, qui était alors à la mode chez tous les procureurs syndics de France. Sur ses réquisitions, le conseil (26 janvier) arrêta : 1* Qu'il dénonçait au comité des recherches l'instruction de l'évêque de Boulogne adoptée par l'archevêque de Reims , comme inconstitutionnelle ;

^ Que sans retard on s'occuperait des élections des curés;

3*^ Qu'en attendant, les vides opérés par les retraites efTectuées seraient comblés provisoirement par les administrateurs du district qui choisiraient des prêtres du diocèse ;

i^ et 5^ Que cet arrêté serait envoyé aux comités ecclésiastique et des recherches.

Le directoire rendit compte au comité ecclésiastique de sa

LB SERKENT IN PROYINCS ( SUITE ). 107

manière d'agir à l'égard des réfractaires. Il lui expliqua qu'il avait pris sur lui d'envoyer des curés provisoires uniquement pour éviter les troubles qu'aurait occasionnés la privation des secours spirituels^ sans avoir l'air de se douter que l'Assemblée venait de trancher la question par son instruction du 21 janvier. Le comité lui répondit en ces termes le 2 février :

c Le comité ecclésiastique, messieurs, a reçu, avec votre lettre du 25 janvier, un exemplaire imprimé de votre délibération du 26 du même mois. Le comité ne peut qu'approuver le zèle avec lequel vous surveillez l'exécution de ses décrets , et vous invite à vous conformer exactement à l'instruction décrétée par l'Assemblée nationale le 21 janvier... » Cette dernière phrase contient une désapprobation implicite delà conduite du directoire; une infraction aussi grave méritait pourtant un blâme bien plus accentué. Mais ce directoire paraissait admirablement disposé à chasser les pasteurs légitimes, et le comité trouva sans doute qu'on pouvait bien passer quelques illégalités à une administration si bien disposée.

n y avait eu tant de restrictions que le comité invita les autorités à admettre facilement les serments pour valides.

Le curé de Rocroi avait fait précéder le sien d'un préambule restrictif. La municipalité, qui voulait le conserver, jugea plus commode de supprimer ce préambule dans son procès- verbal ; mais le curé protesta et déclara que pour la tranquillité de sa conscience il fallait que le préambule fût publié. La municipalité, très-inquiète, consulta le comité ecclésiastique, qui lui répondit que ce serment n'était pas très-régulier, mais qu'il fallait attendre pour voir comment le curé se comporterait avec le nouvel évéque, qu'on garderait ainsi l'espoir de conserver un homme bien posé et influent (9 avril ). Le manque de sujets obligeait le comité à composer avec ses principes.

Le directoire de la Marne, pour décider l'archevêque de Reimsà se soumettre, entreprit de lui prouver que les innovations de l'Assemblée étaient parfaitement légitimes, parce que Jésus-Christ n'avait pas fixé lui-même les circonscriptions diocésaines. Ainsi donc, parce que l'archevêché de Reims n'était pas délimité dans les quatre évangiles, avec l'énumération des villes et villages qu'il devait contenir, il en résultait que le pouvoir civil avait seul le droit de faire ce que Jésus-Christ n'avait pas fait , et de conférer ou de retirer à l'archevêque suivant sa

108 CONSTlTUTlOlf CIVILS DU CLERGÉ.

fantaisie, la juridiction spirituelle sur tel ou tel pays! Cette ineptie que Camus et l'Assemblée avaient mise en circulation se retrouve dans beaucoup de documents administratifs de cette époque. Le directoire essaya aussi d'effrayer le vénérable prélat en lui disant qu'il fallait se soumettre à la constitution civile pour a empêcher la ruine de la foi » . C'était encore une expression à la mode : on traitait de calomniateurs les catholiques qui paraissaient craindre pour la religion ; on prétendait au contraire que les partisans de la révolution brûlaient pour la foi de de nos pères du zèle le plus pur; et cependant les gens qui soutenaient tout cela disaient en même temps aux prêtres fidèles que s'ils ne se hâtaient de prêter serment la religion périrait peut-être en France par leur faute. Us disaient successivement blanc et noir avec la même mauvaise foi.

On nomma évêque constitutionnel Diot, curé de Vanderesse, dans les Ardennes. Gomme son voisin Marolles, il devait se déshonorer pendant la révolution. Parmi le nombreux clergé de Reims un très-petit nombre seulement prêta serment. Dans une lettre du U mars , le directoire du département annonça au comité ecclésiastique que la constitution civile n'avait réussi ni à Reims ni àChàlons, ni dans le reste du département. Il avait déjà connaissance de plus de cent soixante refus purs et simples, et savait qu'il en recevrait encore d'autres. Il fallait ajouter aux refusants beaucoup de curés de campagne qui avaient fait des restrictigns,

«... Que nous eussions désiré pouvoir admettre. Nous espérons trouver dans les religieux supprimés assez de sujets pour remplacer les prêtres de campagne. La réduction des cures dans les villes on diminuera le nombre, mais nous craignons que le district de Reims ne puisse remplacer ceux qui lui sont nécessaires dans les circonstances actuelles^ et pour l'exercice du culte^ et pour l'éducation de la jeunesse, et pour former le conseil du nouvel évoque... »

Le directoire ne paraissait pas avoir de meilleures nouvelles des autres districts. Cette lettre ne laisse aucun doute sur l'insuccès complet de la constitution civile dans cette contrée.

Le diocèse de Langies (Haute-Marne) était alors dirigé par un prélat éminent, M^ de la Luzerne, qui exerça une grande influence sur l'épiscopat et le clergé français pendant la révolution. Le directoire se montra très-facile pour les serments

restrictifs, en compta comme bons qu'il aurait dû rejeter, mais ne putvenirà bout, malgré sa bonne volonté, de faire les affaires de l'Église constitutionnelle. Il dut constater son échec dans une lettre adressée le 30 mai au comité ecclésiastique :

« Il est bien vrai, messieurs, qu'un très-grand nombre de fonctionnaires publics ecclésiastiques ont prêté leur serment avec des restrictions que la loi défend, mais ceux qui sont dans ce cas sont tous des gens de mœurs douces et tranquilles, incapables de prêcher aux fidèles confiés à leurs soins d'autre morale que celle de la paix et de l'union. Cette paix si désirable ne serait peut-être réellement compromise que dans le cas où par une rigueur déplacée on enlèverait aux habitants des campagnes des pasteurs auxquels ils sont aussi sincèrement attachés... »

Quelle sanglante satire de la constitution civile le direc* toire faisait là sans y penser! Il demandait l'autorisation d'attendre l'installation de l'évéque constitutionnel pour prendre un parti à l'égard de tous ces prêtres. S*ils se soumettaient à l'intrus, il croyait très-opportun de regarder leurs serments comme valides , car beaucoup de villages du département demandaient vivement à conserver leurs curés. Son espoir devait être trompé, les prêtres qui avaient fait des restrictions ne pouvaient rconnaître un intrus , puisqu'en réservant les droits de l'Église ils avaient d'avance protesté contre lui. Le comité ecclésiastique, qui sentait la nécessité de n'être pas trop exigeant, lui répondit le 3 juin qu'on pouvait ne pas tenir compte des restrictions si l'on croyait leurs auteurs disposés à reconnaître l'évéque constitutionnel.

Dans l'Aube le nombre des refus avait été fort considérable : en outre beaucoup de curés, qui avaient prêté serment tout d'abord, se rétractèrent bien vite. Le directoire du département ne se montra pas plus intelligent que tant d'autres, et écrivit au comité ecclésiastique pour lui demander si ces curés pouvaient continuer leurs fonctions jusqu'à leur remplacement.

La défection de Loménie de Brienne eut tout de suite les plus funestes effets : on ne pouvait croire qu'un homme qui devait tant à Louis XVI, qui avait été son premier ministre, fût passé aux révolutionnaires. Il était aussi difficile de s'imaginer qu'un archevêque , qu'un cardinal pût sciemment déserter la défense des droits les plus essentiels de l'Église et du saint-siége. En

liO CORSTlTimON CIVILE DU CLERGÉ.

voyant ce cardinal adhérer à la constitution civile, et en entendant ses explications ambiguës, bien des ecclésiastiques durent croire qu'il y avait quelque chose de vrai dans les bruits annonçant la prochaine approbation du pape^ et un arrangement qui allait tout concilier. Tous les prêtres fonctionnaires publics du district de Sens, à l'exception de l'abbé Costel, curé de Froissy et membre de la Constituante, prêtèrent serment à l'imitation de leur archevêque. Beaucoup de prêtres des départements de Seine-et-Marne et Seine-et-Oise, dont les paroisses faisaient alors partie du diocèse de Sens, se laissèrent également entraîner.

L'évêché d'Âuxerre avait été réuni par la constitution civile à celui de Sens ; mais Loménie n'en était pas l'évêque légitime, et là son exemple avait bien moins de force qu'à Sens. Les curés d'Auxerre envoyèrent le 13 janvier au comité* ecclésiastique une pétition contre la constitution civile. Cette pièce est remarquable par sa fermeté dans la doctrine et sa modération dans la forme. Le district de Tonnerre, écrivit aussi au comité , mais pour se plaindre des réfractaires qui lui donnaient de l'inquiétude.

En Lorraine les innovations religieuses de l'Assemblée furent vivement combattues. On avait eu soin de répandre des apologies de la constitution civile dans le département de la Moselle. Ce fut bien inutile; la correspondance de la municipalité de Metz avec le comité des recherches prouve que la constitution civile éprouva dans cette ville un échec complet. Les municipaux, sans rien préciser, se plaignirent qu'on menaçât les ecclésiastiques patriotes, et déclarèrent que tous ceux qui leur adresseraient ces prétendues menaces seraient livrés aux tribunaux. Pour laisser le temps de réfléchir davantage sur les avantages matériels de l'Église constitutionnelle et les dangers d'un refus, ils décidèrent que les refus de serment ne seraient dénoncés que huit jours après le délai légal. Malgré toutes ces précautions, sur onze curés de Metz deux seulement prêtèrent serment et la majorité du clergé des campagnes montra beaucoup de fermeté. Le directoire du département était obligé d'avouer dès le mois d'avril qu'il manquait de prêtres constitutionnels, et qu'il était forcé de surseoir aux remplacements.

L'évêque de Verdun fit contre la constitution civile un mandement qui remplît de fureur les autorités locales. Des pour-

LE SERXENT EN PROVINCB ( SUITE}. 111

suites furent dirigées contre les auteurs , imprimeurs, et colporteurs de ce mandement. Le réquisitoire de l'accusateur pid)lic près le tribunal d'Étain est réellement curieux.

«... L'auteur de cet ouvrage, y est-il dit, avance des assertions et des maximes contraires aux lîTres saints, aux décisions des conciles et à ce qu'il y a de plus connu dans l'histoire ecclésiastique ; pour les établir il abuse pardessophismes subtils et dangereux des autorités les plus respectables. .,,Cet ovvrage de ténèbres vomi dans le dises* potr des anti-constitutionnaires est capable de porter le trouble et l'alarme dans les conscience timorées... »

La majorité du clergé de la ville épiscopale refusa tout de suite le serment, mais il n'en fut pas de m^me dans le reste du département; on attendit généralement les brefs du pape.

A Nancy le serment fut refusé par la presque totalité du clergé. Les électeurs convoqués pour nommer l'évéque constitutionnel montrèrent fort peu de zèle; mais en revanche ils réclamèrent vivement le payement de leurs frais de voyage et de séjour. Le procureur général syndic en fit part au comité des recherches. Châtelain, chanoine de Toul, fut nommé, et refusa ; un oratorien nommé Lalande fut élu à sa place. Le 22 mars le département prit un arrêté contre les ecclésiastiques fonctionnaires publics qui attaquaient en chaire la constitution civile, et leur ordonna de s'abstenir de toute censure de ce genre en attendant leur remplacement. Il aurait donc fallu, lorsqu'on cherchait à tromper les populations sur le compte de la religion et sur leur propre compte, qu'ils renonçassent à les éolairer, et à se défendre contre les calomnies dont on les accablait. Le directoire était du reste fort zélé pour le schisme. Les paroisses d'Arnence , de Laitre , des Aunes , et de Dammartin lui ayant demandé de conserver leurs curés, il rejeta leur demande en déclarant o que c'est une espèce d'attentat de proposer à l'administration, à qui le maintien en est confié, de conserver dans leurs fonctions des ecclésiastiques qui résistent ouvertement à la loi. »

Dans les Vosges la constitution civile obtint le premier jour beaucoup de serments, mais ce n'était qu'un succès passager, et bientôt les autorités crurent nécessaire de recourir à la persécution. L'évéque de Saint-Dié mit les révolutionnaires en fureur, en adoptant la formule si digne et si modérée de l'évéque

il2 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

de Clermont. Le corps municipal de Saint-Dié prit une délibération violente a contre un prélat qui jusqu'ici ne s'est fait connaître que par ses vertus s . Les autorités firent aussi les menaces les plus sérieuses aux distributeurs de son mandement, et ordonnèrent d'en arrêter l'impression. Le procureur général syndic PouUain-Grandpré, qui plus tard joua un rôle politique, se signala par la violence de ses réquisitoires contre les catholiques. Le 24 mars le directoire du département écrivait au comité des recherches pour lui demander de faire décréter une loi qui obligeât les confesseurs à prêter serment. Le 15 avril il se plaignait encore au même comité de l'attachement des fidèles aux anciennes doctrines. Les réfractaires restaient tous dans leurs paroisses, et disaient bien haut qu'en dépit des décrets révolutionnaires ils étaient les véritables pasteurs.

« Cette doctrine répandue avec profusion, disait le directoire, produit les effets les plus dangereux. Dans plusieurs paroisses, et surtout dans les paroisses des villes, un grand nombre de citoyens fuient les paroisses, et regardent les nouveaux curés et tous les ecclésiastiques assermentés comme des schismatiques. Cette portion d'âmes égarées n'acquitte plus les devoirs de paroissien que dans des temples desse^ vis par les détracteurs de la loi. »

Ces dissidents, il est vrai, invoquent la liberté; a mais les hommes qui se révoltent contre la Constitution (ce n'est plus de la constitution civile que parle le directoire) méritent-ils qu'on leur en applique les bienfaits?... b Ainsi donc, selon ces administrateurs, on méritait d'être soumis à des peines arbitraires quand on ne voulait pas s'incliner devant la théologie de l'Assemblée. Sans se prononcer nettement, ils invitaient le comité à porter son attention sur la situation présente , et à prendre des mesures rigoureuses. Six jours après, avant même que sa réponse pût arriver, ils prenaient un véritable arrêté de persécution dont nous rapporterons plus loin les dispositions.

Il n'est pas possible de contester que la constitution civile blessât profondément le sentiment catholique , quand on voit les populations les plus différentes de mœurs, de traditions , et

d'habitudes y la repousser avec mépris et indignation. Qu*y avait- il de conunun en 1791 entre la Bretagne et l'Alsace? Ni les souvenirs, ni la langue, ni les mœurs. L'unité catholique depuis les guerres de religion était restée intacte en Bretagne. L'Alsace au contraire était profondément divisée au point de vue religieux. Entre ces deux provinces si différentes , il n'y avait qu'un lien , la foi catholique , et cependant sans avoir pu s'entendre, séparées qu'elles étaient par de vastes provinces où l'indifférence religieuse avait déjà exercé des ravages , elles se sont tout de suite signalées entre toutes par leur énergique résistance à la constitution civile; et dans les deux pays les populations se sont levées contre elle avec leurs prêtres qu'elles ont encouragés et soutenus. Nous osons inviter ceux qui ne veulent voir dans le mouvement religieux de 1791 qu'une intrigue nobiliaire et sacerdotale à réfléchir sur cette coïncidence.

Quelquefois aussi on a prétendu qu'il fallait avant tout attribuer l'avortement de l'Église constitutionnelle à la guerre acharnée qui lui fut tout de suite déclarée par les évéques. Le clergé inférieur dominé, entraîné par des prélats qui obéissaient avant tout à leurs rancunes politiques, aurait suivi aveuglément dans cette voie ceux qu'il avait l'habitude d'écouter et de respecter, comme il les aurait suivis dans toute autre.

Il est certain que la conduite de l'épiscopat français pendant la persécution révolutionnaire ne saurait être trop admirée. Mais il serait souverainement injuste de représenter le clergé inférieur et les fidèles, comme lui ayant simplement obéi par habitude et machinalement. Que les révolutionnaires aient avancé une pareille assertion, on le comprend! Leurs efforts ont toujours tendu à rapetisser l'importance du mouvement religieux qui eut lieu en 1791, et à le représenter comme inspiré et dirigé uniquement par une politique rétrograde. En examinant de près comment les choses se sont passées on reconnaît bien vite la fausseté de cette assertion pour toute la France : pour l'Alsace en particulier il est clair comme le jour que la résistance opposée à la constitution civile, par le clergé et les populations, doit être uniquement attribuée à une ferme conviction de son hétérodoxie. La haute Alsace dépendait de l'évêque de Bàle ; ce prélat était inconnu des populations et se faisait remplacer par un suffragant qui en fait était le véritable évêque ; et cet évêque , c'était Gobel 1 Bien loin d'encourager son troupeau

à la résistance « ce pasteur infidèle avait donné l'exemple de la faiblesse; et pourtant il y eut dans son diocèse moins de défections que dans beaucoup d'autres dont les évéques s'étaient admirablement conduits.

Le diocèse de Strasbourg n'avait sans doute point pour évêque un lâche déserteur de la foi : mais de tous les prélats du royaume, le cardinal Louis de Rohan était bien celui dont les moti& pouvaient être le plus légitimement suspectés lorsqu'il exhortait ses diocésains à repousser la constitution civile. Il avait par ses nombreux scandales beaucoup contribué à discréditer l'épiscopat ; on s'en était même autorisé pour attribuer à tous les évoques de grande famille une conduite semblable à la sienne. Personne ne pouvait avoir moins d'autorité pour répondre à ces révolutionnaires qui cherchaient à donner le change sur leurs mauvaises intentions , en tonnant contre la vie scandaleuse des bénéficiers nobles et opulents, et en pérorant hypocritement sur la nécessité de réformer le clergé et de le ramener aux habitudes de la primitive Église. L'ex-grand aumônier de la cour, qui perdait par la faute de la révolution des bénéfices dont le revenu s'élevait à plusieurs centaines de mille livres, aurait toujours été suspect en la combattant, quand bien même la sincérité de son zèle religieux n'aurait pu faire l'objet d'aucun doute.

Le parti révolutionnaire ne manqua point d'exploiter contre la religion le caractère trop connu de l'évéque de Strasbourg dès qu'il fut sûr de l'avoir contre lui. Il espérait qu'un tel prélat serait aisément abandonné pour un intrus. Mais toutes les manœuvres des ennemis de l'Église furent sans résultat ; ces populations pieuses et réfléchies virent les choses de plus haut. Elles comprirent trè&-bien qu'il ne s'agissait nullement du prince Louis de Rohan , mais des droits les plus sacrés de l'Église universelle, et elles défendirent leur foi avec énergie et persévérance. On pouvait tout craindre du cardinal de Rohan. Comme lui, Loménie était cardinal, possesseur d'un grand nombre de bénéfices opulents, il devait beaucoup à Louis XVI, tout paraissait devoir l'attachera l'ancien régime; et pourtant il avait jugé plus sûr de courtiser la révolution. L'évéque d'Âutun, grand seigneur et prélat très-mondain, comme Loménie et Rohan, avait suivi l'exemple du premier. L'évéque de Strasbourg n'avait qu'à les imiter! il était sûr d'être accueilli par les révolutionnai-

LE SERMENT EN PROVINCE (sUITE). 115

res avec le même empressement Quand l'épiscopat rapportait des honneurs et des richesses, il en avait profité et mal profité, comme Loménie et Talleyrand ; mais du moins il eut le mérite de ne pas suivre leur exemple jusqu'au bout , et resta fidèle à la cause de TÉglise quand au lieu d'honneurs et de richesses elle ne valut plus à ses évéques que l'exil et la persécution.

Les protestants d'Alsace, qu'ils appartinssent à la confession d'Augsbourg ou à la confession helvétique, avaient toujours été dans une situation bien différente de celle des calvinistes du reste de la France. Leur liberté de conscience avait été garantie par des traités, ainsi que la conservation des biensde leurs églises. Os n'étaient point animés de cet esprit de vengeance dont beaucoup de protestants du midi étaient possédés alors. Quoique la conservation des biens de l'Église catholique comme de ceux des églises protestantes eût été stipulée dans les traités de Westphalie et de Ryswick, le clergé catholique avait été spolié par l'Assemblée, et le clergé protestant avait tout intérêt à ne pas trop abonder dans le sens de la révolution de peur d'être spolié à son tour au nom de la logique. Pour toutes ces causes réunies il n'y eut pas de lutte sérieuse entre les catholiques et les protestants d'Alsace comme dans le midi; et s'il y eut des protestants qui montrèrent beaucoup d'acharnement contre les catholiques hostiles à la constitution civile , ce fut moins peut-être par esprit de secte que par passion révolutionnaire.

Néanmoins l'existence d'un grand nombre de dissidents dans cette province faisait ressortir un vice très-grave de la constitution civile. Elle les appelait aux élections des évéques et des curés, et partout ils étaient nombreux ; dans certaines localités même ils formaient la majorité. Aussi des révolutionnaires modérés qui ne voyaient presque rien à redire à la constitution civile pensèrent que pour l'Alsace il fallait modifier ce système d'élections, et en exclure les non-catholiques. Le directoire du département du Bas-Rhin demanda à l'Assemblée de décréter cette modification à la constitution civile, et fit valoir à l'appui de sa demande ce fait fort grave, que dans le district de Strasbourg les deux tiers des électeurs étaient luthériens. On lui répondit qu'ils seraient obligés de voter pour un prêtre et qu'ainsi leur présence aux élections offrirait peu de danger.

Le chapitre de Strasbourg protesta contre la spoliation dont il était victime, et invoqua les traités qu'on respectait encore

116 CONSTITUnOR aVILE DD CLERGÉ.

pour les seuls protestants. Le cardinal de Rohan adressa aux autorités locales des observations nettes et mesurées sur la position particulièrement désavantageuse que la révolution faisait au clergé catholique d'Alsace.

«... Toutes les paroisses^ disait-il^ sont bouleversées...^ un seul chapitre existera en Alsace^ c'est un chapitre protestant ! Le clergé de la confession d'Augsbourg sera habile à posséder et à rendre stable le salaire de ses ministres puisque ses propriétés anciennes sont conservées ; propriétés originairement ecclésiastiques , dont les traités ont légitimé la possession^ mais dont ils n'ont changé ni la nature ni l'origine... que nos frères de la confession d'Augsbourg jouissent en paix et sans trouble de tout ce qui leur est justement attribué et conservé ! mais quelle réponse à faire^ quel motif à alléguer au peuple catholique^ lorsqu'il viendra nous tracer avec indignation, et dans l'amertume de son cœur cet étonnant parallèle.?. »

Cette situation était en effet fort bizarre et contraire aux principes que l'Assemblée venait de poser; et l'égalité cette fbis était rompue en faveur des dissidents. Malgré les réclamations du corps municipal de Strasbourg ^ les paroisses de cette ville furent réduites à quatre de sept qu'elles étaient. Lorsque des commissaires vinrent mettre les scellés sur les portes des églises déclarées inutiles, la population manifesta le plus vif mécontentement. La fermeture dif pèlerinage de Sainte-Odile faillit bouleverser un district entier. Les commissaires, dans leur rapport qui est très-étendu et rempli d'aveux très-curieux (i), racontèrent qu'ils avaient été entourés par une foule immense qui n'avait que des chapelets pour toute arme : il y avait au moins huit à dix mille personnes, et si le pays avait été prévenu plus tôt de la mission des commissaires, la foule, d'après leur propre rapport, aurait été trois fois plus considérable. Néanmoins ces milliers de personnes ne se livrèrent à aucune violence , et ne protestèrent contre cette profanation que par leurs pleurs et leurs sanglots. Devant la réclamation de vingtcinq communes , appuyée de deux mille deux cent cinquantecinq signatures, le district de Haguenau crut pouvoir réclamer la conservation du pèlerinage. Le directoire du département déclara qu'il était a très urgent 0 de prendre ce parti.

(1) Archives du comité ecclésiastique.

LE SERlOElfT EN PROYINGE (SUITE). 117

Le cardinal de Rohan fit paraître un mandement sur la constitution civile, vers les premiers jours de décembre. Cette lettre pastorale était réellement remarquable par sa précision et sa sobriété ; elle exposait avec une grande clarté les erreurs tbéologiques de la constitution civile ; une semblable réfutation devait produire une impression profonde sur les esprits calmes et réfléchis des habitants de l'Alsace. Les autorités locales étaient aux aguets. Levrault, procureur de la commune de Strasbourg, ayant appris par ses espions qu'on imprimait une lettre de l'évêque, voulut la saisir avant qu'elle pût être livrée à la publicité, et écrivit aussitôt à l'imprimeur une lettre menaçante dans laquelle il lui enjoignait d'envoyer à la commune trois exemplaires du mandement en Allemand et trois autres en Français. L'imprimeur lui fait une réponse évasive; mandé devant le maire Dietrich il déclare qu'il a déjà livré tous les exemplaires. Alors Dietrich (i) charge l'administrateur de la police d'aller saisir les exemplaires du mandement à l'officialité : il la trouve fermée. Il court chez le relieur et saisit enfin trente exemplaires. Dietrich avait évidemment excédé ses pouvoirs en faisant de son propre chef des actes aussi graves , mais il en référa ensuite à la municipalité comptant bien qu'elle le soutiendrait. Le corps municipal s'assembla aussitôt, dénonça par arrêté le mandement du cardinal au département et à l'Assemblée , et fit défense aux curés de Strasbourg de le lire en chaire. Un membre de la municipalité, cédant à un scrupule honorable, refusa d'adhérer à cet arrêté. Nous extrayons de la délibération le passage qui constate cette protestation.

a... Et M. deTurckeim officier municipal ayant déclaré qu'il se recon naissait incompétent pour prononcer sur l'exécution ou modification des dogmes de l'Église catholique, et rompre le lien entre Tévêque et les curés dans les fonctions pastorales, tant que l'Église gallicane convoquée n'aura pas donné son assentiment aux nouveaux principes, et qu'elle n'aura pas suspendu l'évèque; que c'était le suffrage qu'il délivrait comme citoyen de la religion protestante, ami de la paix , respectant les principes de la religion romaine auxquels ses concitoyens adhèrent, et auxquels sans y adhérer lui-même, il ne doit pas faire

(1) C^est lui qui a raconté cette chasse au mandement dans une lettre à l'Assemblée datée du 4 décembre 1790 et envoyée au comité des rapports.

418 GOlfSTlTUnON GITILE DU CLERGÉ.

Tiolence^ et ayant demandé que sa déclaration qu'il a mise sur le bureau fût consignée dans les registres.... »

Si les philosophes de l'Assemblée avaient été aussi sincèrement partisans de la liberté de conscience^ que cet honorable protestant, bien des maux auraient été épargnés à la France. Le comité des rapports écrivit au district, au département, à la municipalité, des lettres signées Boullé, dans lesquellesjl les félicita vivement d'avoir ainsi poursuivi le mandement du cardinal. Il ne voyait dans leur conduite qu'une seule chose à blâmer, c'était la transcription sur les registres , de l'opposition de M. de Turckeim. Là-dessus le comité écrivit une tirade en l'honeur de la constitution civile dont les décrets, bien entendu, étaient irréprochables. Si l'on avait agi autrement, il aurait fallu, suivant lui, s'entendre avec une puissance étrangère, et a ce serait attribuer sur le territoire même une sorte de souveraineté à cette puissance, ce qui répugne à tous les principes i> . Impossible de mieux méconnaître l'indépendance du pouvoir spirituel, et même la distinction des deux pouvoirs I Cette lumineuse théorie était appuyée par de violentes déclamations contre les réfractaires. Le comité avait été plus ému qu*il ne voulait le paraître, de l'opposition si digne et si noble de M. de Turckeim, et il aurait voulu la voir ensevelie dans le plus profond secret, •de peur qu'elle ne donnât un fâcheux exemple aux protestants d'Alsace , sur lesquels il comptait, pour l'aider à persécuter les réfractaires.

Le district entra parfaitement dans les vues de la municipalité et écrivit de suite au département une lettre violente contre le mandement nouveau et son auteur : « Il joint, disait-il, l'abus non moins criminel d'une éloquence insidieuse, pour émouvoir les esprits, et la pourpre dont il est revêtu lui fournit des images sanglantes dont il veut frapper l'imagination des simples, b Malheureusement , lorsqu'il annonçait de rudes épreuves aux catholiques, et fournissait ainsi au district l'occasion de faire du pathos, le cardinal était encore bien au-dessous de la vérité. Le district envoya une lettre circulaire aux maires des communes de son ressort , pour les charger de prévenir les curés qu'ils seraient poursuivis s'ils lisaient en chaire la lettre du cardinal, et procèsverbal devait être dressé par le maire qui verrait un curé ne pas tenir compte de cette défense. Déjà la municipalité de Stras-

bourg avait envoyé le maire et deux officiers municipaux chez M. Lautz sufFragant de l'évéque afin d'obtenir de lui par intimidation que la lettre ne reçût aucune publicité. Mais ce prélat avait déclaré qu'il était l'inférieur du cardinal de Rohan et devait exécuter ses ordres.

On se préparait donc à appliquer la loi du 27 novembre avec beaucoup de rigueur. Le baron Dietrich, qui devait être bientôt persécuté par les Jacobins, était alors leur ami dévoué, et montrait beaucoup de zèle contre les catholiques. Il écrivait le 8 décembre au comité des recherches que le peuple, a journellement éclairé par les lectures de la Société des amis de la constitution , ne se laissera pas induire en erreur » . Mais il avait déjà pu voir qu'il ne serait pas facile de lui arracher sa vieille foi.

Dans les deux départements de l'Alsace l'épreuve du serment fut décisive. Dans le district de Ck)lmar il fut prôté par trente prêtres et refusé par quatre-vingt-treize. La proportion fut la même dans le reste du département (1). A Strasbourg le serment fut prêté par trois ecclésiastiques sur soixante, et refusé dans les campagnes par la presque totalité. Dans le Bas-Rhin tout entier^ d'après les listes officielles, il n'y eut que trente-quatre jureurs contre trois cent soixante^ix refusants c'est-à-dire moins du dixième. Les laïques soutinrent énergiquement leurs pasteurs. A Strasbourg deux mille citoyens se réunirent pour demander l'exécution du traité de Westphalie qui garantissait leur liberté religieuse, et la rétractation des décrets schismatiques de TAssemblée.

Victor Brogiie, au nom du comité des rapports, lut à la Constituante dans la séance du 20 janvier une lettre de Dietrich. L'exécution de la constitution civile , disait le maire de Strasbourg, avait jeté le trouble dans la population; le service divin était interrompu dans plusieurs églises a ... On faisait aussi circuler de maison en maison des livres répandus par le fanatisme pour exciter le peuple à s'opposer à la prestation de serment des ecclésiastiques... » S'il fallait en croire les autorités la guerre civile pouvait éclater d'un moment à l'autre. L'Assemblée ordonna l'envoi de trois commissaires ^ Strasbourg : Mathieu Dumas, Hérault, et Foisset, furent chargés de cette mission.'

(l) M. Yéron RéviUe.

120 CONSTITUTION CITILB DU CLEUfiÉ.

Le rapport de Victor Broglie et les fragments de la lettre de Dietrich rapportés par le Moniteur du 26 janvier, ne donnent point une idée exacte des communications que le comité des rapports avait reçues.

La nouvelle de l'exécution immédiate des décrets antireligieux avait consterné la population catholique de Strasbourg ; elle avait tout de suite compris la portée des prétendues réformes de l'Assemblée, et elle voyait avec douleur que ses temples allaient être spoliés et livrés à un culte qu'elle ne pouvait pas adopter. Les autorités locales cherchaient à calmer le s esprits; elles assuraient que le service divin ne serait pas suspendu, ce qui n'était exact que pour les sectateurs de l'Église constitutionnelle. Une foule de citoyens vint trouver la municipalité afin de réclamer contre les entraves qui allaient être apportées à l'exercice de leur culte. Une lettre du directoire du département au comité des rapports, datée du 5 janvier, contient des détails curieux sur cette scène.

«... Nous avons toutefois > dit le département^ observé à ces messieurs du district, qu'ils s'étaient entretenus avec douleur à. notre séance d'une prétendue dévastation qui doit s'être commise dans la salle de Saint-Pierre le jeune , lorsque le commissaire du district y est venu enlever les titres ; ces habitants prétendent qu'on s'est permis de mauvais propos contre la religion, et que l'on a enlevé de la salle différents objets et notamment un tableau qui présente un des mystères de la religion; que cet enlèvement, fait suivant ces habitants avec mépris et dureté par des ouvriers protestants leur tenait fortement à cœur. M. le pri^ident du district nous a promis de faire vérifier ce fait qu'il assure être controuvé ! Quant à M. le maire nous lui avons fait connaître qu'il importait à la police et à la municipalité de contenir la licence ef&énée des gazetiers de la ville qui révoltent le) catholiques par leurs insolentes réflexions sur cette religion et ses ministres... »

Le maire Dietrich qui était luthérien et très-hostile au clergé n'avait point parlé de cesprovocations dans ses lettres aux comités de l'Assemblée, et le Moniteur n'en a pas parlé davantage. Elles étaient pourtant très-capables de troubler la paix publique, car le directoire dans sa lettre insiste beaucoup sur la nécessité de les arrêter; il déplore que l'aigreur se répande dans les esprits et entre les deux cultes, a... Et cette aigreur, ajoute-t-il, est

malheureusement entretenue et augmentée de jour en jour par les propos et les réflexions indécentes que les gazetiers protestants de Strasbourg se permettent tant contre la religion que contre ses ministres... b Et il déclare qu'il faudrait y mettre un terme.

Les administrateurs ne se piquaient point pourtant d'orthodoxie j ils dépeignaient les opposants à la constitution civile comme des esprits étroits et de* peu de lumières, et on voit qu'ils admettaient très-bien les réformes religieuses de l'Assemblée. Mais ils n'étaient point dominés par les passions anticatholiques; quand un dixième à peine du clergé avait prêté serment, et quand la majorité de la population se déclarait blessée dans ses sentiments religieux, ils comprenaient le danger de provoquer leurs concitoyens par des injures, et de les exaspérer en voulant leur imposer un intrus. Le 10 janvier le directoire du Bas-Rhin écrivit à l'Assemblée une lettre très-sensée dans laquelle il annonçait qu'il allait procéder à l'exécution de la constitution civile parce qu'il lui était impossible de la différer davantage ; mais en môme temps il lui exposait en détail les difficultés que l'exécution de semblables décrets devait rencontrer, et l'invitait indirectement à ne point trop se presser d'appliquer la constitution civile dans son département. Sa modération fut bientôt jugée excessive.

Les commissaires purent se convaincre par eux-mêmes qu'il serait très-difficile d'imposer la constitution civile à l'Alsace. Il y eut des administrations qui leur dirent crûment la vérité. Le directoire du district d'Haguenau , dans une lettre du 4 février envoyée au comité des rapports, leur annonça que les curés de leur district refusaient le serment , ou ne le prêtaient qu'avec restriction a... Laisser les ecclésiastiques en fonctions (jusqu'au remplacement), disaient- ils , et leur refuser tout traitement, ce sont deux extrémités qu'on ne peut concilier, b Ce n'était pourtant que le moindre défaut des prétendues réformes religieuses.

« Au reste^ messieurs y ajoutaient-ils^ nous ne devons pas vous cacher^ que si un pareil remplacement était poursuivi avec la rigueur prescrite par les décrets, il pourrait en résulter beaucoup plus de mal qu'on ne se lepersuade. Si lepeuplepersiste dans son opinion actuelle, jamais un évèque, jamais un fonctionnaire public élu et confirmé dans les formes prescrites par la constitution civile du clergé

i2i CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

ne sera regardé comme un pasteur légitime, et nous prévoyons dès à présent que la plupart des électeurs catholiques refuseront de coDconcourir à une pareille élection... »

Il se plaignait aussi de la précipitation qu'on mettait à la vente des biens nationaux; lorsque les contributions n'étaient pas payées, lorsque beaucoup de particuliers privés de leurs places par la révolution vendaient leurs biens ; lorsque les forêts étaient dévastées par des délinquants armés ; en agissant ainsi , on n'arrivait qu'à vendre ces biens au tiers de leur valeur (1). La circulation des assignats était une grande cause de gène pour l'Alsace, parce que ses habitants ne pouvaient s'en servir dans leurs transactions avec les Allemands.

Le 18 février le même directoire écrivait encore aux commissaires que sur deux cents curés un ou deux seulement avaient juré. Les communes, les autorités municipales soutenaient leurs curés, et malgré la loi admettaient toutes les restrictions au serment, a Rien ne peut, disait le directoire , les détacher de leur opinion que s'il ne leur restait que des doutes, il n'appartiendrait qu'à l'Église de les trancher... »

Malheureusement les commissaires n'étaient pas envoyés pour éclairer l'Assemblée , mais uniquement pour imposer de force la constitution civile à l'Alsace. Us furent bientôt en lutte avec le directoire du Bas-Rhin. Us l'accusèrent d'abord de manquer d'égards envers leurs personnes , et trouvèrent fort déplacé qu'il leur eût remis la pétition des catholiques de Strasbourg contre la constitution civile. On faisait alors circuler un bref apocryphe condamnant la constitution civile ; ils invitèrent le directoire à faire publier partout qu'il était faux...

«... Si Sa Sainteté, disaient>ils dans leurs instructions, avait cru devoir s'expliquer sur le serment exigé par la Constitution Française, dans laquelle son silence prouve assez qu'elle n'a rien trouvé qui porte atteinte à la pureté de la foi et' de la communion romaine, le roi ferait connaître par nous ce qui pourrait intéresser à cet égard les habitants des départements du Haut et Bas-Rhin... i» (2)

(1) Ainsi tout récemment le district de Strasboarg avait vendu des biens à raison de 1S7 livres Tarpent, tandis que depuis vingt ans le prix de Tarpent atteignait toujours 600 livres ; et c'était la même chose dans toute la contrée.

(2) Archives nationales, comité de constitution.

Il étidt très-imprudent , on peut même dire impudent à eux de soutenir que le silence gardé jusqu'alors par le pape équivalait à une approbation. On ne peut non plus s'empêcher de sourire en les entendant annoncer que le roi ferait part aux Alsaciens de la réponse du pape , s'il jugeait à propos d'en faire une ; comme si la législation nouvelle ne le forçait pas à mettre sous le boisseau toute bulle contraire aux décrets de l'Assemblée. Le directoire ne prit là-dessus aucun arrêté, et fut bientôt accusé de n'avoir pas déployé assez de zèle. Il répondit qu'il n'avait pas la preuve de la fausseté du bref en question, et que si les commissaires l'avaient , ils auraient dû la lui donner. Mais ce pauvre directoire montrait par là qu'il n'était pas à la hauteur des circonstances. Il avait en effet la naïve prétention de ne défendre la constitution civile qu'en affirmant seulement ce dont il était bien sûr. Que le bref fût vrai ou faux, on exigeait de lui qu'il soutint toujours envers et contre tous qu'il était faux, parce que cela faisait mieux l'affaire de l'Assemblée.

Le désaccord entre les commissaires et le directoire alla toujours en s'aggravant. Celui-ci se plaignit à Duportail, ministre de la guerre, de la conduite des commissaires qui ne le consultaient dans aucune de leurs opérations et semblaient vouloir détruire la hiérarchie administrative.

Les conunissaires de leur côté dénoncèrent le directoire avec beaucoup de passion, et l'emportèrent auprès des comités. A la séance du il février Muguet présenta à l'Assemblée, au nom descomités réunis, un rapport très-défavorable au directoire du Bas-Rhin. Il lui reprocha vivement entre autres choses de n'avoir pas sufBsamment pressé l'aliénation des biens nationaux. Sur la demande des comités , l'Assemblée rendit un décret portant que les administrateurs du Bas-Rhin, excepté le sieur Eûhn, commissaire à Schélestad, seraient, ainsi que le procureur général syndic suspendus de leurs fonctions, et que les commissaires choisiraient leurs remplaçants parmi les membres des corps administratifs et des districts. L'article 3 portait qu'il serait procédé immédiatement à l'élection des évêques des deux départements de l'Alsace.

Le directoire subit cette destitution imméritée avec la modération et la dignité dont il avait fait toujours preuve dans sa lutte avec les commissaires. Il n'était nullement orthodoxe mais il avait cru qu'on pouvait sans crime hésiter un moment, avant

de recourir à la force pour imposer à Tiinmense majorité de leurs concitoyens une Église nouvelle qui leur était odieuse, n s'était naïvement imaginé qu'il ne fallait pas vendre si vite les biens du clergé, mais chercher à en tirer le meilleur prix ; il n'avait pas compris qu'il fallait vendre sur le champ, n'importe à quelles conditions^ pourvu que ces biens fussent irrévocablement enlevés à l'Église, et qu'il y eût des gens intéressés à défendre les décrets religieux de l'Assemblée. Il avait voulu voir seulement un expédient financier dans un décret qui était avant tout une mesure de persécution. De pareils torts ne pouvaient être pardonnes par l'Assemblée; eUe n'avait prononcé aucune peine contre le directoire d'Aix qui avait lui-même attiré des brigands dans sa ville , et leur avait laissé commettre les crimes les plus abominables. Le directoire du Bas-Rhin n'avait qu'à laisser égorger par les jacobins quelques notables de Strasbourg, son imprudence et sa lâcheté lui auraient été moins imputées à crime que sa nonchalance supposée dans l'exécution de la constitution civile I

La municipalité de Strasbourg reçut l'approbation de l'Assemblée : elle la méritait bien par son zèle contre les catholiques. Les jacobins de Strasbourg demandèrent le 22 février que l'obligation du serment fût étendue aux ministres luthériens parce que dans certains cantons qui appartenaient à des princes étrangers, ils conservaient dans les prières publiques a des formules absurdes où des hommes libres sont transformés en vassaux, et implorent le ciel pour la prospérité de ceux dont ils ont secoué le joug... » On fit droit à leur réclamation. A la fin du mois d'avril la municipalité , qui comptait beaucoup de protestants, alla en corps dans les temples faire prêter serment à tous les ministres (1).

La commission directoriale travailla tout de suite à imposer le schisme aux habitants de l'Alsace, comme si le salut de la France en dépendait. Un professeur nommé Arbogast Martin fut nommé évêque constitutionnel du Haut-Rhin : un autre

(i) Comité de constitution. Dans certaines localités de l'Alsace où les ministres étaient nommés par des seigneurs qui exerçaient le droit de patronage , les habitants refusèrent de les laisser exercer ce droit. Bien que l'Assemblée n^eût rien décrété sur Torganlsation de l'Église luthérienne, on voulut lui imposer certaines modifications.

professeur nommé Brendel fut nommé dans le Bas-Rhin, et le Moniteur du 15 mars eut Timpudence de parler de la joie étourdissante manifestée à Strasbourg lors de son élection.

Si Brendel vit tous les croyants se lever contre lui, ce ne fut pas la faute du bras séculier qui lui prêta constamment son appui. Pour le prouver nous n'aurons qu'à citer la correspondance des nouveaux administrateurs du département.

La presque totalité du clergé de Strasbourg refusa de reconnaître Brendel; le curé de la cathédrale, M. Joeglé, lui dénia ouvertement son titre. < H se refusa', dirent les officiers municipaux de Strasbourg, à tout ce qui pouvait faire soupçonner sa soumission à l'évéque que l'Assemblée venait de créer.. » Il défendit au sacristain de lui fournir des ornements. L'abbé Jœglé etl'abbé Zeiguelin, curé de Saint-Pierre le Vieux, étaient les chefs de la résistance ; les officiers municipaux les dénoncèrent comme dirigeant une coalition formidable.

«... Séminaires, collège royal, monastères d'hommes et de femmes et jusqu'aux sœurs grises, sont ligués pour ne pas reconnaître l'é- Yèque constitutionnel. Les curés, les capucins, les récollets auxquels le département et la municipalité avaient enjoint de se rendre au Te hewrn célébré par M. Brendel à l'occasion de la convalescence du roi, en leur envoyant le mandement du nouvel évèque à ce sujet, se sont tous refusés à se rendre à la cathédrale, et l'ont célébré chacun dans leurs églises respectives... »

Partout dans les prônes, les sermons, les conversations par* ticulières', les ecclésiastiques séculiers ou réguliers prémunissaient le peuple contre le schisme; et les constitutionnels étaient dans une fureur épouvantable.

Le cardinal de Rohan fit paraître des monitions par lesquelles il ordonnait de traiter Brendel comme un schismatique. Dans la huitième, il déclara que les temps devenant de plus en plus mauvais, le temps pascal était ouvert, et qu'on pouvait recevoir la communion de tout prêtre non assermenté.

a Attendu en outre que les circonstances de persécution notoire dans lesquelles nous nous trouvons, ne permettent pas d'employer pour la signification et la publication de notre présente monition et ordonnance les formes usitées, nous déclarons que nous regardons icelles pour suffisamment intimées dès qu'elles seront notoirement con-

nues dans. notre diocèse. Et à cet effet seront les présentes publiées au prône , affichées aux portes des églises dans toute l'étendue de notre diocèse et partout où besoin sera. « Donné à Ettenheim le 21 mars 1791. »

Le clergé et les populations d'Alsace ne demandaient pas mieux que d'éviter les schismatiques. Les professeurs et les élèves du séminaire l'abandonnèrent aussitôt. Le cardinal avait dans sa monition interdit la cathédrale à l'exception de la chapelle de Saint-Laurent et de l'autel destiné au service de la paroisse, tant qu'ils seraient desservis par l'abbé Jœglé. Les prêtres qui avaient adhéré à Brendel envahirent l'église et déclarèrent au curé qu'il ne devait plus y rep^prattre, mais il s'y rendit en surplis pour célébrer le salut. Il eut alors dans la sacristie une altercation très-violente avec Brendel, et les paroissiens irrités se jetèrent sur l'intrus, l'insultèrent et le frappèrent.

Les officiers municipaux virent dans tous ces événements « une coalition infernale d, justiciable seulement du tribunal destiné à juger les crimes de lèse-nation. .. a Quoiqu'on ne soit pas parvenu à arrêter M. Jœglé, disaient-ils, il nous parait indispensable que l'Assemblée rende un décret pour sa translation. B

Plusieurs autres personnes ecclésiastiques ou laïques furent arrêtées pour avoir colporté, ou simplement possédé chez elles des paquets d'exemplaires du mandement. Sur le rapport de "Victor Broglie, l'Assemblée le 4 avril renvoya le cardinal de Rohan, l'abbé Jœglé et leurs coaccusés devant la haute cour.

Il était bien prouvé qu'en Alsace le clergé constitutionnel était fort peu nombreux, et qu'il était difficile de faire venir du dehors des prêtres assermentés qui sussent l'allemand. On proposa donc un décret qui permettait seulement pour l'année i79i> dans les départements où l'on parlait plus d'un idiome, de nommer au besoin tout prêtre séculier ou régulier aux cures et aux vicariats sans exiger plusieurs années de prêtrise. Montlosier présenta cette observation, a II me semble qu'on devrait donner plus d'extension au décret qui vous est proposé, car la moitié du royaume s'obstinera à regarder ces nouveaux évêques comme des intrus... d Des cris violents, à l'ordre, à l'ordre, l'interrompirent. Il déclara qu'il voulait expliquer ses paroles saris les atténuer, qu'une partie du royaume ne voulait

évidemment pas reconnaître les nouveaux évéques. Les cris à Tordre redoublèrent bien qu'il constatât simplement un fait qui n'était que tropévident. Quelques voix crièrent même : c A l'abbaye. B Montlosier fut rappelé à l'ordre et le décret fut voté. L'article â chargea les autorités de poursuivre diligemment et les prêtres et les laïques qui feraient à la constitution civile l'opposition prévue par les articles 6, 7 et 8 de la loi du 27 novembre, et ordonna de leur appliquer toutes les peines portées dansces articles. Les tribunaux, quand l'information serait faite, devaient l'envoyer à l'Assemblée qui déciderait si les accusés devaient être renvoyés à la haute cour d'Orléans.

Il résulte de la correspondance des nouveaux administrateurs que les autorités prenaient toutes sortes de mesures inquisitoriales pour découvrir tous messagers porteurs de lettres suspectes y s'emparer de leurs papiers , les mettre même en état d'arrestation. La municipalité de Strasbourg établit un comité de surveillance , qui devait correspondre avec le comité des recherches de l'Assemblée et exécuter ses ordres. Ce comité s'mvestit lui-même des droits les plus étendus, et sous prétexte de rechercher les correspondances des émigrés , et surtout de maintenir la constitution civile', les autorités se mirent à exercer le despotisme le plus absolu.

Le 8 mai 1791 les électeurs du district de Strasbourg rassemblés pour élire des curés (1) écrivent une lettre furibonde au comité des rapports : ils prétendent qu'un des électeurs, craignant la fureur des réfractaires, n'a pas osé paraître au scrutin. Ils demandent l'expulsion des ecclésiastiques fidèles. Le 16 mai le président du corps électoral écrit que dans ce seul district , la majeure partie des nouveaux curés a pu être installée, quoique les anciens curés aient soulevé leurs paroissiens contre eux. Il fonde son espoir sur l'énergie des amis de la constitution.

Écoutons maintenant les administrateurs provisoires. Dans une lettre du 25 mai ils constatent une fois de plus l'inutilité de leurs efforts, et la fermeté des catholiques.

a... Ils évitent, disent-ils, toute communication avec les prêtres assermentés et constitutionnels, les églises sont vides, lorsque ceux-ci

(I) n ne faut pas oublier que Padministration elle-même a recomiu que les protestants étaient en majorité dans ce corps électoral.

célèbrent Toffice divin, tandis qu'elles présentent un concours prodigieux d'assistants à une simple messe basse dite par un moine réfrac* taire à la loi. Plusieurs curés qui ont prêté serment à leur arrivée dans leurs paroisses pour en prendre possession ont risqué d'être massacrés par le peuple, et peu s'/en est fallu qu'ils ne scellassent de leur sang cet acte public d'obéissance à vos décrets. Quelques-uns ont été forcés de quitter leurs cures, où les curés rebelles continuent leurs fonctions comme s'ils n'étaient pas remplacés. Les paroisses ne sont organisées et les curés ne sont nommés encore que dans le seul district de Strasbourg. Ceux de Haguenau, Benfeld, Wissembourg présentent des obstacles bien plus difficiles pour le remplacement des curés, soit par la rareté des sujets, soit par la mauvaise disposition des habitants des campagnes. Pour prévenir des malheurs, et pour assurer l'exécution des lois , il a fallu détacher des troupes de ligne dans les communautés, et les distribuer dans les parties de ce département où les habitants paraissaient opposer le plus de résistance à l'acceptation du nouveau régime. Ces détachements divers forment un total d'environ 2,400 hommes. .. »

Cependant ce déploiement de forces présente des incoifvénients, et les adnninistrateurs trouvent dangereux de les éparpiller dans des villages a où le soldat quelquefois entraîné à la licence oublie facilement la discipline d. Les malheureux paysans ne le savaient que trop , et les excès des soldats qu'on envoyait installer les intrus, leur faisaient haïr encore davantage la constitution civile. Cependant les administrateurs soutiennent qu'il est indispensable que les communes aient a un nombre suffisant d'hommes armés pour protéger la nomination des nouveaux curés et réprimer les entreprises perfides, etc.. » Enfin ils finissent comme la plupart de ceux qui font des rapports sur l'Église constitutionnelle, en demandant des troupes, et encore des troupes.

Ils n'ont pas assez de deux mille quatre cents hommes , il leur en faut encore cinq mille choisis parmi les gardes nationaux des autres départements, et chargés non-seulement de maintenir la constitution civile, mais encore de donner l'exemple du patriotisme aux Alsaciens. Seulement ces cinq mille hommes coûteront beaucoup d'argent , et l'état des finances du département ne lui permet pas de supporter cette dépense.

Ces administrateurs provisoires voulaient agir en maîtres absolus. Ils avaient interdit aux religieux de porter l'habit de leur

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ordre passé la quinzaine^ sous peine d'être dénoncés comme perturbateurs du repos public. La violation de la loi était évidente. Le ministre de Lessart les invita en ces termes à retirer sans bruit leur arrêté. « Le roi aurait pu l'annuler avec éclat par une proclamation ; mais Sa Majesté a préféré vous laisser le soin de réparer votre erreur. » Ils n'en firent pas moins beau* coup de difficultés , et se plaignirent amèrement à de Lessart d'être obligés de retirer leur arrêté. Ils prétendirent qu'on avait a gratuitement compromis la confiance dont ils avaient besoin».

« Nous avons voulu faire le bien, et vous nous faites faire un grand mal. Ces ennemis du bien public, qui sont toujours éveillés et qui sont si enclins à abuser de tout, ne verront dans notre démarche qu'un pas en arrière, et ils ne manqueront pas d'en tirer le pronostic par eux si désiré d'une reculade universelle... »

Ils se vantèrent aussi d'avoir délibéré entre eux s'ils exécuteraient les ordres du ministre ou s'ils attendraient qu'ils en fussent sommés par lui publiquement (1). Institué avant tout pour établir la constitution civile, ce nouveau directoire allait bientôt dépasser l'Assemblée et se montrer encore moins scrupuleux qu'elle sur le choix des moyens.

Le 30 mai ces administrateurs écrivent encore :

« Les prêtres réfractaires depuis quelque temps recommencent leurs manœuvres avec plus d'audace que jamais. En vain les dénonce-t-on aux tribunaux du département, qui pour la plupart, disposés à traiter l'ancien clergé avec douceur, trouvent toujours qu'il n'y a pas lieu à punir, tandis qu'à coup sûr le plus grand délit qui puisse être commis au sein d'un peuple libre, c'est de ruiner les bases et la constitution sur laquelle sa liberté repose... »

Ainsi la constitution civile était la base de la nouvelle constitution politique. Ainsi, les lettres de cachet , les servitudes féodales , tous les abus de l'ancien régime allaient sans doute reparaître, si les diocèses n'étaient pas modifiés dans leurs circonscriptions, si les évêques et les curés n'étaient pas nommés

(1) Après cette incartade le coinilé ecclésiastique, voyant que les administrateurs refusaient de l'écouter, fit interpréter la loi par TAsseinblée, qui déclara solennellement le 11 mars que les reUgieux cuvaient garder leur habit.

i30 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

par le corps électoral ! Et pourtant ces sottises se retrouvent constamment dans la bouche des orateurs, et sous la plume des écrivains de cette époque. La constitution civile n'était qu'un appendice inutile et nuisible de la nouvelle constitution politique, mais les passions antireligieuses espéraient, grâce à elle, s'assouvir librement ; voilà pourquoi la constitution civile était représentée partant de gens comme indispensable au maintien de cette constitution politique à laquelle elle créait d'innombrables ennemis.

Ce déploiement de forces, ces perquisitions continuelles et l'immense espionnage qui en était la conséquence nécessaire coûtaient beaucoup d'argent. Nous avons vu que les fonds manquaient au département; on vint à son secours : dans les états du comité des recherches, l|envoi à Strasbourg d'une somme de 3,845 livres est mentionné à la date du S7 mai. Une autre somme de 2,400 livres a été envoyée également à la municipalité de Strasbourg pour recherches ; dans le reçu signé par le maire Dietrich, le S juin, il est déclaré que cette somme est destinée au comité de surveillance de la ville. 11 existe encore une autre quittance à la date du 22 juillet dans laquelle Dietrich reconnaît avoir reçu, par l'intermédiaire de Victor Brogiie, la somme de 2,400 livres en assignats pour frais d'espionnage sur la rive droite du Rhin, et diffusion d'écrits utiles à la constitution (lisez constitution civile). Il semble assez probable, d'après les dates de ces quittances, que le comité de Strasbourg recevait tous les mois de Paris une allocation de 2,400 livres, principalement employée à payer les frais d'établissement de la constitution civile. Dans un temps où l'argent était si rare on en faisait vraiment un bien utile emploi!

La Corse s'était montrée très-hostile aux innovations, et lorsqu'on procéda à l'élection d'un intrus, il fallut déployer un grand attirail militaire pour contenir la population indignée 1 II ne s'agissait point d'une émotion passagère : quelque temps après les habitants de Bastia donnèrent des preuves éclatantes de leur aversion pour la constitution civile. Le jour des rogations ils firent une procession solennelle à laquelle toute la ville se joignit, a Les moines, la corde au cou, dit le rapport, les hommes et les femmes généralement allant nu-pieds, quelques-uns traînant des chaînes de fer, d'autres se donnant des coups sur le dos avec des lames de fer et criant tous a Vive notre reUgion ».

Un peuple aussi violent que le peuple corse ne pouvait se contenter d'une pareille démonstration, c'était bon pour les débonnaires Alsaciens ! Le lendemain 2 juin des femmes se portaient devant la cathédrale , et voulaient y replacer, malgré les révolutionnaires, les armoiries de M^ de Verclos, évéque de Mariana et Accia, leur véritable pasteur; on les avait enlevées lors de l'installation de l'évéque constitutionnel. Elles se rendirent ensuite chez l'intrus, enfoncèrent les portes, mais se retirèrent devant les révolutionnaires armés qu'il avait appelés à son secours. Dans leur colère elles se saisirent du mai qui avait été planté à sa porte le jour de son élection, le traînèrent à la marine et l'y brûlèrent. Ce fut le signal d'une insurrection générale. Les autorités se laissèrent surprendre, et le peuple se rendit maître de la citadelle. Des coups de fusil furent tirés sur les fenêtres du procureur syndic Arena, qui fut saisi, et embarqué de force avec ses deux fils, ainsi que Panotieri, secrétaire général et le commis Buonarotti.

Ces violences étaient regrettables, mais la révolution en avait donné l'exemple; dans ses rapports avec les catholiques, elle ne connaissait que la force brutale et foulait aux pieds tous les droits de l'homme ; il n'était donc pas étonnant que des populations d'un caractère naturellement violent se laissassent entraîner parfois à se servir aussi de la force contre elle. Pour bien saisir le véritable caractère de l'émeute de Bastia, il faut lire le procès-verbal de l'Assemblée tenue le 2 juin dans l'église paroissiale de Saint-Jean-Baptiste de TeiTa Vecchia.

Dans le préambule , les citoyens réunis anonncent leur intention de conserver intacte la foi catholique, et l'obéissance au saint-siége. Viennent ensuite les résolutions prises par l'Assemblée.

« {^ L'Assemblée^ protestant de son plus profond respect et de son aveugle déférence pour les décrets de TAssemblée nationale pour tout ce qui concerne la constitution civile et temporelle, excepté ce qui regarde la constitution du dergé, laquelle devait rester dans l'état où elle était lors de la première convocation générale des états du royaume, par conséquent l'Assemblée demande la conservation du diocèse dans son antique détermination^ au siège duquel avait été nommé par le souverain pontife M. de Verclos, personnage bien méritant, et digne de toute la vénération et de tout l'attachement de ses diocésains. L'Assemblée demande également que toutes les commu-

nautés ecclésiastiques, de l'un et de l'autre sexe soient conservées.

« 2° L'assemblée a arrêté de députer sur-le-champ M..., curé de Saint- Jean , pour aller en Toscane prier M. de Vcrclos, évoque de Mariana et Accia, de se rendre promptement au désir ardent qu'ont ses diocésains de le voir rentrer dans ses fonctions et dans la possession de son diocèse.

« 3<* Que M. Buonarotti, Toscan établi dans cette ville, y exerçant la profession de gazetier et ayant répandu des maximes contraires à la religion et tendant à inspirer du mépris pour les ministres des autels, sera sur-le-champ chassé de la cité.

« Le peuple de Bastia, après avoir le premier secoué dans l'île le joug du despotisme, regarde comme le plus grand de ses avantages d'être français et français libre , et proteste de vivre et mourir tel ; mais son attachement pour la religion de ses pères et pour le saintsiége apostolique et romain l'oblige à déclarer, comme il déclare formellement, qu'il sera toujours constant dans les sentiments qu'il vient de manifester; persuadé que les pères de la patrie, les augustes législateurs de l'empire après les grands bienfaits dont ils ont comblé la Corse et spécialement la ville de Bastia, daigneront y ajouter celui de se rendre à l'humble et instante prière de tout un peuple au sujet d'une chose aussi intéressante pour sa tranquillité... »

Suivent six pages de signatures. Il n'y a rien évidemment dans cette pétition qui sente l'ancien régime.

Les habitants de Bastia demandaient la liberté de conscience à l'Assemblée^ et pas autre chose : elle leur aurait pardonné plus aisément de renier la nationalité française ! D'ailleurs la Constituante ne pouvait pas faire d'exception en leur faveur ; elle s'était imposé à elle-même la nécessité d'établir le schisme par force sur tous les points du territoire à la fois. Elle leur répondit en envoyant des commissaires et des baïonnettes réinstaller leur intrus!

Le clergé français sortit donc victorieux de cette redoutable épreuve. Il a été souvent dit et répété qu'il avait obéi à un mot d'ordre donné par Rome et l'épiscopat. Bien au contraire , on doit regretter qu'il n'ait eu ni mot d'ordre ni plan régulier, car s'il en avait été ainsi, la leçon donnée à la révolution; aurait été bien plus complète, et le pays en aurait été encore plus impressionné.

La résistance fut admirablement spontanée : la grande majorité

du clergé refusa d'obéir à la constitution civile, comme schismatique et hérétique : l'entente fut parfaite sur le fonds même de la question ; mais il n'y eut pas unité suffisante dans la manière d'exprimer cette répulsion. Les uns refusèrent; les autres prêtèrent serment avec restriction , ou préambule ; beaucoup d'ecclésiastiques (1) profitèrent de ce que la constitution civile n'était pas mentionnée en termes exprès dans le serment, et crurent pouvoir attendre l'installation des intrus et la publication des brefs pour protester ouvertement contre le schisme ; et ils ne furent pas ses moins dangereux adversaires (2). Tous ont résisté à la constitution civile , mais la manifestation de leur orthodoxie aurait produit un effet bien plus grand encore sur la masse de la nation si elle s'était présentée partout, et en même temps, sous la môme forme.

Pour arriver à un résultat aussi désirable , il fallait que les évéques, se plaçant à un point de vue tout à fait pratique, fissent en commun, aussitôt après le vote de la loi du serment, un travail semblable à celui qu'ils avaient déjà fait sur les théories schismatiques de la constitution civile. Il fallait sur la loi du serment une nouvelle exposition des principes qui réfutât tous les faux bruits, tous les sophismes mis en avant pour déterminer les prêtres à adhérer au schisme, ou tout au moins à différer leurs protestations. L'épiscopat devait rappeler au clergé qu'il fallait renoncer absolument à détourner la persécution religieuse ou tout au moins à l'adoucir, s'il ne faisait pas, à propos du serment, la manifestation d'orthodoxie la plus prompte, la plus imposante , la plus capable en un mot de déconcerter les naïves illusions des uns et les impostures effrontées des autres (3). Il eût été nécessaire pour enlever tout prétexte de retard aux peureux et aux irrésolus de donner à toute l'Église conmiunication des documents connus de l'épiscopat dans lesquels le pape ,

(1) Us ont même formé la majorité dans plusieurs départements.

(3) Une certaine entente semble avoir existé dans quelques provinces pour accepter l'un de ces systèmes, mais dans les autres cliaque groupe subit TinspiraUon du moment. Dans un département les refus remportent, tout à cùié les restrictions ; dans un autre les préambules ; dans le même département le mode de protestation varie quelquefois suivant les dbtricts.

(3) On peut juger de Vtiïei qu'aurait produit une pareille exposition par la succès qu'obtint la formule de Tévéque de Clcrmont publiée pourtant au dernier moment.

134 CONSnTUTlON CIVILE DU CLERGE.

sans condamner encore officiellement la constitution civile, ne laissait pas espérer qu'il en vint jamais à l'accepter.

Une pareille manifestation n'aurait sans doute pas empêché la persécution, mais elle n'aurait en rien aggravé la situation, et il en serait certainement résulté beaucoup de bien. Il n'y avait rien à espérer de l'Assemblée, il fallait agir sur le pays, faire appel à ce qui lui restait de bon sens et de prévoyance : l'épiscopat qu'on a tant accusé d'hostilité systématique contre l'Assemblée n'eut qu'un tort dans cette affaire, c'est de croire qu'il pourrait peut-être obtenir d'elle quelques adoucissements à ses décrets, et de la juger encore moins défavorablement qu'elle ne le méritait I

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