‹ Histoire de la constitution civile du clergéChapitre 5 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

§ I. Les girondins et les jacobins préparent un nouveau décret de persécution. — Robespierre, au club des jacobins, défend la ProTidene« contre Guadet. — Nouvelle discussion sur la proscription du clergé. — Odieux rapport de Français de Nantes. — Il fait d^intéreasanti aveux sur les troubles et sur les pillages des grains. — Uassemblée vote la déportation des prêtres. — Analyse du décret du St mai.

S II. Un décret établit un camp de fédérés. — Il est frappé de veto avec celui qui proscrit les prêtres. — Lettre odieuse de Roland. — La fôte du Saint-Sacrement à Paris. — Legendre et la procession constitutionnelle. — Les révolutionnaires témoignent moins de faveur à Téglise constitutionnelle.

§ III. Roland renvoyé du ministère.— Journée du 20 juin. — Acharnement insensé des girondins contre la religion.

Roland avait ouvert la marche par son mémoire , les girondins et les jacobins recommencèrent leur campagne du mois de novembre précédent, et se remirent à préparer un nouveau décret de persécution. L'église constitutionnelle était pour eux l'église officielle ; ils n'hésitaient pas à proscrire cinquante mille prêtres qui la repoussaient, et à priver de tout culte des millions de Ûdèles qui ne voulaient reconnaître ni ses évêques ni ses curés. Ces zélateurs de l'église constitutionnelle ne laissaient pas jouir de leurs droits de. citoyens ceux qui refusaient de s'incliner devant elle; mais, en môme temps, ils bafouaient insolemment ses doctrines! Bien plus, ils niaient scandaleusement les dogmes fondamentaux du christianisme. Beaucoup d'éntrô eux se déclaraient ouvertement matérialistes, et les plus éloignés du christianisiçe n'étaient pas toujours les plus violents en politique. L'impiété de certains girondins était beaucoup plus radicale que celle des jacobins les plus

connus. Ainsi le club des jacobins avait été, le 26 mars, le théâtre d'une lutte curieuse sur Dieu, entre Guadet et Robespierre. A Toccasion de la mort de Tempereur Léopold, Robespierre avait rédigé une adresse : Guadet lui reprocha d'iYoir parlé de la Providence.

« ...J'ai entendu souvent dans cette adresse répéter le mot Fro* vtimce. Je crois même qu'il y est dit que la Providence nous a s&oTés malgré nous. J'avoue queyiievoyanl aucun sens à cette idée, je D'aorais jamais pensé qu'un homme qui a travaillé avec tant de eoonge pendant trois ans pour tirer le peuple de l'esclavage, pût eoocoorir à le remettre ensuite dans l'esclavage de la superstition. »

La superstition I On en parlera souvent sous la Terreur pour justifier les actes de Tintolérance jacobine. Mais nous sommes en 1792, avant le 20 juin, et c*est Guadet, un des béros de la Gironde, qui crie à la superstition en entendant parler de Providence ; tout comme s'il eût entendu un partisan des réfractaires parler de Tautorité du pape I Robespierre se fit Tavocat de la Providence et la défendit avec one certaine éloquence! 11 faut reconnaître que, dans cette occasion, il fit, contre son habitude, preuve de franchise et môme de courage, en tenant tète publiquement sur une pardlle question, à un orateur aussi éloquent et alors aussi populaire que Guadet. Robespierre défendant Dieu contre Guadet, quel spectacle curieux! Et cette discussion était d*autant plus piquante, que Gobel, Tintrus de Paris, présidait la séance! Le pontife constitutionnel crut devoir à sa présidence et à sa popularité de laisser Robespierre défendre Dieu à lui tout seul. Cette discussion n'aboutit naturellement qu*à un grand tumulte. Eh bien! Guadet, cet ennemi de la Providence, voulait absolument, avec d'autres g;irondins aussi antichrétiens que lui, imposer un confesseur constitutionnel à Louis XYl. Dumouriez le raconte ainsi : « A l'un des dîners du vendredi, car on n'avait pas encore rompu publiquement, Guadet lut une grande lettre fort insolente et fort dure que les six ministres étaient censés écrire à Louis XVI pour le forcer à renvoyer son confesseur non sermenté et à en prendre un sel^iîienté. » Lacoste repoussa vivement cette proposition, les autres furent pris de honte» Guadet revint à la charge avec beaucoup d'em-

portement, mais sans succès. Le lendemain, les feuilles girondines accusaient Dumouriez et Lacoste de favoriser la résistance du roi aux principes ks plus essentiels de la consti^ tution (1)1

Le 38 avril, on soumettait à rassemblée la rédaction du décret qui supprimait les congrégations. Torné, entraîné par un zèle de néophyte, profita de la circonstance pour faire une nouvelle démonstration ultra-jacobine, et demanda la suppression de la corporation du clergé telle que la constituante Tavait conservée. Cette proposition était évidemment prématurée ; elle fut repoussée et par les modérés et par Couthon lui-même.

La discussion fut reprise le 2 mai. Les congrégations religieuses furent encore accablées d'injures et leur suppression décrétée sans tenir aucun compte de rinstruction des classes inférieures. Le député Belle pérora avec fiireur contre les religieuses dites de charité, qui étaient répandues deux à deux dans les villages et petites villes de différents départements, Tune faisant Técole aux petites filles, et Tautre secourant les malades, parce qu'elles refusaient énergiquement d'adhérer au schisme constitutionnel. 11 les accusa non seulement de dissuader les malades de recourir aux prêtres de la révolution, mais de les confesser ellesmêmes, et prétendit qu'elles occasionnaient des troubles, ce qui signifiait qu'elles étaient souvent maltraitées par les jacobins. L'église constitutionnelle et son fatal serment avaient tout de suite ruiné l'enseignement supérieur et compromis gravement l'enseignement secondaire ; déjà l'enseignement primaire était en souffrance, et ce décret allait lui porter un véritable coup de massue : mais peu importait que les enfants ne fussent pas instruits et les malades * délaissés, pourvu que le schisme régnât sans contradicteur. Toutes les congrégations qui subsistaient encore furent détruites avec les confréries séculières. Celles qui desservaient les hôpitaux furent provisoirement conservées, mais dans quelles conditions ! Leurs membres durent continuer

(i) Vie privée et politique de Dumouriez, pour faire suite à ses Mémoires, 1794, p. 95. Il ajoute : « C'est une des époques où il (le roi) dit à Dumouriei qu'il saurait soutenir tout excepté ce qui intéressait sa conscience, et que si on Tenait à cette extrémité il saurait mourir. »

leurs soins aux malades, mais à titre individuel, « jusqu'à rorganisation définitive que le comité des secours présentera incessamment ». Mais en attendant, pour ne pas être privé du concours de ces religieuses, dont on affectait de faire fi, on déclarait que, si elles se retiraient avant cette époque, elles n'obtiendraient que la moitié de leur traitement. L'article 4 déclarait « qu'aucune partie de l'enseignement public » ne pourrait leur être confiée, pas plus qu'à aucune maison des congrégations d'hommes ou de filles séculières ou régulières qui pourrait subsister à titre de naaison d'éducation. Les précautions les plus minutieuses étaient donc prises pour éloigner du peuple toute infiaence contraire à l'église constitutionnelle. Son instrucdoii était complètement sacrifiée à l'église schismatique, que les révolutionnaires méprisaient, mais qu'ils trouvaient provisoirement bonne pour lui. L'article 9 interdit complètement le costume religieux.

« ïje costume des ecclésiastiques, ceux des congrégations séculières et régulières de l'un et Tautre sexe , ceux de toutes les cidevant corporations religieuses, sont prohibés hors de l'exercice des fonctions de leur culte. »

Sans doute la populace des faubourgs vient fréquemment en armes, constater la sujétion de l'assemblée sous prétexte de lui rendre hommage. Les hommes à piques, les futurs égorgeurs de septembre viennent parader dans Tenceinte législative en maîtres véritables I Mais alors môme que les jacobins laissent en apparence l'assemblée à elle-même, on voit bien que leur influence la domine complètement ; du fond de leur jacobinière, ils dirigent ses délibérations, elle-même s'associe tous les jours davantage à leurs haines, à leurs convoitises, et elle les exprime dans le langage des clubs. 11 semblait malaisé à la législative d'apporter encore plus de haine et de grossièreté de langage dans les discussions religieuses : eh bien, les prêtrophobes de cette assemblée firent ce tour de force! Pendant le mois de mai 1792, elle discuta un nouveau décret contre les prêtres, et le fanatisme antireligieux s'y montra sous des traits encore plus hideux que dans la première discussion, et le langage des législateurs se rapprocha singulièrement de

celui des hommes à piques. A proprement parler, ce ne fut pas une discussion, mais un accès de prètrophobie plus répugnant encore que celui du mois de novembre.

Ce serait fatiguer inutilement le lecteur par des redites, que de rendre compte en détail de ces honteux débats. Aucun argument nouveau ne fut présenté : toutes les calomnies , toutes les infamies débitées pendant la première discussion furent renouvelées, ressassées avec une violence épileptique. On continua à accuser les prêtres de tous les maux qui affligeaient la France, des obstacles à la circula* tion des grains, du manque d'argent, des émeutes qui étaient dirigées contre eux. On redit, mille fois encore, ^ue la justice ordinaire ne pouvait les juger, qu'on ne devait pas être astreint à rien prouver contre eux, qu'une pro* scription générale était indispensable. Les sophistes, les tartufes de liberté religieuse répétèrent encore que cette proscription ne blessait en rien ni la liberté de conscience ni la constitution, parce que les prêtres, refusant de prêter serment aux lois du pays, n'en pouvaient invoquer le bénéfice. On leur répondait encore que la liberté des cultes consistait précisément à ne pas exiger un sei;pent touchant i des questions religieuses et à une certaine organisation religieuse; mais les théologiens de la révolution répondaient toujours que la constitution civile ne pouvait être repoussée comme une autre doctrine , que ceux qui la repoussaient étaient forcément des factieux; qu'on ne pouvait réclamer la liberté du culte non-conformiste. Pourquoi? Parce que ce culte était le même que le culte constitutionnel. Mais des milliers de personnes le nient. Ce sont des factieux ou des imbéciles 1 L'assemblée constituante a dit que la constitution civile était le vrai catholicisme ; l'assemblée législative dit la même chose, et la preuve, c'est que , ne pouvant déporter tous les Français non-conformistes, elle va du moins déporter tous leurs prêtres 1

Ce fut Français de Nantes qui remplit cette fois l'office de rapporteur, confié précédemment à François de Neufchâteau. 11 fut moins subtil et beaucoup plus grossier. En comparant le rapport du mois d'octobre 1791 à celui du mois de mai suivant, on voit [combien le langage des faubourgs a pénétré dans l'assemblée. Ce rapport, lu le â5 avri

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et le 6 mai, n*est pas seulement remarquable par sa brutale intolérance, mais par Temphase grotesque de son style : quand on lit le travail odieux et ridicule de Français de Nantes, en est tenté souvent de s'écrier : Quel grossier fanatique! et plus souvent encore : Quel niais!

11 appelle Dieu <( Tinconcevable auteur de la nature » , il déblatère contre les cultes en général et fait dater les maux de rhumanité du jour où les hommes ont cru le sacerdoce nécessaire.

M Tant qu*ils se bornèrent à élever au milieu des champs des antels couronnés de feuillages, et que, paisibles ministres d'un Dieu bienfaisant, leurs innocentes mains offrirent de simples fruits à la divinité, la paix régna sur la terre. »

Vient ensuite une diatribe contre les prêtres non-conformistes qui excitent des troubles et provoquent contre la France le courroux de Tévêque de Rome.

« Ce prince burlesquement menaçant cherche à prendre l'attitude du Jupiter tonnant de Phidias, mais ses traits impuissants viennent s*émousser contre le bouclier de la liberté placé sur le sommet des Alpes... Eh, pourquoi se méle-t^l de nos affaires, quand nous nous mtians si peu des siennes! »

Ce dernier trait est tout simplement adorable! Le très long rapport de Français est émaillé d'une multitude de sottises semblables. 11 demande au pape '< pourquoi Thumble serviteur de Dieu a pris la place des Césars ? »

« Pourquoi il tient dans la servitude la postérité des Caton et des Scœvola, et pourquoi on ne voit plus que des croix là où parut la gloire des armes romaines. »

Nous Tentendrons reparler de ScsBvola, son héros favori, d'une façon encore plus amusante ; en attendant, il exprime le vœu que le pape soit chassé de Rome et remplacé par une république de collège. Du pape il passe aux prêtres français et à Ténumération de*leurs crimes.

« La secte des prêtres dissidents tient pour maxime une subordination absolue aux ordres de Tévéque de Home, car je ne compte pas ici ces dérisoires libertés de l'église gallicane , qui constituent ane véritable servitude, et la plus honteuse de toutes, puisque son premier anneau est entre les mains des prêtres! »

Voilà le gallicanisme bien ignominieusement congédié I Pauvres gallicans , vous vous êtes donné bien du mal pendant deux siècles, pour recevoir à la fin de pareils coups de pieds d'âne I

Après de longues déclamations , il déclare que tous les prêtres qui refusent d'adhérer au schisme seront traités en parias et soumis à une législation exceptionnelle.

« ...Qu'il n'y ait plus en France que deux classes d*hommes: ceux qui se seront unis à leur patrie par le serment, et qui jouiront des droits communs à tous les citoyens, et les ministres du coite, qui, payant les taxes requises et ayant refusé le serment, seront soumis à une police extraordinaire, et pourront être arrêtés et détenus au chef-lieu du département, et en cas de refus ou de rébellion au chef-lieu, seront condamnés à la déportation... Vous leur laisserez pratiquer leur culte (au chef-lieu) s'il ne trouble pas l'ordre public ; mais vous les priverez du droit d'enseigner, de pré~ cher, et de confesser. Déjà les lois ont interdit à ceux qui n'ont pas prêté le serment ces deux premières facultés. Mais si la chaire pn^ blique de la religion leur est déjà interdite, à combien plus forte raison, la chaire secrète qui est le confessionnal. Un enseignement mystérieux est cent fois plus à craindre qu'un enseignement public : et vous ne tomberez pas dans la bizarre inconséquence de permettre le plus dangereux, de défendre le moins important. Tel fat autrefois l'avis de Mirabeau ; votre comité ne peut s'étayer ici d'une autorité plus imposante... (i) >»

Malheureusement ce révolutionnaire inepte et brutal ne calomnie point Mirabeau; il le reproduit même très fidèlement. Il déclare ensuite que l'assemblée, après avoir proscrit une catégorie de prêtres, n'a aucune envie de montrer trop de respect aux autres. 11 cherche à laver leâ constitutionnels du reproche d'intolérance ; il reconnaît qu'il a été parfois mérité, mais prétend quïls ont été provoqués :

« Un jour, délivrés do leurs adversaires, environnés de plus de lumières et de moins de périls, ils diront avec Thomas Payne : « Tous les cultes qui rendent les hommes bons sont bons. » Un jour, ils sentiront que cette variété des cultes est le produit nécessaire de ce qu'il y a dans le monde de plus divers et de plus varié, le sentiment et la pensée ; qu'elle est le résultat de vues également louables, et que cette diversité est plus agréable à l'Être suprême f que le froid spectacle d'un culte uniforme. »

(1) Débats et décrets, mai 1792, p. 185.

La prudence interdit au rapporteur de dire toute sa pensée et d'étaler ses espérances; mais il compte évidemment voir réglise constitutionnelle , après Técrasement complet des non-conformistes , subir une transformation radicale; il espère que ses prêtres adopteront alors le scepticisme le plus absolu et abdiqueront finalement non pBs devant la déesse Raison , mais devant la philosophie ou, pour mieux dire, sa philosophie à lui.

Ce rapport, présenté au nom de la commission des douze, était uniquement dirigé contre le clergé ; mais la révolution, avec son hypocrisie habituelle , n'avouait pas son véritable but : il est censé fait sur les troubles intérieurs du royaume et les moyens d'y remédier, et la persécution religieuse y est représentée comme la panacée qui guérira tous les maux du pays. Cependant , pour ne pas trop mentir à son titre , le rapporteur rend compte des troubles qui ont eu lieu à Toccasion dessubsistances, et, bien qu'il se soit montré systématiquement optimiste sur tous les sujets étrangers à la lutte religieuse, il est contraint par la force même de la vérité à des aveux précieux sur les sociétés populaires, comme sur l'incapacité et l'insubordination des autorités municipales. 11 raconte même avec une exactitude frappante (sauf une imposture préméditée) comment les attroupements de pillards se forment dans les campagnes :

<c Des brigands arrivent dans un village, et ils se prétendent patriotes; ils vont aux cabarets, ils disent aux agriculteurs : » Ces grains que vous voyez passer, on va les porter à Tétranger ; il faut les arrêter et vous en emparer. Les domaines de vos émigrés, leurs revenus servent à payer vos plus cruels ennemis ; emparez- Tous de tout ce que vous pourrez en prendre, et brûlez ce que TOUS ne pourrez emporter. Les droits féodaux que vous avez payés sont tous abolis par vos décrets. Les seigneurs qui les ont reçus sont des traîtres, et les fermiers qui les ont perçus des coquins : forcez-les à restituer. Tous ces gens riches sont des accapareurs de grains, <}e denrées, de marchandises de toute espèce ; ils en font ftagmenter le prix pour s'enrichir et vous ruiner ; vos municipalités sont obligées de taxer toutes vos marchandises. Si vos magistrats ne veulent pas faire justice, agissez, et faites-la vous-mêmes. » Ils lisent à ces û'Op crédules citoyens de faux décrets ; en même temps , les prêtres dissidents souffUnt le feu ; et quand le peuple est ^auffé, on se rend à Téglise, on sonne le tocsin, on prend les ^nnes, on force les municipalités à se mettre à la tête des attrou- T. m. *4

pements; on arrête les grains et on se les partage; on se rend chez les fermiers des ci-devant seigneurs , on les force à restitaeti on dévaste les châteaux , on s'en approprie les meubles et les dépouilles ; on fait irruption dans les magasins; on taxe toutes les marchandises, et dans tous ces désordres les brigands ne s'oublient pas : les municipalités sont là, les juges de paix sont là, ils somment les gardes nationales villageoises d'obéir ; prévenues ou trompées par de fausses suggestions, elles refusent le service; les crimes se commettent; on brûle, on pille, on dévaste... (i) »

Sauf Tabsurde calomnie portée contre les prêtres catholiques qu*il accuse de faire piller les châteaux de leurs partisans, tout ceci est pris sur nature. Français ajoute que, si par hasard certains meneurs sont arrêtés , les juges de paix et les directeurs du jury sont menacés par ces émeutiers, et le magistrat « les relâche volontairement ou bien il est forcé de le faire » . Dans cette France révolutionnée, si Témeute est très forte , en revanche la justice est très faible.

Pour remédier à tous ces maux, il propose une série d'expédients naïfs ou ineptes : les révolutionnaires de son espèce ne s*inquiètent de ces troubles que pour les rejeter sur les prêtres et demander leur proscription .

Dans un supplément à son mémoire , Français s'occupe surtout de la proscription du clergé. C'est l'œuvre d'un véritable énergumène; les terroristes les plus atroces ne le dépassèrent jamais. Après avoir, suivant l'invariable habitude des persécuteurs, déclamé contre la violence, et s'être déclaré lui-même ennemi des moyens extrêmes, ami de l'humanité, il soutient qu'il est indispensable, pour sauver la patrie, d'interdire le culte non-conformiste et de proscrire tous ses prêtres.

« Je suppose que les quinze ou vingt mille dissidents ont dans leur faction un vingt- cinquième de la population (2), c'est-à-dire un million d'êtres, y compris les femmes, les enfants, et les imbéeilés par nature, et les imbéciles par art, voilà une cause toujours agissante d'anarchie, voilà un noyau de contre-révolution que vous laissez s'inoculer dans l'état... de sorte qu'il s'agit peut-être ou de dissoudre ce noyau, ou de laisser se dissoudre un jour la consti-

(l) Débats et décrets, mai 1792, p. 196.

{2) Débats et décrets, mai 1792, p. 86. Avons-nous besoin de rappeler combien ces chiffres sont au-dessous de la vérité !

tation. rose dire qae, si les actes des directoires envers les dissidents sont illégaux, ils sont da moins dictés par les Tues les pins pores; et rien ne prouve plus Timpuissance des moyens ordinaires que la nécessité où ils se sont trouvés de recourir à ces mesures qu'ils ont prises dans ces temps de troubles où, comme dans les incendies, on est souvent forcé de violer la liberté individuelle pour sauver une ville entière. Et si les gardes nationales sont obligées de se porter aux frontières, que deviendra alors l'intérieur, abandonné par les patriotes et livré au fanatisme^ Et quel est celui d'entre nous qui peut ne trembler pas lorsqu'il existe auprès des armées et le long des frontières des hommes qui peuvent en ouvrir les portes aux ennemis. »

Les hommes de septembre vont bientôt se servir du même argument et des mêmes phrases, pour représenter le massacre de ces mômes prêtres et des autres prisonniers comme indispensable à la sûreté des braves qui défendent les flrontières!

La déportation sans jugement et en bloc de tout le clergé est nécessaire, on ne doit pas avoir de scrupule. Les nonconformistes refusent de prêter un serment qui implique Tadhésion à Téglise constitutionnelle : donc ils ne sont pas citoyens et Ton peut les traiter en parias ; ils ont, d'ailleurs, commis tant de crimes I

« J'ai vu dans les campagnes les liens les plus sacrés rompus, les flambeaux de Thyménée ne jeter plus qu'une lueur pâle et sombre, ou changés en torches des furies, le squelette hideuœ de la superstition Rasseoir jusque dans la couche nuptiale, et se placer entre (a nature et les époux... »

Ah! qu'en termes galants ces choses-là sont mises!

Gomme Petitjean , il a vu bien des choses dont il fait la longue énimiération dans ce beau style. Il n*a garde de dire qu*il a vu des femmes fouettées par ses amis pour avoir suivi le culte non-conformiste , mais il s*en délecte au fond de Tâme. Tous les maux de la France seront finis quand les prêtres seront expursés,et il célèbre par avance le jour trois fois heureux de leur proscription.

<« Et quelle fête pour la liberté que le jour de votre départ ! Quel triomphe pour les patriotes! Quel soulagement pour la patrie lorsqu'elle aura vomi de ses entrailles le poison qui les dévore 1 Je

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yois la paix reprendre son empire, les liens de la natore se resserrer plus touchants, la tranquillité de retour dans tous les hameaux, et les cris de douleur des yillageois se changer en chants d'allégresse. »

' Français appartient évidemment à la classe des proscripteurs bucoliques si nombreux pendant la révolution. Mais il n*y avait pas alors de discours complet sans une invocation aux Romains de collège :

« Qu*on apporte ici le réchaud de Scœyola, et les mains tendues sur le brasier nous prouverons qu*il n*est sorte de tourments ni de supplices qui puisse faire froncer le sourcil de celui que Tamour de la patrie^élèye^au-dessus de l'humanité ! n

Ces déclamations, qui nous semblent maintenant si bouffonnes, étaient alors fort à la mode. On jurait de vivre , on jurait de mourir! C'était surtout lorsqu'on voulait proscrire des ennemis désarmés , qu'on se déclarait prêt à mourir et i affronter préalablement les plus horribles supplices ! Robespierre se déclarera toujours destiné à périr sous le poignard de ses ennemis, versera en public des larmes de crocodile sur son prochain assassinat, et finira invariablement par demander des tètes. Il criera comme un énergumène : (c Je veux que Roland m'assassine ! » et David, furieux des discours des girondins opprimés et déjà proscrits, découvrira sa poitrine en pleine séance , et leur criera aussi, aux applaudissements de la montagne et des tribunes : « Je demande que vous m'assassiniez ! »

La discussion fut digne du rapport. Les modérés étaient tout à fait découragés. Vaublanc, Ramond,. Yoysin, Dalmas d'Aubenas présentèrent quelques observations en faveur de la liberté religieuse : les prètrophobes ne furent pas obligés de livrer une lutte sérieuse comme au mois de novembre précédent , et purent compléter à leur aise le projet du comité. Il fut d'abord décidé en principe que tous les prêtres non- conformistes seraient déportés, et Lacroix demanda que ce principe fût appliqué à tous les Français suspects. Les tribunes applaudirent, mais l'assemblée, pour le moment, ne voulait proscrire que les prêtres. Le 9 mai, pour échauffer les esprits, Roland rendait compte à l'assemblée d'une pétition de Toulouse, demandant la proscription

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des prôtres, et Tinvitait à lui donner raison par cette mesure « dont ma correspondance me fait sentir le besoin toujours plus pressant ». Le IS, Bazire annonçait que le comité de surveillance avait été prévenu par toutes les municipalités des environs de Paris, que leurs prôtres non sermentés étaient partis pour la capitale, en disant quib y allaient pour un grand coup (1)/ Le 16, Goupilleau, comme le rapporteur, invita rassemblée à décréter de suite des mesures rigoureuses contre les prêtres , parce qu*il importait de ne pas avoir à craindre les ennemis du dedans, pendant que nos troupes seraient occupées contre eux du dehors. Lecointe-Puyraveau demanda la déportation des prêtres, et déclama avec fureur contre la confession.

« 11 est certain que c*est du confessionnal que sorteot tous les poisons dont s'alimentent les contre-révolutionnaires, et que cette boite plus funeste que celle de Pandore est pour eux un moyen infaillible d'échapper à la loi... »

Contre un si grand danger, un serment plus ou moins sincère, plus ou moins libre, ne peut être qu'une bien faible barrière ! Yergniaud soutint que le serment civique, étant la promesse d*être fidèle à la société, celle-ci peut et doit y assujettir tous ses membres, et punir le refus par la déportation. Mais si la société complique le serment civique d*un serment religieux, que devient la liberté de conscience? Avec ce système, les persécuteurs ont beau jeu! Yergniaud, naturellement, escamota cette difficulté. 11 proposa de décréter comme bases du décret : 1^ de suspendre le paiement des pensions par le seul fait du refus de serment ; S^ d'en excepter les prêtres qui sortiraient du royaume et se fixeraient à rétranger. U espérait se débarrasser ainsi de la majeure partie des prêtres non -conformistes; 3^ outre la perte de leur pension, les prêtres restés en France et soupçonnés,parconséquent,de vouloir exercer leur culte seraient déportés, lorsqu'ils auraient suscité des troubles religieux. On sait ce que cela veut dire ! S'ils confessaient ou disaient la messe^ les révolutionnaires crieraient au scandale, au trouble, feraient du tapage, et le tour serait joué ; on les

(l) Débati et décrets, mai 1792, p. 213.

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déporterait immédiatement. Tout comme les jacobins, Yergniaud voulait arriver à la suppression du catholicisme par la suppression du clergé. Il fit, en outre, sur le bannissement des prêtres des plaisanteries qu'il croyait sans doute fort spirituelles :

ce Je ne doute point qa*en Italie ils ne soient accueillis comme de saints personnages qn*on persécute et qui méritent les palmes dn martyre, et le pape ne pourra voir dans le présent que nous lui aurons fait de tant de saints vivants , qu'un témoignage de notre reconnaissance pour les bras, les têtes et les reliques des saints morts, dont il a gratifié pendant tant de siècles notre crédule piété. » (On rit et on applaudit.)

L'abbé Moy, curé constitutionnel de SaintrLaurent, i Paris, exprima une opinion qui fit grand scandale dans le camp révolutionnaire. Il prétendit que la constituante avait maladroitement réuni les débris du colosse du ci-devant clergé, pour en former une nouvelle statue sous le nom de clergé constitutionnel, et que la constitution civile était en contradiction avec les principes de la révolution. Il formula ainsi son système :

Les électeurs n*éliront plus à Tavenir les ministres du culte catholique. Les citoyens choisiront eux-mêmes les ministres du culte qu'ils voudront suivre. Le traitement des ministres du culte qui seront élus à l'avenir, ne fera plus partie de la dette publique. Aucun individu élu pour célébrer les cérémonies d'un culte ne pourra désormais prendre le titre de constitutionnel. Celui qui sera convaincu d'avoir par des prédications excité à la désobéissance aux lois sera banni à perpétuité. Aucun individu élu pour exercer les fonctions d'un culte ne prêtera en cette qualité un serment particulier.

Les montagnards, qui voulaient encore exploiter quelque temps l'église constitutionnelle, accueillirent fort mal cette proposition. Elle fit jeter les hauts cris aux évêques et aux prêtres constitutionnels de l'assemblée, qui désiraient conserver leurs traitements. Pontard, évêque, Ichon et Chabot, combattirent avec indignation la proposition de leur collègue et la firent repousser par la question préalable.

Guadet fit décréter en principe que les prêtres non-con-

formistes seraient passibles de la déportation. Il était sans doute exorbitant de prononcer sans jugement une peine aussi grave; mais Guadct et ses amis tournaient galamment la difficulté, en disant que cette déportation serait appliquée administrativement, non comme peine, mais comme mesure de police. On hésite à prononcer une peine sans jugement, par respect pour les principes I Mais, si Ton déclare que la peine n'est pas une peine, mais une mesure administrative, alors c'est bien différent, on ne doit plus avoir aucun scrupule à déporter sans autre forme de procès des milliers de personnes I

A partir du moment où la déportation fut décrétée en principe contre les insermentés, les modérés s'abstinrent pour la plupart de participer à la délibération. Le décret définitif fut rendu le 27 mai :

u L'assemblée nationale, considérant que les efforts auxquels se livrent constamment les ecclésiastiques non serni entés pour renverser la constitution ne permettent pas de supposer à ces ecclésiastiques la volonté de s^unir au pacte social, et que ce serait compromettre le salut public que de regarder plus longtemps comme membres de la société des hommes qui cherchent évidemment à la dissoudre : considérant que les lois pénales sont sans force contre ces hommes, qui, «iglssant sur les consciences pour les égarer, dérobent 'presque toujours leurs manœuvres criminelles aux yeux de ceux qui pourraient les faire réprimer et punir; après avoir décidé Turgence décrète ce qui suit :

« Art. 1". La déportation des ecclésiastiques insermentés aura lieu comme mesure de sûreté publique et de police générale dans les cas et suivant les formes énoncés ci-après. »

n ne faut pas oublier que le principe de la déportation, sur lequel repose le décret tout entier, fut adopté grâce aux efforts d'un des plus célèbres girondins, Guadet !

« Art. 2. Seront considérés comme ecclésiastiques insermentés, tons ceux qui, assujettis au serment prescrit par la loi du 26 décembre 1790, ne l'auraient pas prêté, ceux aussi qui, n'étant pas soumis à cette loi, n*ont pas prêté le serment civique postérieurement au 3 septembre, dernier jour où la constitution française fut déclarée achevée; ceux enfin qui auront rétracté Tun ou l'autre senoient. »

Il résulte de cet article que l'assemblée considérait le

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