‹ Histoire de la constitution civile du clergéChapitre 9 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'émigration obligatoire du clergé

§ I. Massacres de province à la suite de ceux de Paris. — Sept prêtres égorgés à Meaux. — Plusieurs jetés dans le feu à Reims. — Expédition de Fournier contre les prisonniers d'Orléans. — Roland se laisse jouer par Danton et les lui livre. Ils sont égorgés à Versailles. — Massacres à Lyon. — Assassinat de M. de La Rochefoucauld. — Massacre de Couches. — Prêtres égorgés en Normandie. — Départ des prêtres proscrits au milieu des plus grands dangers. — Malveillance systématique des autorités envers eux. — En vertu d*un décret rendu tout exprès, on leur prend leur argent.

§ II. Les prêtres exilés arrivent par milliers dans les pays voisins. — Pie VI leur donne la plus généreuse hospitalité. — Ils sont partout bien accueillis. — L'Angleterre protestante les traite avec beaucoup de respect et de générosité. — ;De nombreux prêtres bravent tous les dangers pour revenir prêcher la religion en France.

§ III. Quel est le véritable caractère de la révolution du 10 août? — Les hommes de 1789, écrasés par la coalition éphémère des girondins et des jacobins. — Ceux-ci ont tout le profit de la révolution nouvelle. — Les partisans de la révolution modérée émigrent à leur tour. — La constitution civile, en réunissant les girondins et les jacobins, a rendu possible le 10 août, et ainsi préparé le régime de la Terreur.

A peine les massacres de Paris furent-ils connus, que les terroristes de plusieurs villes s'empressèrent d*imiter les frères et amis de la capitale: Meaux, Reims, Gharleville, Gaen, Lyon, furent le théâtre d'attentats horribles.

Meaux était une étape pour les troupes en marche vers la frontière, et les jacobins du lieu purent aisément faire appel au patriotisme de certains enrôlés, beaucoup plus disposés à égorger des Français qu'à combattre les ennemis. Comme l'assemblée électorale de Seine-et-Marne devait se réunir dans cette ville, les émissaires de la commune cherchaient à y provoquer un massacre. Le 4 septembre, un détachement de gendarmes, parti la veille de Paris, arrive

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à Meaux; ces soldats, le sabre au poing, envahissent la salle où les autorités sont réunies , et déclarent qu'ils veulent, comme leurs frères de Paris, purger les prisons des conspirateurs ; leur orateur annonce, en outre, qu'ils sont munis de pouvoirs pour propager cet exemple sur la route. On leur prouve par les registres que les prisons ne contiennent aucun détenu politique. Mais ils savent que, depuis quelques jours, des détachements de gardes nationaux parcourent le pays, et qu'ils ont conduit à Meaux des prêtres insermentés. Les administrateurs répondent que ces arrestations sont illégales, que les gardes nationaux les ont faites sans mandat et de leur propre autorité , mais que la municipalité s'occupe d'exécuter la loi qui déporte les prêtres insermentés. Les gendarmes se retirent après ces explications. Les administrateurs, qui soupçonnent leur dessein, rédigent aussitôt une proclamation au peuple et chargent les ofQciers de police de la lire. Mais, sur la place, ils sont maltraités et menacés de mort par les gendarmes et les jacoMns de la ville. Le conseil général avertit de ces troubles le eorps électoral réuni dans une église , mais les électeurs répondent qu'ils sont incompétents pour rétablir l'ordre. U garde nationale terrifiée ne se réunit pas; certains prdes même] ont la lâcheté de dire : « le peuple est souvenin, il n'y a aucune force à lui opposer lorsqu'il demande co'on lui livre ses ennemis », et plusieurs se joignent aux assassins; un limonadier, officier de la garde nationale, lommé Turlaire, se met à leur tête, la prison est envahie, e geôlier chassé ; sept prêtres, et six individus détenus pour délits ordinaires, sont égorgés à coups de sabres et de piques. 1^ massacre ne dura même pas une demi-heure (1).

Gomme Meaux, Reims était un lieu de passage pour les troupes. Le corps électoral du département de la Marne y était réuni au moment des massacres. Le 3 septembre , un détachement de volontaires parisiens , portant , inscrit sur le chapeau : « hommes du 10 août », arrive à Reims ; ils ne parlent que d'égorger les aristocrates et les réfractaires.

(1) Une procédure fut commencée contre les assassins de Meaux ; eUe hi annulée après la chute des girondins par les décrets du 16 juin et du 19 juiUet; mais elle fut reprise après la Terreur, et quatre assassins ^oreat exécutés en prairial an IV.

Les maratistes de la ville s*empressent de fraterniser av» eux, ils ont pour chef le procureur syndic de la commun» Couplet, dit Beaucourt, moine apostat qui a épousé une t^""^ ligieuse. Les terroristes ont fait jeter en prison Guérin, di^' recteur de la poste aux lettres , en l'accusant d*ayoir brûla» des papiers compromettants, de concert avec Tun de se^ facteurs, nommé Carton : Les jacobins rémois et parisiens^ forcent la prison et égorgent Guérin. Quelques courageuxr^ citoyens leur arrachent Carton, et le conduisent dans la. salle où siège le conseil de la commune. Mais le procureur S3mdic, au lieu de le protéger, le dénonce avec la dernière violence, et les jacobins le mettent en pièces. Us courent ensuite à la prison, se font livrer M. de Montrosier, ancien officier supérieur, que Beaucourt vient de faire arrêter, et Tassassinent comme Guérin et Carton. Alors une bande armée leur amène deux chanoines, MM. de La Condamine de Lescure, et de Vachères, qu'elle avait été chercher dans un petit village des environs où ils s'étaient retirés : ils sont aussitôt égorgés. La nuit étant arrivée, les massacreurs allument un immense bûcher sur la place de l'hôtel de ville, *et y jettent les cadavres des cinq malheureux qu'ils, viennentde tuer, mais bientôt ils précipitent vivants dans les flamn^s deux autres prêtres, MM. Romain, curé du Chêne-Populeux, et Alexandre, chanoine de Saint-Symphorien. Ils vont ensuite arracher les drapeaux suspendus aux voûtes de la cathédrale SaintrRemy et les jettent dans le brasier. Mais les chefs des massacreurs ne perdent pas de vue l'élection dd leurs amis à la convention : ils font signifier aux électeurs réunis sous la présidence de Diot, l'évêque intrus, qu'ili aient à nommer l'ivrogne Armonville, cardeur de laine el chef des jacobins de Reims^ et le fameux Drouet, qui a arrêté Louis XVI à Varennes. Alors la majorité des électeurs se retire, et ces deux terroristes sont nommés.

Le lendemain, les égorgeurs traînent à l'hôtel de ville l'abbé Paquot^ curé de Saint-Jean, et lui demandent le serment ou la mort. Le procureur de la commune leur dit que, aux termes de la loi du 26 août, ce prêtre étant déportable, on ne peut plus lui demander le serment. Du reste, l'abbé Paquot déclare hautement qu'il ne cédera jamais : « Mon choix est fait, dit-il aux égorgeurs, je préfère la

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mort au parjure;. si. j'avais deux âmes, j*en donnerais une pour TOUS, mais je n'en ai qu'une et je la garde pour mon Dieul » Les terroristes se jettent sur lui et le percent de coups. C'est ensuite le tour de l'abbé Suny, curé de Rilly, vieillard plus qu'octogénaire. Il avait d'abord prêté serment et s'était rétracté. Les brigands lui promettent la vie sauve s'il veut jurer de nouveau; il refuse courageusement, et tombe aussi sous leurs coups. Les assassins font subir les plus ignobles outrages aux cadavres des deux prêtres.

Le lendemain, ils s'apprêtaient à commettre de nouveaux crimes, mais les citoyens de Reims étaient enfin sortis de leur léthargie, et des bataillons de volontaires, qui jusqu'alors avaient assisté aux massacres avec indifférence , se rangeaient du côté des hommes d'ordre. Alors les chefs des égorgeurs recourent à une ruse infernale : comme ils craignent les révélations d'un misérable nommé Laurent, qui a toujours été à la tête des assassins, ils se mettent tout à coup à jouer la comédie de l'indignation, et le font égorger et jeter au feu comme ses victimes. Us veulent faire subir le même sort à sa femme , mais la garde nationale et un bataillon de volontaires bretons chargent les assassins , les dispersent et en délivrent enfin la ville.

A Cbarleville, le 4 septembre, le lieutenant-colonel Juchereau fut tout à coup accusé de trahison et assassiné par des volontaires. A Gaen, le procureur général syndic Georges Bayeux fut également victime des terroristes. L'intrus Fauchât l'avait longtemps poursuivi de ses dénonciations, et fait arrêtera la suite du 10 août.

L'égoi^ement à Versailles des prisonniers d'Orléans suffiraitfà défaut d'autres preuves, pour établir la préméditation des massacres de septembre et la culpabilité de Danton.

Les prisons d'Orléans renfermaient une cinquantaine de personnes déférées à la haute cour, comme accusées de différents crimes politiques et principalement de complots. On comptait, parmi les prisonniers, M*' de Gastellane, érêque de Monde, le duc de Cossé-Brissac, ancien com-

mandant de la garde constitutionnelle; les anciens mi* nistres Delessart et d*Abancourt; un juge de paix de Paris, Etienne Larivière, et vingt-huit officiers du régiment de Gambrésis. Les jacobins tenaient à ce qu*ils fussent jugés par le tribunal du 17 août. Le 25 août, ils avaient demandé à rassemblée qu'ils fussent transférés à Paris « pour y sabir la peine de leurs forfaits ». L'assemblée avait seulement permis de renouveler le jury : les révolutionnaires trouvèrent cette concession insuffisante ^ et une bande de cinq à six cents patriotes , commandée par le fameux Foumier TAméricain, se dirigea sur Orléans, en disant qu'elle voulait empêcher l'évasion des prisonniers. La commune leur avait donné six mille livres pour leur entrée en campagne (1). Ils partirent pour Orléans, pillant et rançonnant les communes qu'ils traversaient; on s'émut de cette expédition, et l'assemblée eut la maladresse de voter un décret prescrivant au pouvoir exécutif d'envoyer à Orléans une force armée suffisante pour veiller à la sûreté des prisonniers. Mais le décret rendu en leur faveur devait être cause de leur massacre. Une troupe régulière, commandée par des chefs honnêtes, aurait, suivant toute probabilité, sauvé les prisonniers : Danton et la commune le savaient bien ; mais le ministre de la justice comptait, avec raison, sur l'ineptie de Roland. Il entreprit de lui faire croire qu'il fallait choisir pour veiller à la sûreté des prisonniers , ceux-là mêmes qui se déclaraient décidés à les égorger, et il y réussit! Foumier reçut en chemin, de Roland, une commission régulière : le chef des brigands reçut du pouvoir un vrai brevet de gendarme qui l'autorisait à requérir toutes les autorités d*héberger ses bandits et de lui livrer ses victimes. Sans cette commission, que Danton lui avait sans doute promise par avance, on lui aurait résisté à Orléans et son expédition aurait été manquée. Fournier, après avoir reçu des renforts, arriva à Orléans, entra dans la prison comme un personnage officiel, et trouva moyen de se faire remettre de l'argent et des effets précieux par certains détenus. Cependant l'assemblée, avertie par les massacres de Paris, s'était souvenue des

(1) Un groupe de Marseillais, avec Fournier à leur tête, avait pris l'initiative. Le 21 août, la commune décréta formellement Tenvoi d'un corps de cinq cents hommes pour les accompagner.

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