DES OBLIGATIONS DU CRÉANCIER ENVERS LE DÉBITEUR ADDICTUS
On vient de voir que le pouvoir conféré par Yaddictio au créancier sur le débiteur insolvable était pour ainsi dire absolu. Cependant quelques restrictions y étaient apportées ; car la loi des XII Tables elle-même avait ses répugnances et sa délicatesse , et, bien qu'elle permît au créancier d'accabler le débiteur sous les tortures de l'esclavage pendant la durée de Yaddictio , cependant elle ne voulait pas que ces tortures allassent au delà de ce que la nature de l'homme peut supporter. La loi des décemvirs avait donc réglementé le poids des fers , la quantité de la nourriture et sa qualité.
Aprb&Yaddictio, sur le lieu même où le magistrat l'avait prononcée, le créancier chargeait de chaînes son débiteur pour le traîner dans sa prison privée. Là , traité plus durement encore qu'un esclave, il devait porter le nervum (1)
(1) Plautc, fragment ex amissis, amisso etiam comediœ nomine, v. 15; in Aululariâ , act. iv , se. 10. — Térence , in Andrian. , aet. v, se. 2 ; in Phurmione , act. u , se. 2, et in Eunuch. , act. iv, se. 4.
PREMIÈRE ÉPOQUB. 43
et les compedes (1). Le nervum, genre de supplice que les Romains avaient emprunté aux Grecs, était, suivant Festus, Isidore et Terlullien (2), un cercle de fer qui tenait à la gène le cou , les jambes et les pieds. Les compedes , qui sans doute avaient pour objet de réduire à l'impuissance le corps du débiteur en cas de résistance étaient d'étroits liens destinés à comprimer son corps Cependant cet appareil de la vengeance du créancier avait un poids déterminé qui ne pouvait excéder quinze livres. La loi abandonnait à sa générosité le droit d'alléger, si bon lui semblait , le poids de ces instruments de torture.
Le créancier devait aussi fournir des aliments à son débiteur, s'il ne pouvait ou s'il ne voulait se nourrir luimême : " Si volet, suo vivito ; ni suo vivit, qui em vinclum habebit libras farris endo aies dato, si volet, plus dato. » Au surplus , la loi exigeait si peu du créancier sous ce rapport, que les frais ne devaient pas être considérables. La nourriture donnée au débiteur , qui n'était autre chose que le diarium des esclaves, consistait en une livre de farine , toute faculté laissée au créancier d'en augmenter , mais non d'en diminuer la quantité (3). Cet aliment était délivré tantôt sous la forme de pain cuit , tantôt sous celle de bouillie faite avec de la farine , de l'eau et du sel , et même quelquefois du lait et du miel. Telle était en effet dans ces temps de mœurs frugales, suivant Varron, Pline et Juvénal (4), la nourriture habituelle des Romains. Cette
(1) Horace, Epodon, ode iv , v. 4.— Juvénal , sat. 2, v. 80. — Stace, Sylvar., 1. 1 , carm. 6.
(2) Festus, au mot nervum.— Isidore, Origin., lib. v, c. 27. — Tertullien ad Martyr., c. 2.
(3) Horace, Sat. t-5.
(4) Varro.de ling. lat.,i\, c. 22. — ValèreMax.., 1. n , c. 5. — Pline, .Vatural. hisior. , I. xviu , c. 8.— Juvénal, Satyr. 14, v. 70.
sage frugalité leur a même valu les railleries de Plautc , qui , semblable à tous les peintres de mœurs qui se rient de tout, même de la sagesse, leur donne plaisamment le surnom de Pttltipkagos barbaros 1\
Telles étaient, pendant la captivité du débiteur, les obligations du créancier à l'égard de son prisonnier. Nous verrons que bientôt l'humanité rendit à cet égard la loi plus exigeante, et qu'un rescrit de l'empereur Théodose porta à deux et même trois livres les aliments quotidiens de chaque débiteur incarcéré (2).