ÉTAT INTÉRIEUR DE LA CONVENTION
la fin prochaine dé la domination exclusive que les ré» volutionnaires comptaient au c jntraire avoir affermie.
Les deux décrets du 5 et du 43 fructidor ne troublèrent point Taecord qui s'était établi entre les uns et les autres. Ils paraissaient une conséquence nécessaire de la constitution et tendaient au même but, à la conservation de la République. En faisant élire les deux tiers par les assemblées électorales, il restait peu d'objections à faire contre cette mesure; les modérés ne s'étaient pas proposé d'expulser, sans délai et par la première élection, la majorité de la Convention.
Si les représentants aimés et respectés par la Réaction s'étaient, avec plus ou moins de regret, résignés à cette transaction, il n'en était pas ainsi de l'opinion publique, du moins de celle qui était la plus bruyante et se croyait la plus forte. Les journaux, les pamphlets, les sections de Paris, et dans les provinces le parti des honnêtes gens se passionnèrent contre les décrets des 5 et 13 fructidor.
La Convention , ou plutôt ceux qui la gouvernaien t ne s'irritèrent point d'abord contre ce mouvement des esprit*. Sans montrer ni faiblesse ni hésitation, ou chercha à le- calmer. Ce qui importait surtout, c'était de ne laisser aucun prétexte pour qu'il fût possible d'imputer au gouvernement un retour vers les hommes et les opinions de la Terreur.
— « Non, disait Tallien, nous ne redescendrons pas daas le sans-culotisme affreux qui a ravagé la France, mais nous he retomberons pas non plus sous le despotisme des privilégiés, des nobles et des prêtres* Non, les Français ne seront plus décimés par des tyrans auarchiques • mais ils ne seront pas cour-
bés en esclaves sous le joug odieux des droits féodaux. »
Puis après avoir parlé de son respect pour les opinions religieuses et pour la liberté des cultes, il voulait poursuivre les prêtres fanatiques qui avaient c< créé et alimenté la Vendée ; » et il invoquait « la philosophie, cette fille du ciel, cet auguste présent des dieux, » qui avait commencé la Révolution. — « C'est parce qu'on Ta outragée, disait-il, qu'ensuite on a fait le mal. Il faut la rappeler dans notre patrie, et la défendre contre les royalistes et les fanatiques, ses éternels ennemis. »
Il fut aussi le premier qui rétablit parmi les lieux communs déclamatoires « les patriotes de 1 789 , ces vieux amis de la Révolution : » donnant ce nom aux hommes qui n'avaient pas cessé de l'aimer après le 10 août. Depuis lors, tous les gouvernants qui, dans leur intérêt personnel ont supprimé la liberté, se sont constamment réclamés des principes de 1 789.
Tallien parlait ce jour-là pour appuyer Legendre qui, maintenant, était aussi ardent à combattre la réaction qu'il l'avait été trois mois avant à la susciter; il se plaignait de l'indulgence du gouvernement pour les émigrés. — « Ils rentrent en France, disait-il, et y trouvent un asile; bientôt ils auront des défenseurs. Déjà on ose faire une distinction entré les émigrés et les réfugiés. On voudrait faire rentrer ceux dont la fuite remonte au 2 septembre. La Fayette ne serait-il donc qu'un fugitif, qu'un républicain persécuté? »
La crainte de voir rentrer ces patriotes de 1789, qu'on célébrait à la tribune, préoccupait tellement
Legendre, que peu de jours auparavant il avait dénoncé M me de Staël , qui, disait-il, était revenue de Suisse à Paris afin d'obtenir la rentrée « de Malouet, d$ Jaucoiirt et autres de cette espèce. » — « Je dirai plus, je connais des membres estimables du gouvernement qui ont eu la faiblesse d'aller dîner chez cette correspondante des émigrés : resteront-ils sourds aux séductions de cette sirène enchanteresse? Les représentants du peuple doivent dîner en famille ou avec leurs collègues et leurs amis; mais qu'ils fuient ces banquets où Ton cherche à les corrompre. Moi-même n'ai -je pas reçu des invitations de cette femme dont je me méfie. »
M me de Staël était en effet revenue à Paris , où M. de Staël était ambassadeur de Suède. Il était vrai qu'en Suisse elle avait été le centre d'une société d'émigrés et surtout de réfugiés, qui avaient quitté la France après Je 10 août, pour échapper aux massacres. Sur cette frontière où, elle aussi, se trouvait en terre étrangère, elle avait vécu dans un triste exil. Chaque jour lui apportait une douleur nouvelle , une perte à déplorer. Tantôt elle apprenait que le roi, dont elle avait voulu assurer le salut en se dévouant pour favoriser sa fuite, périssait sur l'échafaud; puis la reine, dont elle avait écrit une éloquente et inutile défense. Pendant toute une année, elle avait reçu par chaque numéro du journal ces listes de mort, où elle lisait tant de noms qui lui étaient chers, soit par l'amitié, soit par son respect pour la vertu ou son admiration pour le talent. Elle se désolait sur la France, souillée de tant de crimes et si tardive à se délivrer de ses bourreaux.
Maintenant M me de Staël, heureuse de se retrou-
ver dans cette patrie qu'elle aimait tant, ne se faisait pas une idée complète de ce qu'avait été l'horrible époque qu'elle avait déplorée de loin. Son imagination ne pouvait lui représenter ce qu'avait été la Terreur; elle ne se figurait point ce qu'étaient si* mois auparavant ces hommes de la seconde révolution , devenus en si peu de temps les défenseurs de l'humanité, et se présentant comme apôtres de la liberté après avoir exercé ou servi la plus abominable tyrannie. Elle revenait aux illusions que déjà une fois lui avait données son enthousiasme pour cette liberté qu'ils avaient déshonorée. L'établissement de ,1a République ne lui paraissait pas impossible.
A défaut de ses anciens amis, de cette société brillante où elle avait désiré et obtenu les premiers succès de sa jeunesse, elle réunissait autour d'elle les hommes d'esprit ou de talent, dont le nom était alors répété par la renommée, qui exerçaient de l'influence sur la Convention, qui travaillaient à constituer la République. Elle tâchait de voir en eux une aristocratie naissante, et savait flatter leur amour-propre inquiet et méfiant.
Gomme le disait Legendre, si elle cherchait à obtenir quelque crédit, c'était pour ramener en France ses amis proscrits ou exilés. Jusqu'à ce moment ce succès avait été difficile à espérer; mais après l'achèvement de la Constitution, après avoir rallié les modérés de la convention, il sembla aux auteurs de la République qu'il y aurait un avantage réel à faire cesser l'exil et la persécution de quelques-uns des hommes notables des premiers temps de la Révolution. Peu de semaines auparavant Chénier s'était montré irréconciliable envers les membres de la Constituante et de
la Législative qui avaient fui les massacres : ce fut lui que M me de Staël détermina à proposer le rappel, de M. de Talleyrand. Déjà la demande du général Montesquiou avait été favorablement accueillie , ainsi que la demande du fils de Dietrich. Le général Mathieu Dumas, que Chénier avait nominativement dénoncé, lorsqu'il était réfugié en Suisse, n'en avait pas moins risqué de rentrer en France, mais il s'y était tenu caché; on venait de reconnaître aussi qu'il n'était pas émigré.
Le retour de M. de Talleyrand avait été si bien préparé, que la décision qui le rappelait fut un véritable hommage. Chénier disait que « ses talents distingués et les services qu'il avait rendus pendant l'Assemblée constituante le plaçaient au rang des fondateurs de la liberté. Il était sorti de France avec une mission officielle. Proscrit par le gouvernement de Robespierre, banni d'Angleterre par le gouvernement de Pitt, il s'était réfugié )en Amérique pour y contempler le spectacle imposant d'un peuple libre. Là il avait attendu que la France eût des juges, et non pas des meurtriers, une République et non pas une anarchie. »
Legendre, sans faire nulle objection, demanda le renvoi de la proposition au comité de législation, ainsi qu'on avait procédé pour le général Montesquiou. Boissy d'Anglas répéta que M. de Talleyrand n'était pas un émigré. — « S'il fût resté en France, la patrie aurait eu à pleurer un homme de génie de plus, et vous donneriez aujourd'hui des larmes à sa mémoire. Soyez justes envers sa personne, envers ses talents , qui peuvent être encore si utiles à la République. »