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encore Texpression méditative de ses traits. On dirait un moine de Zurbaran, ou bien un de ces anciens prophètes qui menaçaient d'une destruction procliaine les cités rebelles à Dieu. « Un jour, dit-il d'un ton ^sépulcral, une parole néfaste, empoisonnée, tomba de cette tribune :
« Vous êtes divisés. » Royalistes de cette Assemblée, vous Tavez cru vous vous êtes trompés.
Divisés sur les questions essentielles ? vous ne Tétiez pas... Voilà pourquoi, toutes les fois qu'on vous a proposé le gouvernement de la République, je ne sais quelle force invisible et insurmontable vous a toujours arrêtés sur le seuil. Voilà pourquoi, aujourd'hui même, vous organisez le régime républicain, sans réciter le credo républicain. Vous osez à peine inscrire ce nom suspect sur le fronton du temple dont, au grand étonnement de la raison publique, vous êtes devenus les prêtres, mais dont vous ne serez jamais les croyants. Eh bien, je vous adjure une dernière fois : arrêtez-vous. »
Singulière puissance des conyictions fortes ! Dans une Assemblée où, en ce moment-là môme, des opinions ennemies concluaient un pacte d'alliance qui les condamnait à s'effacer, à se taire, l'inflexibilité de M. de Belcastel eut plus et mieux qu'un succès d'estime : ce fut dans un silence qui ressemblait à du respect qu'on écouta
DU 25 FÉVBIER 1875. 207
ce représentant d'un autre âge, cet apôtre d'une idée morte, cet âpre vieillard qu'un journal du temps put comparer, non sans raison, à un saint Siméon stylite qui serait descendu de sa colonne pour prédire à la terre d'effroyables catastrophes.
On alla au scrutin sur l'ensemble de la Constitution, qui fut adoptée à la majorité de 425 voix contre 254.
Ceux des républicains par qui la Constitution du 25 février ne fut pas votée (Haient au nombre de quatorze : c'étaient MM. Barodet, Martin Bernard, Louis Blanc, Daumas, Escarguel, Jules Grévy, Jouin, Madier-Montjau, Marcou, Ordinaire, Peyrat, Edgar Quinet, Rathier et Wilson.
Tous les ministres votèrent pour, à l'exception du ministre de la justice démissionnaire, M. Tailhand, et de son sous-secrétaire d'État, M. Baragnon.
Dans le centre droit ou droite modérée, il v eut vingt et un abstentionnistes, parmi lesquels le prince de Joinville.
On a vu que la crainte du bonapartisme était le grand argument dont les gauches s'étaient servies pour justifier le sacrifice de leurs principes à Ja nécessité d'un compromis : il leur importait donc que le vote de la Constitution fût suivi de la lecture de* quelque document de
nature à montrer combien cette crainte du bonapartisme était légitime.
De là le rapport présenté par M. Savary sur les élections de la Nièvre, rapport par lequel on eut soin de faire suivre le vote des lois constitutionnelles.
Avec quelle satisfaction les républicains égarés dans Talliance des royalistes entendirent un homme, qui n'était cependant pas des leurs, appeler l'Empire h la barre de l'Assemblée'. Avec quelle reconnaissance ils le virent porter la lampe sur les intrigues du « comité de comptabilité », véritable « comité d'action » dans lequel M. Rouher avait successivement introduit les principaux meneurs de la faction du 2 décembre, depuis le général Palikao jusqu'à M. Haëntjens; depuis M. Pinard jusqu'à M. Grandperret ; depuis M. de Gambacérès jusqu'à M. de Forcade la Roquette ! De quelle âme ravie ils l'applaudirent lorsqu'il montra le comité central étendant sur la France entière le réseau de ses sous-comités, et les agents de la propagande bonapartiste pénétrant sous des dehors inoffensifs jusqu'au fond des provinces les plus reculées, corrompant les cœurs vils, intimidant les esprits faibles, parlant le langage de la force, pour devenir plus forts, se prévalant de la complicité, vraie ou supposée, des fonctionnaires publics; travaillant
à la création d'une puissante société de propagande sous le couvert d'une compagnie d'assurance contre F incendie, et attirant à eux par l'affirmation de leur prochain triomphe les membres de Tadminist ration, les employés de FEtat, le clergé, les mécontents, les ambitieux, tous les adorateurs du succès conquis ou entrevu î
Ce tableau, chargé ou non, était fait pour inspirer de TefiToi. Gomment échapper, pouvaiton se dire, aux coups d'une conspiration aussi habilement ourdie, aussi hardiment conduite et aussi vaste ? Evidemment ce n'était pas trop, pour sauver la France, de l'union de tous ceux qui avaient horreur de l'Empire, quelle que fût la couleur de leur drapeau. Le rapport de M. Savary avait, comme explication de la politique des coalisés, une importance considérable. Ils s'étudièrent à lui en donner une plus gr«^nde encore. Aux interruptions violentes du comte Murât, de M. Abattucci, de M. Galloni d'iKtria, ils répondirent par des exclamations nonntoiii»} passionnées ; et lorsque M. Savary da»ceiHU( ^\^ la tribune, ils le récompensèrent par une doublt> salve d'applaudissements du service qu'il venait de leur rendre.
L'annonce que la Constitution était enfin votée fut accueillie avec joie par le pays. Les uns affectèrent de croire, les autres crurent sincèrement que la République était fondée. Nier les énormes défectuosités de Tœuvre qui venait d'être accomplie, on ne le pouvait, et personne ne Tosa. Mais on se disait que le mal n'était pas, après tout, sans remède, puisque la Constitution était déclarée révisable.
« Je ne me sens pas le couraçe, écrivait spirituellement M. Edouard Lockroy, d'adresser des compliments au père de notre. Constitution, l'honorable M. Wallon, dont nous espérions un enfant un peu mieux bâti. Il est vrai qu'on ne fait pas toujours les enfants aussi beaux qu'on le souhaite, et comme dit un poète :
C'est déjà très joli que d'en ayoir fait un.
» Prenons donc celui-là tel qu'il est et avec toutes ses imperfections. Nous savons, d'ailleurs, qu'il possède une qualité que les enfants selon la chair ne peuvent avoir : il est révisable. »
Ces lignes exprimaient, sous une forme plaisante et vive, ce qui était au fond l'impression générale. Le journal de M. Gambetta ne dissimula point que « les difficultés, loin d'avoir disparu, ne faisaient que commencer ; » mais lui aussi saluait avec espoir le moment d'une revision, tôt ou tard inévitable. Ce qu'il se gardait bien d'apprendre à ses lecteurs, c'est que les royalistes, des mains desquels la Constitution venait de sortir, avaient pris leurs précautions ; c'est qu'ils avaient artificieusement fait dépendre la possibilité de la revision du* consentement du Sénat, après lui avoir créé un intérêt immense à n'y jamais consentir !
Quant aux difficultés prévues par M. Gambetta et ses amis, elles ne tardèrent pas à se révéler.
Le lendemain même du vote de la Constitution, le Journal officiel publiait la note suivante :
« A l'issue de la séance d'hier, M. le président de la République a pris le parti de charger M. Buffet de former un ministère.
242 HISTOOK DE LA CONSTITOTION
• Aor»"* '.•'.niiie a.va.nt le vote des lois consV' ti" r.i'. .♦?<. M. le pre-iident de la République ^s V 7'.:: " !!:•:?':: "»r<«--u à maintenir les principes t'- <*'-vu::u"*s j^-j o-^t tait la force de sa politiq'- "1 •••? ri*' a r»»»;u !e pouvoir des mains de IXr :îeîn :.»•?. Le s :u veau Cabinet devra sMnspirerd: •>*^ ^^-'T^oî-.»'*. auxquels M. Buffet n'est pas moit* i»*\ou»* .^ue M. .e ocai^chal de Mac-Mahon. Il s€n \pouye «laas sa Uche par les hommes modérés d« tous ie:? pan: s.
A l issu»? «ie la <r\ince du 25 février, le^ <*M\intt^lî\ si;;natairt^> de la déclaration lue h Il tribune le ±i février, par M. de Clercq, ^t^ taie!»t n^ïtdus en Corps auprès du maréchaHe >l.tr-Mahoa. et le c«»mte Daru avait, en leur HiMU, prvMK»noe lallocution que voici :
»< Monsieur le maréchal,
V. Nous avons eu le regret de voter aujourd'hui oontîv une mesure que votre gouvernement soutenait. Le prv^jot dont la Chambre était saisie ne nous a pas paru présenter des garanties suffisantes pour que nous puissions Tapprouver, et nous nous sommes vus dans la nécessité de le rejeter, bien que nous tussions résolus à faire des lois constitutionnelles. Nous nVn demeurons pas moins, monsieur le maréchal, fidèles à la cause que vous
éfendez avec nous, et pour le soutien de laquelle DUS pouvez compter sur notre dévouement, comme ,ous pouvons compter sur le vôtre. »
La note du Journal officiel scellait le pacte îonclu, dans cette entrevue, entre le président de la République et les ennemis, avoués, de la République !
Que fallait-il de plus pour éclairer les gauches sur l'inanité de leur politique ? Non seulement le chef de l'Etat se donnait publiquement à leurs adversaires ; mais il confiait le soin de former un ministère à un homme qu'il déclarait aussi dévoué que lui-même aux principes antirépublicains I
Et en cela le maréchal ne se trompait certainement pas. M. Buffet n'était-il pas de ceux que l'Empire avait eus pour instruments et pour complices? N'.iv ait-il pas été un des ministres de Louis-Napoléon? N'avait-il pas eu, plus ou moins ouvertement, la main dans la chute de M- Thiers?
Eh bien, la pente que descendaient les gauches était si rapide, qu'elles résolurent, de concert avec le centre droit, d'appuyer IL Buffet et de lui rendre la composition d'un Cabinet plus facile par un éclatant témoignage (Je leurs sympathies.
C'était le 1®' mars que devait avoir lieu le scrutin pour la nomination du président de l'Assemblée : sur 487 suffrages exprimés, M. Buffet en obtint 479. Huit républicains s'abstinrent : on devine lesquels.
Ce vote donnait à M. Buffet une influence considérable, en témoignant de son influence sur r Assemblée. Mais consentirait-il à se charger du fardeau des affaires ? Atteint par un deuil de famille, il hésita quelque temps. Les négociations traînèrent. Diverses combinaisons furent essayées, abandonnées, reprises, abandonnées de nouveau. Il fut question de donner le ministère de l'intérieur à M. d'Audiffret-Pasquier, et à M. Bocher, personnification de Torléanisme, la vice-présidence du conseil sans portefeuille. L'un et l'autre refusèrent, double refus qui, dans le public, ne parut pas tout à fait volontaire et que les esprits soupçonneux attribuèrent à un travail caché. Ce qui est certain, c'est que le maréchal de Mac-Mahon eut un moment l'idée de s'appuyer sur un cabinet extra-parlementaire. Dans la nuit du 9 au fO mars, il eut recours à M. Andral, vice-président du conseil d'État. M. Andral, pour toute réponse, lui conseilla vivement de prendre ses ministres dans l'Assemblée.
Le 10 mars, quand les députés se réunirent à
Versailles, rien ne semblait encore décidé, et la longue durée de la crise ministérielle avait produit sur les divers partis politiques un tel effet d'irritation, que M. Luro, membre du groupe Wallon, se disposait à faire une interpellation qu'aurait suivie un ordre du jour ainsi conçu : « L'Assemblée nationale, convaincue qu'il y a le plus grand péril à retarder la formation d'un ministère suivant les règles parlementairies, fait appel à la sagesse de M. le président du conseil et passe à l'ordre du jour. » Mais tout à coup la nouvelle se répand que la crise est enfin terminée. A la lecture d'une lettre autographe du président que M. Bocher lui avait apportée, M. Buffet s'était décidé à accepter le portefeuille de l'intérieur et avait levé immédiatement la séance pour se rendre chez le président de la République.
Le lendemain, 11 mars, le Journal officiel publiait la liste des ministres. Elle était composée comme il suit :
Vice-président du conseil et ministre de l'intérieur: M. Bu£fet;
Garde des sceaux, ministre de la justice :
M. Dufaure;
Ministre des affaires étrangères: le duc Decazes;
Ministre des finances : M. Léon Say ;
â46 HISTOIRE DE LA CONSTITUTION
Ministre de la guerre : le général de Gissey ;
Ministre de la marine et des colonies : le contreamiral marquis de Montaignac ;
Ministre de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts: M. Wallon ;
Ministre des travaux publics : M. Caillaux ;
Ministre de l'agriculture et du commerce :
M. de Meaux.
Dans ce partage des dépouilles opimes du pouvoir, le centre gauche recevait deux portefeuilles ; le groupe Lavergne en obtenait un ; le centre droit en prenait cinq ; enfin, chose à peine croyable, on en accordait un à la droite.
Et l'Union républicaine ?
L'Union républicaine? Ne lui avait-on pas fait assez d'honneur en l'admettant à combattre côte à cAte ave'^. le centre droit ? Qu'avait-elle à réclamer dans les fruits de la victoire ? Que, dans la personne de M. de Meaux, la droite eût part à la direction d'un gouvernement qu'elle avait refusé d'organiser, à la bonne heure !
Tel fut, pour les sincères et loyaux républicains, le premier résultat du système des concessions à outrance !
Mais d'autres et plus cruelles déceptions les attendaient.
Le nouveau ministère avait à faire connaître quelle était sa politique.
Le 12 mars 1873, on \-it se dessiner à la tribune la longue et mince taille de M. Buffet.
L'expression toujours sévère de son visage, sa tenue toujours rigide et son oeil sans regard ne permettaient guère de deviner ce qu'il allait dire. On ne le sut que trop tôt, lorsque, de sa voix sèche et avec l'accentuation lente et ferme qui caractérisaient sa manière de parler, il fit, au ■ nom des ministres, la déclaration annoncée.
Cette déclaration portait en substance :
Que la politique du Cabinet du 10 mars serait " très nettement conservatrice » ;
Qu'elle serait dénuée de tout caractère de provocation comme de faiblesse ;
Qu'il importait de le dire, à cause des inquiétudes jetées dans l'opinion publique par le vote des lois constitutionnelles ;
Qu'il fallait, avant tout, détruire l'équivoque, et rassurer les esprits ;
Que la population honnête, paisible, laborieuse, attachée à l'ordre, serait protégée par le gouvernement contre les » attaques et les passions subversives » ;
Que ceux qui avaient trouvé dans l'organisation des pouvoirs publics une satisfaction plus oq moins complète de leurs vues devaient prou-
ver par leur adhésion à la seule politique capable de rassurer le pays, la possibilité de concilier « Tordre des choses actuel » avec la sécurité publique, et que ceux qui auraient voulu à la question constitutionnelle une solution différente, devaient mettre leur patriotisme à seconder le gouvernement dans la défense des principes d'ordre et de conservation sociale ;
Que le président de la République faisait appel au concours des hommes modérés de tous les partis ;
Que le Cabinet considérait comme un devoir d'assurer aux lois constitutionnelles adoptées par l'Assemblée nationale l'obéissance et le respect de tous, et qu'il avait la ferme volonté de les défendre contre toute menée factieuse, mais sans se faire jamais l'instrument d'aucune rancune ;
Que toute autre conduite ne serait conforme ni à la justice, ni à la bonne politique, dans un pays où les changements d'institutions et de
dvnasties avaient laissé au cœur d'un certain
nombre de citoyens des regrets et des convictions dignes de respect lorsqu'ils ne se manifestent par aucun acte repréhensible ;
Et enfin, que l'esprit de suspicion priverait le gouvernement d'un concours nécessaire.
Quant aux mesures libérales qui avaient été
annoncées comme devant être la conséquence du régime nouveau, il n'en était pas question.
La presse était avertie qu'on préparait uue loi contre elle.
La déclaration portait, en outre, que Fétat de siège serait maintenu et la loi de janvier 1873 conservée, cette loi fatale qui avait remis au gouvernement la nomination des maires, effaçant ainsi jusqu'aux derniers vestiges de l'autonomie communale. Seulement, M. Buffet voulait bien faire espérer que les maires seraient pris dans les conseils municipaux, « autant que possible ».
Le sentiment causé par la lecture de ce manifeste fut un sentiment de stupeur. On en put juger par le silence glacial du centre gauche. Pour ce qui est des républicains de la gauche et de l'extrême gauche, la déception qu'ils éprouvèrent fut immense. Ils se sentaient pris au piège ; et dans la salle, dans les couloirs, à la buvette, on les entendit se répandre en doléances amères. Quoi ! c'était là le prix dont on payait leur abnégation î Quoi ! c'était là l'accomplissement des promesses au moyen desquelles on les avait attirés dans une alliance qui venait de leur coûter tant de sacrifices I Quoi ! l'on avait cru entrer dans un régime républicain, et le programme de ce régime ne conienait
même pas le mot République^ comme si un pareil mot était de ceux qu'on a honte de prononcer ! Que parlait-on des inquiétudes jetées dans l'opinion publique par le vote des lois constitutionnelles, lorsque c'était, au contraire, pour calmer l'opinion que les lois constitutionnelles avaient été votées ? M. de Broglie avait dit que sa politique serait « résolument » conservatrice; M. Buffet disait que la sienne serait « très nettement conservatrice : n'allait-il donc y avoir de changé qu'un adverbe ? Que signifiait cette expression de « passions subversives », tirée delà grnmiaaire des ennemis ? Encore si le nouveau ministre se contentait de menacer le parti républicain I Mais quel soin il mettait à ménager les vieux partis, à les. rassurer contre la crainte de toute « rancune ! » Et avec quel respect il parlait des regrets, des convictions, que les changements de dynasties avaient laissés au cœur des royalistes et des hommes de l'Empire ! Singulière victoire de la République que celle qui s'annonçait par une loi contre la presse, par la prolongation de l'état de siège, et par l'asservissement des communes !
Tel était le fond de toutes les conversations ; mais c'est à peine si Ton s'en serait douté, en lisant les journaux républicains qui avaient poussé à la Constitution, à cause de l'intérêt qu'ils avaient à voiler leur déconvenue. Il ne fallait pas, quand ils disaient : « La République est faite, » qu'on leur pût répondre, suivant un mot attribué à M. Thiers : « Non, elle est refaite ! »
Une chose était claire, en tout cas ; c'était la peur qu'elle inspirait aux ministres chargés de la conduire ; et le journal légitinrïiste L'Union avait certes bien raison d'écrire : « Nous ne connaissons rien de plus humiliant pour une forme de gouvernement que de ne pas oser l'appeler par son nom. »
Cependant, les bonapartistes ne se possédaient pas de joie. Ils entonnèrent dans leurs journaux un chant de triomphe. C'était contre eux que les meneurs de la coalition parlementaire prétendaient s'être armés du vote des lois constitutionnelles, et c'était à leur concours que le ministère sorti de ce vote faisait directement appel ! Pour parer le coup, les meneurs des groupes coalisés songèrent à porter M. d'Audiffret Pasquier au fauteuil de la présidence de la Chambre, laissé vacant par M. Buffet.
M. d'Audiffret Pasquier n'était pas républicain, mais, depuis un certain discours où il avait attaqué vivement l'Empire, les bonapartistes l'avaient en horreur; il n'en fallait pas davantage. Sa candidature, vivement appuyée par M. Gambetta auprès des membres de FUnion républicaine, fut adoptée dans une réunion des bureaux des trois gauches, et le vote dee lois constitutionnelles eut pour premi^ effet de porter au fauteuil de la présidence dans l'Assemblée, grâce au concours des républicains, un homme hostile à la République !
A partir de ce moment, la réaction se précipita. La Chambre se hâta de prendre en considération une proposition de M. de Courcelle,qui, par la suppression des élections partielles, était une grave atteinte à la souveraineté du peuple.
DU 35 FÉmiBR 1876. »3
Après tant de principes sacrifiés, les pensions payées aux bonapartistes leur furent conservées, « par amour des principes. ■) M- Buffet avait déclaré que les maires seraient pris « autant que possible » dans les conseils municipaux. Or, ce fut en dehors du conseil municipal que M. Buffet prit, presqu'au lendemain de sa déclaration, les maires qui se trouvèrent manquer dans la Savoie, dans le Loiret, dans la Corrèze et dans l'Isère. En revanche, on n'eut garde de toucher aux maires bonapartistes. L'interdiction que l'état de siège avait fait peser sur une foule de journaux ne fut pas levée, et V Indépendant de Reims, VÉgalitéde Marseille, le Nord-Ett de Charleville; le h^grèi de Ghàlons, V Bmancip<aivn de Toulouse, la ^nnce républicaine de Lyon, le Phare de Dunkerque, VUnion républicaine de Bourges durent attendre dee jours meilleurs. Un conseiller municipal de Paris se vit enlever l'exercice dii droit de réunion au moment mÈme où M. le capitaine de Mun et M. le commandant la Tour du Pin s'en servaient librement pour attaquer la népubUque. Hestërent à leur poste les préfets qui représentaient le légitimisme, comme à Avignon, ou le parti de l'Empire, comme dans la Ûha' rente- Inférieure. Que dire encore? l,e rap|mrl Sarury fut ei bien oublié que l'organe orléaniâLe
du centre droit dans le Rhône put écrire : « En pleine ville de Lyon le comité militant de l'appel au peuple s'épanouit dans toute son intumescence. »
Voilà quels fruits, à la fin du mois de mars, le vote des lois constitutionnelles se trouvait avoir portés. Jamais la France n'avait été moins en République que depuis la prétendue fondation de la République.
M. Dufaure l'ayant affirmée dans une de ses circulaires, M. BufiFet défendit que cette circulaire fût insérée au Journal officiel, et n'y consentit qu'après avoir arraché à son collègue des modifications anti-républicaines. Il fit plus : il se déclara solidaire des actes ie M. Scipion Doncieux, préfet du Vaucluse, lequel était resté fidèle à la politique du 24 mai et faisait du journal de la préfecture un arsenal d'injures à l'adresse du régime inauguré le 25 février. Chaque jour paraissaient des décrets qui touchaient au scandale. L'amiral La Roncière le Noury, appelé au commandement de l'escadre d'évolution, choisissait comme chef d'état-major M. Duperré, ancien aide de camp de l'ex-prince impérial. M. des Gilleuls, ancien chef du cabinet de M. de Gumont, était nommé sous-secrétaire de l'enseignement supérieur. M. Dufaure nommait maître des requêtes au conseil d*£tat
DU 25 FÉVMER 1875. 225
M. Levasseur de Précourt, clérical, bien connu comme tel. Des ennemis avérés de la République : MM. Doncieux, Pascal, de Tracy, Guigues de Ghampvans, figuraient au premier rang des fonctionnaires publics.
Du moins si cette politique réactionnaire avait été dénoncée à l'opinion par ceux dont c'était le devoir ! Mais on ne saurait trop le répéter : la part qu'ils avaient prise au vote des lois constitutionnelles les condamnait à en voiler les conséquences funestes. Après avoir involontairement trompé l'opinion, ils étaient réduits à la tromper volontairement. Ils se trouvaient fatalement placés dans l'alternative ou de faire en public leur mea culpa ou de se montrer satisfaits quand même. C'est ce dernier parti qu'adopta M. Gambetta. Dans un discours prononcé par lui à Belleville le 28 avril, non content de demander gfâce pour îa Constitution du 25 février, il osa dire : « On a été vite, et cependant savez- vous ce qui est arrivé ? C'est que l'œuvre vaut mieux, peut-être, que les circonstances qui l'ont produite ; c'est que, si nous voulons nous approprier cette œuvre et la faire nôtre, l'examiner, nous en servir, la bien connaître surtout, afin de bien l'appliquer, il pourrait bien se faire que cette Constitution, que nos adversaires redoutent d'autant plus qu'ils
la raillent, que nos propres amis ne connaissent pas encore suffisamment, offrît à la démocratie républicaine le meilleur des instruments d'affranchissement et de libération qu'on nous ait encore mis entre les mains. »
Mais le Sénat ? Pouvait-on se dissimuler que ceux qui en avaient eu les premiers Tidée avaient voulu créer là une citadelle pour l'esprit de réaction, organiser là une sorte de dernier refuge pour les dépossédés ou les refusés du suffrage universel? M. Gambetta n'allait pas jusqu'à le nier. Seulement, il prétendit que cette pensée ne serait point réalisée. Il donna du Sénat la définition que voici : « L'ancre de salut sur lequel devait reposer le vaisseau de l'Etat ; » et cette définition, il s'étudia de son mieux à la justifier, en montrant quelle part la Constitution donnait à l'esprit communal dans la nomination des sénateurs, d'où, selon lui, cette conséquence que le Sénat sorti des urnes serait « le grand conseil des communes françaises. »
Personne n'ayant poussé plus vivement que M. Gambetta à l'adoption de cette politique de compromis qui avait donné naissance à la Constitution du 25 février, on aurait compris qu'il plaidât les circonstances atténuantes ; mais vanter comme une victoire de la démocratie l'établissement d'un système en vertu duquel le se-
nateur élu par quarante électeurs était investi du droit de retivoyer Télu de 100,000 citoyens; mais appeler « ancre de salut » un dualisme qui, mettant aux prises les deux grands pouvoirs de l'Etat et opposant le suffrage restreint au suffrage universel, ne pouvait être qu'une cause d'anarchie, qu'un principe d'instabilité ; mais ne voir que l'éducation civique des paysans dans la prépondérance assurée aux hameaux sur les villes, aux ténèbres sur la lumière, et cela sans même attendre que les conseils municipaux eussent été renouvelés, que le choix des maires eût été rendu aux communes, que les préfets de M. de Broglie et de M. de Fourtou eussent fait place à des fonctionnaires républicains, que la diffusion de la vie politique eût été rendue possible par la liberté de réunion et la liberté de la presse, en vérité c'était de l'optimisme à outrance, et cette affectation d'optimisme ne se pouvait expliquer que par le désir de répondre coûte que coûte à ce reproche trop mérité : Quoi ! c'est là la République que votre politique de transaction nous a donnée !
Mais le parti républicain pouvait-il se déclarer satisfait, sans encourager ses alliés du montent à achever ce qu'ils avaient commencé?
Ils n'y manquèrent pas. Le 18 mai, M. Dufaure
vint donner lecture à la Chambre de deux lois organiques, dont Tune réglait tout ce qui avait trait aux élections sénatoriales, et dont l'autre avait trait aux rapports des pouvoirs publics entre eux.
Aux termes de celle-ci, les attributions du président de la République étaient conçues de manière à le faire autant que possible ressembler à un roi. Gomme si ce n'était pas assez de lui avoir livré le droit de dissoudre la Chambre issue du suffrage universel, il . s'agissait de l'investir du droit de la convoquer extraordinairement, de prononcer la clôture de ses travaux, de l'ajourner jusqu'à deux fois dans la même session.
Le projet portait que les Chambres seraient réunies en session cinq mois au moins chaque année, sans expliquer à quel contrôle pendant les sept autres mois le pouvoir exécutif serait soumis ; et que le président de la République négocierait les traités ; et qu'il les ratifierait ; et que, dans le délai fixé pour la promulgation des lois, à lui confiée, il pourrait, par un message motivé, demander aux deux Chambres une nouvelle délibération, laquelle ne pourrait être refusée.
C'était le complément du système qui, faisant
violence à la nature des choses et frappant la souveraineté du peuple dans ses mandataires, subordonne le pouvoir législatif au pouvoir exécutif, la tête au bras.
Mais il était dit que dans la voie des compromis les gauches iraient jusqu'au bout. Elles accueillirent donc avec une faveur marquée les projets présentés par M. Dufaure, seulement elles refusèrent de consentir à ce qu'on les renvoyât, comme il le demandait, à la commission des Trente, où elles n'étaient représentées que par cinq membres : MM. Dufaure, Cézanne, Laboulaye, Vacherot et Waddington.
M. Luro, déserteur du centre droit et un des fondateurs du groupe Wallon, prit vivement à partie la commission des Trente ; il s'éleva contre la politique de combat ; il proposa de renvoyer les projets à Texamen d'une commission spéciale, et ses conclusions furent adoptées par
l'Assemblée à la majorité de 320 voix contre 301 .
Ce qui est à remarquer, c'est que, dans cette occasion, le groupe Wallon presque tout entier se rangea du côté de la minorité, c'est-à-dire vota en faveur de cette commission des Trente où l'esprit monarchique dominait et que présidait M. Batbie, l'inventeur de la politique de combat I
Après un pareil vote, les Trente n'avaient plus qu'à donner leui démission. C'est ce qu'ils firent par l'organe de leur président, et l'on ne s'occupa plus que de les remplacer.
Comment allait avoir lieu entre les diverses fractions de l'Assemblée la répartition des membres à désigner pour faire partie de la nouvelle commission? Telle était la question à résoudre.
Le 26 mai, dans une conférence qui eut lieu chez M. de Lavergne entre MM. Gambetta, Jules Ferry et Ricard, délégués de la gauche, et MM. Voisin et Beau, délégués du groupe Wallon, on tomba d'accord de donner quatorze membres aux gauches, cinq au groupe Wallon et onze aux droites, cet accord ne devant devenir définitif que lorsque le centre droit l'aurait ratifié. Mais le centre droit, interrogé, déclara ne vouloir donner aux gauches que treize mem-
bres, tandis qu'il en réclamait douze pour les droites.
Cette fois encore, les gauches cédèrent.
Restait à s'entendre sur les noms. Les gauches proposaient les i 3 noms suivants : Gambetta, Cazot, Jules Ferry, Jules Simon, Duclerc, Le Royer, Humbert, -Bethmont, Ricard, Delorme, Schérer, Laboulaye, Ernest Picard ; ces choix ne convinrent pas au centre droit, et notamment à M. le duc de Broglie qui, secondé par M. Bocher, déploya pour faire échouer toutes les combinaisons une activité extraordinaire. Après une journée entière passée en négociations, il n'y eut plus qu'un cri à Versailles : tout est rompu !
Irritées, les trois gauches décidèrent d'avoir leur liste à elles et de la déposer, sans se préoccuper des autres groupes. C'est ce qu'elles firent, et le scrutin leur donna une victoire complète, tellement complète que la droite dut à leur seule générosité d'avoir quatre représentants dans la commission nouvelle.
Cette commission fut composée comme suit :
Gauche et Union républicaine : MM. Cazot, Jules Simon, Jules Ferry, Le Royer, Humbert, Albert Grévy, Duclerc.
Centre gauche: MM. Laboulaye, Delorme, Krantz, Ricard, Bethmont, Ernest Picard, Chris-
tophle, Waddington, comte Rampon, de Marcère, Schérer et Vacherot.
Groupe Lavergne : MM. de Lavergne, Luro, Baze, Beau, Voisin, Cézanne, Adrien Léon.
Centre droit et droite: MM. Adnet, Delsol, de Sugny, Sacaze.
Les gauches étaient donc maîtresses du terrain. Libres des entraves dont les avait jusqu'alors chargées leur alliance avec le centre droit, rien ne les empêchait de modifier dans un sens démocratique les projets présentés par M. Dufaure. Mais les partisans du système des concessions à outrance n'avaient pas encore dit leur dernier mot. Les modifications apportées par la nouvelle commission des Trente au projet de loi sur les relations des pouvoirs publics furent d'une insignifiance lamentable, sauf sur un point : Par qui la guerre pourrait-elle être déclarée ?
Le projet du gouvernement ne s'était point expliqué à cet égard : la commission proposa que le président de la République ne fût admis à déclarer la guerre qu'avec l'assentiment des Chambres.
Sur la question, très-importante, de la permanence des Assemblées, la commission mit bas les armes. Que l'Assemblée dût siéger toute l'année sans interruption, personne ne le de-
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mandait ; maie quand on décidait que le Parlement siégerait cinq mois dans Tannée, convenait-il que, pendant tout le reste du temps, le président gouvernât selon son bon plaisir et comme si l'Assemblée n'existait pas ? Cela étaitil sans danger pour les libertés publiques ? Gela était-il conforme à la tradition républicaine? Etait-ce ainsi que la République avait été comprise dans la Constitution de 1791, et dans celle de Tan III, et dans celle de 1848?
Et s'il arrivait qu'un événement éclatât qui fût de nature à rendre la convocation de l'Assemblée nécessaire, absolument nécessaire, en dépit de l'opinion contraire du président, l'Assemblée ne pourrait-elle revenir avant d'avoir été rappelée ? Le gouvernement avait cru beaucoup faire en admettant que, dans ce cas, elle le pourrait, mais à la condition que cette nécessité serait constatée par la moitié moins une voix des deux Chambres : la commission, jugeant qu'un pareil nombre de voix serait impossible à réunir quand les Chambres étaient dispersées sur toute la surface du pays, crut faire beaucoup à son tour en demandant qu'on se contentât du tiers des voix.
Et pourtant, elle ne se faisait aucune illusion sur les dangers auxquels une nation est exposée lorsque la souveraineté du peuple n'y est
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pas continuellement en éveil et en action. M. Laboulaye, dans son rapport, disait: « L'hypothèse dans laquelle il faut se placer, hypothèse toute naturelle, et trop souvent vérifiée par les faits, c'est que, dans l'intervalle des sessions, après deux, trois, quatre mois de séparation, il peut arriver un événement considérable qui inquiète le pays et lui fasse désirer la réunion de ses représentants. Le plus souvent sans doute le gouvernement ira au-devant de ses vœux ; un ministère constitutionnel craindra d'engager sa responsabilité ; mais enfin il faut tout prévoir, et songer que la politique est faite pour défendre le pays contre les erreurs ou la faiblesse du gouvernement... Il est donc prudent de réserver la libre convocation du Parlement comme un moyen de salut. Il faut, sans doute, que le mode de convocation soit assez difficile pour ne pas encourager la témérité d'un parti turbulent; mais il ne faut pas le compliquer de façon à en faire une déception pour le pays: C'est ce qui nous a fait choisir le chiffre d'un tiers, chiffre qu'il sera malaisé, mais non pas absolument impossible, d'obtenir dans l'intervalle des sessions. »
Ainsi, la nouvelle commission des Trente et son porte-parole, M. Laboulaye, croyaient tout gagné, s'ils rendaient malaisée mais pas absolu-
ment tmpifssible une convocation du Parlement par lui-même, convocation qu'ils regardaient cependant comme un moyen de salut dans certaines circonstances.
Ge fut le 21 juin que se posa devant TAssemblée la question de savoir si sur cet étrange projet de loi on passerait à une seconde délibération. La décision était connue d'avance. Le projet n'eut que deux contradicteurs : M. Madier-Montjau et moi.
En le présentant, le vice-président du conseil avait un but qu'il ne dissimula point. Il s'agissait pour lui de donner à la Constitution du 25 février un complément qui en mît en pleine lumière le caractère monarchique. « Nous nous sommes placés, avait-il dit tout d'abord, au point de vue où l'on s'est mis pour faire la Constitution du 25 février. Elle confère au chef de l'Etat des attributions qui ne sont pas celles d'un président ordinaire de République. »
Ce n'était que trop vrai. Etaient-ce les attributions d'un président ordinaire de la République que celles qui consistaient dansledroit de dissoudre la Chambre des représentants du peuple, de la convoquer extraordinairement, de prononcer la clôture de ses travaux, de l'ajourner jusqu'à deux fois dans la même session, et, comme couronnement d'un pouvoir si considé-
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rable, de gouverner pendant sept mois sur douze seul et libre de tout contrôle ? Voilà ce que je demandai, et à cela rien ne fut répondu.
M. Madier-Montjau, qui occupa la tribune après moi, fit, avec son éloquence et sa fougue ordinaires , le procès du genre de royauté qu'on nous donnait : « Si je dois subir la royauté, dit-U, je la veux palpable, visible, tangible, portant son vrai nom, parce que mon pays alors saura, comme moi, ce qu'il a devant lui, et il pourra, par ses actes, dire si elle est l'objet de son amour ou de sa haine aujourd'hui, comme elle Test incontestablement depuis un siècle. Mais si elle entre déguisée par la poterne ; si, sous apparence de suffrage universel, avec l'appoint peut-être de quelque stathoudérat modeste, se faisant sympathique, cherchant la popularité, elle arrive et s'assied sur cette forte base du suffrage universel et du nom de la République, je m'alarme ; car, en ce cas, je vois bien le danger, mais je ne vois pas aussi bien le remède. »
Ici encore, cpi'y avait-il à répondre ? Aussi M. Buffet s'étudia-t-il, le lendemain, dans un long discours, à détourner le débat. Il parut s'étonner que lorsqu'en son nom et au nom de ses collègues, il avait présenté le programme du nouveau Cabinet, ce programme n'eût été
combattu ni par les hommes de la gauche, ni par M. Madier-Montjau lui-même . 11 savait bien pourquoi cependant. Il savait que le silence de la gauche républicaine, sinon celui de rhonorable membre auquel il s'adressait, avait été le résultat fatal de la politique acharnée des compromis. Il savait que les gauches ne elèrveraient pas, ne pourraient relever ce défi : « Si vous voulez un débat, nous demandons formellement qu'il puisse se terminer par un vote clair, formel, d'approbation ou de désapprobation de la conduite du ministère. » C'était jeter aux gauches, avec une grande affectation de fierté, un gant qu'elles s'étaient mises hors d'état de ramasser.
J'ai hâte d'arriver au terme. Les .séances des 7 et 15 juillet furent, hélas I ce qu'elles devaient être, après tout ce qu'on vient de lire. Je les ai résumées dans une lettre que je publiai à cette époque et par laquelle je terminerai ce douloureux récit :
Quelle séance que celle du 15 Juillet! Comme elle a bien montré ce que valent et ce que durent les alliances formées en dehors de toute communauté de principes, de toute convergence d'aspirations ! Quel coup terrible et décisif a été porté à la politique des concessions à outrance !
C'était l'horreur du bonapartisme qui, dans l'Assemblée, avait conduit le parti républicain à vouloir en finir coûte que coûte avec le provisoire, à vouloir sans plus de délai fonder un gouvernement,et le fondera tout prix, — même au prix du pouvoir constituant reconnu à cette Assemblée à laquelle on l'avait tant de fois, et si formellement, et si solennellement dénié; même au prix de la souveraineté nationale ainsi violée ; même au prix de cette force morale qu'un grand parti tire de son invariable adhérence à ce qui constitue le fonds de sa doctrine et la teneur de ses déclarations.
C'était sous la pression des alarmes excitées par les manœuvres du bonapartisme, par son audace croissante, par ses appels à un coup d'Etat, que des républicains, très-convaincus cependant et très-énergiques, s'étaient résignés à faire faire par des royalistes une République qui, sortant de pareilles mains, ne pouvait être qu'une monarchie déguisée et mal déguisée.
C'était dans le patriotique espoir d'arracher aux agitations entretenues par les espérances factieuses d'un prétendant impérial la France aîîamée de repos, que ces mêmes républicains avaient voté la Constitution du 25 février à la hâte, sans discussion, le cœur ému, mais les yeux fermés.
Ëh bien, dans la séance du 15 juillet, au jour marqué pour l'exécution du parti de l'Empire, que s'est-il passé ?
Après un discours de M. Rouher, vrai prodige d'arrogance et d'audace, après une écrasante ré«
plique de M. Savary, on a vu le vice-présideat du conseil épouser la cause des bonapartistes, leur demander presque pardon de ce que le préfet de police avait osé contre eux, s'associer à leurs sentiments de regret, se vanter d'avoir couvert d'une protection persistante ceux d'entre eux qui remplissent des fonctions publiques ; puis, pour combler la mesure, reprendre le thème calomnieux du duc de Broglie, et revenir, contre le parti républicain, à la théorie* des gouvernements de combat. On croit rêver quand on se rappelle Tardeur, qu'au mois de mars 1875, les trois gauches mirent à nommer M. Buffet président de l'Assemblée, et la joie que leur causa la nouvelle qu'il consentait enfin à être ministre !
Mais si tragiques et si instructives que soient les déclarations faites par M. Buffet dans la séance du 15 juillet, elles ne sont pas ce que cette séance tristement mémorable offre de plus instructif et de plus tragique.
Provoqué par îp vice-président du conseil, le parti républicain pouvait-il prendre son mal en patience ? Pouvait -il souffrir en silence qu'on détournât des bonapartistes, pour la diriger injustement contre lui, l'accusation sur laquelle l'Assemblée avait à se prononcer ?
Et, d'un autre côté, si une voix républicaine s'élevait pour répondre à l'attaque, pour confondre le ministre qui,d'une façon si étrange, intervertissait les rôles, pour mettre à la raison l'accusateur qui à ce point se trompait d'accusés, était-il bien sûr
qu'une grande crise n'éclaterait pas, que la majorité constitutionnelle du 25 février ne tomberait pas en poussière, que les résultats de la politique de compromis ne seraient pas perdus, et que, par cela même, cette politique qu'on avait poursuivie avec tant de fougue et au prix de tant de sacrifices, ne se trouverait pas condamnée !
Pour moi, je félicite hautement M. Gambetta de n'avoir pas hésité devant cette alternative ; je le félicite hautement d'avoir fait passer avant la crainte de défaire son œuvre — déjà bien menacée, du reste — le devoir de venger la conscience publique outragée.
Mais, ce qui est certain, c'est que la situation parlementaire, née du vote des lois constitutionnelles, a subi, dans la séance du 15 juillet, une modification profonde ; c'est que la résurrection d'une majorité de droite est devenue tout au moins probable ; c'est qu'il y a quelque chose de sinistre dans le vote de confiance accordé au ministère, par 444 voix, après des déclarations si favorables au parti bonapartiste et si hostile^ au parti républicain.
Que reste-t-il donc de la politique qui a conduit au vote des lois constitutionnelles? Il reste un gouvernement protecteur de l'Empire, une majorité menaçante, l'état de siège maintenu, J 'arbitraire encouragé, la mainmorte rétablie, le cléricalisme triomphant, la dissolution retardée, et enfin une Constitution dans laquelle la Républiqu
est chargée de liens ^ue la prochaine Assemblée sera impuissante à dénouer.
Donc, pas d'illusions ! le mal est grand.
Mais loin de moi la pensée qu'il soit sans remède.
Si Ton s'attachait un peu moins à suivre les indications de ce qu'on nomme l'esprit politique, et beaucoup plus à réveiller la conscience publique endormie, aurait-on longtemps à signaler des faits semblables à ceux qui, chaque joar, se passent sous nos yeux ?
On se souvient de Tamendement présenté par M. Marco u dans la séance du 7 juillet dernier. Il s'agissait de savoir si Fon sauverait du nautrage des institutions républicaines le principe de la permanence des assemblées ; si, pendant sept mois sur douze, le pouvoir exécutif, libre de tout contrôle, aurait la faculté d'agir à sa guise, de changer ses ministres à volonté, de braver l'opipion publique ou de lui imposer silence,de se frayer un chemin vers la dictature, de compromettre la France visà-vis de l'étranger par des négociations mal inspirées ou mal conduites ; si, pendant sept mois sur douze, l'action de la souveraineté du peuple serait suspendue.
Soutenu pai* M. Marcou avec beaucoup de force et d'élévation, le prmcipe de la permanence des assemblées fut combattu vivement par M. Buffet. Or, telle était la fatalité de la situation créée par le systèpQe des concessions à outrance, tel était le trouble jeté par cette situation dans les plus fer-
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mes esprits, dans les âmes les plus sincères, qu'à rexception d'une cinquantaine de républicains, dont vingt -trois votèrent l'amendement de M. Marcou et dont les autres s'abstinrent, tous les membres de la gauche prirent parti pour M. BufFet, c'est-à-dire contre le principe de la souveraineté du peuple !
Un spectacle plus extraordinaire encore est celui de MM. Savary et Rouher, violemment opposés Tan à l'autre dans le débat du lojuillet et rapprochés par le vote de confiance qui le termina.
Ce sont là de tristes symptômes. Il faut revenir à une disposition d'esprit plus saine, à une conduite plus virile. La première condition pour que la République existe, c'est que les mœurs soient républicaines.
La République finira par triompher, parce que, de nos jours et en France, elle est une phase inévitable de l'esprit humain ; mais elle netriomphera que lorsque les mots répondront aux idées et qu'on appellera République..- la République ; que lors qu'il y aura conciliation sans confusion ; que lorsque la prudence ne consistera pas à craindre de déployer son drapeau et la sagesse à s'embarquer sans boussole ; que lorsque, les principes cessant de paraître une gêne et d'être regardés comme un anachronisme, on les préférera aux expédients, et qu'on refusera résolument de sacrifier ce qui dure à ce qui passe.
On dira : la République a duré. Oui ; mais à