HISTOIRE BE LA CONSTITUTION
de dissoudre la Chambre des députés, ou, en d'autres termes, investir le mandataire du droit de révoquer le mandant.
Gomme le ventavonat, la Constitution du 25 février allait faire dépendre de la volonté du maréchal de Mac-Mahon, jusqu'ea 1880, la révision des lois constitutionnelles.
Entre les deux conceptions, la diflFérence est que la première s'arrête à 1880, tandis que la seconde ne s'arrête nulle part. La différence est que la Constitution du 25 février tend à rendre définitives les brèches que le ventavonat ne faisait que provisoirement aux institutions républicaines. La différence est que des attributions monarchiques, conférées par le ventavonat au président d'alors, la Constitution du 25 février forme l'apanage de tous les présidents à venir. Mais n'anticipons pas.
La loi du 20 novembre 1873, qui avait prorogé pour sept ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, était-elle une loi constitutionnelle, et, par conséquent, irrévocable ? Cette question se trouvait résolue affirmativement dans le rapport présenté au nom de la commission des Trente. « Ce n'est pas une constitution que je viens vous apporter de sa part », disait M. de Ventavon, « ce nom ne convient qu'aux institutions fondées pour un avenir indéfini : il s'agit
simplement aujourd'hui d'organiser les pouvoirs d'un homme. »
Là fut le point de départ d'une discussion qui, en faisant tomber tous les voiles, montra combien peu TAssembléç était capable d'exercer utilement pour la France le pouvoir constituant.
Le signal du combat fut donné, dans la séance même du 21 janvier, par M.de Garayon-Latour, et la lutte reprise, dans la séance du 22, par M.Lucien Brun.
Eh quoi I l'on prétendait donner le caractère d'un acte constitutionnel, d'un acte irrévocable, à la simple prorogation de l'autorité conférée au maréchal de Mac-Mahon I Eh quoi I Ton prétendait que, si Henri V se présentait pour occuper le trône de ses ancêtres dans un an, dans six mois, dans un mois, on serait bien venu à lui dire, la loi du 20 novembre à la main : « Repassez à l'expiration du septennat » I Oh ! ce n'était pas de la sorte que les légitimistes avaient compris la loi du 20 novembre ; ils n'avaient pas entendu, en la votant, fermer la porte à la monarchie.
Voilà ce que M. de Garayon-Latour et M. Lucien Brun déclarèrent l'un après l'autre, nonseulement d'une manière formelle, mais avec émotion. « Nous aimons trop notre pays, dit le premier, pour renoncer jamais au rétablissement
68 HISTOIRE DE LA CONSTITimON
de la monarchie ; » et le second compara la race royale à « ces grands arbres qui ont jeté dans le sol de si profondes racines que, lorsque le souffle de Touragan les renverse, ils creusent, en tombant, un abîme que rieii ne peut combler. »
Gela revenait, de la part des légitimistes, à dire qu'en leur faisant voter la loi du 20 novembre, les orléanistes les avaient trompés.
M. de Broglie releva le gant. Il affirma que le sens de la loi avait été parfaitement clair dès le premier jour ; que l'Assemblée avait voulu donner à la France, par la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, sept années de sécurité, et que fjersonne, sous aucun prétexte, n'était reçu à en abréger d'un jour la durée. M. Bérenger, lui, mit en question la bonne foi des chevaliers du trône et de l'autel par cette vive image : « Pour nous, le septennat doit être une réalité, non une lettre vaine ; pour nous, le septennat doit cesser d'être un rideau tendu devant la statue inachevée, et destiné à tomber à ses pieds le jour de l'inauguration. »
Ce qui ressortait de ce débat, c'est que la politique des monarchistes de toutes nuances n'avait été faite que d'arrière-pensées et d'équivoques. Divisés dans leurs aspirations, animés de sentiments contraires, adorateurs de dieux
DU 25 FÉVMER 1875. 69
rivaux, ils avaient paru marcher d'accord, tant qu'ils avaient marché dans l'omhre ; înais, dès que le jour avait lui, il était devenu manifeste qu'ils n'avaient cherché qu'à se duper les uns les autres.
Et ceux-là aussi, dans la séance du 22 janvier, laissèrent glisser leur masque qui s'étaient donnés pour des royalistes à demi-convertis. Sur la liste des députés par qui la Constitution du 25 février fut votée, nous trouverons le nom d'un des membres les plus influents du centre droit, de l'orléaniste Bocher. Eh bien, à un éloquent tableau des abus des misères de la monarchie, tracé par M. Jules Favre, M. Bocher répondit : « Trois fois la République s'est établie en France, trois fois elle s'est établie dans le désordre et dans le sang. » Il poursuivit sur ce ton, la figure pâle, d'une voix altérée par la colère, et dans un état d'agitation que trahissait de reste la violence de ses gestes. Gomme il reprochait amèrement à M. Jules Favre d'avoir choisi, pour faire son procès à la monarchie, le lendemain du 21 janvier, date de l'exécution de Louis XVI, M. Edouard Lockroy et M. Henri Brisson lui crièrent du pied de la tribune : « La mort de Louis XVI a été votée par Philippe- Egalité, le père de votre roi. »
Après cela, fallait-il passer à une seconde déli-
bération ? Gauche, centre gauche, droite et centre droit votèrent pour. Quant à l'Union républicaine, elle vota presque toute entière contre, ainsi que MM. Emmanuel Arago, Wilson et Jules Grévy.
Il faut avoir assisté à cette séance du 22 janvier 1875 ; il faut y avoir vu l'animation des visages ; il faut y avoir entendu les interruptions haineuses qui, à chaque instant, coupaient la parole aux orateurs, les exclamations bruyamment échangées, la fureur des applaudissements mêlée à la fureur des murmures, pour avoir une idée du profond désordre que l'Assemblée d'alors portait dans ses flancs.
M. Edouard Lockroy rendit fort bien l'impression qui devait résulter pour tous de semblables scènes, lorsque dans le Rappel du 25 janvier, il écrivit : « Voici donc aujourd'hui l'état des partis — un parti légitimiste qui veut tenir la porte ouverte au coup d'Etat ; im parti or-
léaniste qui veut condamner à mort le gouvernement qu'il invente ; un parti de transaction qui désire renverser le gouvernement qu'il consent à étal>|ir î un parti républicain qui n'a point la majorîté'; un parti bonapartiste qui cherche à aggraver le désordre. Et c'est avec ces éléments-là qu'on veut donner une Constitution à la France ! Nous le disons pour la centième fois, mais nous le disons avec plus de conviction que jamais : la dissolution. »
L'anarchie intellectuelle qui régnait dans l'Assemblée et que la séance du 22 janvier venait de mettre si vivement en relief ne fut pas accusée d'une manière moins frappante dans la séance du 25.
La commission des Trente avait nommé deux rapporteurs: l'iin, M. de Ventavon, pour ce qui concernait la question de la transmission des pouvoirs ; l'autre, M. Antonin Lefèvre-Pontalis, pour ce qui avait trait à la question des deux Chambres.
Or, il y avait une contradiction flagrante entre les déclarations du premier rapporteur et celles du second.
M. de Ventavon, comme on l'a vu, avait dit, au nom de la commission des Trente, qu'il s'agissait « d'organiser simplement les pouvoirs
DU 25 FÉVBiER 1873. 7a
d'un homme, » sauf à décider ce qui serait à faire quand cet homme ne serait plus là.
M. Lefèvre-Pontalis, au contraire, proposait, au nom de la même commission, d'organiser le Sénat d'une façon permanente, en donnant au président de la République le droit de nommer des sénateurs inamovibles et par conséquent investis d'une autorité destinée à survivre au président de la République lui-même.
M. Bardoux, dans la séance du 22 janvier, fit ressortir cette contradiction avec beaucoup de force et montra combien il était nécessaire, avant d'examiner les choses à fond, de mettre d'accord les deux rapports.
Mais cela n'était pas facile, parce qu'ils répondaient à deux ordres de préoccupations entièrement opposés.
La droite et le centre dft*oit visaient à la création d'un Sénat, et, sur ce point, ils s'entendaient à merveille avec le centre gauche et une fraction considérable de la gauche ; mais ils auraient désiré qu'on se bornât à voter le principe des deux Chambres, afin de rester libres de voter la monarchie au moment opportun. Ils insistaient donc pour que les deux rapports fussent discutés séparément, et, surtout, pour que la priorité fût donnée au rapport relatif à la question des deux Chambres.
Tel n'était pas l'avis du centre gauche, qui, ne voyant pas de roi disponible, avait pris son parti de se rattacher à la République, pourvu qu'elle fût entourée d'institutions monarchiques.
Non moins grande était la division des esprits sur le mode d'organisation à adopter pour le Sénat, parmi ceux qui en voulaient d'un commun accord l'établissement.
La commission des Trente, où la droite et le centre droit étaient représentés par vingt-cinq membres et où les gauches ne comptaient que cinq des leurs, avait, dans son projet de loi, composé le Sénat de trois éléments bien distincts : d'abord, des sénateurs de droit ; puis, des sénateurs nommés par le président de la République ; et enfin, des sénateurs élus par un corps d'électeurs privilégiés.
Eh bien ! cette combinaison bizarre, qui trouvait grâce auprès des royalistes, était loin de convenir à ceux des républicains qui, comme M, Jules Simon, tenaient cependant pour les deux Chambres.
Toutes ces divergences, la séance du 25 janvier les révéla, en les accentuant.
M. Laboulaye ayant très bien démontré qu'on ne pouvait faire un Sénat sans savoir dans quelle forme de gouvernement on le placerait, si ce serait dans un gouvernement monarchique
ou dans un gouvernement républicain, et le centre gauche ayant affirmé à l'unanimité, dès le 18 décembre 1874, sa résolution de n'examiner aucun projet de loi particulier avant qu'il eût été statué sur un projet d'ensemble, l'Assemblée s'était décidée à faire passer la loi sur la transmission des pouvoirs, qui était plus générale, avant la loi sur l'organisation d'une seconde Chambre. M. de Ventavon venait de présenter son rapport ; à M. Lefèvre-Pontalis de présenter le sien.
Un moment on put croire que, sur ce dernier rapport, personne, dans la séance du 25 janvier, ne prendrait la parole et que les orateurs se réserveraient pour la deuxième délibération. « Le projet de loi n'est pas attaqué », dit M. Lefèvre- Pontalis ; <( j'attendrai qu'il le soit pour le défendre. »
Le président allait consulter l'Assemblée sur le point de savoir si elle entendait passer à la deuxième délibération, lorsque M. Jules Simon s'écria vivement : « Je demande la parole. » M. Raoul Duval s'était fait inscrire : ce fut lui qui monta tout d'abord à la tribune.
Chose remarquable ! Il lui fut possible de revenir à la thèse de la dissolution, sans soulever des murmures, tant l'Assemblée paraissait prête à céder au sentiment de son impuissance I
76 ntSTOlRE DE LA CONSTITUTION
Mais M. Antonin Lefèvre-Pontalis la ramena bien vite à la pensée de son rôle constituant. C'était la création d!un Sénat qu'il venait proposer, et que devait être un Sénat ? M. Lefèvre- Pontalis ne manqua pas de le présenter comme une digue opposée aux débordements du suffrage universel. Il ajouta :
« Ceux qui, dans cette Assemblée, veulent rétablir la monarchie, savent bien qu'une seconde Chambre est une institution qui se rapproche de la monarchie plutôt qu'elle ne s'en éloigne. Pourquoi donc s'y opposeraient-ils ? »
Rien n'était plus propre qu'un tel langage à toucher les royalistes. Mais si l'orateur disait vrai — et il disait vrai — combien il devait mettre à la gêne les républicains assez inconséquents pour s'accommoder d'une institution aussi contraire à leur principe !
M. Jules Simon sentit le coup ; et, pour le parer, il se hâta de déclarer que, s'il voulait un Sénat comme M. Lefèvre-Pontalis, il le voulait autrement organisé. Il n'admettait pas « que des sénateurs fussent nommés par un magistrat temporaire et conservassent le droit de faire des lois concurremment avec les élus de la volonté populaire, alors que celui qui les aurait choisis aurait lui-même disparu. »
Quant à ce droit de constituer qu'on avait
contesté à T Assemblée, M. Jules Simon, lui, le reconnaissait. Seulement, il pensait que la Constitution faite, le mandat des représentants serait épuisé.
A ces mots, des exclamations en sens divers se font entendre. Le spectre de la dissolution venait d'apparaître. Il fut décidé que, sur le projet de loi et les propositions concernant la création et les attributions d'un Sénat, on passerait à une seconde délibération.
M. Gambetta et ses amis ayant voté contre , tandis que M. Gasimir-Perier et les siens votaient pour, il est clair qu'à ce moment-là les premiers étaient loin de regarder comme indispensable au salut de la République leur alliance avec le centre gauche sur le terrain des deux Ghambres. Trois jours, il ne fallut que trois jours — on va le voir — pour les faire changer d'opinion I
Le premier effort du centre gauche pour jeter la République dans le moule du ventavonat définitif se produisit dans la séance du 28 janvier 1875, lors de la seconde délibération sur les projets de loi relatifs à Torganisation des pouvoirs publics.
Cette délibération s'ouvrit par un discours que M. Alfred Naquet prononça en faveur d'un contre-projet présenté par lui-même.
Le pouvoir législatif exercé par une assemblée unique ; — le pouvoir exécutif confié à un président du conseil sans portefeuille, responsable devant la Chambre, élu et révocable par elle, — les ministres privés du droit de faire partie de la Chambre, — les modifications à la
loi constitutionnelle et à la loi électorale soumises à la ratification directe du suffrage universel : telle était la teneur du contre-projet de M. Alfred Naquet. Il n'eut pas de peine à en démontrer excellemment les avantages.
Mais il avait voté la proposition Gasimir-Perier, négation formelle de ce qu'il venait maintenant demander, et, par le seul fait de la présentation de son contre-projet, il reconnaissait à la Chambre un pouvoir constituant qu'il avait été parmi nous un des plus ardents à lui refuser. En fallait-il davantage pour que sa parole, en cette occasion, manquât d'autorité ? Son amendement ne fut pas accepté par la Chambre, et M. Edouard Laboulaye s'empressa de monter à la tribune, pour en soutenir un autre, ainsi conçu : « Le gouvernement de la République se compose de deux Chambres et d'un président. »
C'était la proposition Casimir Perier ressuscitée.
Ceux qui l'avaient mise en avant n'en pressaient l'adoption que parce qu'ils y voyaient l'avantage de contenir la République au moyen d'un Sénat et de garder au moyen d'un président non révocable tout ce qu'ils pouvaient garder de. la monarchie. Mais ils avaient affirmé si bruyamment et si souvent répété qu'il s'agis-
80 his'toîre de la constitution
sait de faire la République, qu'on avait fini par le croire et par oublier que, comme forme de gouvernement, elle se trouvait déjà établie, lorsqu'ils parlaient tant de l'établir !
De là une confusion d'idées qui eût été risible si elle n'eût été lamentable. La discussion, au lieu de porter sur la question de savoir si un Sénat et un président non révocable étaient choses désirables, avait porté sur la question de savoir lequel valait mieux d'un gouvernement républicain ou d'un gouvernement monarchique ; de sorte que, dans le pays comme à la Chambre, on en était venu à faire cjépendre l'existence de la République de l'adoption d'un projet conçu pour la brider I
M. Laboulaye se garda bien de dissiper ce malentendu. A l'appui de sa proposition : « Le gouvernement de la République se compose de deux Ghambres et d'un président, » il prononça un discours, très étudié, dans lequel il était à peine question de la présidence et des deux Chambres. En revanche, et quoi qu'il eût commencé par dire que nous vivions en République, il insista longuement sur la nécessité de pourvoir à la sécurité de tous par l'établissement de la République. Selon lui, un gouvernement était indispensable, non pour l'année 1880, mais pour Tannée 1875 ; et qui pouvait donner ce gouver^
DU âS FÉVRIER 1878. 81
nement ? Les légitimistes ? Il était impossible que la vieille monarchie, dont leur roi était le chef, renaquît de ses cendres. Les orléanistes ? Ils n'avaient pas en ce moment de roi capable de réaliser la formule de gouvernement qu'ils rêvaient. Les bonapartistes ? Un pouvoir qui reviendrait après la défaite de Sedan ne pourrait donner ni liberté ni sécurité. On était donc forcément ramené à la République.
Et M. Laboulaye s'attacha à montrer comme quoi le régime républicain était conciliable avec le respect de la propriété, de la famille et de la religion. Pourquoi hésiter? Il fallait voter pour la République.
Il était difficile de mieux masquer la portée véritable du vote qu'on sollicitait.
Toutefois, M. Laboulaye, dans un passage de son discours, avait imprudemment laissé percer le fond de sa pensée. S'adressant aux orléanistes, ils les avait priés de remarquer qu'après tout la différence était bien petite entre la monarchie telle qu'ils la voulaient et la République telle que sa proposition tendait à l'organiser. Les membres de l'Union républicaine ou extrême gauche pouvaient juger par là du genre de République auquel on entendait les conduire. Mais leur parti était pris ; sous l'influence des considérations que j'ai exposées plus haut, sans dissi-
muler ce qu'elles avaient de sérieux et d'honorable, ils s'étaient risqués sur le terrain des lois constitutionnelles, et leur alliance avec le centre gauche allait recevoir la consécration du scrutin, La politique de la dissolution, celle que l'Union républicaine avait si longtemps défendue, celle qui consistait à ne pas remplacer par la souveraineté de l'Assemblée la souveraineté de la nation, ne comptait guère plus pour partisans décidés que MM. Edgar Quinet, Peyrat, moi, et deux de nos collègues que les élections complémentaires des 14 décembre 1873 et 8 novembre 1874 avaient envoyés à la Chambre, MM. Marcou et Madier de Montjau. Quant à M. Ledru-Rollin, il ne pouvait plus, hélas! se joindre à nous. Le 31 décembre 1874, la mort nous l'avait enlevé.
Terrible situation que la nôtre ! Nous n'avions pas réussi à faire partager notre opinion à nos amis ; la question était trop grave pour qu'il nous fût permis d'accepter la leur par simple sentiment de déférence : nous résolûnies de faire connaître au pays ce qui nous paraissait être la vérité, et je fus chargé de porter à la tribune l'expression de nos convictions communes.
Non, je n'oublierai jamais ce que me valut l'accomplissement de ce cruel devoir. J'avais à peine ouvert la bouche que des interruptions
violentes partirent... de quels bancs? de ceux de la gauche I... « Assez, assez I » criaient les uns ; « Aux voix I à demain ! » criaient les autres. La clôture ayant été prononcée, c'était sur la position de la question que j'avais demandé et obtenu la parole : « 11 n*y a pas de position de question, •» criait M. Ernest Picard. Le président eut beau réclamer le silence et prévenir l'Assemblée que j'avais seulement quelques mots à dire ; j'eus beau invoquer la liberté de la tribune : il semblait y avoir résolution arrêtée d'étouffer ma voix. Je ne pus m'empêcher de dire, le visage tourné vers les interrupteurs : « Comment ! vous voulez la République,et vous ne voulez pas la liberté I » Le bruit allait croissant. Les hommes de la droite triomphaient, et, le sourire sur les lèvres, ils jetaient au milieu du tumulte cette exclamation railleuse: (^ Ce sont vos amis qui vous empêchent de parler ! » Je ne pus parler en effet qu'en phrases à chaque instant rompues dont quelques-unes restèrent inachevées, et j'eus la plus grande peine, même de la sorte, à atteindre la fin de la très courte allocution que voici :
« La manière dont la question vient d*être posée est de nature à rendre impossible le vote de ceux qui^ comme mes honorables amis Edgar Quinet,
84 UISTOIRE DE LA CONSTITUTIOiN
Peyrat, Madier de Monijau, Marcou, d'autres, et moi-même^ sont convaincus que la création d'une seconde Chambre par cette Assemblée serait funeste à la République, et que si, en 4848,ramen< dément de M, Jules Grévy avait été adopté, nous n'aurions pas eu le 2 décembre. Si les auteurs du présent amendement, comme j'en suis persuadé, ont pour but d'afTefmir la République, je me demsuide pourquoi ils n'ont pas posé la question de cette sorte : « Art. •!•<'. Le gouvernement de la France est la République. » « Art. 2. Il se compose de deux Chambres. » Alors la conscience de tous eût été parfaitement à l'aise. Ceux qui, comme nous, pensent que la République ne doit pas être mise aux voix, parce qu'elle ne doit pas être mise en question, n'ont qu'à exprimer ici à cet é^ard ïeur conviction profonde. Mais ils ont le droit de se plaindre qu'on ait lié deux idées qui auraient dû être détachées Tune de l'autre^ de telle sorte qu'on ne nous demandât point de voter ce que aous ne voulons pas, sous peine de paraître repousser ce que nous voulons. Celte position, notre conscience nous interdit de l'accepter, et nous ne racceptons pas. »
La clôture avait été prononcée avant que j'eusse pris la parole. Il n'y avait plus qu'à consulter l'Assemblée sur l'amendement Laboulaye. Elle renvoya la décision au lendemain.
On n'imaginerait jamais le parti que tirèrent
DU 25 FÉVRIER i875. 9&
de ce renvoi ceux qui s'étaient unis pour faire passer de la nation à la Chambre le pouvoir constituant.
La remise du vote au lendemain avait été adoptée, sur la demande des adversaires de la proposition Laboulaye. La majorité était donc de leur côté et l'on pouvait prévoir à coup sûr qu'ils l'emporteraient, ce qui arriva en effet, comme on va le voir. Triste perspective pour les partisans, anciens et nouveaux, du système dont cette proposition était le point de départ ! Car, puisqu'ils avaient fait croire que, si elle passait, la République était sauvée, on devait croire, si elle était repoussée, que la République était perdue. D'où cette conséquence qu'au point de vue de la pratique aussi bien qu'au point de vue des principes, ils s'étaient engagés dans une mauvaise voie.
Que firent-ils pour donner le change à l'opinion ? Ils prétendirent que le discours de M. Laboulaye avait produit une impression irrésistible; que si l'Assemblée avait volé sous lecoup de cette impression, leur cause était gagnée ; qu'ils auraient eu ce jour-là certainement la majorité qui risquait de leur échapper le lendemain, et que c'était mon intervention inopportune dans le débat qui, en donnant à la droite le temps de se concerter, avait tout compromis.
Et ce ne furent pas seulement les organes de la gauche et du centre gauche qui tinrent ce langage.
Personne plus que M. Gambetta n'avait travaillé à faire abandonner aux membres de. l'Union républicaine la politique qui fut si longtemps la sienne et la leur. Personne, par conséquent, n'était plus intéressé que lui à détourner sur autrui la responsabilité de la défaite prévue. L'article qu'on va lire — il mérite d'avoir place dans l'histoire des passions et des injustices de parti — fut-il suggéré par M. Gambetta, ou écrit à son insu? Je l'ignore. Toujours est-il qu'il
fut publié dans un journal connu pour suivre ses inspirations : la République française :
Au moment de voter comme tous ses collègues républicains de l'Assemblée, M. Louis Blanc nous a dit qu'il était assailli de scrupules de conscience. 11 n'est partisan ni du systèmedes deux Chambres, ni de la magistrature suprême que l'on désigne sous le nom de présidence de la République. De là ses réclamations contre l'amendement présenté et développé par M. Laboulaye. Il aurait voulu la division ; il aurait souhaité que Ton introduisît une distinction entre le principe de la République — et encore n'est- il pas bien sûr- qu'il eût consenti à donner sa voix, sous le prétexte qu'un tel principe ne saurait être mis en question — et
les organes et conditions du gouvernement de la République. M. Louis Blanc n*a pu vaincre les scrupules dont il se sentait troublé ; il a tenu à parler, malgré ses amis, qui lui criaient qu'il aurait mille autres occasions de se satisfaire.
Envers et contre tout son parti, M. Louis Blanc a occupé la tribune. Tout entier à son opinion personnelle, il n'a pas vu ce qui se passait dans les rangs des adversaires de la République qui sont les siens. Il leur laissait lo temps de se concerter, de reformer leurs rangs, de reprendre confiance en leur cause, d'arrêter un plan de conduite et de recruter le nombre qu'il leur fallait pour le mettre à exécution. De tels détails échappent à M. Louis Blanc. Les yeux sans cesse fixés sur ce qu'il appelle les principes, il demeure étranger aux mouvements d'opinion qui se produisent. Il ne les aperçoit ni ne les saisit. Il va droit devant lui, sans se soucier de rien ni de personne. C'est ainsi que je pense ; je me dois à moi-même de le dire: arrive ce qui pourra, ma conscience sera satisfaite. Et c'est ainsi que l'on perd les occasions favorables et, qu'en dix minutes, on tient en échec la politique de tout un grand parti qui travaille depuis plus de deux ans à obtenir des résultats dont on n'est pas même capable de soupçonner l'importance 1 C'est ainsi que l'on se jette tête baissée, contre toutes les règles, et en dépit de tous les avis et de tous les conseils, dans une mêlée où l'on ne sait pas se reconnaître, sans même comprendre de quoi il
88 filSTOiRË DE LÀ CONSTITUTION*
s*agît ni pourquoi ; tout grand esprit que ron se juge, Ton commet des fautes qu'un novice, un conscrit ne commettrait pas.
On nous pardonnera la vivacité do ce langage; mais ce qui est arrivé hier n'est quetrop faitpourla justifier. D'ailleurs, puisque M. Louis Blanc invoque sa conscience, nous demandons la permission et nous usons du droit d'invoquer la nôtre. C'est la prétention de l'honorable M. Blanc de ne céder devant rien que sa conscience n'approuve. Noue ne voyons pas pourquoi nous imposerions silence à la voix qui nous crie de l'avertir qu'il se trompe quand il se croit supérieur à tout le reste d'un parti qu'il se vante volontiers de servir, et qui, à la place de ses services, ne voit guère que ses fautes. Si M. Louis Blanc consentait à prendre pour juge de ses résolutions qui que ce soit au monde, peut-être consentirions-nous, en considération de son passé, de la constance de ses opinions républicaines et de l'éclat de son nom longtemps célébré dans la démocratie, à en référer à ce juge qu'il accepterait.
Mais avec M. Blanc cette ressource nous manque et nous ne pouvons pas appeler des décisions que sa conscience a rendues. A sa conscience, force nous est d'opposer la nôtre. Puisqu'il veut agir seul, nous le jugerons seul et abstraction faite de tout intérêt de parti. De quel droit prétend rai t-il nous imposer le respect de ce qu'il pense, de ce qu'il dit et de ce qu'il fait, puisque l'intérêt du parti ne vient qu'après l'intérêt de la conscience
de M. Blanc? Serait-ce parce qu'il s'appelle Louis Blanc? Nous n'acceptons pas plus que le reste de la démocratie républicaine cette mainmise hautaine sur nos intelligences. Personne- ne peut convaincre M. Blanc? A quel titre prétendraitil nous convaincre lui-même? Peut-être nous dirat-il que sa conscience lui suffit? Il se peut qu'il aime à se payer de cette monnaie de son propre orgueil. Mais alors pourquoi se jette-t-il dans une action politique difficile, compliquée, où rien n'est possible qui ne soit inspiré de l'esprit d'abnégation ?
M. Louis Blanc se targue d'être un esprit absolu. Ce n'est pas un mérite à nos yeux, non plus qu'à ceux qui connaissent et qui éprouvent toutes les difficultés de la vie publique; et nous qui faisons profession, en toutes matières, d'éliminer l'absolu comme chimérique et inaccessible, nous ne sommes pas encore décidés à nous incliner devant les arrêts supérieurs d'une raison qui ne consent pas à s'incliner devant la raison de tous. M. Louis Blanc a jugé bon de se distinguer hier 'de son parti. C'est une grave responsabilité que nous lui laissons tout entière. Nous souhaitons qu'elle ne pèse pas d'un poids trop lourd sur cette conscience si scrupuleuse, quand les bouffées d'une vanité maintenant trop connue seront entièrement dissipées.
Voici par quelles raisons je répondis à ces attaques :
A monsieur le rédacteur en chef de la République
française .
Monsieur,
Le 30 août 1871, dans le débat sur la proposition Rivet, tendant à la prorogation pour trois ans des pouvoirs de M. Thiers sous le titre de président de la République, un homme dont la République française ne récusera pas Tautorité, M. Gambettâ, s'exprimait ainsi : « Je dis que si vous vouliez user du pouvoir constituant pour organiser soit la République, soit la monarchie, vous feriez à la fois une œuvre téméraire et impolitique, parce que, lorsqu'on crée un gouvernement par voie de constitution, il faut que les mains qui l'édifient aient été véritablement reconnues capables et dignes de l'édifier. Etsavez-vous pourquoi? C'est parce que je ne voudrais à ce prix d'une République créée par une Assemblée incompétente. »
Le 27 février 1873, la discussion s'étant ouverte sur le projet de loi présenté au nom de la commission des Trente et concernant les attributions des pouvoirs publics, M. Gambettâ prononça les paroles suivantes : « Je dis que nous sommes engagés. Nous avons à plusieurs reprises, dès l'origine de l'Assemblée, protesté contre ses prétentions au pouvoir constituant, et aujourd'hui nous lui reconnaîtrions ce pouvoir ! Comment ! à partir du 2 juillet 1871, il n'est pas entré un républicain dans cette enceinte qu'il n'y ait été envoyé pour
DU 25 FÉVRIER 1875. 9i
exprimer Topinionde ses commottants.Or, l'opinion de ces commettants républicains a toujours élé de réclamer de vous la dissolution, et non l'organisation des pouvoirs publics. Et ces républicains le savent bien : la preuve qu'ils le savent, c'est que lorsqu'on a discuté la constitution Rivet, ils ont voté contre le préambule. Ils sont donc liés à cette politique. Ils sont liés par ces principes^ par ces actes... )>
Le 2 juillet 1873, M. Dufaure ayant demandé à l'Assemblée la mise à l'ordre du jour de deux projets de loi dont l'un proposait d'organiser les pouvoirs publics précisément sur les mômes bases que l'amendement défendu bier par M. Laboulaye, M. Gambetta protesta vivement dans un discours qui se terminait par ces mots : « Nous ne voulons ni de près ni de loin vous tailler une besogne constitutionnelle, et nous associer à ce que nous considérons comme une usurpation contre les droits de la France. »
Le 19 mai 1873, M. Peyrat, qui étaitalors président de VUnion Républicaine, était monté à la tribune, et^au nom du groupe qu'il présidait, avait fait la déclaration que voici :
« Les représentants du peuple soussignés,
« Considérant qu'aucune Assemblée élue n'a le droit d'exercer le pouvoir constituant qu'en vertu d'un mandat spécial, nettement défini, indiscutable ;
« Considérant qu'aucun mandat de ce genre n'a été donné à l'Assemblée actuelle; que môme dans
le cas. où — ce que les soussignés sont loin d'admettre — il y aurait doute, ce doute ne saurait être levé que par un appel aux électeurs pour la nomination d'une nouvelle Assemblée;
« Déclarent protester contre la présentation des projets constitutionnels, laquelle attribue à l'Assemblée un pouvoir constituant que les réprésentants soussignés persistent à ne pas lui reconnaître. »
Au nombre des signatures figurait celle de M. Gambetta.
Ce qu'il pensait alors, mes amis Edgar Quinet, Peyrat, Madierde Montjau, Marcou et moi, nous le pensions comme lui : nous le pensons encore.
Le dire du haut de la tribune lui paraissait un devoir impérieux: ce devoir ne nous a point paru moins impérieux aujourd'hui.
On aurait pu ne paslire la déclaration qui précède avant le vote et dans l'Assemblée ; on aurait pu se borner à un vote négatif ou silencieux et se contenter de publier la déclaration dans les journaux le lendemain ; mais non : ello fut jugée si nécessaire, qu'on n'attendit pas un seul instant, et ce fut même pour que le règlement ne mît pas obstacle à ce qu'on en donnât lecture, que M. Peyrat demanda l'urgence.
La question, en effet, était d'une gravité extrême. Il ne s'agissait pas seulement de savoir si l'on confierait à une Assemblée comme celle de Versailles le soin de constituer une seconde Chambre, au risque de lui donner à construire
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une forteresse à Tusage d'un gouvernement de combat ; il s'agissait de savoir s'il convenait de consacrer la confiscation de la souveraineté nationale par une Assemblée sans mandat constituant ; s'il était bon d'admettre que la République avait besoin d'être proclamée pour exister en droit ou d'être reconnue pour exister en fait ; si, même à supposer quela République pûtêtremiseeh question, — ce que personne de nous n'admettait, — il était prudent de la mettre aux voix dans une Chambre ot. l'hostilité contre elle était si forte, et de l'exposer de la sorte à une défaite.
La politique du parti républicain dans l'Assemblée n'avait jamais laissé planer sur tous ces points l'ombre d'un doute jusqu'au moment oh la motion Gasimir-Perier, reprise hier, fut présentée. On en peut juger par les citations qui précèdent et qu'il eût été facile de multiplier.
Fallait-il l'abandonner, cette politique? N'y avaitil aucun inconvénient à cesser de suivre une ligne si bien tracée, à ne pas se maintenir sur Un terrain si ferme, à ne pas continuer de placer invariablement la force du parti républicain dans une stricte adhérence au grand principe de la souveraineté nationale et à fournir aux bonapartistes le prétexte de dire : v Les républicains ont demawié la République à l'Assemblée ; nous, nous demandons TËmpîre au peuple » ?
Nous n'avons pas cru, mes amis et moi, que cela fût d'une bonne politique, et voilà pourquoi,
conformément à leur désir, en leur nom comme au mien, je suis monté hier à la tribune.
Ce que j'avais à y dire n'aurait pas pris trois minutes, s'il n'y avait eu dans l'Assemblée des hommes oublieux du droit qu'a tout mandataire du peuple d'y exprimer librement sa pensée. Ce sont leurs interruptions qui ont, selon la remarque de M. Buffet lui-même, prolongé l'incident. A chacun ce qui lui est dû.
Rien, d'ailleurs, n'aurait empêché ceux de la droite, qui voulaient faire remettre la décision au lendemain, de demander la remise immédiatement après la clôture et de la voter.
Je n'ajoute plus qu'un mot. Nous avons en le regret de ne pas trouver concluants les motifs de nos amis qui ont cru devoir appuyer la motion Casimir-Perier; mais nous avons toujours respecté ces motifs, les sachant dictés parles intentions les plus droites et par un amour profond de la République.
Le parti républicain décidera. Monsieur, si ce sentiment est celui qui caractérise, à mon égard, l'article que votre journal me consacre, et peutêtre s'étonnera-t-il de voir ceux qui, pour des raisons fort honorables, sans doute, mais tout au moins discutables, ont cru devoir s'écarter un moment de la politique longtemps suivie par le parti républicain dans l'Assemblée, s'ériger en jue:es deceux qui n'ont pas cessé de croire un seul instant que cette politique était la bonne.
Quant au motif qui, aujourd'hui, nous a déter-
minés, Edgar Quinet, Peyrat, Madier de Montjau, Marcou et moi, à joindre nos votes à ceux de tous nos collègues de l'Union Républicaine, lorsqu'on est venu nous dire que le succès de la motion appuyée par eux tenait h. cinq voixaM moment oil la nouvelle nous était apportée, on comprendra, nous l'espérons, que nous avons fait en cela à l'unité du parti républicain et à l'amitié le plus douloureux des sacrifices.
J'attends, Monsieur, de votre esprit de justice rinsertion de cette lettre, et je vous prie d'agréer Tassurancede mes sentiments de confraternité.
Le lendemain, j'adressai au directeur du Temps la lettre suivante :
Mon cher monsieur Hébrard,
Vous avez déclaré inexplicable et jugé inopportune ce que vous appelez mon intervention dans la séance de jeudi, et qui a été tout aussi bien l'intervention de mes honorables amis MM. Edgar Quinet, Peyrat, Madier de Montjau et Marcou, dont je n'étais que le mandataire à la tribune.
Voici ma réponse.
L'amendement présenté par M. Laboulaye nous paraissait avoir un double et très-grive inconvénient.
D'abord, il semblait faire dépendre d'un vote de l'Assemblée la légitimité de la République.
Ensuite, il exposait la République à être vaincue, p appelant h la venter une Chambre dont la ma-
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joriïé s'était jusqu'alors montrée décidément monarchique.
Notre conviction intime, et l'événement a prouvé que nous ne nous trompions pas, était que Tamendement Laboulaye, reproduction de la motion Casimir-Perier, serait rejeté, comme avait été rejetée la motion qu'il faisait revivre.
Fallait-il, dans ce cas, laisser croire au pays que c'en était fait de la République ; que l'Assemblée s'étant prononcée contre elle, la République était pour jamais condamnée ?
Non : pour ôter d'avance au vote prévu toute signification funeste, il fallait dire, dire bien haut, dire du haut de la tribbne, dire avec Tautorité d'un représentant du peuple parlant en cette qualité :
Que la République étant la seule forme de gouvernement compatible avec le suffrage universel, son existeuce est indissolublement liée à celle du suffrage universel lui-même ;
Qu'elle est le droit, et n'a par conséquent pas besoin d'être votée ;
Qu'elle est le fait, et n*a par conséquent pas besoin d'être reconnue ;
Qu'elle n'est pas à mettre aux voix, et que la mettre en question est chose vaine.
Y dvait-il, je le demande, un meilleur moyen d'atténuer, aux yeux du pays, la portée décourageante du vote, dans le cas, si facile à prévoir, où ce vote aurait été contraire à la République !
Voilà, monsieur, l'explication d'une intervention qui vous paraît inexplicable.
n était nécessaire, et il a été utile de proclamer, dans l'Assemblée mème^ que « la République ne devait pas être mise aux voix^ ne devant pcis être mise en question », affirmation fondée sur ce que la République est dans la force même des choses et que son triomphe est tôt ou tard, quoi qu'il arrive, inévitable.
Pour ce qui est du reproche qui m'est adressé par quelques journaux d'avoir, en prenant la parole, donné le temps aux membres de la droite de se concerter, ce reproche est tellement absurde que c'est à confondre l'esprit.
Etais-je monté à la tribune pour « faire un discours » ? Non. Je m'étais hâté d'annoncer que j'avais deux mots k dire, rien que deux mots. Il m'aurait fallu pour cela trois minutes, s'il n'y avait pas eu parti pris d'étouffer ma voix, avant même que j'ouvrisse ia bouche. Les cris ont pris quelques minutes de plus. Et c'est là ce qui aurait « compromis la victoire », si tant est que l'on puisse appeler « victoire » l'organisation de. la République livrée à une Chambre où la République compte tant d'ennemis !
Mais est-ce que les membres de la droite avaient besoin, pour voter le renvoi au lendemain, de se concerter ?
Est-ce qu'il ne suffisait pas qu'un d'eux demandât ce renvoi, pour qu'ils s'empressassent de le voter, dès qu'ils y avaient intérêt ?
Quant à croire que la République aurait pu avoir la majorité si l'on eût voté immédiatement après
la clôture, y eut-il jamais supposition plus dénuée de fondement, plus péremptoirement réfutée par le fait ? Comme le dit très bien M. Auguste Vacquerie, dans le Rappel, est-ce que la même majorité qui, jeudi, a voté la remise n'aurait pas voté contre l'amendement Laboulaye ?
Et maintenant, Monsieur, ai-je besoin d'expliquer pourquoi nous n'avons pas présenté un amendement qui séparât ce que la proposition de M. Laboulaye avait joint, et qui mettant de côté la seconde Chambre, ne soumît^ la déliiîératioa que l'affirmation de la République? La réponse à cette question est dans les lignes qui précédent.Opposés à l'idée de mettre en question la République, par quelle étrange contradiction, l'aurions-nous mise en question nous-mêmes? C'est pour le coup que rintervention dont vous parlez eût été inexplicable.
Je ne m'arrêterai pas aux attaques dont j'ai été l'objet particulièrement, pour avoir commis le crime d'exprimer une conviction que je m'honore d'avoir eue en commun avec des hommes tels qu'Edgar Quinet, Peyrat, Marcou et Madier de Montjau. Gomme eux, avec eux, j'ai cru rendre service à la République, à laquelle j'ai consacré ma vie entière, en donnant à entendre que son avenir ne dépendait pas de telle ou telle petite combinaison imaginée dans un coin du palais de Versailles. A ceux qui ont pu croire que je l'avais fait par orgueil, par « souci de ma personnalité »>, à ceux-là je ne réponds pas : je les plains.
Agréez l'assurance de mes sentiments dévoués.
C'était le 29 janvier 1875 que devait avoir lieu la suite de la seconde délibération sur les projets de loi relatifs à l'organisation des pouvoirs publics. A l'ouverture de la séance, le président, M. Buffet, rappela que, la veille, il y avait eu trois demandes de scrutin public et qu'une de ces demandes réclamait le scrutin public à la tribune. L'Assemblée, consultée, décida que le vote aurait lieu de cette manière. Le défilé avait commencé vers trois heures, et à quatre heures il n'était pas encore terminé. La salle était houleuse, jusque dans les tribunes. Spectateurs et députés, tous attendaient le résultat avec une anxiété visible. Il va sans dire que les membres du centre gauche et les ralliés
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du centre droit n'étaient pas les moins animés. Telle était l'importance attachée par eux au succès de la journée que M. Léonce de Lavergne, malade, s'était fait transporter dans la galerie des Tombeaux d'où il envoya son bulletin blanc. Comme la foule des votants qui se pressaient au pied de la tribune commençait à s'éclaircir, je me rendis à la bibliothèque, où se trouvait M. Marcou, pour y écrire ma réponse à la République française, et je cachetais ma lettre, lorsque tout à coup je vis paraître M. Peyrat. Il avait les traits altérés. S'adressant à M. Marcou et à moi, il nous dit d'une voix tremblante d'émotion : « Savez-vous ce qui se passe ? On nous apprend que le nombre des bulletins bleus dépasse de cinq celui des blancs. Cinq ! Et nous sommes précisément cinq qui voulons nous abstenir. L^amendement Laboulaye n'est pas laRépublique, non certes ; mais on le croit, et c'est ainsi que la question est posée. Laisserons-nous dire que la République a été vaincue, faute de cinq suffrages: les nôtres? Donnerons-nous cette joie à nos ennemis, qui nous guettent, et ce chagrin à nos amis, qui nous conjurent à mains jointes de ne pas nous séparer d'eux ? AUons, venez! » Et me passant le bras autour du corps, il m'entraîna.
M. Marcou nous suivit.
Quand nous entrâmes dans la salle,ragitation était à son comble. A Textrême gauche, on entourait MM. Edgar Quinet et Madier de Montjau ; on les suppliait de ne pas rompre Funité du parti ; on les pressait avec une sorte d'angoisse de prendre part au vote. Nous fûnàes Tobjet, M. Peyrat, M. Marcou et moi, des mêmes obsessions, affectueuses à la fois et violentes. Nous résistions ; mais le moment de la proclamation du scrutin approchait. Les instances redoublèrent. Oh I qu'il est difficile de lutter contre l'amitié I Et puis, la concession qu'on nous demandait avait-elle un caractère définitif ? Non, car l'établissement des deux Chambres devait faire partie de la Constitution, que nous nous réservions de ne pas voter si elle ne répondait pas à nos aspirations démocratiques. Nous nous laissâmes donc traîner à la tribune, et nous jetâmes l'un après l'autre notre bulletin dans Turne, au milieu de l'émotion générale, et au bruit d'applaudissements immenses qui nous entrèrent comme des flèches dans le cœur !
Les résultats du scrutin furent proclamés :
pour l'adoption, 336 ; contre 359. L'amendement était repoussé, à la majorité de 23 voix.
Ainsi, c'était à tort qu'on avait répandu la nouvelle d'une différence de cinq voix seulement I
Le lendemain, les membres de l'Union répu-
blicaine s'étant réunis, M. Henri Brisson exprima dans un noble et généreux langage la satisfaction qu'avait causée au groupe le vote des cinq républicains dissidents, et la note suivante fut envoyée aux divers journaux :
« Extrait du procès^verbal de la séance de l'Union républicaine du 30 janvier 1875 :
« M. Henri Brisson, président, rend hommage à Tabnégation dont ont fait preuve hier MM. Louis Blanc, Edgar Quinet, Peyrat, Madier de Montjau et Marcou. L'union est plus forte que jamais parmi nous et nous en sommes profondément reconnaissants envers les hommes qui ont sacrifié leurs sentiments intimes à Tesprit de concorde, dans l'intérêt de la République. Ces hommes devront être considérés comme les meilleurs parmi les meilleurs.
« Une approbation unanime et des applaudissements répétés accueillent ces paroles du président. »
C'est l'habitude des partis de dispenser selon leurs préoccupations du moment le blâme ou l'éloge. Les cinq intrr.nsigeants de Textrême gauche, comme on les appelait, avaient été vivement attaqués, après la séance du 28 janvier, par ceux dont ils contrecarraient les vues : après la séance du 29, ces attaques se changèrent en félicitations et en louanges. Tous les journaux
de la gauche et du centre gauche exprhnèrent sous des formes diverses le sentiment que le Siècle formula en ces termes :
Nous savions combien M. Louis Blanc, M. Edgar Quinet,M.Peyrat, M. MadierdeMontjau, M.Marcou sont des républicains convaincus et désintéressés. Nous savions qu*un appel ne serait pas en vain adressé à leur patriotisme. L'appel a été fait et il a été entendu. Quand ils sont montés avec leurs amis déposer leurs bulletins blancs à la tribune, des applaudissements redoublés ont éclaté à gauche. Toute la salle était émue, et il n'y a pas assurément de plus touchant spectacle que celui de citoyens illustres et honorés de tous, sacrifiant leurs préférences personnelles à l'intérêt sacré de la plus noble cause. L'hommage public qu'ils ont reçu a été leur récompense.
Leur véritable récompense eût été le triomphe de ce qu'ils croyaient la vérité I
Nous avons dit dans le compte rendu de la séance du 21 janvier en quoi consistait le projet de loi présenté par M. de Ventavon au nom de la commission des Trente. Depuis, ce projet avait été modifié quant à Tordre des articles ; et l'article 1", composé de trois paragraphes, était ainsi conçu :
« Le pouvoir législatif s'exerce par deux Assemblées : la Chambre des députés et le Sénat.
« La Chambre des députés est nommée par le suffrage universel, dans les conditions déterminées par la loi électorale.
« Le Sénat se compose de membres élus ou nommés dans les proportions et aux conditions qui seront réglées par une loi spéciale. »
Dû 25 FÉVRIER 1878. lOS
Ces trois paragraphes furent votés dans la séance du 29 janvier très à la hâte, sans opposition, sans débat. Seulement, le premier donna lieu à un long discours de M. Ferdinand Boyer, auquel personne ne répondit, et le dernier fut, sur une observation de M. Marcel Barthe, modifié de la manière suivante: « La composition, le mode de nomination et les attributions du Sénat seront réglés par une loi spéciale. »
Alors parut à la tribune un homme, peu connu encore, mais à qui son intervention dans ces débats allait valoir une singulière célébrité. Il se nommait Henri Wallon. La placidité de son visage, le calme de son maintien, la timidité que trahissait sa parole, tout semblait annoncer en lui une nature ennemie des innovations. Professeur, il n'était jamais sorti du cercle d'un enseignement banal. Auteur, il n'avait jamais émis une idée neuve. Ses livres sur la Sainte Bible ^ sur les Années de Jésus-Christ^ sur les Epîtres et Evangiles des dimanches^ sur Saint Louis et son temps, indiquaient une intelligence asservie aux choses du passé. Les choses nouvelles, il les avait combattues de son mieux, comme homme politique, soit dans l'Assemblée législative de 1849, soit dans l'Assemblée du 8 février 1871. Cette justice lui est due qu'il avait plaidé dans un de ses ouvrages la cause de Té-
mancipation de Tesclavage, et que, sous la Présidence de Bonaparte, il avait donné sa démission de député, à l'occasion de cette fameuse loi du 31 mai 1850, qui attentait au suffrage universel. Mais, à part cela, sa vie s'était employée à servir la réaction, à lutter contre la République, et M. de Broglie n'avait pas eu de plus ferme soutien.
Voici ce qu'il vint proposer dans la séance du 29 janvier, sous forme d'article additionnel:
« Le président de la République est élu à la pluralité des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en assemblée nationale. »
L'article additionnel de M. Wallon, dont l'Assemblée renvoya la discussion au lendemain, et l'amendement de M. Laboulaye, qu'elle venait de rejeter, avaient cela de commun, que l'un et l'autre ils consacraient les prétentions de l'Assemblée à l'exercice du pouvoir constituant le plus étendu; que l'un et l'autre, ils visaient à l'établissement d'un régime définitif; que l'un et l'autre, ils admettaient un Sénat; et qu'ils contenaient, l'un et l'autre, ce mot, ce terrible mot qui sonnait si désagréablement aux oreilles de la droite : République,
Du reste, lorsque, le 30 janvier, M. Wallon prit la parole pour développer son amendement, il ne dissimula point la pensée qui le lui avait
dicté: « Je ne proclame rien »; dit-il, « je prends ce qui est. J'appelle les choses par leur nom ; je lés prends sous le nom que vous avez accepté, que vous acceptez encore ; et je veux faire que ce gouvernement qui est, dure tant que vous ne verrez pas quelque chose de mieux. »
M. Laboulaye n'avait pas parlé autrement.
D'où vient donc que l'Assemblée, après avoir repoussé l'amendement de M. Laboulaye, adopta l'article additionnel de M. Wallon ? Quel motif porta certains membres du centre droit, tels que MM. de Ghabron, Savary, Adrien Léon, Beau, Gouin, Delacour, Houssard, le vicomte d'Haussonville, le comte Louis de Ségur, à voter pour le second après avoir voté contre le premier, d'où il résulta que la présidence septennale eut une voix de majorité? Furent-ils séduits par cette idée qu'un président élu pour sept ans et indéfiniment rééligible serait un roi moins l'hérédité, surtout si l'on avait soin de lui conférer des attributions bien monarchiques? Griire it-ils pouvoir accepter sans trop de risque ce qui ne paraissait pas inacceptable à un membre du centre droit, à un clérical, à M. Wallon? Quelque temps avant sa mort, dans un écrit plein de candeur, M. Vitet donnait ce conseil aux royalistes de toute nuance : puisqu'il ne dépend pas de vous d'empêcher la République, entendez-
VOUS pour VOUS « l'approprier ». Le secret des conversions politiques du 30 janvier est là.
Ce qui est certain, c'est qu'à partir de ce moment, le grand rôle, dans l'élaboration des lois constitutionnelles, appartint à M. Wallon, et Ton put prévoir que la Constitution, si l'on parvenait à en faire une, serait l'œuvre à peu près exclusive, non pas même du centre gauche, mais de cette fraction du centre droit dont l'appoint était indispensable pour la formation d'une majorité constitutionnelle.
Au premier rang des hommes dont l'évolution appuya celle de M. Wallon, il faut mettre M. Léonce de Lavergne. Lui aussi, il avait figuré parmi les adversaires les plus acharnés de la République ; et si le suffrage universel, dont il vit l'avènement avec inquiétude, avait fini par trouver grâce auprès de lui, c'était, comme il s'en excusa dans le Journal des économisteSj parce qu'il avait cru remarquer dans le suff'rage universel une puissance opposée au socialisme. M. Wallon ne pouvait avoir un plus utile auxiliaire. Ils s'entendirent pour former un groupe destiné à servir de trait d'union entre le centre gauche et le centre droit, et auquel l'élasticité de ses opinions politiques permît de pencher d'un côté ou de l'autre, selon les exigences du moment. Dans une Assemblée où
les forces s'équilibraient au point de faire dépendre d'une voix les décisions les plus importantes, en conçoit quelle importance un pareil groupe devait naturellement acquérir. De fait, il domina tout de suite la situation.
Ainsi, quelques transfuges du royalisme, mal convertis à la République, firent la loi au 330 membres des gauches. Le groupe Lavergne tint en ses mains le sort de la France. En s'enchaînant à son concours, les républicains du Parlement s'étaient condamnés à l'alternative, ou d'enregistrer humblement ses volontés, ou de voir la majorité constitutionnelle tomber en poussière. Il leur fallut voter tout ce que les royalistes, ralliés, du cenlre droit imaginèrent pour faire la République à l'image de la monarchie, savoir:
Que le président de la République aurait, à la façon des monarques, — sur l'avis conforme du Sénat, pauvre garantie ! — le droit de dissoudre l'Assemblée des représentants du peuple ;
Qu'à la façon des monarques, il serait irresponsable;
Que la question de savoir quand il y aurait, lieu de réviser la Constitution serait tranchée, non par le peuple, mais par les Chambres, qui, lorsqu'elles auraient, à la suite de délibérations séparées, déclaré la révision nécessaire, se