S4 HISTOIRE DE LA CONSTITUTION
Treize cent vingt contre plus de trente-six mille, telle est la proportion dans laquelle les grandes communes participeraient à Télection du Sénat. On voit si nous avons raison de dire que ce serait leur annulation.
Et ce Sénat, qui serait le représentant des plus petites communes, c'est-à-dire des communes les moins éclairées et les moins intelligentes, serait la Chambre -dite haute I II serait le supérieur de Tautre Chambre, de l'Assemblée du suffrage universel, de TAssemblée que les villes auraient faite autant que les campagnes, les grandes communes autant que les petites I La Chambre ultra-rurale pourrait dissoudre TAssemblée de toute la France !
Etait-il possible que TUnion républicaine et la gauche se prêtassent au triomphe d'une pareille doctrine ? Voilà ce qu'on se demandait et ce dont on doutait encore, lorsque s'ouvrit, à Versailles, la séance du 19 février. Mais ce n'était point dans la salle des délibérations que la question était agitée. De quel intérêt pouvait être, dans la circonstance, l'examen de projets de loi portant ouverture de je ne sais quels crédits au ministre des travaux publics et au ministre de l'intérieur ? Ah ! c'était bien de cela qu'il s'agissaiti La séance, la vraie séance, se tenait dans la salle des Pas-Perdus. Là, le projet Wallon occupait toutes les têtes, formait le
DU 25 rÉYBiBR 1875. ISA
thème de toutes les conversations, {^es uns mettaient vivement en relief ce qu'il avait d'absurde ; les autres, sans l'approuver, insistaient sur la nécessité de s'y soumettre; furieux de l'accord dont il était le résultat, les membres de la droite blâmaient avec aigreur le maréchal de Mac-Mahon d'avoir rendu cet accord possible en renonçant à une prérogative qu'à aucun prix, suivant eux, il n'aurait dû abandonner dès qu'ils la lui offraient; les bonapartistes demandaient d'un ton railleur quelle part on avait faite à la nation en disposant ainsi de son avenir; et, quant à la gauche, elle courait se réunir dans le local d*un des bureaux pour entendre les explications qu'on avait à lui donner sur le traité — c*était bien le mot — qu'en dehors d'elle, le centre gauche venait de passer avec le centre droit.
Qm le croirait? M. Gome, président du centre gauche, ayant présenté l'exposé des négociations, un seul membre de la gauche, un seul, combattit le projet Wallon. Ce fut M. Jules Grévy. Devant une réunion nombreuse — car beaucoup de députés appartenant soit au centre gauche soit à l'Union républicaine étaient présents — M. Jules Grévy développa, avec une éloquence grave et l'autorité qui s'attachait à son nom, les motifs qui devaient faire repous-
ser le pisojet. Il montra Tinanité des dangers dont on se prévalait pour en presser Tadoption. Il ût ressortir ce qu'une conception si peu républicaine avait de menaçant. Mais à Taccueil froidement respectueux et presque morne que rencontrèrent ses critiques, il était aisé de prévoir que la gauche se rendrait presque sans combat ; et cela devint plus manifeste encore par Teffet, bien différent, que produisirent, après lui, MM. Jules Simon, Bethmont, Ricard... et Gambetta, qui tous mirent à défendre le projet Wallon un zèle dont il y avait lieu de s'étonner, du moins en ce qui concernait M. Gambetta. Toutefois, aucune résolution définitive ne fut prise ce jour là. iM. Jules Simon et quelques autres députés ayant émis Tavis qu'on proposât au centre droit certaines modifications, on décida qu'il fallait attendre la réponse.
La gauche exprimait le désir :
1° Que le nombre des électeurs délégués par les conseils municipaux pour prendre part à l'élection des sénateurs fût proportionnel dans une certaine mesure au- nombre des membres du conseil municipal ;
2** Que l'inamovibilité des sénateurs nommés par la Chambre ne fût pas érigée en principe ; ^ 3® Que les sénateurs nommés par l'Assemblée
ne pussent être élus qu'à la majorité absolue des voix.
Ce n'était pas beaucoup demander à coup sûr.
On parlait de concessions à faire : était-il juste que les concessions ne fussent faites que par la gauche ? La République française hasarda timidement la remarque suivante : « Toute conciliation est une transaction, et, cTans les transactions, si Ton veut qu'elles réussissent, il faut que chacun s'y prête et y mette du sien. »
Mais quoi ! la politique qui faisait dépendre d'un accord entre des opinions inconciliables le salut de la République avait eu pour résultat de rendre arbitre souverain de la situation, non plus même le centre gauche, non plus même le groupe Wallon-Lavergne, mais lOi centre droit !
Il le sentit et se montra intraitable. (Les délégués des deux centres et du groupe Wallon- Lavergne s'étant réunis, le 20 février, chez M. Bocher pour délibérer sur les modifications proposées par la gauche républicaine, ils décidèrent qu'il n'y avait pas lieu d'accueillir ces modifications, que le projet Wallon devait être maintenu sans changement, et qu'en dehors de ce projet, aucun amendement ne serait admis.J
La gauche républicaine attendait, dans une salle du boulevard des Capucines, le résultat de Tentrevae qui venait d'avoir lieu chez M. Bo-