CHAPITRE VI
§ I. Après le 10 août, la commune usurpatrice devient maîtresse absolue de Paris. — Elle fait arrêter les prêtres. — On commence à spolier des églises. — Le 14 août, rassemblée substitue à Taneien serment civique imposé aux prêtres, celui de liberté et d'égalité. — Discussion sur le point de savoir s'il est licite. — Au fond, la question n'est paa très importante, car le prêtre qui prêtera ce serment sera néanmoins proscrit, 8*il reste catholique. — Décret du 26 août contre les prêtres, encore plus rigoureux que celui du 27 mai. — Il chasse de France le clergé paroissial tout entier.
§ II. Redoublement de persécution en province après le 10 août. — Application rigoureuse des décrets de déportation. — Prêtres massacrés. — Assassinats de M. Duportail à Belléme, du chanoine Fardeau à Trojes. — Horrible supplice de M. de Saint-Martin.
§ III. Danton prépare les massacres. — Ses manœuvres pour le mainlien de la commune à Thôtel de ville. — L'assemblée se laisse continuellement duper par lui.
§ IV. Journées de septembre. — Massacre des prêtres du dépôt. — L'abbé Sicard. — Massacres des Carmes. — Les derniers prêtres sauvés par l'intervention de quelques gardes nationaux. — Massacres de l'Abbaye et du séminaire de Saint-Firmin. -^ Conduite inepte et odieuse de Roland. — Salaire payé aux égorgeurs. — Préméditation des massacres.
Dès le lendemain du 10 août, la commune usurpatrice de Paris, qui a réduit l'assemblée législative à n'être plus désormais qu'une chambre d'enregistrement, régularise et amplifie singulièrement le régime de terreur qui, depuis quelque temps déjà, pesait sur le pays. Les révolutionnaires foulent impudemment aux pieds les droits qu'ils ont proclamés les plus saints. Us avaient invoqué le grand principe de la liberté individuelle : à peine sont-ils au pouvoir, qu'ils font une multitude d'arrestations arbitraires, et emplissent
les prisons, en attendant qu'ils les vident par le massacre.
Ils avaient à grand bruit proclamé individuelle la responsabilité des fautes et des crimes. La commune, aussitôt après le 10 août, propose de saisir, à titre d'otages, les femmes et les enfants de ceux qu'elle persécute. M"* de La Fayette, rendue responsable de la fuite de son mari, est arrêtée et emprisonnée.
Us avaient exalté la liberté de conscience, et ils déportent le clergé. Après avoir abusé scandaleusement du droit de pétition, ils proscrivent les signataires de pétitions qu'ils déclarent anticiviques.
Les nouveaux souverains de Paris avaient longtemps déclamé contre les commissions extraordinaires et les chambres ardentes ; ils n'ont rien de plus pressé que de réclamer rinstitution d'un tribunal extraordinaire, sans formes protectrices, et d'enlever aux prévenus le droit de se faire défendre par des avocats autres que ceux à qui ils auront décerné un certificat de civisme.
Le secret des lettres est violé en plein soleil , la liberté de la presse n'est pas plus respectée. Déjà les jacobins avaient l'habitude de venir saccager les presses et piller les bureaux des journaux qui leur déplaisaient. Après le 10 août, ils suppriment tous les journaux royalistes , arrêtent leurs rédacteurs comme empoisonneurs de l'opinion publique et, sans respect pour la propriété, confisquent leurs presses et les donnent gratuitement aux journalistes patriotes (1).
Les intrus qui ont, dans la nuit du 10 août, envahi l'hôtel de ville, sont les rois du jour; ils tiennent la législative sous leur dépendance et lui font voter tout ce qu'ils veulent. Le lendemain du 10 août, lorsqu'il n'y a plus même l'ombre d'un danger, certains meneSrs, entre autres Robespierre qui s'était prudemment tenu à l'écart, viennent les renforcer et préparer avec eux à l'hôtel de ville les décrets que l'assemblée doit rendre.
Le 11 août, cette assemblée asservie déclare que les officiers et soldats suisses , avec tous ceux qui ont été arrêtés, sont placés sous la sauvegarde du peuple français , et qu'ils
(i) Le« girondins profitèrent aussi de ce pillage : les presses de Tabbé Royoïi forent données à Gorsas.
Si 8 CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
seront mis en jugement. La commune publie le décret avec ce commentaire significatif :
« Peuple souverain, suspends ta vengeance ; la justice endormie reprendra aujourd'hui ses droits. Tous les coupables vont périr sur Téchafaud! i>
Ainsi les vaincus du 10 août étaient condamnés d*avance, leur jugement déclaré une formalité inutile, et la commune les vouait à Téchafaud. Les égorgeurs ne comprirent que trop bien. Dès que rassemblée eut rendu ce décret, qui contenait en germe, la création du tribunal révolutionnaire, Pétion, enfin libéré de son arrestation simulée, vint promettre, au nom de la nouvelle commune, obéissance aux décrets de rassemblée. Celle-ci, pour prix de cette soumission apparente, lui accorda un subside de huit cent cinquante mille livres par mois, et, ce qui est bon à noter, ce subside devait remonter au 1*' janvier 4792. La commune insurrectionnelle commença donc par recevoir six millions comme une sorte d'indemnité d*entrée en campagne. A quoi fut employé cet argent, dont il n'a jamais été rendu compte? Dieu seul le sait.
Le 11 août, sur le rapport de Guadet, rassemblée détermine les formes de Télection. des membres de la convention. L'élection est maintenue à deux degrés, mais la distinction entre les citoyens actifs et non actifs est supprimée. Pour être électeur du premier degré , il faudra simplement être Français, âgé de vingt et un ans, domicilié depuis un an, vivant de son revenu, et de son travail, et ne pas être en état de domesticité ; les assemblées primaires sont convoquées pour le 26 août, les assemblées électorales pour le 1*' septembre. *•
L'assemblée avait, le jour môme du 10 août, destitué les juges de paix de Paris qui avaient fait leur devoir contre les émeutiers ; le lendemain, elle investit les quarante-huit mille municipalités de France du droit exorbitant de rechercher les crimes « qui compromettent soit la sûreté extérieure, soit la sûreté intérieure de l'État et dont l'accusation est réservée à l'assemblée nationale. » Tout dépositaire de la force publique, et même tout citoyen actif, peut conduire devant la municipalité, un homme fortement soup-
çonné d'être coupable d*un délit contre la sûreté publique. La liberté, la vie même des citoyens étaient ainsi abandonnées à la violence des haines privées et des passions révolutionnaires. A Paris surtout, oh cet immense pouvoir était exercé par des hommes de sac et de corde^ la tyrannie la plus efiEroyable allait peser sur tous les citoyens, et la commune, déjà beaucoup trop puissante, allait devenir mattresse absolue, et sans Tombre de contrôle, car elle avait su se débarrasser du département. L'assemblée soumit d'abord ce conseil à la réélection. Mais la commune commença par inviter les sections à ne pas procéder au scrutin, puis envoya à rassemblée une députation conduite par Robespierre pour la sommer de retirer son décret, ce qu'elle fit, après avoir subi une insolente allocution du futur tribun. La comaiune contraignit aussi rassemblée à revenir sur un décret formel qui avait assigné Thôtel du ministère de la justice, sur la place Vendôme, comme résidence à Louis XYI et sa famille, et fit transférer au Temple les augustes prisonniers. L'assemblée avait décrété immédiatement la formation d'une cour martiale pour juger les prétendus auteurs de ce que les jacobins appelaient les crimes du 10 août. Mais, le 15, elle avait renvoyé devant la haute cour d'Orléans, Bamaveet Alexandre Lameth, et avec euxDuportail, Duport du Tertre, Bertrand de Molleville, Montmorin, Tarbé, anciens ministres de Louis XYI, qui ne pouvaient être inculpés à propos du 10 août, même en y mettant la meilleure volonté du monde. Les jacobins voulaient un véritable tribunal révolutionnaire, sans pouvoirs limités ; ils refusèrent de composer la cour martiale, et revinrent conduits par Robespierre, demander avec menaces un tribunal investi de pouvoirs bien plus étendus; l'assemblée céda lâchement, et ainsi fut décrété le tribunal qui a gardé dans l'histoire le nom de tribunal du 17 août (1).
(1) Brissot fat chargé du rapport. Avec la maladresse et l'impré- ▼ojiiiee dont les girondins firent toujours preuve, il proposa de supprimer, comme on le demandait, le recours en cassation pour les crimes potitâqnes, mais de ne pas accorder de juges spéciaux. Les girondins ne t'aperçurent point qu'ils cédaient sur le point le plus important et qo'îU s*enleTaient le seul moyen d^empécher les illégalités les plus odiîeascs. Mais la commune ne transigeait pas. Le 17, eUe envoya des péCitîofinairet et on officier municipal annoncer à rassemblée qu'à minuit
Une nouvelle loi supprima la procédure, et le 21 août, la guillotine commença à fonctionner.
Que faisaient les départements pendant ce temps-là? Beaucoup hésitèrent d*abord, mais Tinutilité de leurs protestations contrôle 20 juin les avait découragés. Quelques-uns protestèrent pourtant, mais ils se soumirent bien vite. La Fayette essaya d'organiser une résistance armée à Sedan. D*accord avec les conseils du département, il fit arrêter les trois commissaires envoyés par l'assemblée. Mais son armée ne voulait pas ou n'osait pas marcher : elle avait, d'ailleurs, peu de confiance dans la capacité de son général, et les autorités locales furent bientôt prises de peur. Dans toute la France, le parti constituant montra aussi peu d'énergie que Louis XYI et s'abandonna lui-môme. La Fayette fut réduit à passer la frontière afec quelques officiers.
La commune, débarrassée de toute crainte de ce côté, ne songea plus qu'à s'affermir dans sa dictature et à répandre le sang. Marat ne cessait de prêcher le pillage et le meurtre. La commune lui avait, par faveur, donné une tribune spéciale dans la salle de ses séances, et il soufQait à ses membres les motions les plus frénétiques. Tribunal d'exception, police inquisitoriale, écrits sanguinaires, tout tendait alors à déblayer le chemin devant les septembriseurs.
La commune avait institué un comité de surveillance chargé de recevoir les dénonciations. On lui donna aussitôt le nom significatif de comité cTexécution. Son premier soin fut de remplir les prisons de prêtres insermentés.
Le soir même du 10 août, la législative s*empressa de déclarer lois de l'État les décrets frappés du veto royal. Ainsi l'atroce décret du 27 mai allait être exécuté. Aussitôt les révolutionnaires parisiens, sans même suivre la marche prescrite par ce décret, arrêtèrent un grand nombre d'ec-
le tocsin sonnera, la générale battra et le peuple tout entier se lèyem pour la seconde fois. Une seconde députation fit des menaces semblablés ; alors rassemblée, sur la proposition de Héraut Séchelles, créa des juges spéciaux.
LES MASSACRES DE SEPTEMBRE. îîi
clésiasUques. Le club de Paris donna immédiatomont pour mot d'ordre à ses affiliés de répandre dans toute la Franco que les prêtres insermentés s'étaient, le 10 août, déguisés en Suisses et avaient cherché à massacrer les révolutionnaires (1). On répandit des contes semblables à ceux qui avaient soulevé récemment la populace de Dijon; on prétendit que plusieurs prêtres avaient été tués en défendant les Tuileries, que le père Lenfant, prédicateur du roi, et deux autres ecclésiastiques avaient été pris dans une fausse patrouille et mis à mort. Le fait était parfaitement faux : quant au père Lenfant, il ne fut pas assassiné le 10 août, mais le 3 septembre. 11 était vrai pourtant que plusieurs individus avaient été égorgés le 10 août sous ce prétexte, et parmi les têtes qu'ils promenaient au bout de leurs piques, les vainqueurs de cette journée montraient, d'un air de triomphe, celle de Tabbé Ringard, curé de Saint-Germain TAuxerrois, mais ils mentaient sur le nom de leur victime, car ils se rencontrèrent avec Tabbé Ringard qui venait demander son passeport aux autorités. Ils lui surent naturellement le plus mauvais gré d'être encore en vie, et le malheureux ecclésiastique faillit être assassiné par les brigands qui se vantaient de lui avoir coupé la tète, et ne voulaient pas en avoir le démenti.
Le 11 août, la section du Luxembourg fit une perquisition ; 3^ Dulaa, archevêque d'Arles, fut arrêté, ainsi que MV de La Rochefoucauld-Bayers, évêque de Beauvais, et son frère révèque de Saintes. Les trois prélats furent, en compagnie de quarante-six ecclésiastiques, conduits devant la section qui siégeait an séminaire de Saint-Sulpice, et de là aux Carmes,après avoir été accablés d'avanies. Rien dans ce couvent, cooTerti en prison, n'était préparé pour les recevoir, et Ton ne sejiressa point de leur apporter les meubles le» plus mdispensâmes. Os dorent passer deux nuiU sur des chaises.
La seule section des Thermes de Julien, paraît-il, refusa de £ûre la chasse aux prêtres. Toutes les autres *emprei>ïèreiil dutûitr U secUon du Luxembourg, et firent conéoire ea prâoo on çrand nombre d'ecclésiastiques-
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M^ de Beausset, évêque d'Alais, cité devant sa sectioi rappela la tolérance dont il avait usé à Tégard des calv tes de son diocèse et Tinvita à Timiter. Un des commi res attesta la vérité de ce qu'il avançait, et la section, heureusement n'appartenait pas au parti le plus violet mit en liberté. Il échappa ainsi au massacre de septen Plus tard il fut repris et jeté en prison.
Le décret du 27 mai permettait de déporter les réfra res sur la demande de vingt citoyens actifs ; rien n' plus facile que de trouver vingt dénonciateurs jacol: cependant les révolutionnaires ne trouvèrent plus ceti assez expéditive, et réclamèrent la déportation collée sans aucune formalité. La commune se réservait de sin fier encore, en substituant à la déportation générale r< gement en masse.
Aussitôt après le 10 août, l'assemblée, qui ne crai] plus de veto, s'était remise à persécuter avec plus d'aï que jamais. Le 13, sur le rapport de Vincent, les costi religieux furent abolis, et les ministres du culte ne fi plus autorisés aies porter que dans l'exercice de leurs i tiens. Un membre demanda qu'à la première contravei les ministres du culte catholique fussent privés de la m de leur traitement et ceux des autres cultes punis co tionnellement. En cas de récidive, la peine de la dép tion serait infligée aux ministres des deux catégories. ( bon répondit que l'assemblée venait de prêter sermei maintenir l'égalité et qu'elle ne pouvait prononcer une p différente pour chaque culte. 11 fut décrété, sur sa dema que cette contravention serait punie d'une peine pécun prononcée par la police municipale. Gambon fit déc: aussi que les ex-religieux qui ne ^prêteraient point seri ne recevraient pas de pension.
Dans la môme séance, pour mieux exciter les espritî annonça à l'assemblée que la municipalité de Rouen, i tée hostile à la révolution du 10 août, avait acheté pièces de canon, trois mille fusils, et qu'à Rouen on fi apprendre texercice à cinq mille prêtres.
Le 14, Lacroix proposa de convertir en canons tou; monuments en bronze qui se trouvaient dans les église PariSi Thuriot demanda que cette proposition fût étei
& toutes les églises de France, et rassemblée s'empressa de la voter.
La commune fut naturellement ravie de ce décret; elle donna bientôt Tordre de fondre tous les crucifix, tous les lutrins des églises, de ne laisser que deux cloches par paroisse, et de porter à la Monnaie tous les objets en argent qui se trouvaient dans les sacristies et même sur les autels. Déjà sous prétexte de subvenir aux nécessités de la guerre et sous le masque du patriotisme, les iconoclastes insultent à la religion et trouvent moyen de satisfaire à la fois leur fanatisme antireligieux et leur cupidité par la profanation et la destruction des objets qui servent au culte.
On vit alors, non seulement à Paris, mais au sein de la législative elle-même, des scènes dignes du temps du culte de la Raison. Ainsi, le 28 août, les jacobins se présentent à la barre apportant une statue de saint Roch en argent :
M Les diverses confréries, disentrils, formaient dans Tempire un des anneaux de cette chaîne sacerdotale par laquelle le peaplc était esclave; nons les avons brisés et nous nous sommes associés à la grande confrérie des hommes libres. (Applaudissements.) Nous avons invoqué notre saint Roch contre la peste politique qui a fait tant de ravages en France. Il ne nous a pas exaucés. (Applaudissements réitérés.) Nous avons pensé que son silence tenait à sa forme, nous vous rapportons pour qu'il soit converti en numéraire (applaudissements), il concourra sans doute sous cette forme nouvelle à détruire la race pestiférée de nos ennemis. (Applaudissements réitérés.) (Débats et décrets, p. ii3).
L'assemblée vote, eu outre, Timpression de cet ignoble discours.
Une partie de la population de Paris, qui s'était laissé abuser au sujet de la constitution civile, mais qui gardait encore un reste de foi religieuse, fut profondément indignée de ces spoliations. 11 y eut des rassemblements autour des églises, et Manuel crut nécessaire de lancer une proclamation dans le grand style révolutionnaire.
• Le premier des cultes^ c^est la loi^.. c'est le besoin même du peuple qui a provoqué la suppression des cloches superflues, de ces cloches qui, pour flatter Torgueil des riches ennemis de l'égalité jusque dans les tombes, troublent le sommeil du pauvre... »
Cette fois, le peuple eut Tesprit de ne pas se laisser pren-
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dre à ces flagorneries révolutionnaires, et ne trouva point que régalité fût blessée parce que le son des cloches appelait aux offices tous les paroissiens riches ou pauvres. Alors la commune donna l'ordre de recourir à la force pour procéder aux spoliations, et d'expulser des tours les personnes qui voulaient s'opposer à Tenlèvement des cloches.
Le 14, François de Neufchâteau réclama la vente par petites portions des biens des émigrés , afin d'attacher les paysans à la révolution. On venait de dépouiller en partie les temples de l'église constitutionnelle, un député proposa à l'assemblée de lui imposer par force le mariage des prêtres. Lejosne lui dénonça un libelle intitulé Instruction piu- (orale sur la continence des ministres de la religion, par M. Gratien, évoque de la Seine-Inférieure. 11 prétendît que beaucoup de citoyens , dans les campagnes surtout, avaient été fanatisés par ce libelle, et qu'un curé avait failli devenir victime de la fureur de ses paroissiens, « parce qu'il avait été assez vertueux pour prendre femme ». 11 demanda que Gratien fût poursuivi et que tous les ministres du culte « qui publieront des écrits contraires aux droits de l'homme et aux lois » fussent punis et privés de leur traitement. L'assemblée fut un peu embarrassée de cette demande; elle la renvoya néanmoins au comité de législation. Elle était, au fond, très mal disposée pour l'église constitutionnelle, et désirait maintenant imposer le mariage des prêtres, mais elle redoutait d'aborder franchement une question aussi grave. La convention elle-même hésitera longtemps avant de la trancher dans le sens de la persécution. Le lendemain 15, ces hommes qui déportaient le clergé paroissial tout entier afin de soutenir la constitution civile, mettaient en accusation ce môme Barnave qui lavait établie avec Mirabeau et Robespierre, et appelé avec tant de violence la persécution sur le clergé réfractaire.
Le 14 août, l'assemblée prit une décision extrêmement importante. Elle décréta que tout Français recevant traitement ou pension de l'État, en serait privé, s'il ne prêtait dans la huitaine devant sa municipalité le serment suivant:
« Je jui-e d'ôti^e fidèle à la nation et de maintenir la liberté et^ l'égalité, ou de mourir en la défendant. »
Pour les nombreux ecclésiastiques qui recevaient une pension, ce décret avait une importance capitale, car il changeait le serment exigé par la loi du 27 mai, déclarée exécutoire le 1 0 août. Ils se demandèrent immédiatement s'ils pouvaient, en conscience, prêter ce nouveau serment. Les conséquences d'un refus systématique de tout le clergé pouvaient être très graves pour la religion. D'abord, les ecclésiastiques non déportés seraient privés de leurs dernières ressources ; mais le refus du serment de liberté et d'égalité devait entraîner une conséquence bien plus importante : il fallait, dans ce cas, s'attendre à la déportation en bloc de tous les ecclésiastiques qui refuseraient ce serment, et lai religion serait peut-être complètement perdue en France, faute de prêtres. Au contraire, si ce serment était prêté, les optimistes espéraient que tout au moins la persécution ne serait pas aggravée, et que la fraction du clergé restée en France pourrait, en attendant des temps meilleurs, exercer le ministère à la dérobée, et empêcher les populations d'oublier leurs principes religieux.
De très bons esprits dans le clergé se montraient fort efflrayés des conséquences d'un refus, et soutenaient, en outre, que ce serment pouvait être prêté sans blesser la conscience. En effet, le premier serment civique, restreint au civil, que beaucoup d'ecclésiastiques orthodoxes avaient prêtée et que le clergé tout entier aurait prêté si la constitoante s'en était contentée, revenait tout à fait au même. Sans doute les mots de liberté et d'égalité effrayaient les esprits, à cause de l'épouvantable abus que les vainqueurs du tO août en faisaient tous les jours; mais le serment de les maintenir n'est pas de maintenir les abus qu'on peut en faire. Il faut, disait-on, se reporter au sens naturel et littéral d'un serment pour l'apprécier, c'est lui qui forme la matière du serment. Un sens particulier et criminel peut y être attaché par celui qui le propose, mais il ne vicie point le serment et ne le rend point criminel. De même, si le sens littéral était criminel, le serment ne serait pas licite, quand bien même l'autorité qui l'exige n'aurait aucune intention manvaise.
On objectait que, en prêtant ce serment, on ratifiait indirectement l'acte violent du 10 août, qui avait détrôné le roi et
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violé la constitution. Ceux-là môme, qui ne blâmaient point la constitution politique et avaient offert de lui prêter serment, se trouvaient mis en demeure de sanctionner son renversement. On n'était pas habitué, alors, aux changements continuels de dynastie et de constitution, et Tidéede reconnaître par un serment un changement aussi violemment opéré, n'effrayait pas seulement les consciences timorées, mais beaucoup [d'esprits très dégagés des préjugés de Tancien régime. Ceux qui croyaient ce serment licite répondaient qu'il ne s'agissait point d'une question de foi, que rien, sans doute, n'excuse un serment sur la foi dont l'objet est mauvais, mais qu'en matière civile il en est autrement^ et qu'on n'est pas obligé de souffrir le martyre plutôt que de reconnaître une puissance illégitime.
On leur répliquait que tout serment doit avoir un objet fixe et déterminé, et que la généralité des termes du serment proposé engage en raison de l'extension indéfinie dont ses termes sont susceptibles. Et cette extension était donnée aux termes de liberté et d'égalité dans le langage révolutionnaire. N'en tirait-on pas tous les jours les conséquences les plus imprévues, et les plus odieuses? Du reste, si l'on considérait la législation nouvelle dans son ensemble, il était impossible de ne pas voir très clairement que les révolutionnaires étaient décidés à détruire en France la religion catholique, et qu'ils voulaient faire servir à ce dessein l'amour môme de la liberté et de l'égalité, qu'ils déclaraient toutes deux inconciliables avec le catholicisme. Du reste» les adversaires du serment de liberté et d'égalité reconnais-» saient que les censures prononcées contre celui de la consti* tution cinle ne pouvaient être invoquées contre le nouveau serment, etqu'on ne devait pas demander àceux qui l'auraient prêté une rétractation solennelle ; cependant, ils soutenaienf généralement que, dans ce cas, il fallait manifester son im probation par sa conduite.
Presque tous les évêques qui étaient encore en France leurs collègues réfugiés à Constance, l'archevêque de Pari et M*' de La Luzerne, évèque de Langres, le célèbre ab) Émery, les deux tiers des docteurs de la Sorbonne , des s^ piciens, des oratoriens, et la majorité du clergé de nombre diocèses, tinrent le serment du 14 août pour licite. Lésé
ques de Poitiers, Châlons, Gap, Meaux, Sisteron, réfugiés à Fribourg, ainsi que Tévêque de Lausanne, administrateur de Besançon, le condamnèrent. Uarchevôque d'Embrun, les évoques de Vence et de Clermont, réfugiés à Soleure, le condamnèrent également, et dans beaucoup de diocèses on refusa de le prêter. Plusieurs évêques s'abstinrent de traiter cette question ; Tabbé Maury fit des efforts infructueux pour faire condamner ce serment par la cour de Rome.
Mais la loi du 26 août ôta bientôt tout intérêt pratique à la prestation ou au refus de ce serment. En vertu de cette loi, les prêtres exceptés de la déportation, quand bien même ils auraient prêté le serment, étaient déportables au gré des corps administratifs, ou sur la dénonciation de six citoyens s'ils exerçaient le culte. Ainsi, peu importait le serment : dès qu'une fois on voulait agir en prêtre, on était sûr d'être déporté. Les révolutionnaires poursuivaient l'abolition du culte ; aussi toute lacune dans les lois de persécution étaitelle immédiatement comblée. Avec eux, il n'y avait pas d'échappatoire possible. D'ailleurs, il était quelque peu naïf de croire qu'un serment aussi vague détournerait les prêtrophobes, alors plus exaltés que jamais, de décréter la proscription du clergé tout entier. Le décret du 27 mai, depuis qu'il était exécutoire, leur paraissait tout à fait anodin.
En province, ils l'avaient appliqué malgré le veto ; depuis que le veto était levé, ils renchérissaient sur lui.
Le 15, le département d'Ille-et- Vilaine annonçait à l'Assemblée qu'il venait d'emprisonner encore des prêtres. Le 17, l'assemblée recevait des administrateurs provisoires du Yar une lettre datée de Toulon, du 14 août, dans laquelle ils lui annonçaient qu'ils avaient pris des mesures extraordinaires, que le salut de la chose publique commandait impérieusement que les prêtres insermentés fussent déportés, que les lettres suspectes fussent ouve7*tes à la poste; que les journaux incendiaires fussent brûles publiquement. Us prétendaient justifier ces mesures par la lettre d'un fonctionnaire public nommé Lesurre, qui prétendait, mais toujours en répétant deson-dit, et ayant soin de ne rien affirmer, qu'un massacre était organisé : <( que deux mots du guet avaient été indiqués » ; il déclarait, toutefois, ne connaître que le second. Mention
honorable fut décrétée (1). Les jacobins profitèrent de la circonstance pour demander que rassemblée fît comme le directoire du Yar et déportât les prêtres. Lequioio demanda que tous les départements fussent autorisés à les déporter. Gambon déclara qu'il ne fallait plus de mesures partielles, mais une proscription générale. L'assemblée applaudit, décréta le principe de la déportation, et chargea la commission extraordinaire de lui présenter une rédaction. Les prêtrophobes Tattendaient avec impatience : à la séance du 33, Larivière la réclama en leur nom :
« L'assemblée nationale, dit-il, s*est occupée de la conservation des monuments des arts. C'est un beau spectacle, sans doute, que celui des chefs-d'œuvre de nos plus célèbres artistes , mais le plus intéressant, le plus précieux, le plus utile que vous puissiez offrir au peuple, c'est le départ des prêtres réfractaires. (Applaudissements.) Si vous ne pouvez pas supporter plus longtemps la vue des emblèmes de la tyrannie, je ne conçois pas comment vous supportez depuis si longtemps la vue des auteurs fanatiques de nos discordes intérieures, la vue des maux, des désastres que tous les jours ils occasionnent. (Applaudissements.) Je demande qu'on fasse à l'instant le rapport sur le mode de leur déportation, car chaque instant de retard est un véritable assassinat. » (Vifs applaudissements.) {Débats et déa*ets, n« 330, p. 6.)
Il est à regretter, pour Thonneur du parti girondin , que cet ignoble discours n'ait pas été prononcé par quelqu'un des égorgeurs de septembre. 11 fut décidé que le rapport serait présenté le lendemain. A la séance suivante, Gambon pressa l'assemblée d'en finir. Marans déclara que, au point de vue des élections de la convention, il était indispensable de déporter les prêtres.
« Des curés aristocrates d'abord dispersés par la crainte osent déjà rentrer dans leur paroisse, et travailler à nous donner de mauvais électeurs : il faut que la déportation soit signifiée avant le 28. »
Les électeurs devaient être nommés le 36, et les députés le 3 septembre. On voit combien cette question des élections préoccupe les révolutionnaires. On propose de déporter tout simplement du jour au lendemain cinquante mille prêtres afin de faciliter les élections ; et les jacobins
(1) Débats et décrets, août 1792, p. 238.
vont organiser d'épouvantables massacres pour faire élire les leurs à Paris et dans plusieurs villes. A la séance du soir, Lacroix réclama encore la déportation des prêtres :
« De peur que, se glissant dans les assemblées du peuple, ils ne portassent sur rélection des députés à la convention nationale leur influence pestilentielle... (On a beaucoup applaudi.) Occupons-nous des finances, occupons-nous des armées, mais avant tout, chassons, chassons les prêtres (i) !... » (Les applaudissements ont redoublé.)
Le parti révolutionnaire est admirablement caractérisé par Tun des siens ; sa devise, c'est la prêtrophobie avant tout, avant la patrie. Pourtant les réfractaires ne sont pas adniis à voter, mais on redoute néanmoins leur influence. L'assemblée passe à la discussion. Benoiston propose d'expulser tous les réfractaires dans le délai de quinze jours. Gambon veut qu'on les déporte dans la Guyane française, où l'agriculture
manque de bras. Les tribunes applaudissent avec transport.
Lacroix appuie sa proposition :
M II faut débarrasser la France de cette peste publique, mais il ne faut pas blesser la morale des nations en les envoyant empoisonner nos 'Voisins. Du reste, en les transportant en Guyane, ils ne perdront pas Tespoir de revenir en France, s'ils ne sont pas incurables : c'est une espèce de séminaire où nous les envoyons. »
Cloye, cultivateur d'Eure-et-Loir, s'indigne de ce langage:
« Il n'y a guère que quinze jours que vous avez juré de mainteiûr la liberté et l'égalité, et aujourd'hui vous voulez prononcer une peine rigoureuse contre des gens qui n'ont fait, en refusant le sennent, que ce que la loi leur permettait de faire. Vous punissez des gens pour la liberté de leur opinion comme des criminels de ièse-nation. Au moment de terminer notre carrière, ne nous avilissons pas par une loi atroce rendue si précipitamment. »
Reboul parle aussi contre le projet. Depuis le 10 août, les membres les plus éminepts de la droite avaient absolument renoncé à la lutte. Cette fois, le nouveau projet contre les prêtres est combattu par quelques-uns de ces girondins, si prêtrophobes, si furieux du veto apposé à leur décret de persécution. C'est qu'ils commencent à s'inquiéter des résultats de leur victoire du 10 août. L'assemblée s'est suicidée en convoquant une convention : à Paris, la commune
(1) Débati et décrets, 331, p. 25.
usurpatrice du 10 août est maîtresse absolue, elle brave ouvertement la législative, elle bafoue les Yergniaud et les Brissot^ et tient leur ami Pétion tout à fait à Técart. Maintenant , les girondins se méfient des demandes de leurs anciens al- . liés, et redoutent de les voir exploiter contre eux leur commune victoire. Aussi le ministre protestant Lasource combat éloquemment la motion de Gambon :
« Je m'étais imposé la loi de ne jamais prendre la parole quand il s'agirait de religion et de prôtres, étant moi-même prôtre d'une antre religion. Cependant, je parlerai dans ce moment, et sans doute ma parole ne sera pas suspecte. Je dis que, si vous avez le droit de chasser de France tous les individus qui troublent la paix, du moment où vous les avez dépouillés des avantages du pacte social, il ne vous est pas permis de leur dire : « Vous irez là! » Une fois sortis de la société, ils sont livrés à eux-mêmes, et puisqu'ils ne sont plus citoyens français, ils iront où ils voudront... Mais dans quel pays propose-t-on de les envoyer? Faut-il vous rappeler que, sous Louis XV, douze mille Français envoyés pour peupler la Guyane y périrent? Dans ce moment, quelques milliers d'habitants blancs et noirs ne peuvent y trouver leur subsistance ; ils sont obligés d'avoir recours aux lies voisines , et c'est dans ce pays qu'on propose c
de transporter cinquante à soixante mille prêtres ! Ce serait eo
voyer ces malheureux à la moi*t : au nom de l'humanité, au nom^i de la justice, je demande la question préalable sur la proposiUoim de Cambon. »
Vergniaud, qui s'est montré si ardent contre les prètres^^ combat cette loi nouvelle, parce qu'elle enveloppe dans lasi même proscription l'innocent et le coupable. Pourtant, nf ^ Yergniaud, ni Lasource ne défendaient la liberté religieuse, s 11 fallait, suivant eux, s'en tenir à la loi du 37 mai, ou adop-c ter le projet de Benoiston qui exilait les prêtres. Ils de-^ mandaient seulement un peu moins de barbarie dans Isf manière de persécuter, et se bornaient à proposer TeWl ai#JE lieu de la déportation en Guyane. Mais, en réalité, ils proo' scrivaient le culte catholique en France aussi complètemenjs' que les énergumènes jacobins. Gambon revint à la tribune» J réclama encore la déportation en Guyane , et déclara qu^i^M ne s'opposait nullement à ce qu'on pourvût à la subsistanc:>^ des déportés :
« Qu'on leur donne des vivres, des femmes même, mais qu' nous en débarrasse et qu'ils ne soient plus à craindre. »
A ce moment, la commune, ainsi que beaucoup de députés jacobins, et Gambon peut-être, s'apprêtaient à se débarrasser des prêtres d'une manière encore plus expéditive.
Fauchet parla dans le même sens que Vergniaud , mais les jacobins firent voter le décret suivant :
«f L'assemblée nationale, considérant que les troubles excités dans le royaume par les ecclésiastiques non sermentés est une des pre* miëres causes des dangers de la patrie ; que, dans un moment où tous les Français ont besoin de leur union et de leur force pour repousser les ennemis du dehors, elle doit s'occuper de tous les moyens qui peuvent assurer et garantir la paix dans l'intérieur : décrète qu'il y a urgence.
« Art. 1*'. Tous les ecclésiastiques qui, étant assujettis au serment prescrit par la loi du 27 novembre 1790 et celle du i5 avril i79i ne l'ont pas prêté, ou qui, après l'avoir prêté, l'ont rétracté, et ont persisté dans leur rétractation, seront tenus de sortir dans huit jours hors des limites du district du département de leur résidence, et dans quinzaine hors du royaume : ces différents délais courront du jour de la publication du présent décret. »
Le parti de la persécution a écrasé tout ce qui lui faisait obstacle. L'assemblée ne parle plus maintenant de serment civique, comme dans les décrets frappés de veto ; elle abandonne cette misérable équivoque , et donne complètement raison à ceux qui ont soutenu que ses décrets du 29 novembre et du 27 mai punissaient l'opposition à la constitution civile. Le refus de serment à cette constitution schismatique est puni de la peine du bannissement.
Chaque prêtre (article 2) recevra, au chef-lieu du district, un passeport avec son itinéraire :
« Art. 3. Passé le délai de quinze jours ci-devant prescrit, les ecclésiastiques non sermentés qui n'auraient pas obéi aux dispositions précédentes, seront déportés à la Guyane française. Les directoires de district les feront arrêter et conduire de brigade en brigade aux ports de mer les plus voisins qui leur seront indiqués par le conseil exécutif provisoire ; et celui-ci donnera, en conséquence, des ordres pour équiper et approvisionner les vaisseaux nécessaires au transport desdits ecclésiastiques. »
Les prêtres absolument sans ressources recevront (art. 4) trois livres par journée de dix lieues jusqu'aux frontières.
« Art. 5. Tout ecclésiastique qui serait resté dans le royaume après avoir fait sa déclaration de sortie et obtenu passeport, ou
qui rentrerait après être sorti, sera condamné à la peine de détention pendant dix ans. »
Cet article a pour but d*emp6cher l'exercice du culte catholique, il frappe beaucoup moins le prêtre que le peuple chrétien. 11 faut que les prêtres insermentés soient punis de peines draconiennes s'ils reviennent en France détourner les fidèles de l'église schismatique. A cette peine de dix ans de détention, déjà si exorbitante, seront bientôt substituées successivement dix ans de fers et la mort.
« Art. 6. Tous autres ecclésiastiques non sermentés, sécaliers et réguliers, prêtres, simples clercs, minorés ou frères lais, sans exception ni distinction, quoique n'étant pas assujettis au serment par les lois des 27 novembre 1790 et i7 avril i79i, seront soumis à toutes les dispositions précédentes lorsque, pcar quelques actes exU^ rieurs, ils auront occasionné des troubles venus à la connaissance des corps administratifs^ ou lorsque leur éloignement sera demandé par six citoyens domiciliés dans le même département, »
La loi, dans sa première partie, conserve la distinction faite par les constituants entre les prêtres dits fonction* naires, et les non fonctionnaires, entre le clergé des paroisses et les membres des chapitres, les prêtres sans fonctions et les religieux. Ayant pris pour prétexte de la proscription le refus du serment de 1790, elle ne peut logiquement sévir contre ceux qui n'ont pas été appelés à le prêter. Déporter à la fois cinquante mille individus, c'est déjà beaucoup pour commencer! Mais on veut abolir le culte catholique : il faut donc empêcher qu'il ne soit exercé clandestinement par cette fraction du clergé , laissée provisoirement en France. Tout prêtre de cette catégorie qui fera quelque acte du culte, sera censé, par là même, avoir occasionné des troubles, et deviendra déportable au gré des corps administratifs, oui de six jacobins si les administrateurs sont trop modérés. Ainsi, uu comité de six prêtrophobes pourra, dans chaque département, faire expulser tous les prêtres qui lui déplairont, car l'assentiment des autorités n'est plus exigé comme dans les décrets frappés de veto. La législative expulse franchement les deux tiers du clergé ; elle se fie au zèle des jacobins pour proscrire le reste en détail, et elle leur en fournit les moyens. Il n'y a point d'exception en faveur de ceux qui ont prêté le serment de liberté et d'égalité du 14 août : ce
serment leur conservera leurs pensions, mais ils n'en seront pas moins déportables sur la demande de six prôtrophobes, s*ilsse souviennent de leur caractère sacerdotal.
Les infirmes, dont les infirmités seront légalement constatées, et les sexagénaires ne seront pas déportés , mais retenus au chef-lieu du département, « dans une maison commune, dont la municipalité aura Tinspection et la police » (art. 8 et 9).
Le but des persécuteurs ne serait pas complètement atteint, si les insermentés sexagénaires ou infirmes pouvaient encore de temps en temps exercer leur ministère à leurs risques , ou simplement, par des conversations particulières, détourner les fidèles du schisme et de l'irréligion. Cette dernière disposition prouve, de la manière la plus péremptoire, que la législative en veut moins aux prêtres qu*à la religion elle-même. Par respect humain, elle n'ose pas exiler les vieillards et les infirmes. Ils seront entassés dans une prison commune, livrés à des geôliers insolents, et à des municipaux dont la méchanceté raffinée est encore plus odieuse que la grossière brutalité de leurs agents.
L'article 10 déclare que les prêtres frappés par cette loi n'en seront pas moins poursuivis aux termes du code pénal, si leur conduite y donne lieu. Les directoires des districts feront des états des prêtres déportés ou sortis , qui seront transmis au ministre de l'intérieur et à l'assemblée (articles 11, 12). 11 est probable que certains districts ne firent point ces tableaux, ou ne songèrent point à les envoyer au gouvernement. Il est aussi fort possible que les persécu teurs aient détruit intentionnellement une grande partie do ces documents , car on ne trouve aux archives nationales qu'un très petit nombre de tableaux, et il est tout à fait impossible de faire une statistique un peu complète des prêtres exilés par ce décret du 26 août. Nous pouvons seulement, d'après des documents conservés aux archives, indiquer approximativement le nombre des bannis dans quelques départements et districts.
Ainsi, dans le département de la Gorrèze, pour le district de Tulle, vingt et un prêtres, dont sept curés et quatre vicaires,reçoivent des passeports de déportation : dix-neuf vont en Espagne , deux en Savoie ; trente prêtres du district de
Brives, dont dix curés et dix vicaires, partent pour TEspagne.
Le district de Roanne, dans le département de Rhôneet-Loire, délivre des passeports à trente-cinq ecclésiastiques, dont onze curés, neuf vicaires, deux sous-diacres, un clerc minoré : presque tous vont en Savoie.
Le district dlssoire (Puy-de-Dôme) fait partir neuf prêtres, dont six curés, deux \icaires, un professeur. Us vont en Savoie ou en Suisse.
Le district de Rieux, dans la Haute-Garonne, expulse onze prêtres ; celui de Muret, vingt-deux : ils partent tous pour l'Espagne.
Le district de Châtillon, dans llndre, donne des passeports à quatre curés et à trois vicaires : quatre vont à Nantes, pour s'embarquer, les trois autres vont à Genève.
Dans le département de la Vienne , le district de Poitiers fournit une liste de soixante et onze prêtres, dont trenteneuf curés et onze vicaires, et encore paraît-elle incomplète! Le district de Civray exile seize prêtres, celui de Montmorillon vingt-trois, celui de Lusignan six.
Le district d'Autun donne des passeports à trente-sept prêtres, il constate, en outre, que trois infirmes doivent rester. Dans le même département de Saône-et-Loire, le district de Bourbon-Lancy inscrit sept curés et un vicaire, trois curés sexagénaires restent : déjà cinq ecclésiastiques étaient partis auparavant, et le district avait délivré des passeports à quatre prêtres qui lui étaient étrangers. Celui de Gbâlons renvoie quatre-vingt-onze prêtres, dont quarante-sept curés et vingt vicaires. Le district de Màcon en expédie trentehuit, dont trente curés, quatre vicaires, quatre professeurs. Celui de Marcigny, onze curés, un vicaire, un religieux; tous ces ecclésiastiques vont soit en Suisse, soit en Savoie.
Le district de Saint-Junien (Haute-Vienne) annonce l'expulsion de quatorze prêtres : dix autres sont également proscrits, mais il ne garantit pas leur départ.
Le premier consul demanda à chaque département la liste des prêtres de son ressort, déportés soit par la législative, soit par la convention, soit par le directoire. Thibaudeau, préfet de la Gironde, envoyait le 29 prairial an VIII, au ministre de la police, une liste des prêtres qui avaient obtenu des passeports dans la commune de Bordeaux, du
15 juillet au 4 septembre 1792. Cette liste porte deux cent trente- trois noms (1).
Les départements envoyèrent alors, pour la plupart, des listes très incomplètes, ou bien comprenant tous les déportés, sans distinguer les époques, ou bien indiquant seulement certaines catégories. Il est donc impossible, même par les documents fournis après le 18 brumaire, d'établir une statistique certaine. Mais, comme la proscription de 1792 fut la plus nombreuse, on peut lui attribuer, tout au moins dans la plupart des départements , soit la moitié , soit les deux tiers des prêtres proscrits pendant toute la révolution. Il ne faut pas oublier quejle nombre des passeports fournis par les administrations, est toujours inférieur à celui des ecclésiastiques frappés par la loi du 26 août. En effet, bien des prêtres se cachèrent pour rester en France ; parmi ceux qui prirent des passeports, beaucoup sortirent, de France ostensiblement, et rentrèrent ensuite pour y exercer leur ministère en cachette.
Nous avons déjà montré que, bien avant le 10 août, le
clei^é était déjà proscrit en masse dans un grand nombre
de départements. Aussitôt après la chute de Louis XYI,
beaucoup d'administrations, qui avaient eu jusqu'alors des
scrupules de légalité, se mirent en devoir d'enfermer les
prêtres ; celles qui avaient déjà pris des arrêtés contre eux
leur firent la chasse avec une ardeur nouvelle : dans un
grand nombre de localités, les révolutionnaires se ruèrent
sur le clergé , sans aucun ordre des autorités. Le décret du
26 août ne fit guère que légaliser les violences jacobines.
A Rennes, où beaucoup de prêtres étaient déjà internés, les
révolutionnaires, immédiatement après le 10 août, fermèrent
les portes pour empêcher leurs captifs de s'évader, et leur
adressèrent des menaces de mort. Le 14, au moment de
l'tppel nominal, ils les entassèrent, au nombre de deux
cent cinquante, dans l'abbaye de Sainte-Mélaine. Les mal-
beoreux étaient empilés dans des cellules trop étroites, on
leur donna seulement un certain nombre de paillasses, et
beaucoup durent coucher sur le pavé. On les gardait avec
ce luxe de précaution et cet étalage militaire habituels aux
(1) Arekives natwnaU», FVIL
236 CONSTITUTION CrVILR DU CLERGÉ.
révolutionnaires, lorsqu'ils n'étaient point exposés à se battre : des canons étaient braqués surTabbaye, ordre était donné aux gardes nationaux de tirer sur les prêtres qui se montreraient aux fenêtres du côté de la ville. Pendant la nuit , ces gardes nationaux venaient faire des perquisitions dans leurs prisons et les accabler d'injures.
Le département du Morbihan fit enfermer les réfractaires dans la citadelle de Port-Louis par arrêté du 14 août. Le château de Nantes devint un véritable dépôt de réfractaires pour rOuest tout entier. Ceux de la Sarthe et de Maine-et-Loire y étaient conduits, liés deux à deux comme de grands criminels. Le 11 août, le conseil général de la Sarthe se rassembla ; le procureur général syndic déclara qu'il fallait couper toute communication entre la maison de retraite et les citoyens malheureux dont « le cerveau débite du poison que distillent l'hypocrisie et le charlatanisme », et le conseil décida qu'une garde sévère serait faite pour les empêcher de communiquer avec le dehors. Le 25 août, les jacobins excitèrent la populace contre les prêtres prisonniers, qui étaient alors au nombre de deux cent quarante, et leurs vies furent menacées. Le 30 août, un convoi de soixante-dix-neuf prêtres de la Sarthe fut expédié à Nantes avec des prêtres de Maine-et-Loire. Ils arrivèrent seulement le 14 septembre, et le 31, deux cent quatre prêtres furent embarqués sur la Didon, qui les mena en Espagne. Ils attestèrent avoir été bien traités par le commandant. Soixante autres prêtres furent embarqués sur le Français.
Les prêtres âgés et infirmes du département de Maine-et- Loire avaient été, conformément au décret du 36 août, enfermés ensemble à Angers. La garde nationale se fatigua bien vite du service de surveillance qui lui était imposé à leur occasion, et déclara emphatiquement aux autorités que son véritable rôle était de rétablir l'ordre et de défendre la république. Les révolutionnaires voulaient faire croire que la^patrie était en danger et quHs passaient leur vie à la sauver ; aussi dérangeaient-ils une troupe nombreuse pour surveiller des vieillards et des invalides. Le directoire accueillit cette demande. Ces vieux prêtres furent presque tous envoyés à Nantes l'année suivante, et noyés par Carrier.
Depuis le 30 juin, les révolutionnaires avaient égorgé un
certain nombre de prêtres et de suspects. La révolution du iO août, comme on le pense bien, ne fit qu'exciter davantage leur fureur.
Les jacobins du département de TOrne se signalèrent par leurs exploits. Le 16 août, à la Ghapelle-Moche, M. Gaspard de Milet, laïque, frère d'un prêtre insermenté et frappé par les décrets, traversait tranquillement la place publique. Il est assailli par une troupe de furieux qui lui crient : « Oii est donc ton frère? Vous êtes tous deux des fanatiques, des aristocrates! » Un misérable lui donne un coup de hache dans le dos; il tombe. Les autres l'achèvent à coups de bâton et déchirent son cadavre.
L'abbé Duportail, prêtre très zélé, et très odieux aux révolutionnaires parce qu'il avait fait rétracter un curé constitutionnel, avait été obligé de se réfugier à Bellesme. Le 17 août, il est dénoncé par un misérable dont il avait été le bienfaiteur, traîné sur la place publique et sommé de prêter le serment constitutionnel. Il refuse, et reçoit le martyre à l'instant.
M. de Saint-Martin, vicaire à Putanges, s'était réfugié à Lacourbe, chez son frère. Une troupe de révolutionnaires envahit sa maison le 18 août, et injurie sa belle-sœur qui refuse de le livrer, lui coupe les cheveux,maltraite toutes les personnes delà maison, et parvient enfm à s'emparer de lui. Ils le traînent dans un moulin,où ils s'établissent et, durant toute lanuit, l'accablent d'injures. Le lendemain, ils le conduisent suci^ssivement aux municipalités de Giel et de Courteilles, etleur demandent Tordre de le fusiller : celles-ci cherchent vainement à les ramener à des sentiments plus humains ; ils traînent toujours avec eux leur victime, la forcent d'être présente à la messe du curé constitutionnel de Gourteilles, la mènent ensuite à l'arbre de la liberté , et veulent la contraindre à le baiser. Le martyr refuse énergiquement. Ils le conduisent alors à Putanges, lui font subir toutes sortes de mauvais traitements, et en viennent àlui couper, d'abord les cheveux, puis les deux oreilles, qu'ils lui attachent, l'une sur i'épaule droite, l'autre sur l'épaule gauche ^ et le traînent en cet état chez le juge de paix de Putanges. Gelui-ci leur déclare qu'aucune loi ne les autorise à mettre à mort un prêtre réfractaire, qu'ils doivent le livrer au tribunal d'Argentan.
Les brigands lui rient au nez, Tinsulient, lui disent q\ juges d*Argentan sont des aristocrates , et déclarent vont mener leur prisonnier à Falaise. Sur le chemin, remettent bientôt à le maltraiter, et s*amusent à le pl( dans une fontaine. Mais ils se fatiguent de le tridnerd< des autorités qui n*iosent pas le condamner à mort, et nent le parti de Tassassiner sur place. Avant de le fh ils lui disent : « Renonce au pape, ou meurs d. Il rc alors ils tirent sur lui et le martyr tombe criblé de bi mais leur rage n'est pas encore assouvie : ils lui ouvre ventre à coups de sabre, lui arrachent les entrailles < jettent autour de son cadavre (1).
La ville de Troyes fut aussi le théâtre d'un drame i van table. Le 30 août, on procédait à des visites domicil: chez des suspects : on trouva chez le chanoine Farde« autel et tout ce qui était nécessaire à l'exercice du catholique. L'autel est aussitôt brisé, et un vicaire épis* de l'intrus requis d'enlever les vases sacrés. Quant au noine, il est arrêté immédiatement et traîné à l'hôtel de il est escorté par une populace en fureur et des voloni de passage qui veulent à toute force lui faire prêter sera Sur son refus, les officiers municipaux l'envoient en pr Mais il faut du sang aux révolutionnaires : let volonté le sabre nu, somment le geôlier de le livrer, et ce demi assez lâche pour leur abandonner son prisonnier. Les menteurs veulent encore lui faire crier « Vive la natic il refuse énergiquement, et déclare qu'il aime mieux c lui coupe la tête. Ces forcenés le prennent au mot; ils tent sa tête avec une hache empruntée à un boulanger, promènent au bout d'une pique. La ville leur est comj ment abandonnée ; ils traînent quelques religieuses à l\ de ville, leur mettent le couteau sur la gorge, les meni du sort du chanoine dont ils promènent la tête, et leur chent ainsi un serment. Toutes les autorités restèrent l'inaction la plus complète ; aucune poursuite ne fut di contre les assassins.
Le lendemain 21, les volontaires et la populace trai
(1) Voyez GuiLLON, les Martyrs de la foi, et M. Blin (les Marti la révolution dans le diocèse de Séez, t. I«r).
LES MASSACRtlS DE SEPTEMBRE. 239
an grand nombre de personnes à la cathédrale, et, par violence, leur extorquent la promesse de suivre les offices constitutionnels. Plusieurs familles sont contraintes de faire baptiser leurs enfants par les intrus.
La municipalité,. bien loin de tenir tète aux brigands, déclare, le 28 août, certains individus suspects, leur défend de sortir de la ville, môme à pied, leur ordonne de se présenter tous les jours au comité de sûreté et de payer les contributions de Tannée.
Elle cède de plus en plus aux injonctions des terroristes qui voudraient traiter tous les prêtres réfractaires comme le chanoine Fardeau. Sous prétexte que les ecclésiastiques exilés pourraient s'enrôler en Allemagne contre la France, elle les retient malgré la loi et leur refuse des passeports. Le conseil général proteste auprès de l'assemblée et obtient gain de cause. L'évêque de Troyes, M>' de Barrai, était retiré à Saint-Germain en Laye ; il quitta seulement la France à cette époque, ainsi que beaucoup d'autres évoques.
En Provence, les assassinats continuaient toujours! Il faudrait des volumes pour rendre compte des illégalités odieuses, des actes de violence sauvage, qui furent commis pendant le court espace de temps qui sépare le 10 août des terribles journées de septembre. Il n'y avait plus ni admi^ nistration ni justice, et trop souvent les fonctionnaires pactisaient avec les brigands !
La législative avait proscrit le clergé en masse, et confié l'exécution de son décret aux administrations. Nous verrons bientôt quelle horrible extension la commune de Paris, grâce à la complicité d'un ministre et à l'imbécillité des autres, sut donner à ce décret.
Depuis le 10 août, le législative et la commune étaient continuellement en lutte. L'assemblée faisait de maladroits efforts pour secouer le joug des jacobins ; mais la commune, tantôt rampante, tantôt menaçante, réussit toujours à se niaintenir maîtresse absolue de Paris. Danton est, dans le conseil des ministres, le représentant de la commune : il
est isolé au milieu de ces girondins, et se rend parfaitement compte de sa situation. Si cette troupe de brigands est expulsée de Thôtel de ville, il sera immédiatement remplacé au ministère par un homme moins compromis. Sa fortune est liée absolument à celle de la commune, il ne reculera devant aucune imposture, devant aucun crimes pour se maintenir au pouvoir avec ses complices.
Il parle au conseil exécutif des dangers de la patrie, mais il est trop adroit pour lui proposer avec fracas des mesures extraordinaires ; au contraire, il a grand soin d*atténuer la gravité de toutes celles qu^il veut faire adopter par ses col* lègues. Paris est troublé par des perquisitions continuelles chez les particuliers : il propose d'en finir une bonne fois par une perquisition générale; il prétend qu'on trouvera ainsi quatre-vingt mille fusils pour Tarmée : à en croire cet audacieux hypocrite, cette grande perquisition aura pour effet de ramener la tranquillité ; ce décret sur les visites domiciliaires, qui va inaugurer une période de massacres, il le présente presque comme une mesure conservatrice! Ses collègues donnent sottement dans le piège. Aussitôt Danton s'élance à la tribune de l'assemblée, et, spéculant sur les malheurs de la guerre pour assouvir son ambition particulière et sa soif de sang, il propose, comme compensation de la perte de Longwy, de fermer les portes de Paris et de faire partout des visites domiciliaires pour chercher les suspects et s'emparer des armes. Ces perquisitions doivent être faites par la municipalité; il s'ensuit donc que l'assemblée prolonge les pouvoirs de la commune, afin de lui permettre d'accomplir cette œuvre inquisitoriale. C'est pour maintenir au pouvoir cette bande de brigands, et lui donner le temps d'organiser un massacre, que ce tartufe sanguinaire étale, avec tant d'emphase, sa douleur patriotique !
L'assemblée ne voit pas le double danger de ce projet. Elle croit qu'un conseil oix Danton représente seul l'élément jacobin, n'a pu se laisser abuser à un tel point, et que, d*ail« leurs,les chefs de la majorité ont été consultés : elle a confiance encore dans le vertueux Roland! Elle n'y voit point malice, et vote tout ce qu'on lui demande.
Aussitôt après le vote, Danton, triomphant, porte le décret
LES MASSACRES DE SEPTEMBRE. Sii
i la commune ; celle-ci s^empresso d*6n aggraver les dispositions déjà si exorbitantes, et, dès la matinée du S9, elle Texécute à sa manière. On ferme les barrières, les habitants sont consignés chez eux, les agents de la commune font partout des perquisitions, et fouillent toutes les maisons pendant ces trois étemelles journées dont Thorreur a été si éloquemment dépeinte par plusieurs historiens delà révolution . Au lieu de quatre-vingt mille fusils ^ on n'en trouve que deux mille, mais le besoin d'armes n*était qu'un prétexte. Tons ceux qui étaient suspects d'hostilité aux vainqueurs du 10 août, et qu'on n'avait pas arrêtés dans les perquisitions précédentes, sont traînés en prison. 11 est bon de noter que 1 Intégrité républicaine se laissa souvent séduire, et que plusieurs individus, même assez compromis, purent s'échapper moyennant finance.
Pendant que la commune travaillait si bien, l'assemblée, sa fidèle esclave, cédait tout à coup à une velléité de révolte. Son insolence à l'égard des députés, les plaintes portées contre les excès de ses membres cl leurs dilapidations, avaient fini par exaspérer la législative. Elle osa doiic déciatrt que le règne de ces commissaires provisoires était fini, H qvH fallait nommer une nouvelle commune.
immicipaux avaient des comptes à rendre, car il leur passé beaucoup d'argent par les mains, et on leur avait en dépôt une foule d'objets précieux. De plus, il leur Dure disparaître les traces des dilapidations d'un nombre de leurs collègues; les élections pourlaconallaient commencer, et ils étaient perdus si, par la '.ils ne composaient une députation parisienne capa- Jbf ^ dominer la future assemblée.
commissaires provisoires font preuve alors d*adre»i« oltikce i la fois ; ils rappellent d'abord dans le sein des administrateurs expuli^s par eux et enfnif' Pétkm. Le 31 août, Tallien. à la têt« d'une 4ép9$iMr in et la oommone. vient lire à l'a^^mblée nta: louKm
par Robespierre. Cette plêi:e est ^$$ ^;1m^ imsmsit i'^asrAokCt. Les {Arases les plus <uAhuU:% t^ é^
dans le Mmiiewr^ afin d'adr/urir I h^mÛi^^ii^^ : Bab rasdaciease commune 0t ph^jffLfChf it qu'elle araîl été lue.
Î42 CONSTITUTION CrVILB DU CLERGÉ.
Elle contient cette phrase prophétique :
c( Nous avons fait arrêter les prêtres perturbateors , nons les avons fait renfermer conformément à votre décret, et sous peu de jours, le sol de la liberté sera purgé de leur présence. »
Cette phrase, froidement préméditée par Robespierre» semble bien établir sa complicité avec les septembriseurs.
Danton sent bien que, si la commune est dissoute, tout ce qu'il a fait jusqu'ici devient inutile : il fait présenter à l'assemblée, par son affidé Thuriot, un projet de décret conçu dans la forme la plus captieuse, mais qui, en définitive, maintient à l'hôtel de ville les envahisseurs du 10 août, girondins le combattent avec leur maladresse habituelle,^ prouvent seulement qu'ils ne savent pas ce qu'ils veulent,, et le vote est enlevé. Après un moment de courage, Tassem — blée, par un trait prodigieux d'ineptie , revient sur son dé — cret du 30. Les massacreurs ont gagné leur procès : plac^i^ à Maillart et à ses infâmes sicaires !
Depuis deux mois les révolutionnaires girondins et jaco^ bins prennent le masque du patriotisme pour assouvir ambitions et leurs haines particulières. On n'entend partou^ que discours sur les dangers de la patrie, cris de haine contre l'ennemi, mais ceux qui les profèrent n'ont garde d» courir aux frontières. S'ils demandent des armes en an nonçant avec fracas qu'ils vont pourfendre les ennemi c'est pour s'en servir en France contre leurs adversaire politiques. Les girondins ont donné l'exemple de cet infâm charlatanisme. Il faut se défaire des conspirateurs du de^^ M. dans ! Sous ce prétexte ils ont fait le 10 août. Les jacobin^r^i vont l'invoquer pour faire les journées de septembre et pluKL^* "■ tard le 31 mai. Certes nous ne supposons pas les girondi insensibles aux dangers véritables de la patrie, mais ce te rible réquisitoire du 3 juillet, Vergniaud laurait-il lancé, les ministres de Louis XYI avaient été ses complaisants» si faible monarque avait promis à la gironde de rompre av La Fayette et le parti constituant ? Ne voit-on pas ces crai tes patriotiques se calmer tout à coup lorsque les négoci tiens avec le roi ont quelque chance d'aboutir; puis rep raitre avec plus de force et de fureur que jamais, lorsq tout espoir est perdu de ce côté ! Il faut se débarrasser d
conspirateurs du dedans ! et sous cet odieux prétexte, la défense est divisée en deux parts, les uns vont aux frontières, les autres restent, et ces derniers déclarent presque qu'ils ont pris la meilleure part, et c'est, en effet, la meilleure au point de vue de la sécurité personnelle et de Tassouvissement des passions brutales. On s'arme de pied en cap, on fait le matamore, pendant que les véritables soldats courent aux frontières, et, comme Sosie, sans bouger de place, on prend, en ripaillant, du courage pour les gens qui se battent. Mais pour l'honneur du pays, il serait à désirer que tous ces gens-là n'eussent été que des vantards et des lâches.
C'est au nom du salut public, c'est en prêchant la guerre, que le matamore Danton, qui toujours se tiendra à une grande distance de l'ennemi, va faire égorger de sang-froid des milliers de victimes. A Paris, la comédie patriotique est soigneusement organisée; partout 'des estrades d'enrôlement sont dressées ; le vrai peuple se presse devant elles, il offre son sang pour la défense de la patrie, il reculerait d'horreur si on lui proposait d'égorger des malheureux sans défense. Pendant ce temps-là, les sicaires du comité de surveillance, recrutés par Maillard dans les bouges de la capitale, établissent une boucherie de chair humaine, tout en parlant des Prussiens et des dangers de la patrie beaucoup plus haut que les véritables soldats. Les patriotes sérieux s'enrôlent et ne songent qu'à courir à l'ennemi, oubliant un peu trop qu'il faut veiller aussi à ce que leur pays ne soit ï^ opprimé ni déshonoré. Ceux qui avaient réellement des familles les laissaient à la merci de faux patriotes bien décidés à ne jamais voir l'ennemi et à commettre tous les crimes. Si à Paris, ces courageux enrôlés avaient, même en Ws petit nombre, retourné contre ces sanguinaires tartufes de patriotisme leur phrase favorite, qu'il faut, avant de partir, prendre garde aux conspirateurs du dedans ; s'ils avaient, i la première nouvelle du massacre, couru, eux aussi, aux prisons ; ils auraient balayé en un instant tous ces lâches assassins, et sauvé la révolution d'un éternel déshonneur i
De nombreux historiens, se plaçant les uns au point ai vue politique, les autres au point de vue religieux, ont ra* conté dans le plus grand détail les horribles journées de septembre, avec les sanglants épisodes qui s*y rattachent. Des voix autorisées ont célébré avec onction et éloquence la gloire des martyrs. Nous nous bornerons à rappeler simplement au lecteur les principaux traits de cet épouvantable épisode de notre histoire.
Nous avons déjà raconté que, immédiatement après le 10 août, presque tous les prêtres qui habitaient la capitale avaient été arrêtés par la commune. Des chrétiens courageux apportèrent des literies et des vêtements aux malheureux prisonniers des Carmes qui se trouvaient dans le dénuement le plus complet, et il y eut en leur faveur de nombreux traits de charité. Les fédérés bretons et marseillais les accablèrent des plus indignes outrages ; la garde nationale du quartier montra moins d'inhumanité à leur égard. L*archevêque d'Arles, que son rang élevé désignait particulièrement aux avanies de ses geôliers, était en butte à de lâches outrages qu'il supportait avec une patience angélique. On l'appelait monseigneur par dérision ; un gendarme lui parla de la guillotine qu'on apprêtait à son intention, lui dit qu'il représenterait bien sur l'échafaud, et voyant qu'il ne répondait rien, vint, la pipe à la bouche, lui lancer des bouffées dans le nez. L'archevêque recula sans lui répondre un mot, son insulteur le poursuivit, mais il fut enfin vaineu par sa patience. Pendant toute sa captivité, l'archevêque fit preuve d'une sérénité et d'une résignation admirables. Quelques jours avant les massacres , les prisonniers furent réveillés par une alerte : « Eh bien I dit le prélat, si le bon Dieu demande notre vie, le sacrifice doit être bientôt fait. » Et il se rendormit tranquillement.
Pour augmenter le nombre des victimes, on conduisit aux Carmes tous les prêtres âgés et infirmes retirés dans la maison de Saint-François de Sales, qui avait été fondée exprès pour eux.
M n serait impossible, dit Tabbé de la Pannonie, d*exprimer le saisissement qae nous éprouvions à la vue de ces respectables vieillards. Plusieurs pouvaient à peine se soutenir, les traitements qu'ils avaient éprouvés dans leur route me font frémir d'borreur. Il en est un surtout que ses infirmités empêchaient de suivre à pas égal ses cruels conducteurs ; ils l'avaient tout meurtri en le poussant avec la crosse de leurs fusils pour le faire marcher... La sérénité de leurs visages, leur patience et leur résignation ajoutaient singulièrement aux motifs de la nôtre. Ils remerciaient Dieu d'avoir prolongé leurs années pour leur fournir l'occasion de mourir en preuve de la foi. »
Beaucoup de prêtres étaient enfermés dans le séminaire de SaintrFirmiii. La comtnuue ne s*était pas inquiétée de leur fournir des vivres, et ses agents leur refusaient leurs effets parce qu*ils étaient sous les scellés. Le procureur de la maison demanda pour eux des aumônes. La paroisse était pauvre, et il était bien dangereux d'être charitable à leur égard ; il réussit pourtant à faire une assez bonne quête.
n est tout naturel que les admirateurs des jacobins cherchent à étendre le mérite des journées de septembre à la population parisienne. Mais d'autres historiens ont mis une obstination vraiment insensée à rejeter sur le peuple la responsabilité de ces forfaits , et ces révolutionnaires zélés n*ont pas réfléchi qu'ils faisaient la plus cruelle injure, non seulement au peuple de Paris, mais à Tesprit de la révolution française, puisqu'il aurait, s'il faut les en croire, fait commettre, à une immense population, les plus horribles et les plus lâches cruautés.
M Mais si l'inmiense majorité de la population parisienne, dit Mortimer-Temaux (1), n'a pas été complice du massacre des prisonniers, comment a-t>«lle pu le laisser commettre? C'est que cet attentat fut exécuté par l'ordre de ceux mêmes qui devaient veiller au respect de la loi ; c'est que les chefs des égorgeurs étaient revêtus de l'écharpe municipale ; c'est que l'assassinat se commettait administratwement (2). Or, de tous les forfaits, le plus abominable sans contredit, n'est-ce pas celui qui s'exécute au nom des pouvoirs auxquels la société a remis le^oin de sa défense? Celui
(1) Histoire de la Terreur, t. III, p. 186.
(2) Ce mot est de MM. Bûchez et Roux qui ne sont pas suspects. Us déclarent, t. XVII, p. 405, de VHistoire parlementaire, que les journées de septembre furent une affaire administrative.
qui, SOUS prétexte de salut public, s*impose aux populations stupéfiées et voudrait se faire accepter comme un acte de patriotisme?... Les hommes de cœur n'ayant plus aucun lien de cohésion entre eux, se cherchent, hésitent à se reconnaître, à se communiquer leurs pensées; quand enfin l'indignation est prête à réunir toutes les volontés, à éclater de toutes les bouches, à armer tous les bras, il est trop tard, le crime est consommé. »
Quels furent donc les coupables? Marat qui n'avait cessé de prêcher le massacre aux jacobins ; Robespierre qui se tenait à moitié dans Torabre comme au 10 août, mais dont la complicité est trahie par les mandats lancés contre Roland et contre Brissot, son ennemi mortel, et trente autres députés qu'il avait dénoncés la veille comme partisans du duc de Brunswick, Danton, surtout, qui fut le grand organisateur des massacres.
« On trouve sa main partout, dit Mortimer-Temaux ; c'est à lui qu'on vient demander des informations. 11 a ses hommes à lui dans le sein du conseil général de la commune, du comité de surveillance , dans les simulacres de tribunaux institués au greffe des prisons; il sait à quoi s'en tenir sur le dévouement et la solidité de tous ces scribes du ruisseau qui sont à sa dévotion; à chacun il assigne le rôle auquel il est propre, à chacun il donne ses instructions secrètes ; il marque d'une croix sur les listes le nom des victimes qu'il faut sacrifier et laisse le reste à la discrétion de ses complices. De minimis non curât prxtor (1). »
Manuel, procureur de la commune, visitait les prisons la veille du massacre. Hébert présidait les égorgeurs de la Force; Billaud-Varennes ceux de TAbbaye; ce fut lui qui paya les assassins. Fabre d'Églantine, sous le couvert de Danton, faisait partir la circulaire que le comité de surveillance adressait à toutes les municipalités pour les engager à faire aussi leurs journées de septembre. Camille Desmoulins connaissait parfaitement tous les actes de Danton. La complicité de Panis, de Sergent et de nombreux membres de la commune est évidente ; plusieurs d'entre eux, revêtus de leurs écharpes, dirigèrent ouvertement les égorgeurs. Dans une société organisée, un crime commis administrativement laisse toujours des traces ; les assassins se sont maintes fois trahis eux-mêmes par leurs précautions ; mais ils
(1) Histoire de la Terreur, t. III, p. 189.
liront pu anéantir bien des documents accusateurs : les altérations, les lacérations de pièces tentées, opérées même dans certains registres sont peut-être encore contre eux de plus terribles témoignages.
Le règne des usurpateurs de la commune semblait toucher à sa fin; rassemblée avait voulu les* dissoudre ; les sections commençaient à secouer leur joug. Il leur fallait absolument rester à Thôtel de ville, pour tyranniser Paris et la France et se faire nommer à la convention. S'ils ne frappaient un grand coup, s'ils n'épouvantaient leurs adversaires de rassemblée, ils étaient honteusement précipités du pouvoir. Pour un grand nombre d'entre eux, il s'agissait bien moins de siéger à l'hôtel de ville que d'échapper à la justice. Depuis le 10 août, ils avaient commis les vols les plus audacieux ; on dénonçait ouvertement leurs rapines, on montrait du doigt les voleurs ; si la commune était <)issoute, si les élections étaient libres, ils devaient être livrés i la justice ordinaire et condamnés par elle. Certains individus, s'ils n'étaient envoyés à* la convention par des électeurs terrifiés, étaient sûrs d'être envoyés aux galères. Les Ambitieux et les voleurs étaient donc perdus s'ils ne se maintenaient au pouvoir. Danton, leur chef, avait dit : « Il faut faire peur aux royalistes ». Mais, en réalité, c'était aux électeurs, aux dénonciateurs des rapines de ses amis, et aux juges qu'il voulait faire peur ; et il n'y réussit cependant qu'à moitié. Lorsque la convention fut réunie, des voix courageuses s'élevèrent contre les voleurs de la commune, et ceux-ci, à bout d'expédients, firent, pour se débarrasser de leurs adversaires, un nouveau coup de force qui s'appela le 31 mai. Ces hommes savaient, comme Ta si bien dit M"^ Roland, que, en temps de révolution, « c'est par l'accuïDulation des crimes qu'on s'en assure l'impunité ».
Le S septembre, la commune , rétablie dans la plénitude de ses pouvoirs par la sottise de l'assemblée, annonce que la France court le plus grand danger, fait sonner le tocsin, lettre la générale, et invite les citoyens capables de porter les armes à se rassembler au champ de IVf ars ; les quatre administrateurs de la police Panis, Sergent, Duplain, Jourdeuil, prennent un arrêté autorisant Panis à leur adjoindre ^^ois nouveaux collègues ; ce dernier en désigne six, et parmi
eux Lenfant et Marat. Le premier acte du comité de surveillance est de lancer des mandats d*arrôt contre Roland, Brissot et les trente députés dénoncés la veille par Robespierre, il envoie ensuite des émissaires stimuler le zèle des jacobins. Leurs affidés font prendre à la section Poissonnière l'arrêté suivant :
u Considérant les dangers imminents de la patrie et les manœuvres infernales des prêtres, arrête :
u 1« Que tous les prêtres et personnes suspectes enfermés dans les prisons de Paris, Orléans et autres, seront mis à mort;
« 2® Que les femmes, enfants des émigrés, et personnes qui n*ont pas paru, ni ne se sont montrés citoyens, seront mis sur une ligne eu avant des volontaires qui partent pour les firontières, afin de garantir les braves sans-culottes des coups que pourraient porter leurs ennemis. »
Les émissaires du comité invitent les autres sections à adopter cet arrêté ; beaucoup le repoussent, mais celle du Luxembourg , présidée par Joachim Geyrat, veut rivaliser avec la section PoissonnièrCr
« La motion d'un membre de purger les prisons en faisant couler le sang des détenus de Paris avant de partir, les voix prises, a été adoptée. Trois commissaires ont été nommés, Labire,Lemoine, Ricbard, pour aller à la ville communiquer ce vœu, afin de pouvoir agir d'une manière uniforme, »
A rassemblée, soit à droite soit à gauche, on ne parle que de la guerre ; chacun dissimule ses appréhensions sous des effusions de patriotisme. Vergniaud invite pourtant les Parisiens à se méfier « des exagérateurs qui sèment de fausses alarmes et montrent des dangers où ils ne sont pas ». Danton, toujours fourbe, abrite ses odieux projets derrière des phrases patriotiques et à double entente.
« ... Que quiconque refusera de servir de sa personne ou de remettre ses armes soit puni de mort. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, messieurs, il faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée. »
Les ennemis de la patrie, dont parle Danton , ne sont pas les soldats de la coalition, mais des prisonniers sans armes qu*on va bravement assassiner. Avec de Taudace, encore
de raadace, toujours de Taudace, les municipaux et les agents de Danton , qui pour lui représentent la France, seront sauvés des galères, qu'ils ont cent fois méritées. Cependant, il ne peut retenir les menaces de mort qui s'échap- ^tde sa bouche. L'assemblée tombe dans le piège, et, sur la proposition de. Lacroix, Fun des suppôts de Danton, elle décrète la peine de mort contre tous ceux qui, directement ou indirectement, refuseraient d'exécuter ou entraveraient les ordres donnés et les mesures prises par le conseil exécutif provisoire.
Aussitôt après ce vote , Danton se garde bien de paraître à rhôtel de ville ou au ministère , mais court au champ de Kars haranguer les volontaires et jouer son infâme comédie. Le canon d'alarme tonne^ le tocsin sonne dans toutes les églises, on bat la générale dans toutes les rues, les braves gens ne songent qu'à s'enrôler, les terroristes n'ont garde de les imiter, mais courent aux prisons.
Le S septembre au matin , le dépôt de la mairie contenait ringt-deux prêtres arrêtés par le comité de surveillance, pour refus de serment; deux laïques partageaient leur captivité. L'abbé Sicard, le célèbre instituteur des sourdsmuets, était du nombre des prisonniers. A peine le canon d'alarme s'est-il fait entendre , qu'une bande de Marseillais se saisit d*eux, les accable d'outrages, les menace de mort et les entasse dans quatre fiacres en leur annonçant qu'ils vont être conduits à TAbbaye. Les quatre fiacres défilent très lentement, les portières sont ouvertes et les Marseillais ne permettent pas aux prisonniers de les fermer, car il faut que le peuple puisse voir qu'il y a là des prêtres à insulter «ta égorger ; avec la pointe de leurs sabres, ils les désignent aux passants qu'ils excitent à les massacrer. « Voyez ces hommes, répètent-ils, ce sont les complices de ceux qui ont livré Verdun (qui n'était pas rendu alors); ils n'attendent qoe le départ de vos défenseurs pour égorger vos femmes et vos enfants. » Malgré ces horribles provocations à Tas- **ssiuat, aucune violence n'est tentée contre les prêtres. Les voilures arrivent au carrefour Bucy; là, on reçoit des enrtlements sur une estrade, et la foule est très grande, il iïûporte de faire croire que les massacres sont le fait de l'indignation patriotique des volontaires. Les Marseillais
excitent au meurtre les enrôlés et les hommes du peuple qui sont là en foule, ils leur offrent leurs sabres et leurs piques, mais aucun assassin ne se présente. Alors ils se décident à exécuter eux-mêmes les ordres qu'ils ont reçus ; Tun d'eux monte sur le marchepied d'une de ces voitures oîi les prêtres sont entassés , et plonge son sabre dans le corps du premier qu'il rencontre. Ses compagnons suivent son exemple, et sans arrêter les fiacres, par les portières ouvertes, ils frappent au hasard les malheureux prisonniers avec leurs sabres et leurs piques. Bientôt les voitures sont introduites dans la cour de TAbbaye ; on fait descendre les prisonniers qui n'ont pas été atteints et on les assassine; les blessés sont retirés des voitures et achevés immédiatement. L'abbé Sicard et trois ou quatre ecclésiastiques échappent aux égorgeurs , et s'enfuient dans la salle des séances du comité civil de la section des Quatre-Nations. Les membres du comité les repoussent d'abord par peur des Marseillais, mais ils reconnaissent l'abbé Sicard et cherchent à le sauver,ainsi que ses compagnons. Une femme, qui a vu les prêtres se réfugier dans cette salle, les dénonce aussitôt aux assassins. Ceux-ci accourent furieux, reconnaissent l'un des prisonniers et l'égorgent immédiatement Ils s'élancent sur l'abbé Sicard, mais l'horloger Monnot, l'un des membres du comité, se jette résolument devant lui, déclare qu'il faudra le tuer avant d'atteindre un des hommes les plus utiles à son pays, le père des sourds-muets, et parvient à écarter les assassins. Deux autres prêtres sont sauvés par les membres du comité, qui les font tout simplement asseoir au milieu d'eux; comme ils portent des vêtements séculiers, les égorgeurs les prennent pour des membres du comité et se retirent.
Après ce premier massacre, les septembriseurs courent au couvent des Carmes , où trois évêques et plus de cent cinquante prêtres sont renfermés. Le 31 août, des commissaires étaient déjà venus visiter leur prison et ne leur avaient laissé pour eux tous que quatorze couteaux de table , mais bientôt après on était venu les leur enlever, tant les organisateurs des massacres étaient soucieux d*épargnerà leurs travailleurs la moindre chance d'une égratignure. Joachim Ceyrat, juge de paix et président de la section du Luxem-
boorg était venn le matin faire Tappel, afin que les assassins pussent se rendre compte du nombre des prisonniers, et do rang que certains d*entre eux occupaient dans l'église. On les avait ensuite parqués dans le jardin.
« Nous arrivâmes dans ce jardin, dit l'abbé Bertbelet, au traim de gardes nouveaux qui étaient sans uniforme, armés de piques et coiffés d'un bonnet rouge. Le commandant seul avait un habit de garde national. A peine fûmes-nous dans ce lieu de promenade sur lequel donnaient les fenêtres des cellules du cloître, que des gens placés à ces fenêtres nous outragèrent par les propos les plus infâmes et les plus sanguinaires. Nous nous retirâmes au fond do jardin entre une palissade de charmille et le mur qui le sépare de celui des dames religieuses du Cherche-Midi. Plusieurs d'entre Doas se firent un refuge d'un petit oratoire placé dans un angle du jardio, et ils s'y étaient mis à dire leurs prières de vêpres.
« Les prêtres étaient dans cette position, ils priaient Dieu, se mettant à genoux, o&ant à Dieu le sacrifice de leur vie et se donnant motnellement l'absolution , lorsque tout à coup la porte du jardin Alt onrerte avec fracas. Sept à huit jeunes gens s'élancent en funeoi dans le jardin, chacun avait une ceinture garnie de pistolets, iodéjyendamment de celui qu'il tenait à la main gauche ; il bran- ^Sisâi un sabre de la main droite... »
Le premier qu*ils rencontrent est Tabbé Gérault, tellement
^upé à lire son bréviaire qu*il ne les a pas entendus ; ils
'^ tuent à coups de sabre, ainsi que plusieurs autres ecclé-
^'^stiques , et se précipitent vers l'oratoire situé au fond du
Mt^in, en réclamant à grands cris Tarchevôque d*Arles, qui
'^^rche courageusement à leur rencontre et s*offre à leurs
*^^Ups ; « Laissez-moi, dit-il aux prêtres qui veulent les re-
*^Uir, puisse mon sang les apaiser! — C'est toi, vieux coquin,
îui es Tarchevôque d'Arles? dit le chef de la bande. —
^ui, messieurs, c'est moi. — C'est toi qui as fait verser à
A.i'les le sang des patriotes. — Je n'ai jamais fait de mal à
Personne. — Eh bien! moi je vais t'en faire! » Et il lui
donne un coup de sabre au front, les autres se jettent aus-
*iWtsur le prélat, qui tombe percé de coups.
Alors les meurtriers tirent à bout portant sur les prêtres,
l^ur donnent la chasse dans les jardins , d'arbre en arbre,
®t sabrent tous ceux qu'ils ont atteints. Cependant, quel-
*lue8 prisonniers parviennent à escalader les murs et à se
^^cher dans des maisons voisines. Les chefs s'en aperçoi-
vent, et font procéder au massacre avec plus de méthode.
« En ce moment, dit Tabbé Berthelet, le commandant du poste resté à l'autre extrémité du jardin nous ordonna de rentrer dans Téglise, et nous nous acbeminâmes avec plus ou moins de peine vers Tescalier par lequel nous en étions sortis; mais des gendarmes j plongeaient leurs baïonnettes. Nous nous amoncelions vers cet endroit sans pouvoir passer ; les hommes à piques vinrent y croiser aussi leurs armes d'une manière ei&ayante. Nous j aurions tons été tués, si, par des prières réitérées, le commandant n'eût enfin obtenu que ces assassins nous laisseraient entrer dans Téglise.
« Nous nous rendîmes dans le sanctuaire, et, auprès de Tantel, où nous nous donnâmes l'absolution les uns aux autres, nous récitâmes les prières des mourants, et nous nous recommandâmes à la bonté infinie de Dieu. Peu d'instants après, arrivèrent les assassins pour nous saisir et nous entraîner. Le commandant du poste leur représenta que nous n'étions pas jugés et que nous étions encore sous la protection de la loi. Us répondirent que nous étions tous des scélérats, et que nous péririons. »
L'évèque de Beauvais avait eu la cuisse cassée par une balle ; il était étendu dans Téglise sur un mauvais matelas. Son frère, Tévêque de Saintes, était auprès de lui ; les meur^ triers rappellent, il embrasse son frère pour la dernière fois et va recevoir le martyre. Mais les meurtriers sont altérés du sang de Tévêque de Beauvais, ils le réclament à grands cris, le blessé leur répond avec le plus grand calme qu'il lui est impossible de marcher, mais que, s'ils veulent bien le soutenir, il se laissera conduire où ils voudront. Us le portent à la place môme où son frère vient d'expirer , le percent de coups, et jettent son cadavre sur le sien.
Les assassins établissent une sorte de tribunal auprès du corridor qui conduit au jardin par un perron à double escalier. Ils font passer les prêtres deux par deux ; au moyen de la liste que Joachim Geyrat vient de dresser, ils constatent leur identité , leur demandent s'ils persistent dans leur refus de serment, et leur font descendre les marches : les assassins les attendent au bas de la terrasse et les égorgent. Les autres prêtres attendent dans l'église et prient devant le maître autel. Lors de cette parodie de jugement, plusieurs prisonniers furent mis à môme de sauver leur vie en prêtant serment, mais tous préférèrent la mort. Deux frères , l'un vicaire à Argenteuil, l'autre vicaire à Longjumeau, fu-
reni réclamés auprès du commandant, qui promit de les sauver^ mais exigea le serment de liberté et d'égalité. Les deux frères refusèrent et furent immolés. Les Marseillais étaient en grand nombre parmi les assassins ; Tabbé Saurin, ex-jésuite de Marseille, et Fabbé du Tillet se déclarèrent leurs compatriotes, leur parlèrent patois, et eurent ainsi la vie sauve.
A quelques pas de là, dans Téglise Saint-Sulpice^ la section du Luxembourg, présidée par Joachim Ceyrat, tenait sa séance. Plusieurs citoyens viennent supplier la section d*arrôter le massacre. Ceyrat leur répond : « Nous avons bien d'autres choses à penser, il faut laisser faire, d'ailleurs tous ceux qui sont aux Carmes sont coupables. » Mais un des commandants de la section rassemble une centaine de de gardes nationaux, et court aux Carmes. Le massacre Q*avait pas duré deuxheures, et déjà les prisonniers avaient été presque tous immolés. Ces courageux citoyens purent néanmoins sauver quelques prêtres, parmi lesquels se trouvait Tabbé Berthelet. Il raconte que le commandant les conduisit à la section et demanda qu'elle disposât d'eux suivant sa sagesse.
« Aussitôt un homme se leva et opina pour qu'on nous livrât surle-champ au peuple qui nous attendait, disait-il, pour nous égorger au pied de Tescalier de Téglise. Cette demande fut appuyée, mais rejetée aussitôt par une réclamation universelle. »
On voit que le vrai peuple était absolument étranger aux massacres ; la section prit les prêtres sous sa protection et les fit garder dans le séminaire.
« Nous y étions depuis une heure, lorsqu'un des égorgeurs vint se plaindre à haute voix, tant en son nom qu'en celui de ses camarades, qu'on les avait trompés, qu'on leur avait promis trois louis et qu'on ne voulait leur en donner qu'un seul. Le commissaire répondit qu'ils avaient encore, dans les prisons de Saint-Firmin, de la Conciergerie et autres, de l'ouvrage pour deux jours, ce qui ferait les deux louis promis; que, d'ailleurs, on ne s*élait point engagé à donner nos dépouilles, et que, croyant devoir être déportés, nous nous étions presque tous habillés de neuf. L'égorgeur répondit que ne sachant pas qu'ils auraient nos habits, ils tailladaient les prisonnier$ à wups de sabre; que, dans cet état de choses, les fossoyeurs ne Toolaient donner de nos dépouilles que quatre cents livres ; que,au sorplus, il allait vériAer avec le commissaii*e si les prisonniers qui
avaient été réservés étaient ou non habillés de neuf. Et il entra BUê sitôt avec le commissaire dans la salle où nous étions. Heureuse ment, nos habits, examinés de près, se trouvèrent usés, et les deo: hommes sortirent ensemble. •
Le lendemain, la section fit interroger les prêtres par de commissaires bien choisis. Des citoyens vinrent les récla mer, et ils furent mis en liberté, mais comme des gen apostés les attendaient au bas de Tescalier pour les assassi ner, le commandant, qui les avait déjà protégés, les fit en tourer, au moment de leur sortie, par un grand nombre d gardes nationaux qui avaient mis le sabre à la main, et le conduisit ainsi à la communauté des prêtres de Saint-Sul pice. Là, il leur demanda leurs différents domiciles, et fi reconduire chacun d'eux par quelques gardes nationau résolus. Les assassins se gardèrent bien de les inquiéter.
Trente prêtres environ étaient détenus au cloître de l'ab baye Saint-Germain des Prés.Les massacreurs,qui revenaien des Carmes , envahissent le comité civil , qui avait sauv* Tabbé Sicard, et demandent à boire « du vin ou la mort» Les commissaires leur donnent des bons de vin à prendr chez un marchand ; ils boivent et égorgent les prêtres ; pui ils courent à la prison voisine de TAbbaye.
La commune avait enfermé dans cette prison une soizan taine d'ecclésiastiques, et un grand nombre de détenu laïques de diverses catégories, des soldats suisses emprison nés immédiatement après le 10 août^ un grand nombr de prisonniers appartenant les uns au parti de la cour, le autres au parti constituant, ct^ en outre, beaucoup de sus pects insignifiants arrêtés à la suite des dernières visite domiciliaires. Les portes s'ouvrent devant les chefs de assassins, que les geôliers savent investis de pleins pouvoirs l'ignoble troupe s'installe dans la prison, s'empare des régis très d'écrou, les compulse attentivement, pour no pas man quer les prisonniers marquants. On organise aussitôt uni horrible parodie de la justice. Le fameux Maillard, que & troupe a nommé président par acclamation, choisit doux* juges parmi les assistants (i). Sans môme faire un simula
(1) Méhée fils, réYolutionnaire fougueux, a déclaré que ces digne acolytes de Maillard étaient tous des escrocs.
cre d'interrogatoire, on égorge d'abord douze suisses et vingt-cinq gardes du roi détenus après le iO août. Alors Maillard commence à juger. Ainsi que le tribunal révolutionnaire fera plus tard, il se réserve d'épargner quelques individus insignifiants, aûn de se donner une apparence d'impartialité. Quand le prisonnier est condamné, le président dit a à la Force », comme s'il ordonnait son transfèrement dans une autre prison, et les assassins, ainsi avertis, regorgent à la porte.
II fait tuer d'abord quelques individus accusés d'avoir fabriqué de faux assignats, puis M. de Montmorin, Thierry, valet de chambre du roi; les juges de paix,Buob et Bosquillon, coupables d'avoir commencé une enquête contre les auteurs du 20 juin; le général de Wittingstein, etc. Lorsque M. de Laleu, adjudant général, fut frappé par les assassins, l'un d'eux lui ouvrit le flanc, lui arracha le cœur et le porta à sa bouche en criant : Vive la nation (1)!
Le massacre dura toute la nuit.
« Jages et bourreaux, dit Mortimer-Ternaux, se relayaient pour qne la besogne ne chômât jamais. Pendant que les uns, repus de vin, de meurtre et de carnage, se reposaient, couchés sur les hancs qui garnissaient la salle même où siégeait le tribunal , les autres fumaient, mangeaient, buvaient, jugeaient, tuaient : les bras nus, les mains ensanglantées, ils interrogeaient le registre d'écrou étalé sur la table où s'accoudait Maiilart. Cette table était couverte de pipes, de bouteilles, de verres, de pain et de papiers, car c*était là qa*on déposait les certificats qu'apportaient les citoyens courageux qui venaient réclamer, de la part de leurs sections, les prisonniers auxquels s'intéressaient encore quelques âmes charitables. Parfois Maiilart et ses acolytes accordaient aux réclamants lem*s protégés, mais ils les prévenaient en même temps qu'ils eussent grand soin de ne pas venir en demander d'autres.
« Plus hideux encore était le spectacle que présentait la cour de Saint-Germain des Prés : là, au milieu de monceaux de cadavres, des tables étaient dressées, les massacreurs venaient s'y asseoir à tour de rôle, aussi bien ceux qui travaillaient dans la rue Sainte- If argnerite, devant le guichet de la prison, que ceux qui expédiaient les prêtres dans la cour même. Le vin et le sang coulaient à flots.
(i) Mortimbr-Ternaux, t. III, p. 257. Ce fait a été établi dans le procès des septembriseurs. « Le sang, dit un témoin oculaire, dégouttait de sa bouche en lui faisant une sorte de moustache. » Ce misérable s'appelait Damiens. U fat condamné à vingt ans de fers.
Le comité civil des Quatre-Nations, sous l'empire de la terreur, fournissait des bons que Ton allait présenter aux marchands du voisinage, et auxquels nul n'avait garde d'hésiter à faire droit. »
Il en était de même autour des autres prisons. On ne se donnait même pas la peine de faire un simulacre de procès aux prêtres qu*on en tirait ou qu'on amenait aux égorgeurs. On se contentait de leur demander s'ils avaient prêté serment. Ils répondaient « non >, et tombaient aussitôt sous les coups des assassins.
u Quelle nuit, dit Tabbé Sicard, que celle que j'ai passée dans cette prison ! Les massacres se faisaient sous ma fenêtre. Les cris des victimes, les coups de sabre qu'on frappait sur ces têtes innocentes, les hurlements des égorgeurs, les applaudissements des témoins de cette scène horrible, tout retentissait dans mon cœur. Je distinguais même la voix de ceux de mes confrères que la veille on était venu chexcher à la mairie. J'entendais les questions qu'on leur faisait, et leurs réponses, on leur demandait s'ils avaient fait le serment civique : aucun ne l'avait fait. Tous pouvaient échapper à la mort par un mensonge, tous préférèrent la mort. Tous disaient en mourant : « Nous sommes soumis à vos lois, nous mourons tous fidèles à votre constitution, nous n'en exceptons que ce qui regarde la religion et intéresse notre conscience. » Ils étaient aussitôt percés de mille coups au milieu des vociférations les plus affreuses. Les spectateurs criaient, en applaudissant : Vive la nation ! et ces cannibales faisaient des danses abominables autour de chaque cadavre. »
L'abbé Sicard rapporte ensuite mille horreurs commises sur les cadavres. Des prostituées venaient assister à cette boucherie, et insulter à l'agonie des victimes. Pendant cette terrible nuit, les prisonniers réunis dans la chapelle attendaient que les égorgeurs vinssent les chercher ; le pèreLenfant et l'abbé de Rastignac les préparaient à la mort (1).
(1) « Un mouvement électrique, qu'on n^ peut définir, dit Joumiac de Saint-Méard (Mon agonie de qtÂarante'huitheures)yïï0VLS précipite tous à genoux et les mains jointes ; nous reçûmes leur bénédiction. A la veille de paraître devant Dieu, agenouillés devant deux de ses ministres, npus présentions un spectacle indéfinissable; l'âge de ces deux vieilla/lls, leur position au-dessus de nous, la mort planant sur nos tétas et nous environnant de toutes parts , tout répandait sur cette cérémonia une teinte auguste et lugubre ; elle nous rapprochait de la divinité, eUe nous rendait le courage : tout raisonnement était suspendu, et le plu froid et le plus incrédule en reçut autant d^impression que I0 plus ar*
Aa moment où les égorgeurs commencent à être las, on leur amène deux prêtres. Devant les cadavres de leurs confrères, ils sont sommés de jurer. Us répondent que le serment exigé , n'étant pas seulement civil , blesse leur conscience, et demandent pour seule grâce qu'on leur laisse le temps de se confesser Fun à Tautre. Les brigands le permettent, et profitent de ce moment de répit pour inviter tous leurs complices à contempler ce spectacle. Us apportent des bancs, ils y font asseoir les prostituées du quartier, et pour illuminer cette horrible fête, ils placent un lampion près de la tête de chaque cadavre. Quand les préparatifs sont terminés^ on amène les deux prêtres et on les égorge. Toute l'assistance rit, chante, applaudit et boit. Le père Lenfant fut relâché par l'intervention de son frère (1). U était déjà hors de la foule, lorsque des tricoteuses le reconnurent et crièrent : « Voilà le confesseur du roi. » U fut aussitôt massacré.
A la Conciergerie et au Châtelet, les brigands égorgèrent, par férocité pure, des prisonniers détenus pour des délits de droit commun. A la Force, le tribunal fut présidé successivement par Hébert, Rossignol, Monneuse, Ghépy. Plusieurs municipaux s'y montrèrent en écharpe. Le sang débordait dans la rue, et de malheureux blessés furent achevés à deux pas des patrouilles de la garde nationale: lorsqu'un citoyen, plus courageux que les autres, demandait aux commandants d'arrêter le massacre , ceux-ci répondaient invariablement: « Nous n'avons pas d'ordres. » Les portes de la Force étaient soigneusement gardées, les assassins seuls y étaient admis. C'est dans cette prison que la princesse de Lamballe fut assassinée.
Le matin du 3 septembre , les brigands égorgèrent
dent et le plus sensible. Une demi-heure après, ces deux prêtres étaient massacrés et nous entendîmes leurs cris. »
(i) Panis et Sergent avaient envoyé aux égorgeurs, en faveur du père liùifant, une lettre datée du 2 septembre :
« Au nom du peuple,
« Mes camarades, il vous est enjoint de juger tous les prisonniers sans distinction, à Texception de Tabbé Lenfant que vous mettrez dans un lieu sûr. »
A défaut d^autres preuves, cette lettre suffirait à démontrer que le était organisé par le comité de surveillance.
soixante-quinze condamnés aux galères qui étaient renfermés dans la tour Saint-Bernard. Ils coururent ensuite réclamer leur salaire à la section des Sans-Culottes ; on leur abandonna les vêtements de leurs victimes et la menue monnaie qu'elles avaient dans leurs poches, ils trouvèrent la récompense bien maigre ; alors la section leur donna des bons sur le ministère de l'intérieur. Us coururent ensuite an séminaire de Saint-Pirmin, oîi de nombreux prêtres étaient détenus : les prisonniers prenaient alors leur repas. « Ah I ces messieurs dînent/dit un des chefs, nommé Humbert Henriot, eh bien, moi je vais leur faire prendre leur café. » Aussitôt, avec Taide de quelques-uns de ses compagnons, il saisit un prêtre et le jette par la fenêtre. Les autres se précipitent sur les prisonniers et les assomment à coups de bûches. Une femme, qui fut surnommée la Tueuse, se distingua dans le massacre ; elle abattit d'un coup de bûche l'abbé Gros, curé de Saint-Nicolas du Chardonnet. Les assassins traînèrent son cadavre dans le ruisseau, lui coupèrent la tête et la promenèrent au bout d'une pique. Quelques jours après. Ton ouvrit son testament et l'on vit qu'il laissait son bien aux pauvres du quartier. Comme il n'y avait guère à Saint-Firmin que des prêtres condamnés d'avance, les assassins n'organisèrent point un simulacre de tribunal. Après le massacre, ils vinrent à la section exiger leur salaire avec des menaces; le trésorier déclara qu'il ne pouvait les payer sans avoir leurs noms, et ils les donnèrent avec la sécurité la plus complète. Il y en eut qui reçurent vingt-quatre livres, d'autres douze, d'autres dix; quelques-uns n'en reçurent que cinq. Une fois payés, les égorgeurs allèrent boire tranquillement chez les marchands de vin des environs, comme des ouvriers qui ont accompli une tâche commandée et très avouable (1). A la Conciergerie, les assassins envahissent la salle des
(1) Il a existé longtemps aux archives de la préfecture de police, vingtquatre bons délivrés aux massacreurs par le comité. Dans le dossier criminel du procès fait en Tan III aux septembriseurs, on trouve une liste de diz*huit individus ainsi désignés. « Noms des personnes qui ont exigé par violence un salaire après avoir fait périr les prêtres qui étaient à Saint-Firmin le 3 septembre 1792. » En présence de ces listes, il n*est pas possible de révoquer en doute le fait du salaire payé aux assassins.
séances du tribunal du 17 août et le somment de leur livrer le major suisse Bachmann qu'il était en train de juger. Les magistrats les supplient de ne pas se faire justice euxmêmes; les brigands se retirent, et Faccusé, ainsi recommandé, est condamné à mort quelques heures après (1). Pour prendre patience, les assassins égorgèrent plusieurs Suisses détenus à la Conciergerie.
Cependant la commune, pour faire croire qu'eUe avait tenté d'arrêter cette tuerie, envoya fort tard quatre commissaires demander à l'assemblée quelles mesures elle devait prendre pour protéger les prisonniers. Quand bien même la commune serait restée étrangère aux massacres, sa démarche n'en aurait pas moins été inepte et odieuse à la fois, car elle avait seule la police et la force armée à sa disposition. L'assemblée, de son côté, se conduit avec une mollesse et une ineptie impardonnables ; elle envoie simplement des commissaires « pour parler au peuple et rétablir le calme » . Ceux-ci reviennent deux heures après , et reconnaissent qu'ils n'ont pu rien empêcher, que les assassins ont refusé de les écouter. L'assemblée ne fit point d'autre tentative pour arrêter les massacres.
Les députés étaient beaucoup plus préoccupés des projets de Robespierre et de la commune contre la gironde. Les mandats lancés contre Roland et Brissot avaient reçu un commencement d'exécution. Roland ne fut pas trouvé au ministère; mais les papiers de Brissot furent saisis. Les trente députés ne furent pas arrêtés. La commune recula devant un attentat aussi violent, qui aurait pu exaspérer les départements et faire échouer aux élections ses coreligionnaires politiques. Elle voulait seulement, pour cette fois, intimider les girondins, et elle y réussit parfaitement. Ni Roland ni l'assemblée n'osèrent, pendant quelques jours, donner signe de vie.
Dans la nuit du 3,Truchon, Tallien et plusieurs délégués
(i) Bachmann, en sa qualité d*officier suisse, invoquait les capitulations, et déclinait la compétence du tribunal du 17 août. Le 1«' septembre, Danton écrit à Taccosateur public Real , qu'il espère prouver la compétence et que « le peuple outragé ne sera pas réduit à se faire justice lui-même ». Mortimer-Ternaux dit très bien (t. III. p. 501) que cstte phrase projette on jour sinistre sur les événements du lendemain*
de la commune, racontèrent à la législative les massacrei des prisons avec le plus grand sang-froid , et soutinren effrontément qu'il avait été impossible de les empocher.
Les commissaires de la commune eurent encore Timpu dence d'annoncer à l'assemblée que les prisonniers de Bicê tre s'étaient révoltés; le 3 au matin, des afQdés étaien venus dire à la commune « que le bruit se répandait que le prisonniers de Bicètre étaient munis d'armes à feu, et qu'il se défendaient contre ceux qui voulaient pénétrer dans h prison ».I1 n'y avait pas eu la plus petite révolte, mais h commune préparait une excuse pour les massacreurs. Les bri gands entrèrent à Bicètre dans l'après-midi du 3, et pendan un jour et demi y égorgèrent tout à leur aise. Parmi les vie times, on a gardé les noms de quarante-trois jeunes gens d( moins de dix-huit ans , qui étaient détenus en correction. Plusieurs de ces malheureux n'avaient pas treize ans. Le même bande, à son retour, envahit la Salpètrière, où s< trouvaient enfermées beaucoup de femmes pour délits ordi naires. Là, le meurtre fut compliqué de viol. Trente-cinc femmes furent égorgées dans les circonstances les plus atra ces^ et près de deux cents furent emmenées par les bandits
Le 3 au soir, la commune autorise les administrateurs d( la police, Panis, Sergent, et leurs collègues, à prendre dousi mille livres sur les sommes qui sont entre leurs mains, e provenant des saisies faites sur différentes personnes arrêtées ou émigrées; ils devront justifier de l'emploi pour h salut de la patrie. Ce crédit était ouvert pour payer les mas sacreurs. On traduit devant le conseil le journaliste Duplain comme coupable d'opinions anticiviques, et on l'expédie i l'Abbaye, oh il est aussitôt massacré. A la fin de sa séance la commune, avec l'hypocrisie la plus infâme, se déclan alarmée et touchée « des moyens de rigueur que l'on emploie contre les prisonniers », et envoie des commissaires aux prisons qui sont déjà presque vidées par le massacre.
L'assemblée, de son côté, fait une timide protestation, et sur la demande de Brissot, envoie des commissaires dans les sections ; mais ceux-ci trouvent qu'il est bien tard, et sani rencontrer d'opposition , renvoient l'accomplissement de leur mission au lendemain, lorsque les derniers prisonnien auront été tuésl Roland envoie à rassemblée une lettre très
LBS MASSACBES DE SEPTEMBBE. 261
/ongne, très emphatique et très lâche, où il parle beaucoup de loi et se décerne des éloges :
« Hier, dit-il, fût [un jour sur les événements duquel il faut peutêtre iaisMer un voile ;ie sais que le peuple, terrible en sa yengeance, X porte encore une sorte de justice. »
La bassesse, chez Roland, était jointe à la sottise. Pendant la journée du 3 septembre, il y avait grand repas au ZKâinistère de Tintérieur. M"" Roland, dans ses Mémoires, conte qu*Anacharsis Glootz, l'orateur du genre humain, faiit partie de ses convives et qu'il avait prétendu prouver, en dinant copieusement, que le massacre des prisonîers était « une mesure indispensable et salutaire ». Un embre du comité civil des Quatre-Nations, Delaconté, se '^^^■^ouvait aussi à ce dîner; il avait signé pendant la journée «s bons de vin et de vivres pour les assassins , et il était liargé d*en demander le remboursement à Roland. Celui-ci écarta sa demande , en disant tout simplement : qu'il n^avait pas de fonds pour de semblables objets », et 'imagina sans doute avoir fait une réponse romaine. On voit que le 3 septembre, chez Roland, on envisageait Isi situation avec un calme étonnant. Mais, quelques jours ^^près, sa femme écrivait à un ami :
M Si vous connaissiez les atfrcux détails do ces expéditions ! Les
imes brutalement violées avant d'être déchirées par ces tigres ;
les lioyaux coupés portés en rubans, des chairs humaines mangées
^ajiglantes! Vous connaissez mon enthousiasme pour la révolution.
^li bien, j*en ai honte, elle est devenue hideuse. »
Al"* Roland avait enfin compris que la commune n*en ''esterait pas là, et qu'elle allait travailler non pas seulement 2u renversement, mais à l'extermination des girondins.
I>ès le 3 septembre au soir, le comité de surveillance envoya partout une circulaire imprimée contenant Tapologie des massacres :
« La commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les défMrtements qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans 1^3 prisons a été mise à mort par le peuple , actes de justice qui 'w* ont paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il allait marcher à * «naemi, et, sans doute, la nation entière, après la longue suite ^® ^("ahisons ooi l'ont conduite sur les bords de Tahlme, s'empres-
serad'adopter ce moyen si nécessaire de salui public; et tous les Français s'écrieront, comme les Parisiens : Nous marchons à rennemi, mais nous ne laissons pas derrière nous des brigands pour égor^ ger nos femmes et nos enfants. y>
Tout commentaire est inutile. L'envoi de cette circulaire à toutes les autorités sous le contre-seing du ministre de la justice prouve la complicité de Danton et de son secrétaire général Fabre d'Églantine. Aucun subalterne n'eût osé prendre sur lui d'expédier dans toute la France une pareille pièce; du reste, Danton et Fabre n*ont jamais démenti leur participation à cet envoi, bien qu'ils en aient eu fréquemment l'occasion.
Le 4 septembre , les commissaires envoyés par l'assemblée ne purent que constater l'étendue du mal et leur impuissance : le montagnard Gambon déclama contre la commune et « ces agitateurs pervers dont le but secret est de se faire nommer à la convention». Pendant ce temps-là, Roland faisait des phrases ; Santerre bernait ce Gassandre et lui répondait hypocritement que « son corps servira de bouclier au premier citoyen qu'on voudra insulter». Les meurtres ne furent terminés que le 6 septembre. Ce jour-là, Pétion, donnant enfin signe de vie, se rendit bien escorté à la Force. Il raconta qu'il avait vu des officiers municipaux en écharpes présider aux massacres, l'odieux tribunal fonctionner et (cet aveu est très précieux) , il dit positivement que les égorgeurs demandaient avec le plus grand sangfroid à être indemnisés du temps qu'ils avaient perdu. Il reconnut, du reste, l'inutilité complète de ses efTorts.
Plus on examine de près la manière dont les assassins ont procédé , plus on est convaincu que les massacres de septembre ont été prémédités et préparés par les autorités. Il n'y eut aucune émeute ; aucune prison forcée ni escaladée ; les assassins entrèrent partout sans difficulté. Si l'administration n'avait pas donné des ordres formels, est-ce que les concierges et les geôliers des prisons, qui étaient alors d'honnêtes gens pour la plupart, auraient admis ces égorgeurs, leur auraient docilement livré les registres d'écrou? Ils étaient évidemment enchaînés par des ordres supérieurs. La force armée entendait les cris des victimes à quelques pas, et restait dans l'inertie; Santerre, qui la commandait.
était le beau-frère et sans doute le complice de Panis. « Nous n'avons pas d'ordres », disaient les officiers de la garde nationale. Leurs chefs avaient reçu évidemment Tordre de ne s'occuper ni des prisons, ni de leurs alentours. Voilà ce que contiennent les rapports de la garde nationale du 3 septembre : « Une foule de gens armés s'est portée cette nuit dans les prisons et a fait justice des malveillants de la journée du 10 août. Rien autre. Patrouilles et rondes faites exactement dans les légions. » Quelle sanglante dérision (1) 1
Les historiens de la révolution ont beaucoup discuté sur le nombre des victimes de septembre. On peut sans exagération aucune le porter à quatorze ou quinze cents d'après un procès-verbal authentique, dressé le 18 octobre 1792. Sur cent cinquante prêtres enfermés aux Carmes, cent vingt furent égorgés, quatorze s'évadèrent par-dessus les murs^ et seize furent sauvés par les gardes nationaux ; sur quatrevingt-seize prêtres emprisonnés à Saint-Firmin , soixantedix-neuf furent massacrés, d'après la déclaration d'Henriot, le chef des égorgeurs.
(1) Cependant, malgré toutes ces précautions, Tinitiative d*une poignée de gardes nationaux saura quelques prêtres des Carmes. Mais, pour Arrêter les massacres, il eût faUu une insurrection générale de la garde nstionàle autour de chaque prison ; ce qui était impossible, car, depuis 1« 10 août, cette garde était démoralisée, terrifiée ; les officiers les plus capables de s'opposer aux massacres avaient été destitués ou empri- •oonés, et beaucoup de citoyens qui auraient pu entraîner les autres, si ce jour>là ils avaient été dans les rangs, avaient été arrêtés pendant les visites domiciliaires.