prairial
nous arrêtons , que tous les individus connus pour avoir été ou être chefs ou sous- chefs du parti ehouan, ou de tout autre parti quelconque ennemi du gouvernement républicain , seront mis en arrestation.
« Les lieux et retranchements des rebelles seront sans retard attaqués et investis. On s'emparera de toutes les personnes qui s'y trouveraient rassemblées. »
Dès le lendemain les chouans furent attaqués à Orandehamp près de Vannes. On leur tua une centaine d'hommes. Un des chefs les plus importants, le comte de Silz, périt dans le combat; le lendemain un autre poste fut aussi attaqué et avec le même succès.
Hoche fit une proclamation. Pour la première fois, un général agissait avec autorité et indépendance, non-seulement en décidant des opérations militaires, mais en prenant une détermination politique. Les représentants, qui lui avaient donné des ordres, avaient obéi à son influence. Tous n'y auraient peutêtre pas cédé, car les nombreux commissaires envoyés en Bretagne et en Normandie, n'appartenaient pas au même parti. La division qui existait dans l'Assemblée se reproduisait parmi ses délégués ; les uns, inspirés par la crainte des Jacobins et l'aversion des terroristes , étaient indulgents à la réaction ; les autres se préoccupaient des royalistes et des contre-révolutionnaires.
C'était avec ceux-là que sympathisait le général Hoche. À cette époque l'esprit républicain animait l'armée : elle avait victorieusement combattu pour
RENOUVELLEMENT M LÀ GUERBE. 2?
la République) elle avait eu à combattre, comme ennemis, les émigrés, les chouans et les Vendéens. La contre-révolution se présentait, aux officiers et aux généraux» comme un retour aux institutions militaires de l'ancien régime , aux grades attribués à la noblesse, aux promotions de la faveur ou du privilège. Ils ne voulaient pas redevenir des officiers de fortune, et se trouver en infériorité ou en disgrâce pour avoir défendu leur pays et conquis leur avancement sur. les cbamps de bataille. Le parti de la réaction accusait les militaires de fermer les yeux sur les crimes des terroristes.
« Braves camarades, disait le général Hoche, votre courage n'est plus enchaîné, vous pouvez désormais combattre les ennemis qui insultaient à votre longue patience et repoussaient le bienfait de la démenée nationale; leur lâcheté vous les livre à demi vaincus. Le ciel, vengeur des parjures, a permis que le projet des nouveaux massacres qu'ils méditaient tombât en notre pouvoir ; ils sont arrêtés. Vous marèherez avec votre valeur accoutumée sur les rassemblements des rebelles; mais épargnes le sang, ear il a trop coulé. Portez la terreur dans le cœur des brigands et la sécurité dans le cœur des citoyens paisibles, des amis de leur pays. »
Puis s'adressant aux habitants des campagnes, il leur disait que des chefs ambitieux abusaient de leur simplicité, trompaient leurs espérances, les sacrifiaient inhumainement aux intérêts de leur fortune, aux calcula de leur vanité : « Ils entretiennent des intelligences avec les Anglais, vos ennemis naturels; ils attirent sur vos têtes les fléaux d'une guerre désastreuse; à l'aide des Anglais, ils se proposent de
vous asservir et de vous replonger sous le joug de là féodalité, que vous-mêmes avez brisé au commencement de la Révolution.
« Le projet des conjurés est déjoué: les Anglais seront repoussés, s'ils se présentent. Vous resterez libres , heureux et tranquilles.
« Il est temps que ces contrées soient purgées des assassins qui les infestent; il est temps qu'une poignée d'agitateurs, d'insolents royalistes, de misérables émigrés, grossie de bandits vomis par l'étranger, s'anéantisse devant la puissance d'une république victorieuse de tant de rois; il est temps que la paix déjà conclue avec divers États de l'Europe, et qui deviendra bientôt générale, soit invariablement établie dans ces contrées où fleuriront sous là protection des lois L'agriculture , le commerce et les arts. Je déclare aux chouans, que, fort de la volonté d'un gouvernement décidé à étouffer toutes les factions, de quelque masque qu'elles se couvrent, je poursuivrai les parjures sans relâche, en déployant contre eux l'appareil de guerre le plus imposant, jusqu'à ce qu'ils aient mis bas les armes et soient rentrés dans le devoir. Je m'en prendrai particulièrement aux chefs des révoltés qui oseront succéder à ceux qui sont arrêtés , et se mettre à la tête des rassemblements ; ceux-là seront frappés sans pitié.
« Scrupuleux observateur de l'acte de pacification, j'accueillerai toujours avec humanité ceux qui se soumettront de bonne foi : les scélérats qui persévéreront dans la révolte et qu'il nous faudra combattre, subiront le châtiment dû à leurs crimes.
« Je déclare aux habitants des campagnes de quelque religion qu'ils soient, que l'armée que j'ai l'honneur
de commander, protégera la sûreté des personnes et des propriétés, la liberté du culte et la tranquillité de ses ministres, lorsqu'ils observeront les lois et qu'au lieu d'exciter la sédition ils prêcheront la paix et l'union.
ce Je maintiendrai la police la plus sévère parmi les
troupes; les actes d'indiscipline, commis par le soldat, seront punis avec la même vigueur que le brigandage des chouans. Les chefs qui auraient toléré la licence ou les vexations arbitraires , seront dénoncés aux représentants du peuple qui en feront justice. »
La guerre était rallumée. Les plus grandes mesures avaient été prises; un plan de campagne avait été arrêté; la conduite politique était tracée, avant que la Convention eût manifesté sa volonté. Le rapport du comité de salut public fut présenté le 16 juin: il répétait presque dans les mêmes termes la proclamation du général Hoche, et proposait l'approbation de tout ce qui avait été fait. Pour donner plus de force et d'unité au pouvoir des commissaires de la Convention , leur nombre devait être réduit à trois : Guezno, qui avait pris part aux mesures décisives ; Mathieu , qui tenait aussi au parti révolutionnaire ; Bodin, qui avait toujours voté et siégé avec les modérés.
Cette proposition fut adoptée sans débat; l'Assemblée comprit combien il importait de ne pas laisser une discussion s'établir sur un sujet si grave. L'esprit de parti devait garder le silence; il eût été dangereux de donner aux déterminations qui venaient d'être prises l'apparence d'une opinion triomphante. Genissieux demanda à parler sur les chouans, il ne lui fut pas permis de monter à la tribune. On lui dit qu'il
30 RENOUVELLEMENT DE LA GUrf&ftB:.
pouvait communiquer ses vues au comité <Ie salut public.
Cette guerre pe comportait point de batailles. Dès qu'on pouvait rencontrer ou atteindre un rassemblement, la victoire n'était ni douteuse, ni difficile} mais pour préserver le pays du brigandage , pour établir quelque sécurité sur les routes, il fallait que l'armée fût dispersée sur un vaste territoire ; elle était de cinquante-deux mille hommes; ce n'était pas assez. Hoche et les représentants demandaient sans cesse des renforts : toutes les informations annonçaient que la des-» eente des Anglais serait prochaine. Une nouvelle répartition des commandements confia au général Hoche la défense de toutes les côtes depuis Cherbourg jusqu'à Nantes. Le général Aubert Dubayet commanda la rive droite de la Loire et dans les départements dé laSarthe, de la Mayenne, de l'Orne et du Calvados.
Malgré l'activité et la vigilance du général Hoche, les désordres continuaient. Il faisait parcourir le pays par trente-deux colonnes mobiles, tout en prenant grand soin que leur marche et leur conduite ne pussent rappeler en rien la guerre du général Turreau. Mais les chouans se comportaient souvent en véritables brigands; leurs actes de cruauté suscitaient la colère et la vengeance des habitants du parti opposé et par* fois des soldats. Un des chefs de chouans, Bois-Hardi, était toipbé sur un champ de bataille; sa tête fut cou* pée et promenée sur la pointe d'une pique. Hoche écrivit au commandant :
« Je suis indigné de la conduite de ceux qui ont . souffert qu'on promenât la tête d'un ennemi vaincu. Pensent-ils, ces êtres féroces, nous rendre témoins des horribles scènes de la Vendée? Il * est malheu-
RBHOUVfLLIMlNT M LA GUEftftl. 31
reux que vous ne vous soyez pas trouvé là pour empêcher ce crime envers l'honneur, l'humanité, la générosité française. Sans perdre un moment, vous ferei arrêter les officiers qui commandaient le détache*»» ment de grenadiers, et ceux d'entre eux qui ont coupé et promené la tête de Bois-Hardi. »
Bientôt la guerre ne fut plus qu'une poursuite contre des hordes de Voleurs et de brigands éparpillées, sans ensemble, sans consistance : mais le vaste théâtre de cette rébellion mal éteinte n'en était pas moins en proie à une horrible dévastation ; des mesures de rigueur et de méfiance devenaient souvent indispensables; la discipline d'une armée ainsi épar* pillée était nécessairement incomplète : de sorte que des plaintes s'élevaient sans cesse contre l'autorité militaire; les autorités locales , lorsqu'elles avaient été renouvelées dans le sens de la réaction , dénonçaient au comité de salut public la conduite des militaires et la confiance qu'ils accordaient aux terroristes. Le général Hoche supportait impatiemment de tels procédés.
Il écrivait au comité : a Tous les genres de malveillance 80 nt, dans ce pays, h Tordre du jour. Il faut que les soldats français soient doués d'une grande vertu et que ce peuple soit le meilleur de l'Europe. Non, ce pays ne sera pas transformé en Vendée. Depuis dix mois, en butte à toutes les passions haineuses, à tous les intérêts particuliers , j'ai combattu les royalistes, les terroristes et les voleurs. Je continuerai sous vos auspices. Mais au nom de l'humanité, faites que les lois soient en vigueur. Voyez quels inconvénients résultent de leur inexécution. Les soldats désertent et deviennent par cela même nos plus grands ennemis.
S'ils sont pris on les acquitte; ceux qui restent sous les drapeaux, indignés de l'impunité des traîtres, se refusent à faire des prisonniers et fusillent impitoyablement amis et ennemis. De combien d'horreurs j'ai été témoin : épargnez-les à la patrie. Arrêtez le torrent de maux prêts à bouleverser l'ordre social. »
Pour mettre un terme à cette impunité, deux lois furent successivement adoptées par la Convention* La première s'appliquait spécialement aux faits de la guerre civile. — « Les individus qui, contre leur serment de soumission aux lois de la République auront conspiré ou se seront armés contre elle , seront poursuivis comme rebelles. Les chefs, commandants et capitaines, les embaucheurs et les instigateurs de rassemblements armés sous le nom de chouans ou sous telle autre dénomination, seront punis de mort. Les habitants des campagnes surpris dans les rassemblements et qui ne seront pas convaincus d'avoir participé aux assassinats, seront punis de deux, trois ou quatre mois de détention et d'une amende égalé à la moitié de leurs revenus. » — Les individus arrêtés dans les rassemblements armés devaient être traduits devant les tribunaux militaires. Ceux qui étaient prévenus seulement d'avoir pris une part active à la révolte étaient justiciables des tribunaux ordinaires 1 .
La seconde loi était plus générale et plus importante : elle s'appliquait aux crimes de meurtre et d'assassinat commis hors du fait de guerre civile ; elle était destinée surtout à atteindre les compagnons de Jésus et du Soleil, les massacreurs de Marseille et du midi; et pour qu'elle ne parût point une mesure de
1 Loi du 30 prairial (48 juin 1795).
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circonstance applicable seulement aux criminels d'un seul parti, elle remontait jusqu'au 1 ec septembre 1792, et comprenait par conséquent les massacres de la Terreur. Ce n'était pas seulement ceux qui les avuient exécutés, mais les auteurs, instigateurs et provocateurs. Ainsi, des représentants en mission, des administrateurs locaux, des orateurs de club pouvaient, aux termes de cette loi , être poursuivis immédiatement. Pour mieux assurer la punition, le comité de législation avait proposé et l'Assemblée adopta, malgré quelque opposition, de graves modifications au. Code d'instruction Criminelle. Le jury d'accusation ne devait pas être appelé. La déclaration du jury de jugement était prononcée à la majorité simple ; il n'y avait point de recours en cassation.
Les généraux remercièrent la Convention d'être venue à leur aide par ces deux lois.
La descente prévue depuis longtemps fut enfin effectuée. L'escadre française était en mer. Elle eut connaissance du convoi , et comme elle croisait entre Brest et Lorient pour empêcher le débarquement, elle fut rencontrée par l'escadre anglaise devant Belle-Isle. Le combat ne fut pas heureux ; l'amiral Villaret- Joyeuse rentra à Lorient, après avoir perdu trois vaisseaux.
Belle-Isle fut sommée par le commodore Ellison; il proposait au général Boucret de reconnaître le roi Louis XVIII, offrait l'alliance et la protection de la Grande-Bretagne, et engageait le général à mettre, dans l'île qu'il commandait, un terme aux calamités affreuses qui désolaient la France. — « L'épuisement des ressources de la Convention , le soulèvement des ti. 3
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royalistes dans toutes les parties du royaume et particulièrement en Bretagne , contre son pouvoir oppressif ; l'armée de débarquement composée uniquement de troupes françaises, qui viennent d'être débarquées pour se joindre aux royalistes; la victoire récente qui a presque achevé la destruction des forces navales de la République : toutes ces circonstances doivent vous porter à ne pas prolonger les calamités de votre île. »
Telles étaient les idées que les émigrés et les Anglais se faisaient de la situation de la France; les agents qui envoyaient des rapporte, les correspondants qui écrivaient leurs illusions les confirmaient dans ces présomptueuses espérances.
— ce Ne craignez pas, monsieur, continuait le cornmodore anglais, que Belle-Isle , soit soumise à une puissance étrangère. Belle-Isle ne doit se rendre qu'à son souverain légitime , ne recevra que des troupes françaises, et restera sous la garde de ses habitants. Mon roi, dans sa générosité sans bornes, leur fournira les moyens de subsistance et leur assure sa protection. »
Le général Boucret répondit : — « Monsieur , nous n'avons besoin ni de la protection , ni des vivres du roi votre maître. Nous ne manquons de rien ici, il ne tiendra qu'à vous de vous en convaincre. Vivre libre ou mourir en défendant la République une et indivisible , voilà mon vœu ; c'est aussi celui de tous les braves républicains que je commande. »
Pendant que le commandant de Belle-Isle répondait à cette sommation , le 26 juin la descente s'opérait sans nulle résistance dand» la baie de Garnac sur la presqu'île de Quiberon.
Le convoi portait trois corps d'émigrés, formant
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plus de quatre mille hommes ; quatre-vingts gentilshommes qui venaient se joindre aux chouans; l'évêquê de Dol avec cinquante prêtres ; une immense artillerie; quatre-vingt mille fusils; des habillements pour soixante mille hommes; des magasins de toute espèce, et beaucoup d'argent. Le ministère anglais avait promis de continuer à aider l'expédition avec la même munificence et de pourvoir à ses besoins.
C'était surtout avec le comte de Puisaye que ce projet avait été concerté. Depuis neuf mois, il avait quitté la Bretagne ; il était convaincu que la guerre civile pourrait y être longtemps maintenue , mais que la rébellion laissée à ses propres forces n'arriverait jamais à aucun grand résultat et ne servirait point à accomplir la contre-révolution. Il inspira beaucoup de confiance au gouvernement anglais, surtout à M. Windham, le seul de tous les ministres qui montrât aux émigrés un véritable intérêt, qui plaignît cordialement leurs malheurs, qui semblât s'associer à leurs idées chevaleresques.
Le comte de Puisaye assurait que la Bretagne était entièrement royaliste; qu'une expédition serait favorisée et soutenue par la généralité des habitants ; il promettait de mettre toute la province sous les armes, si on lui donnait quelques troupes, des armes, des munitions et de l'argent. Il était en correspondance habituelle avec les chefs des chouans; il soutenait leur courage, leur promettait appui et secours; envoyait' les subsides qu'il pouvait obtenir; tentait des négociations avec quelques généraux de la République ; cherchait à profiter de l'esprit réactionnaire , et à rallier au parti royaliste les mécontents de toute origine. 11 se trompait sur beaucoup de points et ne
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réussissait pas à inspirer aux émigrés ou aux chouans la modération qui eût été nécessaire; encore moins à séduire les patriotes, lors même qu'ils n'aimaient point la Convention. Au total, il était pourtant un homme sensé, et connaissait mieux que personne la Bretagne et les chouans.
Dans son idée, il fallait que la petite armée de débarquement se fortifiât dans la presqu'île de Quiberon , sous la protection de la marine anglaise , s'emparât d'une partie de la côte et fournît des armes, des munitions et des renforts aux bandes de chouans. On se serait ensuite assuré des communications avec Charette et Stofflet qui, en ce moment même, devaient reprendre les armes; en un mot, Puisaye voulait que le débarquement servît non point à amener une armée destinée à faire la guerre régulière, mais à donner un grand développement à la rébellion , à lui procurer les ressources qui lui manquaient, à lui imprimer une direction d'ensemble. Il croyait pouvoir ainsi la rendre formidable à la République, efficace pour parvenir à une contre-révolution.
Mais lorsque le débarquement fut opéré, il se trouva que le comte de Puisaye n'était revêtu d'aucun pouvoir qui l'autorisât à diriger l'expédition qu'il avait conçue. Les régiments émigrés étaient à la solde de l'Angleterre, et M. d'Hervilly était officiellement leur commandant. Puisaye était seulement général des bandes bretonnes, qui viendraient se joindre aux troupes régulières.
Georges Cadoudal, déjà le plus fameux des chouans, était venu à la côte avec quatre mille hommes pour protéger la descente. Environ dix mille Bretons se
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présentèrent pour demander des armes. Ils furent mis sous les ordres du chevalier de Tinteniac et du comte Dubois-Berthelot. Les gentilshommes venus d'Angleterre furent répartis dans ces diverses bandes. En même temps, la petite garnison du fort Penthièvre, qui défend l'isthme par où la presqu'île de Quiberon est jointe au continent, n'ayant nul espoir d'être secourue, se rendit au comte d]Hervilly. Dans la préoccupation où il était des facilités qu'on trouverait à rallier la France aux royalistes, il offrit aux soldats de s'engager dans son régiment; trois cents acceptèrent cette proposition.
Tout semblait prospérer et promettre un heureux succès à l'entreprise; les chouans s'avancèrent jusqu'à Auray et à Landevant, à six lieues* de Lorient, sans trouver de résistance. Les détachements de troupes républicaines se retiraient; les autorités locales quittaient les villes et les bourgs, accompagnées de la population patriote.
Mais les chouans n'avaient point encore d'artillerie; M. de Puisaye croyait essentiel de les appuyer aussi par quelques compagnies de soldats réguliers ; autrement dès qu'on rencontrerait une force républicaine un peu considérable, les bandes se disperseraient. Il assurait qu'avec quatre cents hommes de troupes de ligne et quelques pièces de canon, occuper Vannes était une chose possible. M. d'Hervilly ne voulait point compromettre son armée en la diminuant par des détachements; il refusa.
Cependant les républicains revenaient de leur première surprise; le général Hoche était à Vannes, et envoyait partout l'ordre de faire marcher des troupes vers Quiberon ; il demandait des renforts à Aubert-
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Dubayet et à Canclaux. — «Du secret et du calme, disait-il sans montrer ni précipitation, ni trouble. — - ce Je prie le comité de salut public d'être tranquille bur les suites du débarquement, qu'il me donne seulement la cavalerie et les canons que je lui demande depuis trois mois. »
A la nouvelle du débarquement , le comité de salut public envoya Tallien et Blad pour commissaires auprès du général Hoche. Dès la première rencontre considérable , les deux bandes de chouans de Tinteniac et de Dubois-Berthelot furent mises en déroute. Ce dernier chef fut blessé, deux gentilshommes bretons, MM. de La Moussaye et de Lannion furent tués. Le lendemain, le comte de Vauban réussit à dégager la troupe de M. de Tinteniac , qui était cernée par les républicains; mais il fallut se replier vers Quiberon; le plus grand nombre des chouans se jeta dans l'intérieur des terres, sans plus avoir de communication avec l'armée de débarquement.
Bientôt ceux qui restaient encore réunis sous le commandement du comte de Vauban , de Georges et de M. de Tinteniac, se trouvèrent seuls à défendre les approches de la presqu'île de Quiberon où s'était renfermé le corps entier de M. d'Hervilly. Il paraissait impossible de se maintenir dans la position qu'ils avaient à garder; M. de Vauban proposa à Georges de prévenir l'attaque et d'essayer une charge contre les républicains. — « Mes gens sont furieux, découragés, répondit Georges, ils ne veulent pas se battre. La conduite de la troupe de ligne les indigne; on ne leur vient pas en aide. Pourquoi et pour qui sont venus tant de secours de l'Angleterre , si on ne veut pas s'en servir? je me reproche d'avoir protégé
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cette descente , qui fera écraser notre parti , d'après le système qu'on a suivi. »
Ainsi les chouans se replièrent jusque sous les forts qui sont placés sur l'isthme en avant de la presqu'île. Dix jours après le débarquement , les royalistes n'avaient plus le pied sur la côte. Les populations, fuyant les républicains qui revenaient occuper leurs villages, se réfugiaient en foule à Quiberon , où elles accroissaient les embarras et consommaient les provisions.
Les forts destinés à défendre l'armée de débarquement, maintenant renfermée et pressée dans une étroite langue de terre , étaient en assez mauvais état. Rien n'avait été disposé pour leur donner des moyens de défense ; à peine y avait-on placé une garnison suffisante» Les chouans se plaignirent de cette incurie; un conseil de guerre fut convoqué, et Ton résolut une attaque pour reprendre sur la côte la position de Sainte-Barbe* qu'on avait abandonnée la veille. Cette attaque fut repoussée et les républicains se seraient avancés sur l'isthme, si les chaloupes canonnières de l'escadre anglaise n'étaient pas venues assez près pour concourir avec le canon des forts et pour arrêter les assaillants.
11 y avait donc trente mille personnes entassées dans la presqu'île; les vivres allaient manquer, on résolut de reporter les chouans sur le continent. M. de Tinteniac et Georges furent débarqués avec environ huit mille hommes à Sarzeau près de l'embouchure de la Vilaine. D'autres détachements de chouans furent successivement conduits sur ta côte ; il en resta environ quatorze cents commandés par le comte de Vauban, mais sous les ordres de M. d'Hervilly.
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On essaya encore sans succès de reprendre poste sur la côte ; les attaques furent repoussées.
Le 1 5 juillet un convoi anglais mouilla dans la baie ; il amenait environ mille émigrés commandés par le comte de Sombreuil qui venait de faire la, guerre avec eux pendant la campagne, où les Français avaient conquis la Hollande; c'était un corps entièrement composé de militaires braves et éprouvés; leur chef était digne de marcher à leur tête. L'armée de M, d'Hervilly ne pouvait recevoir un meilleur renfort. Toutefois il s'obstina à ne pas attendre ce débarquement pour tenter l'attaque générale qu'il avait résolue, afin de délivrer la péninsule du blocus où elle était resserrée.
Le 16 juillet au matin M. de Vauban avec huit cents chouans ou royalistes , essaya une descente devant Carnac; sa colonne était évidemment insuffisante ; il fut obligé de se rembarquer presque aussitôt qu'il eut mis le pied à terre ; les hommes qu'il avait amenés ne voulaient pas se battre, lorsqu'ils n'avaient pas une chance de succès ; ils trempaient leurs fusils dans la mer pour ne pas tirer.
Pendant ce temps-là, M. d'Hervilly attaquait les retranchements des républicains avec environ trois mille hommes de troupes régulières et six cents chouans. Il voulut d'abord tourner les lignes ennemies; ce mouvement exposa les assaillants au double feu du .front et du flanc droit de l'ennemi; il fallut renoncera une manœuvre si dangereuse; alors fut ordonnée l'attaque des retranchements, elle ne réussit pas mieux ; les républicains étaient fortement retranchés et leurs batteries foudroyaient les colonnes des émigrés. L'ordre de la retraite fut donné par M. d'Her-
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villy , qui fut mortellement blessé , et elle devint bientôt une déroute. Une partie de l'artillerie fut perdue , cinquante-trois officiers du régiment de la marine furent laissés sur le champ de bataille, morts ou blessés ; le régiment de Dudresenay en perdit à peu près autant.
Les républicains poursuivirent les vaincus jusque sous les forts, et le désordre était tel qu'on put craindre qu'ils n'y entrassent pêle-mêle avec les royalistes.
Les chaloupes anglaises prévinrent ce danger en faisant un feu très-vif sur les poursuivants. D'ailleurs les régi mente d'Hervilly et Loyal-Émigrant se retiraient en bon ordre.
Les royalistes montrèrent dans cette journée une bravoure désespérée. Ils avaient attaqué avec trois mille hommes des lignes défendues par quinze mille.
M. d'Hervilly ne mourut que quelques semaines après , mais il n'était plus en état d'exercer le commandement. Le comte de Puisaye ne pouvait pas lui succéder ; il n'était pas au service du gouvernement anglais, par conséquent il n'avait pas la condition indispensable pour commander des corps soldés par l'Angleterre; lui-même indiqua le comte de Sombreuil qui avait une réputation v militaire, qui amenait une division, seule ressource actuelle de l'armée, et qui avait la confiance des troupes.
Il était impossible de conserver le moindre espoir : comment allait finir cette défense qui ne devait pas être longue? quel serait le sort des malheureux enfermés dans une lieue carrée de sable où une armée victorieuse allait bientôt les forcer? M. de Vauban et M. de Gontades eurent une conversation avec le gé-
néral Humbert qui se présenta à eux comme parlementaire aux avant-postes.
— «Pourquoi nous battons -nous? disait-il, on pourrait s'arranger/ vous devriez écrire à Tallien. — Si Tallien, répondit M. de Contactes, pouvait rétablir la paix et la justice en France nous lui écririons; ni le roi , ni les princes , ni la noblesse n'ont aucune passion de baine et de vengeance. Si votre Tallien et ses collègues avaient des sentiments pareils , nous cesserions bientôt de nous battre. »
Le général républicain répéta encore : — « Écrivez à Tallien, c'est le seul moyen de s'entendre. » — Puis en preuve de disposition conciliante et pacifique, il parla des prisonniers qui avaient été ramassés blessés sur le champ de bataille et assura , ce qui certes ne dépendait pas de lui, qu'on aurait soin d'eux et qu'il ne leur arriverait rien de funeste. Il déplora comme une grande perte pour la France les officiers de la marine royale qui avaient été tués; il donna de bonnes nouvelles du général Tinteniac, qui, ce jour-là même, était tué aux environs de Ploermel. Après son débarquement, il avait été contraint à s'enfoncer dans l'intérieur des terres et n'avait pu, comme l'avait espéré M. d'Hervilly , attaquer l'armée républicaine par derrière, le jour où la tentative de forcer les lignes avait eu des suites si désastreuses* Ce fut après sa mort que Georges Cadoudal devint la chef des chouans du Morbihan.
De pareilles communications ne devaient avoir aucun résultat : c'était une guerre à mort ; les partis avaient encore tonte l'ardeur des passions politiques; nulle transaction n'était possible ; on ne pouvait rien se concéder mutuellement; les vainqueurs étaient
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impitoyables ; les vaincus ne reponçaient pas à leuw espérances , à leurs opinions , à leur désir de y engeance. Si parmi les généraux ou les représentants républicains se trouvait quelque âme généreuse ou même quelque politique sensé qui voulût épargner le sang français et sauver des hommes dont , sans partager les opinions , on ne pouvait s'empêcher d'honorer le dévouement et la valeur, alors les révolutionnaires exaltés et la tourbe de cette faction criaient à la conspiration royaliste. D'autre part, il ne dépendait pas des chefs ou des personnages importants de l'émigration de calmer ou d'arrêter les ardeurs des subalternes ou du vulgaire de leur parti; ils n'auraient pu empêcher les meurtres de Lyon , les massacres de Marseille ou les cruels excès de la chouannerie. En vain M* de Puisaye écrivait-il : — « Ajournes vos vengeances, » — il n'obtenait pas même la dissimulation et la patience. M. de Montlosier , dans une controverse imprimée, pouvait dire, avec plus ou moins d'exagération polémique, à un compagnon d'émigration : — « Vous êtes gros de plus de crimes que Marat et Robespierre. »
Le général Humbert avait peut-être cédé à un mouvement d'humanité, mais assurément ni Tallien, ni Hoche n'avaient conçu la pensée de traiter; ils pou* vaient en avoir le regret, mais ils l'auraient tout au plus laissé entrevoir.
Le fort Penthièvre, dernière défense de la presqu'île, n'aurait pas sans doute résisté à un siège. L'occasion se présenta d'y entrer sans retard et presque sans résistance. Les émigrés avaient recruté en Angleterre un assez grand nombre de prisonniers français. Ces hommes avaient servi sous les drapeaux de la République;
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ils étaient pénétrés d'un sentiment patriotique, dont ceux qui les enrôlaient ne connaissaient pas la force. Les mauvais traitements qu'ils avaient endurés en Angleterre les avaient aigris et ajoutaient à l'aversion que leur inspirait l'invasion étrangère où on voulait les employer. Ils ne virent dans cet enrôlement qu'un moyen de s'évader. Lorsque M. d'Hervilly se fut emparé du fort Penthièvre, il joignit encore à son régiment presque toute la garnison qu'il fit prisonnière.
Quelques-uns de ces soldats réussirent facilement à passer dans les lignes françaises. Ils racontèrent au général Hoche la détresse de l'armée des émigrés, le peu de moyen de défense du fort; de sorte qu'il conçut l'espérance de le surprendre pendant la nuit. Au milieu d'un orage épouvantable et d'une complète obscurité, deux colonnes républicaines s'avancèrent l'une à gauche, l'autre à droite de l'isthme , au pied de la falaise, sur la plage que la marée basse laissait découverte, tandis que le général avec son corps d'armée se présentait en face du fort. Au crépuscule du matin, les bâtiments anglais, embossés dan3 là rade, virent filer le long des rochers comme une ligne noirâtre. C'était la colonne de gauche qui, marchant dans l'eau, se glissait vers le fort. Au même moment les batteries des ouvrages avancés -commencèrent à tirer; le trouble se mit dans la colonne républicaine, les soldats se hâtèrent de grimper en désordre sur la falaise pour ne plus être ainsi foudroyés.
Pendant que le général maintenait avec peine son attaque, le soleil se leva et on aperçut au sommet du fort le drapeau républicain, remplaçant le drapeau blanc. La colonne de droite avait eu pour guide un prisonnier enrôlé en Angleterre; cet homme avait ma-