L^ÉMIGHATION OBLIGATOIRE DU CLERGÉ
assuré au clergé français. Six évoques et quelques prêtres, qui avaient des ressources particulières, refusèrent ce secours par délicatesse. Pour vivre plus économiquement, les exilés cherchaient à se réunir. Le marquis de fiuckingham en logea d*abord trois cents dans le château de Winchester; en 4793, il y en avait sept cents. Un ancien supérieur du séminaire de fiayeux avait été nommé supérieur de la maison. On y vivait en communauté; on y étudiait, on y faisait des conférences de théologie; les ministres anglicans venaient admirer le bon ordre et la régularité de cette communauté improvisée; la marquise de Buckingham assista les malades et leur fournit tout ce qui leur était nécessaire ; elle établit dans la maison une sorte de manufacture , où deux cents ecclésiastiques employaient à travailler les heures qui n*étaient pas consacrées à Tétude et aux exercices religieux, et elle en faisait vendre les produits à leur profit. Cette communauté dura plus de trois ans; elle dut se séparer, parce que le gouvernement eut besoin du château pour y caserner des troupes, mais il eut soin de pourvoir au logement des prêtres. Ceux-ci, en se retirant, témoignèrent leur reconnaissance au marquis et à la marquise de Buckingham , par une inscription gravée sur une plaque de marbre qu*ils firent placer dans la chapelle, malgré leurs bienfaiteurs, dont la modestie se refusait à laisser constater publiquement leur générosité.
Une colonie de trois cents prêtres, à Reading, continua celle de Winchester : de semblables communautés furent organisées dans plusieurs localités.
Les prêtres français établirent à Londres plusieurs chapelles et, par leurs vertus et leur dignité dans le malheur, ils dissipèrent bien des préjugés et firent même plusieurs conversions. Le vénérable abbé Carron organisa un grand nombre d'œuvres, tant pour les prêtres que pour les réfugiés laïques. Il établit des séminaires pour les jeunes ecclésiastiques qui n*avaient point terminé leurs 'études ; une bibliothèque ecclésiastique, une maison de retraite pour quarante prêtres vieux et infirmes. Il créa aussi deux hôpitaux de vingt-cinq lits chacun, Tun pour les prêtres, l'autre pour les femmes émigrées, des pharmacies, des ateliers, et s^occupa très activement de Téducation des enfants des
émigrés. Le comité et Tévêque de Léon créèrent vingt-quatr lits à rhôpital de Middlessex pour les officiers et les prêtre malades. L'évoque de Léon entreprit dans la suite un œuvre extrêmement délicate : il obtint du gouvememeo Tautorisation de visiter les prisonniers français. Il y ei avait beaucoup, parmi eux, qui étaient animés contre le prêtres de la rage jacobine, et cette œuvre présenta d'abon de grandes difficultés ; mais la charité persévérante de Té' vêque de Léon et des prêtres français, leurs efforts poui améliorer le sort de leurs compatriotes et pourvoir à leur besoins, adoucirent bien des cœurs et produisirent d*heu reux résultats.
Le pape adressa des remerciements au prince royal d'An gleterre pour sa générosité envers les prêtres réfugiés. 11 écri vit aussi à Edmond Burke pour le remercier de sa charit envers les réfugiés français. Dans un bref du 3 novembr 1793, il félicita aussi Tévêque de Léon, de son zèle, et k exprima combien il était touché de la générosité dont le Anglais avaient fait preuve à Tégard du clergé français (i^
De nombreux proscrits s'étaient réfugiés sur les bords d Rhin et en Belgique; bientôt la guerre les en. chassa, et il refluèrent dans d'autres pays.
Ces exilés, tout en cherchant à gagner dignement lev vie, à occuper leur intelligence, à soulager leurs confrère accablés par Tâge, les maladies et les chagrins, n'ou bliaient pas la France et gémissaient amèrement sur 1 sort de ces millions de catholiques privés de tout secoui religieux, opprimés, écrasés par les schismatiques et le incrédules. Avec quelle tristesse ne pensaient-ils pas à leur paroissiens, aux dures épreuves que subissaient les plu zélés, aux pièges de toute sorte que la révolution tendait au simples et aux timides avec une malice infernale! Bien de curés et des vicaires, après avoir séjourné quelque temp à l'étranger, n'y pouvaient plus tenir, se déguisaient, pre naient le bâton du voyageur, traversaient nuitamment 1 frontière et rentraient en France pour évangéliser les fidèle au milieu des plus grands dangers, et mener une vie d privations et d'alarmes continuelles. S'ils tombaient dan
(1) Theinbr, tome 1, p. 420.
l'émigration obligatoire du clergé. 285
les griffes des persécuteurs, leur perte était certaine ; ils le savaient bien ; le prêtre rentré était traqué comme une bête fauve et immolé avec une joie féroce. Bien souvent les exilés apprenaient le martyre de quelques-uns de leurs confrères ; mais, loin de les abattre, de pareilles nouvelles ne faisaient qu'enflammer leur zèle et déterminer d'autres prêtres à rentrer. On avait beau multiplier les gardes et les espions à la frontière, encourager la délation, rendre des décrets draconiens : tous les jours des prêtres rentraient en France pour y mener la vie des missionnaires dans les pays les plus barbares, et affronter tous les jours le martyre.
Il ne nous reste plus qu'à jeter un coup d'œil sur les derniers actes de rassemblée législative. Elle avait laissé massacrer quelques centaines d'ecclésiastiques, et en avait exilé près de cinquante mille ; le culte catholique était aussi complètement proscrit en France qu'au Japon ; elle pouvait se reposer sur ses lauriers. Mais sa prêtrophobie inquiète craignait toujours d'avoir oublié quelque institution bonne à proscrire, et recherchait constamment de nouvelles occasions de persécuter. Les colonies étaient administrées au spirituel par des préfets apostoliques, nommés par le pape et par le roi. Le 10 septembre, l'intrus Torné dénonça cette organisation du culte comme beaucoup trop catholique, et l'assemblée supprima les préfets apostoliques, mais sans créer des évêchés constitutionnels dans les colonies; déjà l'église nouvelle passait de mode.
Pendant les journées de septembre, certains patriotes, sous prétexte de s'emparer du plomb des cercueils pour en faire des balles, avaient commis d'horribles profanations. Après avoir brisé les cercueils, ils en avaient arraché les cadavres, et changé ainsi certaines églises en véritables charniers. Cet horrible spectacle, les exhalaisons méphitiques des cadavres, en chassaient les fidèles. Tout le monde savait que ces zélés patriotes étaient tout simplement des pillards qui vendaient le plomb des cercueils. Le 7 septem- *^re, l'assemblée interdit ces profanations, et chargea la
municipalité « de prendre toutes les mesures nécessaire pour arrêter les progrès du méphitisme qui pourrait se m; nifester » .
Maintenant que le clei^é catholique est proscrit en massi que la lutte parait finie, Téglise constitulionnelle perd, au yeux d*un grand nombre de févolutionnaires, sa seule rai son d*ètre. On commence à la traiter avec défaveur, à rogne son budget. Le 7 septembre, sur la proposition de Gamboi le casuel est aboli ; il est défendu aux prôtres constitution nels d'en recevoir sous <( quelque dénomination que ce soit» autrement les tribunaux les condamneront à la perte d leur place et de leur traitement.
Les incrédules commencent à attaquer le culte officiel et manifester leur aversion pour les rites catholiques quMl conservés. Ils travaillent à lui enlever tout éclat extérieu et reprennent, pour spolier les constitutionnels, le style tai tufe dont ils s'étaient servis si souvent pour motiver la sp( liation du culte catholique. Un décret du 10 septeaibn rendu sur la proposition de Loysel, préluda au dépouille ment des églises :
« Considérant que les meubles et effets et ustensiles en or et t argent employés an service du culte dans les églises conservée sont de pure ostentation, et ne conviennent nullement à la simplj cité qui doit accompagner ce service... »
L'assemblée, qui a mis bien du temps à s'apercevoir d ce luxe extraordinaire, déclare que la patrie en danger ; besoin d'argent, et que ces objets lui appartiennent inam testablement. Ce qui est incontestable, c'est l'impudence d cette assertion. Mais l'assemblée ne s'inquiète pas des droit des fabriques. Elle décrète que les délégués des municipalité feront dans les vingt-quatre heures « un état exact et dé taillé de tous les meubles et effets et ustensiles en or e argent » qui se trouveront dans les églises constitutionnelles Tous ces objets seront convertis en monnaie «qui sera em ployée au paiement du prêt des différentes armées fran çaises ».
u Sont exceptés des dispositions du présent décret, les soleils ciboires, calices, et autres vases sacrés seulement. »
On portera donc à la Monnaie les crucifix, les statues ei
l'émigration obligatoire du clergé. ^287
or et en argent, les reliquaires, les châsses, etc.; les vases sacrés sont encore respectés, mais il importe, en pareille matière, d'aller lentement et sûrement. Bientôt, on les prendra, en laissant pour les nécessités du culte un seul calice, qu'on prendra aussi sans vergogne un peu plus tard, toujours au nom de la simplicité du culte et du patriotisme. On croit en avoir fini avec le clergé catholique, c'est maintenant le tour des constitutionnels.
La séance du 14 septembre fut signalée par un trait de prètrophobie tellement stupide, que l'assemblée refusa de s'y associer. Roland lui fit le récit des massacres de Paris et de Lyon, et annonça que, sur les cadavres des prêtres égoi^és, on avait trouvé des images des cœurs de Marie et de Jésus percés de glaives ; avec sa sottise habituelle , il qualifia ces images de signes de ralliement. Alors le montagnard Gharlier s'élança à la tribune , et soutint que ce signe de ralliement donnait une preuve évidente de la conspiration, puisqu'on l'avait trouvé également sur les corps des prêtres que le peuple de Paris avait immolés ; il demanda, en conséquence, que tous les prêtres insermentés qui se trouvaient encore en France, fussent renfermés dans une maison de force. Les clubistes, entre autres calomnies, répandaient dans le peuple que ces cœurs percés indiquaient des projets de massacre, et symbolisaient le sort réservé aux révolutionnaires (1). Gharlier, dans sa dénonciation, s'était fait l'organe des massacreurs, et semblait avoir eu pour but de leur donner encore de Touvrage : l'assemblée le comprit et rejeta sa proposition.
Après la proscription du clergé catholique, la législative
s'empressa de retirer les registres de l'état civil aux curés
U) Prudhomme , dans les Révolutions de PcanSf avait eu déjà Timpudence de soutenir que ces cœurs prouvaient Texistence d'une terrible conspiration, et que le peuple, pour éviter l'incendie et le massacre, avait dû égorger les prisonniers. Du reste, ce menteur effronté disait encore pour calomnier les victimes : « Dans plusieurs hôtels de Paris, ceux des •futocrates qui n'ont pu s'échapper depuis l'affaire du 10, tuent leur ^ps auprès d'une petite guiUotine en acajou qu'on apporte sur la table **» dessert; on y fait passer successivement plusieurs poupées, dont la ^^«ikite à la ressemblance de nos meilleurs magistrats^ en tombant Uiaae sortir du corps, qui est un flacon, une liqueur rouge comme du •^. Tous les assistants, les femmes surtout, se hâtent de tremper leurs mouchoirs dans ce sang qui se trouve être une eau ambrée très agréable. »
constitutionnels, pour les confier aux municipalités; etl plus optimistes furent bien forcés de comprendre pourqu elle avait différé si longtemps cette mesure. Elle ne se coi tenta point, du reste, de fixer le mode de constater Tét civil des citoyens ; elle établit, en outre, une législation noi velle, sur les conditions nécessaires pour être apte à ce: tracter mariage, sur Tâge des époux , le consentement d parents, etc. Elle alla bien plus loin encore, en décidant q le mariage était dissoluble par le divorce « aux termes de constitution» qui n'en disait mot. Le préambule de ladéc! ration des droits, sur lequel s'appuyaient les partisans < divorce, portait que « la loi ne reconnaît plus, ni vœux rc gieux ni aucun engagement qui serait contraire aux dro naturels ou à la constitution » ; et certains révolutionnaii avaient décrété, avec leur aplomb ordinaire, que Tindissol bilité du mariage devait être regardée comme contraire a droits naturels; ou comme la conséquence d*un vœu re gieux. Le 30 août, on discutait un titre de la loi nouvel Aubert Dubayet, modéré, fit un discours onctueux en fave du divorce, et parla avec compassion « des âmes timoré des esprits encore courbés sous le joug des préjugés », • le repoussaient comme contraire à la loi chrétienne. Gtt bon et Guadet, soutinrent audacieusement que le divcs était inscrit dans la constitution; on n'osa point leur pondre sérieusement. Guadet fit observer que déjà des 1 bunaux avaient jugé dans ce sens. Le parti révolutionna, voulait le divorce, surtout, parce que l'Église le condamna et, pour la braver, il avait devancé la loi. En fait, certa/r tribunaux, paraît-il, entraînés par le courant, auraient déj prononcé des divorces avant la loi, c'est-à-dire en violatio de la loi. L'assemblée décréta le principe du divorce. L 20 septembre, outre le décret sur l'état civil et sur le ma riage, qui proclamait déjà le divorce, elle rendit un décn spécial indiquant dans quels cas il était permis de divorce et quels seraient les effets du « nouveau mode de la diss( lution du mariage ». Le divorce adopté par le code Napoléo et aboli en 1816, n'est qu'un très petit diminutif de celi qui fut établi par la loi du 20 septembre 1792. En résumi la législative permit aux époux de divorcer quand la fai taisie en prendrait, soit à tous deux, soit à un seul. I^a révi
L*ÉM1GRATI0N OBUGATOIRB DU CLERGÉ. 389
lution avait marché depuis rassemblée constituante. Un an auparavant, le comité ecclésiastique (1), les zélateurs de \sk constitution civile criaient à la calomnie, lorsque les catholiques annonçaient que la constitution civile conduirait fatalement au divorce et au mariage des prêtres. Le principe du divorce fut décrété en France le lendemain du décret du 26 août qui proscrivait le clergé en masse, et à la veille des massacres de septembre.
Cette loi inaugura la campagne dirigée par les révolutionnaires contre Téglise constitutionnelle qui leur semblait encore beaucoup trop catholique. La loi du 20 septembre déclarait que rassemblée n'entendait point nuire à la liberté qu'avaient les citoyens de faire consacrer les naissances, mariages et décès par les ministres du culte. Mais on verra plus loin comment la révolution tint cette promesse et quelles odieuses vexations elle fit subir à Téglise constitutionnelle à propos des actes de l'état civil et surtout à propos du divorce, et du mariage des prêtres dont la législative 'ï'eut pas le temps de s'occuper.
Cette assemblée a préparé admirablement le règne de la
convention. Entre les derniers temps de son règne et les
commencements de celui de la convention, il n'existe même
aucune différence. Après le 10 août, les girondins, qui n'a-
'^'aient songé qu*à se débarrasser de Louis XYI et surtout
de « Catilina La Fayette (2) », se demandèrent avec angoisse
^'ils n'avaient pas dépassé le but qu'ils s'étaient proposé.
Ce fut bien pis un peu plus tard. Pendant les journées qui
suivirent les massacres de septembre, Paris fut complète-
'ïïent livré à l'anarchie et à la terreur; la lâcheté que
'Montrèrent des journalistes girondins en racontant les
|ï^assacres suffirait à elle seule pour établir que le parti
Jacobin tenait la capitale sous son joug et faisait trembler
les autres révolutionnaires de toute catégorie. Michelet lui-
(^) V. V Église et C Assemblée constituante^ t. II, p. 354.
(2) L'un des girondins les plus sages et les plus modérés, Henri Lari- ^lere, l'appelle ainsi dans une lettre adressée au Journal des Débats et '«^cre/t (septembre, n® 345, p. 118). Il se vante dans cette épître d'avoir J^tê « en faveur des honorables victimes de Châteauvieux et « pour faire ^^**^ltr sous le glaive des lois la tête du Catilina La Fayette ». Et c'est au ^^demain des massacres de septembre qu'un homme de cette valeur écrit ^ pareilles insanités !
môme s'est noblement indigné de la lâcheté des journaux.
« G*est là, dit-il, qu'il faut étudier ce phénomène physiologique affreux, humiliant, la peur... Ils furent comme glacés, ils n'osèrent pas même se taire, ils bégayèrent dans leurs journaux, équhroqaèrent, louèrent presque la terrible justice du peuple (1). »
Les journalistes, jacobins ou girondins, luttèrent alors de lâcheté et de sottise : ce fut à qui falsifierait les faits avec le plus d'impudence, et déverserait sur les victimes les plus absurdes calomnies. D'après Prudhomme, dans la nuit du 3 au 3 septembre, toutes les portes des prisons de Paris devaient s'ouvrir ; les conspirateurs évadés , rejoints par tous les prêtres chargés cfor, devaient faire main basse sur tous les postes, et ouvrir les portes aux ennemis, qui étaient alors à plus de soixante lieues de Paris 1 Le Moniteur ^ qui n'était pas un journal de la commune, reproduisit les mensonges et les calomnies des égorgeurs (â).
Les massacres furent terminés vers le 6, mais les massacreurs restaient maîtres de Paris. Gomme ils ne pouvaient assassiner constamment, ils s'étaient mis à voler, et une foule de malfaiteurs de toute espèce, qui se sentaient assurés de l'impunité , commettait les attentats les plus auda- cieux avec une mise en scène patriotique. En pleine rue, . des brigands arrachaient aux passants leurs bagues , leurs montres, leurs bourses, leur déclarant, comme l'assemblée ^ le faisait pour les ornements des églises, que tout bon ci- toyen devait maintenant déposer sur l'autel de la patrie ces ^ bijoux devenus inutiles, afin de les fondre et de les em — ployer à couvrir les frais de la guerre. Des hommes apostés « arrivaient avec des balances, pesaient solennellement les
(1) Histoire de la révolution^ t. V, p. 173.
(2) Moniteur t n« du 6 septembre. Voici ^ par exemple, comment il raconte le commencement du massacre : « Le dimanche 3, tandis qu^ les citoyens, électrisés par les proclamations de la commune proTisoire^ se rassemblaient dans leurs sections pour s'enrôler et y délibérer sur les dangers de la patrie, seize particuliers armés de pistolets et de poignards avaient été arrêtés (rarchevéque d* Arles et le vicaire de Saint- Féréol de Marseille étaient du nombre). On les conduisit de la conr dn Palais au comité des Quatre-Nations ; ils firent résistance et l'un d*eux tira un coup de pistolet qui blessa mortellement un citoyen. Alors ils furent victimes de leur propre fureur... » Ce récit n'est qu'un tissu de tnensonges.