CHAPITRE III
§ I. Troubles dans Paris. — Déclamations prétrophobes de Vergniaud. — Maladroite lettre du ministre Duport du Tertre. — Persécution en province. — Curieux rapport de Gorguereau sur la pétition du directoire de Paris contre le yeto.
g II. Rapport très important de Cahier de Gerville, ministre de Tintérieur, sur la situation générale de la France. — Nombreux attroupements dans les campagnes. — Les grains sont partout arrêtés , pillés ou taxés à bas prix. — Le ministre traite assez habilement la question religieuse. — Il dénonce les excès des constitutionnels, et conclut à la tolérance.
§ III. On réclame une loi qui retire la tenue de Tétat civil au clergé constitutionnel. — La gauche a pour système de la différer constamment, afin de vexer les catholiques et de leur imposer le ministère des jureurs. — On commence à parler du divorce. — Les girondina font mettre Delessart en accusation. — Louis XVI prend un ministère girondin. — Violences contre les catholiques. — Émeutes, pillages, assassinats. — Faiblesse ou complicité des autorités.
S IV. Le pape rappelle les brefs par lesquels il a déjà condamné la constitution civile, et censure les prêtres constitutionnels. — Il en fait part au roi. -— Gobel essaie secrètement de se réconcilier avec le saint-siège. ^ La peur le fait rester dans le schisme.
§ V. Excès des révolutionnaires de Lyon contre les catholiques. ^ Femmes fouettées. — - Éloquent récit de Camille Jordan. — Les autorités de Lyon, au lieu de punir les coupables , ferment les églises catholiques. — Roland excite rassemblée à persécuter. — Elle détruit les congrégations enseignantes. — Elle supprime le costume ecclésiastique. -* Lettre touchante de Tévéque de Saint-Pol de Léon en faveur des prêtres illégalement emprisonnés à Brest.
L*assemblée législative termina dignement Tannée 1791 en amnistiant les soldats de Ghâteauvieux, et consacrant ainsi le droit des militaires à la désobéissance et à la révolte armée. Mais la désorganisation de Ta^^mée ne lui semblait pas encore assez complète. Pour bien inaugurer Tannée 1792, elle proscrivit des officiers coupables de ne pas
ressembler aux révoltés de Nancy. Le 3 janvier 1792, elle mit en accusation, sous le vague prétexte de conspiration, plusieurs officiers en garnison à Perpignan, et avec eux des bourgeois de cette ville (1). Ces malheureux, après avoir langui plus de huit mois en prison, furent pour la plupart lâchement assassinés le 7 septembre suivant, à Versailles.
La haute cour nationale fut instituée pour juger les conspirateurs. Gouthon soutint audacieusement que ce décret ne devait pas être soumis à la sanction , et Yergniaud se rangea de son côté. Le 17 janvier, le comte de Provence fut déclaré déchu de son droit à la régence. Les girondins et les jacobins coalisés travaillaient ouvertement au renversement du pouvoir royal, et à rétablissement d*un régime purement démagogique, tout en protestant hautement de leur respect pour cette constitution qu'ils foulaient aux pieds. Ainsi le 14 janvier, Guadet proposait solennellement de déclarer traître à la patrie tout Français qui voudrait modifier la constitution de 1791. c( Eh bien! messieurs, disait-il, c apprenez tous que l'assemblée est décidée à maintenir la M constitution, la constitution tout entière, nous mourrons « tous ici. » Tout le monde se lève avec le plus grand enthousiasme, et Tauteur de cette pantalonnade, de concert avec ceux qui applaudissaient le plus, refusait d'obéir à Tun des articles les plus essentiels de cette constitution, et devait dans quelques mois la déclarer abolie, à la suite d'une insurrection préparée de longue main par ses amis.
Les excitations révolutionnaires produisaient déjà les plus tristes effets. Dans certains départements, des bandes d'émeutiers pillaient ou taxaient les subsistances. A Paris, les révolutionnaires voulurent aussi se donner cette satisfaction. Le 21 janvier, Fauchet vint annoncer à l'assemblée
(1) Camot aine réclama la démolition de la citadelle^ il eut soin de dire, de la bastitle de Perpignan. Quelques jours après, il défendit cette proposition par une lettre insérée dans le n® 7 du Moniteur de janvier 1792, et se déclara partisan, pour des motifs exclusivement révohitionnaires, de la démolition des citadelles. D*après lui, il fallait tout m moins détruire la partie qui regardait la ville : « Songez, mes collègues, qa*ime citadelle n'est et ne peut être bonne qu*à vous remettre dans les fers ; que la plus florissante des cités peut être, à chaque instant, réduite en cendres au caprice d*un commandant de château pétri eu limon féodal et empâté dans la plus stupide et la plus incorrigible aristocratie. »
98 CONSTITUTION CIVILE DU CLEHGÉr
que le peuple, affolé par des bruits d'accaparement, exaspéré par renchérissement toujours croissant des subsistances, avait incendié la veille un magasin attenant à Thôtel de ville , et que dans le faubourg Saint-Marceau il en avait envahi un autre et obligé par violence à vendre le sucre vingtrcinq sous la livre. Les révolutionnaires tentèrent d'abord de nier qu'aucun excès eût été commis, à la première nouvelle de ces désordres. Albitte cria que les dangers du moment venaient du veto opposé à la loi votée contre les réfractaires. Il y eut aussi des scènes de pillage dans le quartier Saint-Martin . Le 24 janvier, le maire Pétion (1) rendit compte à l'assemblée de ce qui s'était passé, et reconnut que les émeutiers voulaient à toute force taxer le sucre et qu'ils avaient distribué la cassonade à dix sous la livre. Us avaient aussi brisé les carreaux des maisons Boscary et Glat.
Au lieu de réprimer efficacement les excès de la populace, les girondins travaillaient à une révolution qui ne devait profiter qu'aux jacobins. Conduits par firissot, ils poussaient violemment à la guerre contre l'Allemagne, et se donnaient beaucoup de mal pour tirer les marrons du feu au profit de leurs rivaux. Mais girondins et jacobins coalisés, n'oubliaient pas un seul instant la persécution religieuse. Ils l'aggravaient tous les jours, et travaillaient à décourager, par tous les moyens, les dernières résistances des débris du parti constituant à la persécution religieuse, afin de créer une situation telle, que le roi n'oserait plus refuser sa sanction à un nouveau décret contre les prêtres.
Le 5 janvier, à la séance du soir, on lut à l'assemblée des déclamations du directoire des Landes contre les réfractaires, une protestation du directoire de THérault contre le veto, et de nombreuses pétitions conçues dans le même esprit. Thuriot exalta leur sagesse et leur patriotisme. Le
(i) Pétion, bien quHl fût alors très populaire, était déjà attaqué par certains démagogues. Il fut même accusé par eux d*accaparement, ci protesta par une lettre publiée le 23 janvier contre Timpudence ayec laquelle il était attaqué depuis quinze jours « par des hommes qui ne respirent que Tanarchie et le bouleversement de Tordre actuel », et osent Vaccùser d*étre un gros spéculateur, possesseur de magasins immenses, et qui fait renchérir le sucre et d^autres denrées.
modéré Regnaut, tout en déclamant contre les prêtres, protesta contre les principes anticonstitutionnels contenus dans la lettre du directoire de THérault, et proposa de lui refuser la mention honorable. Le girondin Grangeneuve demanda que la mention fût accordée et en outre :
«c Qa*à l'avenir tons les rapports da comité des pétitions soient insérés en entier, afin que notre procès-verbal devienne le registre des vœux de la nation, et que nous puissions, dans cette source pure, lire nos devoirs et puiser les motifs de nos lois. »
U fallait donc s'attendre à de nouveaux décrets de persécution. Pour étayer un peu le schisme constitutionnel, rassemblée, le 5 janvier, déclarait applicable à Tannée 1792 la loi du 7 janvier 1791, qui avait dérogé pour Tannée courante à certaines dispositions de la constitution civile, afin de favoriser le recrutement des curés intrus et des vicaires épiscopaux. Elle déclara aussi les prêtres étrangers éligibles, jusqu'au 1*' janvier 1793, aux places de curés et de vicaires. Ces lois étaient urgentes, car Téglise constitua tionnelle depuis son installation n'avait fait que des pertes. Le directoire du Haut-Rhin se trouvait dans la nécessité de pourvoira soixante-dix cures vacantes. L'assemblée ordonna une réunion extraordinaire des électeurs pour nommer do suite à ces cures, afin que les titulaires réfractaires ou rétractés ne pussent les conserver provisoirement : elle déclara déchus ceux qui n'auraient pas accepté dans un bref délai.
Le 8, le député Léopold débita contre les religieuses un discours grossier et fanatique, attaqua le décret qui leur permettait de rester dans leurs couvents en les accusant d'y tenir des conciliabules^ et demanda que toutes les maisons où il y avait moins de douze religieuses fussent vendues. L'assemblée applaudit beaucoup cette violente diatribe qui lai indiquait le moyen de détruire un des derniers refuges de la liberté de conscience. La proposition fut renvoyée au comité des domaines.
Les girondins sont pour le moins aussi acharnés contre la liberté de conscience que les jacobins. Yergniaud ne se distingue point d'Albitte : lorsqu'il s'agit de déclamer contre les prêtres y l'éloquent girondin tombe aussi bas que le plus
iOO CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
grossier montagnard. Le 18 janvier, il tenait ce langage à TAssemblée :
<( Trois armées de reptiles ou d*insectes venimeux se meuvent ou rampent dans votre sein : Tune est composée de calomniateurs à gages et de reptiles soudoyés... L'autre armée, aussi dangereuse sans doute, est celle des prêtres séditieux qui prêchent la discorde au nom d'un Dieu de paix, qui sanctifient les fureurs, les crimes, les parjures que la divinité doit punir, qui, s'insinuantdans le sein des familles, s'arment des douces affections de la nature pour détruire la paix delà société,commandent au nom de la religion la haine des hommes, quand la religion fait de tous les hommes des amis et des frères; enfin, appellent la vengeance que la religion défend, et proscrivent comme un crime toutes les vertus dont elle fait des devoirs... La troisième, qui n'est pas la moins redoutable, est celle des financiers avides, des agioteurs... »
C^est absolument le thème favori de Robespierre I Mais lorsque, par hasard, on examinait un peu les accusations terribles portées contre les prêtres, les plus malveillants étaient alors forcés de reconnaître qu'elles s'évanouissaient, ou que tout au moins elles perdaient beaucoup de leur importance. Nous avons raconté plus haut que, à la suite des troubles religieux de Gaen, de nombreuses arrestations avaient été faites. Le 29 janvier, Guadct présenta, au nom du comité de législation , un rapport sur les quatre-vingtquatre individus enfermés au château de Gaen à la suite de ces troubles. Ses conclusions étaient assez embarrassées : le cdtnité, malgré sa partialité contre les catholiques, avait été vaincu par Tévidence, et il n'osait plus présenter l'affaire de Gaen comme le résultat de cette horrible conspiration dont les révolutionnaires, quelques semaines auparavant, avaient annoncé la découverte avec tant de fracas. Il fut obligé de reconnaître que les prévenus n'avaient pas formé une conspiration , mais simplement une association de défense réciproque. La lâcheté et Tineptie des autorités rendaient alors de telles associations nécessaires, mais les auteurs du mal n'avaient garde d'en convenir. Guadet, ne pouvant trouver une conspiration, se rejeta sur des propos, sur des lettres malveillantes adressées à des émigrés. Il reconnut que les prisonniers avaient été fort maltraités, et que plusieurs d'entre eux avaient reçu des blessures gra-
LES GIRONDINS ET LA PERSÉCUTION. iOl
Tes. Les révolutionnaires, qui avaient fait un bruit ridicule autour de cette affaire, no voulaient pas reconnaître qu'ils s*étaient complètement trompés, ou qu'ils avaient essayé d'abuser l'opinion publique : il fallait absolument trouver quelques coupables : MM. Lavignc et Manneville furent donc décrétés d'accusation, et leurs coprévenus mis en liberté.
Les ministres de Louis XYI appartenaient à ce parti constituant qui croyait encore, trois mois auparavant, avoir rajeuni pour des siècles la vieille monarchie, au moyen de la constitution de 1791 : ils assistaient, impuissants et désarmés, à Feffondrement de la monarchie et de cette constitution qu'ils venaient à peine de terminer. Louis XVI avait tenu à user de son droit de veto ; par leurs explications maladroites et alambiquées, ils semblaient prendre plaisir à diminuer la portée d'un acte qui avait été uniquement inspiré par le respect de la liberté religieuse. Us n'osaient dire nettement ni leur opinion, ni celle du roi sur la constitution civile ; ils cherchaient à l'appliquer sans trop persécuter, et en répudiaient certaines conséquences. Les révolutionnaires les accusaient de duplicité et de trahison. Une attitude plus nette ne leur aurait point valu plus d'animosités, et ils auraient eu du moins le mérite d'avoir courageusement défendu la cause de la liberté de conscience.
Le 10 janvier, le ministre de la justice Duport du Tertre publia une lettre longue et embarrassée, dans laquelle il prétendait justifier le veto royal, et défendait bien timidement la liberté des cultes, tout en faisant aux passions du jour des concessions à la fois inutiles et maladroites. Lorsque la situation est aussi claire, la véritable habileté consiste à rester digne et à dire nettement sa pensée^ et les petites roueries parlementaires sont plus dangereuses encore qu'une franchise complète et même un peu brutale.
« Le roi (dit le ministre), est vivement affligé, Messieurs, de voir de malheureuses querelles d'opinion fomenter dans le royaume des germes de discorde et alimenter les dissensions civiles. Il voit avec douleur une religion qui ne semble destinée qu'à faire descendre la paix sur la terre, et à resserrer les liens qui unissent les citoyens entre eux et à l'État, devenue par le zèle hypocrite des factieux de tous les partis, un instrument de révolte, ou un prétexte de vexations on de tyrannie...
i02 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
u Le roi| en refusant sa sanction au décret du 29 novembre et jours précédents sur les troubles religieux, doit à la nation, il se doit à lui-même de prévenir les faussses interprétations que les amis de la liberté pourraient donner à ses motifs, et de déclarer qu'il est également éloigné de vouloir prêter des armes à l'intolérance et au fanatisme... »
Il rappelle ensuite que le titre I de la constitution garantit solennellement une liberté de conscience pleine et entière.
« La loi ne règle que les rapports entre les bommes et ne juge que les actions; la religion est un rapport de Thomme à Dieu, et ne connaît d'arbitre que la conscience.
« Mais la constitution civile du clergé ou plutôt les décrets sur la police extérieure ne sont-ils pas une lésion de ce principe? Non, l'assemblée, en décrétant qu'un culte quelconque serait à la cbarge de l'État, a eu le droit de prescrire à ses ministres les conditions auxquelles ils seraient salariés ; elle n'a pas eu celui de les assujettir contre leur conscience ; elle ne l'a pas eu, elle ne l'a pas fait... »
On peut dire que le ministre a perdu une magnifique occasion de se taire. Il prétend faire respecter la liberté de conscience ! Eh bien, alors, qu*a-t-il besoin de faire Téloge de la constitution civile, et de reprendre des affirmations mensongères, que maintenant les violents trouvent démodées, et que les modérés ont tout à fait abandonnées. Il proclame que la constituante n'a point attenté à la liberté de conscience par la constitution civile ; que peut-il répondre à ceux qui, au nom d'une logique rigoureuse, tirent les conclusions extrêmes des prémisses posées par les constituants? Le directoire de Paris avait été bien autrement habile! Il était resté, en effet, sur le terrain de la liberté religieuse et de la constitution générale, et s'était bien gardé de parler de la constitution civile.
Le malheureux ministre continue à s'embourber! Il reprend la doctrine de Mirabeau, doctrine déjà oubliée, et qui consiste à dire que le serment n'est pas impérativement exigé, que les insermentés tranquilles sont de simples démissionnaires et ne peuvent être tracassés. Mais Mirabeau niait formellement que les insermentés eussent le droits d'élever autel contre autel, et la loi frappée de veto a été faite pour punir les prêtres qui ont montré cette audace.
a Ceux-là seuls doivent être poursuivis devant les tribunaux , qui après avoir prêté serment, violeraient la loi qu'ils se seraient engagés à exécuter, et ceux qui se coaliseraient, ou exciteraient à la révolte et à la désobéissance ; eux seuls doivent être* punis non comme improbateurs du culte salarié, mais comme perturbateurs du repos public. »
Il feint d'oublier que la loi punit les prêtres qui s'immisceratent dans les fonctions de leurs successeurs assermentés, et que les violents s*appuient sur cette loi pour interdire absolument aux non-conformistes l'exercice de leur culte. Tout est là ! Mais après avoir constaté l'antinomie qui existe entre la constitution civile et la constitution générale, il n'a pas le courage de résoudre en faveur de cette dernière la question qu'il a si maladroitement posée ; au contraire, il s'empresse de l'esquiver, au lieu d'établir les principes qui ont déterminé le roi à refuser sa sanction ; il fait même d'indignes concessions aux passions révolutionnaires :
« Il est impossible de se dissimuler que la plus grande partie des
désordres qui désolent aujourd'hui divers départements est le fruit
des intrigues de prêtres séditieux ou fanatiques qui égarent chaque
jour la crédulité des simples et abusent de la confiance du peuple.
Il est impossible de se dissimuler que plusieurs tribunaux ont fait
voir, dans la poursuite de ces sortes de délits, une mollesse que la
loi condamne et qu*aucun motif même religieux ne peut excuser. Sa
Majesté verrait avec indignation toute négligence à ce sujet, et elle
est résolue à prendre les mesures les plus sévères contre les juges
coupables dont la faiblesse , ou la connivence criminelle trahirait
la confiance du peuple, la cause des lois, et les devoirs de leur mi-
mstëre... »
Il est difficile de pousser la lâcheté plus loin. Non seulement il dénonce à la fureur populaire les victimes de l'intolérance révolutionnaire, mais il s'associe aux stupides déclamations des jacobins contre ces juges qui, lorsqu'on vient leur demander la condamnation d'un prêtre, sont assez factieux pour réclamer des preuves et des témoins.
Il déclare ensuite que le roi abhorre les prêtres fanatiques «instigateurs de séditions », et « ces hypocrites amis du peuple et de la royauté », qui déplorent la diminution de son autorité ; « que le roi est satisfait de la puissance que la constitution lui doiine, que cette constitution lui est
chère et sacrée. Il pouvait être opportun de désavouer certains auxiliaires maladroits et compromettants, mais une telle exagération de langage ne pouvait qu*exciter les soupçons.
Jusqu'ici le ministre de Louis XYI a loué la constitution civile, traité ceux qui la repoussent de fanatiques et de séditeux^ et appelé sur leurs têtes la sévérité des magistrats. Mais si tout cela est sincère, pourquoi le veto? A la fin de la lettre, le ministre semble vouloir se concilier les catholiques, en faisant allusion aux vexations qu'ils subissent, et recommandant indirectement aux fonctionnaires de les protéger :
a Ne craignez ni la violence des factions ni les attroupements populaires. Il est temps qu'on sache qu*un attroupement n*est pas le peuple et que les clameurs d'une multitude mutinée ne remporteront pas sur la volonté nationale qui ne peut être manifestée que par les décrets du corps législatif sanctionnés par le roi... Également ennemis du fanatisme et de l'intolérance, souvenez -vous que la persuasion ne se commande pas, et, quand les esprits ne peuvent se réunir dans une même opinion religieuse, le seul moyen d'assurer une tranquillité constante, c'est de leur laisser une liberté indéfinie. Protégez donc tous les cultes, toutes les religions, tous les citoyens. Punissez les fanatiques perturbateurs , les séditieux... »
Ces instructions très raisonnables ne se concilient guère avec les déclamations précédentes contre les prêtres fanatiques et contre les juges. Après s'être fait l'écho complaisant des accusations jacobines, il invite ses subordonnés à réfréner les jacobins. Eh bien, après tant d'inepties accumulées, ce ministre se crut probablement un homme très adroit et très courageux !
On voit comme le gouvernement de Louis XVI savait soutenir les prêtres , et combien cette protection qu'on lui reprochait, et qu'on lui reproche encore, était intelligente et efficace! Le pouvoir royal était dans l'impuissance absolue de maintenir la liberté religieuse ; il avait dégagé sa responsabilité par le veto, il ne lui restait plus qu'à se taire. Toutes ces maladresses, toutes ces lâchetés de détail écœuraient ou indignaient ses amis, et n'apaisaient nullement ses adversaires. Ces derniers ne se payaient point de phrases, mais exigeaient qu'on leur sacrifiât le clergé tout entier :
LES GFBONDmS ET LA PERSÉCUTION. 105
il fallait s*avilir en leur cédant, ou savoir se résigner à toutes les conséquences d'une guerre sans paix ni trêve.
Le âS janvier, un nommé Burnet, aumônier de la garde nationale, se présenta à la barre de l'assemblée avec une Anglaise, nommée Lydia Kirkam, et trois petits enfants, et déclara qu*il avait épousé cette femme et que les enfants qui raccompagnaient étaient nés de cette union. 11 fit une Wolente diatribe contre ses supérieurs ecclésiastiques, et finit, suivant Tusage des apostats publics, par une demande d'argent (i). Ce pétitionnaire fut admis naturellement aux honneurs de la séance. Les révolutionnaires voyaient avec bonheur de semblables scandales, mais ils avaient alors Thabileté de n*en point triompher trop bruyamment, pour ne pas inquiéter les naïfs.
Le directoire de Paris était toujours en butte aux attaques des révolutionnaires. Les directoires, les municipalités, les sociétés des jacobins en grand nombre, envoyaient à l'assemblée des protestations contre lui, et réclamaient la persécution ouverte. Certains directoires firent bien mieux que la réclamer, ils la décrétèrent eux-mômcs, et, à partir de janvier de 1792, le Finistère trouva des imitateurs nombreux. Les directoires du Maine-et-Loire et des Côtes-du-Nord montrèrent le plus grand zèle h persécuter. En fort peu de temps cent cinquante prêtres furent arrêtés dans le département des Côtes-du-Nord. Le 29 janvier, le directoire des Landes , considérant que les curés remplacés sont presque tous rentrés dans leurs anciennes paroisses, et <( ont entraîné les municipalités dans leur rébellion », reprend un arrêté du 22 septembre 1791, effacé par l'amnistie qui écartait les réfractaires à quatre lieues de leurs paroisses. Dans un grand nombre de départements, des troupes de gardes nationaux sillonnaient les campagnes, faisaient la chasse aux prêtres, arrêtaient aussi les laïques suspects, envahissaient les mai-
(1) « Ou la mort ou ma femme », tel est le cri que m*in8pii*e et que m*iiLspirera toujours la nation. Nous sommes pauvres tous deux, tous deux nés à la campagne, et nous venons vous supplier de donner des ordres pour la liquidation d'une somme de 350 livres que j*ai employée à la décence du culte, ainsi qu'il est prouvé par les pièces que je vais déposer sur le bureau. Je regrette que ma position ne me permette pas d'en faire sacrifice à ma patrie. {Moniteur du 23 janvier.]
sons, brisaient les crucifix, pillaient les subsistances, et buvaient le vin des prétendus aristocrates et des catholiques. Dans le département dllle-et-Yilaine, notamment, ces soldats citoyens commirent les plus odieux excès.
Mais toutes ces invasions à main armée, tous ces attentats à la liberté d'un grand nombre de citoyens, avaient lieu au nom du salut public, et les révolutionnaires soutenaient qu*on n'avait pas le droit de les blâmer, et que le veto seul était la cause de tout de mal. Aussi attendaient-ils avec impatience le rapport du comité de législation sur la péti* tion de cet audacieux directoire de Paris, qui avait appelé un chat un chat, et les politiques du jour des persécuteurs qui tout en criant contre les persécuteurs du xvi* siècle, voulaient faire absolument comme eux. Le rapport fût lu le 4 février, mais il trompa tout à fait leur attente. Le rapporteur Gorguereau, qui appartenait au parti modéré, s*amusa avec une feinte bonhomie et une naïveté parfaitement jouée, à montrer comment les ennemis du directoire respectaient dans la pratique ces libertés dont ils faisaient tant de bruit, et à faire ressortir l'intolérance et l'hypocrisie de ces dénonciateurs.
A chaque instant, sans avoir l'air d'y toucher, le malicieux rapporteur leur donnait des étrivières. Les révolutionnaires, qui ne pouvaient en croire leurs oreilles, restèrent un moment abasourdis devant une telle audace, mais bientôt la gauche et les tribunes se mirent à hurler et à lancer contre lui les plus grossières imprécations ; elles firent les plus violents efforts pour lui arracher la parole, et prouvèrent ainsi qu'elles avaient le môme respect pour la liberté parlementaire que pour la liberté religieuse.
Gorguereau rappela les circonstances qui avaient déterminé les administrateurs de Paris à signer cette pétition, et fit observer qu'elle avait été violemment critiquée dans un écrit signé Robespierre, distribué à tous les membres de l'assemblée et envoyé par une société célèbre dans tous les départements. 11 constata en outre que cet écrit avait servi de modèle à toutes les adresses envoyées contre le directoire. Les administrateurs avaient incontestablement, comme les autres citoyens, le droit d'adresser une pétition au roi, qui est une autorité constituée; mais ce droit n*est
accordé qu'aux citoyens isolés ; il en conclut qu*iis avaient eu tort de faire une pétition collective, mais il se demande si rassemblée législative, après avoir reconnu ce principe, est bien en droit de leur adresser un blâme :
« Le comité a été embarrassé sur les mesures à proposer à cet égard. Il a vu que toutes pétitions et adresses des citoyens, agissant collectivement, étaient également défendues, et que, cependant, tous les jours on en admettait dans V Assemblée; et qu'on les consacrait même en ordonnant la mention honorable. Ceux mômes qui blâment le directoire du département auraient été les premiers à le louer, à le féliciter, si cette pétition avait eu pour objet de prier le roi de donner sa sanction au décret du 29 novembre : rassemblée nationale aura-t-elle deux poids et deux mesures (1)? »
Néanmoins il croit qu'il faut toujours respecter la constitution. Il examine ensuite si cette pétition contient quelque chose de reprébensible. Il met en relief avec une certaine malice rembarras du comité forcé de reconnaître que la critique du directoire est très modérée, qu'il s'est servi d'expressions très respectueuses, et désireux néanmoins de le blâmer, mais <( très embarrassé de qualiûer sa faute». Il passe ensuite à Texamen des dénonciations faîtes contre le directoire, et constate que le reproche adressé avec tant de violence à sa pétition s'applique aussi k ces dénonciations, car toutes sont censées exprimer le vœu d'une section entière, au nom de laquelle les signataires prétendent parler. Cette critique de ces pétitions tant applaudies par l'assemblée et les tribunes excita un grand tumulte, mais le rapporteur, sans se laisser intimider, déclara nettement que leurs auteurs avaient tous violé ces mômes lois dont ils étaient venus dénoncer la violation.
« Plusieurs sont venus vous parler au nom de vingt millions d'hommes ; d'antres comme représentants des sections de lu ville de Paris ; la plupart des adresses de départements, comme celles de Paris, énoncent moins un vœu , adressent moins une prière qu'elles n'intiment à l'assemblée des ordres absolus. Tous y parlent de la manière la plus propre à avilir les autorités constituées, et l'assemblée nationale ne peut pas tolérer et autoriser même de semblables impiétés politiques... »
11) Journal des Débats et décrets, fêmer 1792, p. 57.
Il releva ensuite avec beaucoup de vigueur rinsolence de ces pétitions qui avaient intimé à rassemblée des ordres précis contre le dir/sctoire de Paris, et signala le danger de laisser ainsi des hommes ambitieux et violents exciter les passions populaires et outrager les autorités constituées. La gauche, qui se sentait atteinte en pleine poitrine, poussa des cris de fureur, les tribunes la soutinrent de leurs vociférations ; plusieurs députés réclamèrent à granîds cris que le rapporteur ne fût pas entendu. Après une longue interruption, l'assemblée lui maintint la parole par un décret, mais les prètrophobes en étaient arrivés à un tel degré d'exaltation que Tburiot, malgré ce décret, demanda la parole pour faire rappeler le rapporteur à l'ordre. Les modérés tinrent bon, et Gorguereau put continuer. Il s'éleva avec beaucoup de verve contre l'abus scandaleux que les pétitionnaires, ainsi que beaucoup d'autres, faisaient des mots peuple et patriotisme.
u Les mois sacrés de majesté et de souverùifiété du peuple ont été tellement profanés, qu*on ose à peine les prononcer de peur de se rendre complices de ces profanations. (Murmures.) Le nombre total des signataires, tant de Paris que d'ailleurs, ne s'élève pas audessus de quinze cents, et ces signataires ont prétendu exprimer le vœu du peuple. (Nouveaux murmures.) Parmi ces soi-disants mandataires du peuple, il en est qui, sous tous les rapports, sont sans doute de bons citoyens; mais si, avant de signer les pétitions, ils avaient été tenus tous de justifier qu'ils offraient à la patrie d'autre tribut que des motions, le nombre de quinze cents aurait été grandement diminué... »
Après cette épigramme si bien appliquée, le rapporteur est interrompu par les cris de la gauche et les huées des tribunes qui l'accusent d'insulter à la nation entière. Gossuin prétend que les pétitions contiennent au moins soixante mille signatures et le traite de calomniateur, les tribunes crient : « A bas le rapporteur! » Le président rappelle l'assemblée à l'ordre et les tribunes au respect de la loi; celles-ci lui répondent par d'insolents éclats de rire. L'assemblée a disparu pour faire place à un club ignoble. Enfin le rapporteur parvient à se faire entendre. Il déclare formellement que toutes les pétitions remises au comité ne portent pas plus de quinze cents signatures, et qu'on peut les
vérifier. La gauche et les tribunes lui répondent encore par des hurlements. Il continue bravement Tezamcn des pétitions, et donne lecture de quelques-unes d'entre elles pour montrer quel est le langage de ces prétendus défenseurs des droits de rassemblée et de la constitution. Ainsi les citoyens de la section des Invalides disent à l'assemblée :
<c On a refusé la sanction à votre décret, mais si tous sont, comme celui-ci, Texpression de la volonté du peuple, ne craignez pas de veto, le peuple les sanctionnera, et la sanction du peuple vaut bien celle du roi. »
Quelques députés montagnards applaudirent, mais la gauche fut un peu déconcertée. Une grande publicité donnée à des adresses semblables pouvait faire ouvrir les yeux aux naïfs. Aussi Yergniaud, sous prétexte de rappeler le rapporteur à la question, essaya d'empêcher la lecture de ces pétitions vraiment incendiaires. Le rapporteur continua, mais fut violemment interrompu par Isnard et plusieurs autres prêtrophobes qui criaient : « A la question ! » Après de longs et violents débats, l'assemblée fut encore consultée SOT le point de savoir si elle laissait la parole au rapporteur, et elle la lui maintint après deux épreuves successives.
«Défiez-vous, dit-il encore, de ces adresses qu'on veut vous donner comme l'expression de la volonté générale. Toutes celles qui vous sont parvenues ont eu pour modèle, pour régulateur, celle qui a été distribuée ici au nom d'un membre de l'assemblée constituante (Robespierre}. C'est la suite d'une ancienne guerre d'opinion qui a ralu au directoire les dénonciations provoquées par un ancien rival et ennemi. »
Après avoir constaté que la société des jacobins dirigeait cette campagne , il osa soutenir que des députés et des administrateurs ne devaient pas s'inféoder à des sociétés particulières, et subordonner leurs opinions, leurs principes à l'esprit de parti. La droite applaudit ; la gauche, qui préparait ses motions dans les clubs et se servait de leur personnel pour garnir les tribunes de rassemblée et faire insulter ses adversaires, poussa encore des cris de rage et fit des efforts désespérés pour enlever la parole au rapporteur. Elle prétendit qu'il ne parlait pas au nom du comité
ilO CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
de législation, elle président Guadet, qui s*était montré très partial pour la gauche, dit au rapporteur que le comité ne Tavait pas chargé d'admonester rassemblée. Les tribunes applaudirent, le tumulte devint plus grand que jamais, et le président, après avoir péroré contre le rapporteur, déclara qu'il allait consulter l'assemblée pour savoir s*il devait le rappeler à la question. Les modérés réclamèrent vivement ; il fut établi que, malgré les ineptes accusations de la gauche, Gorguereau parlait au nom du comité, et rassemblée lui maintint encore la parole. Il termina son courageux rapport au milieu des hurlements de la gauche et des sifflets des tribunes, en stigmatisant les excès des jacobins , et proposant au nom du comité trois projets de décret : le premier déclarait illégale, comme collective, la pétition du directoire de Paris ; les deux autres réprouvaient pour le même motif les pétitions de ses dénonciateurs.
Lacroix et d'autres membres de la gauche demandèrent avec violence que ce rapport fût improuvé par l'assemblée : un montagnard le qualifia ainsi : « Cet écrit insidieux est une invitation faite à Condé et d'Artois pour nous attaquer! » Et il demanda le renvoi de l'afi'aire à une autre section du comité, avec improbation du rapport. La gauche recourut à la fois aux subtilités parlementaires, et aux violences les plus grossières, pour obtenir cette improbation. On fit un tapage effroyable, on s'injuria des deux côtés; les modérés finirent par faiblir suivant leur habitude, et le renvoi au comité fut décrété.
Nous avons raconté cette séance en détail, parce qu'elle montre parfaitement ce qu'était une discussion religieuse au sein de l'assemblée législative, même dans la période la plus calme de sa session, et à l'époque où les modérés mon** traient le plus de fermeté. La gauche ne peut ni ne veut supporter la discussion ; elle accable d'injures ses adversaires, et cherche à leur arracher la parole, tantôt en leur faisant d'absurdes chicanes, tantôt en les empêchant par ses cris et ses trépignements de se faire entendre. Non seulement elle a recours à ces honteux moyens, mais elle se fait aider par les énergumènes dont elle remplit les tribunes. Ces drôles participent aux délibérations, joignent leurs applaudissements à ceux de la gauche , souvent même lui en
LES GlrtONDINS ET L.V PERSÉCUTION. 111
donnent le signal, interrompent par les plus grossières injures les députés de la droite, et se moquent du président. En fait, les tribunes renforcent la gauche de quelques centaines de députés exempts de toute responsabilité morale; ils ne votent pas à la vérité, mais par leur odieux vacarme et leurs injures, ils épouvantent et font voter les timides ; ils inspirent aux modérés le plus profond dégoût et leur font peu à peu abandonner la partie. Les girondins caressent, exaltent même cette populace, et sont à cent lieues de prévoir que dans quelques mois elle les insultera comme elle insulte et dénonce maintenant les députés modérés.
Le 6 février, l'assemblée ordonna au ministre de Tintéricnr Cahier de Gcrville de lui présenter immédiatement un compte rendu général de Tétat intérieur du royaume. Le ministre déclara qu*il lui était impossible de le faire séance tenante, mais lui apporta aussitôt quelques renseignements. Il constata que plusieurs départements avaient pris dans les questions religieuses des arrêtés qui empiétaient à la fois sur les attributions du corps législatif et sur celles du roi ; et que Témigration de beaucoup de personnes appartenant à la classe qu*on appelait auparavant le tiers état était certainement causée par les dissensions religieuses.
Le 18, le ministre présenta son compte rendu définitif, n commença par la question des subsistances, qui avait alors d'autant plus d'actualité qu'à Paris môme, le li février, les troubles avaient recommencé. Les pillards avaient de nouveau menacé les magasins dans plusieurs quartiers : dans le faubourg Saint- Marceau, ils s'étaient emparés d'une Toiture de sucre et l'avaient vendue vingt-cinq sous la livre ; la garde nationale et la gendarmerie avaient été reçues par eux à coups de pierres, et un commissaire de police blessé grièvement. Dans le nord de la France, des milliers d'hommes s'étaient attroupés pour s'emparer du blé (1)» Cahier
(!) Aux environs de Noyon et de Saint-Quentin, des milliers d^hommes s'étaient réunis au bruit du tocsin et avaient arrêtés des transports de grains. Le pouvoir exécutif envoya M. de Gouy, maréchal de camp, avec
déclara qu*on n'obtiendrait jamais la libre circulation des subsistances, tant qu*on n'aurait pas convaincu le peuple que les administrations ne sont jamais dans Tobligation de fournir du pain à tel ou tel prix, et que le blé n'appartient pas à tel district, à telle municipalité, et qu'il doit pouvoir circuler sans obstacle dans tout le royaume. U annonça que dans beaucoup de départements, tels que le Nord, le Pas-de-Calais, l'Oise, Somme , Seine-et-Oise, Vosges, Haute-Marne, Ain, Isère, il y avait eu des désordres très graves à l'occasion des subsistances ; ainsi qu'à Saint- Omer, aux marchés d'Abbeville et de la Ferté-Milon ; à Nîmes et à Auch dans le Midi; à Sézanne et à Montmirail des voitures de grains avaient été arrêtées, et le blé vendu
quelques troupes pour maintenir Tordre. Cet officier passait pour avoir une certaine énergie ; aussi, malgré les explications du ministre de la guerre Narbonne, les montagnards jetèrent les hauts cris et prétendirent qu'on voulait renouveler les scènes de Nancy. « Au nom de M. de Oouy, disait Bazire, j*ai frémi moi-même, j'ai cru voir couler le sang. » Pour enlever au général le mérite d'avoir rétabli Tordre, tout en lui laissant la peine et la responsabilité, Guadet et Rouyer firent décréter Tenvoi de quatre députés, comme commissaires conciliateurs. Ils revinrent bientôt sans avoir réussi dans leur mission. D'après le rapport des commissaires, trente à quarante mille hommes des départements de TAisne, de la Somme et de TOise s'étaient levés au son du tocsin. A Ourscamp, ils parlèrent aux insurgés. Ceux-ci reconnaissaient qu'ils avaient illégalement saisi les blés, mais refusaient de les rendre, en disant qu'on voulait les faire passer à Tétranger et peut-être même aux ennemis. Tel était le mot d'ordre des pillards. Non seulement, ils refusaient de rendre le blé, mais ils demandaient une indemnité en blé pour ceux qui avaient contribué à le décharger et à le garder, en un mot, ils demandaient audacieusement à être indemnisés du temps qu'ils avaient passé à violer les lois. Ni le royaliste Vaublanc, ni le terroriste Romme ne parent rien obtenir d'eux. L'assemblée rendit alors un décret ordonnant an pouvoir exécutif de faire cesser ces rassemblements et de préserver les grains... C'était bien la peine d'insulter l'officier chargé de rétablir Tordre et d'encourager indirectement les émeutiers pour en arriver là! Grâce à l'odieuse dénonciation de fiazire, M. de Gouy avait couni les plus grands dangers : non seulement on avait menacé d'incendier ses propriétés et de le pendre lui-même comme Foulon, mais la vie de sa femme, celle de ses enfants avaient été exposées ! Il avait été défendu de recourir aux moyens de rigueur, aussi les pillards ne craignaient rien. A la séance du 24 février, on reçut une lettre du procureur syndic de Noyon, annonçant que le décret de l'assemblée n'avait produit aucun effet, que les maires et officiers municipaux distribuaient le grain et se taxaient leurs vacations très cher : déjà liOO sacs étaient distribués à raison de 15 livres le sac, et la force armée seule pourrait sauver ce qui n'était pas encore pris.
de force au-dessous de sa valeur. A Dunkerque, huit maisons ont été pillées, la troupe a dû faire feu, quatorze ou quinze hommes ont péri, et soixante ont été blessés.
La seconde partie du rapport, consacrée aux dissensions religieuses, est de beaucoup la plus importante. Cahier de Gerrille, soit par préjugé philosophique, soit pour ménager la gauche, prétend que la constitution civile ne change rien à la religion, et accuse la sincérité des motifs qui Tout fait repousser par tant d*ecclésiastiques et de fidèles ; mais du moins il constate avec impartialité ses tristes conséquences. Elle a introduit dans la même religion deux cultes qui ont le même nom, les mêmes prêtres, les mêmes dogmes, les mêmes rites, la même liturgie, et qui sont animés Tun contre l'autre de la haine la plus violente. Il confesse naïvement qu'on s'attendait à Topposition des évêques, mais aucunement à celle des curés. Les prêtres non-conformistes et leurs adhérents ont, d'après lui, occasionné des troubles; il en rend compte assez froidement, et Ton voit qu'il réserve son opinion sur les accusations nombreuses qui ont été portées contre eux. Les adversaires des non-conformistes prétendent qu'ils s'opposent à la circulation des subsistances et soulèvent la religion contre la loi. « Je ne suis point, dit le ministre, à portée de vérifier une pareille accusation » et il laisse voir qu'il n'y croit point. Il reconnaît que la paix a été conservée dans les localités où la liberté des cultes a été respectée, et il a le courage, bien rare à cette époque, de signaler et de flétrir l'intolérance des prêtres constitutionnels et les excès odieux dont les catholiques sont victimes à cause de la constitution civile. Il constate que les constitutionnels ont agi souvent en persécuteurs acharnés. Ainsi à Gex, le cadavre d'un citoyen nommé Chapoulier a été exhumé, porté tout nu dans la ville, et enseveli dans la place publique, parce qu'on lui imputait de n'avoir pas assisté à la messe du curé constitutionnel. Des faits semblables se sont passés à Lille.
• A Ncrers, la mort d'une dame Petit, non-conformiste, a occasionDé une insurrection, et le cadavre a reçu des outrages odieux; lorsqu'on lit ces horreurs on croit être encore au temps de la Saint- Barthélémy. »
Ces philosophes, qui parlent constamment de tolérance^
T. Ul. *
commettront bien d'antres horreurs encore, tout en déclamant plus que jamais contre la Saint-Barthélémy. Cahier, du moins, a le mérite d*y voir clair, et de ne pas trop dissimuler sa pensée ; il mentionne encore de nombreux attentats à la liberté de conscience. Une municipalité a envoyé un huissier et des hommes armés enlever un enfant nouveauné pour le faire baptiser par le curé constitutionnel. U a été prévenu que des citoyens avaient été condamnés à de fortes amendes pour n'avoir pas fait baptiser leurs enfants dans réglise constitutionnelle ; une personne aurait été condamnée à six mois de prison par le tribunal correctionnel, pour ce prétendu délit. II profite de l'occasion pour demander une loi sur l'état civil. A Lotidreville (Meurthe), les catholiques ont été chassés de l'église où l'ancien curé officiait, et attaqués ensuite dans leurs maisons. Il cite encore d'autres localités où ils ont été victimes des violences constitutionnelles. «
Dans certaines communes on fait retomber la responsabilité des troubles sur les catholiques, comme àMeaux, Auch, Avranches. Il évite de se prononcer sur les troubles de Gaen. A Gundolsheim (Haut-Rhin), les prêtres constitutionnels ont été insultés ; à Chablis (Yonne), il y a eu une émeute de femmes contre les officiers municipaux et les commissaires du district qui venaient prendre des vases sacrés. U constate que les suppressions de paroisses, ayant pour conséquence l'enlèvement des objets consacrés au culte, exaspèrent le peuple; il regrette qu'on ait précipité ces réunions, et trop songé au bénéfice qu'elles procuraient grâce à la vente des vases sacrés.
Il arrive ensuite aux mesures prises par les autorités contre la liberté religieuse. Les départements du Nord, du Pasde-Calais, du Haut-Rhin, du Morbihan, d'Ille-et-Vilaine, du Finistère, des Côtes-du-Nord, de l'Orne, des Basses-Pyrénées, de la Manche, de la Loire-Inférieure, de Mayenne-etr Loire, du Cantal, des Landes, de l'Indre, « dans lesquels l'intérêt des prêtres non-conformistes a fait le plus de ravage », ont pris contre ces prêtres des arrêtés les internant aux chefs-lieux. Celui du Finistère est le seul (du moins il le pense) qui les ait emprisonnés; quarante-cinq prêtres sont détenus actuellement au chftteau de Brest, en violation
de toutes les lois. Beaucoup d'autres départements ont in* terdit l'exercice du culte dans les églises non paroissiales, et tout à fait empêché Texercice du culte non-conformiste sous prétexte de maintenir la tranquillité. Ces actes, comme on devait s'y attendre, ont rencontré une vive opposition. Le roi a reçu de nombreuses pétitions demandant l'ouverture des élises aux non^conform^stes ; Tune d'elles vient de Toulouse et porte les signatures de deux mille quatre cents citoyens actifs. Des communes, de nombreux citoyens répandus dans toute la France demandent leurs anciens curés. Certains pétitionnaires, en réclamant un prêtre non-conforformiste, offrent de le payer eux-mêmes. Un peu plus loin, il reconnaît courageusement que l'exemple du directoire de Paris devrait être suivi par les administrations. Dans son territoire, les églises sont ouvertes et régulièrement fréquentées, protection a été accordée à tous ceux qui s'y rendaient et l'ordre n'a pas été troublé. On devrait partout agir ainsi; il faut que les pouvoirs publics protègent toutes les religions et n'en préfèrent aucune.
Il rendit compte aussi des attentats commis contre les personnes et les propriétés d'individus accusés d'accaparement, ou parents d'émigrés, ou simplement soupçonnés de leur être sympathiques. Les attentats les plus graves ont eu lieu dans les départements de la Meuse et du Lot. Ceux des Bouches-du-Rh6ne, du Gard, de la Haute-Loire, de la Lozère, de l'Ardèche, sont menacés d'une prochaine explosion.
Tout en disant du mal des prêtres réfractaires, il réprouve les arrêtés départementaux qui les internent, comme «arbitraires, oppressifs, injustes et inutiles )», car ils n'ont point fait cesser les discussions religieuses. Ces rigueurs maladroites rappellent les lettres de cachet contre les jansénistes. Bien que plusieurs prêtres aient été traduits en justice, Q n'en connaît aucun qui ait été condamné.
Le rapport ne pouvait être suivi de conclusions précises, à cause des dispositions bien connues de l'assemblée. Le ministre se contente d'insinuer qu'il faudrait un peu de tolérance religieuse et que la loi des 7-13 mai devrait être eïécutée. Il constate qu'on veut forcer et les maîtres et les enfiints des écoles à suivre le culte constitutionnel, et qu'on
proteste ^contre cette exigence. Les communes qui veulent le culte non-conformiste à leurs frais réclament un droit garanti par la constitution, mais trop souvent, « la verge de l'intolérance ne leur permet pas de Texercer » .
II invite rassemblée à réfléchir sur la question du mariage des prêtres, qui est déjà posée. Dans la première partie de son compte rendu, il a rapporté les faits suivants :
c( Deux curés, dans les départements de l'Aube et de la Haute- Vienne, se sont mariés, et ont publié eux-mêmes leurs bans. Les habitants de ces communes , et même les officiers municipaux, ont expulsé les curés qui sollicitent fortement les corps administratifs de les réintégrer dans leurs fonctions. » . « Un curé de la ville du Havre a cru pouvoir aussi se marier. Bientôt après, craignant d'occasionner quelques troubles, il a donné sa démission, et aujourd'hui il demande à rentrer dans sa cure, w
Il faudra bientôt que rassemblée prenne une décision sur le mariage des prêtres. Il insiste vivement sur la nécessité d'une loi qui retire l'état civil au clergé constitutionnel, et il a le courage d'insinuer que les lois sur le serment et sur les élections des curés doivent être très modifiées.
Il examine ensuite la situation politique. Le roi est déterminé à maintenir la constitution contre n'importe quel parti. Aujourd'hui, dit le ministre ,que tout est établi, l'esprit public doit être de tout conserver. Mais trop souvent les sociétés patriotiques tiennent les autorités en échec, excitent les passions de la multitude et discréditent violemment cette constitution qu'elles prétendent défendre. Parfois même, elles l'attaquent ouvertement ; elles osent l'appeler « l'œuvre abominable de l'assemblée constituante».
Il constate que partout^ on a relâché le lien de Tobéissance, que toutes les personnes chargées, à quelque titre que ce soit, d'une partie de l'administration sont entourées de méfiance et vilipendées. Le ministre déclare bravenci^nt que cet état de choses est très alarmant, et, que partout dans le pays on voit se développer les symptômes d'une dissolution politique.
Ce rapport fut très applaudi. Merlin et Bazire seuls osèrent manifester leur dépit.
Malheureusement l'assemblée ne profita en aucune façon
des yériiés que le ministre lui avait laissé entrevoir : la gauche devint de plus en plus anarchique, la droite de plus en plus faible et découragée, et de nombreux départements, après avoir reçu ce rapport qui montrait si bien les inconvénients de la persécution religieuse, reprirent des arrêtés de persécution ! Ainsi le Î9 février, quelques jours après la lecture du rapport de Cahier, on lisait à l*assemblée un arrêté du déparlement de Loir-et-Cher qui internait tous les r'éfractaires au chef-lieu du district et ordonnait à la gendarmerie de conduire au chef-lieu du département ceux qui ne se soumettraient pas à Tarrêté. Les communes étaient chargées d'exercer sur les réfractaires une surveillance inquisitoriale. Plusieurs députés protestèrent et demandèrent un blâme, mais ce département avait fait ce que rassemblée était empêchée de faire par le veto; elle passa purement et simplement à Tordre du jour.
Déjà les révolutionnaires de la rue se préparaient à renverser la monarchie constitutionnelle; quelques jours auparavant le 12 février, une députation du faubourg Saint- Antoine était venue dénoncer à rassemblée les prétendus complots du roi et avait dit « que le tocsin ministériel allait bientôt sonner Theure du carnage, mais qu^ils défendraient rassemblée et lui offraient leurs piques... le réveil du lion n*est pas loin. Nous sommes prêts à purger la terre des amis du roi et aie contraindre lui-même à ne plus nous tromper ». Les hommes à piques affichaient ouvertement leurs espérances, et annonçaient une révolution prochaine. Le président Condorcet leur fit une réponse très flatteuse dans la forme, bien qu^ambiguê à dessein. La droite hasarda quelques objections timides contre cette ignoble manifestation, et rassemblée fit insérer au procès-verbal, avec la mention honorable, Tofi're de ces citoyens.
Depuis le commencement de la révolution, le Comtat Venaissin était livré à une horrible anarchie, et constamment désolé par des scènes de meurtre et de pillage. Le 16 mars, rassemblée procéda à son organisation officielle ; elle eut
118 CONSTITUTION dYILE DU CLERGÉ.
grand soin d*y installer l'église constitutionnelle et de persécuter les catholiques.
Le 26 avril 1791, les révolutionnaires d'Avignon, dirigés par Duprat, avaient violenté le chapitre afin de le contraindre à nommer un vicaire capitulaire. Duprat avait sommé les chanoines de choisir entre plusieurs noms. Dix d'entre eux seulement étaient présents, treize étaient absents. Contraints par la force brutale, ils votèrent, mais ils répartirent intentionnellement leurs voix, de manière à ne donner la majorité à aucun des noms présentés par Duprat. Néanmoins les révolutionnaires proclamèrent le chanoine Mallière, bien qu'il n'eût pas obtenu la majorité , et sommèrent ses collègues de prêter serment. Sur leur refus, Duprat déclara le chapitre dissous. Le vieux chanoine Mallière était animé d'un ressentiment très violent contre l'archevêque, qui n'avait pas voulu le noipmer vicaire général ; il accepta cette prétendue élection et se mit à la tête du clergé constitutionnel. A Avignon, seize prêtres seulement sur cent quatorze prêtèrent serment. Les jureurs affichèrent beaucoup de zèle pour la révolution. L'un d'eux dit aussitôt la messe avec une écharpe tricolore sur ses ornements ; l'église métropolitaine leur fut livrée par les soldats. Le jour de la procession du Saint-Sacrement, ce fut l'abbé Mulot, de Paris , cet ecclésiastique déjà si mal famé avant son apostasie, qui porta le Saint-Sacrement (1).
L'article 9 du décret de l'assemblée législative maintint dans leurs places les curés assermentés, et le Comtat fut déclaré dépendant de l'évêque constitutionnel des Bouchesdu-Rhône.
Bien qu'elle commençât à secouer, son hypocrisie à l'égard du schisme, l'assemblée, pour entretenir l'agitation et se donner un prétexte de voter des lois rigoureuses contre les réfractaires, maintenait toujours aux constitutionnels la rédaction des actes de l'état civil. Le 15 février, Muraire avait lu un rapport tendant à faire tenir ces registres par des autorités civiles ; ce projet modifiait aussi la législation, au double point de vue de la capacité à contracter mariage et du consentement des parents. Le rapport de Muraire reçut, comme
(i) Oranobt, Histoire du diocèse d Avignon.
celui de Cahier de Gerville, de stériles applaudissements : rassemblée ne désirait nullement en finir. Le 17 mars, sur les instances d*un député de la droite, Dumolard, elle remit à l'ordre du jour ce projet qui paraissait oublié. Français proposa Tajournement, la droite réclama Tivement. Français fit alors un long discours contre les prêtres, les accusa d*accaparer le numéraire etd*avilir les assignats ; il prétendit que la gauche de la constituante avait voulu faire servir la philosophie à la destruction de la philosophie : il traita même assez mal le clergé constitutionnel, et dénonça certains jureorsbien connus (l).Après avoir accusé le directoire de Paris de vouloir systématiquement pousser au désordre par ses arrêtés sur la tolérance , il déclara que la loi proposée par Huraire était prématurée. C*était, suivant lui, Tavis de tous les bons citoyens, « Thonnête Lanjuinais, cet estimable député breton », qui en avait été d'abord partisan, y avait renoncé. C'était tout naturel : son esprit de secte Tavait déterminé à refuser la liberté religieuse aux non -conformistes. Français, qui n'est pas janséniste , mais voltairien, veut, comme Lanjuinais, que l'église constitutionnelle écrase l'Église catholique ; seulement il compte l'écraser ensuite à son tour au nom de la philosophie, dont il réserve les droits. Il trouve qu'il est « sage de poser dans la constitution le germe d'une loi sur le divorce et sur le mariage des prêtres, mais la France n'est point préparée à ce changement ». Il veut qu'on aille lentement et sûrement.
a Le Dombre des hommes éclairés est petit. Quand des citoyens se seront mariés devant une municipalité, la multitude croira que le sacrement de mariage est détruit. »
L'orateur laissa un peu trop voir que , pour les philosophes, la constitution civile était bonne seulement à ménager la transition du catholicisme au philosophisme et endormir les méfiances des populations chrétiennes. Cependant il n'osa point refuser absolument l'état civil aux
(1) Un éTéqae courtisan prête le serment requis, mais U se démet à rinstant de son éyôché (TaUeyrand). Un autre prêtre aurait eu de Tinfiucnce : il jure, mais il demande aux électeurs de ne point le nommer, ns auraient dû pratiquer davantage les principes dont ils caressaient la théorie. » Débats et décrett, mars 1792, p. 228.
catholiques, et proposa en attendant de généraliser à tous les citoyens les dispositions de Tédit de 1787 sur Tétat civil des protestants. Mais cela ne faisait pas Taffaire des persécuteurs. Guadet, avec un aplomb admirable, repoussa Tajournement indéfini, mais proposa que la décision fût ajournée de mois en mois : on murmura, alors il demanda que la seconde lecture fût faite dans un mois, et la troisième dans deux mois : pendant ce temps-là, le peuple pourrait s*éclairer; on murmura encore, il protesta qu*il ne cherchait nullement à enterrer ce projet. Bien au contraire, s*il était ajourné trop longtemps, « le nouveau clergé que malheureusement rassemblée constituante a établi en corps, opposera peut-être la plus forte résistance à la loi ». Llntention des révolutionnaires était évidente : s^ils laissaient les registres aux constitutionnels, ce n*était que provisoirement, et pour opprimer les catholiques. Dans deux ou trois mois peut-être, Louis XVI serait renversé ou aurait accepté toutes les lois de persécution, et alors le clergé constitutionnel leur deviendrait inutile, et la tenue des registres par ses curés ne serait plus qu*un souvenir d'ancien régime bon à effacer au plus vite ! La discussion fut otBciel lement renvoyée à huitaine, mais la gauche eut grand soin de la faire oublier.
Les girondins et les jacobins coalisés poursuivaient sans relâche leur œuvre de destruction. Le 10 mars , le ministre des affaires étrangères Delessart était décrété d'accusation. Le discours par lequel Vergniaud enleva ce décret restera comme une honte éternelle pour sa mémoire. Absolument dénué de preuves, il ne respire que la haine et la soif du sang. Le girondin demande la tête du malheureux ministre, et, tout en affectant avec une méprisable hypocrisie de s'incliner devant l'inviolabilité royale, il insinue que Louis XY] mérite le même sort.
« Dans ce moment où tant de crimes nous environnent, je vou: dirai : Je vois d'ici les fenêtres du château, où des conseillers per vers égarent le roi qui nous a donné la constitution ; où des con selliers pervers ourdissent les trames les plus criminelles contn notre liberté ; où des conseillers pervers s'efforcent de nous fair< porter les fers de l'Autriche : je vois les fenêtres de ce chftteau o< l'on s'efforce d'amener la contre-révolution, après nous avoir fai
LES GIRONDINS KT LA PERSÉCUTION. i^\
puMT par toutes ]es horreurs de l'anarchie. Il est temps de mettre fin à ces anxiétés, et puisque la terreur est si souvent sortie dans les temps antiques de ce palais, qu'elle y entre aujourd'hui au nom de la loi; et que tous ceux qtti l^habitent sachent que, si la constitulûNi fforantit au roi son inviolabilité, aucune autre tête convaincue iétrt ariminelle n'échappera au glaive delà loi! (La salle a retenti d'applaudissements (i).)
On le voit, il sonne à la tribune le tocsin contre le châteia et excite le peuple à lui donner Tassaut.
Enlisant cet abominable discours, on ne peuts^empêcher dépenser aux infâmes dénonciations de Robespierre. C'est bien la mémo haine venimeuse, la même impudence, la même déloyauté assurée du succès. Delessart fut immédiatement arrêté et envoyé à Orléans pour être jugé par la haute cour. Il ne devait jamais comparaître devant elle. Pendant les journées de septembre, il fut égorgé à Versailles avec les autres prisonniers d'Orléans (2).
Louis XYI, voyant son ministère constitutionnel tout à fait désorganiné et ne sachant plus où donner de la tête, essaya tout à coup d'un ministère girondin. Le 16 mars, il appela Dumouriez aux afifaires étrangères, et le 23, le trop célèbre Roland de la Platière à Tintérieur. Le premier était tm intrigant sans principes, mais d'une valeur incontestable ; le second, un vieillard sot, vaniteux, incapable, qui était arrivé à une certaine célébrité par son pédantisme, son afTectalion de vertu, son fanatisme antireligieux, et surtout par sa femme. Ce fut un bien malheureux jour pour la France que celui où le couple Roland s'installa au ministère de l'intérieur.
(1) Débats et décrets, mars 1792, p. 140.
(2) Lorsque Vergniaud apprit la nouvelle du massacre de TOrangerie, se 8oiiTint-il seulement que son discours avait été la cause principale de Umort affreuse de Delessart ? Bien des gens, à sa place, auraient éprouvé i U fois des remords amers et une profonde humiliation, car cet horrible événement montrait combien son parti était débordé et impuissant. n est probable que cet homme, léger et dépourvu de sens mnral, n'y pe&sa seulement pas! Les accusations de Vergniaud contre Delessart io&t aussi mal étayées, son discours aussi vide de preuves , aussi hai- B<ia, aussi déloyal que les réquisitoires dressés contre lui par ses an- ^1 alliés après le 31 mai. L*échafaud du 31 octobre 1793 devait venger l^euart! Il est difficile de ne pas reconnaître le doigt de Dieu dans ^ événements !
iSS CONSTITUTION CIYILR DU CLERGÉ.
Le vieux pédant Roland représentait (suivant le fameux mot de M. Thiers) la république de Timbécillité ; et il prouva bien que cette république conduit rapidement à celle du sang. Les égorgeurs de septembre s'organisèrent et préparèrent leurs expéditions avec Taide inconsciente de ce vieil* lard stupide et poltron.
Dans un pays tranquille et bien façonné au régime parlementaire, la conduite de Louis XYI, prenant après Téchec des constitutionnels un ministère girondin , eût été toute naturelle. L'opposition renversait ses ministres ; elle adressait au gouvernement de graves reproches ; le roi, confor> mément aux règles parlementaires, lui disait : « Prenex le ministère et faites mieux. » Mais la France était bien loin de posséder la réalité du gouvernement parlementaire, elle en avait tout au plus quelques formes. Le parti qui fournissait à Louis XYI Roland, Servan et Clavière n*avait jamais fait d'opposition parlementaire; il avait toujours visé, parfois inconsciemment, parfois aussi avec pleine connaissance de cause, à renverser ou tout au moins altérer gravement la constitution. Il trouvait son appui chex les partisans de la violence et de l'anarchie ; c'était grâce à eux seuls qu'il avait l'apparence de la force et inspirait la terreur. Une fois arrivé au pouvoir, il était donc condamné à tomber misérablement s'il se séparait de son armée, ou à renverser la royauté et la constitution s'il continuait à marcher avec les violents ou plutôt à se laisser conduire par eux.
Que pouvaient faire de tels hommes, si ce n'est satisfaire leurs rancunes et frayer le chemin aux terroristes? Leur intérêt leur ordonnait sans doute, puisqu'ils occupaient le ministère, de conserver un fantôme de royauté. Est-ce que des hommes imprévoyants et infatués d'eux-mêmes savent comprendre leur véritable intérêt? Plus ils sont joués et bernés, plus leur sotte confiance augmente; les catastrophes peuvent seules mettre un terme à leurs illusions, et s'ils en réchappent, c'est pour recommencer les mêmes sot* tises !
Lorsque les ministres girondins prirent possession du pouvoir, la France était livrée à une anarchie complète. Des bandes armées sillonnaient les campagnes, enlevaient les
gnins, dévastaient les châteaux et levaient des taxes. Les autorités locales, très fortes pour excéder leurs pouvoirs, ne nfaient jamais arrêter les émeutes, et très souvent même en étaient complices. Les révolutionnaires de rassemblée rejetaient impudemment la responsabilité de ces troubles sur le pouvoir exécutif, qui était désarmé par la législation ; mais, s*il parlait d'envoyer des troupes de ligne contre les émeotiers, ils jetaient les hauts cris et Taccusaient de vouloir assassiner le peuple; il fallait envoyer contre les pillards des gardes nationaux « qui sauront parler à des citoyens égarés, comme ils sauront combattre Tennemi (1) », et qui prendront la fuite ou pilleront avec les brigands. Du reste, il j avait, suivant eux, un moyen infaillible de mettre fin aux troubles : il fallait simplement renoncer au veto et emprisonner le clergé tout entier. Alors le calme renaîtrait comme par enchantement ; en attendant, pour donner sans doute dn courage aux « citoyens égarés», on vilipendait Tarmée et la magistrature, on réclamait de nouvelles élections pour les juges.
L'émeute du 14 février "à Dunkerque n'avait pu être domptée que par la troupe de ligne. Ce jour-là, Tinutilité de la garde nationale avait été évidente, au grand dépit des révo- Intionnaires et même de certains modérés. Les troubles de Noyon et de Saint-Quentin n'étaient pas encore complètement apaisés. Dans le déparlement de Seine-et-Oise, des bandes armées taxaient et distribuaient les grains. Le 3 mars, le maire d'Étampes, Simonneau, à la différence de beaucoup d'ofiîciers municipaux, refusa énergiquement de taer les grains et de s'associer au pillage, et fut lâchement assassiné par les brigands. Les départements de l'Eure, d'Eure-et-Loir, de la Marne, avaient été aussi désolés par des bandes armées. Dans celui de Loir-et-Cher, les paysans s'insurgeaient en foule, sonnaient le tocsin et arrêtaient les bateaux de grains sur les bords de la Loire. Au nord, et au centre de la France, on voyait des communes entières se lever, former des attroupements de plusieurs niilliers d'hommes, mettre à leur tête des ofûciers municipaux qui feignaient le plus souvent d'avoir cédé à la force,
(t) Masuteb, séance du 6 mars.
12 i CONSTITUTION CIVILE DU CLKRGÉ.
et arrêter tous les grains pour les taxer à des prix dérisoires. Ces attroupements commettaient encore bien d'autres excès. A la séance du 5 mars, il fut donné lecture d*une lettre des administrateurs de TEure annonçant que les séditieux, répandus au nombre de six mille dans les différents districts, traînent avec eux des officiers municipaux, les gar> des nationales, tambour battant et enseignes déployées, et taxent le prix du pain, du bois et des objets de consommation. Évreux est menacé d*un siège : la garde nationale ne suffit pas pour repousser les émeutiers, il faudrait envoyer des forces imposantes (i).
Le désordre existait aussi dans Tadministration. Les autorités nouvelles étaient souvent en guerre les unes contre les autres ; les municipalités, soutenues par les clubs et par la garde nationale, étaient en lutte ouverte avec les directoires, elles accablaient l'assemblée de dénonciations insensées contre les administrations supérieures, lorsqu'elles refusaient de sanctionner leurs illégalités.
Nous avons vu comme la municipalité de Lyon avait dénoncé le directoire du département. Celle de Nantes s'était mise en rébellion ouverte, et, le 14 février, l'assemblée avait pris un décret contre elle. Les clubs des grandes villes venaient attaquer les campagnes et les villes voisines. La garde nationale de Marseille avait recommencé le S7 février, contre la ville d'Aix, une expédition semblable à celle de 1791 qui avait abouti à l'horrible assassinat de Pascalis (2) ; un citoyen avait failli être lanterné comme lui; le régiment suisse d'Ernest, qui offusquait les terroristes, avait été cerné, désarmé et obligé de quitter Aix. A leur retour, les clubistes de Marseille avaient lanterné la bouquetière Gayol, pour les avoir traités de brigands. Les terroristes marseillais menaçaient aussi la ville d'Arles d'une expédition ; les Artésiens s'armaient et se préparaient à soutenir un siège, et l'assemblée prenait le parti des Marseillais ! Avignon et le Gomtat étaient toujours dans une situation épouvantable. L'assemblée, qui hurlait de rage contre le veto sur le décret des prêtres, et qui trouvait que la tranquillité publique ne
(1) Débats et décrets, mars, p. 54.
(2) L Église et la constituante, t. I. pp. 370 et suiv.
LES GIRONDINS ET LA PERSÉCUTION. ISo
pouvait être maintenue si Ton ne traquait à la fois quarante i cinquante mille ecclésiastiques répandus dans toute b France, rassemblée, disons-nous, décréta, le 19 mars, Qoe amnistie aux assassins de Lécuyer et à ceux de la Glacière, en invoquant pour prétexte Témotion que produinient des débats judiciaires sur ces assassinats (1).
Non seulement les propriétés étaient à la merci des pillards, mais les excès les plus odieux étaient commis impunément contre les personnes : de temps en temps, on assassinait un aristocrate. Le 12 mars, des gardes nationaux réunis à Aurillac à Toccasion du tirage au sort, brisèrent pour s*amuser les vitres et les contrevents des maisons habitées par MM. Capelle et Collinet. Vers minuit, des vauriens vinrent chanter Ça ira sous les fenêtres de M. Collinet et menacer sa maison. Pour repousser leur attaque, il tira un coup de fusil qui n'atteignit personne, et jeta à ses agresseurs quelques morceaux de bois. Les chanteurs de Çaim suivant Thabitude constante des jacobins, prétendirent avoir été attaqués. Le lendemain, les autorités d'Aurillac, avec Fimpartialité révolutionnaire, faisaient mettre en prison M. Collinet et son fils. La municipalité se vanta dans la suite, comme d'un grand trait d'habileté et de courage, de les avoir conduits en prison sans les laisser écharper. Chose étrange ! les perturbateurs de la veille ne revinrent pas. Mais voilà que tout à coup, sur des avis que les jacobins d'Aurillac leur ont fait parvenir, les frères et amis des campagnes voisines s'attroupent en grand nombre, sous prétexte de défendre les patriotes de la ville contre les aristocrates. La municipalité et le directoire écrivent aux communes troublées de rester tranquilles, et leur défendent de faire partir des hommes armés pour Aurillac. Un rassemblement considérable avait été formé dans le bourg voisin d'Arpajon. Le directoire envoie des commissaires pris dans son sein pour ordonner à ces hommes de se disperser, mais
't) Vergniaud, en demandant Tamnistie, eut recours ù des arguments û&payables : « Quels seraient les témoins que l'on entendrait? Des prêtres? Ce sont eux qui soufflent partout le feu de la discorde. Des nobles? ^unais, chez les peuples les moins policés, on ne vit violer les serments ivec plus dUmpudeur que les nobles les ont violés de nos jours!... » «t Jonrdan Coupe-Tête fut conservé comme un instrument précieux pour ^ révolution qu*on préparait I
ils refusent et déclarent qu'ils veulent aller à Âurillac venger leurs frères insultés. Ils partent en forçant le commandant de la garde nationale et deux officiers municipaux de marcher à leur tête. Ils arrivent à Âurillac, fraternisent avec les jacobins de Tendroit, et marchent vers la prison pour égorger le malheureux Collinet ; des citoyens Ten font sortir; mais^ au lieu de le cacher, ils ont la malheureuse idée de le conduire à la maison commune pour le mettre sous la protection des autorités. Les jacobins forcent la prison et la trouvent vide ; ils se dirigent alors sur la maison commune et enfoncent les portes. Les membres du directoire et plusieurs citoyens font de courageux efforts pour sauver les prisonniers, ils parviennent à soustraire GoUinet fils à la fureur des bandits, mais le père est saisi, percé de coups et éventré I Le même jour, à neuf heures du soir, une autre troupe de cinq cents hommes arrive encore à Aurillac, mais il n'y a plus de prisonniers à égorger! La municipalité pourvoit à ses besoins et elle repart le lendemain. Le 13, une nouvelle bande arrive, qui est également bien traitée, et repart après avoir demandé Texpulsion des prêtres réfiractaires. Les jacobins du département, encouragés par Tinertie des autorités s'organisent en bandes nombreuses et vont porter l'incendie et le pillage dans une foule de communes. A Montsally, une bande distribue les grains et pille en outre les maisons du maire, du notaire et du curé non jureur. Les châteaux de Fargues, de Roannet, de Volpillac, du Poux, Ladignac, Gaillac, Marcallesse, Capelle, Bessarette, Lema* cle, Saint-Mamet, sont dévastés et incendiés. « Le pays, dit le rapporteur Gossuin, est mis à contribution; ces brigands, non contents de piller, imposent et arrachent des taxes depuis 300 livres jusqu'à 500 livres (1). » Le 20 et le 21, d'autres bandes viennent encore traverser Aurillac en triomphe, et la municipalité les laisse faire! Le âl, les gardes nationaux d'Arpajon, réunis à une troupe de quatre paroisscSf forcent la maison de la dame Fontanges, brisent ses meubles, et abattent sa girouette qu'ils regardent comme un signe de féodalité !
tels sont les faits qui ressortent du rapport présenté par
(1) Débats et décrets, mars 1792, p. 370405, 444.
Gossmn à l'assemblée le 31 mars au nom de la commission des douxe ; et ce député s'est plutôt étudié à atténuer les exo^ des jacobins qu'à les exagérer. Laureau engage vainement la législative à prendre des mesures énergiques :
«t On Toas dit que ces troubles sont Telfet de la haine et des fomplots aristocratiques et sacerdotaux! Mais réfléchissez un moment et Toyez s*il est dans la nature que ces aristocrates fassent brftler leurs châteaux et ruiner leurs possessions; s*il est dans Tintérêtdes prêtres d'armer des brigands qui veulent les égorger! Il est donc d'autres ennemis que ceux qu'on vous indique, et ces ennemis sont la licence, le brigandage et la dépravation qui se sont emparés des mauvais citoyens. »
Et il conseilla une répression sévère; mais l'assemblée aimait bien mieux crier contre les nobles, les prêtres et le Teto. Certains révolutionnaires prirent parti hautement pour les assassins. Broussonnet accusa la victime de les avoir provoqués : « Le délit commis sur la personne de M. Collinet la été dans un moment d'effervescence et probablement par du citoyens égarés. » C'était parfaitement faux, car ,1e crime avait été prémédité, commis avec le plus grand sang-froid^ longtemps après la rixe, par des hommes qui n'y avaient point pris part. L'assemblée rendit un décret qui blâmait la faiblesse de la municipalité d'Aurillac, dissolvait la garde nationale d'Arpajon , autorisait le directoire du Cantal à requérir la garde nationale des départements voisins, et ordonnait des poursuites contre les coupables. Ce décret était assez ferme dans la forme, mais son exécution était impossible. Les gardes nationaux qui ne pillaient point étaient incapables d'arrêter les pillards. Le calme revint dans le Cantal, comme dans les autres départements, lorsque les bandes trouvèrent leur butin suffisant, et se dispersèrent d'elles-mêmes (1).
(1) Après la réception du décret, le directoire du département adressa ux citoyens une très belle proclamation dans laquelle il flétrissait les tuassins de Collinet, ainsi que les pillards et les autorités qui les avaient tolérés ou qui même avaient participé à leurs excès* « Les maitons ont été brûlées ou démolies^ les meubles brisés ou enlevés, les provisions pillées, des exactions odieuses arrachées arbitrairement à des citoyens sans défense. Et par qui ces vexations ont-elles été commises? Ptr des citoyens français, des gardes nationaux précédés de leurs ban« ^^res, des officiers mimicipaux en écharpe, qui, tous, avaient juré de
Le 4 mars, la commune de Saint-Geniez, dans rAveyron, était terrifiée par un assassinat commis danâ des circonstances assez semblables à celles de Tassassinat de Collinet. Des volontaires nationaux et des grenadiers étaient venus bravement à la nuit insulter la maison d'un nommé Plombât. Il était accusé d*ôtre Tagent de Charrier^ chef de certaines gardes nationales royalistes de la contrée, qui paraissaient disposées à s'insurger. Mais, s'il y avait eu le moindre indice contre lui, il aurait été arrêté depuis longtemps. La maison fut insultée, et très certainement attaquée, car Plombât se défendit en désespéré et tua un grenadier. Les autres coururent chercher du renfort ; la maison fut envahie, les meubles brisés ; la femme de Plombât fut traînée par les cheveux, et elle aurait été égorgée sans le dévouement du maire. Les valeureux volontaires ne purent s'emparer de Plombât, qui avait réussi à s'évader; alors ils envahirent la maison d'un vitrier nommé Manière qui passait pour être lié avec lui, et regorgèrent pour se dédommager de n'avoir pu tuer Plombât! Ce dernier, qui se méfiait avec raison de l'impartialité des autorités, et qui, du reste, avait lieu de craindre d'être égorgé avant de passer en jugement, se cacha dans une retraite sûre. On prétendit qu'il était allé rejoindre Charrier. L'assemblée, sur le rapport du comité des douze, le décréta d'accusation ainsi que Charrier ; quant à l'assassinat de Manière, elle l'abandonna dédaigneusement à la justice ordinaire.
Dans le Maine surtout, des bandes de brigands, encouragés souvent par les intrus parcouraient le pays et se livraient aux plus ignobles violences contre les prêtres et les catho-
maintenir la constitution de tout leur pouvoir et de mourir ju8qu*ati dernier plutôt que de laisser violer la sûreté des personnes et des propriétés. » n leur annonce ensuite que justice va être faite : néanmoins, les tribunaux sauront distinguer des malfaiteurs les citoyens égarés qui ont des droits à Tindulgence; « ils peuvent les augmenter encore par leur prompte soumission à la loi, par leur empressement à restituer aa secrétariat du district tous les objets provenus des pillages, toutes les contributions arrachées par la force qui ont été déposées entre leurs mains, ou en déclarant au même secrétariat les noms des personnes entre les mains desquelles ils ont connaissance qu'il a été fait de pareils dépôts. » {Débats et décrets, avril 1792, p. 235.) On voit que la levée de contributions forcées avait eu lieu sur une grande échelle, et que le pillage avait dû être fructueux !
ligues. Ainsi, le 25 mars, Tabbé Robvielle, vicaire de Ligné, fat saisi par les révolutionnaires, qui voulurent d'abord le promener sur un bouc et lui en faire baiser le derrière : comme il leur résistait énergiquement, ils se contentèrent de le lier à la queue du cheval d'un garde national ; le curé intrus, et ces patriotes le firent traîner ainsi à travers champs, pendant plus de deux lieues, en Taccablant d'injures et le faisant passer dans des mares. Le 10 avril, M. Barrier, curé de Saint-Cyr-le-Gravelais, fut pendant trente heures prisonnier de ces misérables, qui lui firent subir les- plus afifreux traitements et furent plusieurs fois sur le point de l'égorger. Le 11 avril, à Elmée, les religieuses hospitalières virent leur maison envahie, et furent indignement outragées. St pourtant, deux jours après, les deux vicaires de Montenay se rétractaient publiquement. A Ambrérières, le 29 avril, la populace promena sur des boucs des vieillards qui ne voulaient pas aller à la messe constitutionnelle. A Ghanfrémont, le jour de la Quasimodo, on coupa les cheveux à un homme et on le promena sur un âne (1). Du reste, les jacobins commettaient ces infamies dans tous les départements.
Telle était la situation intérieure de la France lorsque Louis XVI prit des ministres révolutionnaires. Mais ces hommes, qu'on ne pouvait soupçonner de complicité avec Coblentz, qui se vantaient de connaître toutes les inquiétudes et tous les besoins du peuple, et devaient le calmer si aisément et ramener l'abondance et la tranquillité, ne firent pas mieux que leurs prédécesseurs disgraciés ou mis en jugement.Pourtant ils n'étaient point, comme Delessart, systématiquement entravés par l'assemblée, ils avaient leurs coudées franches ; mais le calme ne se rétablit pas en France ; bien au contraire, la désorganisation politique et sociale fit des progrès effrayants ; on pilla, on assassina plus que jamais. Gomme les victimes n'appartenaient pas encore à leur parti , les girondins ne s'inquiétaient guère de tous ces attentats. L'anéantissement du culte catholique^ par la déportation du clergé tout entier, était le but principal de leurs efforts, et Roland faisait l'impossible pour vaincre le» résistances de Louis XYI.
'V, Dom PiouN, ie Diocèse du Mans peiidant la révolution, i» I, p/ ^i» ui. ^
Bien que la persécution fût déjà très violente et que la proscription générale du clergé devînt tous les jours de plus en plus probable, le clergé constitutionnel s'affaiblissait encore par des rétractations. Des prêtres dont la bonne foi s'était laissé surprendre avaient eu le temps de réfléchir mûrement sur la constitution civile et sur le serment. Ils avaient aussi vu de près les prétendus réformateurs de rÉglise, et toutes leurs illusions étaient tombée^. La peur seule pouvait les faire rester dans le schisme : beaucoup d'entre eux résolurent de braver tous les dangers pour retrouver la paix de leur conscience, et se rétractèrent ouvertement. Le 29 mars , le député JoUivet se plaignit du grand nombre de rétractations, les traita de parjures, et demanda que les rétractés fussent privés immédiatement de feur traitement. Sans doute, dès le jour de leur rétractation, ils étaient réputés démissionnaires, mais ils pouvaient, ils devaient même légalement continuer leurs fonctions jusqu*au jour de leur remplacement. JoUivet les accusa, en outre, de prêcher le trouble et d'agiter les consciences. Sa proposition fut renvoyée au comité des douze.
Le 19 mars 1792, Pie VI adressa à Tépiscopat français une lettre très importante , pour lui faire part de la joie et de la douleur qu'il éprouvait devant les effets produits par son bref du 13 avril, condamnant la constitution civile. Le souverain pontife déclara ressentir une grande joie de la fidélité et do la constance de la plus grande partie du clergé et des fidèles, et adressa de vives félicitations aux ecclésiastiques qui s'étaient rétractés depuis la condamnation de la constitution civile. Il les compara à ces évêques de la Gaule qui, ayant été entraînés à signer le formulaire de Rimini , avaient ensuite reconnu leur erreur et repoussé les apostats avec ceux qui avaient usurpé les sièges des évèques exilés. Il invita les orthodoxes à obtenir les rétractations, d'après cette règle posée par le pape Léon : « Nec aspere communionis nostrse gratia deneganda est, nec temere Urgienda. »
Biais il constatait avec douleur que TÉglise de France était désolée par le schisme et la persécution. Depuis son bref du 13 avril, presque toutes ses églises ont été envahies par des intrus qui prétendent être en communion avec lu parce qu*ils lui ont écrit. Il insiste sur Tabsurdité de cette prétention. Photius n'a-t-il pas écrit à Nicolas II, et Luther à Léon X? Tous deux feignaient l'obéissance, se prétendaient calomniés, et, cependant, ils soutenaient la mauvaise doctrine et se révoltaient contre TÉglise.
11 parle aux évèques du libelle des intrus, intitulé : « Accord des" vrais principes » et les déclare coupables d'une double imposture : 1® parce qu'ils nient l'authenticité des brefs condamnant la constitution civile (1), ce qu'ils ne peuvent faire de bonne foi, car ces lettres ont été envoyées aux métropolitains de la France, imprimées à Rome par son ordre^ distribuées dans tous les pays catholiques [per omne$ etiam catholiei orbis partes ctrcumdatas sunt). Gomment regarder comme apocryphe un bref qui émane uniquement du chef de l'Église , et qui a reçu une telle publicité [tanta Molemnùate vulga(um). Il insiste fortement sur ce point, et déclare qu'il est impossible de confondre le bref du 13 avril avec les faux brefs qui ont été fabriqués par les sectaires, pour faire croire que la constitution civile avait été acceptée à Rome.
Les intrus commettent une seconde imposture en objectant que ces brefs, s'ils existent, n'ont pas la sanction royale, et ne peuvent être mis à exécution. Pour une cause aussi grave, aucune formalité n'est nécessaire; d'ailleurs, cette sanction n'est-elle pas absolument impossible?
Depuis onze mois, il attend inutilement que les schismatîques se rétractent; maintenant il doit sévir. Cependant, d'après le conseil de la congrégation tenue le 19 janvier
(1) « Qoa enim bona fide dubitari potest de nostrarum litterarum yeritate qiue nostra manu obsignatœ ad metropolitanos Galliœ misssB sont, quœque jussu nostro typis romanis editse, non per regnum GallisB modo, sed per omnes etiam catholiei orbis partes circumdatœ sunt, ea prorsèt ratione qua de hisce noslris litteris fiet ? Quomodo igitur apocrypham diei potest monumentum illud quod nostrum e^t, quod unice dimanat a nobis, quodque tanta solemnitate vulgatum nulli ambiguitati re> linquit locum... » (TsmffER, Documents sur le clergé finançais, t. Je, p. 131 .)
132 CONSTITUTION CrVILE DU CLERGÉ.
précédent, il croit devoir agir avec une certaine mansuétude. Il n'excommunie point immédiatement les constitutionnels. Néanmoins la suspense prononcée par Le bref du 13 avril les frappe toujours. A partir de cette allocution , ils ont un premier délai de soixante jours; puis un second délai de la même durée (1). Il avertit formellement : 1* les évoques d'Autun, de Babylone et de Lydda, comme consécrateurs des premiers intrus, et auteurs du schisme; 2* tous les évoques constitutionnels {omnes pseudo-epîscopos tntrusos); 3** les trois autres évoques jureurs et le coadjuteur de Sens ; 4" les curés et vicaires et les autres prêtres qui ont accepté la constitution civile. C'est le dernier avertissement (postremam canonicam moniitonem).
Il condamne V Accord des principes et renouvelle ses condamnations contre la constitution civile (2) , et donne des pouvoirs pour les diocèses vacants.
Le surlendemain 21 mars, le pape écrivait à plusieurs prélats sur les affaires religieuses de la France; à l'archevêque de Mayence, métropolitain de l'Alsace, pour l'inviter à répandre dans ce pays son bref du 13 avril. Il écrivit i l'archevêque de Lyon , pour lui permettre de s'occuper du diocèse d'Autun , abandonné par son évoque Talleyrand , et d'une partie du diocèse de Sens, abandonnée par Loménie à cause de la nouvelle démarcation faite par la constitution civile. Il le remercia de la publicité qu'il avait donnée au bref du 13 avril , et le félicita des rétractations nombreuses qu'il avait obtenues. Il écrivit aussi à l'archevêque de Paris , pour l'engager à répandre le plus possible le bref du 13 avril. Il fallait absolument ne laisser aucun prétexte aux peureux.
Le même jour 21 mars, Pie VI écrivit aussi une lettre très courte au roi de France pour lui rappeler qu'il lui avait fait par\'enir le bref du 13 avril et lui annoncer renvoi de la lettre du 19 mars portant condamnation des schis-
(1) u Quapropter statuimus novam hanc et peremptoriam monitionem facere secundœ et tertiœ œquivalentem, qua sexaginta dies a die qua prœsentes hœ litterœ d&ise Bunt numerandas pro secunda, et alios proximo8 sexaginta dies pro tertia monitione assignamus. »
(2) « Quemadmodum nos prioribus nostris litteris reprobavimus jam atque damnavimus constitutionem hujus modi. »
LES GiaOMDlMS ET LA PERSÉCUTION. 133
matiques (1). U invita le roi à s'associer à ses efforts et à ne pas oublier les intérêts de la religion.
Cette lettre est extrêmement courte. On est frappé en la lisant du soin que Pie YI met à rappeler au roi qu'il a reçu le bref du 13 avril 1791 ; et à constater qu'il lui envoie l'allocution du 19 mars 1792. Toute la lettre est là, avec deux ou trois phrases de politesse. Évidemment le pape, qui n'attendait plus rien de Louis XVI, a voulu, pour le cas improbable où la situation viendrait à s'améliorer, mettre les timides conseillers du roi dans l'impossibilité de soutenir que le saint-siège ne lui avait pas donné connaissance du bref qui condamnait les constitutionnels. En pleine persécution, certaines personnes invoquaient les prétentions gallicanes par poltronnerie, et jouaient le jeu des persécuteurs. Elles croyaient fort ingénieux de dire que les brefs n'étaient pas notifiés au pouvoir civil; mais le pape les notifiait au chef du pouvoir exécutif de la seule manière possible; le gouvernement était prévenu, non par un message confidentiel confié à un émissaire secret, mais par une lettre dans la forme ordinaire, que le conseil dut parfaitemen connaître.
Louis XVI ne pouvait plus guère être utile à la religion qu'en persévérant dans sa résolution d'user du droit de veto contre tout décret proscrivant le clergé. Cependant, il aurait pu lui rendre un grand service, et réparer un peu les fâcheuses conséquences de son acceptation téméraire de la constitution civile, en répandant ces deux lettres, qui confirmaient si bien le bref du 13 avril. Sans doute, il ne pouvait être quesUon de leur donner une publicité officielle, mais il pouvait les faire répandre en dessous main, et môme, en s'y prenant avec un peu d'habileté, provoquer de la part des fanatiques un éclat qui aurait servi à établir l'authenticité des brefs. Certainement un député prètrophobe, si l'on avait parlé de cette lettre, l'aurait dénoncée à l'assemblée en accusant le roi et les ministres de conspirer avec le pape :
(1) « Po8t nostras ad regiam majestatem tuam litteras die 13 aprili anni proximi prœterito datas, cum nunc nova transmittimus ad venerabiles fratres archiepiscopos Galliœ, apostolicœ sollicitudinis nostrœ necesaaria huic tempori monumenta, eadem ad te pariter dirigimus, memores officii nostri...» (Theinëe, t. !•', p. 445.)
un ministre serait venu soit en son nom propre, soit aa nom du roi, expliquer ce qui s'était passé; il aurait pu dire pour s'excuser que la lettre n'avait été nullement sollicitée, mais il serait résulté des explications données en séance publique que le pape avait réellement condamné la constitution Tannée précédente, et qu'il venait de prononcer des censures contre les jureurs ; ainsi les peureux n'auraient plus eu la ressource de douter, et les gens de mauvaise foi auraient été confondus. Mais Louis XYI était alors livré tout entier à son ministère girondin (1), et il était trop scrupuleux pour contrecarrer le moins du monde des hommes qui profitaient de leur situation pour se livrer contre lui aux manœuvres les plus déloyales.
Le 13 juin suivant, Pie YI accorda des pouvoirs aux évèques pour absoudre les prêtres tombés dans le schisme, moyennant rétractation complète. Il démasqua un faux bref approbatif de la constitution civile en date du 2 avril 179S, et commençant par « Nostet* patemus animm. » L'absolutioo des évèques intrus était réservée au saint-siège.
Un instant il fut permis d'espérer qu'un des plus coupables auteurs du schisme reconnaîtrait publiquement ses erreurs. Gobel avait, par vanité et par ambition, accepté l'archevêché de Paris; mais sa conscience lui faisait les reproches les plus sévères ! En public, il agissait comme un évêque, administrait les sacrements, adulait platement la révolution, présidait parfois le club des jacobins; en secret, il conférait avec des prêtres catholiques, leur protestait de son dévouement à l'Église, les suppliait d'en instruire le pape, et essayait vainement d'apaiser ses remords, sans avoir le courage de renoncer à ce qu'il avait usurpé. L'abbé BarrueU aumônier de la princesse de Gonti et pabliciste catholique, avait avec lui de nombreuses entrevues dont il rendait soigneusement compte au cardinal Zelada (2), car le lÂche Gobel n'aurait jamais osé entrer en correspondance directe avec un ministre du pape. Ainsi, le 14 mars,
(1) Le ministre des affaires étrangères et ses collègues en eurent eertainement connaissance : les fauteurs principaux du schisme constitutionnel durent en être instruits par eux.
(2) Le récit de ses entrevues avec Gobel est tout au long dans le recueil de Theiner, t. I«p.
l'abbé Barruel a une entrevue très secrète avec Gobel. L'intrus de Paris soutient qu'il ne se fait aucune illusion sur la constitution civile : s'il est entré dans l'église nouvelle, c'est uniquement dans Imtention de prévenir de plus grands dangers ; et il essaye de se persuader à luimême que sa faute peut être excusée à cause du motif qui l'a dirigé :
u ...Votre Éminence, écrivait Barruel au cardinal, sent bien que je fls observer à M. Gobel que, pour sauver la barque de Pierre, il s'était jeté à la mer, que, pour conserver aux peuples des pasteurs, il les avait suivis bors de TÉgllse. Mais j*avais moins à argumenter qu'à connaître les dispositions de M. Gobel. Il reconnut s*être absolument trompé dans son calcul. Il rendit bautement justice à nos vrais évéques en avouant qu'eux seuls et le clergé qui leur reste fidèle avaient empécbé la religion de périr en France. Il eût voulu pouvoir réunir les partis, sentant bien que ce n*est pas à nous à aller à eux; son dessein eût été d'engager tous les nouveaux évoques à faire eux-mêmes les démarches convenables pour l'unité. Il en compte au moins quatre ou cinq qui le suivront dans le parti qu'il est résolu de prendre; ce parti est d'envoyer sa démission au Saint-Père, de lui présenter aussi un détail de sa conduite, de ses motifs et de sa croyance ; et de se soumettre absolument aux décisions de Sa Sainteté. Il ne doute pas de la réalité des brefs, il convient que ce que le pape a condamné est bien condamné ; mais il ne se croit pas compris dans les censures, parce que le pape, ne l'ayant pas encore entendu, n'a pas encore prononcé sur les objets tels qu'il les entend , et avec les circonstances qui l'ont décidé et le rendent excusable. Voilà bien, Monseigneur, cette subtilité ingéniense à s'excuser! Quoi qu'il en soit, M. Gobel est décidé, à la première occasion qu'il en trouvera, à se mettre en lieu de sûreté, d'où il fera passer sa démission et soumission absolue au Saint-Père; cette occasion, telle qu'il la médite, ne peut avoir lieu qn'après Pâques. Je lui objectai la suspense de l'ordre pour l'exereice qu'il en ferait encore, et la bulle d'excommunication qui pourrait être lancée avant cette époque, et le terme qu'il semblait prescrire à l'Espnt-Saint. La terreur le saisit au mot d'exconmriunication. D redoute l'effet qu'elle pourrait produire en ce moment sur le peuple. Quant à lui, il ne croit pas que, vu ses dispositions, elle puisse l'atteindre personnellement, jusqu'à ce que ses raisons aient été entendues. Il veut que ma lettre lui serve de date auprès de Sa Sainteté, afin qu'il soit bien connu dans la suite qu'il n'a pas attendu les anatfaèmes du saint-siège pour se soumettre. »
(i) Lettre du 14 mars. (Thelvbb, t. I«S p. 353.)
Cette conversation dura deux heures. Gobel était fort effrayé de la seule pensée que ses rapports avec le papo pourraient être connus. Sur ce point, Tabbé Barruel juge ses appréhensions fondées :
« Il courait, en effet, les plus grands dangers, si nos intrus pénétraient ses desseins ; et, puisqu'il n*est pas encore au point d'être jaloux du martyi'e , il faut bien un peu se prêter à la faiblesse humaine... »
Les négociations continuent, et Gobel n*a pas assez de courage pour se décider. Le 9 mai, Tabbé Barruel écrit au cardinal qu'il a vu la personne en question, et lui a communiqué sa lettre, elle est toujours dans les mêmes dispositions, et veut s'assurer une retraite, mais elle a été obligée de lui faire des révélations assez humiliantes :
« ...Elle s'occupe actuellement à tout disposer pour son départ» Elle m'avoua ce qu'elle appellait sa turpitude, c'est-à-dire ses detlet : les unes très considérables et qui absorberont son patrimoine, qu'elle est résolue à sacrifier; les autres criardes et auxquelles Û faut satisfaire avant son départ. Je fis observer qu'il fallait avant tout prendre le bon parti, quoi qu'il pût lui en coûter, qu'il fallait ensuite s'en tirer avec honneur si l'on pouvait, et le plus vite possible. J'offris quelques secours pour les dettes criardes ; j'ai promis d'en chercher et j'en ai déjà trouvé qui me font espérer que, dans huit ou dix jours, la personne pourra suivre librement les mouvements de sa conscience. J'aurai alors l'honneur d'en informer Votre Éminence, mais j'ai cru devoir, en attendant,'lui faire part de ces nouveaux détails , qu'elle voudra bien communiquer à Sa Sainteté , en ajoutant que nous comptons sept autres personnes dans le même cas, qui paraissent disposées à la même pénitence... »
Ainsi le bourgeois Gobel, devenu suffragant du prince évêque de Bâle, avait voulu trancher du prélat de cour, de révêque grand seigneur, et s'était si bien endetté, que, s*il avait quitté secrètement Paris pour éviter les schismatiques, ceux-ci auraient pu soutenir, avec quelque vraisemblance, qu'il avait voulu seulement fuir ses créanciers. Il désirait abdiquer la dignité qu'il avait usurpée, et se retirer à l'étranger pour obéir à sa conscience, et il courait grand risque, par sa faute, d'être regardé comme un banqueroutier fugitif. Mais, pour lui, cette considération ne venait encore qu'en second ordre ; il reculait toujours devant une
démarche qui mettrait certainement les schismatiques et les réTolutionnaires dans une fureur indicible. Aussi Tabbé Barrael le pressait énergiquement d*en finir. Dans une lettre du 25 mai, il rend compte en ces termes de ses nou- TeUes entrevues avec Gobel :
« J'aurais bien des choses à dire aujourd'hui à Votre Éminence sur notre évéque de Lydda. Je ne sais comment le bruit de sa rétractation s*était répandu dans Paris, si ce n'est que, sa maladie l'empêchant de paraître aussi souvent en public, on l'avait cru parti Quelques-uns de nos municipaux assuraient même lui avoir donné un passeport que, dans notre dernière entrevue, il y a trois jours, il me dit n'avoir pas encore demandé. Malheureusement, ce bniit avait fait courir chez lui tous nos intrus : pour se débarrasser de leurs soupçons, il avait eu la faiblesse de leur'promettre de donner la confirmation dans diverses églises, et de s'acquitter de dlTerscs autres fonctions qui le conduiront encore à près de trois semaines, après lesquelles il a dit vouloir partir pour aller mettre ordre à ses affaires dans son pays. Votre Éminence sentira aisément combien ces délais m'afûigent. Outre ce que je lui dis dans ee moment, j'ai cru devoir lui écrire une lettre dont je joins ici uneeopie : elle est très forte sans doute, mais je connais assez celui à qui elle s'adresse, et je sais qu'il me connaît assez pour ne pas s'offenser. D'ailleurs, j'ai voulu absolument lui donner une preuve que j'étais loin de mollir et de me prêter à des délais qui De sont que la prolongation des sacrilèges... »
Dans cette lettre, qui est très étendue, Tabbé Barruel s'adresse surtout à la conscience de Gobel. C'est un ambitieux, un poltron, mais il voudrait ne pas enfreindre les devoirs sacrés de son état, et il est souvent déchiré de remords ; aussi l'abbé Barruel lui rappelle éloquemment qu'il doit réaliser immédiatement son dessein, sous peine de se rendre de propos délibéré coupable devant Dieu et devant les hommes dune longue suite de profanations et de sacrilèges.
«Monseigneur(l), quelque douleur que je vous ai témoignée dans Dolre dernière entrevue sur la cause de nouveaux délais , souffrez <pie je m'explique encore sur cet objet avec cette franchise et cette lil^erté qui devient un devoir de conscience lorsqu'il s'agit des choit) L'abbé Barruel donne ce titre à Gobel, parce que, avant son intrutionà Paris, il était déjà évéque de Lydda t;i partibus.
ses de Dieu. Je ne tiens plus à l'idée de vous voir encore adnEÛnistrer nos sacrements, faire des fonctions et exercer toute la juridiction épiscopale dans Tétat où vous êtes... Quelle horrible illasion cherchez -vous donc encore à vous faire?... «
Ou bien Gobel se croit évèque, et il lui renouvelle contre son intrusion les arguments devant lesquels il s*est déjà incliné lors de leurs précédentes entrevues : ou bien il croit pouvoir en remplir provisoirement les fonctions, et il viole ouvertement, et les prescriptions des conciles, et le bref du 13 avril 1791...
« Vous n'avez pour vous assurer que des doutes affectés, pas la moindre idée précise ; et sur ces doutes, ou plutôt sur un simple défaut de conviction que la crainte seule d'être convaincu, que le désir de ne pas Vètre vous font repousser, vous agissez comme si vous aviez un droit incontestable d'agir ! Vous adniinblrez les sacrements ; vous bravez les ordres du souverain pontife et toutes les lois de nos conciles! Vous êtes criblé de suspenses, de censures, d'irrégularités, et vous faites des ordinations; vous donnez la confirmation , vous envoyez des vicaires, des curés, etc. ; cet état, Monseigneur, me fait véritablement horreur! Un homme qui devrait plus spécialement que les autres en quelque sorte mourir plutôt que de faire un péché, ne fait presque pas une démarche qui ne soit un péché ! A tous moments vous faites quelques-uns de ces actes épiscopaux qui sont une sacrilège usurpation des droits que vous n'avez pas. Votre séjour seul à l'archevêché est un crime de chaque instant, et vous demandez encore des jours et puis des jours ! Je veux que le bon Dieu vous fasse la grâce d'arriver au jour que vous marquez! Quel affreux intervalle que celui-là ! C'est l'état du pécheur qui prétend se convertir au temps qu'il a marqué, qui pèche en attendant à chaque instant; qui, à chaque instant cruciûe de nouveau ce môme Jésus-Christ, de qui il attend cependant le bienfait de sa conversion ! Et c'est à vous qu'il faut dire ces terribles vérités!...
« Quant à moi. Monseigneur, je no connais que deux sortes de damnés, les uns pour avoir différé leur conversion d'un jour, et les autres de deux ! Je ne connais pas de péché contre le Saint- Esprit pire que celui d'un homme qui dit à Pieu : « Demain je suis à toi, aujourd'hui je t'offense, je t'outrage tant que je puis... »
« Je vous demande pardon, Monseigneur, de vous dire ces vérités; j'aurais à demander pardon à Dieu de ne pas vous les avoir dites... '>
u Que dii'iez-vous d'un brigand résolu à quitter ses affreux compagnons, mais qui, en attendant, quinze, vingt, trente jours, pil*
lerait, folerait, assassinerait chaque jour avec eux ! C'est ce que ▼oas faites tous les jours en attendant l'occasion de fuir! Eh bien, si TOUS ne poavez pas fuir, mourez I Cette parole est dure. Oui, elle Test pour les Iftchcs qui le sont aujourd'hui, qui le seraient demain eo pareiDe circonstance, et qui pourtant disent tous les jours dans leur acte de contrition qu'ils aimeraient mieux mourir qu'offenser Dieol... M
Après ce trait sanglant, Tabbé Barruel, qui connaît bien soD homme, continue à lui démontrer qu'il doit absolument, s'il le faut, s'exposer à quelque risque pour expier sa faute. D'ailleurs, cette longue et scandaleuse dissimulation ne pourra, lorsqu'elle sera connue, que le discréditer dans ropinion et diminuer le mérite de la démarche qu'il désire faire. La lettre se termine ainsi :
«...J'ai déchargé ma conscience, la vôtre me fait peur. Mais Dieo ne me reprochera pas d'avoir manqué auprès de vous aux uiis devoirs de la confiance, de l'amitié que vous me témoignez, H do respect avec lequel j'ai l'honneur de... »
« P.-S. Au reste, cette lettre ne m'empêchera pas de tenir la parole que je vous ai donnée. Je crains seulement que Votre Gran' ^n$me mette pas assez tôt à même de la remplir pour les secours ^ elle aura besoin,
La fortune de Gobel est, comme sa conscience, dans le désordre le plus complet; il a besoin d*argent pour ne pas fuir comme un banqueroutier. Du moins, il ne pourra se réfugier derrière ce prétexte, car Tabbé Barruel continue à lui promettre des secours pécuniaires ; mais Gobel devait céder toujours à la peur, et peut-être aussi à l'espoir insensé d'un changement politique qui lui permettrait de faire sa paix avec moins de dangers et de sacrifices d'aonour-propre et de traitement. On s'était fait à Rome peu d'illusions sur le résultat de cette négociation, car l'abbé Barruel écrivait ensuite au cardinal Zelada :
M J'essaierais en vain d'exposer à Voire Éminence combien de faux prétextes j'ai eu à combattre dans cet homme véritablement faux et astucieux dont vous avez mieux jugé que moi les vaincs promesses. Il a toujours le front de me faire assurer qu'il n'a point changé de résolution, mais qu'il ne diffère que pour le bien iQëme de la religion, qu'il espère que Sa Sainteté ne prononcera
pas de sitôt Tanathème dont il est menacé. Il ajoute surtout qu'il ne veut pas se retirer banqueroutier. Je n'ai pas eu beaucoup d peine à réfuter ces vains prétextes par diverses lettres... »
Il raconte également que Gobel avait manifesté Tintention d^écrire au cardinal lui-même et qu'il n'en avait rien fait :
« J*ai pris tous les moyens possibles pour mieux réussir. J'ai fini par celui de rindignation et surtout pai* lui faire sentir que je n%^tais pas homme à acheter une conversion à prix d'argent ni à me laisser jouer au delà du terme prescrit par Sa Sainteté... »
L'endetté Gobel désirait vivement trouver de l'argent, et il se conduisit parfois comme un homme qui met sa conscience en vente; mais, quand bien même on lui aurait offert de payer toutes ses dettes, il ne se serait jamais décidé à s'enfuir : cet effort aurait toujours été au-dessus de ses forces. Sans doute, il n'avait pas le moindre sentiment de sa digilité, il était platement besoigneux, mais ce n'était pas un escroc. Il n*était pas devenu incrédule, bien loin de là, et sa conscience le tourmentait cruellement, mais il lui était absolument impossible de prendre une détermination virile, car c'était un lâche dans toute la force du terme, un homme capable, dans certains moments, de commettre toutes les infamies, petites et grandes ! Il resta donc à Paris, attendant une occasion favorable. Bientôt sa situation devint encore plus dangereuse, et ce lâche prélat finit par tomber, de chute en chute, dans l'apostasie la plus infâme!
Le 28 mars, l'assemblée décréta l'arrestation de l'évoque de Mende, W de Gastellane. 11 y avait eu à Mende des troubles assez graves. Parmi les pièces envoyées à l'assemblée, se trouvait une lettre oti on lisait : « On dit que l'évoque de Mende a distribué de l'argent aux gardes nationaux. » Sur ce simple on-dit, mentionné dans une lettre particulière, l'assemblée décréta que le vénérable prélat serait expédié à Orléans pour être jugé par la haute cour. Il essaya de se réfugier en Suisse, mais un prêtre constitutionnel le dénonça; il fut arrêté, conduit aux prisons d'Orléans, et égorgé avec Delessart, le 7 septembre, à l'Orangerie de Versailles.
L'arrivée de Roland au ministère fut célébrée comme un triomphe par les prêtrophobes qui, se sentant assurés de
rimpnnité, saluèrent l'entrée au pouvoir des nouveaux ministres par les plus odieux excès. Nous avons déjà vu que le directoire constitutionnel de Lyon luttait avec la municipalité, pour maintenir quelque liberté religieuse. Mais la manicipalité disposait seule de la police et de la force armée : elle avait pour système de laisser les jacobins maltraiter les non-conformistes et d'envoyer la police lorsque le désordre était à son comble, pour mettre en arrestation les catholiques qui n'avaient pas voulu se laisser assommer. Le 4 mars, les jacobins faisaient une scène violente à réglise des Pénitentes; le ii, ils la renouvelaient à Sainte- Marie de Bellccour, à Sainte-Glaire et à plusieurs autres élises. Les 25 et 26, enhardis par Timpunité, ils recommencèrent encore leurs violences, et la municipalité, au lien de les réprimer, eut Tinfamie d'intenter des poursuites contre flfM. Dareste et Daudet, catholiques notables. Elle succomba honteusement et, pour s'en venger, elle fit mettre en prison leur avocat, M. Ravez. Le 26 mars, elle prit un irrété demandant au département de faire fermer toutes les églises non-conformistes. Le département ne se pressa point de lui répondre. Les jacobins savaient très bien que pins leurs violences contre les non-conformistes seraient odieuses et ignobles, plus les autorités se hâteraient de décréter la suppression de leur culte. Us agirent en conséquence. Le 8 avril, jour de Pâques, ils envahirent les oratoires catholiques et commirent les excès les plus infâmes. ASaiDte-Glaire, beaucoup de femmes furent fouettées. Camille Jordan, sous le pseudonyme de Simond, flétrit avec nne admirable éloquence, et ces bandits, et ces misérables fonctionnaires, qui leur laissaient commettre ces ignobles attentats et frappaient ensuite sur les victimes (1 1.
« Meàyeux les ont vues ces scènes de licence et de rage, j'ai vu i la porte de nos temples l'innocence insultée par le crime, la faiblesse maltraitée par la force et la pudeur violée par la brutalité. J'ai TÔ des citoyens paisibles tout à coup assaillis par une horde de l^rigands, le sexe le plus intéressant et le plus faible devenu l'objet d'une persécution féroce ; nos femmes et nos filles traînées dans
(1) La ht et la religion vengées des violences communs aux portes des ^fù€s catholiques de Lyon.
143 CONSTITUTION CtYILE DU CLEBGÉ.
les boues de nos rues, pnbUqnement fouettées, et horriblemeiit outragées. Image qui oe s'eiïacera jamais de ma mémoire! J'ai
fa l'une d'entre elles baignée de pleurs, dépouillée de ses vête méats, le corps renversé, la tfte dans la fange. Des hommes de sang l'environnaient, ils froissaient de leurs mains impures ses membres délicats, ils assouvissaient tour à tour le besoin de la débauche et celui de la féroeité, ils abîmaient leur victime de douleur et de hoDtel L'iafortunéel j'appri'iLds qu'elle expire k cette heure; son dernier soupir est une prière pour ses bourreaui. Voilà ce que j'ai vu , citoyens , et j'ai vu plus encore ; j'ai vu tant d'horreurs commises et non réprimées, le scandale à son comble et l'autarilé dans le silence, le méchant enivré d'audace et puissaut par l'impunité. Ah! Il n'est plus possible de dévorer en sccretle sentiment de tant de crimes I Ah I j'ai besoin de décharger mon cœur, et tous les cœurs honnAtes du poids d'une si accablante douleur. L'indignation publique demande un organe public. La nature et l'humanité solhcitent à lu Qn une solennelle vengeance. Cependant, je le déclare, ce n'est pas à vous que s'adresse cet éciit, brigands consommés qui assiégea nostenq>li's et opéreï ces tumultes-, scélérats .subalternes qui rendez vas fureurs à tout chef qui les marchande et les paye. Je parle A tous ceux qui, cachés au r^ur de ces conspirations détestables, sont soupçonnés de les former et convaincus de les soulfrir. Je parle à ceux qui, gardiens par état de ces bêtM féroces, sont coupables, sinon de les Idcher, du moins de ne les enchaîner pas. Je parle à vous, officiers municipaux et de police correctionnelle, •■
11 ne faut pas s'étonner do la fréquence des flagellalioni de femmes pendant les années 1791 et 1T99. On voit, parle récit de Camille Jordan . et par bien d'autres témoignages, que les coupables se sentant assurés de la plus complète impunité, voulaient encore moins satisfaire leur impiété, que leur lubricité. De nombreux frères et amis parcouraient les campagnes en pillant les magasins et les voitures de blé, en vidant les caves des châteaux et levant des taxes. l«a jarobina des villes prétendaient aussi profiter de la ré- ^yolution à leur manière, en assouvissant d'autres convoitises. a ignobles oxul's, la municipalité les avait tolérés, en- ^s même, atin d'en tirer prétexte pour interdire le k Don-conformihtû; aussi Camille Jordan lui inflige une Hire méritée. Il invoque ensuite les droits de citoyen, leur, que ciia municipaux méconnaissent insolem- %s estx:e que leiii' litre les rend infaillibles? Est-ce que li oe permet pas « que, après avoir obéi au magistrat
LES GIBONDINS ET LA PERSÉCUTION. i43
préyaricateur, on le dénonce à tous »? Qu'ontrils fait, ces hommes investis d'une autorité si étendue?
« 0 révoltant contraste! des prêtres constitutionnels que personne ne songe à attaquer, qu'on demande simplement à fuir, exercent leurs cérémonies, vos sbires les environnent. Us tiennent des conférences publiques; vous y envoyez autant de soldats que d'auditeurs ; vous appuyez vos argumentations par vos baïonnettes et un appareil militaire est dressé là où Ton vient rire et non se battre. Nos églises sont menacées et pas une garde n'est envoyée ; notre sûreté indignement compromise, et pas une précaution n'est employée... »>
Bien plus, quand on leur demander d'envoyer des agents on des soldats veiller à la sûreté des chapelles non-conformistes , les municipaux répondent ironiquement que c'est on privilège réprouvé par la constitution et les lois nouvelles. Les brigands satisfont librement leur brutalité, et lorsque le mal est fait, la garde arrive : pourquoi faire ?
« Elle arrive pour contempler le crime, jamais pour le réprimer; elle arrive le plus souvent comme le renfort plutôt que comme l'effroi des brigands ! Aux Pénitentes, une sentinelle présente la baïonnette à des prêtres ; à Sainte-Glaire , la garde laisse échapper des hommes qui fouettaient une femme et saisit un homme qui la vengeait. Quelques soldats du guet voient des horreurs et applaudissent. Le guet à cheval laisse assassiner une femme à quelques pas de ses chevaux.
« Vous paraissez vous-mêmes au milieu de ces sanglantes scènes, officiers municipaux, mais presque toujours comme passagers, jamais comme magistrats.
« La rudesse de votre ton et la sévérité de vos ordres est toute réservée pour les innocents qui furent l'occasion des violences, ou pour les infortunés qui en furent les victimes. C'est à des religieuses éperdues que votre courroux s'adresse! Il faut le dire, cependant, votre ingénue prudence vous suggère un moyen bien simple de terminer les tumultes :.vous fermez les églises qu'on violait!... On ne sait maintenir la sûreté de mon culte qu'en m 'interdisant tmitealte!!! »
La brochure se termine par une vigoureuse apostrophe w clergé constitutionnel qui n'a jamais cessé d'exciter Ui passions de la populace, d'appeler les brigands à son aide, et qui s'empresse lâchement de les désavouer, lorsqu'il» oot outragé ses adversaires et fait fermer leurs églises.
i44 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
En effet, la municipalité prit prétexte de ces infamies pour ordonner la fermeture des églises, et le tour fut joué. Le directoire du département, à bout de forces et dénonce violemment à l'assemblée, n'osa plus protester (1).
Mais les campagnes n'étaient pas disposées à se laisser ainsi opprimer : dans le district de Montbrison, les curés constitutionnels étaient toujours repoussés, et des attroupements nombreux réclamaient la liberté du culte.
Certaines congrégations, vouées à l'enseignement ou au soin des malades, étaient encore tolérées : ainsi les frères de la doctrine chrétienne, l'Oratoire, Saint-Sulpice, Saint- Lazare, avec des congrégations hospitalières et chargées des établissements de charité, avaient [été provisoireaient exceptés du décret de proscription rendu contre les maisons religieuses. Mais la plupart de leurs membres refusaient d'adhérer au schisme constitutionnel. Déjà, à cause du serment, les lazaristes, les sulpiciens n'enseignaient plus dans les séminaires ; la Sorbonne, les universités d'Aix et de Gaen avaient suspendu leurs cours ; bien des professeurs, soit ecclésiastiques, soit laïques, avaient été expulsés des collèges ; les frères et les congrégations de femmes subsistaient encore dans les départements régis par un directoire modéré.Déjà le 20 février, l'assemblée avait entendu un rapport de Gaudin, rempli d'injures contre les corps enseignants, et concluant à leur suppression, surtout parce qu'ils soutenaient les prêtres non constitutionnels. La discussion fut reprise le 6 avril. L'intrus Lecoz, qui avait été principal de collège, supplia l'assemblée de ne pas aller si vite, et de ne point amonceler tant de ruines autour d'elle. Il lui fit remarquer que, en votant le projet, elle enlèverait à une multitude d'enfants les moyens d'apprendre à lire.
(1) On interdisait Texercice de leur culte aux catholiques en se fondant sur les excès commis par leurs ennemis : ainsi, à Besançon, le 1er mai, le procureur de la commune requérait la fermeture d'une chapelle parce que ce u rassemblement a failli occasionner du tumulte ». Pourquoi cela? Parce qu'un procès-verbal constate qu'on y a célébré la messe « et qu'un particulier^ sortant de cette maison, a été insulté, ce qui a occasionné une rumeur ». C'est un des catholiques qui a été insulté, donc son culte cause du trouble, donc il faut le supprimer. On voit que les révolutionnaires avaient un moyen infaillible de faire fermer les chapelles catholiques. (Sauzay, t. Il, p. 292.)
LES GIRONDINS ET LA PERSÉCUTION. i45
On interrompit violemment, on lui cria que les directoires y pourvoiraient. Gomment? On n'en savait rien, et, en réalité, on ne s'en souciait guère. On voulait avant tout frapper des maîtres trop catholiques. Lagrévol injuria les congrégations sans en excepter les sœurs qui soignaient les malades : il s'appliqua même à les invectiver de préférence, les appelant avec mépris « charlatanes , avocates , médecines , chirurgiennes^ apothicaires », et supplia l'assemblée de ne pas laisser subsister, « cette vermine » dans les hôpitaux devenus, grâce à elles, le refuge des réfractaires.
Torné, qui avait soutenu avec vigueur et talent la cause de la modération et de la justice dans la discussion sur les prêtres, se rangea tout à coup du c6té des violents. Cet intrigant avait espéré un instant que l'église constitutionnelle pourrait se réconcilier avec l'orthodoxie, et que le parti de la modération l'emporterait; mais depuis il avait reconnu que cette église nouvelle serait bientôt supprimée comme un instrument inutile, et pris le parti prudent de flatter désormais les passions révolutionnaires. Il blâma les considérants du décret comme injustes envers les congrégations religieuses dont ils méconnaissaient les services, mais conclut comme le rapporteur à leur suppression absolue. Le nouveau converti au jacobinisme profita bien vite de la circonstance pour faire une proposition qui souleva un grand enthousiasme chez les prêtrophobes. Puis qu'on supprime les congrégations, dit Torné, il est naturel, il est logique de défendre à leurs membres de porter leur habit, et cette prohibition doit être étendue i tous les ecclésiastiques :
« Cette abolition se présente au législateur comme une mesure commandée par une grande vue politique, tandis que, aux yeax de rhonune superficiel, elle ne se présente que comme une misérable question de toilette. Si, après la suppression de tous ces corps dont la religion a encombré Tétat, on voyait des costumes vaguer dans DOS villes et nos campagnes, qui ne croira voir errer des oinliRs? Ces décorations, ces costumes, ne seraient-ils pas des pierres d'attente de contre-révolution. »
Il prétendit en outre que cette prohibition ne sérail pas tynmnique, puisque la police défend de prendre rhabit d'un autre sexe et certains masques et TétmieBt» q^
T. m. Il
blessent les mœurs. Il attaqua Thabit ecclésiastique, qui allait suivant lui devenir inconstitutionnel, et déclara qu*il convenait à un évèque de faire cette motion, parce que la constitution était un second évangile.
Ce renoncement scandaleux au costume laissait pressentir une apostasie bien plus grave : aussi fut-il accueilli par de frénétiques applaudissements. Les députés du parti constituant firent quelques obser\'ations timides. Becquei trouva la mesure proposée impolitique et inconstitutionnelle. Lagrévol et Lejosne protestèrent : « Loin que les campagnes ne soient pas préparées à ce changement subit, dit Lejosne, les paysans du département du Nord attendent avec impatience que rassemblée écrase les prêtres et les moines. » On murmura : il prétendit qu'il avait voulu dire « déchirer leurs habits ». Cette sotte explication fut accueillie par des sourires d'incrédulité. L'abbé Mulot, le malencontreux commissaire d'Avignon, qui devait comme Tome, jeter complètement la soutane aux orties et se marier, dit facétieusement que, pour dissiper l'erreur des religieuses, il fallait « ôter le voile qui couvrait leurs yeux » et la proposition de Torné est votée avec enthousiasme. Aussitôt les évoques et les prêtres constitutionnels apparte^ nant à la gauche de l'assemblée s'empressent de se dépouiller de tout ce qui rappelle leur caractère. Fauchet met sa calotte dans sa poche, Gay Vernon dépose sa croix pectorale sur le bureau ; les prêtres retirent leurs rabats. La gauche et les tribunes sont dans [une joie indicible. II ne faut pas s'en étonner. Cette scène était regardée par les prêtrophobes comme la préface de cette déprêtrtsation qu'ils poursuivaient de leurs vœux mais que par prudence ils n'osaient pas encore imposer. Du reste , Torné , Gay Vernon, Mulot et presque tous les ecclésiastiques qui avaient participé à cette ignoble manifestation, à l'exception de Fauchet, réalisèrent, quand le moment des apostasies fut venu, les espérances que les jacobins avaient fondées sur eux depuis la séance du 6 avril 1792.
Cette scène annonçait trop bien les apostasies ignobles et ridicules qui devaient déshonorer la convention. De même aussi certains décrets de la même époque présagent la destruction systématique des objets servant au culte et
LES GIRONDINS ET LA PERSÉCUTION. ii7
la spoliation des églises. Le 14 avril, rassemblée décréta la fabrication de monnaie de bronze non seulement avec le métal des cloches des églises et maisons nationales supprimées, mais avec celles des paroisses lorsque les autorités les livreraient. L'article 6 porte, en effet, que les cloches des églises paroissiales, succursales ou oratoires nationaux • pourront être réduites par arrêté du département sur la demande des communes ; et l'assemblée leur offre une prime pour livrer leurs cloches, car elle leur en donne en échange (article 7) « pareille somme en poids d'espèces monnayées, déduction faite des frais ». Les municipalités prêtrophobes devaient naturellement profiter de cette disposition pour satisfaire leurs passions antireligieuses, et en même temps réaliser un bénéfice inattendu.
Depuis l'arrivée du ministère girondin^ les révolutionnaires violents montraient une audace qui aurait fait faire de sérieuses réflexions à des hommes moins imprévoyants que les Roland et les Vergniaud. Les jacobins^ dirigés par Gollot d'Herbois, décrétèrent qu'une fête serait célébrée en l'honneur de ces quarante soldats de Châteauvieux qu'une amnistie imméritée avait fait sortir du bagne, et qui se rendaient triomphalement de Brest à Paris. Le 9 avril, ils se présentèrent à la barre de l'assemblée avec les jacobins qui leur servaient de cornacs. La gauche les accueillit comme des héros et des martyrs. Cou thon réclama pour eux les honneurs de la séance ; les modérés faiblirent, et la proposition de Couthon fut votée par deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent soixanle-cinq. Alors la législative, qui avait déjà l'habitude de perdre beaucoup de temps à écouter des députations et des adresses, laissa faire devant elle, iX)ur la première fois, ces ignobles parades qui devaient désormais être si fréquentes, et que la convention devaitaocoeilliravec tant de scandale. Les quarante galériens amnistiés vinrent défiler devant l'assemblée avec des détachements d*anciens gardes-françaises, précédés par des tambours battant aux champs, des groupes de citoyens et de dtajennes coiffés du bonnet rouge et armés de piques, des députés des sociétés populaires, etc. L'ignoble ontcor en !tT> boorg Saint- Antoine, Gonchon, tenant à la mais nme p^t:^ surmontée du bonnet phrygien, jura de défendre Tata^L-
blée, la liberté, la constitution et termina ainsi sa harangae. (c Nous vous en dirions bien davantage, mais nous avons déjà tant crié Vive la liberté I Vive la constitution! Vive rassemblée nationale! que nous sommes tous enroués (i). » Gollot d*Herbois dans la soirée promena partout les Suisses de Châteauvieux, il était suivi d*une bande d*énergn* mènes qui criaient : « Vive Châteauvieux ! Pendez Lafayeite et Bailly ! » La fête de Châteauvieux fut solennellement célébrée le 15 avril, avec la complicité de Pétion et de la municipalité.
La situation s*aggravait sensiblement, et la révolution violente gagnait tous les jours du terrain. Des ministres révolutionnaires ne réussissaient pas mieux que leurs prédécesseurs à faire respecter les propriétés. Le 1*' avril, rassemblée rendait un décret autorisant la réquisition mutuelle des gardes nationales de la Nièvre et de TYonne pour rétablir Tordre gravement troublé dans ces deux départements. Le 6, elle autorisait pour le môme motif l'envoi d'un bataillon dans Seine-et-Marne. Mais tous ces décrets étaient inefficaces, l'organisation administrative était trop vicieuse, la force militaire trop désorganisée. Le 13 avril, Roland annonçait à l'assemblée qu'une bande armée avait en plein jour, et sans rencontrer aucune résistance, mis en liberté cinquante-six prisonniers détenus pour assassinat ou vol dans le palais d'Avignon (2). Le même jour, les administrateurs du Gard se déclaraient impuissants à lutter contre les bandes d'assassins et d'incendiaires qui ravageaient leur territoire. Dans le district de Sommières, la plupart des châteaux avaient été pillés, démolis ou incendiés. Les maisons des petits propriétaires qui ne passaient pas pour révolutionnaires avaient été saccagées ou brûlées comme les châteaux. Une partie du district de Nîmes avait été désolée
(1) MoRTiMER Ternaux (Histoîre de la lerreur, t. !«', p. 80) a parfaitement caractérisé ces ignobles scènes et flétri la faiblesse et Tineptie de la législative : « Elle perdait ainsi une partie de ses séances à entendre des harangues où la raison, le bon sens et la langue française étaient ▼iolemment outragés, où les menaces et les insultes lui étaient souvent prodiguées ; elle n'avait pas même le courage de faire respecter sa propre dignité en imposant silence aux manifestations intempestives et anx vociférations tumultueuses de ces singuliers visiteurs, w
(2) Débats et décrets, avril, pp. 152 et suiv., 199 et suiv.
comme celui de Sommières. Les brigands avaient aussi ravagé les districts d*Uzès, id*Alais, de Saint-Hippolyte. Dans cette contrée, de nombreux châteaux, entre autres ceux de Sérignac, Pont-Cassagnoles, avaient été détruits. Beaucoup de gardes nationales s'étaient associées à ces excès. Quelques jours après, les administrateurs du Gard demandèrent encore du secours : partout dans leur département, les propriétés étaient violées et saccagées ; les brigands exigeaient des quittances à leur fantaisie ; il n*y avait plus de force publique : if Les gardes nationales elles-mêmes, du moins une partie, écrivait le directoire, partagent Tentraînement général. » Ceux qui étaient chargés d'appliquer la loi étaient les premiers à la violer. Le directoire du Gard attribuait ces horribles excès aux révolutionnaires de Marseille. La commune de Saint-Laurent, accusée d'aristocratie, avait été désarmée et envahie par des émissaires marseillais, qui loi avaient en outre imposé une contribution de six cents livres. La municipalité, enécharpe, ayant protesté, les envahisseurs, pour toute réponse, menacèrent de tirer sur elle. Plusieurs maisons de riches propriétaires des environs furent pillées. Les révolutionnaires marseillais, qui allaient par milliers envahir des villes comme Aix et Arles, trouvaient tout simple de faire des excursions de ce genre.
Dans le Lot, des bandes armées saccagèrent les châteaux et confirent les mômes excès (i).
Mai? la gauche de l'assemblée, au lieu de mettre fin à ces désordres, de punir ces crimes, les exploitait audacieu-
(1) L« député Laureau, dans une lettre à ses collègues {Débais et déereit, avril, n« 199, p. 161) a fait un tableau malheureusement trop frai de la situation de la France, en avril 1792 :
• lei la licenc«, en piques, en bonnet rouge, symbole du sang, 8*ex]iaU en injures et en menaces, insulte au roi jusque sous ses fenêtres : là elle se signale dans les tribunes de rassemblée nationale, par des cria, des haées et des hurlements, essaye de maîtriser Topinion du législateor et ravilit en le traitant à Tégal de l'histrion : au dehors, Vinjure «i la rage coulent comme des torrents de plumes gangrenées et frénétiq[oea. Partout îe crime est impuni, partout les propriétés sont violées, lea ■arehandites taxées, les grains arrêtés ; des administrateurs sont ovtrmfés dans le Ueu de leurs séances ; des hordes indisciplinées, sorties d'âne ville, s'emparent d*une autre ville : on n'a rien puni, on n'a rieo blâme. Qas dis-je? On a même encouragé, on a demandé des mentioiu bonora- Wes, et rassemblée retentit de déclamations et de récita **
sèment contre le pouvoir exécutif. La guerre venait d*6tre déclarée; les occasions d*occuper son patriotisme et son activité ne lui manquaient donc pas ; mais elle avait pour idée fixe de décatholiser la France; elle résolut de faire une nouvelle campagne en faveur de la persécution.
Les circonstances semblaient très favorables : le principal ministre de Louis XYI, Roland, était un entêté prêtrophobe. Dumouriez, qui était souvent en désaccord avec lui, faisait très bon marché de la liberté religieuse et Ton pouvait croire que Louis XVI, après s*ôtre résigné à prendre de tels ministres, renoncerait à la défendre. Roland, qui se regardait uniquement comme le délégué du parti girondin, s'était occupé, aussitôt après son entrée au mi* nistère, de donner toutes les satisfactions possibles au fa* natisme antireligieux de ses amis.
Il commença par accuser les prêtres réfractaires d*ôtre la cause des troubles des départements. Le 16 avril, il annonça qu'il y avait eu des émeutes à Milhau, où l'on avait répandu des écrits qu'il qualifia d'incendiaires, parce qu'ils réfutaient le schisme constitutionnel : <c L'opinion publique, ditril, en accuse les prêtres réfractaires, et il s'est fait des rassemblements d'hommes qui demandent la déportation. )) 11 n'osait point encore se déclarer publiquement partisan de la déportalion des prêtres, car Louis XYI lui aurait peut-être brusquement retiré son portefeuill^, mais il insinuait que cette mesure était commandée par la situation. La suppression de la liberté de conscience donnait ieu à des troubles, on en accusait les prêtres qui en étaient victimes, comme on accusait les nobles de brûler eux-mêmes leurs châteaux I
Le lendemain, les départements de la Vendée et d'IUe-et- Vilaine réclamaient la déportation des prêtres. Sur la demande de Goupilleau, l'assemblée invita le comité des douze à lui présenter un nouveau projet de proscription.
Le 23, Roland vint lire à l'assemblée un odieux rapport sur les troubles religieux, qui avait été, paraît-il» rédigé en grande partie par sa femme. Il y parle avec emphase dés convulsions du fanatisme et de l'aristocratie, et attribué les troubles qui désolent la France aux écrits des réfractaires contre le schisme constitutionnel. Il dénonce «r lei
LES GIBONDINS ET LA PËRSÉCUTIOM. 151
faits tragiques » commis par le fanatisme, en s*abstenant naturellement de faire mention des excès commis par les réfolotionnaires. Il trouve, comme les persécuteurs, que les lois en vigueur sont insuffisantes. Les départements y ont suppléé, il le reconnaît par cette phrase hypocrite : « Quarante-deux départements ont pris des arrêtés qui n'étaient m proscrits ni autorisés par la constitution. » Mais ils ont interné ou emprisonné les prêtres en masse. Il veut bien convenir que la légalité n'a pas été respectée, mais il s'efforce de les excuser. Leur nombre exclut, d'après lui, tout soupçon d'exagération et de partialité. Voilà, en vérité, une belle raison! Que ne Tapplique-tril aux réfractaires, qui sont si nombreux ! Ainsi que son prédécesseur, il a adressé des observations à ces directoires. Quelques-uns ont répondu; d*autres n'ont fourni aucune explication. Il en est qui n'ont pas exécuté leurs arrêtés; quelques autres, comme*rille-etrVilaine, l'Orne, la Mayenne, ont persévéré dans leur application, en déclarant qu'ils ne pouvaient autrement assurer ni le paiement de l'impôt, ni la paix et la sécurité des patriotes, ce que Roland affecte de prendre au sérieux. Il reconnaît toutefois que de Glisson et de vingt autres communes, il a reçu des protestations en faveur de la liberté religieuse. Il invite l'assemblée à prendre de grandes mesures, et déclare que le salut public sera compromis si elle n'agit pas avec vigueur. Il ne se prononce pas formellement, mais laisse parfaitement deviner qu'il désire la persécution.
Aussitôt les prêtrophobes réclament plus impérieusement que jamais la proscription du clergé. Lejosne déclare qu'il a remis au comité une pétition des citoyens du canton delà Bassée, district de Lille. Ces jacobins prétendent que «pendant la quinzaine de Pâques, les confessionnaux avaient retenti d'imprécations contre la constitution, et de suggestions tendantes à entraver le recouvrement des contributions. » Lejosne réclame avec fureur une loi répressive «contre les agitations infernales des prêtres ». Meriin de Thionville prétend que la lettre tolérante de Cahier de Gerville^ répandue à profusion par le directoire de la Moselle, ft produit les plus grands désordres, et que les citoyens indignés « se livrent ou sont prêts à se livrer à des mouve-
ments impétueux et désordonnés », c*estrà-dire à massacrer les prêtres; et il demande que tous les réfractaires soient jetés sur des vaisseaux et déportés. Yergniaud, avec une prôtrophobie plus réfléchie, fait décréter le renvoi au comité des douze pour qu'il présente bien vite un projet de persécution.
Les prètrophobes auraient pu pourtant prendre patience. La persécution était complète, même à leur point de vue, dans quarante-deux départements, et, dans les autres la situation du clergé catholique était déplorable. Le département du Finistère continuait à retenir, malgré toutes les lois, de nombreux ecclésiastiques dans une dure captivité. Le 22 avril, M^ de La Marche, évoque de SaintrPol-de- Léon, réfugié en Angleterre, écrivait au directoire pour lui demander leur liberté :
« Messieurs les administrateurs, c*est au nom de l'humanité que je veux rappeler à voire souvenir une multitude de prisonniers que vous paraissez avoir oubliés dans le château de Brest. C'est par vos ordres qu'ils y ont été conduits depuis cinq mois, ils sont entassés dans une même salle , placés près de deux inflrmeries où sont traitées les malheureuses victimes du libertinage. La comiption de l'air, la rigueur de l'hiver, la qualité des aliments, ont porté de terribles atteintes à leur santé. Deux déjà ont succombé^ un autre a perdu un œil ; environ dix-huit ont été successivement transférés presque mourants à l'hôpital ; le reste est languissant. Les chaleurs que nous commençons de sentir, et qui vont s*accroltre, feront bientôt fermenter la corruption qui les environne, et infailliblement l'infection deviendra mortelle.
« Ils ne sont prévenus d'aucun crime, seulement on les a soupçonnés de pouvoir en commettre. Mais, messieurs, emprisonner des hommes parce que vous appréhendiez qu'ils ne se portassent un jour à exciter des troubles, changer ainsi les précautions en châtiments; prévenir les délits par les punitions, infliger des peines à des crimes qui n'ont pas été commis encore ! Souffrez que je vous le représente, je vois, dans cette conduite, l'oubli de l'humanité, de la justice, de la raison, la violation des droits de Vhomme, de votre constitution, de votre nouvel ordi*e judiciaire, de lacté même qui constitue les corps administratifs.
u Vous avez juré fidélité à la loi, à la nation et au roi : La loi ! vous êtes en opposition avec elle ! La nation ! si elle est le plus grand nombre des habitants du royaume, son cri s'élève contre vous. Le roi ! par l'organe de son ministre, il vous a fait connaître ses intentions qu'il ne m'a pas laissé ignorer.
« Qa*attendez-TOQs donc, messieurs, pour rendre la liberté à ces innocentes yictimes... à ces prêtres respectables?... Ne vous semble- Vil ]Mis qu'il est enfîn temps de briser leurs chaînes? Ah, messieurs, ils en porteront les marques assez longtemps, jusqu'au tombeau ! Quel terme aVez-vous fixé à leurs maux ? Sans doute tous ne les iTez pas condamnés à une mort obscure et lente et à ne sortir des loDgnes agonies de la prison que pour aller expirer sur un lit dltôpital... »
Uévèque leur démontre ensuite, avec beaucoup d*éloqnence, que leur obstination à mépriser la loi ne peut qu'inspirer du dégoût aux populations pour cette constitution, au nom de laquelle les autorités commettent de pareils abus de pouvoir. 11 finit sa lettre en s'ofTrant luimême pour victime à la place de son clergé :
« U est simple, messieurs, que je vous paraisse plus coupable que mes fidèles coopérateurs. Dans la dernière lettre pastorale que j*ai adressée le 21 août au clergé et au peuple de mon diocèse , je disais à mes prêtres prisonniers que je me verrais volontiers chargé de leurs fers , pourvu qu'à ce prix ils tombassent de leurs mains. Ce désir que je leur témoignais, je le change aujourd'hui en prière. Rendez à tous une liberté entière, inviolable, et je m'engage à traverser les mers pour aller me remettre volontairement à votre discrétion. »
Les administrateurs du Finistère étaient bien décidés à ne pas accepter ce généreux sacrifice. Sans doute ils auraient aimé à tenir Tévêque de Saînt-Pol prisonnier et à lui faire subir, dans le château de Brest, toutes sortes d'affronts; mais ces hommes étaient de véritables persécuteurs dans toute la force du terme ; ils ne faisaient pas la chasse aux prêtres pour satisfaire des vengeances particulières; leur but était de rendre le culte impossible par la destruction du clergé, et malgré leur haine profonde pour le vénérable prélat, ils n'auraient jamais consenti à l'échanger contre cinquante ecclésiastiques dont la captivité équivalait presque à l'abolition du culte dans pareil nombre de paroisses. Ils organisèrent plus activement encore la chasse aux prêtres, et bientôt la prison du château de Brest devint tout à fait insuffisante.