CHAPITRE XII
§ I. La convention épurée vote bien vite une constitution nouvelle, qui garantit la liberté de conscience et le payement des traitement» du dergé assermenté. — Cependant les révolutionnaires préparent sournoisement Tabolition de Téglise constitutionnelle. — Ils réduisent d*abord son budget.
S II. Décrets qui déportent tout évéque ou tout prêtre de cette église qui s*opposera « soit directement, soit indirectement », au mariage des prêtres. — Les traitements des évéques intrus sont diminués. — Décret en faveur des prêtres mariés. — Mariage de Tévéque constitutionnel Pontard. — Les religieuses insermentées expulsées des hôpitaux et privées de leurs pensions. — Les prêtres déportés assimilés complètement aux émigrés. — Lois des suspects, du maximum , etc. — Arrestation des 'soixante-treize. — Établissement du gouvernement lévolutionnaire.
§ III. Les girondins essayent vainement de soulever la Normandie. — Lecarpentier y fait un grand nombre d'arrestations. — 11 nomme luimême des desservants constitutionnels. — Les- conventionnels en mission oppriment les campagnes. — Dans leurs proclamations ils dénoncent les riches comme des avares et des affameurs du peuple. — Les girondins écrasés et proscrits en Bretagne. —Des prêtres constitutionnels du Morbihan dénoncent leur évêque parce qu'il s'en tient à la constitution civile.
Pendant les premiers jours qui suivirent la proscription des girondins, ces naïfs partisans de la conciliation à outrance, qui, le soir du 31 mai, croyaient la crise heureusement terminée, purent encore se complaire dans leurs illusions. La convention était fort tranquille. Plus de scènes violentes, de dénonciations furieuses ; mais un calme plat.
Les girondins étaient supprimés ; les crapauds du marais s'étudiaient tous les jours davantage à justifier leur nom ; les vainqueurs n'étaient pas encore divisés, et avaient, d'ailleurs, intérêt à ne point triompher trop bruyamment, tant que les départements n'auraient pas acccueilli la révolution
nouvelle. Tout était donc très calme en apparence aux Tuileries, et la convention, qui avait été si justement comparée à une arène de gladiateurs, gardait un morne silence et votait machinalement tout ce que les proscripteurs des girondins lui proposaient (l).De nombreux députés comprenaient parfaitement que le sacrifice du S juin n'était pas assez grand pour assouvir la fureur sanguinaire des jacobins, et cherchaient avant tout à se faire oublier. Mais les naïfs, voyant le calme le plus plat succéder à l'agitation la plus scandaleuse, durent proclamer que le coup d'État du 2 juin était sans doute un peu irrégulier, mais qu'il avait du moins produit à Paris un sentiment de détente.
Leur optimisme dut prendre des airs triomphants, lorsque la convention annonça à la France que les événements du 31 mai avaient facilité l'éclosion de cette constitution républicaine si longuement et si inutilement débattue entre la gironde et la montagne, et qu'elle allait enfin doter la France d'une nouvelle constitution bâclée en treize jours. Une constitution nouvelle, arrivant après une période de troubles, est toujours regardée en France, pendant un court espace de temps, comme une panacée universelle. Les jacobins comptaient bien exploiter cette disposition déjà connue du peuple français. Ils jugèrent avec raison que ce serait un coup de maître, d'escamoter à ce bon peuple, sous prétexte de constitution, un vote qui serait interprété comme une approbation du 31 mai. Cette fois, les badauds ne manquèrent point de tomber dans le piège qui leur était tendu par les proscripteurs des girondins, et de reconnaître que cette constitution, en appelant le peuple entier à exercer ses droits, annulait les irrégularités commises dans les journées des 31 mai et 2 juin, prouvait le patriotisme et le désintéressement de leurs auteurs, donnait satisfaction aux départements, et ouvrait à la France une nouvelle ère de tranquillité et de bonheur.
(1) c< Elle n'était plus, dit Thiers (tome IV, p. 278) qu'un conseil d'État, oîi des comités, chefs des travaux, venaient rendre des comptes toujours applaudis et proposer des décrets toujours adoptés. » Thuriot, dans la séance du 11 juin, eut Timpudence de dire que les proscrits du 2 coûtaient plus de trois millions à la nation. « Depuis qu'ils sont hors de notre assemblée le calme règne et nous faisons des lois utiles. »
Elle était pourtant bien indigne d'exciter le moindre enthousiasme, cette malencontreuse constitution! Ses auteurs avaient raison de dire qu'elle avait été terminée très vite, mais c'est bien le cas de répondre, comme Alceste, que le temps ne fait rien à l'affaire ! Elle était précédée d'une déclaration des droits de Thomme en trente-cinq articles. Elle n'établissait qu'une seule assemblée. Tout Français âgé de vingt et un ans était citoyen ; les citoyens réunis en assemblées primaires nommaient un député à raison d'une population de quarante mille âmes. C'était le suffrage universel. L'électeur pouvait, à son choix, voter au scrutin ou à haute voix. Les députés faisaient des décrets exécutoires sur-le-champ pour tout ce qui concernait les besoins pressants de l'État. Pour les matières d'intérêt général et moins urgent, une loi votée par eux ne devait être sanctionnée que si, quarante jours après son envoi dans la moitié des départements plus un, le dixième des assemblées primaires de chacun d'eux n'avait pas réclamé. Le 1^' mai, les assemblées primaires devaient se former de plein droit et sans convocation pour procéder au renouvellement du corps législatif. Elles pouvaient provoquer des modifications de la constitution.
Le pouvoir exécutif était confié à un conseil de vingtquatre menibres ainsi recrutés : l'assemblée électorale de chaque département devait élire un candidat, et le corp Jégislatif les nommer tous sur la liste générale. Le conseil nommait les agents en chef de l'administration générale de jla république, les surveillait et en était responsable. Tous les ans, il devait être renouvelé par moitié. Les juges de paix, juges civils (appelés arbitres publics) et les juges criminels devaient être élus. Naturellement, cette constitution, ^omme celle de 1791, proclamait la liberté des cultes.
Le 14 juillet, elle fut renvoyée pour la forme à la sanction des assemblées primaires, mais elle ne devait jamais ^tre appliquée. Les vainqueurs du 2 juin ne l'avaient fabriquée si vite que pour jeter de la poudre aux yeux des :malfs, compliquer la situation, et se donner un prétexte ^'écraser les girondins des départements. En effet, la convention s*empressa de sommer toutes les administrations départementales ou municipales de reconnaître son œuvre,
c'est-à-dire de s'incliner devant les auteurs du 31 mai. Accepter cette constitution rédigée par les auteurs et les complices de la proscription des girondins, c'était passer condamnation sur le 31 mai et le S juin, et renoncer à soutenir que, par l'élimination du côté droit, la convention avait perdu. toute indépendance. D'un autre côté, refuser cette charte nouvelle qui consacrait des doctrines très à la mode dans le parti révolutionnaire, et que la majorité des assemblées primaires accepterait très probablement, soit par crainte, soit par surprise, c'était s'exposer certainement à se faire accuser par les jacobins de rébellion contre la volonté nationale. En outre, les naïfs et les trembleurs allaient dire : « Il est vrai que le 31 mai est un coup d'État, mais ses auteurs nous offrent les moyens d'en atténuer les conséquences ; acceptons toujours la constitution ; avec elle, nous allons faire bientôt de nouvelles élections, nous débarrasser de l'assemblée actuelle, et porter d'autres hommes au pouvoir. » Les jacobins savaient bien qu'avec ce mot de constitution ils éblouiraient les naïfs et désarmeraient les irrésolus qui se seraient tournés contre eux,s'il s'était seulement agi d'approuver ou de désapprouver le 31 mai. Cette absurde constitution opérait une diversion puissante en leur faveur, et arrêtait bien des velléités de résistance, sans les engager eux-mêmes à quoi que ce fût, car ils comptaient retarder indéQniment son application, et en attendant, user de la dictature qu'ils s'étaient arrogée. Aussi ces hommes si méprisables, si sanguinaires, mais en même temps si avisés, ne s'étaient point préoccupés, aussitôt après leur triomphe^ d'immoler leurs ennemis, mais de fabriquer bien vite cette pièce ridicule qui 46vait leur permettre d*étendre leur empire sur la France entière^ et d'assouvir ensuite toutes leurs haines et toutes leurs vengeances (1).
(i) Héraut-Séchelles fat le principal rédacteur de cette constitution. Le rapport fait par Barère au nom du comité de salut public, le 27 juin, sur la convocation des assemblées primaires pour la sanction est extrêmement curieux. Impossible d'être plus cauteleux au fond et plus emphatique dans la forme, u La voilà cette constitution tant désirée et qui, comme les tables de Moïse , n*a pu sortir de la montagne sainte qa*aii milieu du trouble et des éclairs. Et qu'on ne dise pas qu'elle est l'ouvrage de quelques jours. Dans quelquns jours, on a reciteilH la lumière de
LE MARIAGE DBS PBÊTRES. 471
Depuis le 31 mai jusqu'à rétablissement du gouvernement révolutionnaire, la convention n*a point rendu d'importants décrets contre le catholicisme, par la raison bien simple que la persécution religieuse était, avant la chute des girondinsy arrivée à son apogée. Déjà des prêtres coupables d'avoir exercé en France leur ministère avaient été mis à mort. Il ne restait plus aux prôtrophobes qu'à se défaire de l'église constitutionnelle. Depuis le 10 août, ils lui avaient déjà porté de graves atteintes. De juin à novembre 1793, ils préparèrent son abolition.
Le 7 juin, la convention ordonne au comité de salut public de préparer des vaisseaux pour expédier en Guyane les prêtres réfractaires déjà condamnés à la déportation. Mais, depuis quelque temps, jacobins et cordeliers déclament tout autant contre les constitutionnels que contre les réfiractaires, et beaucoup de personnes s'attendent à voir ces énergumènes réclamer aussi leur déportation. La convention veut amadouer les naïfs, et leur faire croire que le coup d'État du S juin n'entraînera aucune proscription ; aussi elle décrète le môme jour u que tout membre qui se permettra dans son sein de demander la déportation des prêtres qui se sont soumis à la loi, et sont salariés des deniers publics, sera envoyé pour huit jours à l'Abbaye » .
Le 25 juin, la convention constitue un nouveau département, celui de Vaucluse, et décide que les électeurs seront convoqués pour procéder à l'élection de l'administration, du
tous les siècles,,. Qui porterait obstacle à ce que le vœu du peuple soit exprimé sur la constitution?... Des préireat Mais leur subsistance est liée à la dette publique garantie par cette constitution même,,.. Des fanatiques ? Mais nous avons assuré la liberté des opinions et le libre exercice des cultes. » A la fin du rapport, pour mieux séduire. les assemblées primaires, Barëre annonce que la convention se dissoudra après le 11 août, jour du recensement des votes sur Tacceptation de la constitution. « Après cette époque solenneUe, un gouvernement énergique doit naître, Tordre public doit s*affermir et une nouvelle assemblée nationale, dont on a tant de fois réclamé la réélection des députés, fera les lois civiles... Le peuple formera une nouvelle représentation investie d'une confiance plus récente et plus immédiate, » ËC les afQdés des jacobins disaient aux naïfs et aux peureux : « A quoi bon protester et s'exposer à la guerre civile en faveur des députés expulsés le 2 juin , puisque la convention 'va se dissoudre et que vous allez être libres de les nommer? »
tribunal criminel et de Tévèque. L'établissement d'un département nouveau rendait donc nécessaire un nouvel évôché constitutionnel. Le 27, pour mieux rassurer encore les partisans de la constitution civile, elle décrète, sur le rapport du comité de salut public, a que le traitement des ecclésiastiques fait partie de la dette publique ». Quel bon billet pour Téglise constitutionnelle !
Du reste, la convention s'appliqua immédiatement à rogner le budget qu'elle venait de lui garantir. Le 1^' juillet, Mallarmé, au nom du comité des finances, lui propose de sifpprimer une partie des vicaires épiscopaux, parce que (( la majorité de ces fonctionnaires salariés par la république reste oisive au sein des villes chefs-lieux de département, tandis que beaucoup de cures vacantes ne sont pas desservies ». En effet, le clergé constitutionnel, qui n'avait jamais été nombreux, s'était affaibli depuis quelque temps par des désertions. Certains ecclésiastiques, pressentant l'abolition prochaine de leur église^ quittaient leurs cures, et se faisaient donner des fonctions civiles en récompense des services qu'ils avaient rendus à la révolution. Mallarmé proposa de réduire au tiers le nombre des vicaires épiscopaux et d'accorder aux évoques le droit de choisir ceux qui resteraient attachés à leur conseil ; les vicaires supprimés recevraient la moitié de leurs traitements; ceux qui accepteraient des cures recevraient en plus de leur traitement de curés le tiers de ce qu'ils recevaient comme vicaires. Taillefer, Dartigoyte, Jean Bon-Saint-André, trouvèrent ce projet très imprudent et en demandèrent le rejet. Grégoire, au contraire, le défendit avec vivacité. La convention était très indécise : une partie des députés voyait dans le décret proposé l'occasion de réaliser une économie ; les autres, quoique déterminés, aussi bien qu'eux, à abolir bientôt l'église constitutionnelle, craignaient de démasquer trop vite leurs projets. La discussion fut d'abord ajournée, puis le décret d'ajournement rapporté. Dartigoyte combattit de nouveau le projet comme impolitique à plusieurs points de vue; d'abord comme augmentant « la puissance et l'arbitraire des évoques, et c'est là sans doute ce qui engage les évoques de cette assemblée à appuyer la suppression des membres de leur conseil avec tant de chaleur »... Ensuite il objecta la
déclaration récente de la convention que ces traitements faisaient partie de la dette publique ; il déclara qu'il fallait bien se garder d'exciter des inquiétudes sur Texistence du clergé constitutionnel, et d'alarmer les malveillants « au moment de l'acceptation de la constitution ». Dartigoyte deTaitf quelques mois plus tard, abolir l'église constitutionnelle avec beaucoup de scandale; le projet de Mallarmé rentrait parfaitement dans ses vues ; mais il sentait la nécessité de ne pas effrayer les départements. Basire dénonça les constitutionnels comme des partisans des girondins et j>roposa de décréter que pour remplir les places vacantes, les évoques seraient tenus de donner des cures aux vicaires ^piscopaux qui ne leur seraient pas absolument nécessaires. Sur la proposition de Mallarmé, la convention prit le décret suivant :
« Considérant que le nombre des vicaires épiscopaux est plus ^considérable que u*exigent leurs fonctions; que beaucoup de pa- :vroisses de campagne manquent de curés ou de desservants, ^iécrète que les évoques seront tenus de faire desservir les jparoiases vacantes par leurs vicaires épiscopaux, jusqu'à la prochaine réunion des assemblées électorales, et que lesdits vinommés par les évoques seront tenus de desservir les , sous peine de privation de leurs traitements, et renvoie <^iiix comités des finances et de législation réuuis, la proposition 'ftendante à réduire le nombre des vicaires épiscopaux. »
Quelques semaines après le 2 juin, les jacobins, très in- «cpiiets au début, avaient déjà remporté des avantages signa- XéSy grâce à l'irrésolution de leurs adversaires ; et toutes les ^:'hances paraissaient être en leur faveur. Cependant, ils ouaient toujours leur comédie de modération. Les députés en arrestation chez eux n'avaient été emprisonnés que Se 24 juin, et plusieurs avaient déjà réussi à s'échapper. XfOrsque la constitution fut publiée, quelques agitateurs ^es cordeliers, dirigés par le prêtre apostat Jacques Roux, ^ui avait été si brutal et si grossier envers Louis XYI, le 21 janvier, jetèrent les hauts cris parce que la constitution ne contenait rien contre les accapareurs , et présentèrent à la convention une pétition très violente au nom de la section des Gravilliers. Les chefs du jacobinisme furent ^rës irrités de cette incartade, et foudroyèrent ces amis compromettants. Thuriot reprocha à Jacques Roux d'avoir été
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prêtre et Taccusa d'être venu « dans une intention perfide m. Robespierre, qui sentait la nécessité déjouer encore la modération, et qui, du reste, par caractère et par système^ détestait les turbulents et les indisciplinés, déclama violemment aux Jacobins contre cette pétition :
« Défiez-vous de telles manœuvres ! Défiez-vous de ces ci-devani prêtres coalisés avec les Autrichiens. Prenez garde aux nouveaux masques dont les aristocrates vont se couvrir. J'entrevois un nouveau crime dans Tavenir qui n'est peut-être pas loin d'édatf^r. »
Voilà bien Thomme qui fera guillotiner les hébertistes. Gollot soutint que les ennemis de la république voulaient pouvoir dire aux départements : « Vous voyez, Paris approuve le discours de Jacques Roux. » La pétition fut rétractée, Jacques Roux exclu et conspué.
Mais, lorsque les jacobins furent plus rassurés sur les départements, Saint-Just présenta un rapport demandant que les girondins fussent traduits devant le tribunal révolutionnaire, et le 10 juillet, ce même comité de salut public, qui les avait si perfidement livrés, était renouvelé comme trop modéré (1). Le meurtre de Marat détermina les terroristes à jeter complètement le masque : la plèbe jacobine réclama vengeance à grands cris et ses chefs saisirent avidement ce prétexte pour se débarrasser des girondins. A peine la convention est-elle instruite de la mort de Marat, que Fauchet et Duperret, chez qui Charlotte Corday s'est présentée, sont dénoncés, couverts d'outrages, et décrétés d'arrestation (2). Billaud fit le lendemain un long discours
(1) Bien que Couthon, Saint-Just et Jean Bon-Saint-Ândré lui eussent été adjoints, les jacobins ne le trouvèrent plus à la hauteur des circonstances. Barère et Lindet seuls furent conservés et formèrent le nouveau comité avec Couthon, HérauU-Séchelles, Saint-Just, Thuriot, Jean Bon-Saint- André, Gasparin, Prieur. Robespierre y entra seulement le 26 juillet à la place de Gasparin.
(2) Fauchet, dénoncé par Chabot, demanda la parole. Danton 8*écria : « Qu'il ne souille pas la tribune et qu'il passe à la barre I » Lorsque Fauchet voulut se défendre, Danton, qui le détestait doublement comme girondin et comme évéque opposé au mariage des prêtres, dit ironiquement : u Je demande qu on entende Fauchet , cet apostat de la Uberté ; peut-être son discours donnera-t-il lieu à ce qu on le mette en état d'accusation. » Duperret dut, comme Fauchet, s'expliquer à la barre. Son arrestation fit découvrir la fameuse protestation de soixante* treize députés contre le 31 mai, qui avait été déposée chez lui.
LE MAHUGB DBS PRÊTRES. 475
rempli d'accusations absurdes contre les girondins. De nombreux décrets de proscriplion furent lancés en quelques jours contre leurs partisans. Le 28, sur le rapport de Barëre, Torateur ordinaire du comité de salut public, Custine, qui avait été si bruyamment exalté par les jacobins comme le général patriote par excellence, est décrété d'accusation comtme coupable de trahison avec les alliés et les girondins. J3arère demande ensuite à la convention de statuer sur le irapport présenté le 8 par Saint-Just^ contre les députés proscrits (1); dix-huit d'entre eux, qui ont pris la fuite, sont déclarés traîtres à la patrie^^n décret d'accusation est rendu contre onze autres qui sont prisonniers.
Les jacobins, qui voulaient encore attendre un peu avant d*aboIir l'église constitutionnelle, crurent alors qu'ils pou- "valent se donner la satisfaction de lui imposer définitivement le mariage des prêtres. Le 19 juillet, la convention, saisie de la pétition d'un curé constitutionnel du Coudray, district de Gorbeil, qui s'était marié et que ses paroissiens . avalent voulu expulser, passa à l'ordre du jour motivé sur ce qu'aucune loi ne peut priver de leur traitement les ministres du culte catholique qui se marient, et ordonna au ministre de la justice de poursuivre les auteurs des troubles qui avaient eu lieu au Coudray à l'occasion de ce mariage. Avant le 2 juin, elle aurait certainement pris la même décision; girondins et jacobins avaient été toujours d'accord pour imposer des prêtres mariés à l'église constitutionnelle. Haintenant, les jacobins veulent trancher souverainement la question et édicter des peines contre ceux qui combattent le mariage des prêtres. Bréard demande que les évêques
(1) Dans ce rapport, les girondins sont représentés comme de royalistes. D*après SaintJust, en déposant le roi le 10 août, ils ont Joué une comédie, en le condamnant le 21 janvier ils en ont joué une autre. Us ont voulu mettre Philippe-Égalité sur le trône; ils avaient organisé^ vers la fin de mai 1793, un complot royaliste; ils devaient proclamer le fils de Louis XVI roi de Franco et sa mère régente, etc., etc.
qui contreviendront à la loi (quelle loi?) en s'opposantau mariage des prêtres soient destitués. Roux prétend que la convention ne peut pas destituer des évoques, Lacroix d'Eure-et-Loir lui répond avec indignation qu'ils sont nommés par les assemblées électorales et salariés par la nation, et peuvent être destitués, que dire le contraire, c'est « blasphémer contre la souveraineté du peuple; les évêques qui s'opposent au mariage des prêtres méritent plus que la destitution, ils méritent les fers ».
Roux, pour s'excuser, soutient qu'on ne doit pas se servir du mot destitution, et que l'évêque qui désobéit à la loi doit être censé avoir donné sa démission. Danton déblatère contre les évêques hostiles au mariage des prêtres ; ils sont salariés, ils doivent obéir à la nation. « Qu'ils imitent leurs fondateurs ; ils rendaient à César ce qui appartenait à César, eh bien I la nation est plus que tous les Césars. » Il ne demande pas seulement leur destitution, mais une année de fers, « si cette opposition a une source d'incivisme ». Lequinio demande qu'on prive simplement ces évêques de leur traitement pour que personne n'accuse la convention de s'être mêlée de questions canoniques. Lacroix objecte, par l'exemple des réfractaires, c^uece châtiment est souvent inefficace. Enfin, sur la demande de Lequinio :
« La convention nationale décrète que les évêques qui apporteraient soit directement^ soit indirectement, quelque obstacle au mariage des prêtres seront déportés et remplacés. »
Il faut faire attention à la manière dont ce décret est rédigé « soit directement, soit indirectement », et la déportation dans les deux cas ! Directement s'entend des refus d'institution canonique, mais « indirectement » est mis là pour avertir Tévêque qui serait tenté de condamner théologiquement le mariage des prêtres dans un mandement ou dans un sermon, ou même se contenterait de dissuader timidement les prêtres de se marier ; car les jacobins ne veulent pas que les évoques apportent le moindre obstacle à de pareils mariages. En résumé, ce décret impose aux évêques constitutionnels de tolérer les prêtres mariés et de garder un silence absolu sur la question canonique, sous peine de déportation. Les évêques se le tinrent pour dit, et restèrent
tranquilles pendant le peu de temps qui s'écoula entre ce décret etTabolition de leur église. Le 12 août^ la convention compléta son œuvre 'en rendant, sur la proposition du ministre protestant Julien de Toulouse, un nouveau décret qui annulait toutes les destitutions prononcées antérieurement contre des prêtres à cause de leur mariage : Tarticle 3 étendait à tout le clergé constitutionnel la peine prononcée contre les évoques par le décret du 19 juillet, en le déclarant « commun à tout prêtre qui porterait la moindre opposition au décret concernant Tétat civil des citoyens ou à celui du divorce ».
Ainsi, tout prêtre qui, directement ou indirectement, fait opposition au mariage des prêtres ou au divorce sera déporté. Celui qui refusera de marier une personne divorcée sera donc déporté. Déporté également celui qui ne veut pas bénir le mariage sacrilège d'un confrère, comme celui qui oondanme le divorce dans un prône ou dans un catéohisme,etc., etc. Le clergé constitutionnel, en sa qualité de salarié, ne devait prêcher que la doctrine de la convention. Quand bien même les girondins n'auraient pas été proscrits, lx>ut porte à croire que le divorce et le mariage des prêtres TM.*en auraient pas moins été imposés à Téglise constitutioni^elle avec beaucoup de brutalité. Mais peut-être les girondins se seraient-ils contentés de destituer les récalcitrants et do les frapper de peines moins exorbitantes.
Quelques prêtres jacobins profitèrent de ces lois pour faire scandale : un curé du département dlndre-et-Loire, que son évêque Suzor avait voulu empêcher de se marier, publia un pamphlet en faveur du divorce et du mariage des prêtres, et, pour braver Tautorité épiscopale, Tintilala ainsi : « Lettre pastorale de François-Joseph-Guillaume Bruslon, curé de Paye, desservant de Marnay, » Cette lettre est dirigée surtout contre un mandement de Sozor du S 'novembre 1792, qui condamnait le mariage des prêtes. Bruslon appelle ce mandement « un écrit incendiaire», et le déclare « entaché de principes de fanatisme, d'irréligion, et de révolte contre les lois ». Il avait déjà fait on premier pamphlet contre cette pastorale, et l'avait adressé à la convention, et le 28 mai, le comité de législation lui avait envoyé une réponse flatteuse^ signée Gamba-
cérës, président, et Berlier, secrétaire. Dans ce nouveau libelle, il déblatère contre Fauchet, « dont la vie immonale et licencieuse n'est pas ignorée», et lui objecte assez malicieusement que ce système d'interdire le mariage des prêtres comme une innovation est eu désaccord avec la conduite qu'il a tenue pour envahir l'épiscopat » ; il est aussi libre à un prêtre de se marier d'après la révolution, qu'à Fauchet d'être évêque « car le nouvel évèque et le prêtre qui se marie ne sont l'un et l'autre ce qu'ils sont aujourd'hui, que parce que la loi nouvelle leur a donné le pouvoir d'être tels » ; il raconte que Suzor, son évêque, disait à un prêtre désireux de se marier : « Mais la religion sera changée, si les prêtres se marient, » et que le prêtre lui avait répondu : « Si la religion n'était pas changée, vous ne seriez pas évêque de Tours». C'était parfaitement vrai : les évêques constitutionnels, en combattant le divorce et le mariage des prêtres, se mettaient en contradiction avec le principe même de l'église constitutionnelle.
Suzor a dit que le mariage du prêtre est « le dernier des crimes, la dernière des scélératesses, un malheur pour la religion ». Bruslon déclare qu'il veut se marier comme un autre curé, le député Musset. Les constitutionnels disent que le contrat civil sert de fondement au sacrement du mariage, il en conclut qu'ils ne peuvent refuser de marier les divorcés. 11 tourne en dérision l'administration épiscopale de Suzor, et raconte qu'il a ordonné prêtre un frère cuisinier des cordelicrs de Tours, et que depuis il a encore ordonné un secortd cuisinier et l'a placé comme vicaire.
Le curé de Sangeais avait refusé de marier Bruslon, celui-ci porta plainte au tribunal du district établi à Bourgueil. Les curés n'étaient plus officiers de l'état civil, Bruslon n'avait pas besoin légalement du curé de Sangeais, mais il voulut le contraindre, malgré sa conscience, à marier un prêtre. On sait que les tribunaux avaient été renouvelés à la fin de 1792 et qu'aucune garantie de capacité n'était demandée aux juges. Le jugement du tribunal de Bourgueil, en faveur de Bruslon, en fournit la preuve la plus complète. 11 condamna le curé de Sangeais à le marier religieusement, « à peine d'être poursuivi comme persistant dans un moyen d'opposition indirecte au mariage des prêtres ». C'est l'ap-
plication de la loi du là août. Il ordonna que, en cas de refus, le curé serait dénoncé à l'accusateur public; puis, sur les réquisitions du commissaire national, attendu que les publications de bans constituent un empiétement, que la demande de dispenses de bans à Tévêque est une contravention à la loi du 20 septembre 1792.
«c... Fait défense à tous ministres du culte catholique dans l'étendue de ce district de publier dans leurs églises aucunes promesses de mariages, d'annoncer que les parties doivent se pourvoir vers l'évêque pour les dispenses, de quelque nature qu'elles' soient, et de tenir aucune espèce de registres ou notes des naissances, mariages et sépultures... »
Ce jugement est du 11 septembre 1793. Il empiète évidemment sur les droits de Tadministration en faisant un règlement, mais lorsqu'il s'agissait de persécuter l'Église, môme constitutionnelle, on n'y regardait pas de si près. Bruslon fit imprimer ce jugement à la suite de son pamphlet, avec une lettre du A octobre 1793, signée Cambacérès, président, etFr. Guiot, qui lui annonce que le comité de législation
«... a lu avec intérêt le jugement du tribunal du district de Sangeais dont vous lui aviez adressé un exemplaire : il applaudit À TOtre zèle et à celui des juges, et il vous invite à continuer à veiller avec la même exactitude pour la conservation des principes ctTexécution des lois... »
On voit que le divorce et le mariage des prêtres étaient très sérieusement imposés à l'église constitutionnelle. La convention voulait en môme temps amoindrir le culte extérieur. Le 23 juillet, sur le rapport de Baudot, elle décida que les paroisses ne conserveraient qu'une seule cloche et que toutes les autres seraient portées aux fonderies. Les besoins de la guerre servirent de prétexte à cette spoliation qui ne rapporta rien à l'État; les révolutionnaires l'ont reconnu dans la suite ; mais il fallait préparer les esprits au dépouillement complet des églises.
Les terroristes, tout en préparant l'abolition de l'église constitutionnelle, n'oublient point d'exécuter avec une rigueur impitoyable les lois précédemment rendues contre les réfractaires. Le 2i, le comité de législation propose d*assurer l'exécution de la loi qui les déporto en Guyane.
480 CONSTITUTION CIYILB DtJ CLERGÉ.
Danton, toujours cynique, demande, en ces termes, que la peine de Texil soit substituée à celle de la déportation :
« Il ne faut pas nous venger du poison que nous avons reça da nouveau monde, en lui envoyant un poison non moins mortel. Je demande que les prôtres réfractaires soient jetés sur les plages d'Italie, c'est la patrie du fanatisme... »
Son ami Basire s^oppose aussi à la déportation sous Tétrange prétexte que les prêtres, jetés en Guyane, pourraient s*allier aux sauvages contre la colonie. Danton revient à la charge :
«... On n'a point encore observé que tous nos ports étaient bloqués, et que nos vaisseaux qui ne pouvaient sans danger se rendre à la Guyane, aborderaient facilement les plages d'Italie. C'est dans cet empire du saint père qu'il faut concentrer ce méphitisme sacerdotal ; il y fera sans doute explosion, et se détruira loi-méme. On craint le retour furtif de ces fanatiques, mais s'ils osaient rentrer, il faudrait les considérer comme bannis sous peine de mort. Ainsi, qu'ils aillent grossir la cour du cardinal Maury (i) et, s*i]s retouchent le territoire français, qu'ils meurent! »
Gambon déclare la déportation nécessaire, parce que-les prêtres, réfugiés à l'étranger, ne cesseront par leurs intrigues de susciter des ennemis au gouvernement français. Bréard soutient, comme Danton, « qu*iln*est ni juste ni généreux d'empoisonner les habitants de la Guyane ». Lacroix fait observer que la déportation est une mesure très coûteuse et que les vaisseaux chargés de réfractaires pourraient bien en route être pris par les Anglais. Les prêtrophobes de la convention étaient divisés d'opinion, parce que chacun des deux partis proposés présentait de graves inconvénients. Les ecclésiastiques bannis rentraient continuellement en France au péril de leur vie ; la déportation avait donc l'avantage d'éloigner définitivement les prôtres et d'enlever aux populations toute espérance de les revoir et de recourir en cachette à leur ministère; mais elle entraînait de grandes dépenses et les déportés pouvaient être délivrés par les Anglais. Danton et ses amis avaient proposé le bannissement, parce qu'ils craignaient de ne pouvoir faire partir les vaisseaux; les prêtres feraient alors des
(1) Débnts et décrets, juillet 1793, pp. 308 et suiv.
LK MABIAGE DES PRÊTRES. i8l
proséljrtes dans leur cachot et pourraient ôtre délivrés par une commotion populaire. Robespierre, qui, depuis la mort de Harat, tranchait toutes les questions avec un ton encore plus impérieux, se prononça pour la déportation (1).
« La convention nationale a rendu un décret sage pour éloigner do sol français la peste contagieuse des prêtres fanatiques, et c'est aojourdliai qu'on lui propose de la rapprocher de nous! On oublie donc que, s'ils restent en France, ils seront toujours un point de ralliement pour les conspirateurs, et qu'une sédition contre-révolotionnaire pourrait à tout moment les délivrer et lâcher au milieu de nous ces b^tes féroces. On oublie donc que du sein de leur prison ils pourraient encore empoisonner le peuple par leurs écrits sacrilèges. On oppose au décret qui les éloigne de nous la difiiculté dn transport, mais il faut qu'elle me soit bien démontrée pour l'emporter sur ces considérations imposantes... »
Ces propositions furent renvoyées au comité pour y être mûries; ce fut naturellement le système de Robespierre qui prévalut.
La convention, pour jeter de la poudre aux yeux des badauds, continuait toujours à parler de sa constitution nou- Telle. Le 10 août, Tacceptation de cette constitution par les assemblées primaires devait être solennellement proclamée au milieu d*une fête organisée par David. Les assemblées primaires avaient envoyé des délégués. Les uns étaient des jacobins de province, les autres des révolutionnaires ignorants et naïfs qu'il était facile d'abuser et d'intimider. Afin de leur montrer la force du jacobinisme à Paris, la convention décréta, le i*' août, que pour la fôte du 10, les tonabeaux et les mausolées des rois de France, élevés à Saint-Denis et dans d'autres temples, seraient détruits. Par le naème décret, Marie-Antoinette fut renvoyée au tribunal révolutionnaire ; les biens des girondins et de leurs partisans mis hors la loi furent confisqués. Tout fut combiné pour abuser les envoyés des assemblées primaires sur la situation de Paris et leur dissimuler la misère de ses habi-
(1) An8sit6t après la mort de Marat, Robespierre, qui voulait désormais être Toracle des révolutionnaires, avait dit aux jacobins: « Si je parle aujourd'hui, c'est quej'ai droit de le faire. Il s'agit des poignards, ils m*attendent, je les ai mérités, et c'est l'effet du hasard si Marat a été Irappé avant moi. J'ai donc le droit d'intervenir dans la discussion. »
4fô CONSTITUTION CIVILE DU CXERGÉ.
tants. Les jacobins eurent soin de les réunir dans la salle de leurs séances, et de ne les perdre jamais de vue; ils réussirent si bien à les accaparer, que le 10 août, les jacobins et les délégués vinrent ensemble- à la convention en chantant des chansons terroristes et maudissant les girondins avec un tel entrain, que Robespierjrp lui-même fut un moment inquiet de leur turbulence et crut prudent de les modérefi Ainsi, la ville de Paris et la convention Eurent censées réconciliées avec les départements, et le coup d*État du 31 mai fut déclaré un grand acte patriotique. Les jacobins se servirent de ces délégués pour réclamer de nouvelles mesures terroristes, et faire décrj^ter». é^^ principe, le l!2 août, la fameuse loi des suspects. Néanmoins, la convention feignait encore de vouloir se retirer. Le 10 août, elle ordonnait aux communes de faire le recensement des électeurs pour les élections prochaines.
Elle affectait aussi d'observer soigneusement la constitution civile. Ainsi, le 11 août, elle divisait la Corse en deux départements, le Golo et le Liamone, et décidait, en même temps, que Tévêque de la Corse serait évèque du Golo, et que les électeurs du Liamone procéderaient à Télection d*un évêque pour le nouveau département. Mais, si elle n'osait pas encore abolir Téglise constitutionnelle, du moins elle cherchait à lui couper les vivres.
Le 18 septembre, le comité de législation et des finances propose un décret sur le traitement des vicaires épiscopaux. Un membre demande leur suppression, un autre que le traitement des évoques soit dans toute la France réduit à six mille livres. Thibaut, évêque constitutionnel du Cantal, se plaint de la répartition des traitements qui a été faite très inégalement par la constituante, car révoque de Paris a soixante-quinze mille livres et beaucoup d'autres n'en ont que dix mille. 11 demande Tégalité, « d'autant mieux qu'il s'était déjà établi une sorte d'aristocratie de la part des évoques à cinquante mille livres sur les petits évoques à dix mille ». Or, Thibaut était un de ces petits évoques mécontents. Cambon, qui désire ardemment la suppression de l'église constitutionnelle, proteste contre la qualification de traitement donnée au salaire des prêtres, « ce qui les pourrait faire regarder comme fonctionnaires publics, ce
LE MARUGB DES PRÊTBES. 483
que votre constitation vous défend, co que prudemment vous ne devez point faire ». Et il fait observer que dans le travail sur la dette publique ces indemnités ont été classées sous le titre de pensions à charge de service. La convention avait déclaré que le traitement du clergé constitutionnel faisait partie de la dette publique. Gambon voulait éluder cet engagement, dénier aux constitutionnels le caractère de fonctionnaires et faire considérer leurs traitements comme pensions, afin de pouvoir soutenir bientôt qu^ils .n'étaient pas accordés à Téglise constitutionnelle considérée comme service public, mais aux prêtres seuls, et que cette indemnité à eux personnelle, n'était pas un obstacle à Tabolition de leur église. On supprimerait les évèchés et les cures, en laissant une pension aux titulaires, comme la constitution civile avait procédé pour les bénéfices. En attendant, ces jacobins prudents ne voulaient payer que de minces traitements. Gambon proposa donc la suppression complète des conseils épiscopaux et un traitement maximum de six mille livres pour les évêques; mais se déclara opposé à toute réduction du traitement des curés. « Les curés ont encore trop d'influence sur les citoyens pour heurter ainsi de front de pareils préjugés. » Plusieurs députés, sans oser demander l'abolition définitive de l'église constitutionnelle, se plaignirent amèrement de ce qu'on parlait encore de prêtres à la convention. Gambon demanda que les traitements des ecclésiastiques ne fussent plus payés d'avance, et que tout prêtre constitutionnel pourvu déjà d'une pension à raison d'un bénéfice supprimé ne pût la cumuler avec son traitement. La convention décréta :
« Article i*'. Les pensions qui étaient connues sous le nom de traitement, accordées aux évêques ao-dessos de six mille livres sont réduites à cette somme à compter du i«' octobre prochain. »
Le système de Gambon est donc adopté. Il n'est plus question de culte public, mais de (c pensions accordées ir, ce qui est bien différent au point de vue révolutionnaire. L'article 2 supprime les vicaires épiscopaux à partir du 1"' octobre, et leur accorde une pension de douze cents livres. L'article 3 interdit le cumul de toute pension avec le traitement. Tous ecclésiastiques qui, attachés à un service,
iS4 CONSTJTUtlON CIVILE DU CLERGÉ.
le quitteront ou refuseront le service auquel ils seraient appelés seront déchus des pensions dont ils pourraient jouir. En outre, les pensions ne seront plus payées d*avancQ (articles 4 et 5). Ce décret portait un grand préjudice au clergé constitutionnel, et dans la discussion qui Tavait précédé^ la convention avait manifesté les plus mauvaises dispositions à son égard. Tous les esprits prévoyants comprirent qu'elle allait supprimer le culte public en conservant aux prêtres ime faible pension.
Certains constitutionnels, voyant leur église s'effondrer, s'empressèrent de se mettre en règle avec les révolutionnaires ardents. Plusieurs quittèrent complètement leur état ; quelques-uns se marièrent. Lies habitants des campagnes voyaient ces apostasies de si mauvais œil, que la convention prit, le 17 septembre, un décret en faveur des prêtres mariés :
<( La convention nationale décrète que toat prêtre qui se sera marié et qui sera inquiété à ce sujet par les habitants de la commune de sa résidence, pourra se retirer dans tel lieu qu^il jugera convenable et que son traitement lui sera payé aux frab de la commune qui l'aura persécuté. »
Ainsi, le prêtre marié conservera son traitement sans rien faire. Ce décret prouve combien le mariage des prêtres était mal vu, même par les communes qui avaient accepté des jureurs. Evidemment, cette répulsion était universelle, puisque la convention, malgré sa ferme intention d'établir le mariage des prêtres, a jugé inopportun de rendre un décret plus sévère. Mais la loi des suspects fut bientôt employée contre ces paysans arriérés.
A la séance du 22 septembre, Pontard, évêque intrus de la Dordogne, renouvela le scandale que Lindet avait donné quelques mois auparavant. Il présenta à la convention sa future femme, en déclarant qu'il l'avait choisie « pauvre de fortune, mais riche de vertus dans la classe des sans-culottes », et lui demanda la bénédiction nuptiale avant de se présenter à la municipalité. Il l'invita^ en outre, à mettre les mariages des prêtres sous la sauvegarde de la nation* La convention et les tribunes applaudirent avec transport. Plusieurs députés demandèrent que le président (Cambon) donnât à cette citoyenne l'accolade fraternelle, et Pontard
la conduisit immédiatement au président qui Tembrassa, « on applaudit {/oî/ma/ des Débats et décrets, septembre, p. 306) au spectacle nouveau du pouvoir suprême, honorant la beauté et la vertu ». Tallien demande que, pour encourager les évêques à suivre Texemple de Pontard, on accorde huit mille livres de traitement au lieu de six mille à ceux qui se marieront. Mais cette proposition ava t le tort grave d'être trop franche ; la convention passa à Tordre du jour.
• Les religieuses hospitalières n'avaient pas encore été expulsées de tous les hôpitaux. Le 3 octobre, un député demanda, au nom du comité de législation, qu'elles y fussent conservées. Mailhe, l'un des rares girondins épargnés au S juin, déclama violemment contre ces religieuses, se vanta de les avoir partout expulsées des hôpitaux pendant qu'il était en mission dans le Midi, et demanda qu'elles fussent remplacées dans toute la république « par des femmes et des filles patriotes ». La convention décida, sur sa proposition, que toutes les religieuses, coupables d'avoir refusé le serment, seraient renvoyées sans pension ni retraite. Elles furent donc remplacées dans toute la France « par des citoyennes connues par leur attachement à la révolution... », c'est-à-dire par des tricoteuses, et même par des filles publiques. En outre, pour empêcher les religieuses de fanatiser, on les enferma presque toutes comme suspectes.
Après la fédération du 10 août, la convention bien décidée à s'éterniser au pouvoir, chercha des prétextes pour ne pas appliquer la constitution nouvelle. Sa mise à exécution était réclamée à la fois par les naïfs modérés qui avaient fondé sur elle de vaines espérances, et par les révolutionnaires turbulents des cordeliers, qui espéraient, grâce aux nouvelles élections, prendre leur part du pouvoir et ne plus être les instruments du comité de salut public et de ceux qui avaient profité du 31 mai. Robespierre et sa bande traitaient impudemment ceux qui demandaient la constitution de 1793, d'agents de Pitt et de Gobourg payés pour compromettre la république, les uns par leur mollesse, les autres par leur exagération. Depuis le commence.ment de la révolution, les défaites de nos armées avaient
été exploitées avec perOdie par les jacobins, et leur avaient toujours valu un accroissement de pouvoir. Ils surent encore s*en servir. Les lois du 18 mars et du 23 avril avaient déjà assimilé les prêtres aux émigrés en les condamnant à mort. Le décret du 17 septembre assimila complètement aux émigrés les prêtres expulsés de la France, et les frappa de mort civile à partir du 17 septembre. Le même jour, la convention, appliquant le principe posé le 12 août, vota la fameuse loi des suspects :
« Art. i®'. Immédiatement après la publication du présent décret, tous les gens suspects qui se trouvent dans le territoire de la république et qui sont encore en liberté seront mis en état d'arrestation.
M Art. 2. Sont réputés suspects : i^ ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté ; 2* ceux qui ne pourront pas justifier de la manière prescrite par le décret du 21 mars dernier de leurs moyens d'exister et de l'acquit de leurs devoirs civiques; 3* ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme; 4<^ les fonctionnaires publics suspendus ou destitués de leurs fonctions par la convention nationale ou par ses commissaires, et non réintégrés, notamment ceux qui ont été ou doivent être destitués en vertu du décret du i4 août dernier; 5® ceux des ci-devant nobles, ensemble, les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs et agents d'émigrés qui n'ont pas constamment manifesté leur attachement à la révolution; 6® ceux qui ont émigré dans l'intervalle du f juillet 1789 à la publication du décret du 30 mars, 8 avril 1792, quoiqu'ils soient rentrés on France dans le délai fixé par ce décret ou précédemment. »
Les comités de surveillance étaient chargés de dresser la liste des suspects. Ainsi dans chaque commune quelques petits tyrans devinrent maîtres absolus de la liberté des citoyens. Les suspects devaient être détenus jusqu'à la paix. Les frais de garde étaient à leur charge. Us pouvaient faire transporter dans la prison les meubles qui leur étaient absolument nécessaires. On les laissa transporter leurs lits, et ensuite, dans beaucoup de prisons, on les leur enleva sous prétexte de les donner aux hôpitaux, et les malheureux suspects, après avoir été ainsi dépouillés, durent coucher sur de la paille que les geôliers leur vendaient bien cher. L'article 10 donnait, en outre, aux tribunaux le droit de
LE MAHIAGK DKS PRÊTHRS. 48T
faire détenir comme suspects ceux qu'ils auraient acquittés.
D6ji« avant le 31 mai, les cominissaires de la convention avaient emprisonné beaucoup de suspects, et Lanjuinais n'avait rien exagéré en leur reprochant à la tribune d'avoir en quelques semaines commis plus d'arrestations arbitraires que l'ancien régime en cinquante ans. Depuis le 31 mai, les arrestations étaient encore plus nombreuses, et, en réalité, la loi des suspects avait été appliquée bien longtemps avant le vote de la convention.
Tous les moyens de rigueur avaient été épuisés contre les prêtres; il ne restait plus qu'à faire tomber la persécution sar les laïques fidèles à leur religion; La loi des suspects ftit surtout dirigée contre eux : tout laïque pieux était déclaré suspect et incarcéré! Les prisons furent immédiatement remplies d'une foule innombrable de personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition sociale, qui avaient commis le crime irrémissible de fuir la messe des prêtres constitutionnels. Bientôt ceux des amis des intrus, qui eurent l'imprudence de ne pas applaudir à la suppression du culte constitutionnel, vinrent leur tenir compagnie.
Le 5 septembre, le tribunal criminel extraordinaire, qui, sera bientôt le tribunal révolutionnaire, est renforcé, et le 29, la convention vote le fameux décret du maximum. Enfin, le 3 octobre, les journées du 31 mai et du 2 juin reçoivent leur complément. Amar, au nom du comité de salut public, présente l'acte d'accusation contre Brissot et les autres girondins. Sur sa demande, la convention fait fermer les portes. Le comité réclame le renvoi au tribunal extraordinaire de quarante et un députés, et l'arrestation de soixante-treize autres qui ont signé une protestation secrète contre le 31 mai. En outre, vingt et un députés restent hors la loi. On refuse la parole aux accusés, on leur répond ironiquement qu'ils pourront s'expliquer à leur aise devant le tribunal. Amar et plusieurs autres jacobins de mandent que les soixante-treize lui soient immédiatement renvoyés; mais Robespierre (on n'a pas encore pu démêler dans quelle intention) les couvre de sa dédaigneuse protection. On procède à l'appel nominal des membres qui viennent d'être décrétés d'arrestation ; plus de quatre-vingts députés descendent à la barre, et sont conduits en prison
par la force armée. Le duc d'Orléans est proscrit avec ces girondins qui ont voulu jadis l'exiler. Pour bien finir une aussi belle journée, Billaud-Varennes fait décréter le renvoi de Marie-Antoinette au tribunal extraordinaire. Le 6 octobre, le premier girondin esl envoyé à Téchafaud; c*est Gorsas!
La convention, qui venait de désigner aux fureurs révolutionnaires dlUustres victimes, n*avait garde de se retirer et de laisser à d'autres le soin d'exécuter les proscriptions qu'elle venait de décréter. Le 10 octobre, jour du renouvellement du comité de salut public, Saini-Just monte à la tribune, un rapport à la main, et annonce que la république court les plus terribles dangers, et que le comité de salut public a résolu de les exposer nettement à la convention , en lui présentant les moyen$ qu'il croit propres à soulager le peuple, à abattre le fédéralisme et « nettoyer TÉtat des conjurations qui l'infectent ». Il déclare avec un épouvantable sang-froid qu'il faut désormais gouverner par la terreur et les supplices :
« II n*y a point de prospérité à espérer tant qae le dernier ennemi de la liberté respirera. Voas avez à panir non seulement les traîtres, mais les indifférents même ; vous avez à punir quiconque est passif dans la républicpie et ne fait rien pour elle... Entre le peuple et ses ennemis, il n'y a plus rien de commun que le glaive. Il faut gouverner par le fer ceux qui ne peuvent Têtre par la justice. Il faut opprimer les tyrans... »
Pour démontrer la nécessité d'un pareil gouvernement, il déclare que les agents de la république commettent tous les jours les plus effrayables dilapidations.
« Tout le monde a pillé TÉtat... c'est une cause de nos malheurs que le mauvais choix des comptables; on a acheté des places, et ce n'est pas l'homme de bien qui les achète, les intrigants s'y perpétuent ; on chasse un fripon d'une administration, il rentre dans une autre... Les voleurs que l'on destitue placent les fonds qu'ils ont volés entre les mains de ceux qui leur succèdent... Trois milliards volés par les fournisseurs et les agents de toute espèces ont aujourd'hui en concurrence avec l'État dans ses acquisitions, avec le peuple sur les marchés et sur les comptoirs des marchands, avec les soldats dans les garnisons, avec le commerce chez Tétranger. Ces trois milliards fermentent dans la république... »
Ces accusations étaient vraies, mais Saint-Just les exploi-
tait impudemment pour établir la tyrannie du comité de salutpublic,etlui permettre d'étendre la main sur toutes les fortunes, et de commettre à son tour les plus odieuses spoliations. La France est réellement menacée de la disette ; elle est aussi rongée, ruinée par une multitude de harpies qui se disent patriotes ; mais Saint-Just parle, en outre, de complots ténébreux, et jette à dessein répouvante dans Tâme de ses auditeurs pour leur faire décréter la dictature du comité de salut public :
« Dans les circonstances où se trouve la république, la constitution ne peut être établie; on l'immolerait par elle-même. Elle deviendrait la garantie des attentats contre la liberté , parce qu'elle manquerait de la violence nécessaire pour les réprimer... il faut que le glaive des lois se promène partout avec rapidité : il est impossible que les lois révolutionnaires soient exécutées, si le gouvernement lui-même n'est constitué révolutionnairement. »
Voilà qui est catégorique, la constitution est escamotée! Le comité de salut public à lui seul constituera, en réalité, tout ce gouvernement révolutionnaire sous la présidence nominale de la convention; il s appuiera sur les représentants en mission qui seront investis de pouvoirs illimités.
La convention s*inclina devant les exigences du comité, rinvestit du pouvoir le plus absolu, et décréta que le gouvernement de la France serait révolutionnaire jusqu'à la paix. Le comité avait la nomination et la surveillance de tous les généraux et de tous les fonctionnaires, et devait seulement pour la forme rendre compte tous les huit jours à la convention. Par ce décret de réquisition permanente, il pouvait, comme Ta si bien dit Thiers « disposer à la fois des hommes et des choses » . Une armée révolutionnaire, «composée des terroristes les plus cruels, était mise à sa <lisposition pour exécuter à Tintérieur de la France toutes ses volontés. Grâce à la loi des suspects, il pouvait priver ^tout Français de sa liberté. Les Robespierre et les Saint- Wust, après avoir contraint la convention à fléchir le 2 juin devant la montagne, avaient par ruse obligé la montagne à fAéchir devant le comité de salut public qui était dans leurs mains, et se trouvaient ainsi les maîtres absolus de Ha France!
Cet effroyable gouvernement va bientôt tourner contre le
490 CONSTITUTION CIYILE DO CLEIGÉ.
peuple catholicpie toutes les lois révolutionnaires, abolir le culte constitutionnel, souiller ses églises par les profanations les plus immondes, et verser des flots de sang. Mais avant d*aborder le récit de cette épouvantable période de notre histoire, il importe de donner une idée des souffrances et des persécutions endurées par les catholiques des départements, depuis la chute des girondins jusqu'à rétablissement du gouvernement révolutionnaire, et de montrer comment les commissaires de la convention ont préparé Tabolition du culte.
Les girondins vaincus essayèrent d*abord de soulever la Normandie. Le 6 juin, le département de TEure prit un arrêté par lequel il déclarait que la convention n*était plus libre, décrétait la levée d'une force armée de quatre mille hommes pour marcher contre les factieux de Paris, et ordonnait aux municipalités d'arrêter tous ceux qui prêcheraient Tanarchie, le meurtre et le pillage. Les départements voisins furent invités à Timiter. Le Calvados suivit son exemple. Romme et Prieur, de la Côte-d'Or, qui se trouvaient à Gaen en qualité de commissaires, furent arrêtés. Mais le soulèvement en faveur des girondins ne pouvait être sérieux, car ils avaient partout éloigné d'eux les modérés, et ne pouvaient compter que sur la fraction la
moins bien organisée et la moins active du parti révolu
tionnaire. On était effrayé des jacobins, on plaignait les^s girondins, mais les populations honnêtes et laborieuse n'avaient aucune confiance en eux, et ne se levaient pa: pour les défendre. Leur rupture avec les jacobins était tro récente pour que la masse des gens d*ordre pût discerneix ^ bien nettement la véritable portée de la révolution dic^ 31 mai. On n'osait pas affronter la guerre civile pour i hommes qui n'avaient point do programme politique bieicv arrêté, et qui peut-être, après la victoire, laisseraient sub-^ sister les lois oppressives et intolérantes qu'ils avaienf votées avec les jacobins. La résistance ne fut sérieuse qu'S Lyon et à Toulon, et seulement à cause de la coalition de:
royalistes et des girondins à Lyon, et de l*appui donné par l'étranger aux Toulonnais. Si Tezemple de Lyon avait été suivi seulement dans Touest de la France, les jacobins, malgré les ressources immenses dont ils disposaient, auraient sans doute été battus. La coalition des girondins de rOaest avec les Vendéens leur eût porté un coup terrible. Dans les départements du Midi, dans une partie de TAuvergne, les populations rurales étaient disposées à se soulever contre Tintolérance religieuse de la convention ; celles mômes qui avaient accepté les intrus se seraient associées au mouvement pour empêcher Tabolition du culte. Si les girondins, pour sauver leurs tètes, avaient fait ce que les thermidoriens firent plus tard afin d'éviter leur sort, s*ils avaient cherché Talliance de tous ceux qui avaient des sentiments de haine contre la montagne, ils auraient eu poor eux, au lieu de trois ou quatre villes isolées, les populations entières de nombreux départements.
Quelques administrations républicaines prirent d'abord leur défense, mais les jacobins n'eurent pas d'autre peine ^pie de dissiper quelques attroupements, et de casser un certain nombre d'arrêtés, presque toujours humblement désavoués très peu de temps après leur publication. Cette tentative de résistance eut pour résultat unique de remplir les prisons de fonctionnaires qui, depuis 89, avaient montré le sèle le plus ardent pour la révolution. Beaucoup d'admiaiistrateurs qui avaient arrêté, incarcéré illégalement les prètresréfractaires, furent emprisonnés avec eux, ou réduits % fdir, quelquefois même à partager leurs cachettes. Par un juste retour des événements, le parti girondin se trouva aréduit, après le 31 mai, à invoquer contre la tyrannie jacol>ine les inêmes principes de droit qu'il avait si outrageusement violés à regard du clergé et des catholiques, et des ^royalistes constitutionnels.
L«a peur rallia immédiatement aux jacobins un grand ^lombre de révolutionnaires indécis qui auraient passé aux grondins, s'ils avaient remporté la victoire, et se montrè- «lent ensuite d'autant plus zélés pour la montagne qu'ils avaient été près de se ralliera ses adversaires.
Les volontaires levés par les départements de l'Eure et du Calvados, et réunis sous les ordres de Wimpfen et de Pui-
le IS juillet. ETreax JiL ur^^upi. IsKOuernsL IdiinaL. âftBH. FftBon. Melllan, GuausL £s£-^=^ftfiÇBI.. vicsK WTÔBC UflÉ «poÏT. se Cachèrent Bn2^ isîr rnTtg> os-r lanajiTtnTif Jwftiatt ^tà menaient dans jmr vtyr. tz r^ "^nrwrsMC an ewîrcas de Brcst, d'où ils «uiB^iugii: iMt -cniR jor lur à 1 iiéi mi. ain d organiser CML^ M mid. mtf jx^^icTKtiiiiL jù» «ôîcvKiCaen se soumit iueuuc - . ?*riînr. uf^îaSicTDfi.aLMiQîaiivqiiiaTaientremluK» h «Liiinmis!^ BcnrànL «iLwaipcBtîer. Cûllirent être acTëae» rimiiiii' îef nnmnoBHDn» ^ &en. Ds avaient réuni «L cunir^^ >!r ixi«nàre» À» ^wmci administrations pour jpnT itLTt liLr: ùtt r»èDenkSLU dn 2 joîn et lédamer leur a&fisiia 1 IL rrpiàraoB iKiwile. Tout marcha d*abord nrcKci jforr^ «^szï: r*ciLîsù4ntîon refinsa d'adhérer à rsTTi&e &£ neytjrfimfi 4e FEwe qui déclarait la guerre jflK vaâiçiïffir» éa SI maL <A chargea des commissaires^
cxaiiZ^zmar nxx cûtzictset aax monictpalités les éfène aHais ^ ivaaâent de s'accosplir à Paris. Mais an hout d qwifses>3«m je» admmbmtew, rerenosdeleur premiè fsrprâ*. e^t <alreT<&yaat les conséquences do 31 mai, refu — «îent d'écc^ltr Iti o:*mmîsâaires de la couTention et en — tnîenl ntK-hiaieat en hiite avec eux. Le département pri^ i on arrêté c<rd*>miant de saisir les fonds qui se trouvaien*' dans les cxîsvses des KC^Teim de districts, et d'empèchcE qu'ils ce fussent versas À la trè^^rene nationale. Les dépulés. furieux ôe cet acte de rébellion, suspendirent immédiate^^*^ ment ces administrateurs II juin.^. Mais ils n*en tinrent au c^ -^i cun compte et refusèrent nettement de reconnaître leu: mlM i autorité. Les commissaires les déclarèrent coupables d(^ M^ rébellion: mais l'administration départementale soutenue m^m^ par une partie des fonctionnaires électifs et Timmensemajocz^ W
I , Carrier écrit de Caen. le 3 août , à la cooTention , que Vx ▼ieot d'occuper la ville et qae Prieur et Romme ont été remia en liberté ^^^^ « Citoyens, mes collègues. le trône de Buzot est renversé. (On applaudit^ -^ -^-^^ Lindet, Duroy, Bonnet arrivent demain... Nous arons déjà mis en ai tation quelques agents de la conspiration. Souci, général de division Contances, qui y avait trempe, s'est brûlé la cervelle. La femme de P^ tion, leur fils, et la femme d'un autre fugitif ont été arrêtés à Honfieiir^ on va les ramènera Paris, j'en ai donné l'ordre à mon collègue Pochoir -^^^^ que j*ai laissé à Rouen... Ça va, ça va, ça va, et dans peu de jours ça ij encore mieux. » Débats et décrets, août 1793, p. 63.
rite de la population, somma les conventionnels de déguerpir au plus vite de Coutances (t). Si les républicains modérés avaient été plus énergiques, ils auraient pu créer des embarras sérieux aux vainqueurs du 31 mai, malheureusement ils se bornèrent à de vaines démonstrations, qn*on leur fit plus tard chèrement expier. Les représentants Toyant leur autorité tout à fait annulée, et très inquiets de leur sûreté personnelle, quittèrent le département.
Lecarpentier fut chargé par la convention de venger leur offense. Il arriva à Coutances en vainqueur. G^était vers la fin du mois d'août; les administrateurs qui avaient manqué si gravement à la convention n'étaient pas encore remplacés. Lecarpentier était bien connu eu Normandie ; Aussi tous ceux qu'on pouvait suspecter de girondinisme Staient dans les transes. A peine arrivé dans le département de la Manche, il eut soin d'annoncer à son ami Prieur, de la Hame, qu'il n'oublierait pas de punir ceux qui s'étaient réiroltés contre lui. Dans une lettre du i septembre, il lui fait lavoir qu'il n'est pas trop mécontent de l'attitude des habitants de Cioutances :
«r... De cette ville qui doit vous intéresser particulièrement si a laquelle il reste un grand devoir à remplir pour faire oublier "outrage dont elle a été le théâtre envers la représentation natioaale, et que vous avez ressenti dans votre personne et dans celle fte notre collègue... >»
Il a visité la société patriotique, et s'est entouré d'un con* ^eil de six membres : il a reçu le département, et la munici- Mlité de Coutances, et s'est occupé immédiatement de venger ses collègues :
M Je reçus ces deux députations avec le ton convenable, et en se ^étirant elles oui pu pressentir ce qui est réservé à la municipalité »a au département... Je ne dissimule pas combien Terreur qui rvait triomphé momentanément à Coutances était violente et l^ngereuse.
« Dans ce moment, je suis environné de mon conseil de sans-cu- <Mes : la séance a été ouverte par la lecture de Tenquête sur les ipables de l'émeute qui a eu lieu contre vous. Nous ne pouvons ceux sur lesquels doit tomber le glaive de la loi : il ne
(1) Arehivei naii<males, ÂF, II, 120.
494 CONSTITUTION GIVILB DU CLBBfiÉ.
faut pas vous dissimuler, mon cher collègue, que tous» ayant plus ou moins trempé dans la conspiration, les peines devront être modifiées avec justice et impartialité... Mais croyez aussi, moucher collègue, que mon énergie égalera mon impartialité, et que, en différenciant les peines et en établissant provisoirement les exceptions légitimes, je ne négligerai rien pour soutenir la dignité du caractère dont je suis revêtu et pour remplir le vœu de la conTentioo nationale (1). »
Le département fut destitué et remplacé par une commission. Mais la chasse aux girondins ne faisait pas oublier r la persécution religieuse; le 9 septembre, Lecarpentier écrit à ^ Prieur qu'il vient de faire arrêter des religieuses avec un ^^ prêtre qu'elles cachaient, Le district de Carentan vient .^anssi d'expédier des prêtres et des religieuses au cbef-lieu. • « Le proconsul a assisté la veille à une revue solennelle qui a été accompagnée d'une fête jacobine :
«... Un autodafé patriotique était préparé pour consumer semble les restes de la féodalité et de la royauté, et les Ubertiddes de l'ancien département... le brûlement a en lien, von pourrez en lire les détails dans une lettre adressée par le mêm< courrier à la convention nationale. »
Dans cette lettre , Lecarpentier réprouve également ai nom de la convention et royalistes et girondins. Cette milation se retrouve dans tous les documents révolatioi naires de cette époque et constitue un des traits carai téristiques de la période comprise entre le 31 mai et T 9 thermidor, a Ainsi les mêmes flammes ont atteint TariK* tocratie et le fédéralisme. » Il a fait mettre le feu au bûch par un vieillard de cent trois ans à qui cet honneur rei nait de droit, puisqu*il avait plus souffert de la tyrannie q' les autres citoyens, et il profite de l'occasion pour faire u tirade révolutionnaire. Le H, il écrit encore à Prieur q\ va épurer les municipalités et les tribunaux qui se sont sociés aux démonstrations girondines, et il tient parole, c^ le 12, il suspend le président et deux juges de Coutances, le 17, tout le tribunal dePériers. Le 18, il écrit deCarenV à Prieur qu'il ne se borne pas à faire des destitutions,
(1) Archives nationales, AF, II> 121.
qa*il remplit les prisons d^aristocrates et de fédéralistes :
<c... Cent qaaranie personnes suspectes ont été mises en arrestation dans le district de Coutances, autant vont être arrêtées dans celni-d snr la désignation des envoyés des assemblées primaires; Us nuiisons d'ûrrét vont être bien petites pour ces nouveaux hôtes... D'ici je vais passer par Valognes, je n*y resterai pas longtemps ; demain je partirai pour Cherbourg, où je ne manquerai pas d'où- Trage de façon et d'autre... Je mettrai dans mes opérations la célérité que j'ai employée jusqu'à ce moment. »
I^ecarpentier tint parole : les suspects du district de Ga* rentan furent traités comme ceux de Coutances. Le 18 septembre, d*accord avec le conseil du district, il acceptait une liste de cent vingt-deux suspects qui avait été dressée la veille par les délégués des assemblées primaires chargés de porter à la convention l'acceptation de la constitution nouvelle. Ces jacobins de petite ville et dé village connaissaient parfaitement toutes les personnes aisées du district qui pouvaient être accusées d'aristocratie ou de fédéralisme, et Lecarpentier tenait à profiter de leur bonne volonté. Parmi ces cent vingt-deux personnes arrêtées, on trouve des parents d*émigrés, six ecclésiastiques, des ex-nobles, des maires, des officiers municipaux; beaucoup de ces suspects ont dû être dénoncés pour fédéralisme. Le proconsul ne s*6taîl pas trompé; les prisons étaient trop petites. Aussi le S4 septembre, il prenait à Cherbourg un arrêté portant que le local occupé à Coutances par le département serait converti en maison de détention , et que le département s'installerait provisoirement à Tévôché, parce que le nombre des suspects Retenus est trop grand et « que ce nombre augsnente tous les jours ».
Obligé de partager ses fonctions avec Garnier,de Saintes, «lai, du reste, était aussi terroriste que lui, Lecarpentier se consola en emprisonnant et persécutant de plus en plus. lie f 2 vendémiaire, il écrivait de Valognes :
« Les restes de raristocratie et du fédéralisme sont comprimés
tV0C vigueur ; à l'exemple de Coutances, Carentan et Cherbourg,
falognes ne va bientôt plus compter de gens suspects en liberté;
lO en met à chaque instant en état d*arrestalion, et chaque jour
lous vaut une victoire. »
On voit que Lecarpentier avait bien établi le régime de la
496 CONSTITUTION CIVILE DU CLKieé.
Terreur dans cette contrée ; il traquait conlciencieusement les prêtres catholiques, et faisait, en outre, U^ute sorte de tracasseries à Téglise constitutionnelle, pour préparer les esprits à son abolition. Il se mit tout à coup à destituer des curés intrus sous prétexte de girondinisme et à leur nommer lui-même des remplaçants : c^était violer ouvertement la constitution civile, mais il ne s*en fit aucun scrupule, et, en attendant qu^il pût proclamer le culte de la raison , il sV musa à faire Tévêque constitutionnel et à nommer des dessellants ; ainsi le Si vendémiaire, il prenait l'arrêté suivant :
c(... Arrête qae le citoyen Le Marois, déjà suspendu de ces fonctions publiques et remplacé comme notable de la commune de Valognes par notre précédent arrêté, sera remplacé comme curé dans ladite ville par le citoyen Levacher, vicaire de la paroisse Saint- Antoine de Paris, dont le républicanisme, la philosophie et la mo- •
ralité ont fait un aussi bon patriote qu*un digne ministre du culte. » •«-« »
Les jacobins applaudirent sans doute, car, le 25, il prenait«:0' fit deux arrêtés du même genre :
« Considérant qu'il n'est pas d'ennemi plus dangereux pour la^' !< république qu'un prêtre qui, après avoir voulu acquérir on imposant de patriotisme par un serment dont l'objet ne résidaii pas dans son cœur, abuse des fonctions qu'il doit à un paijure attenter plus sûrement aux lois de la république dont robserva^»"^^' tion et le maintien lui étaient prescrits à la fois par la. sance, la fidélité, et le respect pour les serments, qui sont de devoirs sacrés pour tous les citoyens, et des vertus spéciales pou un minisire du culte salarié par l'État...
« Après avoir entendu les envoyés des assemblées primaires autres citoyens composant notre conseil, avons, en vertu des pooflL^ voirs à nous donnés :
« Arrêté que le citoyen FoUeville, ci-devant noble, curé de Saint' ^'' Waast la Hougue, district de Valognes, est suspendu de ses fonc^-^^^^'' tions, et sera remplacé par le citoyen Maillarl, vicaire au même lieu. *
« Arrêté, en outre, que le citoyen FoUeville sera sur-le-champ m en état d'arrestation; le tout jusqu'à ce qu'il en ait été autremeim:^^ -"^ statué (1). »
Le même jour il remplaçait le curé de Lattre, qui parais m sait avoir renoncé à sa cure, et, par raison d'économie, il li^ ^u/ donnait un vicaire épiscopal pour successeur.
(1) Archives, AF,lUi2i.
Néanmoins le culte constitutionnel était encore officiel; Lecarpentier lui-même en fournit la preuve par un arrêté ordonnant de payer son traitement à Taumônier de Thôpital de la marine de Cherbourg :
«... Considérant que, si d'un côté un aumôniern'est rien moins qi^indispensable, il est vrai, cependant, que ]e citoyen Moreau a été employé en cette qualité à l'hôpital de la marine depuis le commencement du mois de mars dernier, et que par cette raison il fui est dû un salaire proportionné à la durée de ses fonctions. Avons en vertu des pouvoirs à nous donnés,
«c Arrêté qu'il sera payé audit citoyen Moreau une somme de trois cents livres à forme d'acompte sur ce qui peut lui être dû à raison de son emploi depuis le mois de mars dernier et jusqu'à cette époque, et sans préjiuiicier ou provoqiier la continuation de ses fonetùms et de ses appointements... (28 vendémiaire). »
On voit par les termes mêmes de cet arrêté que Lecarpentier s'attend à Tabolition de Téglise constitutionnelle dans un très bref délai. A la fin il la laisse pressentir d'une manière très remarquable. Pendant ce temps, Gamier, de Saintes, faisait une tournée dans le département et prêchait Tabolition du culte (1).
Môme quand on n'était ni prêtre , ni noble, ni ami des prêtres, ni suspecté de girondinisme, il ne fallait pas se bercer de Tespoir de vivre assez tranquillement dans son petit coin, sans autre inconvénient que de subir de temps en temps quelques vexations. Les cultivateurs de toute espèce, grands ou petits, tous ceux en un mot qui avaient un peu de blé ou de fourrage, ou simplement des légumes à vendre, étaient assujettis à une législation spéciale extrêmement tyrannique (2),
(1) Les arrêtés que nous Tenons de citer furent envoyés au comité de salut public qui en fut très satisfait. La note suivante, émanée du comité, est jointe à ces arrêtés : « Accuser réception, approuver les mesures sévères qu'il a prises , louer sa fermeté , sa vigilance , son zèle à propager Tesprit républicain. » {Archives, ibid.)
(2) La loi du 5 décembre 1792 prononçait la peine de mort contre quiconque exporterait des grains : celle du 8 étendit cette peine à celui qm aurait exporté des légumes ou des farines. La loi du 22 décembre punissait de deux années de fers celui qui offrirait un prix supérieur au prix demandé et ceux qui se seraient coalisés pour faire hausser les prix. Celle du 4 mai 1793 obligeait tout cultivateur ayant des grains ou des farines , à les déclarer à sa municipalité , avec ce qui lui restait de grains à battre. Ces déclarations devaient, par la filière administrative,
T. Ut. 32
498 GONSTirUTION GIYILB DU CLERGÉ.
et constamment aggravée par les arrêtés des représentants en mission. Et ce n^était pas tout! Us restaient perpétuellement sous le coup de Taccusation terrible |d*accaparement. Sous prétexte d^assurer les subsistances, la convention faisait taxer, rançonner sans vergogne tous les habitants des campagnes par une foule d'agents ; les comités de surveillance établis dans les plus petits villages les emprisonnaient sous les prétextes les plus futiles. Dans les contrées agricoles comme la Normandie , ce joug fut encore plus dur que partout ailleurs ; les représentants chargés de terroriser cette malheureuse province ne se contentèrent point d'opprimer les cultivateurs, ils prirent plaisir à les dénoncer aux classes inférieures, et à exciter ces dernières au pillage et à l'assassinat.
Robert Lindet et Oudot avaient été envoyés par la convention près Tarmée des côtes de Cherbourg pour assurer principalement les subsistances. Ils s'entendirent parfaitement avec Lecarpentier pour opprimer les malheureux cultivateurs et les faire \îvre dans des transes continuelles.
Depuis les premiers jours de la révolution , les clubiste n'avaient cessé d'exploiter la crédulité des masses et de faire commettre les actes les plus atroces en leur parlan toujours d'accaparements et d'accapareurs. Les représen tants en mission s'empressèrent de répandre partout leu absurdes calomnies et leurs excitations plus ou moins voi lées au pillage et au meurtre. Ces proconsuls, dans leur proclamations et leurs arrêtés, dénoncèrent l'accaparemen comme un fléau aussi réel que la guerre, et décrétèrent le mesures les plus inquisitoriales contre les accapareurs su
arriver à la convention. Les officiers municipaux avaient le droit d< faire des visites domiciliaires. Les propriétaires de grains et de farin<
étaient en outre assujettis à une foule de charges et de formalités vexa
toires. Chaque directoire de département pouvait fixer un, maximuiP ^
pour les grains d'après certaines règles , et ceux qui le violeraient se — raient punis par des amendes et des confiscations. La loi du 9 août éta.^ — blit un grenier d'abondance dans chaque district. Les boulangers qia^*^ -"" cesseraient ou suspendraient leurs travaux seront privés de leurs droiC^^ de citoyens et punis d'une année de gène. La fameuse loi du 1 1 septembr"^ sur le maximum assujettit à une multitude d'obligations tous ceux qvxi ont des grains. Celle du 29 septembre établit le maximum pour les au.^ très denrées et les matières premières. Celle du 2 octobre Tétend à tous les comestibles.
LB MABUGB DBS PRÉTBB9. 499
posés. Pour affoler encore plus les classes inférieures, ils répétèrent sur tous les tons que les riches et les propriétaires ruraux, de concert avec les émigrés et les ennemis, avaient ourdi contre elles le plus abominable complot et travaillaient à les affamer.
Le 25 août, Lindet et Bonnet, alors à Gaen, faisaient une proclamation très violente contre les avares propriétaires qui n'envoyaient pas leurs grains au marché, et ordonnaient la stricte exécution des décrets de la convention, sur Tobligation de battre les grains et de les transporter au marché. Le département de TOrne publia cette proclamation, et trouva moyen de renchérir encore sur les dénonciations des députés, en accusant les cultivateurs de vouloir affamer le peuple, d'avoir ourdi contre lui « des complots meurtriers ». n paraît que ces proclamations, malgré leur violence ne produisaient pas beaucoup d*effet, car le 13 septembre, Robert Lindet et Oudot en firent une seconde qui est tout à fait le modèle du genre.
Elle débute par Tapologie des lois de la convention sur les subsistances. « Le commerce a été converti en un accaparement et un monopole universels. » Ainsi le fait de Taccaparement général, systématiquement organisé, des grains et des denrées indispensables à la vie, est proclamé vrai et indiscutable ! La convention a voulu soustraire le peuple aux affreuses conséquences de ce complot, et naturellement ceux qui ne s'empressent pas d'exécuter ses décrets sur les subsistances, et qui osent les critiquer, ne peuvent être que des complices des accapareurs et des affameurs :
« Le peuple... réclame Texécution de la loi concernant les subsistances ; il veut que les halles et marchés soient approvisionnés ; il veut que Tabondance renfermée dans les greniers du propriétaire WMare reparaisse dans les place? publiques : il faut qu'il reconnaisse ses amis ou ses ennemis.
« L*empressement du propriétaire à mettre ses grains en vente sera la règle de Topinion publique sur son civisme et sur son attachement à la Constitution. Quiconque négligera d*exposer son grain dans les marchés deviendra suspect, sera regardé comme Pennemi de son pays.
« Vavare ne jouira pas longtemps de son crime, la loi sévère et juste le condamnera ; il ne suffira pas d'invoquer le suffrage de quelques voisins séduits, il sera comptable de sa conduite à la
500 CONSTITUTION GIYILB DU CLEBGÉ.
famille entière. Tout caltivatear doit se regarder comme un dépositaire des subsistances de la république en réquisition perpétuelle... »
Après de grandes phrases sur les obligations imposées aux cultivateurs par la nature et Thumanité , ils lancent les plus infâmes calomnies. « Le peuple veut aussi et doit vouloir que la loi commence à s'exécuter dans les temps mômes où le besoin se fait sentir d'une manière si affligeante, et où la très grande majorité des citoyens est encore en proie aux horreurs d'une disette préparée depuis' longtemps par faristocratîe, soutenue et favorisée par ravarice qui ne fit jamais que de vils esclaves. »
Les proconsuls enjoignent donc à tous les cultivateurs des pays de grande culture de battre leurs grains sans délai, et de les porter au marché; ceux qui négligeront de le faire seront punis « comme complices des conspirateurs et des ennemis de la république». Dans les pays de petite culture, le cultivateur peut garder des grains pour sa consommation et son approvisionnement pendant quatre mois , mais il est tenu de battre et de porter au marché tous les grains qu'il possède en plus (1).
Presque en même temps (14 septembre), Lecarpentiei adressait de Goutances aux habitants des campagnes une^ proclamation conçue absolument dans le même esprit, mais revêtue d'une phraséologie hypocritement humanitaire qui la rend plus odieuse encore (2) :
« Il est temps, citoyens, que Tégoïsme cède à Tamour de la pa trie, et la cupidité au devoir qui prescrit à chaque homme d'assisté sou semblable. Les besoins des armées sont impérieux et la disett n'est que factice.,. Oui, l'abondance est réelle, elle s'est développé dans nos campagnes, elle s'est enserrée dans nos greniers.
« Fermiers, laboureurs, agriculteurs, gros propriétaires, écou tez votre devoir, il vous dit : Cédez à vos frères ce que vous pouve leur céder. Écoutez votre intérêt, il crie : Partagez, avec ceux en ont besoin, les bienfaits que la nature a destinés pour tous qui doivent être répartis entre tous, moyennant un juste et indi: pensable échange qui vous est utile à vous-mêmes. Entende^^ surtout cette vérité terrible pour les égoïstes et les accapareurs ^
u Si vous n'aidez pas vos frères dans leurs besoins, ils ne vous^
(1) Archives, AF, II, 120. — (2) lOid,, 121.
compteront pins poar les leurs, et vous ne ponvez espérer qu'ils se laisseront périr d'inanition à la porte d'un grenier qui recèlera Tabondance. »
Depuis 89. les clubistes ne cessent de répéter que les propriétaires recèlent dans leurs greniers des quantités énormes de grains et de farines afin d*affamer le pauvre peuple; et dans une foule de localités la populace a pillé le blé ; souvent même elle a assassiné les propriétaires et les marchands. Le proconsul, en reprenant cette odieuse calomnie, Texcite indirectement à commettre envers les cultivateurs récalcitrants des excès qu*il excuse par avance :
« Tel est le vœu du peuple français : plus de séparation d'aucan individu avec la chose publique, plus d'intérêt particulier nuisible à l'intérêt général, plus de calculs personnels au détriment du bonheur commun : plus d^ accaparements y de récélements, d'exportations. »
Puis il adresse une hypocrite allocution à tous ces prétendus accapareurs, et déclare que, s*ils persistent, ils seront « couverts de l'indignation universelle » (on sait ce que cela voulait dire depuis 89) et « punis par les peines capitales portées contre les accapareurs et les contre-révolutionBaires ». Ainsi les malheureux cultivateurs, s*ils essayent de se soustraire à ce régime inquisitorial, qui les ruine et les livre sans défense à une multitude de sangsues jacobines, doivent s'attendre, soit à être lanternes par une populace furieuse, soit à être guillotinés légalement comme afiameurs et conspirateurs.
Les girondins de Bretagne refusèrent d*abord de se soumettre aux proscripteurs du 2 juin. Dans le département du Finistère, ils occupaient toutes les places et se montraient très hostiles aux jacobins de Paris. Ils avaient deviné le but poursuivi par la montagne et la commune coalisées. Aussi, le 25 mai, une nombreuse réunion de citoyens de Quimper déclare « que les maux de la patrie sont à leur comble », et décide l'envoi de députés extraordinaires pour prier la convention de finir la constitution, de supprimer le tribunal révolutionnaire, de rappeler les députés en mission, et de se transporter dans une autreville,siellene jouissait pas à Paris de la liberté nécessaire. Lorsque la révolution du 31 mai
502 COHSnTDTTOlf CIYILB DU CLKËGÈ.
eor fut connue, les autorités de Quimper se rénnirent, protestèrent contre elle, et réclamèrent particulièrement en faveur derinviolabilité de leurs députés Gomaire et Kenrellégan. Le 10, ils déclarèrent que, dans une telle crise, le peuple avait seul le droit de révoquer les députés investis de ses pouvoirs, et que par conséquent, la convention, en écartant de son sein trente de ses membres, avait attenté à Tessence de la souveraineté nationale. Ils tracèrent alors un plan complet de fédération , et invitèrent les dix-sept départements de TOuest à envoyer chacun un député à Laval, pour former un comité de correspondance qui se mettrait d'accord avec les autres comités de France pour diriger le mouvement, et verrait, suivant les circonstances, s'il fallait réunir à Bourges les suppléants de la convention. Le Finistère écrint aussi à tous les départements pour les inviter à la résistance, mais ses volontaires furent défaits en Normandie, et les administrateurs se soumirent. La montagne était bien décidée à tirer une vengeance exemplaire de cette tentative de rébellion. Ses commissaires Bréard et Tréhouard arrivèrent à Brest dans les premiers jours de septembre avec la mission ostensible de régénérer la flotte. Ils commencèrent par terroriser le corps de la marine, mais bientôt les royalistes el les girondins du Finistère furent emprisonnés en masse et décimés.
Les commissaires de la convention, Merlin, de Douai, Sévestre, Gillet et Gavaignac se trouvaient à Lorient lorsque la nouvelle révolution fut connue en Bretagne. Leur situation était extrêmement difficile; la majeure partie des républicains était sur le point de se soulever contre la convention, et. en attendant, elle contestait leur autorité et semblait disposée à les jeter en prison. Ils résolurent en conséquence d'envoyer leur collègue Sévestre à Paris pour porter un rapport, disaient-ils, mais, en réalité, pour les renseigner sur ce qui se passait à la convention, et Tinviter à les dégager. Le 14 juin, ils prirent un arrêté très curieux pour faire connaître cette détermination aux citoyens du Morbihan. Évidemment ils avaient très peur I Gomment expliquer autrement qu'ils aient parlé du 31 mai comme il le méritait, et signalé sans un mot de blâme les préparatifs d'une insurrection girondine? Pour
LE MARIAGE DBS FRÊTRES. 503
assurer leur propre sûreté, ces jacobins qui n^avaient que les noms de Scévola et de Gurtius à la bouche, étaient prêts à faire les déclarations les plus girondines, sauf bien entendu à les désavouer plus tard, pourvu que leur collègue Sévestre pût partir et leur donner les moyens de sortir de cette galère. Ils déclarèrent donc à la convention que le mécontentement contre elle était général en Bretagne « à cause des événements du 31 mai et du 2 juin » et de a la faiblesse qu'elle a montrée en accédant aux vœux d'hommes armés qui, entourant le lieu de ses séances, lui ont dicté des lois », qu'on était indigné de Marat et de la commune, « que la confiance du peuple dans la convention est étrangement affaiblie, qu'on révoque en doute si les décrets qu'elle a rendus depuis le î juin sont obligatoires » ; ils finissent en déclarant « que, si elle ne prend pas incessamment des mesures pour rétablir la confiance qui lui est nécessaire pour sauver la république, notre présence dans ces lieux ne pourrait que compromettre le caractère^ dont nous sommes revêtus, et la souveraineté du peuple (1) ».
Mais les girondins bretons voulurent empêcher Sévestre de partir, et les commissaires durent publier un nouvel arrêté en sa faveur, et donner encore satisfaction pleine et entière à l'opinion girondine; il leur fallut rester en surveillance à Lorient, jusqu'au triomphe de la montagne.
Le 39 juin, la ville de Nantes repoussa glorieusement une attaque très vive de l'armée vendéenne. Les administrateurs girondins, ainsi que les généraux Ganclaux etBeysser, avaient montré la plus grande énergie et sauvé la convention d'un immense danger. Ces hommes qui n'en étaient pas à faire leurs preuves de républicanisme, et malheureusement aussi de prêtrophobie, prirent le 5 juillet un arrêté par lequel ils refusaient de reconnaître la révolution du 31 mai. Le général Ganclaux invité par les corps administratifs à imiter Wimpfen se tint prudemment à l'écart, mais Beysser, le héros de l'armée républicaine de Nantes, qui en était alors commandant temporaire, se laissa entraîner parle mouvement girondin. Les représentants Merlin, Gillet etGavaignac, récemment sortis de Lorient, et qui ne se sou-
(1) Archives, AF, II, 273.
ciaient nullement de retomber à la discrétion des girondins, s'établirent à Ancenis au milieu d'un corps d'armée, et de là se mirent à fulminer à la fois des proclamations contre les Vendéens (1), contre les Nantais révoltés, et contre Beysser, qu'ils sommèrent de se rétracter dans les vingt quatre heures et d'abandonner son commandement. Les corps administratifs de Nantes, découragés par l'attitude de Canclaux rétractèrent leur arrêté du 5 juiUet; Beysser se soumit, et la constitution nouvelle fut acceptée à Nantes. Mais la population , enivrée de sa victoire du 29 juin sur les Vendéens, ût une sorte d'émeute pour que Beysser gardât son commandement ; et le département fut contraint de l'inviter, quoique destitué, à le reprendre provisoirement. Beysser se rendit à cette invitation, en déclarant qu*il se retirerait aussitôt que les commissaires l'exigeraient. Cette démonstration devait lui être fatale; sous la convention, il était interdit à un général d'être populaire : Gillet, le plus modéré des commissaires, se rendit à Nantes avec Canclaux, et cette grande ville retomba définitivement sous le joug des jacobins qui devaient bientôt tirer une horrible vengeance de ses démonstrations girondines en lui envoyant Carrier.
Les administrateurs de la Loire-Inférieure, Beysser, et le député Coustard avaient été mis hors la loi par un décret du 17 juillet. Comme ils avaient fait la rétractation qu'on leur demandait, ce décret fut rapporté le lendemain. La montagne jugeait utile d'affecter une certaine modération, tant que son triomphe ne serait pas complet. Mais le coup de tête du malheureux général l'avait alarmée, elle feignit de l'oublier pendant quelque temps, et l'envoya à l'échafaud quand elle se vit toute-puissante.
Les girondins nantais avaient cru naïvement, en se soumettant à la convention, qu'elle se contenterait de leurs rétractations et n'exercerait aucune vengeance. Le 2 août,
(i) Cette proclamation contient une série de pénalités effrajantes contre tous ceux qui seraient suspects d'avoir fait partie des rebelles. Ainsi tout citoyen qui, huit jours après Tarrété , ne sera pas de retour dans son domicile, sera réputé rebelle et ses biens saisis. S'il est Als de famille, on saisira les biens de ses père et mère.
Ils traitent Beysser d'ambitieux , d'homme « qui a voulu singer la conduite de Lafayette, de Dumouriez. »
LE KARIAGE DBS PRÊTRES. 505
des délégués de la ville de Nantes, conduits par le maire Baco, se présentèrent à sa barre et lui adressèrent un discours qui faisait beaucoup plus honneur à leur courage qu*à leur sens politique. Il fut accueilli par une Téritable tempête. On constata que les délégués étaient chargés par les sections de Nantes de demander le rappel de Beysser(l); et Tindignation des jacobins redoubla. Dartigoyte demanda leur arrestation immédiate. Le maire Baco fit valoir les services qu^il avait rendus dans la guerre de Vendée, offrit de montrer les cicatrices dont il était couvert, déclara que, s'il n'avait pas été malade dans son lit, lorsque l'arrêté du 5 juillet fut rédigé, il aurait détourné Beysser de le signer, et que ce général était absolument nécessaire i l'armée. Collot-d'Herbois demanda avec violence Tarrestation de Baco. Fayau déclama contre lui : « Baco était député à l'assemblée constituante, c'est un ferme appui de la constitution de 1789 et un ennemi de la république. Oui, Baco, tu savais que dans une maison dont les fenêtres n'ont pas été ouvertes pendant le siège, il y avait douze cents couverts pour les rebelles. » En entendant cette grotesque calomnie, Baco, l'ennemi acharné des Vendéens, ne put se contenir et lui cria fièrement : « Tu en as menti I ». La convention furieuse le mit en arrestation. Ces girondins nantais gai, connaissant très bien l'intention des jacobins de fouetter les religieuses catholiques, avaient fait d'odieux placards
(1) On le traita d*abord comme s'il était complètement amnistié, et on renvoya diriger les soldats contre les Vendéens. Le l«r août, son protecteur Qillet écrivait au comité de salut public : « Le général Beysser combat à leur tête, répare honorablement la faute ou plutôt Terreur qu'il avait commise le 5 juillet dernier. Je crois devoir le citer particulièrement, parce qu*il se montre digne de Tindulgence dont la convention nationale a usé envers lui. » (Archives, AF, II, 274.)
Ce général eut probablement la naïveté de croire que son équipée lui était pardonnée et ne songea point à se mettre en sûreté. Mais la convention le fit comparaître à sa barre le 7 août. Il lui rappela ses nombreux exploits contre les Vendéens, lui fit toutes les soumissions possibles, prétendit, pour justifier son adhésion au fameux arrêté du département de la Loire-Inférieure, que le directoire Tavait fait mander au moment où il revenait à Nantes après cinq jours de fatigue, et qu'il était alors à moitié endormi et avait signé sans savoir ce qu'il faisait. La montagne n'en fut pas émue. Son affaire traîna quelque temps, mais il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire et exécuté le 21 |germinal an II. Set services et ses cruautés dans la guerre de Vendée lui furent inutiles.
506 CONSTITUTIOll CIYILB DU CLERGÉ.
pour exciter le peuple contre elles, avaient assisté sans bouger à la réalisation de ses ignobles menaces, ot, en outre, emprisonné les prêtres par centaines, vont être maintenant tyrannisés, foulés aux pieds par la convention, et elle ne comptera pour rien les honteux services qu'ils ont rendus à la révolution antireligieuse.
La scène qui avait eu lieu à la convention fit naturellement le plus grand tort à Beysser et à CSoustard.Ce dernier était un violent persécuteur. Nous avons cité dans la première partie de cet ouvrage le discours qu'il prononça contre les catholiques, lors de l'installation de Tévêque constitutionnel de Nantes, discours digne des plus odieux jacobins (1). Mais ceux-ci devaient le proscrire comme tant d'autres persécuteurs girondins, sans tenir aucun compte de ce qu'il avait été un énergumène antireligieux. Après le 31 mai, il devint suspect à la convention, qui le rappella plusieurs fois, mais, sous difTérents prétextes, il refusa de se rendre à Paris. Il continua néanmoins de correspondre avec le comité de salut public, et lui annonça que, ayant été requis par les autorités de continuer sa mission à cause des nécessités de la guerre, il avait cru pouvoir rester dans l'Ouest, et demanda même au comité ses instructions. On voit qu'il ne voulait pas rompre ouvertement avec lui, tout en se tenant prudemment loin de ses grifTes. Lorsqu'il eut connaissance du décret qui le mettait en accusation pour n'avoir pas obéi à l'ordre qui le rappelait, il s'excusa sur sa santé délabrée et demanda, si cette excuse n'était pas admise, à être déclaré démissionnaire. Gillet écrivit le 8 août en sa faveur. Selon lui, Goustard s'était fort peu occupé de politique, mais avait constamment combattu les Vendéens. Tout en blâmant le 81 mai, il avait refusé de se joindre aux girondins et condamné formellement leur insurrection. Il estimait que la convention devait simplement le déclarer déchu pour absence. Mais le comité trouva Gillet beaucoup trop modéré. Goustard fut d'abord traduit devant le tribunal criminel de Nantes comme accusé de complicité avec ces Vendéens qu'il avait toujours combattus (â); puis le tribunal
(1) V Église et la constititante, t. II, p. 51.
(2) L'ordonnance rendue contre lai le 23 septembre par Phélippes, président da tribunal criminel de la Loire-Inférieure, proure que Tac-
LE XARUGE DES PBÊTIES. 507
révolutionnaire réclama sa proie, et le malheureux girondin ta% guillotiné le 6 novembre.
Dans le département du Morbihan, Téglise constitutionnelle, malgré Tappui si énergique du bras séculier, n*avait pu envahir qu*un bien petit nombre de paroisses, et, pour comble d*infortune, elle était divisée contre elle-même. L*évôque intrus Lemasle et son conseil épiscopal étaient en lutte sur les points les plus graves de la discipline ecclésiastique. Lemasle était un de ces ecclésiastiques ambitieux qui avaient flatté la révolution pour envahir un évêché, comptant bien que la lutte finirait par un accommodement, et qu'on les maintiendrait dans les dignités qu'ils avaient usurpées. Mais il n'était nullement disposé, comme certains de ses collègues, à apostasier et à profaner lui-même les temples où il avait officié. Bien qu'il eût violé toutes les règles de l'Église pour arriver à l'épiscopat, il était fermement décidé à défendre tous les dogmes et toutes les règles disciplinaires qui ne gênaient pas son ambition. Depuis la réunion de la convention, les constitutionnels qui ne songeaient pas à se déprêtriser ^talent justement inquiets de l'attitude des révolutionnaires. Dans leurs écrits, dans leurs discours, les schismatiques les plus prévoyants se montraient un peu moins ardents contre les orthodoxes, et s'attachaient principalement à soutenir ces principes communs aux deux églises, que les révolutionnaires attaquaient tous les jours davantage. Le 19 février 1793, Lemasle fit une lettre pastorale (i) qui débutait ainsi :
« La religion, mes bien chers frères, est attaquée de toates parts, les vices qui inondent la terre lui font la guerre : les hommes adonnés à leurs passions lui livrent des combats; la lutte est terrible. »
cnsation était basée sur ce fait. Les citoyens Morel et Gaudin , officiers manicipaux, ont amené un nommé Paulet, lieutenant de grenadiers, qui leur a dit que, aux avant-postes, trois paysans avaient déclaré que depuis six mois un représentant faisait passer des cartouches aux rebelles, et, pressés de questions , ils avaient dit que c'était Coustard. Voilà les prétextes sous lesquels les républicains les plus zélés étaient envoyés à réchafaudl (Archives, ÀF, II, 266.)
(1) « Charles Le Masle, par la providence divine, Télection du peuple, éms la communiofi du saint-siège apostolique, évéque du Morbihan. »
Lemasle rappelle ensuite les principaux dogmes de la religion, et réfute des arguments alors à la mode contre Texistence de Dieu et en faveur du matérialisme. Sans dire un mot du schisme, il expose le caractère de TÉglise de la manière la plus orthodoxe en apparence. Il ose même affirmer son infaillibilité, sans aucun ménagement pour le»» philosophes :
«... Eh, certes, il fallait bien que Jésus-Christ eût donné cetto^^ infaillibilité de décision sur la foi au pape et aux évêques pour" faire la créance sur la foi et les mœurs chrétiennes. 11 avait donné^^^ cette infaillibilité aux apôtres ; pourquoi ne Taurait-il pas données aux papes et aux évêques qui leur devaient succéder, avec rautorité^ de l'enseignement ? Sans cette infaillibilité, les apôtres auraienS::^^ pu s'égarer et enseigner mal la doctrine de Jésus-Christ ; mais il ei^Best absolument de même, à plus forte raison, du pape et de^^ évêques. La nécessité est la même, à moins qu'il ne supplée pai^* quelque autre endroit; on ne voit ni ne connaît cette suppléance....
« Honorez dans le pape la qualité de chef de 1* Église qu*il tm^ héritée de saint Pierre ; respectez dans les évêques celle des suc — oesseurs des apôtres; soumettez votre esprit au joug de la fov^
qu'ils déterminent ; vos cœurs aux lois qu'ils font, comme l'absti
nence, le jeûne, l'audition de la messe, la confession et communioi^Bpascales, le célibat des prêtres, etc. ; leur autorité vient des a] auxquels ils succèdent, et vous savez que celle des apôtres vient de Jésus-Christ... »
Ce mandement excita une vive indignation non seulemen chez les révolutionnaires qui rêvaient l'abolition du culte e le pillage des églises, mais encore chez les incrédules qu voulaient bien conserver quelque temps encore un sem blant d*église, afin de ménager les gens à préjugés.
Pour ces philosophes aussi bien que pour les jacobins soutenir l'infaillibilité de TÉglise, même de la manière 1 plus gallicane, rappeler son institution divine, parler de coa fession, de communion, de carême, défendre le célibat de prêtres, c'était se conduire en fanatique, c'était trahir 1 cause de la révolution. Plusieurs membres du clergé con^ stitutionnel, pour obtenir la protection des jacobins et de^ philosophes, se liguèrent avec eux contre leur chef.
Un décret du 1" juillet avait ordonné aux évêques intrus de faire desservir provisoirement les paroisses vacantes par leurs vicaires. Trois vicaires épiscopaux du Morbihan t
nommés Jolivel, Haumont et Lequinio, réclamèrent auprès de la convention contre ce décret, comme favorisant Tarbitraire des évêques, et soutinrent, en outre, que Lemasle en avait abusé contre eux. Us avaient osé intituler leur réclamation : <c Pétition du conseil épiscopal de Morbihan », bien qu'il ressortit de leurs explications, que ce conseil se composait de huit membres. Ce document est tout à fait caractéristique. Les trois vicaires attaquèrent en vrais jacobins le pouvoir, bien restreint pourtant, des évêques constitutionnels :
ce... Oui, citoyens représentants, des ecclésiastiques sincèrement patriotes sont menacés d*un asservissement prochain ; ils sont encore destinés à gémir sous le poids de la tyrannie de leurs prélats. Ce sont eux, nous n*en doutons pas, dont Tastucieuse intrigue TOUS a surpris un décret qui met dans leurs mains le fatal pouvoir de nous écarter à leur gré, et de nous disperser dans les campagnes suivant leur bon plaisir. Trop voisins encore de leurs arrogants prédécesseurs pour n'avoir pas un peu hérité de leur esprit de domination en héritant de leurs sièges, les nouveaux évoques ont cm, pour la plupart, que, aux titres près de Monseigneur et de Votre Grandeur, ils allaient recevoir de nous les mêmes hommages qa*ils rendaient si servilement aux anciens; le succès n'a pas répondu à leur attente. Forts de la loi, nous la leur avons plus d*ane fois opposée, et, loin de flatter leur morgue et leurs passions, les prêtres de la liberté ont fait voir qu'ils savent fronder les abus jusque sous le dais pontifical... »
Ils protestent contre ce décret du 1" juillet qui, donnant le droit aux évêques de disperser les vicaires épiscopaux dans les campagnes, leur permet de se débarrasser ainsi de la tutelle de leur conseil. Ils accusent Lemasle d'avoir usé de ce droit avec « la partialité la plus révoltante » ; et, tout en protestant de leur zèle, ils se déclarent très mécontents des places qu'il leur a données :
« Quoique le nombre de ses coopérateurs ait toujours été et soit encore incomplet, nous sommes toujours prêts à cultiver une terre ingrate, lors même que le dégoût et l'amertume sont le seul prix que nous puissions raisonnablement espérer de nos travaux. »
Us continuent à dévoiler le misérable état de cette église constitutionnelle, qui, pourtant, a été si bien protégée :
« L'idiome barbare connu sous le nom de bas-breton, et auquel
510 cemsTiTUTioii onu du glsbgé.
nous sommes presque tons complètement étrangers, et qoi, cependant, est le langage exclusif de la majeure partie de nos campagnes, suffirait seul pour nous rendre cette exécution impossibJe... Nous ne TOUS parlerons point de la crainte malheureusement trop fondée des poignards du fanatisme qui, plus que partout ailleurs, sont ici levés sur la tèt^ des prêtres assermentés. Notre deroir est de braTer tous les dangers, et la mort même, lorsqu'elle est le firoit d'un serrice utile ; mais il s'en faut beaucoup que nos services présentent aux habitants des campagnes le moindre degré.d'utilité. Habitués depuis longtemps à se passer de nous, notre préférence ne servirait à coup sûr qu*à les aigrir de plus en plus contre les législateurs, contre les lois, et contre les prêtres qui ne cessent d'en recommander le respect et l'accomplissement. »
Les trois vicaires prièrent le montagnard Lequinio de soutenir leur pétition. Il leur promit son appui par deux lettres, Tune du 26 août, Tautre du 9 septembre, dans lesquelles il leur déclarait que « la convention ne pouvait soutenir Taristocratie des évoques, que leur juridiction est un monstre dans un état librCy qui ne tardera pas à être écrasé ! » et que, plus ils s'efforceront d'affermir « leur inepte pouvoir», plus tôt il sera détruit. Les projets subversifs des jacobins devenaient de plus en plus évidents. Mais ces vicaires ne s'en effrayaient pas. Le 12 septembre, ils envoyèrent à la convention une nouvelle pétition bien plus accentuée encore que la première, pour lui exposer de nouveaux griefs contre Lemasle :
« L'évoque se dit notre juge, nous en reconnaissons un autre, la convention... Depuis longtemps Tévêque du Morbihan avait conçu contre les trois vicaires soussignés des préventions très défavorables, et cela pour certaines causes : \^ parce que nous trois, et nous trois seulement, nous nous sommes conformés à la loi qui supprime le costume ecclésiastique... ; 2<^ parce que nous trois, et nous trois seulement, approuvons le mariage des prêtres ; 3<* parce que nous trois, et nous trois seulement, nous nous abstenons de signer des espèces de registres de naissance, mariage et sépulture qui existent dans notre sacristie ; 4<> pai'ce que nous trois,et nous trois seulement, avons fait passer à la convention nationale une adresse tendant à obtenir le rapport du décret du 1*^' juillet dernier qui nous a paru favoriser le despotisme épiscopal, adresse que nous avons fait imprimer et envoyer à tous les conseils épiscopaux (1).
(i) Archives tmtionales, AF, II, 275.
Us se plaignent d*avoir été par disgrâce envoyés dans des cures qui leur déplaisent. L*un d'eux, Lequinio, est, à cause de sa santé, incapable de desservir la sienne.
«... Si, aux termes du décret, il ne pouvait y contraindre le vicaire supérieur du séminaire, lequel n'a pas un seul séminariste à diriger ^ il pouvait au moins lui adresser comme à nous quelque invitation, ce qu'il n'a pas fait. »
Ainsi le clergé constitutionnel du Morbihan, déjà si incomplet, ne pouvait se recruter. Les pétitionnaires se livrent encore à de très vives récriminations contre leur évêque. On voit très bien que le ministère paroissial leur pèse infiniment, car il leur attire Tinimitié des orthodoxes , et les oblige à conserver quelques dehors sacerdotaux pour leurs rares adhérents. Us aimeraient bien mieux revenir à Vannes pour y passer uniquement leur temps à fréquenter les jacobins de Tendroit et pérorer dans les clubs. Au reste, dans bien d'autres diocèses constitutionnels, les vicaires épiscopaux sont en querelle avec révoque, et, dans chacun d'eux, il existe un groupe de prêtres de cette espèce, tout disposés à se défroquer et à se marier, dès que les jacobins le leur demanderont. La convention peut jeter son masque!