‹ Histoire de la constitution civile du clergéChapitre 6 sur 40 · T. UI · texte numérisé non relu

T. UI

serment civique comme contenant le môme engagement que le serment de la constitution civile, ce qui devait déterminer les ecclésiastiques hésitants à le regarder comme religieux, et non comme exclusivement politique, et grossir ainsi le nombre des proscrits.

Voici maintenant comment la déportation sera effectuée :

« Art. 3. Lorsque vingt citoyens actifs et d'un même canton se réuniront pour demander la déportation d'un ecclésiastique non sermenté, le directoire du département sera tenu de jîrononcer la déportation, si Tavis du directoire] du district est conforme à la pétition.

« Art. 4. Lorsque Tavis du directoire de district ne sera pas conforme à la pétition, le directoire du département sera tenu de faire vérifier par des commissaires si la présence de Tecclésiastique ou des ecclésiastiques dénoncés nuit à la tranquillité publique ; et sur Tavis de ces commissaires, s'il est conforme à la pétition, le directoire du département sera également tenu de prononcer la déportation. »

Ce système fut présenté par Benoiston, Thuriot demanda que les citoyens actifs ne fussent pas tenus de justifier de leur activité. Gensonné, seul de son parti, avait proposé un système relativement modéré : le directoire, d'après lui, ne devait jamais être forcé de prononcer la déportation. L'assemblée paraissait d'abord disposée à laisser beaucoup de latitude aux directoires, mais Guadetlui fit voter l'article 4.

Il n'est pourtant pas nécessaire de trouver vingt dénonciateurs :

« Art. 5. Dans le cas où un ecclésiastique non sermenté aurait, par des actes extérieurs, excité des troubles, les faits pourront être dénoncés au directoire du département par un ou plusieurs cl*^ toyens actifs, et après vérification des faits, la déportation sera pareillement prononcée. »

Actes exté7*ieurs, dans le langage du moment, signifie dire la messe; et susciter des troubles, signifie susciter, en di* sant la messe, des actes de persécution! Que vérifiera-t-on? Que le prêtre dit la messe, et que les jacobins en sont furieux! Et l'on expédiera le non-conformiste en Afrique ou en Guyane 1

On voit que l'assemblée n'a pas encore une entière confiance dans le zèle persécuteur des directoires. L'initiative

de la persécution vient d'en bas ; c'est au club que les listes de proscription vont être préparées, les administrations ne feront guère que les légaliser.

Les articles suivants règlent la manière de procéder. Les pétitions devront être signées par leurs auteurs s'ils savent signer. Si l'avis du district leur est conforme, le département devra prononcer la déportation dans les trois jours; sinon il a quinze jours pour les vérifier. L'arrêté de déportation (articles li, 12, 13) sera notifié à Tecclésiastique, avec ordre de sortir dans les vingt-quatre heures du district, dans les trois jours, du département, et dans le mois du royaume. Un passeport lui sera immédiatement délivré. Si le prêtre déporté n'obéit pas à l'arrêté, il sera (article 14) conduit à la frontière de brigade en brigade, à ses frais. Mais, s'il ne se laisse pas prendre :

M Art. 16. Ceux des ecclésiastiques contre lesquels la déportation aura été prononcée, qui resteraient dans le royaume après avoir déclaré leur retraite, ou qui rentreraient après leur sortie, seront condamnés à la peine de la détention pendant dix ans. »

Il faut à tout prix faire disparaître les prêtres non-conformistes; il faut que les populations n'en voient plus, et finissent ainsi par se conformer aux fantaisies antireligieuses de la révolution. Telle est la pensée qui, d'un bout à l'autre, a inspiré cet infâme décret. La peine de dix ans de détention sera bientôt changée : tout prêtre exerçant le culte catholique sera condamné à mort.

L'article 18 déclare que l'assemblée n'entend point, par ces dispositions, soustraire aux peines établies par le code pénal les ecclésiastiques non sermentés qui les auraient encourues ou pourraient les encourir par la suite. C'est logique : ces prêtres sont déportés par mesure administrative, parce qu'ils sont prêtres et ont repoussé l'église constitutionnelle, mais non pour un délit quelconque ; s'il est possible d'en relever un, si mince qu'il soit, contre l'un d'eux, on le condamnera, on le gardera en prison, puis on le déportera; comme cette déportation est administrative^ la rtgle non bis in idem ne peut être invoquée !

La responsabilité de cet horrible décret doit peser prin* <^ipalement sur le parti girondin, sur Yergniaud et Guadei

qui ront rédigé presque en entier, et sur Roland. Les jacobins Tout certainement accueilli avec enthousiasme, mais ils n'ont joué qu'un rôle secondaire dans sa discussion. Pour les girondins, ce décret n'était pas seulement une mauvaise action, ce qui ne les tourmentait guère, mais une faute et une lourde faute! Ils n'étaient nullement assurés de la sanction de Louis XVI, et son refus entraînait fatalement leur sortie du ministère et de grands changements dans la situation respective des partis. Les girondins n'ayant plus le ministère étaient fort exposés à tomber dans la servitude complète des jacobins : c'est ce qui arriva en effet. En outre, ce décret était de nature à exaller des passions qui pourraient bien se tourner contre eux ; ils no voulurent pas le comprendre! Girondins et jacobins déclaraient, avec un touchant accord, qu'il fallait se débarrasser du clergé out entier; mais ils différaient sur les moyens à employer: les girondins voulaient s'en débarrasser par la déportation, les jacobins parle massacre. Le 13 mai, au club des jacobins, Legendre demandait qu'on exterminât les prêtres catholiques :

« Que le prêtre réfractaire soit puni sévèrement, qu'il porte sa tôle sur Téchafaud ou son corps aux galères! qu'on s'abstienne de le déporter I S'il y a chez nous un insecte dont le venin est dangereux, il ne faut pas l'envoyer chez nos voisins. A Brest, il existe des bateaux qu'on appelle des maries-salopes ; ils sont construits de telle manière qu'ils sont remplis d'immondices lorsqu'ils vont en rade. Eh bien, arrangeons de môme les prêtres, et, au lieu de les envoyer en pleine rade, envoyons-les en pleine mer ; qu'elle les submerge même s'il le faut ; quand un cultivateur trouve une chenille, il la met sous son pied, »

C'est bien le système des noyades! Carrier s'est peut-être inspiré de ce discours. Il aurait été certainement en droit, après thermidor, de le rappeler à Legendre, qui était devenu alors l'un de ses plus violents accusateurs I

Le 28 mai, l'assemblée décréta que les religiejises qui voudraient continuer la vie commune seraient réunies dans les maisons les plus vastes. Loin de tenir les promesses qu'elle leur avait faites au début, la révolution rendait leur situation de plus en plus pénible. Des religieuses de tous les ordres allaient être entassées dans quelques maisons

OÙ elles seraient sans cesse tracassées par les autorités et bientôt traitées en prisonnières. Mais rassemblée voulait vendre un certain nombre de couvents, et surtout priver les catholiques des facilités qu*ils leur offraient pour leur culte dans un grand nombre de localités.

Les révolutionnaires, bien qu'ils eussent recours aux moyens les plus violents pour contraindre les catholiques à suivre Téglise constitutionnelle, témoignaient peu d'estime pour les prêtres de cette église, et ne négligeaient aucune occasion de battre en brèche les principes qu'elle se vantait de conserver. Us traitaient dédaigneusement son épiscopat, et encourageaient le mariage des prêtres. Le 13 mai, le prêtre Bernard (1) se présenta à la barre avec sa femme, et annonça son mariage à l'assemblée; il déclama contre l'hypocrisie et le fanatisme (ceci s'adressait au clergé constitutionnel) qui avaient voulu soulever le peuple contre une union si sainte, et raconta que les bons citoyens du faubourg Saint- Antoine, où il était prêtre, l'avaient soutenu et que, sur leur invitation, il était resté à son poste. Les honneurs de la séance furent accordés à ce nouveau ménage. Le 14, le curé de Saint-François, du Havre, dont Cahier avait parlé dans son rapport, vint aussi présenter sa emme à l'assemblée.

Les girondins ne se contentèrent point de blesser profondément la conscience de Louis XYI par leur décret contre les prêtres; ils résolurent de le mettre absolument à la merci du premier coup de main qui serait dirigé contre les Tuileries. Le 29 mai, deux jours après le décret sur les prêtres, ils firent voter, sous d'absurdes prétextes, la dissolution de la garde constitutionnelle du roi, et envoyèrent son commandant, le duc de Brissac, à la haute cour d'Orléans (2). Il devait être aussi égorgé à l'Orangerie de Ver-

(i) Ce fut lui qui, en qualité d'officier municipal, conduisit Louis XVI ^ l'éehafaud. Il fut exécuté après thermidor.

(2) La garde constitutionnelle était dévouée au parti de 89 : c'était <B erime irrémissible. Quoique faible, numériquement, elle pouvait re-

i7S CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

•sailles ! Le duc de Brissac avait donné des gages très sérieux à la révolution modérée, mais il ne faut pas oublier que les girondins faisaient une guerre aussi acharnée à Taucien parti constituant qu'à celui de Tancien régime, et que Lafayette était alors plus dénoncé, plus vilipendé dans le parti révolutionnaire que Maury et Gazalès ne Tavaient jamais été. La révolution avait marché; déjà elle écrasait les premiers triomphateurs de 89 ; non seulement elle les bannissait de toutes les fonctions, les dénonçait aux violences populaires, mais elle les emprisonnait à Orléans sous les prétextes les plus futiles !

Le licenciement de la garde constitutionnelle produisit une joie immense dans le camp révolutionnaire. Les Tuileries n'étant plus défendues que par la garde nationale, les meneurs comptaient bien les envahir sans peine, le jour qui leur conviendrait. Louis XYI sanctionna ce décret! II était donc complètement désarmé. Les révolutionnaires résolurent aussitôt d'organiser une armée contre lui. Le 3 juin, le ministre de la guerre, Servan, qui était tout dévoué aux girondins, proposa à l'assemblée, sans en avoir prévenu le roi et ses collègues, de former sous Paris un camp de vingt mille fédérés (1).

C'était une indigne trahison I L'assemblée vota cette

pousser encore une attaque des faubourgs : c*était encore un autre crime ! Les coalisés de rassemblée prétendirent qu*on y avait introduit des séminaristes, des gens qui n'avaient pas prêté le serment civique. C'était faux, mais, quand même cette accusation eût été fondée, il fallait ordonner une enquête et faire expulser les gardes admis illégalement. L'assemblée aima mieux agir envers cette garde comme envers le clergé : après avoir accusé sans preuves quelques individus, elle condamna le corps tout entier. La discussion fut très orageuse et la majorité montra la plus odieuse intolérance à Tégard de la minorité. Quadet, surtout, se distingua par la violence de ses discours. Froudière Tinvita « à parler en logicien et non en déclamateur; » la gauche, qui était si prodigue d'insolences envers ses adversaires, poussa des cris de rage, se prétendit insultée dans la personne de Quadet, et envoya Froudière en prison pour trois jours à TAbbaye. (Débats et décrets, mai 1792, p. 478.)

(1) Servan s'était probablement entendu avec Tignoble Chabot, qui était venu d'avance faire des dénonciations insensées sur des projets d'enlever le roi et d'égorger les députés. En cas de non-réussite, on assassinerait le roi pour en rejeter Todieux sur les jacobins et l'assemblée. Vingt mille nobles et prêtres réfractaires étaient arrivés à Paris depuis le mois de février. Il fallait donc leur opposer vingt miUe fédérés! (Débats et décrets, juin 1792, pp. 36 et suiv.)

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proposition avec une précipitation tout à fait insolite. Ces Tingt mille fédérés devaient être recrutés par toute la France, à raison de cinq par canton, et être réunis à Paris pour le 14 juillet, à l'effet de former une fédération nouvelle; en réalité, pour devenir les janissaires de la gauche.

Le but des révolutionnaires était si évident, que le parti constituant et la bourgeoisie parisienne sortirent de leur torpeur et protestèrent énergiquement. Une pétition contre ce décret fut répandue parmi Ta garde nationale de Paris, et elle réunit en quelques jours huit mille signatures. Les révolutionnaires, girondins et jacobins, étaient dans une fureur épouvantable contre les pétitionnaires. Avoir signé cette pétition devint bientôt un titre de proscription. Les faubourgs s'agitaient; des orateurs de carrefour venaient jusque dans le jardin des Tuileries prêcher le renversement et l'assassinat du roi (1).

Louis XYI était décidé à refuser sa sanction à ce décret, comme à celui qui déportait les prêtres. Les ministres étaient divisés. Roland, Servanet Glavière voulaient absolu* ment lui faire sanctionner, et la persécution religieuse, et la formation d'une armée qui était évidemment destinée à le détrôner. Dumouriez, appuyé par Lacoste et Duranton, faisait trop bon marché de la liberté religieuse, et disait au roi que sa résistance aurait dû porter d'abord sur le serment (2), mais regardait le décret sur le nouveau camp comme un trait d'infâme perfidie de la part de ses coUë-

(1) Voici un passage d'un libelle contre Louis XVI qu'un orateur, nkonté sur une chaise, déclamait tout haut à la foule dans le jardin des Tiileries. « Le monstre emploie son pouvoir et ses trésors à s*opposer à la régénération des Français. Nouveau Charles IX, il veut porter dans Umte la France la désolation et la mort. Va, cruel, tes forfaits auront vs terme I Damions fut moins coupable que toi ; il fut puni des plus lK>mbles tortures pour avoir voulu délivrer la France d'un monstre, et toi, dont Tattentat est vingt-cinq millions de fois plus grand, on te Uiue rimpunité ; mais tremblez, tyrans^ il est parmi nous des Scsevola... »

(2) Dumouriez prenait quelques-uns des arguments de Roland et prétendait qu'il était trop tù^ et que le veto serait plus nuisible qu'utile an clergé. Bien des gens disaient comme lui à Louis XVI, pour le faire eéder, qu'il aurait dû d'abord refuser de sanctionner le serment et ^'il était trop tard. Et presque tous ces timides conseillers, au moment dn serment, Pavaient invité à sanctionner parce qu'il serait toujours temps de mettre son veto à des décrets plus violents !

gue9. Tous les jours des scènes violentes avaient lieu dans le conseil. Roland, exaspéré de cette résistance imprévue, écrivit alors au roi cette lettre restée si fameuse; bien qu*elle commençât par la promesse du secret, elle fut, par dépit, livrée à la publicité, et contribua puissamment à la chute et à la mort de Louis XYI.

Cette lettre contient les provocations les plus formefies i l'insurrection, pour le cas où Louis XVI refuserait de sanctionner les deux décrets. Roland a Taudace de soutenir que ce camp de vingt mille fédérés est nécessaire i la sûreté de Paris et des frontières. Ce vieillard stupide et yaniteuz s'imagine que tous ces démagogues des fauboui^s, tons ces fédérés, ne désirent renverser Louis XYI que pour être ensuite les dociles serviteurs de Roland de la PUtière et de sa coterie. Il veut absolument la déportation des prdtres.

« La conduite des prêtres en beaucoup d'endroits, les prétextes que fournissait le fanatisme aux mécontents, ont fait porter une loi sage contre les perturbateurs; que Votre Majesté loi donne sa sanction : la tranquillité publiqtie la réclame, et le salut des prêtres la soUicite. Si cette loi D*est mise en vigaenr, les départements seront forcés de lui substituer, comme ils font de toutes parts» des mesures violentes, et le peuple irrité y suppléera par des excès. »

Le salut des prêtres la sollicite I Ce niais déclare qu'ils seront égorgés par les jacobins si le roi ne consent à leur déportation. Cet odieux proscripteur a l'impudence de s'ériger en sauveur de ceux qu'il déporte! Mais, si les prAtrès courent risque d'être égorgés, dans quelques localités seulement, est-ce que la responsabilité n'en doit pas retomber sur lui-même et sur son parti, qui n'ont jamais cessé d'exciter contre eux les passions de la populace, de désorganiser la force publique, et de décourager les rares fonctionnaires désireux de faire leur devoir. Même eu supposant qu'il dise vrai, Roland est là, propriam allegans tur^ pùudinem. D'ailleurs cette déclaration, lancée publiquement dans un pareil moment, était un encouragement indirect aux égorgeurs.

Les proscripteurs espéraient venir à bout de la résistance de Louis XVI en lui répétant que s'il persévérait dans son veto, les prêtres n*y gagneraient rien ; et que, dans beau*-

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coup de localités, ils seraient assassinés. Le malheurenz monarque savait parfaitement que beaucoup de révolutionnaires voulaient les égorger, et que les girondins et ses ministres regarderaient au fond un pareil crime comme fort véniel ; il lui était facile de prévoir que les fonctionnaires choisis par eux, ou élus par leur parti, se montreraient tous à Fenvi plus incapables, plus inertes que jamais, si la vie des pr6tres était menacée, et les laisseraient égorger, tout comme ils avaient laissé fouetter les femmes ! L^argument de Roland, que les directoires suppléeraient à la loi repoussée par le veto, ne pouvait Tarrôter un seul instant, puisque tous les départements révolutionnaires avaient déjà fait ce dont Roland le menaçait. 11 savait que sa vie était, en cas de refus, aussi menacée que celle des prêtres. Mais il avait compris que ses ennemis, conduits par trois de ses ministres, voulaient le détrôner. Ce simple fait, que le décret sur le camp de vingt mille hommes était réclamé avec autant d*énergie que le décret de persécution, lui démontrait qu'en sacrifiant les prêtres il s'avilirait à ses propres yeux, sans désarmer la haine de ses ennemis. Il résolut donc de n'écouter que la voix de sa conscience et de braver tous les dangers.

On vit bientôt combien Roland avait été faux prophète. Après le 10 août, le fameux décret de persécution fut déclaré exécutoire, et les routes furent couvertes de prêtres s'acheminant vers la terre de l'exil. Cette déportation, qui, suivant Roland, devait faire leur salut, fut la cause directe de la mort d'un grand nombre. Plusieurs furent assassinés sur les chemins, d'autres furent par centaines entassés dans des prisons, qualifiées, pour l'exécution du décret, de lieux de dépôt, où les terroristes vinrent les égorger à leur aise. Et c'était le même Roland qui était alors ministre, et qui, croyant tout gagné parce que la persécution était décrétée, n'avait pris aucune précaution contre ces égorgeurs si nombreux et si féroces, d'après ses propres assertions I E«t les victimes ne furent en aussi grand nombre que grâce à son projet si humain , qui entassait tous les prêtres ensemble pour la commodité des égorgeurs I

La fête du Saint-Sacrement fut célébrée au milieu de cette e£Eroyable crise. Le 5 juin, le curé constitutionnel de

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Saint-Germain-rAuzerrois invita rassemblée à assister à la procession. Rassemblée constituante l'avait toujours fait; il était difficile à la législative de ne pas suivre son exemple. Son refus eût été très impolitique ; car tout le monde en eût conclu qu'elle avait l'intention d'abolir le culte constitutionnel. Les uns voulaient que l'assemblée tout entière se rendit à la procession ; les autres qu'elle envoyât une députation. Fauchet, qui voulait maintenir à l'égUse constitutionnelle son caractère d'église officielle, fit observer que la religion catholique étant celle de la majorité de la nation, le corps législatif devait suivre le vœu de cette majorité et venir en corps à la procession. L'assemblée décida qu'elle enverrait une députation ; mais, pour ne point gêner ceux de ses membres qui voudraient se rendre à cette cérémonie, elle décida que le matin de la fête elle ne tiendrait pas de séance.

La gauche de la constituante, à l'exception de Robespierre et de quelques députés regardés alors comme insignifiants, avait fait beaucoup d'hypocrisie en faveur.de l'église constitutionnelle. Les députés de la législative avaient presque tous, dans leurs départements, montré le même zèle pour le schisme ; mais cette comédie commençait à leur peser, et beaucoup de prètrophobes girondins et jacobins traitaient déjà avec un mépris mal dissimulé cette chétive église constitutionnelle, qui était encore beaucoup trop chrétienne pour eux. Brissot, dans le Patriote français^ félicita vivement l'assemblée de n'être point venue en corps à la procession et de s'être montrée plus philosophe que sa devancière.

« La religion da législateur, c'est le culte de Thumauité ; ses bonnes œuvres, ce sont de bonnes lois ; son paradis, c'est la patrie s'il la rend heureuse ; il est sûr de faire son salut s'il sauve l'état... Ce fut un spectacle étonnant pour un philosophe que de voir, Tannée passée, la troisième année de la liberté française, à la fin da dix-huitième siècle, dans la patrie de Yoltaii'c et de Rousseau , de voir, dis-je, le corps des représentants du pays assister à la procession d'une paroisse ; c'est un scandale I »

En province, les révolutionnaires faisaient encore de l'hypocrisie à propos de ces processions, parce qu'elles leur fournissaient l'occasion de vexer, de maltraiter même

les catholiques qui refusaient de s*y associer. A Paris, c'était différent; beaucoup d*entre eux ne se donnaient plus la peine de cacher leur mépris pour toutes les cérémonies religieuses. Les chefs du parti étaient assez embarrassés; s'ils donnaient pour mot d'ordre de contraindre tout le monde à donner des marques de respect aux processions constitutionnelles, ils s'exposaient à faire maltraiter, avec les catholiques, des révolutionnaires trop ardents qui feraient un vacarme épouvantable. Cette dernière considération détermina la municipalité à prendre, contre son habitude, un arrêté assez tolérant : elle décida, le 1*' juin, que, par respect pour la constitution qui accorde la liberté des cultes, « ne pouvant établir aucune imposition directe ou indirecte », elle n'ordonnerait pas aux citoyens de tendre ou de tapisser leurs maisons pour la procession, « cette dépense devant être purement volontaire et ne devant gtaer en aucune manière la liberté des opinions religieuses ». La garde nationale voulait, comme l'année précédente, faire cortège; la municipalité déclara qu'elle devait seulement veiller au maintien de l'ordre. Brissot, dans le Patriote français, loua beaucoup cet arrêté et le proclama très philosophique. Camille Desmoulins disait alors à Manuel, procureur de la commune : « Les rois sont mûrs, mais le bon Dieu ne l'est pas encore : notez que je dis le bon Dieu et non pas Dieu, ce qui est bien différent. » On voit que les meneurs du parti commençaient publiquement une évolution du schisme à l'antichristianisme , mais la masse en était encore aux démonstrations schisma tiques , et beaucoup de personnes n'osaient point s'exposer à ses violences. Aussi le nombre des maisons tendues ou tapissées fut-il assez grand. Du reste, ceux qui, devant les processions constitutionnelles, gardaient leur chapeau sur la tête, étaient maltraités par des hommes, dont quelques-uns peut-être suivaient les impulsions d'un zèle mal éclairé, mais dont le plus grand nombre allait bientôt profaner de la manière la plus ignoble les églises constitutionnelles et parodier les processions. On criait aux irrespectueux : CAapeau bas! A la lanterne! et souvent on les bousculait. Brissot se plaint, dans son journal, avec une exagération évidente, des violences dont certains révolutionnaires au-

raient été victimes. Le fougueux Legendre, qui avait voulu traverser une procession avec sa voiture, souleva contre lui rindignation publique, on cria ' « A la lanterne ! » On voulut le maltraiter, on le traita comme un catholique! Il a fait sur sa mésaventure, dans le Journal des jacobins, un récit pathétique et probablement fort exagéré. SU faut l'en croire, on lui aurait mis la baïonnette sur la poitrine :

« Je découvris mon sein sans pâlir; et je leur dis : a Frappez donc, si vous désirez mon sang ; ôtes-vous des défenseu*s de la patrie ou des brigands?» Ces messieurs font un mouvement comme 8*ib eussent voulu me frapper. « Eh bien, lenr criai-je, tirant de ma poche le livre de la constitution que je mets sur ma poitrine, enjs^glantez donc les droits de Thomme ! » Ma fermeté lenr en m. imposé, et ils se sont retirés. »

Ce petit discours et cette scène dramatique ont été évidemment fabriqués pour le journal. Il paraît encore, d'après son récit, que d*autres furieux se jetèrent sur lui, et qu'une femme les invita à le lanterner immédiatement. Toujours est-il qu'il fut conduit au comité de l'Abbaye, où l'ex-miniatre Duportail le fit mettre en liberté.

Les communautés religieuses qui exerçaient, le culte non -conformiste s'attendaient à des exigences odieuses et à des avanies à Foccasion de cette fête. Les curés constitutionnels voulaient faire entrer leurs processions dans leurs chapelles, afin de les vexer et de faire croire au peuple que la conscience était complètement étrangère à cette scission et que les non-conformistes ne formaient pas un culte véritable.

Les communautés avaient tout sujet de craindre que la populace recommençât encore à enfoncer leurs portes, à piller leurs maisons et à fouetter les religieuses. Leurs supérieurs avaient, quelques jours auparavant, déclaré aux autorités qu'ils n'entendaient pas être contraints à recevoir les processions des paroisses constitutionnelles, ni à tapisser leurs maisons , et avaient réclamé leur protection contre les violences de la populace. Le directoire enjoignit avec beaucoup de fermeté à la commune de maintenir le bon ordre et de faire respecter la liberté de conscience. EUle était plus que jamais disposée à persécuter les catholiques.

nuis 'non an profit des curés constitutionnels, et la journée se passa beaucoup mieux qu'on ne Tespérait.

Les prêtres des Missions étrangères faillirent pourtant

èlre maltraités par la populace. Poirée, curé intrus de Saint-

Solpice, voulait faire entrer sa procession dans leur maison

etlear chapelle. Le supérieur avait prévenu les autorités

qu'il lui fermerait sa porte.

« Puisque la constitution a décrété la liberté du culte religieux, tiens foulons en profiter; nous ne sommes pas de la même religion ^œ ces messieurs; nous n'allons point les troubler dans leur église, ^uHs nous laissent tranquilles dans la nôtre. »

Et la municipalité elle-même avait reconnu le droit de 1^^ communauté. Néanmoins Poirée conduisit ses adhérents réglise des Missions. Le guichet de la grande porte de la "Onr était alors ouvert; ceux qui étaient à la tête de la proion s'introduisirent par là dans la maison, firent ouvrir grande porte et entrèrent dans l'église. Mais la commuoté accourut et leur intima l'ordre de sortir. Poirée , qui i?ait espéré entrer par surprise, ne voulut point occaionner une scène scandaleuse , que certains prètrophobes ient capables d'exploiter contre lui , et rebroussa che- . La populace voulut ensuite envahir la communauté et ommettre ses excès habituels , mais cette fois la force pulique sut arriver à temps.

Le roi, justement irrité de la trahison de Roland et de ses deux acolytes , les renvoya, et essaya vainement de Du- "Mnouriez. Roland , Servan et Clavière résolurent d'en appeler à l'assemblée de la mesure très constitutionnelle que I3 ^■^i avait prise. Sur la demande de Guadet et de Vergniaud, elle décréta qu'ils emportaient l'estime et les regrets de la nation, et envoya la lettre de Roland aux quatre-vingt- ^^is départements. Dumouriez, pendant les trois jours de ^n ministère , fut accablé d'outrages qu'il accueillit avec *^ucoup de désinvolture. Il essaya d'obtenir la sanction ^Gs décrets ; mais le roi , qui se reprochait amèrement sa '^blesse au moment de la constitution civile, refusa éner- Siquement. Dumouriez donna alors sa démission, et, contre ^on attente, elle fut acceptée. T^e 17 juin, rassemblée créa ^He commission extraordinaire de douze membres, qui ser-

vit de modèle au fameux comité de salut public de la <:onvention.

On marchait à grands pas vers une révolution nouvelle qui allait écraser complètement les hommes de 89. Le véritable chef du parti constituant, La Fayette, fit alors un effort désespéré pour empêcher cette catastrophe. Du camp de Maubeuge, il envoya à l'assemblée une protestation très ferme contre les derniers agissements du parti révolutionnaire et les excès des jacobins, en lui donnant à entendre qu'il songeait à un coup de force. Gomme les révolutionnaires étaient déjà maîtres de la situation, cette campagne, engagée trop tard et avec beaucoup de maladresse, ne servit qu'à précipiter les événements (l).

La droite applaudit vivement à cette lettre, et la gauche entra dans une colère épouvantable. Yergniaud ouvrit le le feu. Guadet compara ensuite La Fayette à Gromwell. Hélas I la haine politique les avait amenés à surfaire singulièrement le pauvre général ! Les choses en étaient arrivées à ce point, lorsque le roi fit déclarer à l'assemblée qu'il opposait son veto aux deux décrets (2).

On sait comment le veto fut accueilli, quels bruits absurdes on fit circuler, et de quelle sotte crédulité la population fit preuve à son occasion. Aussi croit-on généralement que la journée du SO juin a été la réponse du peuple au refus de sanctionner les décrets. G'est une erreur complète.

La journée du SO juin était préparée depuis longtemps, on avait choisi cette date , parce qu'elle était l'anniversaire

(1) M. Mor limer Ternaux, qui est très favorable à La Fayette et à son parti, critique vivement la conduite du général. « Dans les temps de crise, on ne fait ni semonces ni menaces, on agit. Le manifeste du 16 juin eut des résultats aussi désastreux pour les constituants, que la déclaration de Pihiitz et le manifeste de Brunswick en eurent pour les royalistes... » {Histoire de la Terreur, t. I, p. 296.)

(2) La Fayette avait écrit au roi pour Tinviter à persévérer dans son double refus de sanction. Il avait bien compris la situation, malheureusement il n*avait ni Ténergie ni les talents nécessaires pour déjouer les complots delà gauche. « Persistez, sire, disait-il dans sa lettre, fort de Tautorité que l'assemblée nationale vous a déléguée, dans la généreuse résolution de défendre les principes constitutionnels envers et contre tous. Vous trouverez les amis de la liberté, tous les bons Français rangés autour de votre trône pour le défendre contre les complots des rebelles et les entreprises des factieux. »

du serment du jeu de paume. Tous les rôles étaient distribués à ravance ; on devait envahir les Tuileries et agir à l'égard du roi selon la réponse qu'il ferait aux sommations de rémeute. Le 16 juin, avant que le veto fût déclaré, le Polonais Lazouski, capitaine de canonniers dans le faubourg Saint-Antoine , où les conspirateurs tenaient leurs conciliabules , était venu annoncer insolemment à la municipalité qu'une manifestation armée aurait lieu le 20. Santerre et Alexandre dirigeaient le mouvement, et leurs peines furent bien payées , car Alexandre reçut plus tard douze mille livres pour le zèle dont il avait fait preuve au 10 août, et Santerre obtint quittance d'une cinquantaine de mille livres qu'il devait à la ferme générale. Bien d'autres jacobins austères surent, comme eux, faire d'excellentes affaires pendant la Terreur.

Le maire Pétion devait, comme son prédécesseur Bailly, devenir la victime des révolutionnaires après avoir été leur idole. Mais en juin 1792, sa popularité était au comble. Bertrand de Molleville l'a très bien qualifié « un niais coquin M. U joua en malhonnête homme un rôle double, mais sans aucune adresse, sans jamais faire lamoindre illusion(l).

11 n'entre pas dans notre plan de faire le récit de cette fatale journée du 20 juin, où, suivant Manuel, « le bonnet rouge honora la tête du roi ». Mais comme le refus de sanction du décret de persécution lui servit de prétexte, nous devons rappeler le rôle que jouèrent dans cette émeute les principaux persécuteurs. Ce jour-là, les deux chefs de la

(1) Un seul trait suffira pour faire connaître Thomme sur lequel la faTeur populaire s'était indignement égarée :

« On ne saurait, dit M. Mortimer Ternaux, trop étudier ce type de l'avocat de province enivré de ses succès nu présidial de Chartres... Mais ce qui peut le mieux donnpr une idée de son incroyable outrecuidance, c*e8t le récit qu'il a donné du retour de Varennes... Ce vaniteux et ridicule officier municipal insinue que cette sainte, que l'on appelait Madame Elisabeth, a voulu le séduire et jouer avec lui le rôle de Circé; il parle de cette femme si pure et si chaste en des termes qu'on croirait empruntés aux passages les plus erotiques de la Nouvelle Hélotse.., » {HÙtoire de la Terreur, t. J, p. 82. Ce document est reproduit, p. 347.) Nous ajouterons que quand même cette énorme sottise ne se trouverait pas dans le récit de son voyage à Varennes, le style de cet écrit et les réflexions saugrenues dont il est rempli suffiraient amplement à prouver que ce favori du peuple et de la petite bourgeoisie parisienne, tant vanté par Ut girondins, n'était, à tout prendre, qu'un pauvre sot.

182 CONSTITUTION CIVILE DU CLEaGÉ.

municipalité, Pétion et Manuel, brillèrent par leur absence; elle trouva moyen de légaliser l'émeute par un arrêté qui permettait aux citoyens de tous uniformes et de toutes armes de marcher vers l'assemblée, la garde nationale à leur tête. Enfin l'Assemblée elle-même, sur la demande de Lasource et de Yergniaud , eut l'indignité d'admettre dans son enceinte, en violation delà loi (1), la foule ignoble qui se préparait à envahir les Tuileries.

Cette vile populace défila pendant plus d'une heure devant l'assemblée en poussant les cris les plus hideux. Deux hommes portaient au bout d'une pique,runune vieille culotte, avec cette inscription : Vivent les sans culottes, et l'autre un cœur de veau tout sanglant avec cette devise : Cceur d^aristo^

(1) Il était tout à fait illégal de recevoir des députations armées; cependant, la constituante et la législative ne s'étaient pas fait scropiule d*en recevoir un certain nombre. Vergniaud fit valoir ce précédent, en disant avec une impudence admirable : « On ne peut supposer à ces citoyens des intentions mauvaises. « Et il invita rassemblée à tourner la loi de cette manière : « Si des citoyens sans montes viennent à votre barre vous demander de défiler eji armes, comme vpus n'avez pas reikieé cette faveur aux autres, vous ne pouvez la refuser à ceux-ci. » Autrement on 8*ezposait à renouveler la scène sanglante du Champ-de-Mars ; Guadet insista pour l'admission des faubourgs et se moqua des scrupules de ceux qui voulaient leur faire déposer les armes. Les pétitionnaires armés furent introduits et infligèrent à l'assemblée un discours d*Huguenin, soigneusement préparé dans la jacobinière du faubourg Saint- Antoine : il était rempli d'excitations à l'émeute et au massacre.

«... Quel malheur cependant pour des hommes libres qui vous ont transmis tous leurs pouvoirs, de se voir réduits à la cruelle nécessité de tremper leurs mains dans le sang des conspirateurs. Il n'est plus temps de le dissimuler, la trame est découverte, l'heure est arrivée. Le $ang coulera, et l'arbre de la liberté que nous allons planter fleurira en paix. »

u ... Nous nous plaignons enfin des lenteurs de la haute cour nationale : vous lui avez remis le glaive de la loi ! Qu'attend-elle pour Tappesantir sur la tète des coupables? La liste civile aurait-elle encore ici quelque influence? Aurait-elle des criminels privilégiés qu'on puisse impunément soustraire à la vengeance de la loi ? Forcera-t-on le peuple à se reporter à l'époque du 14 juillet, à reprendre lui-même ce glaive, à venger d'un seul coup la loi outragée et à punir les coupables et les dé» positaires pusillanimes de cetteméme loi,,.. ? » {Débats et décrets, juin. 1792, pp. 269 à 271.) Louis XVI, dans ce discours, était comparé à Catilina, et les députés du parti constituant invités à rejoindre les émigrés à Coblentx.

Lors de l'invasion du 20 Juin, les girondins montrent absolument, à l'égard du roi^ la même hypocrisie et la même déloyauté, que plus tard Barère et le comité de salut public lors de l'invasion du 31 mai, qui était cette fois dirigée contre eux.

craie. Iss Vergniaud, les Guadet, les Lasource, qui faisaient entrer tous ces misérables^ devaient, moins d*un an plus tard^ les voir revenir, pour leur faire subir à leur tour le sort de Louis X¥I.

Après avoir traversé le jardin, la toi^rbe révolutionnaire envahit le Carrousel, puis les Tuileries, sans rencontrer aucune résistance. Mats ses menaces, ses fureurs, ne purent arracher aucune concession au monarque si honteusement trahi, et par l'assemblée, et par les autorités chargées de veiller au maintien de Tordre. La calme et sereine dignité, le courage froid et impassible de Louis XYI devant les envahisseurs, ont contraint à Tadmiration, môme des révolutionnaires très accentués.

Les girondins, en facilitant l'invasion des Tuileries, espéraient que Louis XVI, intimidé par les brigands, rappellerait Roland et ses acolytes et sanctionnerait les décrets. Désr honoré par sa faiblesse, abandonné par ses derniers amis, Une serait plus alors qu'un mannequin entre leurs mains. Leur déception était complète 1 Ils n'avaient rien obtenu de ce qu'ils^ voulaient, et de plus la dignité et le courage du roi avaient produit une impression profonde. Tous les hommes d'ordre étaient indignés à un tel point, qu'un retour de Topînion publique ne paraissait pas impossible.

Les girondins avaient absolument besoin d'une revanche éclatante. Us se mirent aussitôt à faire d'impudentes apologies de la journée du 20 juin, à dénoncer de prétendus complots de la cour, de La Fayette et des constitutionnels, .et à demander plus impérieusement que jamais la sanction des deux décrets. La conduite des jacobins et de la populace qu'ils dirigeaient s'explique aisément, mais celle des girondins est sans excuse.

tf Les girondins, dit M. Mortiiuer Teruaux, qui ont salué la première apparition de ce pouvoir nouveau, celui de la rue et de la foule irresponsable, apprendront bientôt à leurs dépens que s'il est écrit dans l'évangile du Christ : <( Celui qui tirera l'épée périra par Tépée », lliistoire a traduit les paroles du livre saint par cet immu^le loi de la politique humaine : « Celui qui appelle la rue à son aide périra par la rue (1). »

(i) HiMtoirt de la Terreur, t. l«r, p. 221.

Le 22 juin, l'assemblée, au lieu de rechercher les auteurs de rinvasiondes Tuileries, ratifia les demandes deTémeute; car elle ordonna aux ministres, après un violent discours de Guadet, de lui rendre « un compte général et par écrit, sous trois jours, des mesures qui ont été prises ou qui doivent Tôtre pour prévenir et arrêter les troubles excités par le fanatisme et garantir Paris en cas d'invasion du territoire français ». C'était reprendre à son compte le mot d'ordre des éiheutiers. Du reste, elle n'eut pour eux que des éloges. Elle était décidée à refuser avec mépris toute mesure proposée, en criant à la trahison, et à rendre la situation des ministres intenable, afin d'établir autour de la royauté une sorte de blocus parlementaire, jusqu'à ce que Louis XVI, à bout de forces , eût renoncé au veto. Elle reprenait avec des moyens moins odieux en apparence, mais peut-être plus sûrs, l'œuvre si misérablement avortée des énergumènes du 20 juin !

Les attentats de cette journée avaient excité une indignation générale, et l'excès du mal semblait avoir redonné an peu de courage aux partisans de l'ordre. Le parti constituant proclamait qu'un duel à mort était engagé entre lui et la société des jacobins. Beaucoup de naïfs étaient désabusés sur le compte de cette redoutable association , et l'un de ses membres, le député Delfau, avait, à la séance du 25, déclaré qu'il était bien plus urgent de la refréner que de faire exécuter les décrets contre les prêtres et sur le camp de Paris :

En prononçant un arrêt] de mort contre les corporations, vous avez oublié la plus étonnante, la plus dangereuse; je parle de ces deux cents sociétés patriotiques répandues dans tout le royaume et dans le centre de Paris : si elles ne sont point un gouvernement particulier dans l'empire, du moins elles forment une elTrayante corporation qni peut perdre Tétat. »

Interrompu un moment par de violentes clameurs, il persiste à occuper la tribune et continue ainsi.

« Les sociétés populaires sont un monstre politique qui ne peut exister dans un bon gouvernement. C'est dans leur sein que quelques séditieux, sous le masque du patriotisme, égarent la multitude. C'est là qu'on entend dire que les succès de nos généraux

sont plus à craindre que leurs revers, de peur qu'ils ne reviennent arec leurs légions triomphantes rétablir Tordre en France. »

Naturellement le courageux orateur reçut les huées de la gauche et des tribunes : et le soir même le club s*empressa de le rayer.

La réaction contre les excès du 20 juin devenait plus énergique. Le directoire se mit à examiner la conduite du maire et du procureur de la commune, et se déclara décidé à sévir s*il le fallait. De nombreuses administrations dépar« temenlales envoyèrent des protestations contre le 20 juin. La Fayette quitta son armée pour se rendre à Paris, et le Î8, il se présenta à la barre de l'assemblée pour protester énergiquement contre l'invasion des Tuileries et réclamer le châtiment des meneurs. La gauche était fort irritée de cette démarche. Par Torgane^de Guadet, elle contesta au général le droit de venir à Paris et d'adresser des pétitions à rassemblée. Hais la proposition de Guadet fut repoussée à une majorité de cent voix. Si les modérés avaient habilement profité des dispositions favorables de l'assemblée, ils auraient peut-être évité le 10 août. Malheureusement, les constitutionnels n'étaient pas plus prévoyants que leur chef. La Fayette fut accueilli avec le plus grand enthousiasme par une partie de la garde nationale , mais il était accouru sans avoir dans la tête aucun plan déterminé. On a reproché assez injustement à Louis XVI et à Marie-Antoinette d'avoir accueilli trop froidement le général et de n'avoir point profité de sa présence à Paris. Us avaient pourtant de trop bonnes raisons de se défier de sa capacité ; si La Fayette avait eu simplement quelques-unes des aptitudes d'un chef de parti, les choses n'en seraient jamais arrivées à un tel point. La démarche qu'il vint faire à Paris après k 20 juin prouvait sans doute ses bonnes intentions et son dévouement à la monarchie constitutionnelle, mais, eu même temps, elle faisait paraître aux yeux de tous la vanité de la politique suivie jusqu'alors par le général et par sa coterie. Il était impossible au roi et à la reine de voir en loi un sauveur. Battu comme eux, et à bout d'expédients, il venait unir sa mauvaise fortune à la leur, et apporter au secours de la monarchie expirante une bonne volonté et une

186 CONSTITUTION CIVILE DU CLbiRGé.

incapacité également incontestables. La Fayette pouvaitr il être autrement accueilli aux Tuileries ? 11 avait eu le tort de prendre tout à fait au sérieux sa popularité éphémère, et en avait triomphé vis-à-vis de la cour avec fort peu de ménagement et quelquefois même de courtoisie; il avait ainsi amassé des rancunes qui se donnaient alors libre carrière, puisquUl était devenu aussi impopulaire que les plus zélés parlisans de Tancien régime.

La cour était sans doute fort mal disposée pour La Fayette : cependant, s'il lui eût .été possible de compter sur son énergie et sur ses talents, la nécessité lui aurait fait surmonter toutes ses répugnances. Elle se serait, du reste, jetée dans les bras de n'importe quel général capable d'abattre les jacobins et de profiter de sa victoire. Si Dumouriez^ qui était bien plus révolutionnaire que La Fayette, avait été à sa place, Louis XVI lui aurait certainement donné carte blanche, et la monarchie constitutionnelle aurait pu être sauvée ^1).

La Fayette et ses amis pensèrent un instant à faire une démonstration énergique dans Paris avec la meilleure partie de la garde nationale; mais, en supposant qu'elle se levât, et c'était peu vraisemblable, que lui ferait-on faire? Rien n'était arrêté. Us conçurent également le projet beaucoup plus pratique de se porter sur le club des jacobins et de le fermer de force. Mais les révolutionnaires modérés n'étaient pas même capables d*un pareil coup de main. Depuis le commencement de la révolution , ils avaient constamment laissé les exaltés, la populace descendre dans la rue, et lorsque l'émeute était victorieuse, ils venaient se mettre à la tête du mouvement et cherchaient à le régula* riser à leur profit. Mais, depuis quelque temps, leur armée refusait de leur obéir ; ils étaient perdus dans la foule et complètement désorientés. Ces gardes nationaux qui ap-

(1) La Fayette sentait combien Dumonriez lui était supérieur, et comme général, et comme homme politique, et le détestait profondément. Dans sa lettre à rassemblée, il le dénonça presque aussi violemment que Roland. Pour le malheur de la France, les constitutionnels, qui criaient tant après la cour et les émigrés, étaient tout aussi exclusifs. Eux seuls devaient suffire à sauver la France et la constitution ; ils ne reconnaissaient point de talent à droite ou à gauche de leur coterie.

NOUTËLLE PHOSCRIPTION DU CLERGÉ. 187

plaudissaient La Fayette avec tant d'enthousiasme, n'osèrent point risquer Tattaque, peu dangereuse pourtant, du club des jacobins ; et le général revint tristement auprès* de son armée après avoir écrit une nouvelle lettre à rassemblée. Le soir même de son départ, les jacobins brûlaient son effigie au Palais-Royal.

Les ministres remirent à la commission des douze les rapports que rassemblée avait exigés d'eux. Cette commissioUf voulant faire un tableau général de la situation du royaume, divisa son travail en deux parts, et les confia à deux rapporteurs appartenant à des partis différents. Mais le rapport du modéré Pastoret n*est modéré que relativement a celui du montagnard Jean Debry. Pastoret glissa légèrement sur les événements du 20 juin et s'abstint de les blâmer ; il reprit les accusations contre les prêtres, qui étaient à la mode dans le parti constituant lors de Tinstallation de la constitution civile, et déclara qu'il ne fallait plus souffrir auprès de la personne du roi « des hommes qui, loin de prêter le serment civique, ont par leurs écrits hUuphémé la constitution et cherché à le tromper par une opposition sacrilège de la constitution et de la loi ». Ainsi le roi ne devait plus avoir le droit de recourir à des prêtres de son choix. Le parti révolutionnaire voulait toujours qu'il se confessât et communiât constilutionnellement. Puisque le salut de la patrie exigeait que tous les catholiques eussent recours aux prêtres constitutionnels, il était naturel que le roi ne jouît d*aucun privilège, et fût, au contraire, obligé de donner l'exemple.

Pastoret fit, en outre, des déclamations vraiment jacobines contre les réfractaires , et déclara qu'une loi répressive devait être portée contre eux et que probablement le roi la sanctionnerait. Malgré toutes ces concessions, la gauche, mécontente de quelques attaques contre les sociétés populaires, voulut refuser l'envoi de ce rapport aux quatre-vingtr trois départements; il fallut une discussion et un vote pour qu'il obtînt ce salùfecU qui était accordé d'ordinaire avec tant de facilité.

Le montagnard Jean Debry, dans un rapport très catégorique, proposa à l'assemblée de déclarer la patrie en danger.

Le 3 juillet, on annonçait un mouvement de retraite de

Luckner. Suivant l'habitude constante des révolutionnaires, la gauche de rassemblée s'empressa d'exploiter les mauvaises nouvelles de la guerre pour dénoncer et calomnier ses adversaires politiques et faire décréter des mesures révolutionnaires à rintérieur. Ce fut Yergniaud qui, dans un discours resté célèbre, se chargea de cette triste t&che, et provoqua un mouvement qui devait bientôt écraser son parti tout entier. Ce jour-là, il semble s'être étudié à démontrer aux admirateurs de beau langage qu'on peut très bien, avec une admirable éloquence, être un politique à courte vue et un calomniateur impudent : il sonna, avec une vigueur incomparable, le tocsin de 10 août, on pourrait presque dire, le tocsin du 31 mai.

C'est contre Louis XYI lui-même que le discours de Yergniaud est dirigé.Gependant les prêtres ne sont pas oubliés :

c( Le roi, dit-il, a refusé la sanction de votre décret sur les troubles religieux. Je ne sais si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre encore sous les voûtes du palais des Tuileries. »

Mirabeau parlait de la Saint-Barthélémy pour faire voter la persécution religieuse. Avec la même hypocrisie, Yergniaud réclame la proscription du clergé tout entier, en affectant de redouter une Saint-Barthélémy au moment où ses coalisés en préparent une véritable !

Pendant ce temps-là, les ministres de Louis XYI perdaient tout à fait la tête et lui faisaient sanctionner un décret qui, en réalité, reprenait celui du camp des vingt mille fédérés! Pour désarmer complètement l'élément révolutionnaire modéré, l'assemblée vota la dissolution de l'état-major de la garde nationale de Paris et des grandes villes de province : il ne restait plus qu'à fixer le jour du coup de main î La fameuse scène du baiser Lamourette ne fut qu'un intermède comique. Pendant que l'assemblée favorisait ouvertement les émeutiers du 20 juin et préparait le 10 août, le département seul faisait son devoir et suspendait de leurs fonctions Pétion et Manuel ; mais ces deux traîtres furent rétablis par l'assemblée, et le directoire, complètement découragé, donna sa démission. Le il juillet, l'assemblée déclara la patrie en danger, et la France tout entière fut livrée aux

violences révolutionnaires. A partir de ce jour, Louis XVI fut réellement déchu.

Les girondins, après avoir déchaîné la révolution contre lui, ouvrirent un instant les yeux à l'évidence, et craignirent d'être emportés par le torrent. Ils se méfiaient avec raison de leurs alliés. Un simulacre de royauté qu'ils exploiteraient à leur guise leur semblait préférable à une république qui, demain peut-être, serait confisquée parles jacobins. Louis XYl pouvait être contraint d'abdiquer, et ils seraient alors maîtres absolus de la France pendant une longue régence. Dans cette pensée, ils entrèrent en négociations secrètes avec les Tuileries, à la grande indignation des montagnards qui voyaient clair dans leur jeu et devaient plus tard en tirer une vengeance effroyable. Ils hésitèrent un instant. S*ils avaient renoncé à la déportation du clergé et rompu avec les jacobins pour se liguer avec Louis XVI et les modérés, ils auraient sauvé la monarchie constitutionnelle et leurs têtes avec elle. Là encore, la persécution religieuse fut la pierre d'achoppement. Louis XVI ne leur demandait ni de rétablir l'Église dans son ancienne «ituation ni même d'abolir Téglise constitutionnelle, mais seulement de ne pas déporter en masse le clergé catholique, et de le laisser sans biens, sans traitements, jouir seulement de la même liberté que les protestants et les juifs. Us cédèrent encore à leur monomanie persécutrice, revinrent àMarat et à Robespierre, triomphèrent avec eux, et reçurent par eux leur récompense.

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