L*ÉMIGRATION OBLIGATOIRE DU CLERGÉ
objets enlevés, et en donnaient un reçu de leur façon aux passants dévalisés. Personne n*était à Tabri de ces violences : les ouvriers, les marchandes de la halle, les maraîchers qui portaient le moindre bijou, étaient volés aussi bien que les bourgeois, et il ne fallait pas résister I Plusieurs femmes eurent les oreilles arrachées pour n'avoir pas livré assez vite leurs boucles à ces patriotes si zélés pour la guerre. A la séance du 14 septembre , Roland dénonça ces excès' à rassemblée. On n*osait pas résister, de peur d*6tre emprisonné par les agents de la commune. 1^ effet, Roland reconnut, dans la séance du 16, que depuis le 4 septembre quatre ou cinq cents personnes avait été arrêtées :
« J'ai demandé quelles étaient les personnes qui avaient donné les ordres de ces arrestations ; on n'en savait rien. J*ai demandé qn*on me représentât ces ordres , je Tai demandé avec autorité et j*ai va que c'était, tantôt la municipalité, tantôt des sections, tantôt des individus, tantôt le peuple, sans désigner quels citoyens, quelle partie du peuple. Qaelques-ans de ces ordres portent des motifs, la plupart n'en énoncent aucun (1).
Ainsi, Roland avouait publiquement que lui , ministre de rintérieur, n'était qu'un mannequin , et que le démagogue le plus infime pouvait emprisonner les citoyens sans qu'il s'en doutât. Il fit un aveu aussi humiliant au sujet de ces commissaires qui prêchaient partout le meurtre, l'anarchie, et le pillage en montrant des pouvoirs signés par lui. Danton Tavait encore berné complètement, et l'imbécile Roland se trouvait avoir donné à son insu un caractère officiel aux apologistes et aux agents des septembriseurs (2).
(1) Débats ei décrets, septembre, p. 294.
(2) Yen la fin d'août, la légiBlative décida que des commissaires se* raient enToyés pour éclairer les départements sur la révolution du 10 et presser les levées. Danton déclara qu'il connaissait d*ezceUents commissaires, et M>« Roland elle-même reconnaît que son mari et les autres ministres, bien que Danton leur fût suspect, lui abandonnèrent le choix de ces agents. Il eut soin de ne les envoyer qu'après les massacres de septembre , pour qu'ils pussent distribuer aux départements la fa* meuse circulaire de la commune qui les invitait à suivre Texemple de Paris. Ces hommes, munis d'une double mission, Tune de Roland, l'autre du comité de surveiUance de la commune, prêchèrent les doctrines des septembriseurs, osèrent destituer des fonctionnaires élus , et réussirent quelquefois à influencer les assemblées électorales et à leur faire adopter le vote à haute voix. Ils ne parlaient que de la commune et de Danton ;
La nuit précédente, des bandits avaient pénétré par effraction dans le garde-meuble, et enlevé les diamants de la couronne, ainsi que beaucoup d*objets précieux ; rassemblée fut très émue de ce vol audacieux qu'elle imputait secrètement à la commune ou à ses agents. La rue et les établissements publics étaient livrés aux voleurs , on parlait hautement de faire do nouveaux massacres ; des placards invitaient le peuple à faire justice des quatre cents députés qui avaient voté pour la royauté. Marat déclarait que la patrie était trahie par tout le monde, ministres, généraux, administrateurs, etc., et « par la majorité pourrie de l'assemblée nationale, centre de toutes les trahisons ». Les députés de la gauche étaient eux-mêmes humiliés et effrayés de se sentir sous le joug de cette commune, composée de voleurs et d'assassins (i); des jacobins, comme Gambon et Thuriot, s'unirent aux girondins pour flétrir ses dilapidations, et Yergniaud fit contre elle un de ses plus admirables discours : l'assemblée , entraînée par son éloquence , vota une série de décrets énergiques , verba et voces, et prxterea
les autres ministres étaient déclarés des traîtres ou des incapables. Ils prêchèrent de telles doctrines et commirent même de tels excès, que certaines administrations arrêtèrent quelques-uns d'entre eux. Ces drôles étaient bien payés, ils voyageaient aux frais de l'Etat dans des voitures requises ou confisquées, avaient le droit de réquisition et pillaient souvent les biens des émigrés sur leur passage.
(i) « La commune, dit Masuyer à la séance du 17, continue le système de terreur qui lui a si bien réussi ; les prisons s'emplissent de nouveau, sans que Ton sache la plupart du temps qui a délivré des mandats d'arrêt; les richesses accumulées dans les maisons d'émigrés, dans les Tuileries, sont livrées au pillage. Tout ce qui peut tenter la cupidité d'un agent subalterne est mis en réquisition et disparait sans qu'on puisse en retrouver la trace dans le moindre procès-verbal. » Lasource, au nom de la commission extraordinaire , réclama des mesures énergiques contre les voleurs et les bandits qui opprimaient Paris, mais il eut la malheureuse idée de les accuser de connivence avec les Prussiens. « Le grand but est de faire frapper les membres de la convention nationale qui sont actuellement à Paris et d'empêcher les autres d'y arriver; alors les traîtres profiteront de ce moment pour faire avancer les Prussiens et nous arracher cette liberté qui nous a coûté si cher à conquérir. Coblentz et Brunswick ont dans Paris cinq ou six cents agents soudoyés qui préparent leur triomphe. » Il était bien inutile de renvoyer aux massacreurs l'absurde accusation qu'ils avaient portée contre leurs victimes.
Dans la même séance, Pétion vint faire une confession d'impuissance et d'impéritie aussi complète que celle de Roland. (Débats et décrets, septembre, p. 357.)
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nihii. Pour que ces décrets excellents eussent la moindre
chance d'être appliqués, il eût fallu que rassemblée chassât
à la fois et Danton, et Roland, et le scélérat astucieux, et
le Cassandre imbécile. Tout était disposé pour l'asservisse-
<z^eiit de la nouvelle assemblée !
modérés, les sages de la révolution avaient essayé de 1^. fixer, de l'endiguer au moyen d'une constitution déplo- V2i.blement conçue. Pendant le règne de l'assemblée législ^.ti^e, le parti violent ne cessa de battre en brèche cette ^constitution, tout en l'invoquant avec emphase pour établir 1^^ persécution religieuse. Il n'avait point tout d'abord de Pogramme bien arrêté, il obéissait seulement à ce fatal sprit révolutionnaire qui veut toujours renverser, ne rennait jamais qu'il est temps de s'arrêter, trouve toujours ^T^svifflsant et défectueux l'état de choses existant, même <Iixsuid il a été établi par des révolutionnaires, et s'acharne ^ lo détruire. La constitution de 1791 était sans doute très ^^Fcctueuse, mais ce parti ne cherchait qu'à exagérer ses défauts, et lui en voulait surtout à cause du peu de bon ^i-R.*elle contenait.
s girondins ne voyaient dans le 10 août que l'annihi-
absolue du pouvoir royal et la déportation en masse
clergé ! Us n'ont jamais su ce qu'ils feraient le lende-
in de leur triomphe. Ils voulaient bien de la république,
pourvu qu'elle fût dirigée par eux, et ils voulaient tout aussi
t^ieiï de la royauté, pourvu qu'elle fût entre leurs mains.
Le jour même du 10 août, devant l'effondrement de la mo- ^arehie constitutionnelle, ils commettent l'insigne mala- ^ï"esse de réserver la question de la régence et de se dénoncer ^ ïeurs alliés les jacobins comme conservant une arrière- Pensée de monarchie constitutionnelle exploitée par eux. Le " août a été fait par le parti révolutionnaire violent, et f ^^ la fraction la plus violente de ce parti qui en a profité ; Majorité de l'assemblée a renversé la royauté pour la '^^^'^ir de la faible résistance qu'elle lui avait opposée, ^^s elle n'a pu survivre à sa victoire; et elle a dû se dis-
soudre bien vite pour satisfaire ses alliés de la rue. Après le 10 août, elle a traîné une courte et humiliante existence; elle venait de secouer par une révolution le prétendu joug de Louis XYl ; il lui fallut subir la tyrannie très réelle de la commune. Sa victoire Ta jetée dans une honteuse dépendance « et lui a laissé seulement quelques jours d*existence, pendant lesquels elle a dû non seulement plier devant des résistances dont le pauvre Louis XYI n'avait jamais eu même la pensée, mais encore recevoir de véritables affronts, qu'elle supporta, du reste, avec une patience tout à fait
imprévue.
Ainsi, par le 10 août, la fraction la plus avancée du parti violent est arrivée au pouvoir; sa fortune a toujours grandi depuis, jusqu'à la journée du 9 thermidor. 11 en est du parti girondin et du parti jacobin comme de Bertrand et de Raton, avec cette différence que non seulement Bertrand a croqué le 10 août les marrons tirés du feu par Raton, mais qu'il Fa croqué lui-même très peu de temps après, le 31 mai.
La passion politique a souvent réussi à dénaturer le véritable caractère de la révolution du 10 août. Ge n'est pas une victoire de l'esprit révolutionnaire sur l'ancien régime ; c'est, au contraire, l'écrasement des hommes de 89 par la coalition des girondins et des jacobins. Le 10 août a été fait par cette coalition contre le parti constituant, comme le 31 mai a été fait contre les girondins par une autre coalition des jacobins de toute espèce, dantonistes, hébertistes, robespierristes. Beaucoup de personnes ont encore la naïveté de croire que la peur de l'ancien régime a fait le 10 août, parce que ses auteurs, ses apologistes, et ses historiens plus que ses auteurs, l'ont crié par-dessus les toits. Est-ce que dans tous les pays, ceux qui veulent renverser un gouvernement disent leur véritable pensée? Est-ce qu'ils ne recourent pas à tous les moyens, et ne cherchent pas à enflammer les esprits par des bruits étranges, des accusations absurdes? D'ailleurs, les auteurs du 31 mai, qui avaient fait précédemment le 10 août, n'ont-ils pas jeté aux girondins des accusations analogues à celles dont ils avaient accablé les vaincus du 10 août; et n'ont-ils pas ensuite lancé ces mêmes accusations à la tête de Danton? Toujours, lorsqu'une fraction du parti révolutionnaire a voulu en supplanter une
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autre, elle Ta impudemment accusée de contre-révolution. Le parti constituant est bien le vaincu du 10 août. Les chefs du parti de Tancien régime avaient émigré, ils n'avaient dans rintérieur de la France que des sympathies fort peu actives, et n'exerçaient aucune influence sérieuse sur la masse conservatrice. Le roi avait fort peu de fonctionnaires à nommer, et tous ceux qu'il choisissait appartenaient au parti constituant. Tous les généraux et officiers, suspects d'attachement à l'ancien système, avaient quitté l'armée ou avaient été expulsés de leurs corps par des mutineries ; la moitié des directoires de département appartenait au parti constituant, l'autre moitié aux girondins ou aux jacobins. Les ministres choisis par Louis XYl, en dehors de son ministère girondin, étaient des constitutionnels ; on le vit trop à leur mollesse et à leurs hésitations 1 Louis XYl a sanctionné, d'accord avec eux, un grand nombre de mauvais décrets, et n'a usé de son veto que quatre fois, et ses ministres n'ont jamais osé, malgré son veto, soutenir carrément devant l'assemblée, la cause de la liberté religieuse. Ainsi donc, en 1792, le parti constituant était le maître dans le monde officiel : il fournissait à Louis XVI ses ministres et ses fonctionnaires ; il prédominait dans la magistrature et dans l'armée; il disposait des ressources fournies par la constitution, il avait les places. Aussi le parti avancé tournait tous ses efforts contre les constituants, bien plus que contre l'ancien régime ; quand on examine les documents de l'époque, on en acquiert la preuve la plus complète. Non seulement les révolutionnaires avancés poursuivaient d*une haine furieuse les individualités marquantes de ce parti; luais les directoires, les tribunaux, les municipalités qui lui appartenaient étaient, soit isolément, soit en masse, accablés ^^ dénonciations odieuses, et désignés aux fureurs* de la nuulUtude. Il s'agissait de bien plus que d'une lutte d'influence : les girondins ne voulaient pas seulement supplanter les constituants, mais les écraser aussi bien que les partis^Rs de l'ancien régime. Sans doute, tout cela était entrelûèlé de déclamations contre l'ancien régime et la cour, d'accusations fantastiques de connivence avec les émigrés ; mais, au fond, les violents ne s'en souciaient guère, et voyaient avant tout dans ces accusations un moyen de
troubler les esprits. Le parti constituant eut cette gloi d'avoir été opprimé et persécuté pour sa modération, e chose singulière ! ce parti, qui s*est parfois décerné à lu même des éloges très contestables, au lieu de se glorifie comme il en avait le droit, d'avoir mérité la haine des an teurs du 10 août, semble avoir pris à tâche de dissimuler < mérite, de faire croire que le 10 août n'a pas été fait conti lui, mais contre l'ancien régime, et qu'alors il n'existait pa
Les constitutionnels vaincus au 10 août et leurs succei seurs politiques ont propagé cette fausse version pour u double motif. D'abord, il leur était pénible d'avouer qm tout de suite après l'âge d'or de 1789, ils avaient été si con plètement et si facilement battus, et leurs principes si lest ment mis de côté par la révolution. En outre, malgré leu amour pour le juste milieu, ils ont voulu apaiser le ressec timent des vrais révolutionnaires en se défendant de let avoir résisté ; aussi ont-ils voulu mettre sur le compte <l l'ancien régime, cette défaite si désastreuse pour leurs do( trines. Tout en reprochant sans cesse aux cléricaux d'avo trop peu de confiance dans les partisans de 89 et de h confondre injustement avec les révolutionnaires perséct teurs, ils laissent aux catholiques le soin de mettre en lu mière la campagne si courageuse que leurs amis du dire( toire de Paris firent en faveur de la liberté religieuse, semble presque, à lire les explications embarrassées c certains d'entre eux, que, en rendant sur ce point justice leur parti, on lui joue un mauvais tour! L'histoire est I pourtant 1 Le vaincu du 10 août, c'est le parti constitutionne et c'est une défaite qu'on peut avouer sans honte!
Pendant les deux mois qui précèdent la catastrophe, ! haine des révolutionnaires ne s'adresse-t-ellepas àLaPayet tout autant qu'à Louis XVI? Eu réalité, ils ne craignent poil le roi, car il n'a aucune force à sa disposition, tandis qi La Fayette, si peu redoutable qu'il soit comme homn politique, a une armée qu'il peut tourner contre eux, cette pensée leur donne le cauchemar : aussi quels cri quelles déclamations furieuses! On compare La Paye! tantôt à Cromwell, tantôt à Gatilina ! On a peine à en croi ses yeux quand on lit de pareilles sottises, et pourtant cet ridicule effervescence, ces terreurs absurdes ont réelleme
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existé, ont troublé le pays et exercé une influence incalcu* lable sur ses destinées !
Évidemment, un autre général que La Fayette, ayant les mêmes ressources à sa disposition, eût pu, avec un peu d'énergie sauver la monarchie constitutionnelle : il ne sut faire qu'une vaine démonstration (1). Après le 20 juin, tout scrupule constitutionnel était hors de saison ; il s'agissait réellement de sauver le pays. Mais La Fayette n'avait ni capacité ni énergie, et le parti constituant, qui comptait beaucoup de militaires, n'avait aucun homme d^action ; par surcroît de malheur, les hommes de conseil faisaient aussi défaut. On a souvent reproché à Louis XYI d'avoir mal choisi ses ministres; mais le parti constituant, dans lequel il les prenait toujours, lui fournissait seulement des hommes qui auraient sans doute tenu une conduite correcte dans un régime parlementaire bien établi, en face d'une opposition modérée et ^sant uniquement à des portefeuilles ; mais ils étaient absolument incapables de se tirer d'une situation aussi fausse et aussi dangereuse. Voilà pourquoi, bien que la nation ne désirât nullement le 10 août, le parti constitutionnel s'effondra misérablement. La question religieuse lui fit un tort immense, il avait fait ou approuve la constitution civile. Dans les départements, les directoires qui lui appartenaient étaient contraints, par leurs fonctions, à expulser les curés, à blesser les consciences, à appliquer des lois dont ils reconnaissaient trop tard l'intolérance ; la lutte religieuse l'avait séparé d'abord de la partie la plus conservatrice de la nation, et sa conduite à l'assemblée ne fut pas assez nette pour loi faire regagner son appui.
Après le 31 mai, le parti girondin, qui se retrouvait tout ^ fait dans la même situation que les constitutionnels après k 10 août, essaya de résister, et lutta énergiquement à Lyon. La Fayette parvint seulement à entraîner un directoire, et fut fédnit bien vite à passer la frontière, comme ces émigrés qu'il ^▼ait si violemment condamnés. Du moins auraitril mérité Retrouver comme eux un refuge à l'étranger! On ne saurait
<iM II le borna, dit Vaablaac (Mémoires, p. 177) à venir seul parler à rassemblée, aa nom de son armée, et dès ce jour le drapeau royaliste qu*il portait de travers, mais qu'il portait, s'inclina devant les factieux H n'em <)iie de faibles moments de résistance. >»
Irop blâmer la conduite de rAutriche et des émigrés à son égard. Sans doute, il avait été ridiculement surfait et s'était montré à la fois suffisant et insuffisant; néanmoins, il avait essayé de sauver la royauté, et il était souverainement inique de le persécuter avec un pareil acharnement. Les émigrés n'étaient aucunement tenus de l'admettre dans leurs conseils, ni de lui témoigner le moindre égard ; ils étaient libres d'accueillir avec une pitié narquoise cet excommandant général des gardes nationales qui, après l'avoir pris de si haut avec eux, se réfugiait à l'étranger, battu, déconfit par ses anciens admirateurs, jugé et condamné comme homme d*État. En le traitant comme un criminel, ils manquèrent à la fois de générosité et de prudence. La prison d'Olmutz lui refit une popularité qui devait être fatale à la iponarchie légitime.
Après le 10 août, les constituants, qui avaient tant crié contre les émigrés, émigrèrent en grand nombre, et nous n*avons garde de les en blâmer! Il fallait bien mieux émigrer que rester pour être lâchement égorgé comme le duc de La Rochefoucauld, ou monter sur l'échafaud un peu plu tard. Seulement, ils ont cédé à l'esprit de parti en prétendant que l'émigration n'avait été légitime qu'après le 10 août. Ceci n'est pas autre chose qu'une opinion de coterie. Les constitutionnels ont émigré lorsqu'ils ont été en butte aux violences populaires, lorsqu'ils ont vu que les lois étaient impuissantes à les protéger, que des hommes comme Barnave et Lameth étaient proscrits, et que déjà plusieurs de leurs amis avaient été victimes des jacobins. Mais ils avaient tort de ne pas vouloir avouer que beaucoup de personnes, avant eux, avaient été forcées de fuir devant les incendiaires et les assassins. Les constitutionnels ont émigré après le 10 août, comme certains girondins après le 31 mai, parce que le danger n'a commencé pour eux qu'à cette époque ; pour bien d*autres, il avait commencé immédiatement après le 14 juillet, ou à la suite du voyage de Yarennes. Ils soutenaient cette thèse, et par esprit de parti et par amourpropre, car leur émigration forcée donnait un démenti éclatant à leur optimisme et à leurs théories politiques , mais il leur coûtait d'autant plus d'avouer la vérité sur les émigrations précédentes, qu'ils avaient à cette occasion cer-
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tains reproches à se faire. Ces excès qui les avaient rendues nécessaires, ils ne les avaient pas assez condamnés ; parfois même, ils avaient donné tort aux victimes ; en tout cas ils étaient convaincus d'avoir été à La fois bien illusionnés et bien impuissants.
Les modérés de la révolution furent donc réduits à Témigration, moins d'un an après la dissolution de la constituante. U est bien établi qu'avant eux beaucoup de personnes ont émigré, parce qu'elles avaient été effrayées par des crimes horribles, et que, d'ailleurs, elles n'étaient pas suffisamment protégées. Que les autorités aient été ou non complices des perturbateurs, cela ne fait absolument rien à l'affaire ; ces personnes ont fui, parce que l'organisation nouvelle ne garantissait point la sécurité des citoyens^ et bientôt la fuite des auteurs de cette organisation leur a donné raison.
On a dit pourtant que l'émigration des royalistes purs avait été une grande faute, et qu'ils auraient dû lutter contre les progrès de la révolution, se serrer autour du trône, etc. Tout cela n'est que du roman !
Des mécontents qui n'émigrent pas sont forcés de faire la guerre civile', <9u tout au moins une opposition radicale. Ceux qui blâment l'émigration voudraient-ils que, au lieu de quitter la France, on eût organisé la guerre civile? Non, certes I D'ailleurs, une telle entreprise aurait été insensée : quelques milliers de gentilshommes éparpillés dans toute la France, et se soulevant tout à coup, n'auraient réussi qu'à provoquer d'horribles représailles, des massacres, peut-être une extermination générale de leur parti; et ceux qui crient le plus après l'émigration ne trouveraient pas d'expressions assez énergiques pour maudire cette folle et criminelle aventure. L'insurrection très inattendue de la Vendée n'a commencé qu'en 1793; il était donc impossible de recourir *^ armes. Les offtciers, au lieu d'émigrer, a-t-on dit, n'avaient qu'à rester à leur poste ! Mais la discipline était per- *ïe»les soldats en révolte, les officiers royalistes insultés, ^traités, chassés par leurs troupes. Ceux qui restaient «aient invariablement accusés de conspiration ; les vingt- "oil officiers du régiment de Gambrésis qui n'émigrèrent P^s, mais furent emprisonnés et ensuite égorgés à Ver-
sailles, n'auraient-ils pas mieux fait de quitter la France?
Mais il fallait faire de Topposition légale aux révolutionnaires violents 1
Combattre par les moyens légaux, c'est facile à dire, mais alors c'était impossible! Faire ouvertement ce qu'on appelle de nos jours de l'opposition était un crime de lèse-nation, et la loi était constamment violée contre ceux qui ne passaient pas pour sympathiques au nouvel ordre de choses. Insultes grossières, dévastations de propriétés, vexations de toute sorte, perquisitions domiciliaires, arrestations arbitraires, voilà ce qui était réservé aux personnes qui, tout en augurant mal du nouvel ordre de choses, n'avaient pas voulu émigrer : et Ton avait beau s'abstenir de toute opposition, tenir même la bouche bien close, on n'en était pas moins persécuté. Voulait-on se soustraire à ces vexations en se retirant dans une ville , on y subissait de nouvelles avanies ; la présence de ces réfugiés était, au dire des révolutionnaires, la preuve d'une horrible conspiration, et ils agissaient contre eux en conséquence. Le lecteur n'a pas oublié l'affaire de Gaen ! La haine révolutionnaire poursuivait partout les personnes appartenant à une certaine classe de la société, surtout lorsqu'elles n'allaient pas à l'église constitutionnelle. Leur présence ou leur absence était absolument indifférente au point de vue politique.
Au milieu d'une telle crise, la présence en France de tous les opposants n'aurait été d'aucune utilité réelle. La révolution aurait été simplement déshonorée par un plus grand nombre d'assassinats, et dans la suite, la guillotine aurait fait encore plus de victimes. On prétend que ces mécontents auraient dû faire de l'opposition légale. Encore une fois, cette opposition, si pacifique, si légale qu'elle fût, n'aurait pas été plus tolérée que la non-conformité à l'église constitutionnelle! D'ailleurs, comment aui'aient-ils procédé? Foncièrement mécontents du nouvel ordre des choses , ils auraient refusé de prêter serment à la constitution ; ainsi donc, au point de vue politique , leur présence aurait été absolument inutile, puisqu'ils ne pouvaient pas être même citoyens actifs. On dira peut-être qu'ils auraient dû prêter serment, mais ce serait sortir de la question, et reprocher aux émigrés, non plus seulement de n'être pas restés en
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rance, mais de ne pas avoir appartenu au parti consti< tuant, ce qui est tout différent. Il s'agit simplement d'examiner si la présence de' tous ceux qui professaient leurs opinions aurait pu produire quelque bien. Nous répondons hardiment : non.
Il est clair comme le jour qu'ils n'auraient pu exercer aucune influence modératrice, ni même voter. Us auraient dû se serrer autour du roi , a-t-on dit. Quelques-uns l'ont essayé, et l'on se souvient des déclamations effroyables qui ont été faites contre ces chevaliers du poignard : l'arrivée de quelques fidèles à Paris était journellement dénoncée aux clubs et à l'assemblée comme un immense danger^ et la réunion de plusieurs milliers de gentilhommes dévoués n'aurait servi qu'à déterminer la législative à prendre tout de suite, et contre eux, et contre la royauté, des mesures extrêmes ; et l'on aurai vu beaucoup plus tôt les fameuses perquisitions, l'encombrement des prisons et les massacres ! La présence à Paris de tous ces opposants au nouvel ordre de choses aurait eu encore d'autres inconvénients sérieux auxquels on ne pense pas. Ils auraient été constamment en rivalité et en lutte avec La Fayette et le parti constituant, et le gâchis politique aurait été encore bien plus grand. Nous croyons même que l'émigration à Coblentz facilitait singulièrement la tâche du parti constituant. Il se trouvait en France beaucoup plus maître du terrain et dégagé de toute solidarité avec les royalistes compromettants; un grand politique intelligemment secondé aurait pu tirer un admirable parti de cette situation.
Mais, dit-on encore, si l'émigration n'avait pas eu lieu, le sentiment national n'aurait pas été profondément blessé : en surexcitant les esprits , elle a été la cause indirecte de nombreux excès. A ceci, nous répondrons toujours : Voyez comme on traitait ceux qui avaient refusé d'émigrer! Ne su- Wssaient-ils pas toutes sortes d'avanies et de violences? N'é- ^ont-ilspas accusés constamment de conspiration? Pour- ^tla portion la plus active et la plus dangereuse des oppo- ^Qts était à l'étranger. Si tous ces mécontents étaient restés cnPrance, quelles épouvantables conspirations, quelles prises d'armes imminentes, quelles exterminations de patriotes i^'aurait-on pas dénoncées quotidiennement! La révolution
était vue partout de mauvais œil , les sympathies des princes pour Louis XYI étaient connues; on n*en aurait pas moins dénoncé les nobles restés en France comme complices de l'étranger; car on peut conspirer de France avec lui. Est-ce que, d'après les révolutionnaires, Louis XVI Marie-Antoinette, de Lessart, qui ne quittaient jamais Paris ne passaient pas leur vie à conspirer avec l'étranger.
En somme, la non-émigration^ ou le retour des émigrés : la première invitation, n'aurait servi à rien; il y aurait e* seulement encore plus de propriétés saccagées et de meuc très hideux ; et les révolutionnaires, pour se débarrasser <i leurs ennemis, en seraient venus rapidement à décréter nm proscription générale. Il en aurait été de la noblesse comme du clergé des paroisses; lui n'émigrait pas; bien au contraire, il restait ferme à son poste ; on a parlé tout de suite de le proscrire en bloc et de le déporter, et on y est arrivé en 1792. La noblesse, si elle était restée tout entière en France, aurait eu le même sort; il en aurait été de Texseigneurs'obstinant à rester dans son castel, comme du curé destitué refusant de quitter sa paroisse ! On aurait fait grand ])ruit des menées ténébreuses, des conspirations des nobles, comme de celles des curés ; on aurait réuni ces deux conspirations nobiliaire et sacerdotale, et proclamé que le France était mise en péril par cette terrible coalition, pat ce monstre à deux têtes ; et l'assemblée aurait fait bien vite contre les nobles des lois d'internement et de déporUiion. Le clergé qui n'émigrait pas, qui s'obstinait à ne pas émigrer , a été contraint à l'émigration par la loi du 26 août ; ceux qui ont émigré, s'ils étaient revenus en France, auraient été contraints légalement d'émigrer, on peut Tafflrmer hautement! Sous prétexte de conspiration, on les aurait chassés en confisquant leurs biens ! Camille Desmoulins et tant d'autres pamphlétaires avaient eu soin d'enflammer les esprits, par l'espoir d'une spoliation générale; la haine et la cupidité révolutionnaires n'auraient pas manqué de prétextes pour s'assouvir aux dépens des mécontents : Une telle proscription était dans l'esprit de la révolution ; et en fait elle était très réalisable, car le nombre des proscrits laïques n'aurait guère dépassé celui des proscrits ecclésiastiques. D'ailleurs, esL-ce que plus tard les faibles débris de
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la noblesse qui n'avaient pas émigré n'ont pas été soumis à un régime exceptionnel? Est-ce que tous les ex-nobles n'ont pas été emprisonnés? Est-ce que des lois spéciales ne les ont point frappés, vu qu'ils étaient au moins aussi coupables que les émigrés? Si la caste était restée tout entière en France, on aurait vu bien autre chose ! La loi des suspects eût été décrétée, non par la convention, mais par la législative, et le régime de la Terreur établi bien plus tôt.
Évidemment, la présence des émigrés n'aurait donné, ni à Louis XYI l'énergie qui lui manquait, ni à La Fayette et aux chefs du parti constituant les qualités dont ils étaient dépourvus. Nous ne nions pas que la conduite des émigrés à rétranger ait été impolitique; que l'émigration en ellemême ait été un malheur; mais, sous le règne des passions révolutionnaires, ce malheur devait arriver, et, si l'émigration n'avait pas eu lieu, la paix et l'humanité n'y auraient absolument rien gagné.
Ne voir seulement dans la révolution du 10 août que le renversement de la monarchie constitutionnelle, serait en méconnaître le caractère et la portée. Le fait capital du 10 août n'est point la chute de Louis XVI ni l'abolition de la constitution de 1791, c'est l'établissement du régime de la Terreur ! La révolution est, ce jour-là, tombée entre les mains des hommes de sang pour n'en sortir qu'après thermidor I Voilà pourquoi le 10 août doit être regardé dans notre histoire comme une date néfaste. Cette journée a vu le triomphe de cet effroyable parti, qui a fait trois semaines après les massacres de septembre , et qui, un peu plus tard, a fait le 31 mai et établi le règne de la guillotine. A partir du 10 août, ce parti violemment installé à l'hôtel de ville de Paris sous le titre de commune, et maître absolu de la capitale, n'a cessé de travailler à infecter le reste de la France du virus révolutionnaire , et il n'y a que trop bien réussi. Par les massacres de septembre , par ses procédés terroristes, il a fait élire à Paris et dans plusieurs départements les plus abominables scélérats , et aussitôt après la réunion de la convention, il s'est trouvé assez fort pour peser sur ses délibérations. Désormais, le parti terroriste, assuré du concours d'une partie de la convention, fera des progrès incessants et étendra rapidement son empire sur toute la
France. Après plusieurs mois d^ lutte, les girondins seron balayés comme Tout été les constituants, et la conventioi asservie; le tour des départements viendra bien vite; et le jacobins feront peser sur le pays tout entier la plus effroya ble tyrannie. Mais, il ne faut pas Toublier, c'est par 1< 10 août qu'ils sont devenus maîtres de la Franco!
Et pourtant, sans la constitution civile , sans la persécu tion religieuse, cette révolution, qui fut la cause directe d la Terreur, n'aurait probablement pas eu lieul G*est 1 fanatisme antireligieux qui , par ses lois schismatiques e persécutrices, a d'abord désorganisé le pays, puis exalté le révolutionnaires relativement modérés, jusqu'à les fair pactiser avec Danton et Marat, et les a jetés dans cette foU et criminelle entreprise du 10 août, dont le succès devai les perdre !